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lundi 6 avril 2026

Critique : "L'anniversaire" de Andrea Bajani | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L"anniversaire " de Andrea Bajani


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'anniversaire 
            (L'anniversario)

Auteur : Andrea BAJANI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2025
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073083388  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu reviendras nous voir ? »
Dix ans après avoir définitivement tourné le dos à ses parents, un homme peut enfin raconter les raisons de cette rupture. Sans accuser ni absoudre, il ausculte avec une saisissante précision les dynamiques d’un foyer rongé par une autorité paternelle toute-puissante. Dans ce huis clos feutré, où la violence s’insinue sans éclats, les mots sont des dagues enfoncées dans la chair, et l’emprise est pavée de bonnes intentions. Roman d’une libération, L’anniversaire dessine les contours d’un enfer domestique dont seul un geste radical peut permettre de se sauver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andrea Bajani est né à Rome en 1975. L’anniversaire est son sixième livre publié en France. Pour ce roman, il a reçu le prix Strega et le prix Strega Giovani en 2025. Il vit entre l’Italie et le Texas, où il enseigne à la Rice University de Houston.

 

Avis :

Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.

Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés. 

Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer. 

Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.

C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je sais qu’elle expédiait quotidiennement certaines tâches, mais rien ne s’est jamais condensé en une habitude. Pour qu’on se donne une habitude, il doit y avoir un corps qui l’exige, et ma mère n’avait pas de corps, ou, mieux, elle n’avait pas de corps indépendant. C’était également par émanation de mon père qu’elle existait en tant que corps. Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste.

 
Toutes deux s’inséraient dans un modèle de famille où le père jouait le rôle du chef — aux yeux du monde, de façade — et où la mère commandait. Ni l’une ni l’autre ne semblaient vivre cette condition avec la moindre gêne : elles chassaient leurs maris de la cuisine, tenaient les cordons de la bourse à la maison, définissaient l’éducation de leurs enfants, puis laissaient ces mêmes maris se mettre au volant lorsqu’ils montaient en voiture. Elles disaient à leurs enfants « je vais appeler ton père » pour attribuer aux hommes le rôle fonctionnel du méchant, du bras armé de la loi. Rôle qui était — en simplifiant — grosso modo la contribution qu’elles exigeaient d’eux pour l’éducation de leur progéniture, et cela leur convenait. L’une comme l’autre s’amusaient — je m’en souviens — à se moquer de l’inaptitude de leurs époux respectifs. L’une d’elles était comptable dans une entreprise, l’autre, femme au foyer, comme ma mère. 
Tout cela différait énormément de notre contexte domestique. Ma mère avait affaire à un autre genre de patriarcat, plus proche d’un totalitarisme : mon père tenait les comptes, conduisait la voiture, établissait les lignes de l’éducation de ma sœur et de moi-même, s’occupait de notre instruction, si bien qu’il ne lui restait plus, à elle, que la menue gestion des draps à changer, de la cuisine et du ménage. Bref, elle subissait un pouvoir absolu où son mari était la voix et le bras de la loi. Cela bannissait de fait toute forme réelle de solidarité entre ses deux amies et elle. Leur subordination dans l’ordre social ne correspondait pas nécessairement à la soumission domestique dans un régime répressif, qui était au contraire, chez nous, la pierre angulaire de tout l’édifice.

 
Toute limitation de la liberté comporte cependant une incitation à chercher des stratagèmes pour passer à travers les mailles. Ainsi, si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. Il suffisait d’indiquer aux amis, pour ce qui était de ma sœur et de moi-même, ou aux membres de la famille, dans le cas de ma mère, que nous étions prêts à parler pour qu’on nous appelle. Cette méthode contournait toutes les règles liées à la durée. Et si la sonnerie avait lieu à l’insu de mon père, c’était encore mieux : cela nous exemptait de toute forme de jugement. 
Ce système fut, pour nous autres enfants, de l’oxygène infiltré dans le compartiment étanche de la maison. Il se mua en véritable langage, en morse pour les oreilles. De deux sonneries, nous demandions à être appelés ; d’une seule, nous disions à nos amis que nous pensions à eux. Nous disparaissions derrière la porte de la cuisine, composions en toute hâte le numéro sur les touches, puis ressortions comme si de rien n’était. Ce code fut ensuite adopté par nos interlocuteurs, surtout celui des bonjours. À une sonnerie lancée correspondait une sonnerie reçue. Notre foyer se changea ainsi en forêt ponctuée de sifflements téléphoniques. Ma sœur et moi les reconnaissions, nous savions à qui les attribuer. Nous disions « pour moi » afin d’empêcher l’autre de se l’approprier ou de cultiver l’illusion qu’on pensait à lui. J’ignore si cela agaçait mon père ; chez ma sœur et moi, en tout cas, le plaisir de nous être tirés d’affaire l’emportait.

 
« Ça, c’est un livre pour ta mère » a toujours signifié, dans la bouche de mon père, qu’un roman ne valait rien. Cette affirmation comportait aussi une sorte d’affection. Cette affection particulière, perverse, sincère et violente qui traduit, ou résume, l’affirmation d’un empire. Introduire le roman en question dans la bibliothèque domestique qu’il constituait, jour après jour, en autodidacte volontaire, figurait au nombre des concessions qu’il lui accordait. Mais décréter qu’un livre était pour ma mère voulait dire avant tout que sa place la plus appropriée était la poubelle.
 
 
Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose.

 
Ce qu’en revanche je ne saisissais pas à l’époque c’était que pardonner était, pour mon père, la seule façon sinon de demander pardon, du moins d’être absous. Et, sans absolution, il se sentait condamné au gouffre absolu. Tel était le devoir, implicite, de ma mère. Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait, à elle. Ou mieux, de le protéger du mal qu’il nous causait à nous tous.

 
Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs, dans un espace intermédiaire entre l’accomplissement des choses et sa prise de conscience. Mettre son portefeuille dans le réfrigérateur puis le chercher partout pendant des heures — et retourner au supermarché demander si on l’avait trouvé —, laisser la porte de l’appartement ouverte, ou la claquer derrière elle, les clefs à l’intérieur. Être distraite, ne pas se voir agir, telle était — je pense —, pour elle, la seule manière de se rendre vraiment invisible. Et de ne pas être vue, de ne pas être touchée. De ne pas être englobée dans la vie : la distraction était la manifestation première de sa renonciation absolue.

 
Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. La violence était, pour lui, le moyen — quand tous les autres s’étaient révélés vains — d’obtenir une manifestation d’affection, fût-elle insincère. Il se faisait donc craindre, haïr, détester, en réponse immédiate à sa demande, ou exigence, d’amour.
(…)
En résumé, mon père avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé, même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité et, en définitive, désamour.

 
Cependant, elle commença bientôt à se montrer mal à l’aise au cours de nos appels, et elle était tendue bien qu’elle soit seule. Au début, je ne comprenais pas, ou plutôt je croyais que mon père se trouvait à la maison. Puis elle me laissa entendre, sans le formuler, qu’il ne voyait pas d’un bon œil ce dialogue direct entre elle et moi, qu’il voulait que je téléphone en sa présence. J’essayai d’alterner, mais cela ne marcha pas, ma mère était gênée, elle s’efforçait d’abréger nos conversations de façon à ne pas avoir à lui rapporter ce que j’avais dit. Je ne suis même pas certain qu’elle lui parlait alors de nos appels. J’insistai deux ou trois fois, puis je m’aperçus qu’elle préférait renoncer à ses rires d’adolescente plutôt que de générer de la tension à la maison. Bref, si entendre ma voix constituait son dernier espoir, fût-il caché, elle le laissa mourir.

 
Un soir, alors que mes dérobades étaient de plus en plus évidentes — voire hostiles, au point de refuser de me rendre chez eux pour le déjeuner de Noël —, mon père empoigna le combiné et décida de m’appeler à ses propres frais. Je marchais sous la neige — l’époque du téléphone portable était entre-temps arrivée —, un bonnet de laine sur la tête et des flocons sur mes lunettes. Mon père hurlait, m’obligeant à écarter l’appareil de mon oreille. Il disait que je devrais avoir honte d’avoir abandonné ma mère à sa solitude le jour de Noël. Dans le silence ouaté de Turin, je hurlais moi aussi et, enfin, disais tout — tout quoi ? y avait-il vraiment quelque chose à dire ? —, même si chacun de mes mots allait s’écraser contre sa fureur verbale, lui qui se contentait de crier : « Au pied ! Tais-toi ! Au pied, le chien ! » Au paroxysme de l’appel, il se mit à imiter dans le combiné l’aboiement d’un chien pour commenter tous les mots que je prononçais. « Ouaf ouaf ! Tais-toi, sale chien ! Ouaf ouaf ! » Et, après avoir crié, hors de lui : « De même que je t’ai construit, je te détruirai ! », il avait fondu en des pleurs sans fin, auxquels avaient répondu mon silence, le silence de l’hiver, le silence de la neige. 
 
 
C’est un fait, quelle qu’ait été ma réaction — mondaine, provocatrice et même agressive — lors de cette dernière visite au domicile de mes parents, tout serait resté contenu dans la représentation de la même trame. Les choses, fût-ce une querelle impliquant nos corps, voire la violence physique, se seraient tout simplement produites pour la énième fois. Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente.


Pendant des années, j’avais opté pour la distance — qui, en tant que telle, était un classique du genre, pratiqué au fil des générations par des millions de gens. La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales. Cela se produit justement par instinct, je crois, davantage que par émulation : s’éloigner de ce qui blesse. Durant mes années de voyages en Europe et dans le monde, j’ai rencontré des compatriotes dans les endroits les plus impensables et les plus lointains. Dans des bourgs isolés de France, de Russie ou des Pays-Bas, comme dans de grandes métropoles, Paris, New York, Amsterdam, Berlin. Si leur motif premier et, pour ainsi dire, concret était le plus dicible — le travail —, un élan sous-jacent finissait toujours par surgir. Qu’ils importent des céramiques polonaises à Berlin ou conçoivent des bâtiments à Rotterdam, ils révélaient inévitablement, à un moment donné de la conversation, le moteur profond de ces migrations de confort : vivre loin des membres de sa famille.
J’ai toujours perçu une forme de naïveté dans ces confessions faites dans la cuisine après le dîner, avec en arrière-fond un paysage, un idiome et les réverbères d’une ville étrangère. Leurs auteurs ne l’auraient jamais admis officiellement, pas plus qu’ils ne s’y emploieraient aujourd’hui. Et pourtant, la solution des kilomètres placés entre eux et les individus qui les précèdent sur la ligne de la vie m’est toujours apparue comme un fait indiscutable, sinon comme une lapalissade.


Cela équivalait à vivre sans issue. C’est-à-dire à vivre une existence en liberté surveillée. Que je vive à Bruxelles, à Paris ou en Floride, le moment de revenir s’était immanquablement présenté. Le week-end ? À Noël ? Il y avait toujours eu un moment qui annulait brusquement mes périodes de liberté, et je me surprenais à parcourir la même route départementale, à presser du doigt mon nom de famille inscrit sur l’interphone de leur immeuble, puis à entrer quand la porte s’ouvrait. Et quand elle se refermait, je disparaissais chaque fois à l’intérieur, derrière le bruit de la porte blindée. 

 

jeudi 2 avril 2026

Critique : "La colline" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La colline " de Mathilde Beaussault


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La colline

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782021602302  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Un jour d’hiver, dans une cité de Rennes, un nouveau-né est découvert au fond d’un container à ordures. Vivant. Quelques étages plus haut, une jeune fille se vide de son sang. Elle s’appelle Monroe, elle a dix-sept ans. Dans cette chambre où sa mère l’a enfermée, Monroe revit les mois passés sur la colline, chez sa grand-mère Madeleine. Là-haut, le vent, le labeur et le silence façonnent les corps. Auprès de cette vieille femme solitaire aux mains guérisseuses, Monroe, enceinte, a découvert une paix inespérée. Et puis tout s’est écroulé. Monroe s’affaiblit, les policiers enquêtent, les soignants espèrent, les pompiers s’interrogent, la famille se désintègre : durant ces quelques heures d’une intensité foudroyante, chacun mesurera ce qu’il a perdu – ou sauvé – de son humanité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, enseignante, a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman Les Saules, un des 100 meilleurs livres de l’année 2025 selon le palmarès Lire Magazine, Grand Prix de littérature policière, Prix du jury du polar L’Humanité, Prix Louis-Guilloux.

 

Avis :

Après Les Saules, Mathilde Beaussault poursuit l’exploration âpre et lumineuse des vies cabossées qui marque son oeuvre naissante. S’inspirant d’un fait divers réel, point d’entrée d’une enquête autant psychologique que familiale, ce second roman observe avec précision la manière dont un milieu, un territoire et des héritages enfouis peuvent peser sur une existence jusqu’à la condamner. Ancré dans une Bretagne rurale dont l’auteur restitue la rudesse comme les solidarités fragiles, le récit montre comment l’isolement, la précarité et les blessures anciennes peuvent préparer le terreau d’une tragédie annoncée. 

Un nourrisson est retrouvé in extremis dans une poubelle d’un quartier défavorisé de Rennes. Au même moment, Monroe, dix-sept ans, se vide de son sang derrière la porte verrouillée de sa chambre, sous le regard indifférent d’une mère instable et violente. Pour comprendre comment ces deux scènes se répondent, le roman adopte une construction chorale : d’un côté, la voix objective des secours, qui reconstitue les faits à travers interventions, constats et rapports ; de l’autre, le point de vue de Monroe, qui donne accès à la réalité vécue de sa grossesse et à l’enchaînement des événements. Le récit remonte alors plusieurs mois en arrière, jusqu’à l’envoi de la jeune fille chez sa grand-mère Madeleine, dans une campagne bretonne isolée, où cette trêve rude mais protectrice laisse peu à peu affleurer un passé fait de carences éducatives, de violences et de silences familiaux. À mesure que ces éléments se dévoilent, le roman met en lumière l’enchaînement de sévices et de renoncements qui ont jalonné la trajectoire de Monroe et rendu possible le drame.

Par-delà la tension dramatique du récit, la plus grande qualité du livre est sans doute son écriture d’une justesse évidente, sensible aux mouvements intérieurs comme aux gestes les plus ténus. Habile à rendre perceptibles les contradictions, les élans brusques ou les replis instinctifs de ses personnages, elle les inscrit dans une construction narrative maîtrisée, où la polyphonie permet d’aborder chaque scène sous plusieurs angles sans jamais en troubler la lisibilité. Les dialogues, d’une précision savoureuse, semblent taillés pour chaque voix, révélant autant qu’ils dissimulent et donnant à chacun une présence crédible et sensible. Cette exactitude de l’oralité, faite de vraies trouvailles de réparties et d’un humour aussi discret que cinglant, s’accorde au réalisme âpre et sensoriel du décor rural breton qui imprègne le récit, soulignant la profondeur psychologique d’une Monroe mutique dont le silence même devient langage. 

Avec ce deuxième roman, Mathilde Beaussault se confirme comme une nouvelle voix forte du réalisme rural. Là où Les Saules laissait parfois place à quelques maladresses syntaxiques qui en freinaient l’élan, La colline déploie une prose d’une grande netteté, débarrassée de ses scories, et intensément habitée. La cohérence de la construction soutient un récit tendu sans jamais sacrifier la nuance, tandis que la précision du rythme et la densité des images lui donnent une ampleur nouvelle. Coup de cœur pour ce huis clos hautement atmosphérique, transcendé par la singularité d’une écriture déjà pleinement reconnaissable. (5/5)

 

 

Citation : 

Quand je sens qu’une dame se prend des baffes pour un tube de dentifrice mal rebouché, mon mètre soixante a des envies de meurtre. Mon père avait la main lourde. Sur ma mère, sur mes sœurs et sur moi, la cadette, quand il trouvait personne d’autre à rosser. On dit qu’on a le sang chaud de là où je viens. Mon cul ! Le mec qui cravache une femme et ses gosses comme s’il devait défricher la jungle pour avancer, c’est un connard. Ici ou ailleurs. Point barre. Celui qui viendra me faire une réflexion sur le ménage de ma salle de bains, il n’est pas né. Mon père était un maniaque de la propreté, d’après ma mère, très douée dans l’art de l’euphémisme et du maquillage de plaies. Depuis qu’il est mort, personne ne brique la pierre tombale. Je l’imagine fulminer dans son cercueil et ça me fait dormir plus vite.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

samedi 29 novembre 2025

[Lévy, Justine] Une drôle de peine

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une drôle de peine

Auteur : Justine LEVY

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 198 

Accès au livre : ISBN 9782234094048  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Est-ce que tu me vois, maman ? J’ai deux crédits à la banque, deux enfants que j’étouffe, quatre chats dont deux débiles et une estropiée, des rides en pattes d’araignée autour des yeux et des oignons aux pieds, le même amoureux qui me supporte et tient bon depuis vingt ans, quelle dinguerie, je ne suis ni parfaitement féministe, ni tout à fait écologiste, ni vraiment révoltée, pas encore alcoolique, plus du tout droguée, j’ai un abonnement à la gym, une carte de métro et une autre du Carrefour Market, je ne me fais pas les ongles, je ne me coiffe ni ne me teins les cheveux, je mets du rouge à lèvres une fois par an et surtout sur les dents, je suis toujours aussi raisonnable, aussi peu fantaisiste : je mets beaucoup d’énergie à essayer de ne pas te ressembler, maman. Je n’ai pas pu être une enfant et je ne sais pas être une adulte. »
Une drôle de peine est à la fois une adresse et une enquête. C’est aussi une magnifique déclaration d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Justine Lévy est l’auteure, entre autres, de Le Rendez-vous (Plon, 1995), Rien de grave (2004), de Mauvaise fille (2009) et Son fils (2021) chez Stock, et de Histoires de famille (Flammarion, 2019).

 

 

Avis :

C’est autour de la perte de sa mère, la mannequin Isabelle Doutreluigne, que s'articule ce récit intime où Justine Lévy, fille du philosophe Bernard-Henri Lévy, cherche à saisir la persistance de l’absence. Dans Mauvaise fille, elle disait encore la douleur immédiate, la violence de la maladie et la fragilité maternelles. Ici, vingt ans plus tard, l’écriture se fait plus introspective, attentive à la manière dont la mémoire continue de travailler et transforme l’absence en une fidélité singulière.

Ce glissement de l’urgence de dire la souffrance vers la lenteur de la mémoire confère au livre une tonalité spécifique, loin des récits de deuil convenus. Refusant les codes de la lamentation, Justine Lévy s’attache à ce qui survit encore dans les gestes, les images et les sensations, évoquant une mère non pas figée dans le marbre du souvenir, mais toujours vibrante dans l’éclat de fragments qui bouleversent.

À la fois pudique et incandescente, l’écriture fait de ces éclats la matière d’une présence continue qui irrigue le présent : la mère existe encore dans la mémoire de la fille, dans les habitudes répétées, les mots transmis, mais aussi dans les questionnements restés sans réponse. Car, fantasque, excessive et tourmentée, ce ne fut pas une mère parfaite, mais une âme dont la fille s’attache à porter et à comprendre les contradictions béantes. Justine Lévy les interroge, palpe la souffrance derrière les silences et les non-dits, et, avec une délicatesse qui n’a d’égale que la violence qu’elle suggère à mots couverts, fait surgir les fantômes invisibles qui ont poursuivi sa mère toute sa vie. 

En filigrane du récit se profilent alors l’ombre spectrale de grands-parents toxiques et les traces indélébiles de leurs violences destructrices, évoquées dans une formule glaçante : « Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider. » En affrontant ces ombres, la mémoire devient acte de compassion, de solidarité et de réhabilitation : ne subsiste plus qu’un immense amour filial, capable de transformer la douleur héritée en fidélité lucide. 
 
Sincère et bouleversant dans sa ferveur, alliant délicatesse et finesse psychologique, ce roman à l'écriture vive et à l’intensité captivante s’inscrit dans une vague contemporaine de récits qui réhabilitent les figures féminines absentes. D'Amélie Nothomb à Reine Bellivier, de Laurent Mauvignier à Ramsès Kéfi ou Catherine Millet, cette simultanéité souligne l’ampleur actuelle d’un motif ancien : le deuil maternel, toujours présent dans la littérature, mais devenu aujourd’hui un sujet central et collectif. Chez Justine Lévy, le thème confine au ressassement de livre en livre, mais cette insistance, partagée sous des formes diverses par ses pairs, ouvre un questionnement plus large : traduit-elle une obsession de notre époque pour le passé, nos racines et la mort ? Comme si, dans une société qui peine à se projeter vers l’avenir et où la natalité s’effondre, nous choisissions de demeurer éternellement les enfants de nos parents, au travers d'une absence devenue mémoire et d'une perte transformée en fidélité. En tous les cas, un livre lumineux, plein d’amour, qui doit beaucoup à la vivacité de plume de Justine Lévy. (4/5)

 

Citations :

Maman, de temps en temps, docilement, bonne fille et bonne sœur, revenait à Mordelles, contre l’avis de papa, se faire manger un bout du cœur et rentrait à Paris avec des cernes mauves. Car Jacqueline adorait entretenir la toxicomanie de maman. Elle lui offrait toutes sortes de médicaments et, pour les ranger, des boîtes en plexiglas, ou en laiton, ou en métal, parfois ornées d’un caducée ou d’une Vierge Marie, cadeau ma Zazou. 
Elle était contente de voir maman, de décréter qu’elle avait mauvaise mine, tire la langue ma chérie, voilà voili voilo le bon sirop, et ça aussi, ouvre encore, plus grand, c’est comme une petite hostie, voilàààà, bonne sieste, ma fifille chérie, maman est là qui veille sur toi, je suis ta sorcière maman bien-aimée, là pour toi, toujours là. Et maman, la mienne, se laissait faire, se laissait renfermer, recapturer, un gémissement, une protestation, un miaulement et pof, elle s’abandonnait. Parfois elle vomissait. Ma grand-mère que je n’aimais pas, très mécontente, la grondait : Isabelle tu as vomi ton cadeau, qu’est-ce que c’est que ce caprice, qui est-ce qui commande ici ? c’est vous, maman, c’est vous, c’est toujours vous. Parfois c’est à moi qu’elle offrait une ou deux hosties, pour que je dorme et communie en même temps que maman, pour qu’on soit une belle famille bien réunie dans la bonne santé, la foi et le sommeil. Il y avait, dans notre famille, un côté Dupont de Ligonnès. Mais double Dupont. Côté père et côté mère. Qui, de Jacqueline ou de Jean, a le plus rêvé de droguer et assassiner ses enfants ? Ça aussi, je dois l’élucider.


C’est ton fils ? il me demande avec un grand et faux sourire. J’ai pas envie de lui dire oui. J’ai pas envie qu’il le voie et qu’il fasse semblant de se pâmer. Paul joue, se retourne et me fait un clin d’œil. Surtout, qu’il ne vienne pas. Surtout, qu’il ne me demande pas qui est ce type à grosse tête. C’est rien mon chéri, je lui dirai, c’est le garçon qui m’a quittée pour la femme de son père à lui, aucun intérêt, c’est cracra, et pourtant je croyais que je l’aimais, quelle idiote, parfois, tu sais, il y a une mort avant la vie, mais c’est pas grave, rien de grave.


Elle n’a jamais été aussi occupée. Jamais aussi impliquée. Jamais elle n’a eu autant besoin de moi, de papa, des amis, de se changer les idées, d’aller au théâtre voir Pablo jouer, d’arrêter de fumer, de recommencer, de courir d’un magasin bio à l’autre pour trouver la bonne soupe miso. Elle n’aurait jamais dû acheter cette crème repulpante qui colle, peluche et ne marche pas. Et puis, soudain, c’est l’heure du kiné. Pas moyen d’avoir la paix cinq minutes. Quelle vie ! Aurait-elle pu imaginer que, parfois, c’est ce qui vous tue qui vous fait vivre ?


Maman a désappris d’être belle et peut-être même que ça la soulage. Fini, la course. Fini, la pression et la peur de vieillir. Fini de se voir dans le regard des hommes, des femmes, de toutes celles et ceux qu’elle a passé sa vie à séduire, sans le vouloir vraiment. Elle s’est faite à sa nouvelle apparence, à sa silhouette à la fois épaissie et exsangue, à ce bras plus dodu que l’autre, à ses petits cheveux gris qui dépassent du foulard, au bourrelet que fait son non-sein. Maman a toujours été impudique. Le sein en moins n’y change rien. Elle choie sa nudité. Elle la masse. Elle la crème. Elle lui parle. Alors, petits pieds tout assoiffés, qu’est-ce que vous dites de cette crème au pétrole ? Allez, vilains poils aux pattes, dites adieu à ce monde cruel. Tu veux voir ma cicatrice, ma chérie (non, je ne veux pas) ? Oui, bien sûr, maman. Et maman me montre avec tendresse cette boursouflure à la place du cœur, cette plaie, cette blessure du malheur, et aussi, tant pis si c’est un peu grandiloquent, de rédemption, de réconciliation avec le désir de vivre. Elle a enfin autre chose à faire que se suicider, se faire du mal, se droguer. Le cancer, pendant deux ans, lui a sauvé la vie.


Je me souviens de la blouse qui se boutonnait dans le dos, des chocolats qu’elle ne mangera jamais et qui finiront par partir, le dernier jour, avec la table de nuit à roulettes. Je me souviens de ses cheveux, toujours en retard d’une information, qui reprenaient vie quand le reste commençait à prendre mort et qui poussaient fins comme un duvet de poussin. Je me souviens des fleurs triomphantes et qui, même fanées, finiront par lui survivre, des médecins qui passent pour vérifier que tout continue de ne pas aller bien, de mon préféré, le tout juste diplômé qui fait des blagues juives auxquelles personne ne rit sauf maman, et qui porte son stéthoscope autour du cou comme une Miss France son écharpe. Il sait tout. Il n’a même pas besoin de réviser en douce le dossier de sa patiente. Il sait quoi, depuis quand, pourquoi, ce qui a raté et ce qu’on pourrait peut-être encore envisager. Et puis le chouchou de maman, le plus beau, elle lui fait les yeux doux, mais sans cils, trop enfoncés dans leurs orbites : elle pose des questions pudiques et impudiques, écoute sagement, émet une objection, fait sa gracieuse, sa coquette, elle n’est pas une patiente difficile.
 
 
La petite tête des enfants par la porte entrebâillée. Maman ça va ? tu es malade ? Oui, oui, je suis malade, donc ça va. Ça les rassure, c’est juste une maladie. Si maman ne se lève pas, c’est pas parce qu’elle est triste, c’est parce qu’elle a un rhume, ou autre chose, on va appeler un docteur, c’est pas grave. Voilà. Un rhume. Au pire une grippe. Rien à voir avec mon enquête sur maman. 
Peut-être maman, elle aussi, est devenue très malade pour arrêter d’être très triste ? 


 

lundi 31 mars 2025

[Boyer, Frédéric] Si petite



 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Si petite

Auteur : François BOYER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À l’été 2009 un drame se produit dans la Sarthe, une enfant de huit ans, déclarée disparue par ses parents, est retrouvée morte un mois après. La police conclut vite à l’infanticide. Un meurtre inexplicable, d’une violence inouïe qui révèle une vie entière de maltraitance.
« Depuis toujours je n’ai pu oublier ce que j’avais appris de la petite cette année-là. Les souffrances inimaginables infligées par ses parents. J’ai voulu entendre ce que cela avait touché en moi. Raconter ce que cela dénonçait de notre désir d’histoires, et de notre rapport au mal. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Frédéric Boyer a récemment publié aux Éditions Gallimard un roman, Le Lièvre (2021), et une nouvelle traduction des Évangiles (2022). Le reste de son œuvre a été publié aux Éditions P.O.L.

 

Avis :

L’histoire le hantait, jusqu’à l’inciter à se déplacer sur les lieux dans l’année qui suivit les faits, et aujourd’hui lui faire prendre la plume pour partager ses réflexions, sous la forme d’un dialogue intérieur, sur la question de notre rapport au mal.

Le récit commence sur l’hippodrome d’Ecommoy, dans la Sarthe, à l’été 2009. Un cheval tombe, foudroyé en plein galop, sans même que cette mort n’arrête la course ni n’entame la frénésie des turfistes tout entiers à leurs paris. Cette scène inaugurale, Frédéric Boyer en fait la préfiguration symbolique d’un autre drame, survenu les jours suivants dans la même commune, et à propos duquel il se refuse pour de bon à jouer les spectateurs indifférents : après ce que l’on découvrit d’années de maltraitance, une fillette de huit ans y mourait, tuée par des parents qui, s’étant débarrassés du corps, signalaient ensuite la disparition en singeant l’inquiétude.

Cette affaire terrible s’il en est, l’écrivain l’évoque sans jamais de noms et par bribes éparses dans la narration, y revenant comme à une parabole sur le mal et y ancrant une réflexion nourrie de lectures de la Bible et de Saint Paul, de Dostoïevski et de Simone Weil, ou encore des vers de Jodelle. Et puisque le mal est une aporie, que, comme le rabbi de la vieille histoire hassidique citée dans ces pages, l’on ne peut lui opposer au final qu’un silence compassionnel, l’auteur de conclure avec mélancolie dans son face-à-face avec lui-même : «  qu’imagines-tu ainsi pouvoir réparer ? Rien. Mais j’ai pensé souffrir avec ce que je ne peux réparer, c’est la signification la plus haute de la compassion. Cela n’éclaire en rien l’âme de celle qui a souffert et qui n’est plus. Mais cela, ai-je dit, nous aide à soutenir la faible humanité que nous sommes sous le poids du mal commis. »

Mêlant inextricablement les registres, tantôt plus personnels, psychologiques et moraux, tantôt davantage métaphysiques, philosophiques et théologiques, une lecture très exigeante qui, pour risquer d’en perdre parfois son lecteur, ne le rattrape que mieux par l’évidence de sa profonde humanité. (4/5)

 

Citations :

J’aurais aimé me penser comme celui que le mal n’atteignait pas. Tu m’as dit le mal est ; c’est ce qui est là. Et il est ce qu’il est parce que nous sommes. Chacun d’entre nous et collectivement. C’est déjà beaucoup d’admettre que sans nous le mal ne serait pas. Qu’il ne serait pas là. Il n’y a pas d’autre mal que là où nous sommes ; pas d’autre mal que celui que nous faisons aux autres et à nous-même, ou que nous laissons faire. Je n’en suis toujours pas certain. Est-ce que le mal n’est pas une force qui nous préexiste ? Qui viendrait d’où ? me demandes-tu. Ou n’est-ce que l’encombrant bagage que l’humanité trimballe avec elle depuis ses commencements obscurs. Depuis qu’elle est là. Chacun d’entre nous, tout au fond de lui, en porterait sa part. Je me suis repris. J’ai pensé que je voulais parler du mal absolu, que la vieille théologie appelait en latin le mal simpliciter, c’est-à-dire le mal simplement, le mal franchement, et qu’il est impossible de nier ou de refuser. Qui est tel « à quelque point de la vie où on se place », explique saint Thomas d’Aquin. Aucune perspective, aucun point de vue particulier ne saurait nous détourner de cette vérité du mal, et nous aurions beau faire, nous retrouverions inlassablement la présence du mal depuis le moindre petit point de vue humain, banal et pauvre, sur les choses. La simplicité du mal devient autant son évidence qu’un vide où se perdre. Comme s’il pouvait avoir la même qualité qu’une roche cristalline, la limpidité d’une source fade et glacée. C’est, par exemple, l’évidence de la violence infligée au plus faible, au plus innocent et vulnérable d’entre nous. Sachant pourtant que cette évidence est immédiatement obscurcie par l’impuissance de la raison à comprendre que d’autres semblables à nous aient pu commettre de tels actes sans apparemment en reconnaître l’évidence. Ou est-ce l’évidence au contraire, celle de faire mal, et parfois d’en jouir, que certains traversent comme un miroir ? Et qu’ils passent ainsi de l’autre côté sans perdre cette semblance à nous, cette même apparence commune, fraternelle, qui a soudain la profondeur d’un vertige.
 

Je disais, à toi qui es moi, avec orgueil et soulagement je n’y participerais pas, jamais, jamais. Sans comprendre que nous participons au mal de différentes et parfois d’invisibles façons. Et parfois même (et surtout ?) en ne faisant rien, en ne bougeant pas, en refusant d’accepter ou d’entériner la franchise terrifiante de l’acte. Et aussi en n’y pensant pas, jamais. Par oubli et par omission. Par peur. Par ignorance aussi. Je me suis dit ça se joue parfois à des détails si minuscules. Je me demandais à partir de quand ou de quoi devient-on complice. Et si être complice était aussi grave que de commettre l’acte lui-même, sur une échelle de jugement que je ne pouvais établir. Sans doute avais-je besoin de me rassurer quant à ma proximité avec le mal. Mais toi en moi, tu savais bien que ça ne marchait pas comme ça.
 

À l’époque, je vivais à Paris. J’avais déjà trois filles. Ma vie était devenue tendue comme un arc. J’ai le sentiment aujourd’hui de m’être rebellé contre un sort imaginaire. Je venais de divorcer de la mère de mes filles. J’avais pris la décision de la séparation, mais je ne savais pas encore le mal que je faisais. Ni ce que dans l’amour je cherchais à fuir et à réinventer. Ou je ne voulais pas le savoir. C’est le problème avec le mal que nous nous faisons les uns les autres, et le mal que nous infligeons aux autres : nous ne voulons pas y croire.
 
 
On parle souvent et facilement du mystère du mal mais je me demande si le plus grand mystère précisément n’est pas qu’il n’y a pas de mystère ici. Le mal ne cache rien. Il n’est ni chose ni substance, comme l’affirmait saint Augustin. Le mal est le mal. Une tautologie. Une proposition logique qui est toujours vraie mais privée d’être ou de substance. Je ne suis pas certain de comprendre de quelle vérité serait la vérité implacablement vraie du mal. J’éprouve un vertige particulier et négatif, celui qui nous saisit non pas du plus haut sommet mais de la profondeur du gouffre. Il ne devrait donc pas y avoir de difficulté à reconnaître le mal, sa vérité, et pourtant tous nous fuyons pour ne pas avoir à le reconnaître et l’affronter. Nous nous crevons les yeux et nous bouchons les oreilles. Nous trouvons un misérable et éternel refuge dans l’inconnu, l’incompréhensible, comme si cette ruse minable et lâche suffisait pour l’éviter. Ou faut-il accepter que notre faible condition soumise à la transparence terrible du mal n’ait d’autre refuge que de le couvrir d’un voile épais avec des trous par lesquels nos yeux de voyeurs assouvissent leur curiosité. Et quitte à prendre l’opacité précaire du voile que nous jetons sur le mal pour la chose même que nous refusons de voir. Mais si mystère il y a, il ne porte pas sur le mal lui-même sinon sur notre volonté de le précipiter dans les abîmes de notre cœur, de l’enfouir comme un horrible secret. Et je t’entends me dire, à moi-même, faire du mal un horrible secret ça nous arrange hein ? Ça nous soulage bien, oui.


Me servir des mots pour démasquer non le mal lui-même (je crois que cela est, sinon impossible, toujours défaillant) mais démasquer l’imposture de notre situation face au mal. (…) Et surtout ce que j’ai voulu nommer et désigner, c’est ma propre faiblesse face au mal.


Quand l’étonnement d’être maltraité ne trouve aucune réponse on se sent mystérieusement fait pour les mauvais traitements.


Il n’est pas impossible que certains criminels puissent oublier le mal qu’ils ont commis. Ils ont beau errer dans le château hanté de leur mémoire, l’aveu de leur crime n’est plus qu’un souvenir fantôme.


Pour chacune des dix-neuf cicatrices relevées par le médecin qui l’avait examinée, alerté par l’école maternelle de Parennes, la petite, vêtue d’une blouse rose et d’une jupe blanche, a donné calmement aux gendarmes une explication raisonnable et rassurante. Là, un coup reçu dans la cour de récréation, ou une chute par mégarde. Ici, une griffure dans les arbres ou la morsure d’un chien, ou le jet brûlant de la douche, et souvent les murs du dehors. Elle leur a dit dans un sourire de presque complicité : « C’est parce que je tombe tout le temps dehors. Je me cogne dans tous les murs. » Une vraie casse-cou, a répondu en souriant le gendarme. C’est une forme étrange de mensonge infaillible par lequel la plus innocente créature accuse les murs et l’extérieur comme pour cacher l’abîme de l’intérieur et l’absence de toute protection. Pour dissimuler l’absence du moindre rempart et du moindre mur à l’intérieur. « Personne ne te fait du mal alors ? » a demandé le gendarme. Elle a répondu cette phrase d’une maladresse implacable : « Non sauf mon papa sauf ma maman. Mon papa tape pas. Ma maman aussi. » 


Devant l’horreur de ce qui est arrivé, nous préférons curieusement nous amputer de la faculté d’imaginer comme on se trancherait un bras. Couper ce fil de soie poisseux qu’est l’imagination. Mais n’est-ce pas qu’imaginer nous est devenu insupportable parce qu’alors nous participons comme des voyeurs à une cérémonie sauvage, à un sacrifice humain ? Il faut trouver en nous une énergie folle et noire pour admettre que nous sommes, nous aussi, les protagonistes de cette horreur. Ne serait-ce qu’en habitant ce temps-là, ce monde-là, dans cette chair commune gonflée d’imagination, qui croît et qui décroît. Reconnaître que nous courons avec les autres, nos sœurs, nos frères, à perdre toute raison, et que la plupart du temps nous savons sans nous l’avouer que nous n’aurons jamais le courage nécessaire d’arrêter la course. Même si l’un d’entre nous, le plus petit d’entre nous, est tombé sous nos yeux.


Tu m’as demandé te souviens-tu de cette phrase de Philip K. Dick dans un entretien : « Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away » ? Le réel c’est ce qui, quand tu arrêtes d’y croire, ne s’en va pas. Je ne veux pas y croire, dit-on. Mais c’est là, ça ne passe pas, et le réel se nourrit en quelque sorte de notre impuissance ou de notre refus d’y croire.


Et sur une échelle de vraisemblance pas nécessairement plus terrible qu’une autre, nous tentons de situer ce moment du récit où on pourrait accepter de croire que certains puissent faire disparaître des enfants. Et nous découvrons alors avec lassitude un vice logé dans notre désir de fiction. Croire le pire ne serait donc pas si naturel ni si facile. Croire le pire serait une forme absolue du courage et que peut-être toute fiction tente avec dignité de nous rendre. C’est le réel qui nous perd quand la fiction n’est plus pour nous qu’un refuge où nous serions dispensés de l’acte de croire alors même que la fiction s’efforce de nous faire entendre la parole inaudible du réel à laquelle, il me semble, nous préférons sagement ou cyniquement refuser notre confiance. C’est vrai aussi de tous les abus sexuels, intimes, mais aussi économiques, sociaux.


J’ai repris les carnets de Simone Weil : « Souffrir autant c’est impossible. Ce sentiment d’impossibilité c’est le sentiment du vide. L’imagination s’arrête. D’où ce sentiment d’irréalité dans le malheur. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible parce qu’il ne m’est pas possible de le supporter. » Ce qui n’est pas possible alors, ce n’est pas la souffrance elle-même, mais d’imaginer la souffrance subie et endurée par autrui.


Et tu m’as interrogé ainsi : Pour quelle raison devrions-nous imaginer ou croire que les enfants échapperaient aux souffrances que l’on inflige à tous ? Pour quelle raison devrions-nous espérer qu’ils n’aient pas à souffrir eux aussi ? Je t’ai répondu par cette question de saint Augustin à saint Jérôme, dans une lettre de 415 : « Pour quel juste motif les enfants sont condamnés à souffrir ? » La réponse de Jérôme s’est perdue dans les siècles. On ne l’aura pas retrouvée, ou je préfère croire qu’il n’aura jamais répondu. Parce que ce n’était pas la bonne question, ai-je dit, il n’y a pas de juste motif. La seule, l’unique question qui se pose à nous tous et à chacun personnellement serait : pourquoi les laissons-nous souffrir ? Et pourquoi notre lâcheté théologique voudrait à tout prix, et en vain, trouver un juste motif à leurs souffrances ?


Tu m’as enfin demandé, à moi qui suis toi, qu’imagines-tu ainsi pouvoir réparer ? Rien. Mais j’ai pensé souffrir avec ce que je ne peux réparer, c’est la signification la plus haute de la compassion. Cela n’éclaire en rien l’âme de celle qui a souffert et qui n’est plus. Mais cela, ai-je dit, nous aide à soutenir la faible humanité que nous sommes sous le poids du mal commis.


 

mercredi 1 mai 2024

[Tremain, Rose] Lily

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lily

Auteur : Rose TREMAIN

Traduction : Françoise du SORBIER

Parution :  en anglais en 2021
                   en français en 2023 (JC Lattès)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 1850. Par une nuit glaciale, un bébé est abandonné devant les grilles d’un parc. Sauvée par un jeune policier, la petite fille est emmenée à l’hospice des Enfants trouvés. Après des années d’un traitement cruel et brutal, Lily retrouve sa liberté dans le Londres de l’époque victorienne. Pourtant elle cache un terrible secret…
Quand Lily et le policier se rencontrent à nouveau, elle est convaincue qu’il détient la clé de son bonheur. Mais ne pourrait-il tout aussi bien être celui qui découvrira son crime, la condamnant ainsi à mort ?
Avec Lily, Rose Tremain explore avec brio les thèmes du rejet et de la culpabilité dans une remarquable fresque qui laisse place à la rédemption comme à la vengeance.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Rose Tremain, une des plus grandes romancières anglaises contemporaines, a remporté de prestigieux prix littéraires, dont le Femina Étranger pour Le Royaume interdit et le Orange Prize pour Retour au pays. Elle a été anoblie par la reine.

 

 

Avis :

Lily a dix-sept ans et rêve la nuit du gibet qui l’attend. Elle a commis un meurtre et, assaillie par la culpabilité et l’angoisse, redoute à chaque instant d’être découverte, en même temps qu’elle espère presque le soulagement des aveux. Alors sa courte vie lui revient en flash-back...

Abandonnée à la naissance, en 1850, aux portes d’un parc londonien, Lily est sauvée du froid et des loups par un jeune policier qui la dépose au Foundling Hospital, cet établissement créé par un philanthrope un bon siècle plus tôt pour recueillir les enfants trouvés. Conformément à la règle de l’institution, le bébé est confié à une nourrice à la campagne, avant de revenir à l’orphelinat six ans plus tard. Brutale et impréparée, la transition est rude entre le cadre aimant et rassurant de cette famille paysanne que Lily avait cru sienne, et la sévérité dépourvue d’humanité des surveillantes, convaincues de devoir mater « des animaux sauvages » nés de « mères dénaturées ».

Aussitôt surnommée « Miss Désobéissance », la fillette devient la cible privilégiée de la plus terrible de ces femmes, Nurse Maud, auteur intouchable de multiples sévices, répétés sa vie durant sur des générations d’enfants jusqu’à ce que parfois mort s’ensuive. Placée à l’adolescence chez une perruquière du demi-monde, Lily reste obsédée par les trois grands marqueurs de son existence : le mystère de sa naissance, l’affection perdue de sa nourrice et la cruauté criminelle de sa tortionnaire. Au point de se rendre coupable du pire, juste au moment où le policier qui la sauva réapparait dans sa vie…

S’inspirant librement de l’histoire du Foundling Hospital pour nous immerger dans l’Angleterre victorienne de Dickens et des soeurs Brontë, Rose Tremain nous propose un récit, fidèle à la tradition romantique, qui fait la part belle à la sensibilité et aux sentiments, au travers d’une héroïne déchirée entre sa conscience et sa volonté de vengeance, entre sa culpabilité et ses espoirs de rédemption, et bien sûr, par les affres d’un amour impossible. Par son abandon, Lily se retrouve coincée dans d’inextricables limbes, comme si pas véritablement née au monde : d’un côté, l’affreuse Nurse Maud, incarnation du Mal absolu, décidée à entraîner au fond de l’enfer cette proie condamnée par un rejet originel ; de l’autre, une mosaïque de personnages tous bons et aimables malgré les duretés de leur quotidien, représentations de ce monde désirable duquel son statut d’enfant abandonnée l’a irrémédiablement chassée. Pour détruire le Mal, Lily devra se compromettre à son tour, se fermant possiblement à jamais le Paradis d’Amour dans lequel elle espérait enfin entrer.

Alors, condamnation ou rédemption, mise au rebut définitive ou nouvelle chance ? Ce sera au lecteur de choisir d’ouvrir ou de fermer la porte laissée entrebâillée à la fin du roman… (4/5)

 

 

Citations :

Elle essaya de se retourner, d’appeler Nellie. Une main se plaqua sur sa bouche et la surveillante lança d’une voix méprisante :
— Pas de ça ! Nous ne tolérons pas la sentimentalité. Vous êtes l’enfant d’une mère dénaturée et vous devriez remercier à genoux Notre Seigneur Jésus d’avoir été sauvée grâce à nous. C’est tout ce à quoi vous devez penser désormais : que vous avez été sauvée.
Lily essaya encore de se retourner et de se libérer de l’étreinte de sa gardienne, de courir vers l’endroit où était allée Nellie avec son panier de jonc et la couverture de laine au crochet, mais elle ne la vit pas.
— Ça suffit ! dit la surveillante. Elle est partie et vous ne la retrouverez pas. Il n’y a pas d’adieux émus ici. Nous les interdisons. Votre mère nourricière a fait son devoir, c’est tout. Maintenant, elle prend en charge un autre bébé et vous serez oubliée.


Pendant qu’elles s’occupaient à empeser les délicates guimpes blanches, les religieuses se mirent à leur poser des questions sur l’hospice des Enfants trouvés, la façon dont s’y déroulaient les journées. Et quand Bridget déclara : « Personne ne nous aime, là-bas », elles tendirent leurs mains rougies par la vapeur, lui effleurèrent la tête et dirent : « Vous ne devez pourtant pas en souffrir, car Dieu est amour et cela doit vous suffire. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 11 février 2024

[Mauriac, François] Le sagouin

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le sagouin

Auteur : François MAURIAC

Parution :  1951

Pages : 144 (Pocket)

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Il semble que François Mauriac ait mis le meilleur de son art dans cette cruelle peinture d'une famille de hobereaux du Sud-Ouest dont l'héritier, un pauvre homme dégénéré, s'est mésallié en épousant une jeune fille qui n'a pu résister au désir de quitter son milieu bourgeois et de devenir baronne. De cette union mal assortie est né un fils, Guillou. Nous suivons le calvaire de cet enfant, si disgracié physiquement, si sale, si arriéré que sa mère ne l'appelle que "le Sagouin". Nous le verrons aussi tout près peut-être du salut parce que quelqu'un, l'instituteur du village, le traite en être humain. Victime de la haine de sa mère à qui il ne rappelle que d'odieux souvenirs, victime des préjugés du village, le pauvre Guillou entraînera son faible père dans la tragédie.
Cette "sombre et parfaite nouvelle" - le mot est de Robert Kemp - est un récit d'une grande intensité qui évoque un monde de haine et de souffrance avec une remarquable sobriété de moyens et un art achevé.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

François Mauriac (1885  - 1970) est élu membre de l'Académie française en 1933. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1952.

 

 

Avis :

Très occupé de journalisme politique pendant et après la seconde guerre mondiale, l’académicien girondin François Mauriac ne renoue avec le roman qu’au tournant des années cinquante, peu de temps avant son obtention du prix Nobel de littérature. Poursuivant sa peinture des turpitudes cachées des familles bourgeoises, il signe avec Le Sagouin, entre nouvelle et court roman, un récit glaçant et désespérément noir.

Le Sagouin est un garçon d’une dizaine d’années, enfant chétif et craintif dont la furie de mère, la main lourde et le verbe injurieux, ne supporte pas le physique ingrat et l’esprit attardé hérités de son père, ce « dégénéré » qu’elle s’emploie de toutes ses forces à exécrer depuis qu’elle l'a épousé pour devenir baronne. Renvoyé par les Jésuites après deux tentatives d’intégration en pensionnat, interdit de précepteur depuis de troubles commérages qui ont provoqué la mutation du curé, de trop bonne famille enfin pour fréquenter les bancs de l’école communale, il ne lui reste qu’une dernière chance pour espérer sortir un tant soit peu du cloaque familial : que ce « rouge » d’instituteur accepte de le recevoir pour des leçons particulières. C’est sans compter les convictions idéologiques, qu’après un premier contact pourtant prometteur avec l’enfant, le maître d’école décide de faire passer avant sa vocation éducative. Pour le garçon et son père, le contre-coup s’avèrera terrible…

Quelques traits suffisent à l’écrivain pour nouer le drame autour du pauvre Guillou, innocent sacrifié sur l’autel des ambitions égoïstes et jalouses des adultes qui l’entourent. Dans cette France de 1920 qui voit les conflits sociaux saper l’ordre ancien et la stratification bien établie des classes, chacun des personnages rumine ses frustrations jusqu’à la haine et, barricadé dans ses principes, s’enferme dans une rigidité propice aux antagonismes aveugles. Issue de la bourgeoisie bordelaise, la mère qui rêvait tant de noblesse vit dans un dépit haineux le mépris de sa belle-mère, méchamment obstinée à lui faire payer la mésalliance de son fils et à défendre le prestige vacillant d’une famille habituée à dominer le village des hauteurs de son château et de ses privilèges. A l’opposé, l’instituteur, fier de ses idées socialistes et laïques, se refuse à pactiser avec un quelconque représentant de la noblesse, en fut-il le malheureux et impuissant rejeton, stigmatisé comme idiot par les siens et par tous les enfants du village, en réalité un enfant sensible, capable de lire et de comprendre, mais miné par la peur et par un profond sentiment d’insécurité.

Dans ce jeu de frictions entre adultes, mise à part la bonne qui, sans voix au chapitre, est la seule à témoigner quelque affection au garçon, ce sont les femmes qui mènent le bal avec un acharnement à la mesure de leur méchanceté. Fermement rappelé à ses intérêts par son épouse, même l’instituteur achève dans cette histoire d’enterrer ses idéaux pédagogiques, tandis que, simples pions méprisés et bafoués dans le combat pour l’autorité qui oppose la mère et la grand-mère, enfant et mari se retrouvent niés jusque dans leur droit à exister. Le dénouement tragique menant à l’ultime sacrifice du père et du fils, le récit s’achève alors par une sorte de châtiment divin rappelant la ferveur catholique de l’auteur. Aucun des personnages ne l’emportera au paradis.

Tout l’univers de Mauriac est contenu dans ce récit fulgurant, intense et poignant, caractéristique de son tourment de se trouver si attaché à l’étouffant milieu bourgeois qu’il ne cessa de peindre avec une lucidité sombre et critique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

(…) ce mariage, c’était une porte, croyait-elle, ouverte sur l’inconnu, un point de départ vers elle ne savait quelle vie. Elle n’ignore plus aujourd’hui que ce qu’on appelle un milieu fermé, l’est à la lettre : y pénétrer semblait difficile, presque impossible ; mais en sortir !…


 

mardi 12 septembre 2023

[Chalandon, Sorj] L'enragé

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'enragé

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782246834670  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  En 1977, alors que je travaillais à Libération, j’ai lu que le Centre d’éducation surveillée de Belle-Île-en-Mer allait être fermé. Ce mot désignait en fait une colonie pénitentiaire pour mineurs. Entre ses hauts murs, où avaient d’abord été détenus des Communards, ont été «  rééduqués  » à partir de 1880 les petits voyous des villes, les brigands des campagnes mais aussi des cancres turbulents, des gamins abandonnés et des orphelins. Les plus jeunes avaient 12 ans.
Le soir du 27 août 1934, cinquante-six gamins se sont révoltés et ont fait le mur. Tandis que les fuyards étaient cernés par la mer, les gendarmes offraient une pièce de vingt francs pour chaque enfant capturé. Alors, les braves gens se sont mis en chasse et ont traqué les fugitifs dans les villages, sur les plages, dans les grottes. Tous ont été capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l’aube, un évadé manquait à l’appel.
Je me suis glissé dans sa peau et c’est son histoire que je raconte. Celle d’un enfant battu qui me ressemble. La métamorphose d’un fauve né sans amour, d’un enragé, obligé de desserrer les poings pour saisir les mains tendues.  » S.C.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de dix romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015), Le Jour d’avant (2017), Une joie féroce (2019) et Enfant de salaud (2021).

 

Avis :  

Lui que la violence et la folie paternelles ont marqué à jamais, lui inoculant une « rage » restée inextinguible bien après sa fuite loin du monstre, à dix-sept ans, ne pouvait qu’être touché au plus profond par la terrible condition et par la révolte des enfants du bagne de Belle-Ile en 1934. C’est avec les tripes que Sorj Chalandon leur rend hommage, prolongeant la vérité historique par l’imagination : et si, comme lui, l’un d’eux avait vraiment réussi à échapper à ses tourmenteurs ? Trouve-t-on jamais la paix lorsque l’injustice et la cruauté ont fait de vous un « enragé » ?

Dans les années vingt, à treize ans, Jules Bonneau – déjà suspect pour son homophonie avec le célèbre anarchiste – est envoyé à la colonie pénitentiaire de Haute-Boulogne, à Belle-Ile. La prison politique ouverte trois-quarts de siècle plus tôt a en effet été convertie en maison de redressement, hypocritement baptisée « institution d’éducation surveillée ». Depuis 1880 y sont relégués des mineurs à partir de huit ans, des gamins considérés irrécupérables, qu’au lieu de protéger et d’insérer, l’on exclut et punit dans ce qui n’est autre qu’un bagne pour enfants : un lieu d’enfermement où les détenus, exposés aux pires châtiments, triment durement et vivent dans des conditions dégradantes. Qu’ont-ils donc fait pour atterrir dans cette galère ? Certains ont commis des vols ou des délits mineurs – Jules a volé trois œufs et a fait preuve d’insubordination dans le cadre d’une grave injustice –, d’autres ont fui des parents violents ou incestueux – le vagabondage est alors sanctionné par la loi –, les derniers enfin n’ont d’autre tort que leur état d’orphelin ou d’enfant abandonné.

Se glissant dans la peau de Jules devenu fauve à force d’injustices et de mauvais traitements, l’auteur raconte fidèlement l’infâme quotidien au sein de la colonie, jusqu’à ce que l’incident de trop, lui aussi véridique, provoque la mutinerie. Le soir du 27 août 1934, l’un des garçons contrevient au règlement en mangeant son fromage avant d’avoir fini sa soupe. Craignant pour sa vie, ses codétenus tentent de s’opposer à son passage à tabac. Dans le pugilat général, cinquante-six jeunes bagnards réussissent à faire le mur. Dénoncée par les vers de Jacques Prévert qui, alors en vacances sur l’île, s’en retrouve le témoin consterné, une « chasse à l’enfant » s’organise, gens du cru et touristes s’en donnant à coeur joie pour toucher une prime de vingt francs par fugitif capturé. Au matin, les évadés sont à nouveau sous les verrous, à la merci d’une sauvage répression. Tous, sauf Jules, que l’auteur a imaginé pour contredire l’Histoire et lui donner sa chance. Mais comment échapper à son destin quand l’au-delà des murs est encore une prison : une île, infailliblement gardée par la mer ?

Comme Jean Valjean sauvé par Monseigneur Myriel, Jules l’enragé va rencontrer pour la première fois la bonté et apprendre à faire confiance. « Sans la confiance, tu es seul au monde. » La fresque historique s’élargit pour épouser le monde de l’entre-deux-guerres, alors que sur fond de fascismes montants, la collaboration de la population aux exactions commises sur des enfants par une administration sans âme ni conscience semble entrer en résonance avec les bien funestes perspectives que l’on sait. Déjà des forces de résistance, ici toutes bretonnes, se font jour, incarnées par l’improbable mais très symbolique duo d’un patron de pêche communiste et d’une infirmière « faiseuse d’anges ». Et tandis que Jules, même si à jamais marqué par la haine et la violence, trouvera peut-être la rédemption en troquant son esprit de vengeance contre celui de la rébellion, c’est l’ombre de l’enfant que fut l'auteur, né sans amour et maltraité, que l’on perçoit derrière ses mots âpres et engagés.

Fresque historique et roman social, ce dernier livre de Sorj Chalandon est un cri de douleur et de colère, où à la rage de Jules La Teigne, l’enfant bagnard, fait écho celle de l’auteur, éternel enfant battu désormais en guerre, de toute la force de sa plume de journaliste et de romancier, contre les injustices et les violences du monde. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Camille Loiseau était orphelin. Son crime ? Avoir été abandonné par ses parents à l’âge de 12 jours, enveloppé de langes et déposé de nuit devant l’entrée de la cathédrale Saint-Corentin, à Quimper. C’est pour ça qu’il avait été enfermé ici à 12 ans jusqu’à sa majorité.


La Colonie pénitentiaire maritime et agricole de Haute-Boulogne avait été construite sur le glacis de la citadelle Vauban, une muraille noire jetée à pic sur des criques abruptes, pour anéantir les jeunes canailles. Pour nous écraser sous les charges, affamer nos corps, essorer nos esprits. Les moniteurs disent qu’ils veulent faire de nous des matelots, mais leurs ateliers de timonerie, de voilerie, de corderie, ne sont que des usines à épuiser. Ils veulent nous transformer en paysans avec la ferme de Bruté, mais leurs travaux des champs ne sont que des punitions pour nous éreinter. Et recracher des ombres, qui se jettent sur leur paillasse à la nuit. Mais à quoi bon nous exténuer, puisque nous sommes prisonniers d’une île ? Le haut mur d’enceinte, les cinq baraquements funestes, les dortoirs grillagés, les réfectoires silencieux, rien sur terre n’a la brutalité de la mer. Même nos gaffes, avec leurs casquettes de garde-barrière, leurs pantalons trop courts, leurs uniformes fripés, leurs boutons manquants, leurs moustaches luisantes de mauvais vin et roussies de tabac, ne sont que les laquais de l’océan. C’est lui notre haut mur. Notre véritable prison. L’océan, c’est notre gardien le plus cruel. Celui qui nous surveille, qui nous épargne ou qui nous assassine.


Je n’ai pas droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau.


Lorsqu’ils étaient plus jeunes, leur père les battait, leur cousin venait les déshabiller au milieu de la nuit, leur mère buvait. Alors ils se sont enfuis ensemble. Une première fois, ils ont été arrêtés pour vagabondage et remis à l’Assistance publique. Ils se sont évadés et ont été surpris volant un saucisson et un pain de deux kilos à un livreur de cantine. Jugement ? Déportés à Belle-Île, et enfermés jusqu’à 21 ans, leur majorité.


Malgré les cris, la colère et les larmes, les époux Rolin ont été jugés et condamnés sans preuve. Elle à cinq ans de prison pour vol sans violence, lui à trois ans pour complicité.
« L’Affaire des draps » avait fait un titre dans Le Républicain. Au moment de leur procès, le nom des Rolin avait été piétiné. Le journal avait traité le père de « chiffonnier inquiétant » et appelé la mère « la comédienne », celle qui avait joué la maladie pour s’enfuir avec les étoffes.
C’était l’année dernière.
Après deux semaines de prison, Suzanne Rolin est morte à la maison d’arrêt de Laval. Personne n’avait songé à la soigner. Mais cette fois, aucun journaliste n’était au rendez-vous. Quelques jours plus tard, une couturière a retrouvé les draps dans l’atelier, au fond de la remise, cachés par un matelas à tapisser. Tout était là. Les trente pièces, soigneusement rapiécées par leur mère innocente, pliées et empaquetées pour la livraison. Cette fois encore, la presse fut absente. Pas un article. Les Rolin avaient été condamnés par les juges de papier journal. Et se dédire n’était pas dans leurs mœurs.
Le mari a été libéré sans excuses. Il est devenu fou. Les frères et la sœur ont été confiés à leur oncle, un agriculteur du pays de Moulay.
 
 
Lorsque j’ai suivi les frères à vélo, je n’étais qu’un cancre d’école buissonnière. Mais leur colère allait faire de moi un criminel.
Et vous savez quoi ? Ça m’allait bien. Mon père buvait, ma mère s’était enfuie pour mieux que nous. Je vivais chez des vieux dans une ferme au milieu des champs. À l’école, j’apprenais des chiffres qui ne me servaient à rien. Le nom de pays où je n’irais jamais. L’instituteur nous parlait de morale. C’était quoi, la morale ? Laisser le bouillon à un enfant et garder la viande pour soi ? Que faisait-elle pour moi, la morale ? Et l’instruction civique ? Et le « tu aimeras ton prochain comme toi-même », psalmodié par notre curé, j’en faisais quoi ? Il me déteste, mon prochain. Il m’avait tiré les oreilles lorsque je pêchais le gardon dans le lac. Il avait traité ma mère de femme légère lorsqu’elle était partie. Il avait laissé mon père, ce héros de guerre, s’épuiser à ramasser les pommes de terre de salopards qui s’étaient cachés à l’arrière du front. Voilà, mon prochain. Vous comprenez ça ? Savez-vous ce que c’est d’avoir été abandonné pour un accordéoniste ? De ne garder de sa mère qu’un ruban de soie ridée ? Savez-vous ce que c’est de voler trois œufs en espérant les gober dans un buisson ? Que savez-vous de la faim, Messieurs de la Justice ? Et du froid ? Avez-vous déjà eu des semelles en carton pour masquer le trou de vos chaussures ? Savez-vous la honte d’un pantalon troué ? Savez-vous la douleur des nuits sans parents ?
Personne n’en sait rien. Personne, jamais, ne parlera de cette solitude. De cette misère. De l’immensité d’une nuit sans toit lorsqu’on dort sous le ciel. De la rosée du matin, qui perle sur la veste d’un pauvre.


Manger le fromage avant la soupe. Pourquoi le gamin avait-il fait ça ? La faim ? Un moment d’inattention ? Un geste rebelle ? Nos repas devaient se dérouler dans l’ordre imposé par le règlement, de la soupe au dessert. Et il était strictement interdit de picorer comme bon nous semblait. Le clairon appelant au rata, l’arrivée au réfectoire en rangs militaires, le claquement de mains, les cuillères tous ensemble, les fourchettes tous ensemble, le fruit tous ensemble, le claquement de mains, puis quitter la cantine en rang et en silence. Violer ce cérémonial était un acte d’insubordination. La preuve que nous étions encore dangereux, malfaisants et certainement pas prêts à franchir le mur dans l’autre sens. (…)
Les gaffes le tenaient chacun par un bras. Il était de dos. Ils l’ont retourné avec brutalité.
— Deux jours de salle de police au pain sec et dix jours d’isolement !


En se glissant sur la paillasse de bord, Ronan a expliqué à Pantxo que baragouiner était un mot inventé par les Français pour se moquer d’une langue qu’ils ne comprenaient pas. Pendant la guerre de 1870, les fantassins bretons réclamaient davantage de pain et de vin à leurs officiers pour mieux botter le cul aux Prussiens. Ces soldats ne parlaient pas français. Et c’est en breton qu’ils revendiquaient du bara frais et des pichets de gwin.
Ils scandaient Bara ! Gwin ! Bara ! Gwin ! prêts à mettre la crosse en l’air.
— Cessez de baragouiner ! hurlaient les gradés.
Depuis Napoléon III la formule était restée. Et le mépris qui va avec. 


Ces billes avaient hanté sa jeunesse. Bille rouge, bille noire, une tradition qui remontait à sa grand-mère. Elle les appelait « les perles de vérité ». Lorsqu’elle devait prendre une décision grave, la femme attendait le soir. Certains pensaient que la nuit portait conseil, elle, laissait une journée entière à la réflexion. Puis elle jetait les billes sur le sol et attendait l’obscurité. Dès qu’elle ne pouvait plus faire la différence entre le rouge et le noir, elle prenait sa décision. Line, sa fille, avait perpétué ce rituel. Ses enfants en avaient gardé un souvenir un peu effrayant. Un soir, la mère avait obligé Sophie et Francis à attendre avec elle l’arrivée des ténèbres. Ils s’étaient assis en rond à l’approche du crépuscule, et avaient gardé le silence, jusqu’à ce que les perles soient identiques.
— C’est décidé, votre père et moi allons vivre séparément.
C’est comme ça que le mari a quitté la maison et qu’il est mort dans la solitude.


Comme l’a écrit Jean Cocteau : Un secret a toujours la forme d’une oreille.

 

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