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samedi 27 juin 2026

Critique : "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka



Coup de coeur 💓

 

Titre : Traité sur l'intolérance

Auteur : Richard MALKA

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 96

Accès au livre : ISBN 9782246830856  
                           en librairie

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Après  Le droit d’emmerder Dieu, éloge du droit au blasphème,  Richard Malka revient sur l’origine profonde d’une guerre millénaire au sein de l’Islam  : la controverse brûlante sur la nature du Coran.
Plus qu’une plaidoirie, ces pages mûries pendant des années  questionnent ce  qu’il est advenu de l’Islam entre le VIIe et le XIe siècle, déchiré entre raison et soumission.
Les radicaux ont gagné,  effectuant un tri dans le Coran et les paroles du Prophète, oppressant leurs ennemis – au premier rang desquels les musulmans modérés, les musiciens, artistes, philosophes, libres penseurs, les femmes et minorités sexuelles.
Plonger avec passion dans cette cassure au sein d’une religion n’est pas être « islamophobe », c’est  regarder l’histoire en face.
Traité sur l’intolérance  est  une méditation puissante, un appel aux islamologues du savoir et de la nuance – pour qu’enfin  chacun sache, comprenne, échange, s’exprime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Malka, avocat, romancier, scénariste de romans graphiques, est l’auteur chez Grasset de Tyrannie (2018), d’Eloge de l’irrévérence avec Georges Kiejman (2019), du Voleur d'amour (2021) et du Droit d'emmerder Dieu (2021).

 

 

Avis :

Après Le droit d’emmerder Dieu, qui, en 2021, retranscrivait sa plaidoirie lors du procès des attentats de 2015, Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, publie cette fois son intervention lors du procès en appel, à l’automne 2022.

Partant du préambule qu’ « On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision des frères Kouachi », et que, selon Voltaire dont la salle du procès porte le nom, « Il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas », l’avocat démonte la thèse du blasphème, avancée par les accusés pour justifier de leur vengeance terroriste, en remontant aux origines de l’Islam et à l’émergence de deux courants théologiques : le mutazilisme, prônant l’exercice de la raison dans la croyance, et, s’y opposant de tout son rigorisme radical au prétexte d’un Coran « incréé », c’est-à-dire d’origine divine et ne pouvant tolérer ni interprétation ni critique, le hanbalisme, dont le wahhabisme saoudien et le salafisme sont aujourd’hui des émanations extrêmes.

De cette fracture historique sont ainsi nés « un islam des lumières et un islam des ténèbres. » Aussi vindicatif que dogmatique, c’est le second qui a fini par s’imposer toujours davantage. Choisissant, pour mieux dominer le monde - « C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude. » -, d’appliquer à la lettre les versets les plus violents du Coran sans tenir compte de l’évolution du contexte au fil des siècles, il aboutit à un système où règnent, sans limite aucune, intolérance et violence, au détriment de toute liberté de conscience, de pensée et d’expression.

Alors, parce que « Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité », parce que « Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université », et parce que se taire est accepter que la peur triomphe, Richard Malka poursuit courageusement son appel à la prise de responsabilité. Il ne peut y avoir de tolérance pour l’intolérance : il en va de la survie de la raison et de l’intelligence face au dogmatisme et à l’obscurantisme, de la primauté de la paix sur la violence, de la préservation des valeurs démocratiques de notre société.

« Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur. » Lire et diffuser ce Traité sur l’intolérance, c’est refuser de se résigner. Coup  de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Voltaire… Le pourfendeur des religions, l’esprit libre, révolutionnaire, celui dont on a brûlé le dictionnaire philosophique dans le bûcher du chevalier de La Barre, l’auteur du Traité sur la tolérance et de la pièce de théâtre Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète que l’on n’ose plus jouer nulle part au monde ou presque. Celui qui n’hésitait pas à affirmer, en un temps ou cela entraînait la mort, l’enfermement ou l’exil, plus certainement qu’aujourd’hui, que le christianisme était la religion « la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde », ou encore « la superstition la plus infâme qui ait jamais abruti les hommes et désolé la terre ».
Ainsi osait-on parler des religions au XVIIIe siècle. Il est de ceux auxquels nous devons de vivre libres. Mais nous ne le savons plus, nous l’avons oublié.


La réalité, c’est que jusqu’à ce jour, malgré toutes mes interventions, je n’ai fait que plaider des conséquences de la terreur, et en effleurer la cause, parce que la cause fait peur et qu’elle est si délicate à évoquer.
Voilà pourquoi plaider. Pour nommer la cause, clairement, sans circonvolutions, comme celui dont cette salle porte le nom l’aurait sûrement fait. Je n’ai pas son génie mais au moins, il faut essayer d’en être digne.
Et pourquoi nommer la cause ? Parce que la pensée provient du langage. Si on ne nomme pas, alors on ne peut pas raisonner. Si l’on ne pose pas le diagnostic d’une maladie, on n’a aucune chance d’y trouver un remède. Et les massacres se poursuivront, inexorablement.


On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision de l’islam des frères Kouachi. La peur, chez l’humain, ne peut produire que deux réactions : la violence ou la soumission. C’est une détestable alternative et si nous ne parlons pas, nous aurons l’une ou l’autre, voire les deux.  
Il faut combattre cette vision car il en va de l’intérêt de tous et parce que, pour citer une dernière fois Voltaire, « il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas ».


L’islam des Kouachi, mon accusé, n’a rien de marginal ; il veut, depuis mille ans, tout écraser, éliminer, supprimer, à commencer par les autres courants de l’islam avec, parfois, la complicité de certains de nos intellectuels, écrivains ou politiques.
J’avais évoqué, il y a deux ans, leurs réactions au moment de la publication des caricatures par Charlie Hebdo. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler les propos de certains sur Salman Rushdie au moment de la publication des Versets sataniques.
Salman Rushdie qui, dénonçant en 2017 « l’aveuglement stupide des gens de gauche qui font tout pour dissocier le fondamentalisme de l’islam », s’alarmait de « l’évolution radicale de l’islam, dévoré par ce fanatisme qu’est le wahhabisme » et nous exhortait « à voir la réalité des origines du jihadisme qui n’est pas extérieur à l’islam ».
Adonis a consacré un livre entier à cette question, relevant que, sur 3 000 versets du Coran, 518 portent sur des châtiments ; les supplices divers et variés font l’objet de plus de 370 versets dont les versets 70 et 72 de la sourate 40 qui promettent à ceux qui désobéissent d’être « traînés avec des chaînes dans l’eau bouillante et précipités dans le feu ». C’est un exemple parmi d’autres. Mais comment faire si l’on se refuse la faculté d’interpréter le texte ? On fait bouillir de l’eau ?
Tant d’intellectuels arabes se battent pour qu’une autre vision triomphe. Mais ils sont traités de tous les noms puis on leur accole le qualificatif de « sulfureux » et ensuite on ne veut plus les entendre ; leurs voix disparaissent.
 
 
De cette question du blasphème, c’est-à-dire de la possibilité de la critique – ce qui heurte frontalement la thèse du Coran incréé –, dépend la vision de l’islam qui l’emportera. C’est la clé du futur.
Nous sommes, dans cette salle d’audience, malgré nous, des acteurs de ce débat millénaire.
Cette salle Voltaire se retrouve à l’épicentre de cette controverse théologique millénaire parce que la France est le porte-étendard mondial, en raison de son histoire, du droit à la critique des religions et parce que le journal Charlie Hebdo était et reste le gardien de cet étendard.
Alors, ne serait-ce que pour convaincre quelques personnes, on ne peut pas renoncer à parler, à analyser, à nommer, à critiquer, à caricaturer la monstruosité de la vision des Kouachi. Sinon, c’est foutu. Voilà pourquoi plaider.


Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité.


(…) c’est ce qu’on a fait pour Charlie Hebdo, pour Salman Rushdie, pour Taslima Nasreen et même pour Samuel Paty. Une partie de notre élite s’acharne à rendre ces victimes de la terreur responsables de ce qui leur est arrivé.


Si on ne tient pas compte du contexte, on ne peut pas comprendre une littérature, aussi sacrée soit-elle », nous a précisé Delphine Horvilleur et elle a raison d’ajouter que « toute lecture est déjà une interprétation, qu’on le veuille ou non ».


Une expérience a été menée par des ethnologues qui sont allés voir des bardes en Serbie, tous les cinq ans, en leur demandant de leur raconter une même épopée de leur clan. Les bardes ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de se répéter, ne se rendant même pas compte qu’à chaque fois, leur récit était différent du précédent. Il s’agissait des mêmes narrateurs à seulement cinq ans d’intervalle. Vous pouvez imaginer la fiabilité d’un récit répété sur trois siècles par une chaîne de multiples générations.


Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université.


Le salafisme, dont on nous dit que les prédicateurs doivent être protégés même quand ils sont antisémites et homophobes, le wahhabisme et ses milliards déversés, les Frères musulmans, le Tabligh, ont confisqué une religion pour en imposer une vision politique et pour y parvenir, ils émettent des fatwas contre de prétendus blasphémateurs.
Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Hamadi Redissi, érudit islamologue tunisien, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et probablement le plus grand expert des textes coraniques sur le blasphème, qui déplore que « l’islam sectaire wahhabite soit devenu l’islam, ce qui est d’abord une tragédie pour les musulmans ».  
Le questionnement de l’islam, ce n’est pas de l’islamophobie, c’est une condition de sa survie et de la nôtre.  
C’est le seul moyen pour que l’islam de la spiritualité et de la liberté, l’islam du courageux policier Ahmed Merabet, triomphe de celui des Kouachi qui instrumentalise, terrifie et fanatise. 


Ce ne sont pas des textes de paix et d’amour. Il faut n’en avoir jamais lu une ligne pour le prétendre. Ni la Torah, ni le Coran.
S’agissant de l’homosexualité, la punition en est la mort dans le Lévitique et dans le livre de Josué, successeur de Moïse, on exhorte les juifs à massacrer des villes entières. Quant au blasphème, il est puni par la lapidation de manière bien plus explicite dans la Torah que dans le Coran. Mais cela, je peux le dire sans difficulté car je parle du judaïsme ou du christianisme, je ne risque rien. En revanche, dire cela de l’islam, c’est risquer sa liberté voire sa vie et ça, c’est un immense problème.
Heureusement, ces textes ont été interprétés mille fois, en particulier dans le Talmud qui est une réécriture de la Torah.
L’interprétation, la critique et même l’humour grinçant de Charlie Hebdo, sont une nécessité vitale pour les religions elles-mêmes et surtout pour les hommes.


Pour éviter d’autres Kouachi, d’autres Coulibaly, d’autres femmes incendiées, nous avons besoin de connaissances, d’études, de thèses, de débats et il n’y en a quasiment plus en France, à l’université, aujourd’hui. On ne le permet plus, sous différents prétextes, s’en désole l’islamologue Bernard Rougier. La peur et le silence ont triomphé.
À Charlie Hebdo, on ne s’y résigne pas. La religion est un sujet trop sérieux pour en laisser l’étude aux seuls religieux.


On en est arrivé là parce que l’arme du blasphème, nous explique Gilles Kepel, a fait l’objet d’une surenchère de radicalité entre Daech et Al-Qaïda, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, entre le sunnisme et le chiisme, qui, je le cite, « se disputent la mobilisation de leurs coreligionnaires dans un jihad universel contre l’Occident judéo-chrétien ».
C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude.


Ce n’est ni anecdotique, ni marginal, mon accusé  (La Religion] sévit et sévira encore tant que l’islam du Coran incréé, du refus des interprétations, des tracts et des réseaux sociaux, de la toute-puissance d’un Dieu qui écrase les hommes, se fera davantage entendre que l’islam du savoir et du doute.


Il faut écouter Omar Youssef Souleimane, l’écrivain, qui évoque « des quartiers entiers récupérés par l’islamisme », nous relatant qu’arrivé en France, il a constaté une islamisation « que même en Syrie on ne trouvait pas sauf dans quelques villages fanatisés », en particulier avec le voilement de fillettes de 9 ans.
Ces pratiques n’existaient pas dans les générations précédentes. Aujourd’hui, elles explosent et, peu à peu, l’idée que le vrai islam serait celui des salafistes ou des Frères musulmans s’impose. Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur.


Une culture ne peut rayonner sans liberté d’expression, c’est impossible.


Dans 22 pays dont l’islam est la religion d’État, l’athéisme est considéré comme un crime et il est puni de mort dans 12 d’entre eux. Dans ces pays, les musulmans sont donc privés du droit de décider de ne plus l’être. On leur retire leur liberté de conscience. Je n’ai jamais entendu personne au monde parler d’athéophobie ni lu un article sur ce sujet.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 24 septembre 2025

[Montesquiou, Alfred (de)] Le crépuscule des hommes

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le crépuscule des hommes

Auteur : Alfred de MONTESQUIOU

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782221267660  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Chacun connaît les images du procès de Nuremberg, où Göring et vingt autres nazis sont jugés à partir de novembre 1945. Mais que se passe-t-il hors de la salle d'audience ?
Ils sont là : Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gellhorn ou encore John Dos Passos, venus assister à ces dix mois où doit oeuvrer la justice. Des dortoirs de l'étrange château Faber-Castell, qui loge la presse internationale, aux box des accusés, tous partagent la frénésie des reportages, les frictions entre alliés occidentaux et soviétiques, l'effroi que suscite le récit inédit des déportés.
Avec autant de précision historique que de tension romanesque, Alfred de Montesquiou ressuscite des hommes et des femmes de l'ombre, témoins du procès le plus retentissant du XXe siècle.
Un roman vrai, qui saisit les sursauts de l'Histoire en marche.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alfred de Montesquiou est né à Paris en 1978. Il a grandi entre les États-Unis, l’Angleterre et la France. Grand reporter, lauréat du prix Albert Londres, il a couvert pendant vingt ans les grands conflits du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie centrale. Il est l’auteur de plusieurs récits et romans, dont Oumma (Grasset, 2014) et Une histoire française (Stock, 2017).

 

 

Avis :

Se posant en historien méticuleux autant qu’en écrivain traversé par le vertige du témoignage, Alfred de Montesquiou s’immerge dans les coulisses du procès de Nuremberg, qu’il érige en reflet d’un monde en décomposition, vacillant sous l’effondrement de ses certitudes. Ce ne sont pas les débats judiciaires qui l’intéressent en premier lieu, mais les regards qui les scrutent : ceux des écrivains, des photographes et des reporters venus saisir l’instant où l’humanité titube entre justice et vengeance, mémoire et oubli.  

Le titre lui-même est symbolique dans son renvoi explicite au Crépuscule des dieux de Wagner, ce moment où les dieux s’effacent dans le tumulte d’un monde qui s’écroule. Ici, ce ne sont plus des figures mythologiques qui tombent, mais des hommes enivrés jusqu’à la folie de leur propre toute-puissance. L’auteur observe cette chute dans le décor glacé du tribunal, mais surtout au travers des regards de ceux qui observent, racontent et jugent. Journalistes, photographes, traducteurs... : tous sont les témoins de cette fin de règne, non pour en chanter l’agonie, mais pour tenter de comprendre comment l’histoire a pu engendrer ses propres monstres.

Au cœur de cette constellation d’observateurs où gravitent notamment Joseph Kessel, Elsa Triolet, John Dos Passos ou encore Rebecca West, le photographe Ray D’Addario occupe une place singulière, alors que ses images, en figeant les visages, saisissent les failles, les tensions latentes et les silences lourds de sens. Plus que des documents, ses clichés incarnent cette frontière mouvante entre observation et implication, entre image et vérité. Autour de lui, le château Faber-Castell, où loge cette communauté de regards, se transforme en Walhalla en ruines, peuplé non pas de héros triomphants, mais de consciences en éveil, hantées par ce qu’elles voient et ce qu’elles doivent transmettre.

Dépassant la chronique historique, le roman se fait alors méditation sur la chute et le réveil groggy d’un monde cherchant un passage entre la force et le droit, entre le fracas des armes et la fragile promesse de justice. Le crépuscule évoqué n’est pas seulement celui des accusés, mais celui de l’époque qui les a engendrés. En filigrane, l’auteur interroge la capacité du récit à conjurer l’oubli et à redonner sens là où le silence menace. Tendue et sans emphase, sa prose affronte la gravité du sujet sans jamais céder au pathos. Il nous rappelle que le crépuscule est certes une fin, mais aussi une lumière oblique, vacillante mais tenace, qui éclaire les visages de ceux qui restent et témoignent. 

Si cette ambition littéraire, portée par un travail de documentation remarquable, confère au roman une vraie densité, il est vrai aussi que cette richesse tend parfois à ralentir l’élan narratif, tant l’équilibre entre rigueur historique et souffle romanesque se révèle délicat à tenir. La polyphonie du récit, bien que fidèle à la complexité du moment, en vient de temps à autre à disperser l’attention du lecteur, qui peine à s’ancrer dans une voix centrale. On pourra également regretter que les voix allemandes – accusés, témoins ou population civile – demeurent en retrait, comme si le roman choisissait de ne pas sonder l’autre versant du gouffre.

Quoi qu’il en soit, Le Crépuscule des hommes demeure une œuvre puissante, lucide et nécessaire, qui interroge autant qu’elle éclaire. Elle nous invite à considérer l’histoire non comme une vérité immédiatement saisissable, mais comme une matière vivante, façonnée par les perceptions, tissée de regards, de silences et de récits. Enfin, elle nous laisse avec cette certitude fragile que comprendre l’histoire, c’est déjà commencer à la réparer. (4/5)

 

 

Citations :

Le médecin sort une feuille d’évaluation psychologique qu’il a transmise aux détenus. Ce sont des tests de quotient intellectuel. La plupart des accusés ont largement dépassé la moyenne. Göring a un QI impressionnant de cent trente-huit, tandis que Schacht, le financier du IIIe Reich, culmine à cent quarante-trois. Seuls Streicher, l’idéologue racial vieillissant, et Kaltenbrunner, le gestapiste balafré, stagnent autour de cent. Ces chiffres intriguent Ray autant qu’ils le troublent. Comment concilier une telle intelligence avec tant de monstruosité ?

De la même manière que les juges ne comptent aucun Allemand et aucun membre d’un pays neutre, ils ne comportent aucune femme.

 

lundi 9 juin 2025

[Linhart, Virginie] Une sale affaire

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une sale affaire

Auteur : Virginie LINHART

Parution :  2024 (Flammarion)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ce livre est le récit d’un procès littéraire et des interrogations qu’il a fait naître en moi. Intentée par ma mère et mon ex-compagnon, la procédure visait à empêcher la parution de mon précédent ouvrage, L’Effet maternel.
Depuis le jugement et la publication de L’Effet maternel, quatre ans se sont écoulés. Et je n’ai cessé de m’interroger sur l’écriture autobiographique.
À qui appartient l’histoire ?
C’est à cette question que tente de répondre Une sale affaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Virginie Linhart est née en 1966. Elle est réalisatrice de documentaires et l’auteure du Jour où mon père s’est tu (Seuil, 2008, prix de l’essai de L’Express), de Volontaires pour l’usine. Vies d’établis 1967-1977 (rééd. Seuil, 2010), de La Vie après (Seuil, 2012) et de L’effet maternel (Flammarion, 2020, prix du Meilleur Récit Points 2021).

 

 

Avis :

Début 2020, moins d’un mois avant la sortie de son livre autobiographique L’effet maternel, Virginie Linhart reçoit une procédure en référé visant à son interdiction. La mère et l’ancien compagnon de l’auteur l’accusent d’atteinte à leur vie privée et réclament l’amputation de soixante-dix pages. Quatre ans après le jugement et la parution de son ouvrage, elle raconte ce procès familial et littéraire, occasion de réfléchir à la légitimité de l’autofiction et aux frontières entre vie privée et histoire collective.

Écrivain et réalisatrice de documentaires, Virginie Linhart avait déjà consacré un livre à son père, Robert Linhart, l’un des fondateurs du mouvement maoïste en France. Cette fois, elle racontait sa propre histoire, son ressenti de fille de militants soixante-huitards, l’un révolutionnaire politique, l’autre chantre de la libération sexuelle. Bercée toute son enfance par les combats de ses parents, elle entendait raconter l’impact de leur parcours sur sa vie à elle, là où le vécu individuel vient se colleter avec le récit collectif, pour un témoignage renvoyant au point de vue de la génération post-soixante-huitarde. En l’occurrence, sa perspective à elle ouvrait quelques questions, comme sur ce qui avait bien pu pousser sa mère à prendre contre elle le parti de son ex et à lui assener, dix-sept ans après, « Tu n'avais qu'à avorter : il n'en voulait pas, de cette gosse ! » Au point d’avoir toujours refusé de la rencontrer.

« Les pages écrites qu’ils souhaitent voir supprimer font de moi une fille sans mère et une mère sans amant – une sorte de Vierge Marie contemporaine. » Prétendre les effacer, réalise douloureusement l’auteur, c’est affirmer ne pas vouloir, ne pas pouvoir l’entendre. « Tout plutôt que d’accepter [s]on récit, tel qu’il est et pour ce qu’il est : à savoir, [s]a version de l’histoire. » Alors, pour le procès, la voilà forcée de produire des témoignages attestant de la véracité de son vécu, une nouvelle violence pour qui doit justifier de ses souffrances sous peine de les voir déniées. L’on comprend qu’au fond, Une sale affaire n’est autre que le récit d’un combat pour parvenir à s’exprimer et enfin exister dans une histoire – comme toutes les histoires – en réalité bien loin d’être univoque.

La justice a finalement tranché pour le respect de l’intégrité du livre, les lois ne prévoyant de contrevenir à la liberté d’expression et de création qu’en cas de « besoin social impérieux ». Hélas, même s’il est ainsi reconnu que « L’histoire appartient à ceux qui veulent et peuvent la raconter, à ceux qui la liront ou l’entendront, à ceux qui ont envie de la comprendre », qu’il « n’en existe pas qu’une seule version parce qu’une seule version de l’histoire, ça s’appelle le totalitarisme », n’en reste pas moins pour l’auteur cette douleur intime qui ne pourra s'éteindre d’avoir été écrite, car « il ne suffit pas de dire, il ne suffit pas d’écrire, il faut être entendu. »

L’on ne restera pas indifférent à cette histoire douloureuse, relatée avec tant de discernement et de prise de hauteur, et débouchant au final sur une ode à la littérature, à la libre expression et à la création artistique. (4/5)

 

 

Citations :

(…) on écrit quand on ne peut rien faire d’autre. On écrit pour tenter de répondre aux questions qui nous hantent. On écrit pour comprendre. On écrit parce que c’est la façon qu’on a trouvé de traverser la vie en atténuant la souffrance. Dans un livre, dont j’aime autant le titre – Écrire, écrire, écrire – que la quête, Sally Bonn déambule au gré de ses souvenirs et de ses rencontres avec des écrivains. Elle cherche la réponse à cette question : qu’est-ce que l’écriture ? Je lui emprunte l’une des formules qu’elle a glanées : « Quand on ne peut plus parler, ou qu’on ne le veut pas, écrire vient remplacer la parole vive sans l’abandonner. »
 

Nos mères, jeunes femmes empêchées d’indépendance financière jusqu’en 1965, année où elles obtiendraient le droit d’ouvrir un compte en banque et de travailler sans l’autorisation préalable de leur mari. Nos mères, jeunes amoureuses accédant tout juste à l’usage de la pilule en 1967, mais obligées d’attendre encore huit longues années pour que l’avortement devienne légal, en 1975. Elles se sont heurtées à tant de barrières, d’écueils, de blocages, de réflexes, qui les renvoyaient à leur dépendance, leur infériorité, leur soumission forcée… L’ensemble des humiliations quotidiennes – c’est fou quand on y pense – qu’il leur a fallu supporter ! Ils sont innombrables ces mécanismes que nos mères ont déjoués, grâce au champ des possibles entrouvert par 68 et ses suites. C’est aussi cela que L’Effet maternel rappelle. Un texte qui entremêle les destins individuels à l’histoire collective, une construction littéraire qui dépasse la relation à ma mère pour comprendre d’où viennent ces femmes et ce qu’elles ont dû traverser. Des femmes aussi admirables que redoutables, pionnières de l’émancipation, la leur comme la nôtre – mais qui, pour certaines, nous en ont fait baver, à nous, leurs enfants.
Enfants qui (malgré nous), de par notre existence même, limitions leur soif de liberté et d’expérimentation.
 

Cette histoire-là je ne l’ai lue nulle part : une mère qui attaque sa fille en justice en pactisant avec l’homme qui l’a le plus fait souffrir et dont elle a un enfant.
 

Cette confrontation devant la justice disait, davantage encore que mes écrits, combien ces deux-là ne voulaient pas, ne pouvaient pas m’entendre. Combien ils étaient prêts à tout pour me faire taire. Comme on abattrait sa dernière carte au poker, en bluffant jusqu’au bout, quitte à faire appel à la loi. Tout plutôt que d’accepter mon récit, tel qu’il est et pour ce qu’il est : à savoir, ma version de l’histoire.
 

Philip Roth a écrit un jour que lorsqu’il y a un écrivain dans une famille, c’est la mort de la famille. J’ai imaginé le grand écrivain hilare regardant, de là où il était à présent, le pathétique tableau familial que nous offrions au tribunal. Et malgré mon adoration pour son œuvre, j’ai pensé qu’il se trompait. Je crois que c’est l’absence de récit qui tue la famille – celle dont on vient et celle que l’on fabriquera, quelle qu’elle soit. Si je n’avais ni pu ni su écrire, si j’avais été obligée de faire l’impasse sur ce que j’avais vécu dans mon enfance et dans mon adolescence, je ne serais jamais parvenue à fonder une famille. Et sans doute n’aurais-je pas non plus réussi à me construire en tant que femme. Parce que ce que j’ai cherché dans l’écriture, ce n’est ni la vérité ni la réparation, encore moins la vengeance. Ce que j’ai voulu mettre en mots, c’est ce que j’ai traversé, ressenti et compris. Que d’autres protagonistes de notre histoire commune n’en fassent pas la même interprétation (vingt, trente, quarante ans après), cela n’a rien d’anormal. Qu’ils n’en aient pas les mêmes souvenirs, c’est évidemment tout le prisme de la mémoire que cela met en jeu. Que ce récit-ci puisse être difficile à lire pour ma mère, ou odieux pour E., non seulement je l’envisage mais je l’entends. C’est là que réside la littérature, dans cette subjectivité-là. En revanche, qu’ils décident ce qui peut être écrit et ce qui ne doit pas l’être, ce qu’il faut dire et taire (comme en témoignaient nos présences devant le tribunal), cela je ne peux m’y résoudre.
 
 
Au travers de ce référé est, par conséquent, jugée la mesure la plus grave qui puisse être prononcée en matière de liberté d’expression : la censure préalable à sa parution d’un ouvrage littéraire. Cela me fait un drôle d’effet d’apprendre que cette décision n’a été prononcée à l’encontre d’aucune œuvre littéraire depuis des décennies. Une telle mesure, commence l’avocat, heurte de plein fouet non seulement la liberté d’expression, mais également la liberté de création. Cette dernière, la jurisprudence récente l’a placée au plus haut dans l’échelle des libertés d’expression. Un jugement (rendu le 16 mai 2012) a ainsi rappelé que « la liberté de création doit être considérée comme la forme la plus aboutie de la liberté d’expression dans un régime démocratique ». Afin d’éviter toute attaque portée contre cette liberté de création, le législateur est aussi intervenu pour rappeler que « la création artistique est libre » (article 1er de la loi du 7 juillet 2016). « De tels garde-fous expliquent qu’aucune des interdictions demandées ces dernières années – qu’il s’agisse des ouvrages « DSK/Iacub », « Cécilia Sarkozy/Flammarion » ou encore « Bidoit/Angot » – n’ait abouti », continue Me Bigot. Tous ces livres sont restés en librairie, en vertu de l’article 10 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Cet article, nous, les auteurs de récits à caractère autobiographique, lui devons une fière chandelle. Il permet à Me Bigot de rappeler que le juge ne peut prononcer de mesure visant à restreindre la liberté d’expression que lorsqu’il constate l’existence d’un « besoin social impérieux ».


L’histoire appartient à ceux qui veulent et peuvent la raconter, à ceux qui la liront ou l’entendront, à ceux qui ont envie de la comprendre. En définitive, l’histoire appartient à ceux qui y ont intérêt ; il n’y a aucun domaine réservé ; c’est là mon unique certitude parce que c’est cela qui m’a sauvée. Reconstituer le puzzle, trouver les pièces manquantes, consigner les paroles oubliées, chercher le sens. Et continuer de clamer qu’il n’existe pas qu’une seule version parce qu’une seule version de l’histoire, ça s’appelle le totalitarisme. Que ce soit à l’échelle d’un pays ou d’une famille, on en crève.


S’il existait une histoire familiale commune et partagée, il n’y aurait pas de livre. Je n’écris pas pour expliquer qui a raison ou tort, je n’écris pas pour régler des comptes, je n’écris pas pour dénoncer, je n’écris ni pour blesser ni pour emmerder ma famille. Ce n’est pas à cela que sert la littérature. J’écris pour mettre en mots ce qui n’a jamais pu être dit et entendu. J’écris parce que j’en crèverais de ne pas le faire. 


Il ne suffit pas de dire, il ne suffit pas d’écrire, il faut être entendu.


 

jeudi 27 mars 2025

[Menegaux, Mathieu] Impardonnable

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Impardonnable

Auteur : Mathieu MENEGAUX

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 234

 

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux récits, deux voix, deux ennemis a priori.
Lui s’appelle Paul Dufourcq. Jusqu’à peu, il avait une situation, une famille, un grand appartement dans le XVIème arrondissement de Paris, une vie. Mais un soir, il rentre en voiture après avoir bu, renverse un jeune homme à scooter et prend la fuite. L’accident tue l’adolescent et envoie Paul derrière les barreaux d’une prison. Elle s’appelle Anna. Elle a perdu sa fille, Lucie, dans des circonstances similaires, mais son coupable à elle s’en est sorti avec un bracelet électronique. Depuis, Anna va de rage en peine. La justice les a broyés tous deux, murant l’une dans la colère et l’autre dans la culpabilité. Pour les aider, on leur propose de participer à une autre forme de justice, dite restaurative. Anna devra rencontrer Paul, l’écouter, lui parler. De son côté, Paul pourra enfin s’excuser. Mais peut-on accorder son pardon à celui qu’on ne hait que par procuration  ? Et peut-il affranchir de la culpabilité  ?
On suit d’abord à tour de rôle les récits séparés d’Anna et Paul, revivant avec eux leur histoire, du procès aux murs de béton ou de rage entre lesquels ils vivent depuis deux ans. Jusqu’à leur rencontre, point d’acmé de ce roman tendu comme une corde sur laquelle Mathieu Menegaux, funambule attentif, évolue pour nous faire éprouver les sentiments qui rongent ses personnages, honte, rage, peur et désir de vengeance, et éclairer aussi bien les impasses d’une justice qui punit, que les espoirs d’une autre appelant au pardon. Un roman poignant que la tendresse habite.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathieu Menegaux est né en 1967. Il est l’auteur Je me suis tue (Grasset, 2015, Points 2017), primé aux Journées du Livre de Sablet, de Un fils parfait (Grasset, 2017, Points 2018), prix Claude Chabrol du roman noir, porté à l’écran en 2019, de Est-ce ainsi que les hommes jugent ? (Grasset, 2018, Points, 2019), prix Yourcenar, adapté lui aussi pour la télévision (Jugé sans justice – France 2), et dernièrement de Femmes en colère (Grasset, 2021) déjà adapté au théâtre et en cours d’adaptation pour le cinéma.

 

Avis :  

La justice et les vies détruites qu’elle côtoie tous les jours sont au coeur des romans de Mathieu Menegaux. Entrelaçant deux affaires de violence routière, son septième ouvrage met à l’honneur la justice restaurative encore peu pratiquée en France.

L’on pourrait s’y méprendre et croire longtemps que les deux voix qui entrecroisent leur histoire sont les deux parties d’une même affaire. Mais, dans un cas, la victime est une jeune fille de seize ans qui roulait à vélo, dans l’autre, un adolescent percuté sur son scooter. Les chauffards ont tous deux pris la fuite, abandonnant les jeunes gens à leur mort, mais l’un s’en est sorti avec un bracelet électronique, l’autre, parce qu’un célèbre humoriste venait de défrayer la chronique, avec la peine maximale de sept ans d’emprisonnement.

La première voix est celle d’Anna, la mère qui, dans sa détresse et sa colère, attend réparation de la justice. Celui qui lui a volé sa fille doit souffrir un enfer au moins semblable au sien. Désespérément longue à venir, froidement jargonneuse et distanciée, et surtout injustement laxiste à ses yeux, la condamnation décidée par le tribunal la dévaste. Pour elle, c’est le deuil à perpétuité ; pour le coupable, la liberté, même si sous surveillance électronique.

De l’autre côté, celui de ceux qui ont basculé au revers de la société, derrière les barreaux de ce qu’il faut bien appeler l’enfer carcéral, se fait entendre la seconde voix du roman. Paul n’est plus que culpabilité cuisante. Et si l’on compatit sans peine à la souffrance d’Anna, l’on finit par ressentir aussi une forme d’empathie pour cet homme jusqu’ici sans tache, qu’une grave erreur, un soir trop arrosé, a éjecté du monde humain. Sa femme a divorcé, il ne voit plus ses filles et sombre dans le désespoir. Pas un jour où le personnel carcéral ne sonde ses éventuelles intentions suicidaires.

Alors, se référant à Badinter qui insistait sur le droit à réparation et sur la différence entre un monstre et un homme qui a commis un acte monstrueux, Mathieu Menegaux se fait dans cette histoire l’avocat de la justice restaurative. Certes un peu trop miraculeuse dans ce roman où un seul entretien suffit à dénouer les impasses où les deux personnages se trouvaient enfermés, cette pratique complémentaire de la justice pénale consiste à offrir un espace de dialogue, encadré par un médiateur, où victimes et auteurs, pas forcément d’une même affaire, peuvent échanger sur leurs ressentis et leurs attentes. Cette libération de la parole s’avère essentielle à la reconstruction des victimes, tout comme à la responsabilisation, et donc à la réintégration, des auteurs.

Toujours juste et irréprochablement empathique, l’écriture fluide et efficace de Mathieu Menegaux explore sans pathos la douleur de ses personnages dans un récit poignant menant au final à une réflexion de fond sur la justice. Où que l’on place le curseur, le plus souvent au gré des pressions politiques et médiatiques, entre laxisme et punitivisme, l’on perd trop souvent de vue un objectif primordial : la reconstruction des victimes et des auteurs d’actes délictueux et criminels. Un bel hommage en passant au si progressiste et humaniste Robert Badinter. (4/5)

 

Citations : 

Quinze mois pour obtenir un procès, tout ça pour n’avoir que deux heures d’audience ! Deux heures. Le procès du 13 Novembre a duré huit mois. Avec cent trente victimes, ça fait deux jours d’audience par victime. Pas deux heures. La vie de Lucie valait-elle moins ? Tout ça lui semble injuste. Tellement injuste. Il n’y a plus rien à dire, plus rien à faire, juste à attendre. Encore attendre, pour un verdict qui n’apportera ni satisfaction ni réconfort. Maître Furcotte avait raison depuis le premier jour. Le procès ne résoudrait rien. Anna l’avait écouté, avait essayé de s’en convaincre mais en vain. La soif de justice, la nécessité d’être reconnue comme victime et le désir de vengeance, d’une punition légitime, l’avaient emporté sur les mises en garde de l’avocat. Maintenant, le procès est terminé et Anna se sent vide.


L’idée est venue de Badinter, encore lui, qui avait deux obsessions dans sa vie : celle que tout le monde connaît, l’abolition de la peine de mort, et l’autre, moins connue, la place donnée à la victime dans notre système pénal. Dès 1983, il a encouragé la création de premières associations à Rouen, à Strasbourg : quelques années plus tard s’est créé le réseau INAVEM, qui deviendra ensuite France Victimes. 


Quand il a entendu parler d’une expérimentation de justice restaurative à la maison centrale de Poissy en 2010, il s’est tout de suite porté volontaire. L’idée était de mettre face à face quatre personnes détenues et quatre victimes d’infractions, impliquées dans des affaires différentes, mais de même nature. Le tout sous l’égide du professeur Robert Cario. Seraient organisées cinq rencontres plénières et une rencontre-bilan, pour aborder les répercussions de l’infraction dans leurs vies. Un espace de parole sécurisé, où chacun pourrait formuler tout ce qu’il n’est pas possible de dire au cours d’un procès, les victimes pouvant poser directement des questions à un criminel, et réciproquement. Pour Bonnefond, l’enjeu était autant d’exprimer ses sentiments que de découvrir la situation et les états d’âme de ces détenus dont il ne connaissait rien.


Je crois que c’est ça que j’ai appris lors de ces rencontres, Anna. Ce ne sont pas des monstres. Ce sont des hommes, qui ont commis des actes monstrueux. Et c’est très différent.


Cette discipline est inspirée de pratiques séculaires des peuples autochtones, les Maoris en Nouvelle-Zélande ou les Inuits au Canada. Chez eux, l’essentiel est de préserver le bon fonctionnement de la communauté après et malgré un traumatisme. Ils doivent renouer le dialogue entre les parties pour leur permettre de continuer à vivre ensemble et restaurer l’harmonie. Les conflits et leurs conséquences sont ainsi résolus au sein de la communauté, plutôt que d’être externalisés vers un système de justice formel. Une pratique ancestrale qui privilégie la réconciliation à la punition ou au châtiment.


 

mercredi 19 février 2025

[Laurens, Camille] Ta promesse

 





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Ta promesse

Auteur : Camille LAURENS

Edition : 2025 (Gallimard)

Pages : 368








 

Présentation de l'éditeur :   

« Au moment où s’ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l’ai faite, c’est idiot, j’étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n’est-ce pas d’y croire ? »
Que s’est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s’est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.
Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l’absence d’empathie, et se demande comment sauver l’amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Romancière, essayiste, Camille Laurens a publié une trentaine d’ouvrages. Elle est membre de l'Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Dans une histoire d’amour et d’emprise racontée comme un thriller, Camille Laurens sème malicieusement les concordances avec son propre vécu pour mettre en évidence les mécanismes de la perversion narcissique et dénoncer les dérives déshumanisantes de la société contemporaine.

« Le début de l’histoire contient sa fin. » C’est d’ailleurs par cette dernière que s’ouvre le récit, annonçant d’emblée l’issue dramatique de ce qui commence comme un amour heureux, un bonheur que sinon l’on aurait pu, comme initialement la narratrice, croire sans histoire, aveugle aux signes que tous, avocats, témoins, juge et bien sûr elle-même, vont maintenant s’attacher à déchiffrer et à relier pour tâcher de comprendre ce qui a bien pu dérailler jusqu’au coma pour lui  et l’inculpation pour elle.

Points de vue et regard se succèdent donc pour raconter l’amour fou entre Claire, écrivain reconnue et estimée, et Gilles, créateur de spectacles de marionnettes. Un amour sans nuage apparent, scellé par une double promesse : elle n’écrirait jamais sur lui, il ne la trahirait jamais. Pourtant, pour qui sait être attentif, les signaux faibles s’alignent déjà et ne vont que s’amplifier, en une spirale vertigineuse, à mesure des récits rétrospectifs de Claire et de ses proches.

Entre sautes d’humeur, défaut d’empathie, jalousie et mesquineries, bientôt manipulations de plus en plus amples et finalement sa manière d’inverser les rôles, l’homme séduisant et attentionné s’avère un pervers narcissique caractérisé, ce qu’une Claire sapée dans sa confiance en elle en même temps que démolie dans son image et sa réputation publiques est la dernière à réaliser, quand elle est déjà trop profondément prise au piège pour retrouver un quelconque équilibre et rétablir autour d’elle une vérité trop difficile à croire.

Tandis qu’on y retrouve des traces de son expérience personnelle – on se souvient de son ex mari, débouté depuis, l’assignant en justice pour atteinte à la vie privée dans l’un de ses romans, de la polémique l’opposant à Marie Darrieussecq qu’elle accusait de plagiat, des soupçons de conflit d’intérêt accompagnant sa violente critique d’un livre en concurrence avec celui de son compagnon alors qu’elle était membre du jury du Goncourt –, autant de blessures transposées par l’écriture et par la création littéraire, Camille Laurens démonte dans cette histoire les ressorts invisibles de l’emprise et de la manipulation, destructeurs dans la vie privée, imparables sur les réseaux sociaux, ne se privant pas de souligner comment « absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative » contribuent plus que jamais, par les temps qui courent, à boursoufler les egos narcissiques dénués d’empathie jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir – « Trump, Poutine, Kim Jong-un » –, au détriment de peuples entiers manipulés par des despotes. « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

Volontiers incisive et ironique, la plume exercée de Camille Laurens fait feu de son vécu et de ses observations pour les transposer en un roman virtuose jouant avec la curiosité du lecteur entre vérités et manipulations et, au final, déboucher sur une critique sociale au mordant imparable. (4/5)

 

Citations :  

Dans les livres, le bonheur lasse tout le monde, moi la première. Pouvez-vous d’ailleurs m’en citer un seul où il ne se passe rien d’autre que le bonheur ? Ça n’existe pas. Le bonheur n’est pas un sujet, à moins d’être menacé. Aucune tension, aucun suspens, zéro conflit ? Intérêt nul. On n’écrit pas sur le bonheur. Il faut écrire noir sur blanc, sinon on ne voit rien. La seule matière de la littérature, c’est le chagrin. Ou la passion, ce qui revient au même, au bout d’un moment. 
 

Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit. Pour déchiffrer, il faut savoir que c’est chiffré.
 

Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter – je ne laisse rien passer, enfin j’essayais. Mais c’est aussi ma pratique de ne pas juger – pas avant d’avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris – et quand j’ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d’amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d’intelligence de l’autre. Je l’ai d’ailleurs dit à la juge, l’autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu’un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m’a épatée, elle m’a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? « Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. » Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. 
 

Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n’y croit pas.
 

Vous connaissez ce passage de l’Abécédaire de Deleuze, quand il célèbre le point de démence de quelqu’un comme ce qui fait son charme et même ce pour quoi on l’aime ? Il dit très exactement, attendez, je vais vous le retrouver de mémoire. Il dit : « Si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu’un, tu ne peux pas l’aimer. On est tous un peu déments, et j’ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu’un ce soit la source même de son charme. »
 

Vous l’admiriez ? — Non, en fait non. J’emploie ce mot parce que j’ai souvent senti qu’il était nécessaire – avec mon mari, bien sûr, dont c’était le seul carburant, mais sans doute aussi avec les autres, les autres hommes, je veux dire. La plupart. Ils ont besoin d’être admirés, c’en est presque obscène. Même sous la modestie, dès que vous creusez il y a la rage d’être admiré. Flatté, aussi, souvent ça leur suffit – ils ne font pas la différence. Les femmes ne sont pas comme ça, moins souvent, elles sont plus proches de la vérité, c’est-à-dire de la défaillance. Accepter la faiblesse est une force très féminine, que peu d’hommes possèdent et qu’aucun ne nous envie. En tout cas moi, je n’ai pas l’admiration spontanée. Tout ce qui brille n’est pas d’or, comme disait ma grand-mère. Même de Proust ou de Bach, pas plus que de Gilles, je ne dirais que je les admire. — Qu’est-ce que vous diriez, alors ? — Je les aime.
 

Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. 
 

Voilà ce que Gilles n’avait pas compris quand j’avais évoqué mon peu de goût des voyages. C’est ce que j’aurais dû lui expliquer, me disais-je devant l’expression d’Agnès. Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». « Je n’ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j’écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C’est bien mieux que les voyages – c’est des pays profonds. »
 
 
Il l’écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l’air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l’affaiblir, la vider de sa... — Il gasquoi ? — Il gaslighte. C’est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c’est l’art de rendre l’autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l’esprit par des messages contradictoires. C’est détruire l’autre par le langage. Pour une écrivaine, qu’y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître : la violence psychologique, l’emprise perverse.


Claire est restée elle-même, celle qu’elle a toujours été, tandis que Gilles, lui, a voulu se l’approprier – comme s’il n’avait pas d’être propre et cherchait qui être. Je pense qu’il a voulu être elle. Vraiment. Prendre sa place. Devenir l’écrivain. Le seul. Dans son esprit, il n’y avait pas de place pour deux. — Votre théorie paraît fumeuse, monsieur Simmons. Dans les faits constatés, c’est elle qui a voulu le supprimer. — Parce qu’elle s’est sentie menacée dans son être. Il voulait étouffer ce qu’elle était. Le crime parfait, sans autre cadavre qu’une langue morte. C’est de la légitime défense.


Qu’est-ce que Claire Lancel, écrivaine reconnue depuis trente ans, pouvait bien avoir à craindre de Gilles Fabian, littérairement ou socialement parlant ? Rien. En revanche, inversez l’énoncé et vous aurez la vérité : c’est lui qui était jaloux, lui qui se sentait en rivalité avec elle, lui qui rêvait de la détruire en avançant masqué. L’inversion typique des sociopathes. Et le délire a continué après leur séparation. Il était convaincu que Claire le dénigrait partout, qu’elle cherchait à entraver sa carrière d’auteur. Il comparait à son avantage leurs qualités stylistiques, se posait en victime d’un sabotage, faisait son Calimero auprès de moi. Il m’a finalement parlé d’un nouveau projet d’écriture – pas une autofiction bien sûr, il avait d’autres ambitions, « un truc entre Kerouac et Faulkner ». J’ai esquivé : il n’était ni l’un ni l’autre, ni personne entre les deux !


Le féminisme a encore du pain sur la planche, croyez-moi. Tant que les hommes voudront prendre toute la lumière, si le projecteur les dédaigne ils iront la chercher ailleurs. Moi qui en connais eaucoup, je peux vous l’assurer : dans l’ombre des écrivains, souvent il y a des muses, des compagnes, des égéries, des mamans. Dans l’ombre des écrivaines, il n’y a personne.


Elle me l’a raconté au téléphone comme une scène de film, ça m’avait frappé, ce genre de thriller où l’héroïne se sent mal en présence de son mari mais sans aller au bout de l’interprétation, le malaise reste indéfinissable. Joan Fontaine dans Soupçons ou Ingrid Bergman dans Gaslight, vous voyez ? Mais vous n’êtes peut-être pas cinéphile ? — Si, monsieur Simmons, justement : dans Soupçons, le mari est innocent. — C’est vrai. Mais Cary Grant a joué tout le film comme si son personnage était coupable. Je dirais qu’à l’inverse, Gilles jouait à l’innocent alors qu’il était coupable. L’image positive : rien d’autre ne compte, c’est la seule vérité qui vaille pour lui, l’image. Pas une image juste. Juste une image. La preuve, aux yeux du monde, qu’on est quelqu’un de valable. Un type bien.  


Vous connaissez cette merveilleuse pensée de La Rochefoucauld, une des plus belles phrases de la langue française, je ne résiste pas au plaisir de vous la dire : « Quelles personnes auraient commencé de s’aimer si elles se voyaient la première fois comme on se voit dans la suite des années ? Mais quelles personnes aussi se pourraient séparer si elles se revoyaient comme on s’est vus la première fois ? »


Dans les moments où je parvenais à la faire parler un peu pour tenter de relancer en elle l’envie d’écrire, elle disait qu’elle n’avait plus de mots, que les mots l’avaient oubliée. Elle était dans le même état de détresse qu’après la mort de son fils : tout lui manquait, jusqu’aux mots pour le dire. Elle s’éprouvait dépossédée de sa langue, abandonnée d’elle. Pire, elle avait intériorisé la phrase que Gilles lui avait dite, à la fin : « Tout ce que tu écris, c’est de la merde », elle la reprenait à son compte comme un constat. J’étais désespéré de voir à ce point persister l’emprise de ce salaud. Il l’avait dépouillée de ce qui la constituait, elle ne pouvait plus écrire je, affirmer sa voix. Je l’ai compris le jour où elle m’a envoyé par mail, sans commentaire, deux phrases d’Adolphe, un de ses livres de chevet – quand Ellénore meurt de chagrin, abandonnée : « Elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes. Elle voulut parler, il n’y avait plus de mots. » La disparition du pronom traduit la disparition de l’être qui se fond dans l’impersonnel. C’est sublime.


La joie de savoir est indépendante de son objet. Peu importe que la vérité soit terrible quand on l’aperçoit, c’est la vérité.


La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie.


Au tournant des années 2030, on remarqua qu’un nombre important de gens avaient développé une affection particulière, dont le principal symptôme, avant d’entrer dans ses ramifications complexes, consistait en une absence totale d’empathie. Les personnes atteintes n’avaient aucune considération pour autrui, percevaient très peu les émotions de leur prochain, y compris dans les situations de détresse, et d’une manière générale, à supposer qu’ils s’en aperçussent, n’en avaient cure. Ne ressentant qu’indifférence pour tout autre qu’eux-mêmes, ces malades traitaient leurs congénères comme des objets auxquels ils ne prêtaient aucune vie propre, ils pouvaient donc les blesser, les faire souffrir ou même les tuer sans éprouver plus de remords moral qu’ils n’en avaient à renverser une chaise ou à la jeter au feu. Ils les manipulaient comme des pantins qu’ils abandonnaient, les ayant désarticulés.


Puisqu’il faut bien donner un nom aux choses nouvelles, cette pathologie galopante avait reçu celui de « maladie de Nark ». Les scientifiques s’étaient amusés de la coïncidence entre le cœur du problème – le narcissisme – et le nom du psychiatre américain qui avait dirigé les recherches dans son labo parisien : le Pr Nark.
(…) pour la maladie de Nark, si les victimes étaient légion, c’était de manière indirecte : ceux qui en mouraient n’étaient pas ceux qui en étaient atteints mais ceux qui, dans l’entourage, en subissaient les conséquences.
(…)  Le narcissisme n’était pas une découverte récente et ne constituait d’ailleurs pas une maladie en soi : on savait depuis Freud et Melanie Klein qu’il existait un bon et un mauvais narcissisme – un narcissisme de vie et un narcissisme de mort. Avoir une forte estime de soi augurait plutôt une vie heureuse née d’une enfance confiante, et l’on devait tendre vers cet objectif en dépassant les névroses d’échec. Mais l’on avait observé depuis déjà plus d’un siècle la dévastation que pouvait causer un mauvais dosage de l’ego, attribué soit au laxisme des parents envers l’enfant-roi, soit, plus généralement, à un trauma infantile souvent passé inaperçu. L’art et la littérature l’avaient représentée sous les formes les plus variées. Le Pr Nark avait lui-même consacré un séminaire au film Citizen Kane d’Orson Welles, où l’existence tyrannique d’un homme incapable d’aimer s’éclaire à la toute fin par une blessure d’enfance. Hitler, avait-il rappelé à cette occasion, était lui-même un enfant battu, ce qui avait occasionné une vive polémique sur les excès de l’interprétation psychanalytique de l’Histoire. C’était cependant dans la sphère politique, où cette pathologie était surreprésentée, que les ravages apparaissaient les plus spectaculaires puisque les victimes de la manipulation despotique du Nark étaient non plus seulement des individus mais des peuples tout entiers. Comme le montrait 1984, le roman prémonitoire de George Orwell, l’asservissement affectait l’humanité en disqualifiant le langage et la vérité. Dès 2017, le Pr Nark y avait fait référence pour commenter l’actualité américaine, lorsque Donald Trump, confronté à son mensonge après s’être glorifié de ce que le soleil avait brillé sur lui le jour de son investiture alors qu’il avait plu toute la journée, avait fait répondre par le porte-parole de la Maison-Blanche : « Je pense que parfois nous pouvons être en désaccord avec les faits. » Absence de limites, sentiment de toute-puissance, négation d’autrui, règne du mensonge et de la vérité alternative : Trump, Poutine, Kim Jong-un, pour ne citer que les plus récents, présentaient tous les traits de la maladie de Nark. Le cas plus discuté du président Macron était en cours d’examen au CNRS.


Jouer un rôle est épuisant, malgré tout. Car même si l’éventail des attentes et des sentiments n’est pas si large, il te faut t’adapter à chaque nouveau protagoniste. Parfois tu dois deviner, improviser au jugé comme un aveugle tâtonnant : que veut l’autre ? Quoi lui donner ? Quoi lui prendre, aussi, dans un second temps ? Or, tu as beaucoup de mal à t’intéresser aux autres. Une lourde chape d’ennui t’enserre dès que quelqu’un se confie à toi ou exige un dialogue. « Il faut qu’on parle » a été ton calvaire avec Violetta et tu apprécies cette capacité de silence qu’a Claire, bien que tu y voies souvent aussi un déficit d’intérêt pour toi – quand elle lit, quand elle écrit, elle t’échappe. Car si l’indifférence te gagne lorsqu’on cherche à t’entraîner dans une psyché inconnue ou même dans des habitudes de vie qui ne sont pas les tiennes, tu as besoin qu’on fasse attention à toi, qu’on te considère, et tu as vite compris que le mécanisme – c’est le mot qui te vient –, le mécanisme supposait la réciprocité : il faut donner pour recevoir. Or, tu n’as rien à donner, rien de sincère, rien de spontané – il n’y a pas de vraie vie dans la vie fausse. Tu es étranger aux émotions des autres, sauf à la colère, à l’envie et à la peur, que tu connais depuis, oh, depuis toujours. Tu es imperméable à leurs chagrins comme à leurs tracas, à leurs goûts ou à leurs joies, vide de toute curiosité à leur égard, dépourvu de la compassion nécessaire à la confidence. Dans ton âme tu es seul, si âme il y a, et rien de ce que tu éprouves ne se partage.


Tu veux vivre au milieu des autres, pourtant. Tu as besoin de leur respect, de leur admiration, de leur dévouement. Tout cela est contenu dans l’amour. Il faut donc être aimé. Mais comme tu ne sens rien en toi que tu veuilles donner, il n’y a pas d’alternative : il faut faire semblant. Pas avec tout le monde, heureusement – défi impossible et vain. Non. Seulement avec les gens dont le regard te donnera consistance aimable. Tu cherches dans leurs yeux comment exister. Si tu n’y lis pas l’admiration, alors c’est qu’il n’y a personne. Tu tires l’impression de vivre de l’impression que tu donnes. Les apparences paraphent et parachèvent ton existence, tu ne sens pas de visage sous le masque.


On dirait qu’elle se demande qui tu es vraiment. Tu ne veux pas qu’elle le sache, toi-même ne veux pas le savoir – surtout pas. Tu veux juste passer pour un mec bien – un amant irremplaçable, un père modèle, un type génial, la perfection faite homme. D’ailleurs, ça ne veut rien dire, « qui on est ». On n’est rien. L’être n’est qu’une syllabe du paraître.


D’après la psy, tu avais besoin d’insécuriser ta compagne pour la rassurer ensuite. Qu’elle se sente moche, ou bête, et donc vulnérable, afin de pouvoir la consoler et qu’elle reste toujours sous ta coupe. Qu’elle ne soit rien sans toi. Le fond de l’affaire, c’était que tu n’avais pas confiance en toi-même, tu avais peur d’être abandonné, et donc de souffrir, aussi exportais-tu toutes ces menaces chez autrui. 


Il y a deux choses que Claire ne se dit pas, sur le moment, même s’il te semble que le soupçon l’en effleure. La première, c’est que tu as voulu l’empêcher d’écrire. La promesse ne te suffit pas, écrire est intransitif, désormais. Rien ne suffira jamais, de toute façon, la créance ne peut être soldée. Tout ce que tu essaies de lui retirer, son énergie vitale, son désir d’écrire, tu t’imagines le récupérer. Pourquoi le principe des vases communicants (oui, les vases) ne s’appliquerait-il pas aux vivants, après tout ? Plus elle doute, plus tu es heureux. Plus elle s’étiole, mieux tu te portes. Moins elle vit, plus tu respires.


Trois étapes : 1) bombardement sentimental, séduction, idéalisation. 2) dénigrement, rabaissement. 3) destruction. Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s’est construit sur un défaut d’humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l’intimité qu’il feint d’instaurer, haine de l’individualité, absence totale d’identification empathique à l’autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L’abus souvent subi dans l’enfance en fait un abuseur pour qui l’autre est un objet interchangeable qu’il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n’y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l’instrumentalisation, la haine de l’amour et l’amour de la haine.


Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l’évidence, c’est le même pitch que le roman qui nous vaut d’être ici, mais à l’échelle d’un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu’il avait fait semblant d’aimer. Les troubles de l’ego, nouveau mal du siècle – non, vraiment, c’est le sujet. 


La célèbre définition de ce qu’exige un roman, une suspension consentie de l’incrédulité, convient aussi à l’amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu’un, il faut être dupe.


Si les écrivains ne sont pas là pour dénoncer ce que coûte la vie, quel est leur combat ? Dettes, vols, pertes sèches, profits indus, arnaques, faillites. Si l’art ne tient pas les comptes et les mécomptes, qui le fera ? Quand les mots ne présentent pas l’ardoise, quand les romans ne font pas rendre gorge, l’écrivain n’est qu’un escroc de plus.

 

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