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jeudi 5 juin 2025

[Tharreau, Estelle] L'enfant de sel

 






J'ai aimé

 

Titre : L'enfant de sel 

Auteur : Estelle THARREAU

Parution :  2025 (Taurnada)

Pages : 287

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Adrien Destive disparaît après avoir rencontré Apolline, une adolescente tourmentée, fille d’un restaurateur en faillite. Rapidement, le cadavre d’un autre garçon est découvert tandis que des phénomènes inexpliqués obligent la journaliste, Marion Stravi, à renouer avec des techniques d’investigation paranormales qui pourraient être la clé pour sauver Adrien.
Racisme, omerta, assassinats et vaudou. Entre doutes et certitudes, Marion se lance dans une course effrénée, plongeant au cœur du mal qui couve dans la ville de Salins.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Estelle Tharreau est l’auteure d’une dizaine de romans, dont La Peine du bourreau (Prix du Roman Noir des Bibliothèques & des Médiathèques de Grand Cognac, et Prix Spécial Dora-Suarez, catégorie « Frissons », en 2021), Il était une fois la guerre (Prix Dora-Suarez, catégorie « Passion », en 2023), et Le Dernier festin des vaincus (Prix Chien Jaune, catégorie « Adulte », en 2024).

 

 

Avis :

A Salins, la réhabilitation des thermes entreprise par un certain Julien Destive sonne l’expulsion de Marc Carrière après des années de vains efforts à faire tourner un restaurant au bord de la faillite. Aussi, lorsque le fils Destive disparaît au lendemain de sa rencontre avec la fille Carrière, le mobile pourrait sembler tout trouvé si d’étranges phénomènes ne venaient intriguer la journaliste d’investigation dépêchée sur place et la mettre sur la piste d’une vieille histoire empreinte de magie vaudoue que les deux adolescents pourraient avoir déterrée pour leur plus grand péril. Malgré ses réticences face à l’irrationnel, la jeune femme amenée à s’intéresser à la religion vaudoue va en même temps découvrir que le racisme hérité de l’époque esclavagiste perpétue des ravages particulièrement violents dans cette petite ville aux apparences si tranquilles.

Addictifs et plaisants à lire, les romans noirs d’Estelle Tharreau se renouvellent dans un registre chaque fois différent pour, sous couvert d’une intrigue déstabilisante se prêtant à la restitution d’une atmosphère méphitique, mettre le doigt sur un problème de société. Le racisme et ses dérives violentes sont ici l’occasion de s’intéresser au vaudou qui, bien loin des seules pratiques occultes auxquelles on l’assimile souvent, s’avère une religion parmi d’autres, d’ordre cosmique et issue des cultes animistes africains. Et comme dans toutes les religions, la foi s’étage « de la croyance bienveillante au fanatisme meurtrier », l’on tient dans cette histoire le motif d’une confrontation féroce entre deux folies extrémistes, celle du ségrégationnisme blanc le plus dur et celle d’une riposte noire n’ayant trouvé que sa croyance en l’occulte pour exprimer sa détresse et sa colère.

Ambiance plombée, péripéties inquiétantes et suspense bien mené d’un côté, sujet intéressant que l’on aurait toutefois aimé un peu plus approfondi de l’autre : tous les ingrédients d’une veine caractéristique qui sait chaque fois se réinventer pour surprendre sont réunis pour un nouveau thriller à l’atmosphère particulière, aux couleurs du paranormal, que l’on parcourra avec plaisir, que l’on y croit ou non. Quelle que soit la religion, tout est question de foi, pour le meilleur ou pour le pire. (3,5/5)

 

 

Citations :

On est loin de ce que j’imaginais sur le vaudou. Il faut dire que je n’aie jamais eu l’occasion de bosser sur le sujet. Je pense que j’en connais autant que la plupart des gens. C’est-à-dire, rien. En fait, cette religion est issue de la spiritualité de nombreuses ethnies brassées par la traite négrière et l’esclavage, mais il en est resté une certaine unité inspirée de la vision africaine du monde et de la place que l’Homme y occupe. Dans le vaudou, l’Homme a une place centrale dans l’univers, mais le groupe prime sur l’individu. Ce n’est pas tout ; les forces immatérielles sont omniprésentes dans l’espace et l’Homme peut leur donner rendez-vous en un point matériel. Après avoir tout lu, j’en suis arrivée à la même conclusion que tes parents : à l’heure actuelle, les adeptes eux-mêmes n’ont conservé que le rituel, mais ne savent plus lui donner son sens profond.
– C’est-à-dire ?     
– Le vaudou a été un moyen de traduire les violences et la détresse pendant les années de traite et de ségrégation. Il a fini par constituer une forme de menace pour la vision blanche et dominante de cette époque. De fil en aiguille, entre réalités sociales et fantasmes, la spiritualité vaudoue a été caricaturée, dénigrée jusqu’à être assimilée à de la magie noire, à de la sorcellerie de sauvages dans l’imaginaire collectif. Mais, il y a une vraie compréhension du matériel et de l’immatériel. Une interprétation qui n’est pas plus idiote que ce que l’on peut trouver dans les autres religions. Le reste relève simplement de la foi. Tu y crois ou tu n’y crois pas.     
– Mais le vaudou peut mener à quels actes ?     
– À tous ceux que tu pourrais rencontrer dans n’importe quelle autre religion. Encore une fois, tout dépend de ta foi et de ton degré de dévotion. Ça part de la croyance bienveillante jusqu’au fanatisme meurtrier. »


Les esclaves ont reçu la liberté, mais sans compensation financière ou terre à cultiver. L’État a indemnisé les propriétaires esclavagistes qui ont pu réemployer leurs anciens esclaves dans des conditions quasi similaires puisque ces derniers n’avaient rien pour survivre.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

lundi 20 septembre 2021

[Redondo, Dolores] La face nord du coeur

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La face nord du coeur
            (La cara norte del corazón)

Auteur : Dolores REDONDO

Traductrice : Anne PLANTAGENET

Parution : en espagnol en 2019,    
                   en français (Gallimard) en 2021

Pages : 688

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Amaia Salazar, détachée de la Police forale de Navarre, suit une formation de profileuse au siège du FBI dans le cadre d’un échange avec Europol. L’intuition singulière et la perspicacité dont elle fait preuve conduisent l’agent Dupree à l’intégrer à son équipe, lancée sur les traces d’un tueur en série recherché pour plusieurs meurtres de familles entières. Alors que l’ouragan Katrina dévaste le sud des États-Unis, l’étau se resserre autour de celui qu’ils ont surnommé le Compositeur. La Nouvelle-Orléans, dévastée et engloutie par les eaux, est un cadre idéal pour ce tueur insaisissable qui frappe toujours à la faveur de grandes catastrophes naturelles.
L’association du réalisme cru de scènes apocalyptiques en Louisiane, de rituels vaudous des bayous et de souvenirs terrifiants de l’enfance basque d’Amaia constitue un mélange ensorcelant et d’une rare puissance romanesque.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Dolores Redondo est une romancière espagnole, auteur de romans historiques et policiers. En 2009, elle publie un premier roman historique Los privilegios del ángel. En 2013 et 2014, suit la trilogie policière La vallée du Baztan, dont chaque tome a été adapté au cinéma. Elle a reçu les prix Planeta 2016 et Bancarella 2018 pour Tout cela je te le donnerai.

 

 

Avis :

Remarquée pour ses talents de profileuse lors d’un séminaire international du FBI aux Etats-Unis, la sous-inspectrice espagnole Amaia Salazar accepte de prêter main forte à l’agent Dupree, dont l’équipe est sur les traces d’un tueur en série. L’homme profite de catastrophes naturelles pour s’en prendre, ni vu ni connu, à des familles entières. Or, une alerte ouragan vient d’être lancée : Katrina approche de la Nouvelle-Orléans…

Encore une histoire de psychopathe et d’enquêteurs de choc, me direz-vous. Oui, mais pas n’importe laquelle. Dolores Redondo nous embarque dans une atmosphère toute particulière, aux ingrédients subtilement distillés, qui a toutes les chances de vous envoûter. Et, dans le domaine des sortilèges, Amaia Salazar a une longueur d’avance sur tout le monde. Confrontée dès le plus jeune âge à l’expérience traumatisante du Mal au travers d’une mère mortellement venimeuse, la jeune femme connaît par coeur les signaux du danger et réagit avec une intuition et un sens de la psychologie confondants. Autour des personnages s’épaississent peu à peu le trouble et la curiosité du lecteur, insensiblement amené à la frontière du surnaturel, alors que, sur le fond apocalyptique du terrifiant désastre qui a frappé la Nouvelle-Orléans, viennent se superposer de dérangeantes pratiques vaudoues faisant écho aux terrifiants souvenirs d’enfance d’Amaia. On en oublierait presque notre imperturbable et opportuniste psychopathe, s’il ne continuait à frapper en profitant plus que jamais de la diversion…

Le mélange entre passé et présent, réalité concrète et irrationnel troublant, le tout dans un moment de tourmente historique et tragique restitué avec vérité, font de ce roman un édifice original, aussi complexe que puissant, dont la lecture reste paradoxalement fluide et aisée. L’un de ses temps forts reste indubitablement l’évocation de la Nouvelle-Orléans sous les eaux. Sa population la plus pauvre, celle des quartiers noirs, ne fut majoritairement pas évacuée. Rassemblée en dernier recours dans le grand stade du Superdome dont le toit fut partiellement arraché, elle demeura plusieurs jours coupée du monde et démunie de tout. Le retard et la désorganisation des secours auraient-ils été les mêmes s’il s’était agi des habitants blancs des beaux quartiers ?

Point n’est besoin d’avoir lu les précédentes enquêtes d’Amaia Salazar pour suivre et apprécier celle-ci. Sans doute la jeune femme est-elle un brin trop douée pour demeurer absolument crédible. On lui pardonne aisément, tant on prend plaisir à la suivre dans cet ensorcelant thriller noir, dont le machiavélisme flirte avec le démonisme. (4/5)

 

Citations :

Quand on survit, on apprend à vivre.

Ils commandèrent des huîtres Bienville et des fettucine aux écrevisses qu'Amaia trouva délicieuses, même si les deux policiers de La Nouvelle-Orléans n'arrêtaient pas de dire que ce n'était pas la saison.      
— Vous devriez venir au printemps, ajouta Bill en s'adressant à Amaia. Quasiment à la porte de chaque maison il y a une marmite de crawfish boil*. On cuit les écrevisses avec du maïs et des pommes de terre, puis on les renverse sur une table couverte de papier journal et on les mange avec les doigts en les trempant dans du beurre fondu et de la sauce piquante.

Toutes les quinze minutes depuis six heures, les autorités avaient employé les grands moyens pour diffuser l'alerte : Katrina causerait des dégâts dévastateurs sur toute la côte du golfe, et les prévisions pour La Nouvelle-Orléans n'étaient pas très optimistes. La ville était située deux mètres sous le niveau de la mer, avec le lac Pontchartrain au nord et l'abondant Mississippi qui la traversait tel un serpent, et la menace d'un raz-de-marée cyclonique commençait à apparaître soudain comme une réalité inévitable. Le Centre national des ouragans annonçait un niveau cinq : des vents de trois cent cinquante kilomètres à l'heure et des rafales de plus de quatre cents kilomètres à l'heure. La Nouvelle-Orléans n'avait jamais connu un ouragan de force cinq.

Les désirs, les peurs et les ambitions des hommes sont les mêmes dans le monde entier. L'histoire de l'humanité est l'histoire de ses peurs. Mais les mythes pour les définir, les nommer et tenter de les contrôler sont différents.

Elle regarda le ciel. La brume était montée à mi-hauteur. La visibilité au ras du sol était totale, mais une couche dense de nuages bas et effilochés flottait partout. Comment appelaient-ils ce ciel ? L'odeur des fleurs se répandait, sucrée, entêtante, s'élevant comme une guirlande parfumée autour d'elle. Il lui sembla que la charge d'ozone de la tempête la rendait encore plus enivrante. Plus ils avançaient, plus le terrain descendait. La brume empêchait de voir, et le soleil se reflétait à sa surface avec un étrange éclat qui faisait mal aux yeux. Un nouveau coup de tonnerre fendit l'air et résonna pendant une, deux, trois secondes. (...)     
Comment l'appelaient-elles déjà, sa tante et elle ? « De la crème de brume », pensa Amaia, et elle le dit à voix haute en même temps :
— De la crème de brume.

Des terroristes détruisent le World Trade Center et le pays bascule dans le malheur, mais quand une ville entière à forte population noire disparaît sous l'eau, qu'est-ce que ça peut faire ? Aurait-on trouvé normal que quatre jours après la destruction des tours jumelles l'aide ne soit toujours pas arrivée ? 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 


mercredi 6 mars 2019

[Hermary-Vieille, Catherine] L'épiphanie des Dieux






J'ai aimé

Titre : L'épiphanie des Dieux

Auteur : Catherine HERMARY-VIEILLE

Editeur : Gallimard

Parution : 1983

Pages : 192








Présentation de l'éditeur :   

L'épiphanie des dieux est l'apparition sous des traits humains des dieux du panthéon vaudou. Dans une Haïti moite, sensuelle, indolente et violente, ces dieux sont symbolisés par trois personnages : Babé, la jeune femme française secrète, passive, généreuse, lâche et obstinée, à l'image d'Erzulie Freda, la déesse de l'amour ; Barthélemy Avril, son amant, ministre de l'Intérieur, représentant Damballah le dieu-serpent, qui joue politiquement une partie double l'amenant à sacrifier un homme qu'il a manipulé ; et David Manville, Agué le dieu aux yeux clairs venu de la mer, Américain arrivé en Haïti pour enquêter sur l'assassinat d'un de ses compatriotes. Ces trois personnages sont liés les uns aux autres, comme le sont les dieux, dans une tornade de sang et d'obscurité qui va trouver son aboutissement au cours d'une oppressante cérémonie vaudou, mise à mort et résurrection. Ce roman, qui entraîne le lecteur dans un pays fascinant, va le conduire dans les pas de ses héros vers le mystère de l'épiphanie des dieux.

 

 

Avis :

En Haïti, l’enquête après l’assassinat d’un Américain risque de compromettre l’ambitieux et pas très net ministre de l’intérieur, d’autant plus embarrassé que débarque un enquêteur dépêché par les Etats-Unis. Pour se maintenir au pouvoir, l’homme politique ne va pas hésiter à trahir et à jouer double jeu. Tout comme il va rompre avec sa maîtresse blanche, la Française Babé, avec qui il entretenait une liaison flatteuse, mais soudain bien moins séduisante qu’une possible relation avec une jeune femme proche du Président d’Haïti.

Dans une atmosphère moite et trouble, Catherine Hermary-Vieille nous fait découvrir une île d’ombre et de lumière, où se côtoient nonchalance et violence. Sous les bougainvillées et les flamboyants, au bord des eaux turquoise, la gaieté et l’insouciance versent vite dans le sang et la noirceur : sanguinolents combats de coqs, oppressants rites vaudou et sombres assassinats pour le pouvoir, émaillent une histoire par ailleurs assez lente, celle de la déliquescence de la relation amoureuse entre Babé et le ministre Barthélemy Avril. Le jeu de pouvoir et de séduction qui, tels les dieux du panthéon vaudou, lie les puissants de cette histoire, n’apportera que mort et séparation à leur entourage, sacrifié sans vergogne.

L’histoire en elle-même ne m’a pas vraiment séduite, voire parfois presque ennuyée. Le texte est toutefois remarquablement bien écrit : l’atmosphère est palpable, la végétation et la lumière haïtiennes transpercent les pages, les personnages prennent vie avec finesse et subtilité. De grandes qualité donc, mais au service d’un récit qui ne m’a pas complètement captivée. (3/5)