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mardi 20 octobre 2026

Critique : "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : Le silence de la neige

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (XO)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782386930393  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Août 2015. Quelque part en Alaska. Ils sont neuf. Sept étudiants et deux enfants. Rescapés d’un accident d’avion. Perdus dans les montagnes proches du Yukon, sans rien pour survivre. Sans rien pour attendre des secours qui n’arrivent pas.
Ils devaient participer à un voyage d’étude sur la nature. Les voilà aux prises avec l’immensité sauvage d’une terre rarement foulée par l’homme. Loin de toute trace de civilisation. En proie au froid et à la faim. Livrés à la peur et aux instincts les plus primaires. Parviendront-ils à rester unis dans le silence de la neige ?
Gilbert Bordes nous plonge dans un huis clos étouffant où l’immensité de la nature devient une prison pour nous qui ne savons plus y vivre. Une histoire de survie, profondément humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

Déjà dans Naufrage, Gilbert Bordes délaissait le roman du terroir pour l’expérience extrême d’un groupe d’adolescents, contraints par un accident en pleine mer à lutter pour leur survie contre les éléments déchaînés. Ils sont cette fois sept jeunes gens et deux enfants à se retrouver isolés dans une nature hostile par le crash de leur petit avion quelque part en Alaska. L’appareil désormais au fond d’un lac avec leurs bagages, ils n’ont qu’eux-mêmes pour faire face à une épreuve que la défectuosité de leur balise de secours risque de prolonger dangereusement.

Ils sont donc une poignée de purs citadins, brusquement ramenés comme au temps de la préhistoire, sans outils ni feu ni vêtements adaptés, seuls dans un milieu qui, entre contrastes climatiques et faune prédatrice, ne pardonne aucune erreur. L’automne s’annonce et, avec lui, les premières neiges. Le groupe découvre combien la vie est rude et fragile loin du confort moderne. Dépouillés de tout ce qui matelassait leur quotidien sans plus même qu’ils y prêtassent attention, confrontés à la peur, au froid et à la faim, les voilà ramenés à l’exclusive tyrannie de leurs besoins physiologiques, dans une tension favorisant autant les rapprochements que les frictions. Dans leur situation, le moral compte autant que la débrouillardise, et d’accidents en conflits et accès de terreur, leur solidarité dans l’épreuve restera leur principal atout face aux ombres de la folie et de la mort.

Conte autant que récit de survie, tant, ne cultivant qui plus est que fort peu l’hyper-réalisme, l’écriture de Gilbert Bordes ne sombre jamais dans l’âpre ni le noir, ce parfait roman pour la jeunesse ne fera sans doute ni trembler ni pleurer pour de bon. L’on préférera sourire de connivence avec l’auteur, reconnaissant au passage un clin d’oeil presque incongru à sa passion pour la lutherie, et surtout sa nostalgie face à un monde contemporain de plus en plus déconnecté des réalités physiques et naturelles – lui-même aime à dire « hors-sol » –, oublieux des interdépendances de chacun avec le grand « tout » de la vie et de la mort, et favorisant un égocentrisme à la vue courte. Les survivants de cette histoire en sortiront quant à eux transformés, bien décidés à vivre désormais autrement cette existence dont ils auront périlleusement réalisé tout le prix. Faute d’un impact aussi fort sur le lecteur, libre à lui de réfléchir à son tour. (3/5)
 

 

Citation :   

Dieu ne joue pas aux dés. (A. Einstein)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 
 

dimanche 18 octobre 2026

Critique : "Championne" de Nina Bouraoui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Championne" de Nina Bouraoui




J'ai aimé

 

Titre : Championne

Auteur : Nina BOURAOUI

Parution : 2026 (JC Lattès)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782709676236  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Une jeune fille, au pied de son immeuble, s’entraîne contre un mur. Elle frappe la balle avec sa raquette, inlassablement, pour fuir la folie de son pays et de sa famille, pour échapper à la colère de son père, à l’amour en désordre de sa mère, à la pâleur de sa soeur. Elle frappe et en elle les mots se bousculent : elle butte contre une faute qu’il lui faut avouer pour grandir et rêver à la femme qu’elle deviendra, qui s’aimera et aimera, qui se sera gagnée, elle.

Nina Bouraoui signe un roman ensorcelant, hypnotique, la confession d’une jeune fille en feu, qui a le don des mots et un regard qui saisit chaque sentiment pour l’explorer, chaque geste pour dire le désir et la beauté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteure de La voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), et plus récemment Otages (Lattès, 2020, prix Anaïs Nin), Satisfaction (Lattès, 2021) et Grand Seigneur (Lattès, 2024).

 

 

Avis :

Dans une tentative de reprise de possession d’elle-même et de conquête de sa liberté, une adolescente confrontée à la violence faite aux femmes se livre à un long monologue de colère et de révolte.

Elle a seize ans et vit dans les années 1970 avec sa « famille folle » dans un « pays fou ». On ne saura rien de plus précis, si ce n’est que, dans ce « pays qui tue les femmes », elle ne doit plus guère son semblant de sécurité lorsqu’elle sort qu’à son physique androgyne, que sa sœur aînée est désormais confinée à la maison pour avoir osé envisager le mariage avec l’homme de son choix, que son père a manqué la tuer quand elle avait six ans et que sa mère l’accable d’un amour étouffant pour se racheter de sa soumission. Alors, pour évacuer sa hargne autant que pour échapper à l’oppression, elle s’acharne à frapper sa balle de tennis contre le mur de son immeuble, s’évertuant à croire encore à une échappatoire, même si, après des débuts prometteurs, ses chances de devenir championne paraissent s’amenuiser de jour en jour. 

Sa rage et sa pugnacité doivent leur exacerbation à la double culpabilité d’une identité sexuelle incertaine, qui lui fait rêver d’un « Monde des femmes » - un monde d’amour qui appartiendrait aux femmes -, et d’un acte qui, tendant la narration vers sa révélation toujours différée, apparaît en vérité comme le produit de son environnement familial et social. Comme sa balle sur le mur, son esprit revient sans cesse buter contre les parois de ce monde prêt à se refermer sur elle, ses sensations physiques et sa colère fusionnant en un flux de pensée obsédant, un ressassement désespéré qui, dans sa recherche d’une issue, ondoie en phrases fleuves aux variations lancinantes.

Avec pour corollaire une écrasante sensation d’étouffement, encore renforcée par la compacité d’un texte sans chapitres ni respiration, Nina Bouraoui réussit un roman incandescent et viscéralement politique dans sa dénonciation de la violence patriarcale et des clivages sociaux. Elle atteint aussi à une poésie universelle, lorsqu’en choisissant de ne nommer ni lieux ni personnages, elle efface les repères géographiques et identitaires pour élever ce récit intime en une allégorie de la condition féminine. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis la naissance il est dit qu’il faudrait faire ainsi : être, grandir, s’instruire, aimer, se séparer, aimer à nouveau ou non, attendre, attendre, s’éteindre et espérer que le ciel soit un autre lieu et qu’il soit grand. Le ciel n’est pas destiné à tout le monde. C’est triste mais c’est la vérité, je vous le jure, enfin, c’est triste pour ceux qui savent mais peu d’entre nous savent. Le troupeau marche, espère, disparaît sans être intégré au ciel. Il y a des êtres du haut et des êtres du bas, des êtres qui errent, s’enlisent. Ils vivent leur après-mort comme ils vivaient leur vie. Je le crois. Des vies sans grandeur engendrent des morts sans élévation. Il faut, comme la nuit, mériter le ciel. Peu de gens le savent. Les pauvres. Certains sont déjà morts vivants. Pas moi. Il faut avoir conscience de la vie pour ouvrir l’une des portes du ciel. Les hommes, les femmes aiment, croient aimer sans savoir ce qu’est l’amour. Mais s’ils savaient, il n’y aurait pas de meurtre.


Les mots sont mes seuls couteaux. On peut être un assassin sans tuer vous savez, je désigne d’ailleurs mes parents et le pays des hommes qui haïssent les femmes comme les assassins de mon enfance.


(…) on ne désire pas son semblable, on désire son opposé pour qu’il vous apprenne quelque chose, pour qu’il vous instruise et peut-être pour qu’il vous transforme mais cela est rare d’être transformé par l’amour, par la tendresse. Moi je n’ai été transformée que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.


La violence de mon père est un barreau de ma prison, l’amour désordonné de ma mère est un barreau de ma prison, « être ta louve », dit-elle, et me couvrir de ses baisers qui m’enchaînent à elle, avec son amour en désordre, ma mère a tout fait pour que je ne sois aimée de personne, pas même de moi, même si parfois j’entends la petite voix, de mon cœur ou de ma conscience, qui me dit que je suis aimable ou que je serai aimée un jour de quelqu’un et peut-être même de moi, d’ailleurs il faudrait se marier avec soi avant de se marier avec un ou une autre, sinon ça ne marche pas l’amour, c’est déséquilibré, l’amour s’apprend à travers soi. 


(…) dire, écrire est une résistance et une grande liberté car on n’a besoin de rien pour dire ou écrire sinon de courage et de clarté d’esprit –, mais je parle des révolutions de libération et non des révolutions de massacre, d’extermination.


Si l’on n’a pas eu assez de mots pour se forger, pour se construire une vie, c’est comme si on existait sans exister, comme si l’existence passait et qu’on la regardait passer. Il y a des existences qui ne sont pas remplies, qui sont juste biologiques, on se réveille, on se nourrit, on marche, on se déplace, on s’endort et ce jusqu’à la mort et je ne pense pas que ce mode de vie soit celui des animaux, on pourrait le croire mais je suis certaine que les animaux possèdent un univers, des bribes de pensées, même si l’on dit que les animaux ne pensent pas mais je ne suis pas d’accord, les animaux possèdent des bribes d’images et des bribes de sentiments et tout cela réuni leur donne un langage particulier, ils ne traversent pas seulement leur existence, ils l’occupent, ils la remplissent, ils la ressentent et quand je pense à tout ça, il m’arrive d’avoir peur car je ne sais pas ce qu’est une vie réussie (…)


Il n’existe pas d’amour dans ma famille, il existe une idée de l’amour qui ressemblerait à un oiseau impossible à attraper, il passe parfois par la fenêtre, s’arrête au salon puis s’envole vers le ciel, ce n’est pas qu’il n’existe pas d’amour c’est que personne ne sait s’en servir, en donner ou en recevoir, que personne ne sait comment il fonctionne.
 
 
Ce que je sais c’est qu’il y a à peine six ans je pouvais me rendre à pied aux Villas, ce n’était pas la grande sécurité, mais on ne parlait ni de meurtre ni d’enlèvement, il fallait être prudents mais on avait le droit de marcher, nous les enfants, nous les petites filles, et moi la fille-garçon, c’était encore permis, les adultes étaient déjà fous mais ils savaient se tenir, c’est comme si aujourd’hui les habitants de mon pays avaient perdu toute forme de politesse, de respect et, pire encore, c’est comme si la vie ne comptait plus, comme si tout le monde était sous l’emprise de son désir, de ses pulsions, comme si aucun code social n’existait, comme si les êtres ne parvenaient plus à vivre ensemble et ne pensaient qu’à s’éliminer ou à s’ignorer, comme s’il n’y avait même plus la mémoire d’avant, d’un temps plus serein, plus doux, comme si nous étions dans un état sauvage sans loi sinon celle de la destruction ou de la survie, l’un n’allant pas sans l’autre.


(…) la meute a ceci d’étrange, elle est solidaire dans la force, dans l’acte, et elle se dissipe aussitôt la faute commise en ayant pris le soin, avant de disparaître, de désigner son bouc émissaire. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

lundi 12 octobre 2026

Critique : "L'adolescence du perroquet" de Amélie Nothomb | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "L'adolescence du perroquet" de Amélie Nothomb




J'ai aimé

 

Titre : L'adolescence du perroquet

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782226513045  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« L’amour n’est pas un dû. » (Amélie Nothomb)

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle a obtenu le Grand Prix de l’Académie française pour Stupeur et tremblement et, en 2021, le prix Renaudot pour Premier sang. Elle publie cette année son 35e roman.

 

 

Avis :

Après plusieurs récits intimes, Amélie Nothomb revient à la fiction avec une fable animalière métaphorique, imprégnée de son habituelle et savoureuse bizarrerie. 

À quarante ans, Alban, chroniqueur radio habitué à tromper sa solitude dans la compagnie silencieuse des oeuvres du Louvre, adopte clandestinement Jo, un jeune perroquet gris du Gabon issu d'une espèce protégée et doté d'une intelligence redoutable. Après une période de bonheur fusionnel marquée par l'apprentissage du langage, la cohabitation dérape brutalement lorsque l'oiseau atteint l'adolescence. Devenu tyrannique, Jo multiplie les crises d'agressivité et rejette violemment l'autorité de son maître, transformant la cellule familiale improvisée en arène de confrontation furieuse. 

Sous des airs de comédie absurde s'installe un huis clos psychologique cruel. Tour à tour charmeur, capricieux et destructeur, doté du langage mais réfractaire à toute humanisation, le perroquet reste constamment entre l'animal et l'enfant, ses répliques acérées et ses comportements rebelles évoquant sans détour une crise d'adolescence, ironiquement appelée à durer au vu de la longévité de l’espèce. Écho direct aux confidences de la romancière sur son refus de la maternité, le livre place Alban face à son besoin affectif en lui révélant que « l'amour n'est pas un dû ». Échappant obstinément aux projections humaines, l'oiseau le prive de l'illusion de la réciprocité et lui rappelle qu'élever un autre être revient d'abord à accepter de le perdre.

L’exagération grotesque accentue encore la dureté du propos, quand, en fait d’interlocuteur idéal, le narrateur ne rencontre finalement qu’incommunicabilité. Original et bien pensé, le roman tourne pourtant assez rapidement en rond, sa fin ouverte renforçant le sentiment persistant d’un certain creux, à tout le moins d’une nouvelle étirée manquant de densité. Ce cru mineur dans la production d’Amélie Nothomb reste malgré tout une fable piquante sur ce que l’amour exige de renoncements. (3/5)

 

 

Citations :

L’inspiration fonctionne de cette manière. C’est pour avoir lu La Princesse de Clèves que Radiguet conçut le projet d’écrire Le Bal du comte d’Orgel. Le son de ces deux livres diffère complètement. Être inspiré, ce n’est pas marcher sur les traces de quelqu’un. C’est être catapulté par un levier dont on ne connaissait pas l’existence.

Détruire à coups de bec est le propre de ces animaux. Déterminer à quelle pulsion cela correspondait revenait à enquêter sur les instincts les plus inquiétants de toute espèce, l’humaine n’étant pas la moins honorablement outillée. En gros, l’oiseau était tellement fasciné par le pouvoir de son appendice à bords coupants qu’il ne pouvait résister au désir de s’en servir. Posséder une arme, c’est déjà la dégainer.

Rien ne me met aussi mal à l’aise qu’un homme qui roule des mécaniques ou une femme qui minaude. Comment se retenir de leur dire qu’on a remarqué que l’un était un homme et l’autre une femme ? Je raffole de la plaisanterie du vrai gentleman qui, entrant par erreur dans une salle de bain et y découvrant une femme nue, referme la porte en disant : « Monsieur, je vous prie de m’excuser. »

Rares sont ceux qui se soucient de l’aspect de leur âme ; ils croient que cela sert à aller au paradis. Je ne pense pas que la beauté de l’âme serve à quoi que ce soit. Je suis sûr que la laideur de l’âme fait de la vie un enfer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

jeudi 8 octobre 2026

Critique : "Un marché noir" de Bérénice Pichat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un marché noir" de Bérénice Pichat




J'ai aimé

 

Titre : Un marché noir

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2026 (Les Avrils)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782383110415  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Paris, 1943. La faim règle les journées, la peur dicte les choix, et la frontière entre résistance et compromission se floute dans les arrière-cours. Servane veut vivre son adolescence et ose enfin s’engager dans un réseau secret. Paul, trafiquant désenchanté, navigue entre les camps, persuadé que tout s’achète, même la liberté. Mais bientôt, Vichy resserre l’étau, les dénonciations font rage. Et l’histoire, implacable, ne pardonne ni les illusions ni les faux-semblants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Après l’immense succès de La Petite Bonne (Les Avrils, 2024, Le Livre de Poche, 2026, Prix des libraires 2025), elle nous entraîne dans la zone grise de l’Occupation avec une inventivité romanesque éblouissante. Ni héros ni salauds, ses personnages déchirants questionnent nos dilemmes moraux et notre humanité quand tout vacille.

 

 

Avis :

Après le succès de La Petite Bonne et son exploration des traumatismes des gueules cassées, Bérénice Pichat consacre son nouveau roman aux dilemmes moraux engendrés par le marché noir sous l'Occupation. 

Dans ce Paris de 1943 étouffé par les privations, chacun se débrouille comme il peut avec ses scrupules pour survivre. Servane, dix-sept ans et des idéaux encore neufs, accepte de livrer des colis pour un réseau clandestin. Paul, trafiquant aguerri et cynique, navigue dans les eaux troubles du marché noir sans plus s’embarrasser de moralité. Le danger rôde, qui serre tout le monde de près, résistants comme profiteurs.

Sans chercher à distribuer les rôles entre coupables et innocents, le récit s'attache surtout à montrer comment la faim et la peur en temps de guerre peuvent finir par brouiller les repères habituels, bousculant convictions et principes dès lors qu’il s’agit de parer aux nécessités les plus immédiates. Entre résistance, débrouille et compromission, s’ouvre un espace trouble, empli de choix impossibles et d’arrangements consentis, où, loin d’un affrontement binaire, bien et mal apprennent à mêler leurs eaux. Ainsi des deux personnages, l’une cherchant la lumière, l’autre se nourrissant de l’obscurité, dont les trajectoires en arrivent à converger vers un dénouement commun qui leur échappe.

Rythmée par l’alternance des voix de Servane et Paul, la narration, pourtant assez classique et prévisible dans son déroulement, conserve une efficacité certaine. Le récit retrouve cette alternance de prose et de vers libres propre à l'auteur, tandis que les phrases brèves, les changements réguliers de perspective et la montée constante du péril entretiennent une fluidité et une tension narratives suffisantes pour tenir le lecteur en haleine. L’on reste néanmoins beaucoup plus circonspect quant à plusieurs choix romanesques qui relèguent l'ouvrage bien en-dessous de l’immense réussite de La Petite Bonne, à commencer par l’improbable romance qui, en fait d’illustrer l’ambivalence des personnages, ne fait qu’accentuer leur manque de crédibilité générale. Entre une Servane faisant preuve d’une naïveté d’enfant tout en agissant avec une maturité d’adulte et un Paul dont la tardive rédemption morale paraît un peu trop commode pour faire croire à une vraie dualité, le livre s’englue dans une maladresse qui échoue à caractériser les ambiguïtés et les contradictions humaines. 

La déception est d’autant plus au rendez-vous que Bérénice Pichat restitue avec beaucoup de justesse le climat de pénurie et de méfiance propre à l'Occupation. Dans son souci de la zone plus ou moins grise où chacun s’est alors retrouvé pour sauver sa peau, la romancière en vient à faire glisser son propre livre dans une presque mièvrerie pétrie d’apaisement et de réconciliation, quand le véritable propos était justement de souligner combien cette période fut glauque et perturbante. Dommage, l'on aurait tant aimé ressortir troublé de cette narration. (3/5)

 

 

Citations :

C’est insidieux, la faim. Au début, ça paraît négligeable. Une fringale qui dure, un creux sans fond. Faute d’être jamais satisfait, ce désir latent s’organise et progresse. On prend sur soi, on se serre la ceinture, comme si de rien n’était. Mais ça ne fait que croître : la voix du manque vire, trouble, tourne à la hantise. Face à l’estomac vide depuis trop longtemps, plus rien ne paraît important, plus rien ne tient. À part le prochain repas.


Le marché noir est combattu, très bien – mais les autorités sont bien conscientes qu’une famine absolue provoquerait des émeutes. De ce fait, le marché gris reste toléré : police et occupant ferment les yeux sur les petits trafics vivriers des familles. 

 

 

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dimanche 4 octobre 2026

Critique : "Joseph dans la nuit" de Olivier Grondeau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Joseph dans la nuit" de Olivier Grondeau




J'ai aimé

 

Titre : Joseph dans la nuit

Auteur : Olivier GRONDEAU

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 250

Accès au livre : ISBN 9782378805975  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Olivier Grondeau est un voyageur épris de liberté qui, depuis des années, voyage en autostop, sans téléphone, avec un grand sourire et peu de moyens. Il était en route vers Lahore et avait le projet d’aller fêter la fin d’année sur une plage indienne. Mais un matin, dans une auberge de Chiraz en Iran, Olivier Grondeau est arrêté sans explication par quatre policiers et il est transféré pour des interrogatoires dans les locaux gérés par le Renseignement. Une détention au secret, une garde à vue sans légalité. Il est accusé de collecter des informations pour des pays étrangers, alors qu’explose dans le pays le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». On lui passe un uniforme bleu à rayures et on l’enferme dans une cellule exiguë. Personne n’a été averti de son arrestation, ni l’ambassade de France, ni sa famille. La première expression en persan qu’il y apprend est Fekr nakon “Ne réfléchis pas”. Privations, silence, peur savamment entretenue : voilà ce qui se passe quand la vérité ne compte plus. Pour survivre, ce passionné de littérature mobilise alors tout ce qui peut lui apporter de la lumière, la poésie persane comme les chansons de Britney Spears. Il se projette mentalement des films aimés. Au coeur de l’enfermement, il cultive les gestes de survie : écrire chaque jour un mot de Nerval, convoquer chaque nuit un.e ami.e en rêve. Dans ces conditions, l’imaginaire est aussi une forme de transgression.

Ce livre dépasse le simple témoignage. Par la précision de sa langue, par la musique qui habite les souvenirs d’Olivier autant que sa plume, par sa manière de transformer le dérisoire en symbole d’espoir, par les portraits émouvants de ses codétenus, Olivier Grondeau nous offre une oeuvre littéraire à part entière, parmi les meilleurs récits d’enfermement. À travers une expérience si singulière, il touche des thèmes universels : la liberté, la peur, la survie, l’identité, la force de l’art. Et nous offre une plongée exceptionnelle au coeur des prisons iraniennes. Un texte comme un appel à croire, même dans l’ombre, que quelque chose en nous refusera toujours de céder.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Passionné de poésie et d’ailleurs, Olivier Grondeau est parti huit ans sur les routes, après des études littéraires et des emplois en librairie. Curieux, attentif, il a longtemps mené une vie discrète, guidée par le goût des rencontres et de la littérature. À l’automne 2022, il se trouve à Chiraz, en Iran, au moment des manifestations du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Kidnappé par les services des renseignements iraniens, il va passer deux ans et demi en prison, notamment dans la terrible prison d’Evin. Il finit par sortir de l’anonymat après plus de deux ans de détention, devenant malgré lui l’un des visages de la « diplomatie des otages », ces Occidentaux retenus en prison par l’État iranien pour faire pression sur leur pays d’origine. Libéré en février 2025, il a achevé ses études d’anthropologie à Montpellier. Joseph dans la nuit est son premier livre.

 

 

Avis :

Comment survit-on à deux ans et demi de geôle au secret ? En lice pour le Goncourt 2026, Joseph dans la nuit raconte le calvaire d'Olivier Grondeau, ce voyageur français arrêté en Iran en 2022 et accusé à tort d’espionnage. Évoquant par son titre la figure biblique du juste jeté au fond du puits, le récit revient sur ses soixante-douze premiers jours d’emprisonnement. Une plongée dans le quotidien d'un otage, avec l'évasion mentale comme seul rempart contre la folie.

Rien ne prédestinait pourtant ce trentenaire à devenir une monnaie d'échange géopolitique. Ancien libraire passionné d'anthropologie, Olivier Grondeau parcourait le monde à pied et en stop, voyageant léger et sans téléphone portable, lorsqu’il s’est retrouvé pris, en pleine révolution iranienne, dans la répression du régime de Téhéran. Arrêté dans une auberge de jeunesse de Chiraz, il est immédiatement incarcéré et bientôt transféré dans la redoutable prison d'Evin. Privé de repère, sans le moindre contact avec l’extérieur, il refuse de plier et, de projections cinématographiques imaginaires en convocation de chansons pop ou de poèmes qui lui sont chers, s'accroche à des rituels mentaux pour ne pas s’effondrer.

Le choix de s’en tenir à ces soixante-douze premières journées a le grand mérite de resserrer la narration sur la violente sidération de la mise au secret. Dans la promiscuité de quelques mètres carrés partagés avec d’autres détenus, le monde parfaitement inaccessible même si juste de l’autre côté du mur, se joue une confrontation brutale avec le vide et la dépossession de soi, un combat psychologique qui fait partie des armes du régime. Face à l’abîme, l’auteur confronté au sordide et à l’arbitraire a le réflexe de chercher obstinément la lumière. Outre l’émouvante fraternité entre prisonniers, c’est dans son amour pour la poésie, la musique et le cinéma que le jeune homme trouve la force de survivre, conjurant peur et désespoir par l’unique chose qu’on ne pourra lui arracher : le souvenir de la beauté.

Impossible, en lisant ces pages célébrant la liberté absolue de l’esprit, de ne pas songer à Ahmet Altan et à son impressionnant Je ne reverrai plus le monde. A la différence de la résistance purement cérébrale de l’intellectuel turc, sacralisée par sa mission d’écrivain et de philosophe, le combat plus instinctif du routard français se déroule à hauteur d’homme, avec pour seul viatique l’inventaire hétéroclite et vivant de sa mémoire. Flâneries géographiques ressassées, vers de Nerval ou refrains de Britney Spears se côtoient sans hiérarchie dans un même élan vital, l’auteur faisant feu de tout bois, trivial comme sublime, pour conserver son équilibre psychique. 

Le lecteur s’identifiant sans peine à cet homme démuni qui lutte contre le vide avec des bribes de sa propre vie, le livre y gagne en proximité touchante. Chronique intime et témoignage bouleversant, son terrain est l’émotion brute, au quotidien, d’une bataille psychologique. Avec pour seule tentative d’élévation ses allusions au mythe de Joseph jeté dans le puits - symbole de trahison, de descente aux enfers puis de résurrection -, difficile de ne pas y voir une limite face à la dimension métaphysique et à l’envergure intemporelle d’auteurs de la trempe d’Ahmet Altan. De quoi, peut-être, tempérer les espoirs de consécration qui entourent aujourd'hui le livre. (3,5/5)

 

 

Citation :

Quand j’en avais terminé, ils me faisaient part de leurs certitudes. Selon eux, je n’étais pas un touriste. Les touristes, ça vient une fois, ça descend dans un bel hôtel d’Ispahan, ça booke une excursion à Persépolis, ça prend des photos et ça quitte le pays. Mais j’étais allé dans des régions où d’autres n’allaient pas. Je n’avais pas pris de photos. Je n’avais même pas de téléphone. Ils insistaient sur ce point : 
– Les touristes, certains ont jusqu’à huit téléphones. 
Surtout, j’étais revenu. 
– Pourquoi es-tu revenu ? Les touristes ne reviennent pas. 
Que l’Iran m’ait manqué, voilà ce qu’ils trouvaient suspect. C’est comme s’ils pensaient : l’Iran, on y vient pour la culture, on y revient contre le régime.

 

 

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mardi 22 septembre 2026

Critique : "Faire la peau" de Louise Chennevière | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre  "Faire la peau" de Louise Chennevière




J'ai aimé

 

Titre : Faire la peau

Auteur : Louise CHENNEVIERE

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818063583  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, est peut-être le plus intime mais aussi le plus abouti. C’est le récit d’une enfance sous l’emprise maternelle, du désir sauvage de s’émanciper. La narratrice, âgée de 30 ans, décide de rompre avec la lignée de femmes qui l’a engendrée, condamnées depuis toujours à la reproduction de la violence. Commence le récit d’une relation mère-fille, déconstruisant les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Elle parle et lutte : contre les fantasmes, les interdits, les lois, pour écrire le récit, sacrilège, tabou, du meurtre symbolique : tuer sa mère. Et contre elle-même aussi, la petite fille qu’elle est encore et qui voudrait préserver l’image idéale d’une mère qui n’a jamais été. Le livre lui permet d’aller au bout de ce geste, non seulement pour lui permettre d’advenir enfin comme subjectivité libre et puissante, mais aussi pour pouvoir aimer. C’est un récit de deuil et de désir, troué de multiples souvenirs et hanté par des questions qui ne trouveront jamais de réponses. C’est aussi, par la littérature, une déclaration de liberté – celle que l’on peut conquérir en osant enfin regarder les choses telles qu’elles sont, dépouillées des mythes et des histoires.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après la parution de Pour Britney en 2024.

 

 

Avis :

Déterminée à en finir avec le carcan de souffrance qui pèse sur les femmes de sa famille depuis des générations, transmettant de mère en fille une violence intime qu’elle avait jusqu’ici tenté d’exorciser par la fiction, la romancière, chanteuse et musicienne Louise Chennevière entreprend cette fois d’affronter l’emprise maternelle, les humiliations et la brutalité dans un récit autobiographique qui, à la fois mise au clair et acte de rupture, s’érige en ultime recours pour sa propre sauvegarde.

Adressé directement à la mère dans ce qui ressemble à une tentative d’exorcisation, le récit de cette trentenaire poussée à bout reprend les scènes partagées depuis l’enfance pour les examiner sans détour : revirements affectifs incessants, colères soudaines, violences verbales, brimades, rabaissement et reproches perpétuels caractérisent la relation d’emprise que, dans un climat d’incertitude et de menace où plane même l’ombre d’une velléité meurtrière, cette femme n’a jamais cessé d’infliger à sa fille. Rendue à la conclusion, faute de jamais parvenir au moindre dialogue, que seule la rupture radicale à laquelle elle s’exhorte depuis longtemps lui permettrait peut‑être, enfin, de sortir du mal‑être qui la ronge et l’empêche de vivre, la jeune femme s’efforce de la mettre en mots pour en trouver le courage, puisant dans les scènes du passé et du présent dans l’espoir, malgré tout persistant, d’y déceler quelques éléments d’explication.

Radicalité est le maître‑mot de cet ouvrage autobiographique, bâti sur le constat d’un lien rendu impossible par la violence, le désamour et la domination. Parvenue bien au‑delà de tout espoir d’apaisement ou de réconciliation, Louise en vient à ne plus voir dans la proximité affective avec sa mère qu’un danger dont la seule échappatoire serait une rupture totale et définitive. Ainsi acculée à une issue dont elle sait qu’elle ne ferait qu’approfondir le vide et l’absence d’amour, elle perçoit avec désespoir la part fantasmatique de cette coupure, tout en s’y accrochant malgré tout. Alors lui vient, avec des mots durs, une lecture implacable des mécanismes sociétaux qui transmettent depuis des lustres une représentation idéalisée de l’amour maternel et coincent les filles, censées se sentir redevables, sous le fardeau de la honte et de la culpabilité. Endossant une contestation plus globale des modèles transmis de génération en génération, le livre prend la dimension féministe et politique d’un geste de résistance qui se veut libérateur. 

Dans sa contestation, Louise Chennevière s'épand en interminables phrases sinueuses, à la ponctuation parfois déconcertante, qui, semblant suivre le chemin difficile de la pensée au travers du tumulte affectif qui menace de l'engloutir, finissent aussi par produire un effet de saturation. L'accumulation des griefs et les reprises thématiques renforcent encore l'impression d'incantation presque logorrhéique. C'est donc partagé entre admiration et une certaine fatigue que l'on achève cette lecture d'une grande puissance, portée par une plume maîtrisée, malgré tout un peu trop diluée dans sa douleur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien à cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas.


Entendre la solitude d’une petite fille livrée tout entière à la folie de sa mère. Car l’une des choses les plus difficiles je crois, c’est que tout cela se soit toujours déroulé sans témoins. Que personne d’autre n’ait vécu cette folie, qu’il n’y ait que moi pour en témoigner, auprès de moi-même. C’est un ami qui m’avait fait remarquer, les mères, l’omniprésence des mères dans le corps du texte, le premier que j’allais publier. Toi, tu étais venue me voir en riant et tu m’avais dit tu leur diras bien que c’est pas moi, hein, dans le livre ? Mais qui d’autre, qui d’autre que toi alors, toi qui étais tout ce qu’il m’avait été donné de connaître, comme mère ?
Et rien de tout cela encore, je ne le comprenais. Je faisais de la fiction. Les interdits étaient trop lourds et la loi trop puissante. Aujourd’hui je ne veux plus. Je ne peux plus. Je ne crois pas qu’on puisse lutter contre la fiction par la fiction, je ne crois plus en la fiction. C’est trop facile, trop facile de ne pas se mouiller, de prétendre livrer des vérités qu’il faudrait savoir déchiffrer entre les lignes. On peut se défiler toute sa vie comme ça à ne pas affronter le réel. Il y en a, il y en a beaucoup qui le font. Il y a Alice Munro qui reçoit le Nobel et que l’on célèbre pour son attention au silence et à ceux réduits au silence, cette attention qu’elle exerce tandis que sous son toit, sa fille de neuf ans, neuf ans, se fait abuser par l’homme qu’elle aime, et que toute sa vie elle défendra. 
(…)
Et moi je me demande quel est le sens d’une grande œuvre qui n’aurait pas permis de protéger une petite fille de neuf ans, neuf ans, je me demande comment cette grande œuvre a pu s’écrire sous le même toit que celui sous lequel un homme était protégé, je me demande ce que vaut l’œuvre de cette femme qui a protégé cet homme, voilà. Je dis qu’aucune finesse d’analyse psychologique, aucune soi-disant connaissance du cœur humain, aucun talent de description ou je ne sais quel autre prétendu art ne tient face à la détresse d’une enfant de neuf ans que ne protège pas sa mère. Et que m’importe, vraiment, qu’elle soit une grande romancière ? Je dis que le roman ne tient pas face à la vie, et que toute œuvre qui ne s’attellerait pas au démantèlement des fictions par lesquelles tient encore cet ordre en vertu duquel il est possible qu’une petite fille de neuf ans soit abusée dans sa propre maison par l’homme que sa mère aime et défend, ne vaut rien.


Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. Et qu’être la fille de sa mère c’est savoir que ce n’est pas, avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas, non, que c’est beaucoup plus tordu que ça. Je dis, la première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère. Si une fille pouvait être le fils de sa mère, alors il en serait tout autrement bien sûr. Je ne dis pas que toute mère est merveilleuse pour son fils, mais quand même, quand même un peu plus. Je veux dire que je l’ai toujours vue cette différence autour de moi, comment les mères traitent les fils des fratries, et je les ai vues ces mères qui ont bordé les lits de leurs fils mes amants alors qu’ils avaient bientôt vingt ans, j’ai fait ta chambre mon chéri, et comme cela me semblait étrange quand je passais du temps dans cette famille-là, auprès de cette femme qui me demandait chaque soir comment s’était passée ma journée, qui savait quand j’étais en vacances et connaissait même les noms de mes professeurs, chaque soir il y avait ces longs et joyeux dîners et je voulais rester lovée pour toujours au creux de cette famille. Mais j’ai quitté le fils à l’âge de dix-huit ans, ce sont des choses qui arrivent surtout quand le fils ne sait pas s’occuper d’autre chose que de lui-même, et la mère quand je la croisai quelques jours plus tard dans la rue ne m’adressa pas un bonjour, et ça me déchira le cœur. J’ai compris alors que cette mère-là ne tenait qu’au fils. Moi, j’ai été la fille d’une mère, et je dois partir de là.
 
 
Je dis qu’il y a bien une raison si des femmes se retrouvent à la fin de leur vie dépendantes de femmes qui ne veulent pas s’occuper d’elles et qui hurlent en dedans quand elles leur préparent à manger, qui hurlent en dedans et qui sourient, oui maman, bien sûr maman, qu’il y a bien une raison s’il se trouve des femmes dont personne ne veut s’occuper, vous imaginez, avec tout ce qu’elles ont fait pour leurs enfants, n’est-ce pas.


Maintenant je sais. Je sais qu’il y a des filles qui n’en finissent jamais avec leur mère, d’attendre. Je sais que c’est long une vie à attendre l’amour d’une mère qui ne viendra pas, la mort. À ne pas pouvoir se dire, que c’est ça, que l’on attend, à mettre à la place de ça, tout un tas de choses qui ne combleront jamais. Non, longtemps je n’ai pas vu l’ampleur de la blessure que tu avais creusée en moi. J’en parlais beaucoup pourtant, de toi et moi, mais j’en parlais mal. J’essayais de faire comprendre ce que ça avait été, pourquoi je ne voulais plus te voir, à ce garçon chez lequel je m’étais réfugiée, de toi. Mais je crois que cette violence, que je sentais en moi, cette violence qui nous a traversées, moi-même, je n’y croyais pas, alors je ne pouvais lui en restituer que la surface et je sentais bien ce qu’il pensait, chaque fois que je lui en parlais, que c’était rien, qu’il y avait des choses plus graves, et c’est vrai qu’il travaillait sur l’apocalypse, et l’anéantissement des Juifs d’Europe, et la bombe atomique, alors ça ne faisait pas le poids, et j’étais d’accord avec lui, au fond, j’étais d’accord pour dire que la folie de ma mère ne pesait rien face à celle du monde, comme si elles n’étaient pas intimement liées, comme si elles ne s’engendraient pas l’une l’autre dans un cercle infini, et bien sûr c’est difficile à dire, ces histoires de poule et d’œuf, mais peut-être qu’on pourrait quand même essayer pour voir, prendre les choses dans l’autre sens, prendre les choses là où elles commencent toutes, dans cette enfance qui en dépit de tout ce qui a été écrit demeure le véritable dark continent, et dont les mères détiennent peut-être quelques clés. Et un jour alors que nous nous disputions pour je ne sais quelle raison, il s’était emporté et avait lâché le fond de sa pensée, il avait dit et puis ça va tes histoires de gamine qu’a pas réglé ses problèmes avec sa mère.