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mercredi 15 juillet 2026

Critique : "Moon Tiger" de Penelope Lively | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Moon Tiger" de Penelope Lively




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Moon Tiger

Auteur : Penelope LIVELY

Traduction : Paule GUIVARCH

Parution : en anglais en 1987,
                  en français en 1989 sous le titre 
                  Serpent de lune,
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (L'Olivier) 

Pages : 312

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une histoire du monde, oui. Et, dans la foulée, la mienne. La Vie et le Temps de Claudia H. Le morceau de vingtième siècle auquel j’ai été enchaînée bon gré mal gré, que ça me plaise ou non. »
Claudia Hampton a toujours été ambitieuse. Allongée sur un lit d’hôpital, ses forces quittent son corps mais pas son esprit qui vagabonde et mène la danse avec puissance. Elle se lance un ultime défi : raconter le monde à sa manière, mais surtout se raconter, elle. On traverse à ses côtés la jeunesse, l’inceste, la Seconde Guerre mondiale, les amours et les combats d’une femme avec ses failles et ses forces.
L’écriture merveilleuse et précise de Penelope Lively donne vie à un personnage inoubliable, déterminé à suivre ses désirs, à s’émanciper de tout ce qui menace sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1933 en Égypte, Dame Penelope Lively (anoblie par la reine Elizabeth II), a composé l’une des œuvres les plus remarquables de la littérature anglaise. Elle a écrit des dizaines de romans – pour la jeunesse et pour les adultes – ainsi que des essais autobiographiques. Moon Tiger, son plus grand succès, est aujourd’hui un classique étudié dans les universités. Déjà publié en France il y a plus de trente ans, ce roman était tombé dans l’oubli, les Éditions de l’Olivier en proposent une nouvelle traduction.

 

 

Avis :

Romancière britannique née au Caire en 1933, Penelope Lively a bâti une oeuvre hantée par l'omniprésence du passé dans nos vies. Cette thématique prend toute son ampleur dans Moon Tiger, couronné par le Booker Prize en 1987. Le titre, emprunté à un serpentin anti‑moustiques utilisé en Égypte, évoque la combustion lente d'une braise, métaphore de ces rémanences du vécu qui ne cessent d'irradier la conscience.

Claudia Hampton, historienne renommée, entreprend depuis son lit de mourante une reconstitution de sa vie qui se confond avec une tentative d’écrire « une histoire du monde ». Au fil de ses réminiscences, aimantées par son expérience de reporter en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale et par l’amour que le conflit lui a arraché, se dessine le portrait d’une femme brillante, indépendante et souvent abrasive, gainée d’une carapace intérieure qui, depuis cette perte irréparable, rigidifie son rapport aux autres et à elle‑même. Cette dureté a construit autour d’elle une sorte de mur, maçonné d’incompréhension et de crainte, ses proches percevant son intransigeance sans jamais deviner cette blessure originelle et son refus d’être atteinte. Sa fille Lisa n’a jamais su comment approcher cette mère imprévisible et distante, qui semble réserver à un jeune réfugié hongrois, à la longue presque fils adoptif, une attention qu’elle‑même n’a jamais reçue. Quant à son frère Gordon, d’autant plus sur la défensive qu’admiratif et subjugué malgré lui, leur relation complexe s’établit entre fusion exclusive et rivalité sourde, dans une tension incessante qui entretient entre eux une proximité âpre, faite de loyauté et de heurts, traversée de sentiments incestueux.

Basée sur la discontinuité et la multiplicité de points de vue, la composition du roman montre comment subjectivités et affects produisent, à partir d’une même réalité, des versions divergentes qui se répondent et se déforment mutuellement. Loin d’une vérité unifiée, Moon Tiger expose une mémoire entrelacée de récits concurrents, chacun en infléchissant le sens selon ce qu’il retient, transforme ou occulte. L’ambition de Claudia d’écrire « une histoire du monde » se heurte ainsi à la résistance du vécu, l’histoire n’étant jamais qu’une construction partielle, tissée d’oublis, de choix et d’incertitudes. Sa vie, telle qu’elle se raconte ou perçue par les autres, révèle l’écart entre ce que l’on voudrait saisir du passé et ce que le passé consent à laisser émerger. De blessures en fidélités et regrets, nos perceptions se reconfigurent en autant de récits intérieurs, dessinant, dans le cas de Claudia, une figure sans cesse redéfinie par ce qu’elle dit, tait, et par ce que les autres projettent sur elle. 

S’il fragmente les points de vue, le récit désarticule aussi le temps, progressant par retours, surgissements et réminiscences, à mesure que la mémoire, fouissant dans les galeries à demi effondrées du passé, exhume les épisodes selon leur acuité affective plutôt que par ordre chronologique. Sortant des cadres de l’histoire officielle, cette temporalité subjective se contracte autour d’un instant décisif, se dilate dans l’attente, ou se dérobe dans les silences, présentant la durée non comme un écoulement, mais une constellation de moments qui s’éclairent ou s’obscurcissent les uns les autres. Ainsi se livre, non pas la continuité d’une vie, mais la manière dont, emportée par ses élans et freinée par ses failles, une conscience réorganise le passé en fonction de son intensité. 

Inscrit dans le contexte précis de la Seconde Guerre mondiale en Égypte vue par une correspondante de guerre, le livre fait de son décor un champ de tensions, où s’affrontent discours, interprétations et prises de position. Avec en tête son « histoire du monde », Claudia adopte un point de vue qui se veut englobant, mais qui reste marqué par sa position d’Occidentale, d’intellectuelle et de témoin privilégiée. L’Histoire y est une perspective, avec ses biais, ses partis pris et ses zones aveugles, et la géographie un huis au‑delà duquel le regard européen trouve ses limites, la guerre révèle son vrai visage, et l’amour vécu par Claudia prend une dimension politique autant qu’intime. Ainsi, raconter le monde, c’est d’abord mesurer la portée et les limites d’une situation, comprendre que toute vision d’ensemble comporte ses déformations, et que tout récit ne saurait que demeurer partiel et partial. 

D'emblée, le roman montre Claudia mourante. Écrire sa vie sur ce qui ne va pas tarder à devenir son lit de mort, c’est écrire dans l’urgence et la conscience aiguë de la fin, dans un rapport au temps où le moindre souvenir fait figure de dernier geste de pensée. La mort imminente transforme la remémoration en ultime tentative de se saisir soi‑même, non pour transmettre une vérité, mais pour affronter l’irrésolu. Juste avant l’effacement final, ce qui subsiste n’est pas une synthèse, mais un kaléidoscope de sensations et d’images réfléchissant la fragilité du savoir. Roman sur la mémoire, Moon Tiger raconte ce que la conscience retient avant de s’éteindre, ces instants essentiels qui surnagent et composent, dans leur dispersion même, la forme définitive d’un récit intérieur.
 
Cette nouvelle traduction permet de redécouvrir un roman majeur du XXᵉ siècle, dont la puissance tient à la maîtrise de sa construction et à la finesse de son regard sur la mémoire et l’Histoire. Par sa forme kaléidoscopique, ses changements de voix et son art d’exposer les distorsions perceptives, Moon Tiger explore avec intelligence la subjectivité du récit historique, montrant comment toute tentative d’embrasser le monde se heurte à la réfraction du vécu. Claudia Hampton irradie une présence d’autant plus crédible qu’elle apparaît dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les moins conciliants. Elle laisse percevoir une conscience que les autres ne parviennent jamais à lire entièrement. Cette tension entre ce qu’elle est, ce qu’elle montre et ce que les autres perçoivent souligne la nature tragique de son destin, mais aussi, en ricochet, de ceux qui l’entourent – notamment sa fille – et, plus largement, de la condition humaine, rendant le roman profondément bouleversant. Porté par une écriture d’une grande beauté et d’une remarquable acuité, Moon Tiger apparaît ainsi comme un très grand livre et un immense coup de coeur. (5/5) 

 

 

Citations :

J’ai une reproduction – on peut les acheter au Victoria and Albert Museum – d’une photographie de la rue principale du village de Thetford, prise en 1868, sur laquelle ne figure pas William Smith. La rue est déserte. Il y a une épicerie, une forge, une charrette à l’arrêt et un grand arbre aux longues branches, mais pas une seule silhouette humaine. En fait, William Smith – ou quelqu’un d’autre, ou plusieurs personnes, des chiens aussi, des oies, un homme à cheval – est passé sous l’arbre, est entré dans l’épicerie où il s’est attardé un moment à parler avec un ami pendant que quelqu’un prenait la photographie, mais celui-ci est invisible, tout est invisible. Le temps de pose de la photographie – soixante minutes – a été si long que William Smith et tous les autres sont passés sans laisser de trace. Même pas ce qui s’apparenterait à la marque des vers primitifs qui traversèrent la boue cambrienne de l’Écosse du Nord en laissant le tuyau vide de leur passage dans le rocher. J’aime ça. 
J’aime beaucoup ça. Belle image de la relation de l’homme au monde physique. Il est parti, il est passé puis a disparu. Mais supposons que William Smith ou celui qui descendit la rue ce matin-là avait, en chemin, déplacé la charrette du point A au point B. Que verrions-nous alors ? Une tache ? Deux charrettes ? Ou supposons qu’il ait coupé l’arbre. Altérer le monde physique est notre talent suprême – peut-être y parviendrons-nous complètement un jour. Finis. Et l’histoire touchera effectivement à sa fin.


Je déplaisais à tous les professeurs. « Je crains, a écrit l’un d’eux sur un bulletin scolaire, que l’intelligence de Claudia ne s’avère être une pierre d’achoppement si elle n’apprend pas à contrôler ses enthousiasmes et à canaliser ses talents. » Évidemment, l’intelligence est toujours un désavantage. Les parents devraient être démoralisés dès son apparition. J’ai été incroyablement soulagée de découvrir que celle de Lisa était tout juste moyenne. Sa vie n’en a été que plus confortable. Ni son père ni moi n’avons mené une vie confortable, mais savoir si nous aurions aimé qu’elle soit différente est une autre affaire. La vie de Gordon, aussi, a été inconfortable par intermittence, mais, quand on y songe, celle de Sylvia n’était guère plus douce, ce qui semblerait mettre à mal ma théorie sur l’intelligence et le bonheur. Sylvia est totalement stupide.


Nous ouvrons la bouche et s’en écoulent des mots dont nous ne connaissons même pas les ancêtres. Nous sommes des lexiques sur pattes. Dans une seule phrase d’une conversation futile nous préservons le latin, l’anglo-saxon, le vieux norrois. Nous transportons un musée dans notre tête, chaque jour nous commémorons des êtres dont nous ne savons rien. Qui plus est, nous parlons énormément, notre langage est le langage de tout ce que nous n’avons pas lu. Shakespeare et la Bible du roi Jacques émergent dans les supermarchés, sur les bus, bavardent à la radio et à la télévision. Je trouve ça miraculeux. Je m’en émerveille toujours. Que les mots soient plus durables que tout le reste, qu’ils voyagent au gré du vent, hibernent et se réveillent, s’abritent en parasites sur les hôtes les plus improbables et survivent, encore et toujours.


Les enfants ne nous ressemblent pas. Ce sont des êtres à part : impénétrables, inabordables. Ils habitent non pas notre monde mais un monde que nous avons perdu et ne récupérerons jamais. Nous ne nous rappelons pas notre enfance, nous l’imaginons. Nous la recherchons, en vain, à travers des voiles de poussière aveuglante et opaque, et récupérons quelques lambeaux emmêlés de ce qu’elle était selon nous. Et pendant ce temps-là, les habitants de ce monde sont parmi nous, tels des aborigènes, des minoens, des gens d’ailleurs bien au chaud dans leur capsule témoin.


Dieu aura l’un des premiers rôles dans mon histoire du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? S’Il existe, alors Il est responsable de l’effroyable et merveilleux récit. S’Il n’existe pas, l’idée que ce soit une possibilité a tué davantage de gens et préoccupé davantage d’esprits que n’importe quoi d’autre. Il domine la scène. En Son nom ont été inventés le chevalet, la poucette, la vierge de fer, le bûcher. En Son nom des gens ont été crucifiés, fouettés, brûlés, bouillis, écrasés. Il est à l’origine des Croisades, des pogroms, de l’Inquisition et de plus de guerres que je ne peux en nommer. Mais sans Lui il n’y aurait ni La Passion selon saint Matthieu, ni les œuvres de Michel-Ange, ni la cathédrale de Chartres.
 
 
Cette ville ne ressemblait pas à l’ancienne mais son impression sur moi était la même ; les sensations se cramponnaient à moi et me transformaient. Debout devant une tour de verre et de béton, j’ai arraché une poignée de feuilles d’eucalyptus de leur branche, les ai écrasées dans mes mains, les ai reniflées et les larmes me sont montées aux yeux. Claudia, soixante-sept ans, debout sur un trottoir inondé de matrones américaines aux bras chargés de paquets, pleurant non pas de chagrin mais d’étonnement à l’idée que rien n’est jamais perdu, que tout peut être récupéré, qu’une vie n’est pas linéaire mais instantanée. Que dans la tête tout arrive en même temps. 

 

 

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samedi 4 avril 2026

Critique : "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter


 

 

J'ai aimé

 

Titre : On l'appelait Bennie Diamond

Auteur : Michaël DICHTER

Parution : 2026 (Les Léonides)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.
Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?
Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l’appelait Bennie Diamond est son premier roman.

 

Avis :

Cinéaste français et maintenant jeune auteur récompensé, Michaël Dichter signe pour premier roman un récit d’apprentissage ancré dans le quartier juif d’Anvers, au coeur des années 1960. Le surnom adopté par son héros concentre l’enjeu du livre : l’ambition d’un garçon qui, pris en tenaille entre soif de réussite et traditions familiales, rêve de trouver sa place dans le milieu très fermé des diamantaires et d’échapper à l’avenir tout tracé que les siens lui destinent.

Nous voici donc dans les pas de Bennie, un jeune juif d’Anvers écartelé entre la fidélité à un père attaché à l’étude religieuse et son propre désir de devenir un « mensch ». Refusant la modestie résignée qu’on attend de lui, il se tourne vers l’univers codifié et exclusif du diamant, un choix qui le rapproche de la figure de son grand‑père – honni dans la famille depuis que l’intransigeance extrême de cet autodidacte, devenu l’un des dix hommes gouvernant ce milieu, l’a conduit à rejeter son fils dont il méprisait les choix. Passant outre cette fracture familiale, Bennie s’élance dans une ascension semée d’obstacles, naviguant entre alliés incertains et rivaux déclarés, dans un jeu où chacun peut, d’un instant à l’autre, basculer du soutien à la trahison.

Avec l’ascension de Bennie, ponctuée de succès fulgurants et de revers cinglants, le récit plonge le lecteur au plus secret d’un monde fascinant, dissimulé derrière les façades banales d’un court pâté d’immeubles. Des ateliers de taille où s’activent des mains expertes au calme feutré d’une Bourse où des fortunes changent de propriétaire en quelques regards et un « Mazal ! », se déploie un univers méconnu, gouverné par l’instinct, le sens de l’opportunité et la loi du plus fort, où ruse, coups bas et trahisons sont monnaie courante. Dans ce décor implacable où une chausse‑trappe paraît prête à s’ouvrir sous chaque pas, la narration installe une tension continue et une dynamique presque feuilletonesque qui n’est pas sans rappeler l’élan d’un Rastignac moderne affrontant l’âpreté d’un monde sans autre principe que celui du pouvoir. Cette brutalité s’enracine aussi dans les ombres plus profondes d’une communauté qui, marquée par la Shoah, a développé comme elle a pu ses stratégies de survie. Entre les doux, attachés à la foi et à l’étude comme le père de Bennie, et les endurcis que la persécution a rendus impitoyables – figures intraitables comme le grand‑père ou membres d’une pègre née de la nécessité de se défendre – se creuse un fossé moral et existentiel qui traverse tout le roman et éclaire les tensions auxquelles Bennie se heurte. Au cœur de ce maelström se précisent alors les questions de la liberté et de l’accomplissement de soi, face aux attentes, aux héritages et aux déterminismes. 

Porté par un souffle romanesque qui fait aisément oublier quelques inexactitudes topographiques, ce solide roman d’apprentissage parvient à rendre palpable un milieu fermé avec une vraie puissance d’immersion. Figure vive, tenace et immédiatement attachante, Bennie porte en lui assez de zones d’ombre pour écarter toute morale simplificatrice, et insuffle au récit une énergie constante, même lorsque l’intrigue se permet certaines facilités ou accumule les péripéties au risque d’une certaine surcharge. Entre héritage, ambition et exclusion sur fond de traditions juives hassidiques, se déploie un ensemble à la fois classique dans sa construction, incarné dans ses personnages et résolument cinématographique dans son rythme, qui confirme la capacité de Michaël Dichter à faire vibrer la fiction au‑delà du simple réalisme. Loin du roman documentaire, l’auteur s’appuie sur un milieu réel qu’il restitue avec suffisamment de justesse pour nourrir librement la fiction. Un roman populaire de qualité, plus narratif que littéraire, plus efficace que profond, plus immersif que novateur. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Le rabbin l’observe, empreint d’une douceur prudente. 
– « Le Saint béni soit-Il ne met pas Ses créatures à l’épreuve au-delà de leurs capacités. » 
Bennie reste silencieux, le regard rivé sur un point invisible, quelque part entre le sol et l’obscurité de ses pensées. Il voudrait croire à ces mots, comme tout le monde ici semble y croire. Mais une colère sourde monte en lui. Il serre les poings sur ses genoux. 
— Alors Dieu a choisi de tuer maman ? 
Le rabbin tressaille légèrement. Bennie lève enfin les yeux vers lui. Il y a autre chose que de la douleur dans son regard. Une accusation. 
— Il a aussi pensé que mon père pouvait surmonter ça ? 
Le rabbin ouvre la bouche, prêt à répondre, mais Bennie ne lui en laisse pas le temps et se lève brusquement. 
Il n’attend pas d’explication. Il ne veut pas entendre de justification. 
Sans un regard en arrière, il quitte la pièce, bousculant au passage quelques invités dont les murmures et les prières lui semblent plus vides que jamais.


— Avant la guerre, beaucoup de Juifs comme nos parents ou tes grands-parents venaient de l’Est. Si la plupart sont morts dans les camps ou ont fui vers l’Amérique du Nord, du Sud ou la Palestine, d’autres ont pris un tout autre chemin. Ils ont cru pouvoir échapper aux nazis en fuyant encore plus à l’est, jusqu’en Union soviétique. 
Elle s’interrompt, tirant sur sa cigarette avant de reprendre : 
— Certains se sont retrouvés en Géorgie, où vivaient déjà d’autres Juifs, pensant y être en sécurité. Mais la Russie soviétique, c’était pas mieux. À la fin de la guerre, quand le monde entier célébrait la victoire, ces Juifs-là, ceux qui avaient fui en URSS, étaient toujours pris au piège. Pas de camps d’extermination, non… mais des purges, des déportations, des accusations absurdes. On les envoyait dans des camps de travail, on les empêchait de pratiquer leur religion, de parler le yiddish, l’hébreu, de se regrouper. Beaucoup ont fini au goulag. 
Elle dévisage Bennie de ses yeux fatigués : 
— Et aucun Juif dans le monde n’a pu les aider. Les rares survivants, ceux qui avaient déjà échappé aux nazis, ont dû encaisser une autre persécution. Alors ils ont fait ce qu’ils pouvaient pour survivre. Et quand on ne te laisse que la loi de la rue pour t’en tirer, t’apprends vite à être plus dur que les autres. Et ceux qui ont fini par s’en sortir, tu crois qu’ils sont devenus quoi ? Des enfants de chœur ? 
Elle écrase sa cigarette d’un geste sec. 
— Certains ont dû survivre grâce à la betsa18. Et quand ils ont enfin réussi à fuir, comme ceux qui débarquent ici, à Anvers, ils ont apporté ces méthodes avec eux. Là-bas, c’était une question de vie ou de mort. Ici, c’est devenu une manière de régner : imposer la peur avant d’être écrasé soi-même.


Elle explique que seules dix familles à Anvers ont une « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers, le syndicat contrôlant les mines. Ces familles reçoivent chaque mois une quantité de cailloux bruts, pour des sommes astronomiques : « Dix, vingt, trente millions… et en dollars, pas en francs belges, mon ami. »


Ici rien n’est laissé au hasard. Chaque brute livrée a déjà un avenir tracé. Il ne s’agit pas seulement de découper un caillou précieux : chaque taille est un pari. Trop taillé, le diamant perd du poids. Mal taillé, il perd de la valeur. La moindre erreur coûte des milliers de francs.


Un diamant a soixante-quatre faces. Et pour chaque face, tu tailles, tu regardes, tu tailles, tu regardes… Des milliers de va-et-vient entre l’œil et le moulin. Le but, c’est de révéler la pureté sans perdre trop de matière. Chaque grain compte.
 
 
— Les prix ne sont jamais affichés ici. C’est une question de stratégie. Tout est négociation, tout est mouvant. Le marché du diamant, ce n’est pas comme vendre du blé ou du pétrole. Ici, chaque pierre est unique, donc chaque prix l’est aussi. 
Bennie fronce les sourcils. 
— Mais comment vous les fixez, alors ? Joshua pointe son index vers sa tempe. 
— L’expérience, mon ami. Il faut connaître le marché sur le bout des doigts. Savoir combien la concurrence vend, comprendre la rareté d’une pierre, évaluer la demande des clients… Un diamant n’a pas de prix fixe, il a la valeur que l’acheteur est prêt à payer. Il se redresse et poursuit d’un ton plus bas, presque confidentiel : — Et surtout, ici, c’est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l’acheteur proposer, c’est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité.


Quand on laisse un homme trop longtemps dans l’ombre, il finit par vouloir détruire tout ce qui brille autour de lui. 

 

mardi 17 mars 2026

Critique de "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une forêt

Auteur : Jean-Yves JOUANNAIS

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S’il n’avait aucun intérêt dans l’affaire, c’est qu’il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu’ils n’étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l’ennui. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L’Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans oeuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l’auteur du cycle de conférences-performances, L’Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).

 

Avis :

Fidèle à son exploration obstinée des formes de la guerre et de leurs survivances, Jean‑Yves Jouannais imagine ici une fable dérisoire et vertigineuse : la dénazification appliquée à des oiseaux. Ce point de départ incongru lui permet d’exposer, avec un sens aigu du détail historique et une ironie feutrée, la vulnérabilité de la mémoire collective et l’absurdité de vouloir dissoudre la persistance des idéologies par une simple logique administrative. L’audace de la transposition de Jakob Michael Reinhold Lenz – le dramaturge du XVIIIᵉ siècle que Georg Büchner saisissait en 1835 au bord de la folie – dans l’Allemagne de 1947 ajoute au récit une profondeur supplémentaire, le désarroi et le vacillement mental du personnage trouvant un écho troublant dans les ruines de l’époque.

Dans l’immédiat après‑guerre, le capitaine Lenz se voit confier une mission aussi absurde que solennelle : déterminer si des mainates ayant appris des chants nazis peuvent être tenus pour responsables de leur répertoire et, le cas échéant, « dénazifiés ». La situation se complique lorsqu’on découvre qu’ils transmettent ces chants à leurs oisillons, faisant planer la menace d’une survivance involontaire du Reich au sein même du règne animal. Autour de Lenz, magistrats hésitants, experts embarrassés et témoins désemparés tentent de donner une forme juridique à l’inqualifiable, tandis que les oiseaux, véritables protagonistes malgré eux, leur tendent le reflet d’une société qui cherche à extirper les derniers échos du nazisme sans savoir comment traiter ce qui relève à la fois de l’imitation, de l’instinct et d’une contamination symbolique. L’ensemble forme un théâtre réduit, presque claustrophobe, où chaque personnage révèle à sa manière l’embarras d’une époque face à ses propres fantômes.

En concentrant son récit sur cette situation volontairement minime, presque un cas d’école, l’auteur fait glisser la satire vers un registre où l’absurde sert de révélateur. L’enquête autour des mainates relève certes du comique bureaucratique, mais elle bouscule surtout les catégories mêmes qui permettent d’ordinaire de penser la responsabilité, l’héritage idéologique ou la réparation. Confrontées à un phénomène qui excède leur cadre – des oiseaux qui perpétuent malgré eux un passé criminel –, les institutions humaines dévoilent la fragilité des outils conceptuels censés garantir la maîtrise du sens historique. Le roman interroge ainsi, en creux, la tentation de purifier le réel par des procédures et montre combien cette volonté se heurte à l’opacité du vivant, à ce qui dévie ou se transmet en dehors de toute intention. 

Pure invention littéraire, cette fable allégorique qui déplace la dénazification vers un terrain volontairement improbable révèle une intelligence narrative maniant avec acuité précision historique, humour discret et finesse d’observation des dérèglements symboliques. En faisant de quelques oiseaux le foyer d’un trouble idéologique, l’auteur renvoie, à travers un dispositif minuscule, aux larges questions de la responsabilité, de la transmission et de la persistance des idéologies, et, entre tragique et dérisoire, nous confronte aux paradoxes d’une société qui cherche à purifier son passé. Une fantaisie érudite qui, par l’absurde, questionne la prétention, hier comme aujourd’hui, de corriger pensée et mémoire à coups de procédures. (4/5)

 

 

Citations : 

Il aurait voulu l’interrompre, mais ce Georg Niege, sans le regarder, continuait à jacasser. Sa parole était en crue, tandis que sa physionomie demeurait figée. Ses lèvres bougeaient, mais tellement peu comparées aux flots qu’elles débitaient. Un ventriloque. Son visage évoquait une boîte aux lettres en fer-blanc, une simple boîte fendue mais armoriée. Ce blason apposé à froid sur le mauvais métal avait quelque chose d’un lion ouvrant sa gueule sous le mors qu’une amazone lui imposait. Le regarder en face s’avérait compliqué. Comment décrypter ses traits d’ustensile rehaussés du lustre de son héraldique ? Les autres pantins, dans son dos, posés sur leurs chaises, ne bougeaient pas.


Cette curiosité décorative était la marque des villes bombardées. Cela avait commencé avec le bombardement de Hambourg fin juillet 1943. À cette époque-là, le système radar allemand s’avérait d’une efficacité redoutable pour déceler très tôt les formations ennemies et diriger la chasse. Les Alliés firent alors usage de bandes de papier d’aluminium. En lâchant ces leurres, on saturait une zone par des échos innombrables. Le 25 juillet, tandis que le flot de bombardiers dépassait Heligoland, les premières liasses furent larguées. Les stations radars allemandes signalèrent un phénomène anormal : l’armada britannique semblait compter des dizaines de milliers de bombardiers ! Lorsque les Lancaster de la première vague se trouvèrent à l’aplomb de la ville, les projecteurs égaraient leurs faisceaux dans la nuit. Les premiers pathfinders jalonnèrent l’objectif avec des fusées jaunes ; une deuxième vague précisa la zone avec des fusées rouges ; les suivants entretinrent la visibilité des marqueurs à l’aide de fusées vertes. C’est sur ces marqueurs que les vagues successives de bombardiers lâchèrent leurs cargaisons. Hambourg connut l’enfer. Les leurres en aluminium avaient joué leur rôle. La cité avait baissé la garde, livrant cinquante mille personnes à la mort. Maintenant, il faut faire l’effort d’imaginer les abords de Hambourg bombardée, puis bombardée de nouveau le 28 et le 30 juillet, et le 3 août, et ensuite les autres villes, toutes les autres, jusqu’en 1945, leurs environs noyés sous des millions de flocons argentés. Une infinité de bandes brillantes multipliées par le nombre de missions sur la même cité. Et cette nappe déposée, épaisse en certains endroits, recouvrant le sol de la campagne alentour. Un tel paysage a existé des centaines de fois. Il est apparu dès qu’un matin se levait après une nuit de bombardement. Il est apparu chacun de ces matins-là, c’est-à-dire chaque jour, quelque part en Allemagne. Et un tel paysage ne devait pas disparaître immédiatement, restant visible des semaines durant. Cela ne fondait pas, ni ne s’évaporait. Sur les arbres, les champs, les chemins aussi, jusqu’au plus intime de leurs fossés, ces centaines de kilomètres carrés de décor de crèche rutilaient à la périphérie des villes calcinées. Pendant deux ans encore, de telles ondées se sont répétées, acclimatant le pays à une météorologie inédite, et les paysages à de nouveaux décors. Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d’aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu’il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l’égout d’un hammam de Khartoum.


Croyez-vous que les mainates aient conscience de ce qu’est l’après-guerre ? Ils ne connaissent qu’un seul règne, celui de la nature. Surtout, ils peuvent vivre de quinze à trente ans. Beaucoup, nés sous le nazisme, ont encore une longue vie devant eux. Leurs nichées sont habituellement de trois œufs. Ils se reproduisent vite. Ce qu’il faut souligner, et qui concerne notre affaire au premier chef, c’est que comme tous les animaux les mainates transmettent leur langage à leur descendance. Aujourd’hui même, demain encore, dans des décennies, les mainates enseigneront à leur progéniture ce chant nazi. Celui-ci n’aura donc jamais rien d’ancien, n’appartiendra jamais au passé. Il ne saurait s’éteindre, du fait de ces oiseaux qui l’entonneront, de génération en génération. J’en viens au fait, ce pour quoi, précisément, nous sommes réunis dans cette commission. Ces oiseaux, en perpétuant ce chant, violent une loi. Depuis 1945, selon l’article 86 du Code pénal allemand, “le Horst-Wessel-Lied”, je cite, “fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste”. – Vous voulez dire que par ce moyen étrange, il se pourrait que le Troisième Reich, dans au moins l’une de ses parcelles boisées, dure effectivement mille ans. »
 
 
Mais il pressentait que s’il s’était accordé le droit d’écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C’est-à-dire qu’il n’était pas un écrivain du genre qu’il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu’il se sentait capable d’écrire. Ce qu’il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l’aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu’il n’aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s’il l’avait apprécié, qu’il n’aurait pu être son vin préféré.


« J’ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l’abri, sauf s’il est éclairé par un projecteur. 
– Oui, on n’a pas le droit d’abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. » 
 

mercredi 25 février 2026

Critique de "Les fantômes de Rome" de Joseph O'Connor | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Rome " de Joseph O'Connor


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Rome
            (The Ghosts of Rome)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2025,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 464

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois. Les combattants alliés ont débarqué à Anzio mais peinent à progresser. La Résistance s’organise autour de la filière d’évasion mise en place en plein coeur du Vatican par Hugh O’Flaherty et ses comparses. En première ligne : la Contessa Giovanna Landini, libre et intrépide, offrant un souffle féminin, flamboyant et plein d’humour à cette aventure haletante, où chaque ruelle cache un piège… et chaque choix peut coûter la vie.
Excellente suite de Dans la maison de mon père, nommé au Walter Scott Prize et au prix Historia, "Les Fantômes de Rome" confirme l'immense talent de conteur du maître du roman historique, Joseph O'Connor.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O'Connor est d’abord journaliste et homme de radio. Il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales, et s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (2010). Il est l’auteur de romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en 2012. 

 

 

Avis :

Ce deuxième volume de la trilogie que Joseph O’Connor consacre à la capitale italienne durant l’Occupation s’inscrit dans la continuité directe de Dans la maison de mon père, situé en 1943, dont il reprend le cadre historique, les réseaux clandestins et plusieurs figures clés. Très librement inspiré de faits et de personnalités réels, le roman accélère le tempo : dans la Rome de 1944, quadrillée par les rafles, les trahisons et les opérations secrètes, le moindre déplacement comporte sa prise de risque. Le récit gagne ainsi en intensité dramatique et confirme l’ambition de Joseph O’Connor de faire de cette trilogie un véritable thriller historique.

Comme dans le premier tome, l’intrigue se construit à partir des récits, enregistrés ou consignés vingt ans après la guerre, des membres du réseau clandestin appelé le Chœur ainsi que de plusieurs personnes qu’ils ont aidées à échapper aux rafles. Ces voix croisées dévoilent le fonctionnement interne du groupe et la manière dont ses opérations s’appuyaient sur la neutralité du Vatican, devenu en 1944 un point de convergence crucial pour les fugitifs. De ces témoignages émerge une nouvelle figure : la Contessa Giovanna Landini, dont l’implication dans les actions du Chœur révèle à son tour les risques extrêmes encourus par ceux qui tentaient de maintenir des filières de survie au cœur d’une Rome occupée.

Si la solidité du fond historique et la restitution très évocatrice de Rome – notamment de ses strates souterraines, héritées de siècles d’occupation et de reconstructions – donnent au roman une profondeur indéniable, elles servent toutefois de cadre à un récit dont le véritable moteur demeure la tension romanesque. Menée tambour battant en une succession de péripéties toujours plus haletantes, la narration verse parfois dans une forme d’exagération qui compromet la crédibilité de certaines scènes. Ce n’est pas tant le personnage du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, qui apparaît caricatural, que les situations outrées dans lesquelles l’auteur le place : elles frôlent par moments le burlesque et désamorcent la gravité de la situation historique. Cette tendance à surjouer le suspense, déjà perceptible dans le premier tome, s’accentue ici et donne l’impression que la mécanique du thriller prend le pas sur la complexité morale et humaine que le sujet appelle. 

Reste à savoir si cette propension à l’outrance relève d’un simple dérapage du récit ou d’un choix esthétique pleinement assumé. Certaines scènes semblent en effet jouer d’un léger décalage, comme si l’auteur introduisait une pointe d’ironie dans un univers pourtant dominé par la peur et la clandestinité. Mais ce possible humour, s’il existe, demeure ambigu : jamais clairement affiché, il se heurte à la gravité du contexte et produit un trouble plus qu’un véritable effet de style. Le roman oscille ainsi entre la volonté de restituer la complexité d’une période tragique et le désir d’en accentuer les ressorts dramatiques, au risque de brouiller la cohérence de l’ensemble. Cette tension interne, qui semble ouvrir la voie à une forme de facilité narrative privilégiant le spectaculaire au détriment des zones d’ombre et des dilemmes moraux que le sujet porte en lui, éclaire en creux la manière dont Joseph O’Connor conçoit sa trilogie : un récit historique revendiquant sa dimension romanesque, quitte à s’aventurer aux limites du vraisemblable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Voilà pourquoi on chante. (…) C’est le corps qui console l’esprit, pas l’inverse. L’esprit n’est qu’un vassal du corps.

Si jamais vous avez des problèmes ? Restez là où vous êtes. Parce que le diable a toujours pire en réserve, mon vieux. Le diable a toujours pire dans sa manche. Et il attend que vous mordiez à l’hameçon. Il est patient et rusé. 

(…) elle n’avait pas encore compris que c’est grâce à la lâcheté que l’humanité est encore là. Les dodos étaient sûrement des animaux très courageux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 19 novembre 2025

[Bouysse, Franck] Entre toutes

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Entre toutes

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Marie est née en 1912 dans une ferme de Corrèze. Elle n’en partira jamais.
Franck Bouysse, une fois n’est pas coutume, livre avec une pudeur saisissante l’histoire de sa famille et prouve ici qu’il est aussi talentueux dans le récit de l’intime que dans la fresque romanesque. C’est beau et déchirant, c’est plein d’allégresse et de tragique : c’est la vie comme elle va.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Franck Bouysse est né et vit en Corrèze. Il a publié une quinzaine de romans couronnés par de nombreux prix, dont Grossir le ciel (La Manufacture de livres, 2014 ; Prix SNCF du polar, Prix Michel Lebrun, Prix Lire en poche…), Plateau (La Manufacture de livres, 2016), Glaise (La Manufacture de livres, 2017 ; Prix des lecteurs de la Foire du livre de Brive), Né d’aucune femme (La Manufacture de livres, 2019 ; Prix des libraires, Prix Babelio, Grand prix des lectrices de Elle…), Buveurs de vent (Albin Michel, 2020 ; Prix Giono) et Fenêtre sur terre (Phébus, 2021).
En 2022, avec Été brûlant à Saint-Allaire, il écrit son premier scénario original de bande dessinée pour le dessinateur Daniel Casanave.

 

Avis :

Puisant pour la première fois dans une veine autobiographique, Franck Bouysse ressuscite avec une délicatesse presque sacrée la vie de Marie, sa grand-mère née en 1912 dans une ferme corrézienne. Offert comme une confidence murmurée, ce roman déploie une émotion contenue qui imprègne le récit d’une lumière douce et durable.

Délaissant les tensions dramatiques de ses précédents romans, l’auteur explore une voie plus intime, qui embrasse la lenteur du quotidien et la densité du réel dans ses détails les plus fins. Ancré dans une temporalité étirée où les gestes et les silences pèsent plus que les mots, il esquisse les contours d’un monde rural sur le point de disparaître.

Marie, figure centrale, se tient droite, enracinée dans sa terre, affrontant les bourrasques des guerres et des deuils comme elle accueille le passage des saisons. Elle incarne la dignité des vies modestes, celles qui traversent le monde sans bruit, avec la fatalité tranquille de qui n’a aucune prise sur les événements. Franck Bouysse la dépeint avec une tendresse profonde, construisant une figure humble et rayonnante, gardienne silencieuse d’un quotidien fait de gestes simples. 

À travers elle, c’est tout un siècle qui se dessine en creux. Les grandes mutations historiques résonnent dans le stoïcisme de ses silences et l’endurance de son corps. Cette tension entre l’intime et le collectif donne forme à une mémoire souterraine. Car, en Marie – « entre toutes »  – affleurent les visages de ses semblables, femmes vouées au soin des autres et à l’effacement de soi, mais qui ont pourtant porté le monde sur leurs épaules, dans le silence du devoir. Franck Bouysse leur rend justice avec la force tranquille de la littérature quand elle sait voir l’invisible, lui conférant même une aura mariale au travers de son prénom et du titre, référence explicite à l’Ave Maria.

Acte d’amour filial et hommage pudique à une génération reléguée dans l’ombre, le récit célèbre en Marie l’archétype d’une humanité discrète et essentielle. Dans cette traversée d’un siècle, chacun retrouve l’écho d’une mémoire commune. Marie est toutes les femmes, une présence universelle dont nous sommes les légataires, un fil qui relie les générations par le coeur.

Habile à jouer de tous les registres, Franck Bouysse offre ainsi un livre comme un geste de gratitude, une offrande discrète à ces femmes silencieuses, à qui nous devons la force de nos racines. Dans ce récit, l’ordinaire devient matière universelle, pour le plus grand bonheur du lecteur, invité à reconnaître dans le silence d’une femme toute la grandeur du monde. Elégiaque et méditatif, un livre intemporel. (4/5)

 

 

Citation : 

Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d’identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d’évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme. Qu’est-ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire ? Qu’est-ce qui s’endort ? Qu’est-ce qui disparaît à jamais ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 
 




mercredi 24 septembre 2025

[Montesquiou, Alfred (de)] Le crépuscule des hommes

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le crépuscule des hommes

Auteur : Alfred de MONTESQUIOU

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Chacun connaît les images du procès de Nuremberg, où Göring et vingt autres nazis sont jugés à partir de novembre 1945. Mais que se passe-t-il hors de la salle d'audience ?
Ils sont là : Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gellhorn ou encore John Dos Passos, venus assister à ces dix mois où doit oeuvrer la justice. Des dortoirs de l'étrange château Faber-Castell, qui loge la presse internationale, aux box des accusés, tous partagent la frénésie des reportages, les frictions entre alliés occidentaux et soviétiques, l'effroi que suscite le récit inédit des déportés.
Avec autant de précision historique que de tension romanesque, Alfred de Montesquiou ressuscite des hommes et des femmes de l'ombre, témoins du procès le plus retentissant du XXe siècle.
Un roman vrai, qui saisit les sursauts de l'Histoire en marche.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alfred de Montesquiou est né à Paris en 1978. Il a grandi entre les États-Unis, l’Angleterre et la France. Grand reporter, lauréat du prix Albert Londres, il a couvert pendant vingt ans les grands conflits du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie centrale. Il est l’auteur de plusieurs récits et romans, dont Oumma (Grasset, 2014) et Une histoire française (Stock, 2017).

 

 

Avis :

Se posant en historien méticuleux autant qu’en écrivain traversé par le vertige du témoignage, Alfred de Montesquiou s’immerge dans les coulisses du procès de Nuremberg, qu’il érige en reflet d’un monde en décomposition, vacillant sous l’effondrement de ses certitudes. Ce ne sont pas les débats judiciaires qui l’intéressent en premier lieu, mais les regards qui les scrutent : ceux des écrivains, des photographes et des reporters venus saisir l’instant où l’humanité titube entre justice et vengeance, mémoire et oubli.  

Le titre lui-même est symbolique dans son renvoi explicite au Crépuscule des dieux de Wagner, ce moment où les dieux s’effacent dans le tumulte d’un monde qui s’écroule. Ici, ce ne sont plus des figures mythologiques qui tombent, mais des hommes enivrés jusqu’à la folie de leur propre toute-puissance. L’auteur observe cette chute dans le décor glacé du tribunal, mais surtout au travers des regards de ceux qui observent, racontent et jugent. Journalistes, photographes, traducteurs... : tous sont les témoins de cette fin de règne, non pour en chanter l’agonie, mais pour tenter de comprendre comment l’histoire a pu engendrer ses propres monstres.

Au cœur de cette constellation d’observateurs où gravitent notamment Joseph Kessel, Elsa Triolet, John Dos Passos ou encore Rebecca West, le photographe Ray D’Addario occupe une place singulière, alors que ses images, en figeant les visages, saisissent les failles, les tensions latentes et les silences lourds de sens. Plus que des documents, ses clichés incarnent cette frontière mouvante entre observation et implication, entre image et vérité. Autour de lui, le château Faber-Castell, où loge cette communauté de regards, se transforme en Walhalla en ruines, peuplé non pas de héros triomphants, mais de consciences en éveil, hantées par ce qu’elles voient et ce qu’elles doivent transmettre.

Dépassant la chronique historique, le roman se fait alors méditation sur la chute et le réveil groggy d’un monde cherchant un passage entre la force et le droit, entre le fracas des armes et la fragile promesse de justice. Le crépuscule évoqué n’est pas seulement celui des accusés, mais celui de l’époque qui les a engendrés. En filigrane, l’auteur interroge la capacité du récit à conjurer l’oubli et à redonner sens là où le silence menace. Tendue et sans emphase, sa prose affronte la gravité du sujet sans jamais céder au pathos. Il nous rappelle que le crépuscule est certes une fin, mais aussi une lumière oblique, vacillante mais tenace, qui éclaire les visages de ceux qui restent et témoignent. 

Si cette ambition littéraire, portée par un travail de documentation remarquable, confère au roman une vraie densité, il est vrai aussi que cette richesse tend parfois à ralentir l’élan narratif, tant l’équilibre entre rigueur historique et souffle romanesque se révèle délicat à tenir. La polyphonie du récit, bien que fidèle à la complexité du moment, en vient de temps à autre à disperser l’attention du lecteur, qui peine à s’ancrer dans une voix centrale. On pourra également regretter que les voix allemandes – accusés, témoins ou population civile – demeurent en retrait, comme si le roman choisissait de ne pas sonder l’autre versant du gouffre.

Quoi qu’il en soit, Le Crépuscule des hommes demeure une œuvre puissante, lucide et nécessaire, qui interroge autant qu’elle éclaire. Elle nous invite à considérer l’histoire non comme une vérité immédiatement saisissable, mais comme une matière vivante, façonnée par les perceptions, tissée de regards, de silences et de récits. Enfin, elle nous laisse avec cette certitude fragile que comprendre l’histoire, c’est déjà commencer à la réparer. (4/5)

 

 

Citations :

Le médecin sort une feuille d’évaluation psychologique qu’il a transmise aux détenus. Ce sont des tests de quotient intellectuel. La plupart des accusés ont largement dépassé la moyenne. Göring a un QI impressionnant de cent trente-huit, tandis que Schacht, le financier du IIIe Reich, culmine à cent quarante-trois. Seuls Streicher, l’idéologue racial vieillissant, et Kaltenbrunner, le gestapiste balafré, stagnent autour de cent. Ces chiffres intriguent Ray autant qu’ils le troublent. Comment concilier une telle intelligence avec tant de monstruosité ?

De la même manière que les juges ne comptent aucun Allemand et aucun membre d’un pays neutre, ils ne comportent aucune femme.

 

jeudi 4 septembre 2025

[Charrel, Marie] Les Mangeurs de nuit

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les Mangeurs de nuit

Auteur : Marie CHARREL

Parution : 2023 (L'Observatoire)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Hannah est une Nisei, une fille d’immigrés japonais. Si son père l’a bercée de contes nippons, elle se sent avant tout canadienne ; alors pourquoi les autres enfants la traitent-ils de « sale jaune » ? Jack, lui, est un creekwalker, il veille sur la forêt et se réfugie dans les légendes autochtones depuis le départ de son frère à la guerre. Le jour où l’ermite tombe nez à nez avec un ours blanc au cœur de la Colombie-Britannique, il croit rêver – la créature n’existe que dans les mythes anciens. Pourtant, la jeune femme inconsciente qu’il recueille semble prouver le contraire : marquée des griffes de la bête, Hannah développe d’étranges dons à son réveil.

Des années 1920 à l’après-guerre, Marie Charrel brosse le portrait d’une Amérique du Nord où la magie sylvestre s’enchevêtre à la fresque historique. Contes japonais et légendes indigènes se lient dans une fabuleuse ode à la nature et à la fraternité.

 

Un mot sur l'auteur :

Journaliste au Monde où elle suit l'économie internationale, Marie Charrel est l'auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles.

 

Avis :

Des années trente à cinquante, depuis l’arrivée en Colombie-Britannique, à l’extrême Ouest du Canada, d’Aika, l’une de ces jeunes Japonaises sans plus d’avenir que l’union, conclue sur simple échange de photos, avec un compatriote déjà exilé, Les mangeurs de nuit reconstitue le difficile parcours d’intégration de sa fille Hannah, entre précarité et racisme côté hommes, magie universelle des grands espaces peuplés d’esprits et de légendes côté nature.

Sautant incessamment d’une époque à l’autre d’une manière qui semblera de prime abord presque désordonnée et quelque peu déroutante, en vérité morcelé comme un puzzle à l’image de l’identité fracassée de ses personnages déracinés et violemment ostracisés, le récit laisse peu à peu apparaître son motif central : le destin d’une Nisei - « deuxième génération » -, fille d’émigrés japonais née sur le sol canadien, comme bien d’autres après la vague qui, au début du XXe siècle, poussa les plus pauvres Nippons à partir tenter leur chance en Amérique, du Nord ou du Sud. 

Comme dans Certaines n’avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka, tout commence par un mariage par correspondance, entre une adolescente que son statut rend immariable au Japon et un pauvre compatriote émigré, bien content de saisir l’aubaine au seul prix de quelques photos mensongèrement avantageuses. Quelles que soient ses désillusions, la jeune femme munie d’un billet simple pour l’inconnu doit faire face à sa nouvelle vie immanquablement rude et misérable, dans une Amérique raciste à laquelle rien ne l’a préparée. Les lecteurs du roman Fantômes de Christian Kiefer savent pourtant déjà que le pire reste à venir, avec la paranoïa engendrée par la seconde guerre mondiale, et bientôt la confiscation des biens et l’internement dans des camps des Américains d’origine japonaise.

Violemment renvoyée à une identité japonaise qui lui est étrangère, la jeune Hannah se révèle plus prompte à la révolte que ses parents soucieux de se fondre dans le décor selon les règles de conduite nippones. Ce sont la forêt canadienne et la connexion à une nature aussi grandiose qu’impitoyable, en même temps que son imagination et sa propension à inventer des histoires, qui vont l’aider peu à peu à trouver l’apaisement et à rassembler les morceaux épars de son existence. L’éloignant de plus en plus de l’intolérante compagnie du Nord-Américain moyen des années cinquante, son cheminement la rapprochera d’autres parias, eux aussi spoliés par la destructrice toute-puissance de l’homme blanc : les Amérindiens. Au contact de Jack, un creekwalker – « marcheur de rivières » chargé de dénombrer les saumons – imprégné de culture gitga’at par la seconde épouse de son père et par son demi-frère métis, elle apprendra, au terme d’une expérience initiatique presque chamanique, aussi bien à vivre en paix, à l’unisson des battements de coeur de la nature, qu’à marier la magie des contes nippons à celle des mythes amérindiens.

Du terrible traitement imposé au XXe siècle à la communauté japonaise installée en Amérique au rapport destructeur de l’homme à la nature, Marie Charrel porte un regard sévère sur la société occidentale contemporaine, si oublieuse de l’antique sagesse des « peuples racines », notamment amérindiens, et de leur lien sacré au vivant et à la terre. Son récit est une invitation pleine de poésie, à l’image des lucioles mangeuses de nuit évoquées dans le titre, mais aussi très (trop?) dans l’air du temps, à revenir à davantage d’humaine humilité pour, comme nos Anciens, une vie beaucoup plus en harmonie avec notre environnement. (3,5/5)

 

Citations : 

Tandis qu’elle l’écoute, Aika entrevoit le genre d’homme qu’est son mari : un rêveur. Il est de ceux pour qui les mots et les histoires comptent plus qu’un toit solide au-dessus des têtes et un repas consistant sur la table. Il n’a pas les pieds sur terre et ne les aura sans doute jamais. Le succès de son entreprise de pêche relevait sûrement du hasard, ou bien de l’aide d’Hideki, mais certainement pas de ses talents d’homme d’affaires. Elle prend peur : Kuma emplira son cœur de phrases merveilleuses, mais quelles que soient ses promesses, ses rêveries auront toujours plus de poids que leurs besoins matériels et ses projets à elle. Les poètes font d’excellents amis, mais de piètres époux.
 

Il lui enseigne les mots japonais sans équivalent dans d’autres langues. Komorebi : les rayons du soleil jouant dans les feuillages. Kogarashi : le vent froid annonçant l’hiver. Wabi-sabi : la beauté résidant dans l’imperfection. Natsukashii : la nostalgie heureuse des temps révolus. Il lui apprend les mots d’anglais qui n’existent pas en japonais : dépaysement, frileux, se recroqueviller.           
– Tu sais ce que cela veut dire, Hannah Hoshiko ? Que les peuples qui ne partagent pas la même langue ne pensent pas de la même façon. Cela signifie aussi que les mots ont le pouvoir d’inventer le monde. N’est-ce pas merveilleux ? Souviens-toi toujours de cela, mon enfant. Peu importe ce que la vie t’arrache : tu pourras toujours le lui reprendre avec les mots.
 

La haine dont ils font l’objet est alimentée par la crainte que la politique extérieure agressive du Japon soulève, mais pas seulement. Contrairement à ce qu’affirme la propagande anti-immigration, les Japonais – dont certains sont implantés depuis le XIXe siècle, et beaucoup détiennent la citoyenneté canadienne – ne sont pas si nombreux dans le pays : guère plus de vingt-deux mille, sur une population totale de onze millions d’habitants. Ils passeraient inaperçus s’ils étaient dispersés dans le pays, comme les autres minorités.
Seulement voilà : ils sont concentrés en Colombie-Britannique, en particulier autour de Vancouver, et cela les rend visibles. Trop. On les accuse de se reproduire comme des lapins pour remplacer la population locale, alors que la moitié des nouveau-nés d’origine japonaise meurent avant d’avoir atteint l’âge d’un an. Certains groupuscules proches de l’AEL exigent qu’on les renvoie tous au Japon. D’autres qu’on les fiche, afin de les surveiller de près. Mille rumeurs courent. On raconte que le gouvernement monte des listes recensant ceux soupçonnés d’être des espions. On prétend que des hommes sont enlevés la nuit pour être interrogés.
 

Elle a beau s’efforcer d’ignorer les nouvelles, Hannah apprend dans le journal que le Japon a attaqué Pearl Harbor. Depuis, les Japonais installés en Amérique du Nord sont officiellement considérés comme des ennemis par les États-Unis et ses alliés. Des traîtres. Des agents infiltrés, prêts à passer à l’action. Les journaux les décrivent comme de perfides comploteurs dissimulant des armes. Personne ne cherche à vérifier ces informations. Personne ne les met en cause.         
Les Japonais reçoivent la directive de s’inscrire auprès des autorités. On leur interdit de circuler librement. On leur impose un couvre-feu. Les premiers mandats d’arrêt paraissent. Puis l’ordre de quitter leurs maisons tombe.         
– On va nous regrouper quelque part, tout ira bien, prétend Yusuke.         
En ville, leurs anciens amis vendent leurs commerces pour une misère aux Chinois. Les plus optimistes barricadent leurs portes dans l’espoir de retrouver leurs biens intacts à leur retour. À la campagne, la plupart des fermiers bouclent leur maison après avoir enterré dans le jardin ou à la cave les biens de valeur.
 
 
Lorsque les premiers Européens sont arrivés, ils se sont d’abord intéressés aux peaux animales, prisées par les riches du Vieux Continent. Mais ils voulaient plus. Alors, ils ont creusé le sol en de larges mines pour en extraire les métaux précieux. Mais ils voulaient plus encore. Très vite, ils ont compris que la véritable richesse de la Colombie-Britannique n’était pas les minerais, dont les filons s’épuiseraient tôt ou tard, mais ses poissons – harengs, baleines et surtout les saumons, qu’ils achetaient jusque-là aux peuples locaux pour se nourrir. Ils se sont mis à pêcher, chassant ces derniers au passage. Ils ont installé des conserveries le long des côtes et des rivières, afin d’envoyer les poissons jusqu’en Europe. Ils ont pillé l’océan pendant des décennies comme des fous, certains de leur bon droit sur la nature. Jusqu’à ce que les stocks de poissons s’amenuisent dangereusement. Lorsque le gouvernement a compris que leurs excès menaçaient de tuer la poule aux œufs d’or, il a embauché des bougres comme moi pour compter les saumons des rivières. Nos chiffres permettent de fixer les quotas limitant l’avidité des pêcheurs. 


– Ici, la survie de chaque espèce peuplant les bois dépend du saumon : les ours et les loups qui s’en repaissent, mais aussi les mousses des rives et les herbes qui absorbent les minéraux des carcasses, les mammifères se nourrissant des herbes, et je ne parle même pas des insectes. Avant que les Européens ne s’approprient leur territoire, les Tsimshian étaient les protecteurs de ce fragile équilibre. Ils prélevaient dans les rivières uniquement ce dont ils avaient besoin.        
– Les Tsimshian ?         
– Les peuples qui vivaient en Colombie-Britannique bien avant l’arrivée des colons.


Tu devras aimer tous les hommes, car il y a une part de bon en chacun d’eux.  
La vérité est que la plupart ne sont ni bons, ni mauvais. Ils survivent.