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mardi 23 juin 2026

Critique : "L'âge fragile" de Donatella Di Petrantonio | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'âge fragile" de Donatella di Petrantonio




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L’âge fragile (L'età fragile)

Auteur : Donatella DI PETRANTONIO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782226492685  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucia n’a jamais quitté son village des Abruzzes. Pourtant, trente ans plus tôt, elle y a été témoin d’un crime terrible. Aujourd’hui, sa fille Amanda, partie étudier à Milan, est de retour auprès d’elle. Mais la jeune femme ne quitte pas sa chambre et s’enferme dans un silence inquiétant. Impuissante face à la détresse d’Amanda, Lucia est soudain confrontée à ses souvenirs douloureux : le drame qu’elle a tout fait pour oublier resurgit… 
Entre passé et présent, le roman de Donatella Di Pietrantonio explore la fragilité des relations familiales et le lien puissant avec cette terre des Abruzzes où se mêlent la beauté et la sauvagerie de la nature.

Ce roman exceptionnel est devenu un phénomène en Italie (plus de 400 000 exemplaires vendus) en recevant à la fois le prix Strega et le prix Strega Giovani, équivalents respectifs du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire des Abruzzes, Donatella Di Pietrantonio est l’une des plus grandes romancières italiennes contemporaines. L’Âge fragile a été récompensé par le prix Strega et le prix Strega Giovani (équivalents italiens du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens). Ses précédents romans ont été couronnés de succès : La Revenue (Seuil, 2018, republié sous le titre Celle qui est revenue, Le Livre de poche, 2022), traduit dans plus de 30 pays, a obtenu le prestigieux prix Campiello. Bella mia, en lice pour le Strega en 2014, a reçu les prix Brancati et Vittoriano Esposito Città di Celano, et Mia madre è un fiume, le prix Tropea. Borgo Sud (Albin Michel, 2023) a été finaliste du prix Strega en 2021.

 

 

Avis :

Doublement récompensé par les prix Strega et Strega des lycéens, équivalents du Goncourt en Italie, le cinquième roman de Donatella Di Pietrantonio s’inspire d’un féminicide survenu dans les Abruzzes, qui bouleversa l’Italie des années 1990. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur : les relations parents-enfants, l’attachement profond à sa terre natale et les violences faites aux femmes, le livre étant d’ailleurs dédié « à toutes les survivantes ».

Kiné fraîchement séparée de son mari, la narratrice Lucia réside dans son village d'origine, à proximité d’un père à qui l’âge n’a rien ôté de son autorité. Le vieil homme souhaite lui léguer une terre abandonnée depuis trente ans, marquée par un fait divers tragique que tous cherchent à oublier. Peu désireuse d’hériter de ce fardeau, Lucia regrette de ne jamais avoir quitté les lieux. Mais l’épidémie de Covid ramène Amanda, sa fille de vingt ans, étudiante à Milan. Méconnaissable et mutique, la jeune femme semble avoir perdu le goût de vivre et rejette toute tentative de dialogue. 

Alors que l’histoire de l’héritage fait resurgir le passé et, avec lui, les traces d’une culpabilité jamais apaisée, Lucia se retrouve confrontée au souvenir de son amie d’autrefois, seule rescapée d’un trio de campeuses agressées en montagne par un berger. Les non-dits enfouis depuis trois décennies remontent peu à peu à la surface, jusqu’à entrer en résonance avec le silence plein de colère d’Amanda. Car, à trente ans d’intervalle, dans la beauté sauvage de l’alpage comme dans la foule de la ville, le même drame s’est reproduit, et Lucia, pourtant appelée au secours par sa fille en pleurs, n’a pas su mieux réagir. Honte et culpabilité : les mêmes mécanismes continuent d’entretenir la passivité face à la violence faite aux femmes. A moins que, cette fois, la jeune génération représentée par Amanda ne trouve la force de rompre l’engrenage.

Tendu par le rythme de ses phrases sèches et courtes, la sobriété de ton ne rendant faits et personnages que plus frappants et crédibles, le récit maintient le suspense malgré la connaissance préalable des deux drames. Dans ce décor de montagne splendide mais oppressant, les silences nourrissent une souffrance sourde. Le roman met en lumière les mécanismes du traumatisme et les complicités tacites qui perpétuent la violence, tout en décrivant avec une grande délicatesse « l’âge fragile » de l’adolescence, seuil vers l’avenir mais aussi moment de bascule où un mot ou un geste peut décider du cours d’une vie.

Ce roman tout en finesse, habilement construit pour dire la permanence des réflexes patriarcaux, la perversion du silence et la rémanence des blessures tues, dessine aussi un magnifique portrait de femme, pétrie de doutes mais peu à peu amenée à comprendre que, peu importe le temps ou la distance, on n’échappe jamais à la part de soi restée ancrée aux lieux de l’enfance. (4/5)

 

 

Citations :

Aujourd’hui, j’ai reçu son héritage, un fardeau anticipé. Un bout de montagne m’appartient. Je me répète cela en silence, en face de lui qui recrache sa fumée. J’ai fini par tomber dans le piège. Son ombre s’étire, fond sur moi, chaude et tyrannique. Elle sera encore là, plus tard.


 « La nature est belle pour les riches, pas si on doit y travailler comme un esclave. »
Je n’y avais jamais pensé, cette phrase m’a marquée. Au fil des ans, j’ai compris qu’elle ne valait pas seulement pour le jeune berger asservi. Ciarango, Osvaldo, mon père : aucun d’eux n’avait choisi de vivre dans la vallée. Ils étaient restés au seul endroit possible, celui où ils étaient nés. Ils n’avaient rien vu ni rien imaginé d’autre. Ils étaient esclaves de la nécessité. Qui pesait aussi sur ma mère et moi.


 

jeudi 19 mars 2026

Critique de "American Spirits" de Russell Banks | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "American Spirits" de Russell Banks



Coup de coeur 💓

 

Titre : American Spirits

Auteur : Russell BANKS

Traduction : Pierre FURLAN

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782330215477  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Des électeurs de Trump et des armes, des situations qui dérapent, échappent aux protagonistes et font la une du journal local, trois histoires de famille et de voisins, une montée en puissance exceptionnelle à mesure que la tension grimpe : voilà les ingrédients de cet opus final, qui frappe par la finesse des profils dessinés et l’art de la nuance.
Palpitant, haletant et d’une remarquable maîtrise, American Spirits explore les hostilités souterraines qui minent les communautés rurales américaines, ainsi que les dérives de la politique nationale. En nous entraînant dans le Nord de l’État de New York, au cœur du bourg de Sam Dent, Russell Banks signe une œuvre magistrale, qui s’inscrit avec éclat au panthéon de la grande littérature américaine.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Russell Banks (1940‑2023) est un écrivain américain issu d’un milieu modeste du New Hampshire. Son enfance est marquée par le départ de son père, un événement qui façonne durablement son regard sur les vies fragiles. Romancier, nouvelliste et poète, il construit une œuvre centrée sur les existences ordinaires et les tensions sociales de l’Amérique profonde, dans la lignée du grand roman américain. Auteur traduit dans une vingtaine de langues, récompensé notamment par l’American Book Award et le prix John Dos Passos, il enseigne aussi la littérature contemporaine à Princeton. Jusqu’à sa mort, il demeure une figure majeure du réalisme social américain, mêlant empathie, lucidité et exploration des fractures intimes et collectives.

 

 

Avis :

Explorant avec une lucidité empathique les fractures sociales et morales d’un pays en déséquilibre, Russell Banks, figure majeure de la littérature outre‑Atlantique, a consacré son oeuvre aux existences fragiles de l’Amérique rurale, ces vies cabossées que les récits officiels tendent à oublier. American Spirits, publié après sa mort, prolonge une dernière fois cette démarche sous la forme d'un recueil bref, où l'auteur retourne vers les Adirondacks et ces communautés blanches précarisées qu’il n’a cessé de décrire. Ce livre posthume fait office de synthèse et de testament, concentrant les thèmes qui ont nourri son regard sur les Etats-Unis d'aujourd'hui.

Les trois récits d’American Spirits, tous ancrés dans des histoires de voisinage qui disent la proximité et la banalité de la violence, déclinent chacun un drame enraciné dans l’Amérique contemporaine. Le premier s’inscrit dans un paysage saturé d’armes et de discours trumpistes, où une tension entre voisins dégénère en affrontement tragique. Le deuxième explore la manière dont la suspicion entourant une famille maltraitante finit, de proche en proche, par conduire à l’irréparable. Le dernier montre les dommages collatéraux du trafic de drogue sur une famille ordinaire. Ensemble, ces trois faits divers composent un tableau implacable d’un pays où les drames collectifs surgissent au coeur même de la vie entre voisins, dans une petite commune rurale que l’on aurait pu croire paisible.

La brièveté des récits, leur ancrage dans des situations quotidiennes et leur construction presque documentaire donnent au livre une puissance sèche, débarrassée de tout pathos. Ici, ni explication ni jugement, mais une observation quasi anthropologique de la manière dont la violence infiltre le quotidien et piège des individus vulnérables dans des engrenages qui les dépassent. Sans jamais sacrifier la singularité des personnages, et grâce à une économie de moyens qui aiguise encore l’acuité de son regard, l’auteur relie ces drames intimes aux forces collectives – politiques, économiques, culturelles – qui les sous‑tendent. Le triptyque apparaît ainsi comme une ultime mise au point : un constat lucide, presque testamentaire, sur un pays où les clivages sociaux se rejouent à l’échelle d’un hameau, d’une route ou d’un voisinage.

En refermant American Spirits, on mesure la force tranquille d’une écriture qui avance sans emphase, dans une sobriété qui laisse toute la place à la vérité des situations. Russell Banks montre sans appuyer, et cette retenue donne au livre une portée politique d’autant plus forte : à travers ces fragments de vies ordinaires surgit une Amérique MAGA travaillée par la colère, la peur et des tensions prêtes à éclater, sans que l’auteur cède à la tentation du jugement ou de la dénonciation facile. Sa lucidité, exempte de moralisme, met au jour les mécanismes qui fissurent un pays jusque dans les gestes les plus quotidiens. Une manière calme et implacable de dévoiler, sans fard, l’Amérique – cauchemardesque – d’aujourd’hui. Coup de cœur. (5/5)

 

 

Citation :

Telle était donc la lignée dont descendait Stevie Dent, telles étaient ses origines ancestrales, ses racines. Frank était trop modeste pour le dire tout net, mais il croyait que c’était là le plus grand cadeau qu’il avait fait à son petit-fils. Bien qu’entaché de fautes originelles – butin de guerre, malversations, contrefaçons, vols purs et simples, autoglorification, égoïsme et cupidité –, son lien de parenté avec le dénommé Sam Dent était pour Frank un motif de grande fierté personnelle. Il n’avait pas lui-même profité des crimes et de la voracité de son aïeul, si ce n’était qu’il avait hérité du terrain d’Irish Hill où se dressait à présent le foyer que Bessie et lui avaient bâti pour leur retraite. Ainsi, comme la plupart de nos concitoyens, il avait la liberté d’ignorer les crimes anciens et les défauts personnels de son ancêtre pour au contraire nourrir le mythe d’un Blanc chrétien muni d’une hache et d’une carabine qui aurait fait jaillir un village américain d’une région sauvage, battue par les vents et inhabitée.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 16 septembre 2024

[Jaenada, Philippe] La désinvolture est une bien belle chose

 


 

J'ai aimé

 

Titre : La désinvolture est une bien belle
            chose

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2024 (Mialet Barrault)

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9782080427298  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Tandis qu’au volant de sa voiture de location, il fait le tour de la France par les bords, Philippe Jaenada ne peut s’ôter de la tête l’image de cette jeune femme qui, à l’aube du 28 novembre 1953, s’est écrasée sur le trottoir de la rue Cels, derrière le cimetière du Montparnasse. Elle s’appelait Jacqueline Harispe, elle avait vingt ans, on la surnommait Kaki. Elle passait son existence Chez Moineau, un café de la rue du Four où quelques très jeunes gens, serrés les uns contre les autres, jouissaient de l’instant sans l’ombre d’un projet d’avenir. Sans le vouloir ni le savoir, ils inventaient une façon d’être sous le regard glacé du jeune Guy Debord qui, plus tard, fera son miel de leur désinvolture suicidaire.

Dans ce livre magnifique et totalement original, Philippe Jaenada a cherché à savoir, à comprendre pourquoi une si jolie jeune femme, intelligente et libre, entourée d’amis, admirée, une fille que la vie semblait amuser, amoureuse d’un beau soldat américain qui l’aimait aussi, s’est jetée, un matin d’automne, par la fenêtre d’une chambre d’hôtel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Philippe Jaenada est l’auteur d’une douzaine de romans, dont Le Chameau sauvage (prix de Flore), La Petite Femelle et La Serpe (prix Femina).

 

 

Avis :

Spécialiste du fait divers qu’il investigue avec une inusable minutie, Philippe Jaenada s’attaque à un nouveau défi : dessiner en creux le portrait d’une inconnue - Jacqueline Harispe, dite Kaki, défenestrée à vingt ans en 1953 -, à travers celui de la jeunesse perdue qui fréquentait après-guerre le Café Moineau à Saint-Germain-des-Prés, un lieu de ralliement partagé avec Guy Debord, le théoricien et révolutionnaire précurseur de Mai 68 qui devait bientôt jeter les bases des théories situationnistes.

Sa méthode est bien rodée : rassembler avec ténacité les plus infimes détails, se mettre humoristiquement en scène dans ce travail de fourmi propice aux digressions faussement désordonnées, et de tout ce fatras, faire peu à peu émerger, en direct, une image la plus juste possible du sujet. Certains pourront s’arrêter à l’impression d’un recueil de notes plutôt que d’un ouvrage littéraire, tant il est vrai que l’accumulation des détails, sur ce dossier longtemps dispersés autour d’une foule de personnages avant de laisser entrevoir une vue d’ensemble compréhensible, a parfois de quoi submerger même le mieux prédisposé des lecteurs. D’autres finiront par voir leur patience récompensée, impressionnés par la minutie d’assemblage du puzzle, l’on devrait même dire des pixels de l’image.

Du Café Moineau et de ses tenanciers hauts en couleur qui attiraient une jeunesse en rupture de ban, venue noyer des vies d’expédients, aux perspectives tronquées par un pessimisme noir, dans les flots d’alcool accompagnant leurs débats existentialistes et lettristes, ne restent plus aujourd’hui que photos et archives. Les lieux ont été transformés et, après avoir dans l’ensemble mal vieilli, leurs occupants ne sont déjà plus de ce monde. Alors, comme pour retrouver une trace de cette humanité perdue, accrochée en grappe à la bouée que représentait pour elle le Café Moineau, l’auteur qui aime tant écrire dans les bistrots poursuit ses recherches et l’écriture de leur récit en partant tâter l’ambiance des bars, ceux qui servent encore de coeur social pour tout un quartier, dans un tour de France « par les bords ».

Suivant le tracé des côtes et des frontières, le voilà qui collectionne les ambiances et les échantillons de clientèles, trouvant parfois, aux côtés des vieux habitués majoritaires, une frange de jeunesse insolente et rebelle, d’une certaine manière des « descendantes des filles de chez Moineau » dont il découvre à cette occasion qu’elles l’émeuvent bien davantage « de loin, dans le passé, [à] écrire leur histoire, qu’en (…) face de [lui], à [s]on âge, sur un palier à 2 heures du matin. » Qu’y a-t-il donc de si émouvant chez Kaki et ses semblables, qui justifie tant de persévérance à les faire revivre par-delà l’oubli ? Sans doute la tristesse du temps qui passe et nous efface, et qui rend plus dérangeant encore le refus de vivre ce laps qui nous est accordé.

Mêlant comme à son habitude, avec force auto-dérision, le fil de ses recherches à celui, pas si anecdotique ici, de son existence au même moment, Philippe Jaenada ne nous offre pas seulement le fruit d’un travail d’enquête colossal, impressionnant de rigueur et de méticulosité, mais il nous en partage les tâtonnements et les éparpillements, nous faisant assister à l’éclaircissement progressif du brouillard avant l’émergence finale de l’objet de sa quête. Du voyage, l’on apprend ainsi autant que de la destination, un peu perdu parfois, amusé souvent, mais toujours curieux de cette bande de jeunes artistes bohèmes qui, bien avant Mai 68, refusaient le travail et le conformisme bourgeois, hantant le quartier latin et Saint-Germain-des-Prés, alors le coeur intellectuel de Paris, de leurs aspirations à changer le monde.

Sans doute pas le livre le plus facile à lire de l’auteur tant il s’avère touffu et labyrinthique dans son exploration, ce dernier ouvrage qui nous entraîne dans la méticuleuse reconstruction, pixel par pixel, de l’image d’une certaine jeunesse rejetant la société d’après-guerre, pourra dérouter. N’en reste pas moins impressionnante, malgré l’humilité de sa réjouissante auto-dérision, la manière dont, partant de pistes infimes qu’il assemble peu à peu en faisceaux, il parvient à redonner vie à quelques photographies oubliées et, à travers elles, à un courant resté confidentiel, mais déjà annonciateur, avec quelque quinze ans d'avance, des transformations de Mai 68. (3,5/5)

 

 

Citations :

Ils citent un psychiatre, Georges Amado, qui a étudié ces « groupes d’inadaptés » et dont les propos peuvent s’appliquer aux Moineaux : « Cette éthique se caractérise avant tout par un refus de toutes les valeurs sociales. […] Il y a là un désir de ne croire à rien, même pas à soi, accompagné d’un refus de changer, d’admettre aucune solution et même aucun espoir. Tout but est nocif, tout acte est nocif. […] Dans la mesure où la non-croyance, la non-participation sont volontaires, elles témoignent d’une force plus que d’une faiblesse. D’une recherche. Il s’agit alors de se libérer des attachements ou des idées toutes faites, dans le but de développer ce qui reste en soi quand on a tout abandonné volontairement. »)


Kaki est partie de là, d’une demeure cossue dans le seizième arrondissement, où elle menait une existence paisible et discrète avec ses grands-parents, ses parents, sa sœur et ses frères ; dix-huit ans plus tard, c’est une orpheline perdue dans les rues et les bars.


Je répète souvent cette phrase de Paul Valéry : « Il y a plus faux que le faux, c’est le mélange du vrai et du faux. »


Quelques mots de lui [Henry de Galard de Béarn] encore, extraits d’un texte écrit à vingt ans, juste avant de devenir père, intitulé Deuxième jeunesse à Saint-Germain-des-Prés (la première étant celle des existentialistes et des zazous) : « Le domaine est envahi par une jeunesse qui n’a pas fait la guerre et s’en souvient à peine. La plupart sont sans but et sans espoir. Ce sont des inexprimés, des inadaptés pour qui le Quartier représente le dernier refuge contre une société à l’intérieur de laquelle ils ne peuvent respirer et vivre. »


On a été jeune, tout le monde le sait, pourtant une fois qu’on a basculé dans l’autre camp, on y est comme depuis toujours – on n’a pas vieilli, on est devenu d’une autre espèce, d’une autre nature, comme si soudain on devenait suédois ou bonne sœur. 


En voyant ces filles rire d’elle, sur ce palier, j’ai compris que nous vivons désormais définitivement, Anne-Catherine, Kay et moi, dans un autre univers que ces jeunes qui débutent, dans un monde ennemi, étranger au moins, que nous leur sommes ce que sont les Wallons aux Flamands, ou les truites aux moutons, les foulques aux moutons. Ils ne savent évidemment pas, on ne le sait jamais, qu’ils seront bientôt nous, qu’on était eux avant-hier (en moins cons – oui, oh, ça va, l’un des privilèges de l’âge, c’est le droit d’être aigri à l’occasion), ils n’imaginent pas un instant comme il est étrange de réaliser un jour qu’on est passé d’un étage à l’autre sans s’en apercevoir, que nous sommes devenus les vieux du dessous avant même d’avoir pris conscience que nous n’étions plus les jeunes du dessus.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 15 mai 2024

[Besson, Philippe] Ceci n'est pas un fait divers

 





J'ai aimé

 

Titre : Ceci n'est pas un fait divers

Auteur : Philippe BESSON

Parution :  2023 (Julliard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils sont frère et sœur. Quand l’histoire commence, ils ont dix-neuf et treize ans.
Cette histoire tient en quelques mots, ceux que la cadette, témoin malgré elle, prononce en tremblant : « Papa vient de tuer maman. » 
Passé la sidération, ces enfants brisés vont devoir se débrouiller avec le chagrin, la colère, la culpabilité. Et remonter le cours du temps pour tenter de comprendre la redoutable mécanique qui a conduit à cet acte.
Avec pudeur et sobriété, ce roman, inspiré de faits réels, raconte, au-delà d’un sujet de société, le long combat de deux victimes invisibles pour réapprendre à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse), Le Dernier Enfant et Paris-Briançon.

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que le narrateur, dix-neuf ans, a quitté la Gironde et le domicile familial pour ses études à Paris, lorsqu’un coup de téléphone affolé de sa petite sœur Léa, treize ans, le foudroie en quelques mots soufflés d’une voix blanche : « Papa vient de tuer maman. » Alors qu’il accourt aussitôt sur place, l’atroce réalité lui explose au visage : dans la maison investie par les gendarmes, le corps sans vie de sa mère, lardé de dix-sept coups de couteau, gît sur le sol de la cuisine ; son père en fuite est recherché pour meurtre ; sa sœur, témoin de l’agression, s’est réfugiée dans un mutisme traumatisé.
 
Depuis le premier récit de Léa jusqu’à l’épreuve du procès, en passant par les obsèques, le calvaire des dépositions et la confrontation au père qu’ils culpabilisent de ne pas parvenir à haïr tout à fait, les deux adolescents ne sortent de la sidération que pour se retrouver perdus dans un enfer sans fond, les menant peu à peu, brisés, à l’effondrement psychique. Tout d’abord incapable de mesurer combien le traumatisme est en train de dévorer sa cadette repliée sur son silence et ses cauchemars, le jeune homme s’absorbe, entre mauvaise conscience et ressentiment, dans sa réminiscence des signes avant-coureurs de la tragédie, ceux que personne, et pas même lui, n’a su regarder en face.

Déni de l’entourage, omerta familiale, incurie policière – la victime s’était vue refuser un dépôt de plainte pour violence conjugale –, ont définitivement enfermé le couple dans une spirale mortifère, chaque velléité d’indépendance de l’épouse maltraitée accroissant la fureur et la violence d’un homme narcissique et dominateur, persuadé de son droit de possession. Même si longtemps considéré comme passionnel et bénéficiant de circonstances atténuantes, le féminicide est un « crime de propriétaire », qui dit beaucoup des mentalités patriarcales héritées d’une longue tradition de domination masculine.

Inspiré de faits réels, le récit coule avec sobriété, dans une concision simplement efficace qui n’évite pas les poncifs, mais adopte le point de vue inédit des enfants. Et même si l’on ne peut se défendre totalement d’un vague sentiment de creux, voire d’opportunisme sur un sujet à la mode, l’on ne reste pas indifférent à cette fratrie, expulsée de chez elle et soudain privée de tout repère, qui doit affronter, bientôt rattrapée par la culpabilité, le deuil d’une mère en même temps que la monstruosité d’un père. Un père qui n’a d’ailleurs pas perdu son autorité parentale...

Enfin, et peut-être surtout, ce fait divers qui n’en est pas un nous interpelle sur notre responsabilité collective, parfois de témoins trop volontiers sourds et muets, plus largement pour ce qui peut bien autoriser certains hommes à penser posséder un tel droit de propriété sur leurs femmes qu’il leur donne sur elles pouvoir de vie et de mort. « Nous ne devions pas juger seulement un fait divers, mais un fait social. Nous ne devions pas parler d’une dispute conjugale qui aurait mal tourné, mais bien de l’aboutissement d’un continuum de violence et de terreur. Nous ne devions pas parler d’un meurtre, mais de la volonté d’un homme d’affirmer son pouvoir, d’asseoir sa domination. Et de l’aveuglement de la société. Et de la peur de nommer. » (3,5/5)

 

 

Citations :

Ensuite, j’ai été dévasté, je crois. Oui, c’est un abattement qui s’est produit, juste après. Ma mère était morte. Ma mère, qui comptait tant, que j’aimais – le vilain mot, d’ailleurs je ne l’avais jamais prononcé, idiot que j’étais – et dont j’allais être privé pour toujours, alors que j’entrais tout juste dans l’âge adulte (cette nouvelle allait m’y précipiter, comme on jette une friture dans de l’huile bouillante – cette image déroutera sans doute, elle est cependant la plus juste). Le chagrin m’a envahi. Il n’a pas provoqué de sanglots, ni même de larmes – la stupeur, ça stoppe les épanchements – mais il s’agissait bien de chagrin. Il s’agissait bien d’affliction, de désolation, appelez ça comme vous voulez.


J’ai protesté : je voulais voir ma mère, c’était inhumain de me le refuser. Le commandant a conservé son sang-froid : on ne pouvait pas pénétrer sur le lieu d’un meurtre, pas risquer de l’endommager, une enquête était ouverte, elle emportait tout, la procédure devait être observée à la lettre, il était désolé mais c’était ainsi. Et pour que je m’entre bien dans le crâne que tout avait changé, il a précisé : « De surcroît, on posera des scellés sur la maison, vous allez devoir vous trouver un autre hébergement. »
Je l’ai dévisagé quelques instants, je n’étais plus en colère, la colère s’était subitement dissipée, je venais de comprendre que, oui, en effet, plus rien ne serait pareil, que notre vie appartenait désormais au fait divers, qu’elle relevait de la police, de la justice, que nous n’avions plus notre mot à dire.


« Léa, je dois encore te demander quelque chose… »  
La phrase a provoqué une nouvelle déflagration muette.  
« D’après ce que tu as entendu, puis vu, d’après ce que tu as perçu, ton père était-il rentré à la maison dans l’intention de tuer ta mère ou c’est la dispute qui a déclenché son acte ?  
— Quelle différence ça peut faire ?  
— C’est celle entre un assassin et un meurtrier. »


En écoutant Muriel raconter, je me suis rendu compte que presque tout ce qu’elle me disait m’était étranger. Pourtant, il n’y avait rien de confidentiel, de secret dans son récit. La réalité, c’est qu’on cherche rarement à savoir qui étaient nos parents avant qu’ils ne deviennent nos parents. On dispose d’informations, bien sûr. On connaît approximativement leur parcours, on sait ce que faisaient leurs propres parents puisqu’on les fréquente en général, on possède des repères, des balises, mais souvent on n’a pas cherché à en apprendre davantage, comme si ça ne nous regardait pas, comme si ça leur appartenait à eux seulement, ou comme si ça ne nous intéressait pas, le passé des autres c’est tellement ennuyeux quand soi-même on est dans l’âge tendre ou l’âge bête. 


Aussitôt après, je pense au hasard des rencontres, au destin qui lance ses dés. Si ce soir-là, elle n’était pas sortie… Si cette nuit-là, il en avait repéré une autre… C’est un exercice idiot. Mais comment s’en empêcher ?
 
 
Il n’a pas cillé. J’ai compris que ça ne l’intéressait pas tellement, ça remontait à trop loin, ça n’apportait rien à son enquête. Sur le moment, je ne lui en ai pas tenu rigueur. Depuis, j’ai appris qu’il faut plonger dans les profondeurs pour comprendre ce qui se passe à la surface. J’ai compris aussi que l’invisible est plus parlant que le visible. Et que des bribes ne deviennent des indices que si on les relie à quelque chose d’autre, ou entre elles.


Écrivant cela, je ne voudrais pas que vous alliez croire que je lui ai cherché des excuses. Il n’en avait aucune. Aucune. Disons que j’ai cherché des explications. C’est parfois l’unique moyen à notre disposition pour ne pas étouffer.


Un couple de touristes allemands dînaient non loin de notre table. Ils ignoraient tout du drame qui nous frappait. S’exclamaient parfois en mangeant. Je ne sais plus si leur insouciance nous a rassurés ou si, à l’inverse, elle nous a paru cruelle. La vie continuait, autour de nous. C’était formidable, c’était épouvantable.


« Je ne sais pas. En tout cas, ils n’ont rien dit, rien fait. »
Léa, sans le faire exprès et sans penser à mal, énonçait des réponses qui sonnaient comme des sentences. Elle voulait sans doute dire que s’ils n’avaient pas agi, c’est parce qu’ils étaient dans l’ignorance. Mais à la place, on entendait un reproche, une condamnation.
Et ces reproches n’auraient pas forcément été infondés. En effet, est-ce qu’on ne voit rien ou est-ce qu’on ne veut rien voir ? Est-ce qu’on n’est pas conscients ou est-ce qu’on s’arrange avec sa conscience ? Et quand elle vient nous titiller, notre conscience, est-ce qu’on ne se trouve pas des excuses ? « J’interprète… Je me fais des films… S’il y avait un problème, elle me le dirait… Je ne vais pas me mêler de leur intimité, je n’aimerais pas qu’ils se mêlent de la mienne… » Et quand, après coup, la vérité est dévoilée, cette vérité qui se trouvait sous nos yeux et qu’on n’a même pas aperçue, on peut encore se dire : « Ils cachaient bien leur jeu, enfin surtout lui, bien sûr… Il nous a manipulés… Et elle, de toute façon, elle a toujours répugné à se donner en spectacle… » On déniche même des formules définitives : « On ne pouvait pas imaginer l’inimaginable… »


« Votre père, bien que sa mise en examen et son incarcération ne fassent aucun doute, conserve tous ses droits de père. Même depuis sa cellule, il pourra continuer à prendre les décisions, notamment s’agissant de toi, Léa, car tu es mineure. Il aura la main sur ton orientation scolaire… ou sur tes opérations chirurgicales, par exemple, si tu es amenée à en subir, tes voyages. Il pourrait même exiger des visites au parloir. Tu devras dire si cette situation te convient ou si, à l’inverse, tu préfères qu’un autre que lui devienne ton responsable légal. Dans tous les cas, il faudra en parler avec lui rapidement. C’est pourquoi je vous encourage à vous rencontrer. Il peut être plus enclin à accepter vos requêtes aujourd’hui parce qu’il a beaucoup à se faire pardonner. Demain, ce sera peut-être une autre affaire. »  
J’étais abasourdi. Certes, il s’agissait d’une question dont j’ignorais qu’elle puisse même être posée (une de plus) mais, si on la posait, le simple bon sens aurait commandé que mon père soit, presque automatiquement, déchu de ses droits. Comment pouvait-on imaginer qu’un mari violent doublé d’un meurtrier ne soit pas un père dangereux, ou au moins inapte ? Concevoir qu’un type qui allait passer des tas d’années derrière les barreaux puisse décider à distance du destin de sa progéniture comme une télécommande actionne, je ne sais pas moi, une porte de garage ? Comment la justice pouvait-elle tolérer, voire favoriser, ce genre d’anomalie, de monstruosité ? Notre père devait être mis hors d’état de nuire, de nous nuire, au moins tenu éloigné de nous. Et découvrir qu’il faudrait en passer par une négociation me donnait envie de vomir. 


« Cette main courante reste très vague. Votre mère évoque des coups, mais sans entrer dans les détails. »  
Ainsi, c’est notre mère qui était coupable. Coupable de ne pas avoir été assez explicite, de ne pas avoir été couverte de bleus ou de plaies. Le gendarme, quant à lui, ne pouvait pas être coupable de ne pas l’avoir entendue, ni d’avoir retranscrit ses propos de façon liminaire, ni d’avoir manqué de la plus élémentaire psychologie.
« De toute façon, il est très difficile d’évaluer le danger, a balayé Verdier. D’autant que nos hommes – et croyez que je le déplore – ne sont guère formés à ce genre de… situation, vous ne l’ignorez pas. »  
Devant nos visages stupéfaits, défaits et notre colère rentrée, il a jugé utile de dégainer ce qu’il estimait être l’argument massue : « La police, comme la gendarmerie, manquent de moyens, je ne vous apprends rien. J’ai des effectifs insuffisants, moi. Je me bats pourtant mais, qu’est-ce que vous voulez, on n’est pas une banlieue à risques, nous. Du coup, on ne peut pas tout traiter, malheureusement. Et surtout tout traiter correctement. Il y a forcément des choses à côté desquelles on passe. »  
Le cri d’alarme de ma mère était donc une de ces choses à côté desquelles on passe. J’ai dit : « Une femme battue, c’est moins important qu’un chien perdu ou une voiture emboutie, c’est ça ? »


Sans trembler, elle a dressé de notre père le portrait d’un être narcissique, dominateur et terrifié à l’idée d’être abandonné : « Au fond, il n’aime que lui, et ne conçoit pas qu’on ne l’aime pas en retour. Il a une certaine idée de la virilité, que des millénaires lui ont enseignée, que son histoire personnelle et familiale a forgée. Pourtant, il a peur comme un enfant. Peur d’être oublié dans une fête foraine. »
La perspective d’une séparation lui est donc apparue comme une dépossession intolérable. « Ne vous méprenez pas, mesdames et messieurs les jurés, ceci est un crime de propriétaire. Cet homme estimait que sa femme lui appartenait, qu’elle était son bien, il la considérait comme sa chose. La mise à mort était pour lui la certitude de l’empêcher de reprendre sa liberté. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



 
 

dimanche 10 mars 2024

[Nail, Guillaume] On ne se baigne pas dans la Loire

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On ne se baigne pas dans la Loire

Auteur : Guillaume NAIL

Parution :  2023 (Denoël)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Sous leurs yeux, le décor entier se détraque. L’incompréhension dans le regard de Lorenzo, ses pieds dérobent, l’eau ensevelit et, réflexe, Gus saute pour échapper à l’arbre qui glisse par en dessous et défonce le sable dans sa chute, jusqu’à redevenir le fleuve, le courant, l’eau partout. »

Un après-midi d’août, dernier jour de colo. Une meute d’adolescents est livrée à elle-même. Dans un dernier sursaut d’enfance, Pierre, Gus, Totof, Farid et les autres partent à l’aventure. Derrière leurs vœux d’amitié à la vie, à la mort pointe la fougue d’une jeunesse insolente. Tous se croient immortels. Une journée parfaite, à un détail près – on ne se baigne pas dans la Loire.
Un premier roman impétueux qui dit la fièvre de l’adolescence.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Traducteur de formation, Guillaume Nail est l’auteur de plusieurs livres jeunesse et young adult, dont Bande de zazous !, Ton absence (Rouergue, 2017, 2022) et Le Cri du homard (Glénat Jeunesse, 2020). Également à son actif, des collaborations en tant que scénariste, journaliste et comédien. On ne se baigne pas dans la Loire est son premier roman pour le public adulte.

 

 

Avis :

Quittant pour la première fois la littérature pour la jeunesse, Guillaume Nail ne s’éloigne pas pour autant des turbulences adolescentes avec ce roman coup de poing, déflagration de vie, de tension et de poésie, inspiré d’un fait divers dramatique qui, à l’été 1969, coûta la vie de dix-neuf enfants d’un centre aéré, aspirés par un cul-de-grève à Juigné-sur-Loire, près d’Angers.

« On le sait pourtant »
, insistent les premiers mots, doublant l’avertissement du titre : « On ne se baigne pas dans la Loire. Ni printemps, ni été, ni même un doigt de pied. » D’emblée placé sous la menace d’un drame annoncé, happé dès l’incipit par la somptueuse et inquiétante évocation d’un fleuve aux beautés torves, faussement assoupi entre « bras morts et plein lit », l’on sait que le piège est tendu et que sa sournoiserie aura bientôt raison de quelque victime étourdie.

Personnage parmi les autres, « le fleuve » se mêle dès lors aux prénoms qui servent de titres aux brefs chapitres, révélant les personnalités en une succession de scènes crépitant comme autant de flashes, et qui, en trois parties, vont d’abord nous tremper dans l’angoissant courant de l’histoire, suspendre ensuite son fil pour un retour en amont précisant les relations entre les protagonistes, enfin nous précipiter vers l’estuaire du dénouement, dans la désolation des ruines après le tsunami, quand est venu le temps de la stupeur et de la recherche d’explications.

Inconscients de l’imminence du drame, ils sont un groupe d’adolescents, tous des garçons d’au plus dix-sept ans, en colonie de vacances sous la responsabilité de deux encadrants. En ce 31 août, c’est le dernier jour d’insouciance avant le retour à la maison, chacun solitaire face à ses tracas, alors tous sont bien résolus à profiter jusqu’au bout, et le plus intensément possible, de la turbulente dynamique du groupe. Le sentiment de fin et la chaleur accablante ont définitivement raison de l’autorité vacillante des deux adultes, Pauline et Benoît, l’un comme l’autre au bord du faux pas : elle, fragile et à peine plus âgée que tous ces garçons, troublée par les insolents assauts de leur jeune testostérone ; lui, hanté par l’interdit de son « fétichisme olfactif » qui lui fait chaparder leur linge sale en cachette. Alors, n’en déplaise à Pierre le souffre-douleur et à Totof le franc-tireur, lorsque Gus le meneur lance après le pique-nique et la partie de ballon en bord de Loire : « on va se baigner ? » et que Benoît soupire « place à l’impro », tout peut désormais arriver.

Magnifiée par une plume vivante et affûtée, aux séduisantes et inventives libertés poétiques, la narration crève les pages tant personnages et scènes, d’une précision toute cinématographique, acquièrent d’intensité et de vérité, le tout tendu par l’imminence d’une catastrophe dont on ignore par où elle va frapper. De la traîtrise du fleuve aux comportements transgressifs des protagonistes, en passant par l’aventure isolée d’un Totof courant ses propres risques, les menaces s’accumulent comme de moins en moins lointains coups de tonnerre préfigurant le désastre.

Un livre tragique, sombre et cruel, dont on dévore les originales beautés d’écriture dans un seul jet de tension angoissée. (4/5)

 

 

Citation :

Que la nuit soit d’été ou l’automne hâtif, les vignes vêtues de rouge et inquiètes des gels, que les saules se languissent, pieds secs, ou grenouilles à cœur joie, nos sœurs le savent, et nos frères le martèlent. Tu dois craindre le courant qui te happe.  
Puis, furtif, t’engloutit.


 

lundi 24 juillet 2023

[Jaenada, Philippe] La serpe

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La serpe

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2017 (Julliard)

Pages : 648

Accès au livre : ISBN 9782260029397  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un matin d’octobre 1941, dans un château sinistre au fin fond du Périgord, Henri Girard appelle au secours : dans la nuit, son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe. Il est le seul survivant. Toutes les portes étaient fermées, aucune effraction n’est constatée. Dépensier, arrogant, violent, le jeune homme est l’unique héritier des victimes. Deux jours plus tôt, il a emprunté l’arme du crime aux voisins. Pourtant, au terme d’un procès retentissant (et trouble par certains aspects), il est acquitté et l’enquête abandonnée. Alors que l’opinion publique reste convaincue de sa culpabilité, Henri s’exile au Venezuela. Il rentre en France en 1950 avec le manuscrit du Salaire de la peur, écrit sous le pseudonyme de Georges Arnaud.
Jamais le mystère du triple assassinat du château d’Escoire ne sera élucidé, laissant planer autour d’Henri Girard, jusqu’à la fin de sa vie (qui fut complexe, bouillonnante, exemplaire à bien des égards), un halo noir et sulfureux. Jamais, jusqu’à ce qu’un écrivain têtu et minutieux s’en mêle…
Un fait divers aussi diabolique, un personnage aussi ambigu qu’Henri Girard ne pouvaient laisser Philippe Jaenada indifférent. Enfilant le costume de l’inspecteur amateur (complètement loufoque, mais plus sagace qu’il n’y paraît), il s’est plongé dans les archives, a reconstitué l’enquête et déniché les indices les plus ténus pour nous livrer ce récit haletant dont l’issue pourrait bien résoudre une énigme vieille de soixante-quinze ans.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Jaenada est né en 1964. Il a publié chez Julliard Le Chameau sauvage (prix de Flore 1997 et prix Alexandre-Vialatte), adapté au cinéma par Luc Pagès sous le titre À + Pollux ; Néfertiti dans un champ de canne à sucre (1999) ; La Grande à bouche molle (2001) ; chez Grasset, Le Cosmonaute (2002), Vie et mort de la jeune fille blonde (2004), Plage de Manaccora, 16 h 30 (2009), et La Femme et l’Ours (2011). Depuis Sulak (Julliard, 2013) qui a reçu le Prix d’une vie 2013 (décerné par Le Parisien Magazine) et le Grand Prix des lycéennes de ELLE en 2014, il a publié La Petite Femelle (2015) et La Serpe, prix Femina 2017.

 

Avis :

Un matin de 1941, au château d’Escoire dans le Périgord, Henri Girard crie au secours : son père, sa tante et la bonne ont été massacrés à coups de serpe durant la nuit. Aucune effraction n’est constatée, Henri était seul avec les victimes dans la demeure verrouillée, et, très vite, il apparaît évident que tout l’accuse. Peu de temps auparavant, il a emprunté l’arme du crime. On lui prête une vie de patachon, flambeur toujours fauché, mari volage d’une demi-folle, brebis égarée entretenant des relations houleuses avec les Girard. Des Girard fortunés, dont il est le seul héritier… Placé en détention préventive, il passe en jugement dix-neuf mois plus tard. Et là, coup de théâtre : il est acquitté après une délibération du jury d’à peine dix minutes.

L’homme reprend sa vie, dilapide son héritage, fuit ses créanciers jusqu’au Venezuela dont il revient en 1950 avec un livre : le fameux Salaire de la peur, dont la publication sous le pseudonyme de Georges Arnaud manque de peu de lui valoir le Goncourt, et lui assure, en tout cas, un succès fracassant, amplifié par l’adaptation du roman au cinéma par Henri-Georges Clouzot. Toujours prodigue et remarquablement généreux, il se met au service de l’indépendance de l’Algérie, s’investit dans la défense de la veuve et de l’orphelin dans plusieurs causes perdues, réalise des reportages sur de grandes affaires. Pendant tout ce temps, rien n’y fait, l’opinion publique ne démord pas de sa culpabilité lors du triple meurtre de 1941. Il faut dire que, lui acquitté, l’affaire est demeurée irrésolue…

Avec l’extrême souci du détail qui caractérise ses enquêtes et l’irrésistible humour qui, parsemant son récit de digressions très vivantes, fait de lui un personnage du livre à part entière en même temps qu’un conteur hors pair, capable de vous tenir suspendu à ses mots pendant plus de six cents pages, entre étonnements et éclats de rire, Philippe Jaenada a entrepris de rouvrir le volumineux dossier de cette si trouble affaire. Comment ne pas être intrigué par Henri Girard, cet homme qui s’attache, jusqu’à la fin de sa vie, à combattre les erreurs et les injustices commises par la société, quand lui-même, à en croire l’opinion générale, en a précisément, et fort inexplicablement, profité ? Et si, malgré les apparences, il était vraiment innocent ? Et qui donc serait alors le coupable, jamais trouvé, jamais puni ?

Saga familiale, chronique historique des années d’Occupation, feuilleton judiciaire et hommage appuyé à l’oeuvre oubliée de Georges Arnaud, ce livre, fruit d’un travail d’investigation autant faramineux qu’intelligent, est aussi une véritable œuvre romanesque. Se mettant lui-même en scène au travers d’une histoire criminelle en tout point véridique, l’auteur s’y joue en toute dérision de son lecteur, pour le tenir suspendu entre bonnes et fausses pistes, à mesure de sa savante distillation de témoignages, documents et hypothèses. Une superbe occasion de méditer sur l’erreur judiciaire… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Calaferte est d'ailleurs l'un de ceux qui le comprennent le mieux, à l'époque, qui voient en lui autre chose qu'un sociopathe arrogant et agressif : « C'était un être sans doute profondément malheureux, brûlant sa vie, ne pouvant dormir la nuit, et qui avait profondément besoin des gens. »


Ça ne va plus avec Lella. Curieusement, c'est l'argent qui pose problème, l'argent pour lequel Henri a pourtant si peu de respect. Elle vient d'un milieu très pauvre, elle a du mal à supporter qu'il n'y accorde aucune valeur, qu'il balance les billets par poignées. Et lui pousse dans l'autre sens. Dès que les premiers droits d'auteur du Salaire sont tombés, elle achète une casserole (ils n'en avaient qu'une toute petite : quand elle préparait des pâtes pour deux, il fallait qu'elle les fasse cuire en deux fois) et quelques ustensiles de cuisine de base, premier prix. Henri explose. Il lui crie qu'il ne travaille pas pour qu'elle achète des conneries : « Il m'a dit que si j'avais acheté des fleurs, des chocolats, une robe, tout ce dont j'avais envie, il n'aurait rien trouvé à redire, mais pas des bêtises comme ça. Et il ne jouait pas la comédie. » Il lui a juré qu'il la quitterait si elle faisait des économies, ils se séparent. Ils barbotaient de bonheur dans la misère, l'afflux d'argent les a éloignés l'un de l'autre.


C'est dommage. Je ne veux pas rejoindre le camp de ceux qui passent leur temps à regretter un temps où leurs parents regrettaient un temps où les vieux regrettaient un temps où tout était mieux et où il restait de vrais hommes (au bout du compte : Cro-Magnon, quel bonhomme, et les soirées devant la grotte à mordre dans le mammouth : on savait vivre !), mais des fous furieux dans le genre de Georges Arnaud, qui ne laissent rien passer et sautent à la gorge de toutes les injustices à leur portée, qui y consacrent leur vie, il me semble qu'il n'y en a plus de quoi monter une équipe de basket – ou bien, ce qui est tout à fait possible, on ne les entend plus, il n'y a plus la logistique nécessaire pour donner de l'écho à leur voix ; qui est peut-être aussi parasitée par les millions de râleurs aigris qui grincent partout, je ne sais pas.  
Une drôle de vie, avec le recul. Ce que j'en sais, je l'ai appris dans les livres. Sale gosse, sale type, des claques, insupportable, il ne mue, instantanément, qu'en anéantissant la fortune familiale, et se transforme en nomade combatif qui ne possède rien et vient en aide à ceux qui en ont besoin. Un bon gars, finalement.


Un bon gars, Georges Arnaud. Mais entre les caprices exaspérants de l'enfant de riches et la rage altruiste de celui qui se fout de l'argent, il y a quelques heures de sauvagerie sanglante.


Lorsqu'ils ont envahi la France, les Allemands ont avancé les aiguilles des horloges au fur et à mesure de leur progression, pour être en phase avec Berlin, c'était plus pratique. Au début de l'année 1941, Paris et toute la zone occupée sont donc à l'heure allemande. Et la zone libre encore à l'heure française, ou anglaise, ce qui crée de sérieux problèmes d'organisation, notamment pour les trains entre le Nord et le Sud (quand il est 11 heures à Blois, il est 10 heures à Limoges). Le gouvernement de Vichy a donc décidé de tout unifier lors du passage à l'heure d'été 1941 : Périgueux et la zone libre avancent leurs montres de deux heures d'un coup au lieu d'une (ça doit secouer), et toute la France passe à l'heure allemande. C'est toujours le cas aujourd'hui, bien que Paris soit à 344 kilomètres de Londres à vol d'oiseau (je suis nul en oiseaux, mais en vol, je me débrouille), et à 879 kilomètres de Berlin.)
 
 
Je n'ai jamais vraiment compris comment les vestiges s'enterraient. À Rome, à Paris, à Athènes, des archéologues creusent et découvrent des temples, des maisons, des salles de bains, dans des lieux qui n'ont jamais cessé d'être habités. À quel moment le temps recouvre tout ? À quel moment la terre monte sans que personne s'en aperçoive ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 17 novembre 2022

[Bouillier, Grégoire] Le coeur ne cède pas

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le coeur ne cède pas

Auteur : Grégoire BOUILLIER

Parution : 2022 (Flammarion)

Pages : 912

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Août 1985. À Paris, une femme s’est laissée mourir de faim chez elle pendant quarante-cinq jours en tenant le journal de son agonie. Son cadavre n’a été découvert que dix mois plus tard. À l’époque, Grégoire Bouillier entend ce fait divers à la radio. Et plus jamais ne l’oublie. Or, en 2018, le hasard le met sur la piste de cette femme. Qui était-elle ? Pourquoi avoir écrit son agonie ? Comment un être humain peut-il s’infliger – ou infliger au monde – une telle punition ?
Se transformant en détective privé assisté de la fidèle (et joyeuse) Penny, l’auteur se lance alors dans une folle enquête pour reconstituer la vie de cette femme qui fut mannequin dans les années 50 : à partir des archives et de sa généalogie, de son enfance dans le Paris des années 20 à son mariage pendant l’Occupation… Un grand voyage dans le temps et l’espace. Sont même convoqués le cinéma et les sciences occultes, afin d’élucider ce fait divers. « Élucider voulant dire non pas faire toute la lumière sur le drame mais clarifier les termes mêmes de sa noirceur. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Grégoire Bouillier est né en 1960. Il est l’auteur de Rapport sur moi (Allia, prix de Flore 2002), L’Invité mystère, Cap Canaveral (Allia 2004 2008) et du Dossier M, Livre 1 et 2 (Flammarion 2017 et 2018 prix Décembre) tous très remarqués par la critique.

 

 

Avis :

Grégoire Bouillier n’a jamais pu oublier ce fait divers entendu à la radio en 1985 : on avait découvert, chez elle, dix mois après sa mort, le cadavre d’une femme qui s’était laissée mourir de faim en tenant le journal de son agonie. Aussi, lorsque le hasard d’une rencontre, trente-trois ans plus tard, fait ressurgir cette histoire dans sa vie, le voilà qui, plus que jamais intrigué par ce suicide si particulier et, surtout, par cette étrange application à en décrire chaque étape, s’adjoint deux doubles de fiction, le détective privé Baltimore et sa pétulante assistante Penny, pour tenter de retracer le parcours de celle dont on a juste retenu qu’elle fut mannequin dans les années cinquante, avant d’attribuer sa mort à un scandaleux drame de la solitude.

A vrai dire, les traces laissées par Marcelle Pichon sont des plus ténues et, faute d’éléments franchement tangibles, l’auteur qui, lui, nous ouvre les carnets, non pas de quarante-cinq jours d’agonie, mais de plus de trois ans d’enquête, opère par larges cercles concentriques, rassemblant les maigres indices, imaginant, à partir de ce qu’il reconstitue de leur contexte et de la généalogie de la famille, ce qu’ont pu être l’enfance de Marcelle à Paris dans les années vingt et sa jeunesse pendant l’Occupation, faisant feu de tout bois, de l’exploration d’archives en tout genre à l’enquête de terrain, de vieilles photographies à la morphopsychologie, de références littéraires et cinématographiques à l’astrologie et au tarot divinatoire, pour former mille hypothèses sur sa personnalité.

Relatée en près de mille pages avec autant de verve que d’humour, c’est bientôt cette quête, immense, minutieuse, obsessionnelle, qui devient le vrai sujet du roman et, de manière de plus en plus évidente, le bac révélateur où se dévoile lentement, telle une photographie argentique, une part très personnelle de l’auteur. « On ne se doute pas de ce que font les livres à ceux qui les écrivent. » Et, avant de les avoir achevés, les auteurs ne savent sans doute pas non plus toujours pourquoi ils les écrivent, d’où leur vient cette obsession à creuser follement certains sujets. « Depuis le début, il ne s’agissait que d’une chose : transformer l’impossible désir de savoir qui était Marcelle Pichon en possible désir d’écrire sur elle. » Un désir au final révélateur de mystères enfouis au plus profond de l’intimité de Grégoire Bouillier.

« Récit absolument subjectif » d’une « enquête absolument scrupuleuse », chasse au trésor qui en cache un autre, miroir de moins en moins embué des propres obsessions de l’auteur, ce livre, aussi épais que riche et passionnant, est autant l’exploration intelligente et inventive d’un mystérieux fait divers que de ce que ses échos chez l’auteur révèlent de lui-même et à lui-même. Le tout s’assortissant d’une composition habile et rythmée, agréablement pimentée d’un humour savoureux, c’est le coup de coeur assuré pour ce roman dont, après tant de pages, l’on regrette pourtant d’en être déjà parvenu à la dernière. (5/5)

 

 

Citations : 

Mais tout a une fin et j’avais terminé ce livre. Il avait été publié, des articles lui avaient été consacrés, il avait même reçu un prix et, trois mois plus tard, il vivait sa vie de par le vaste monde tandis que je demeurais sur place, exsangue et déchu. Comme si toute lumière s’était éteinte en moi. Comme si j’avais été expulsé d’un univers merveilleusement amniotique et me retrouvais à présent jeté dans une réalité froide et factice. Après le rêve que cela avait été d’écrire ce livre, quel cauchemar soudain. Quelle prison ! Quel néant ! Voici que je n’avais plus aucun but dans l’existence, plus aucune mission sur Terre. Plus aucune force ni désir. Nul psychisme. J’avais brûlé tous mes vaisseaux et, de retour sur Terre, proie de nouveau des contingences les plus stupides et de la médiocrité ambiante, de la barbarie partout, j’étais redevenu mortel. Une loque comme une autre. Un être qui sent en lui un vide immense et qui ne cesse de tomber dedans. Une épave. Une exuvie.      
                 

On ne se doute pas de ce que font les livres à ceux qui les écrivent.            
Dans quel état ils les laissent.            
On n’en a pas la moindre idée.            
Ce n’est pas un reproche mais un constat.                         
(Je parle bien sûr des livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire. Ceux-là entretiennent la flamme mais n’allument aucun feu.)


La vérité, c’est que mon livre n’avait été qu’un bouquin parmi des millions d’autres. Un livre que cinq cents ouvrages non moins exceptionnels feraient oublier à la prochaine rentrée littéraire, la machine avalant tout. À quoi bon alors ?                         
À quoi bon écrire si c’est pour que le monde continue de tourner comme si de rien n’était ?               
Autant être boulanger, électricien, sage-femme.                         
Au moins ces professions sont-elles utiles. (…)
Je songeais à ces athlètes qui avaient un jour accompli un magnifique exploit et qui finissaient dans l’anonymat et l’amertume : eux savaient à quel point la vie est une escroquerie.                         
La dernière fois que j’avais dédicacé mon livre, j’avais griffonné : « Ci-gît l’auteur. » On était prévenu.


Une fois qu’on tient le bon bout, tout s’accélère. Tout s’emballe. Devient excitant, bordélique, foisonnant. Des informations surgissent de toutes parts comme si on avait ouvert la boîte d’un puzzle et déversé en vrac toutes ses pièces sur la table. Comme des petites fleurs de toutes les couleurs éclosant à l’unisson au printemps : elles vous font de l’œil, elles vous tendent les bras et il n’y a qu’à se baisser pour les cueillir. Là où il n’y avait qu’une surface nue et rase, voici que des lignes se dessinent, des masses s’esquissent, une histoire se tisse, un visage qu’on ne soupçonnait pas prend forme, encore flou et chaotique pour l’instant, mais on le voit surgir de l’oubli et c’est fascinant. C’est beau comme une photo argentique dévoilant lentement dans le bac révélateur la scène ayant impressionné la pellicule. Le passé a été écrit à l’encre sympathique et il suffit de passer sur lui une flamme agrémentée d’un peu de citron pour, sinon le restituer à lui-même, du moins le rendre perceptible. Ce sentiment-là. Ce sont les traces que l’histoire a laissées qui disent le chemin. Elles qui montrent la voie et chaque information que je trouvais sur Marcelle Pichon en amenait une autre, qui en amenait une autre, et ainsi de suite, à l’infini. Le moindre détail se révélait admonitor, à l’instar de ces personnages qui, dans un tableau, indiquent au spectateur ce qu’il doit regarder. L’admonestent.


Pourtant, c’est le scandale le moins remarquable qui soit – ou le plus répandu, c’est au choix. Qui connaît les résidents de son immeuble au point de prévenir la police s’il ne croise plus celui-ci ou celle-là pendant un certain temps ? Qui, vivant seul, ne doute qu’il pourrait crever dans son coin sans que nul ne s’en aperçoive avant des jours, des semaines, voire des mois ? Je n’ai moi-même que des relations très épisodiques avec mon père, tandis que ma fille vit au Canada. Mes voisins ? Je ne les connais pas. Juste bonjour bonsoir. Quant aux copains et relations, ils ne s’inquiéteraient pas outre mesure de n’avoir plus de mes nouvelles. Ils penseraient que je suis occupé et tant mieux pour moi. Ou que je fais la gueule et tant pis pour moi. Ils attendraient que je fasse signe, froissés peut-être de mon silence. Ainsi pourrait-il s’écouler un temps fou avant que l’on retrouve mon cadavre et cela n’aurait rien d’anormal. Les gens ont mieux à faire que de se soucier de mon sort et c’est normal. Ils ont bien assez de leurs problèmes et je n’en fais pas partie. Je n’ai pas attendu Marcelle Pichon pour savoir que nous sommes seuls au monde dès lors que nous n’entretenons pas spécialement de liens avec les autres. Quand nous sommes au chômage, par exemple. Ou divorcés. Au vrai, nous ne sommes « proches » de personne. Nous croupissons chacun dans notre coin, repliés sur nous-mêmes, sans espoir de rien. Je sais dans quel monde je vis et s’étonner, même en 1985, de l’atomisation des individus comme s’il s’agissait d’un scoop est une farce. C’est enfoncer une porte ouverte. C’est tomber faussement des nues.


Techniquement, chacun scénarise au mieux les infos, comme on apprend à le faire dans les écoles de journalisme. Dommage qu’on n’y apprenne pas aussi à s’en tenir aux faits plutôt qu’à broder (inventer ?) pour combler les trous. Le jour où les journalistes écriront qu’ils ne savent pas ceci ou cela, la presse se portera mieux. Le monde se portera mieux ! C’est comme l’Univers : si 10 % de la matière qui le constitue sont connus des physiciens, les 90 % restants leur demeurent totalement inconnus. Autant dire que leur ignorance en dit plus long sur l’Univers que ce qu’ils en savent. Ce qui vaut pour n’importe quel sujet. Marcelle Pichon est un Univers à elle seule, comme chacun d’entre nous. Encore faut-il l’admettre. Dans leurs articles, les journalistes font croire que le peu qu’ils sont parvenus à établir vaut pour la totalité. Pas un qui se pose la moindre question ! Ce qu’ils ne savent pas, ils le savent quand même ou ils le taisent. À croire que leur boulot n’est pas d’informer mais de remédier au chaos en le parant de certitudes, fussent-elles en mousse. Il est vrai qu’ils sont payés pour savoir ce dont ils parlent. De quoi auraient-ils l’air s’ils étaient aussi payés pour savoir également ce qu’ils ignorent ? Il faudrait sacrément augmenter leurs salaires.



En cette fin de XXe siècle… À l’époque du Minitel et de la carte à crédit à mémoire… Qu’une femme reste dix mois morte chez elle… (il hausse encore le ton et pointe un index accusateur vers la caméra) Sans que PERSONNE ne se pose de questions ? (Il reste trois secondes silencieux, l’index pointé en l’air.) Et c’est pourtant la VÉRITÉ ! Vous le savez ! C’est arrivé l’été dernier en plein Paris (de nouveau l’index accusateur vers le téléspectateur). Et cette femme est MORTE de la plus atroce des maladies du siècle : la SOLITUDE ! Voici le reportage de Jacqueline Hiegel, avec la voix de Françoise Christophe. »                         
Pierre Bellemare dans toute sa splendeur ! Son index, il nous le met dans l’œil jusqu’au coude. Il nous le doigte rudement. Un vrai morceau de bravoure. Un grand moment de télévision, assurément. Dingue comme ces gens se sentent investis d’une mission à la fois divine et de service public. La prise de conscience est leur credo. Ils démontrent surtout que la sensibilité se transforme en morale dès lors qu’elle se substitue à la connaissance. Comme disait Schopenhauer, « la morale est la plus facile des sciences ».
On voit surtout que, quatre mois après la mort de Marcelle Pichon, son histoire – l’histoire qui est la sienne et celle de personne d’autre – disparaît totalement derrière la fiction mi-compassionnelle mi-accusatrice que les médias ont créée et dans laquelle ils l’ont officiellement figée comme dans de l’ambre, pour l’éternité. À son corps que j’ose dire défendant, Marcelle est devenue l’emblème d’un problème de société, l’étendard d’une solitude tout à fait scandaleuse « à l’époque du Minitel et de la carte à crédit à mémoire » – mais d’autres pourraient rétorquer à Bellemare que cette situation cache au contraire un lien de cause à effet, les nouvelles technologies ayant le don d’enfermer chacun dans une solitude d’autant plus réelle qu’elle se paie collectivement de chimères numériques. Pour le dire autrement, ce n’est pas parce qu’on utilise des objets de plus en plus sophistiqués qu’on devient plus intelligent et sociable. C’est plutôt le contraire. Mais chut.


Il n’y a pas de raison que ce qui vaut médiatiquement pour Marcelle Pichon ne vaille pour n’importe quelle autre information. Ou alors, il faut supposer que je suis particulièrement mal tombé avec ce fait divers. Qu’il est une exception. Une pomme pourrie dans le panier de la probité. Ou bien il s’agit d’un autre sortilège de Marcelle Pichon et, sur son nom, s’accumulent les malédictions.                         
C’est tout de même par les médias que nous avons accès à ce qui se passe dans le monde.
Avons accès à quoi au juste ?


Qui a parlé de « circulation circulaire de l’information » ? Soit le fait que les journalistes se doivent de parler d’un sujet que traitent leurs collègues et néanmoins concurrents s’ils veulent rester dans la course. Ainsi les deux tiers des informations sont-elles reprises d’autres médias. On a l’impression d’une fantastique diversité d’informations mais c’est faux : ce sont les mêmes qui tournent en boucle de façon fantastique.


Ils peuvent tout me prendre, mais ils ne peuvent rien m’enlever. Il faut n’avoir peur de rien, car la peur n’évite rien. (Lise Deharme, 1943)


Il est vrai que ma mère prenait toute la place avec ses détresses dévastatrices, sa féminité exacerbée, ses désirs à vif, ses terrifiantes envies de se tuer. Elle est morte à présent ; et je m’aperçois qu’avoir passé tant d’années à me protéger de ses furies m’a dissimulé à mes propres yeux le besoin que j’avais d’avoir un père. Drôle comme le trop de l’une a pu masquer le pas assez de l’autre. Hilarant comme un seul arbre peut effectivement cacher une forêt.


Il y a toujours un secret dans les familles mais, jusqu’à aujourd’hui, je ne m’étais jamais dit que le secret de famille, c’était moi.                         
Je peux dire que cela fait bizarre. (…)
Ceux qui cherchent leurs origines, ils cherchent en fait les origines de leur malaise. En moi, les deux se confondent.


On perd sans doute tout à être dominé, mais on ne gagne rien à être dominant. Rien de valable. Les dominants, ils n’ont que la force pour eux, tandis que toutes les autres sensibilités humaines appartiennent aux dominés.


Ceci dit, j’ai découvert ce dont je n’avais jusqu’ici pas conscience. Parce que j’appartiens au monde des repus. C’est un fait. C’est un biais sacrément cognitif dans mon cas. Je n’ai jamais souffert de la faim, je vis dans un « pays riche » qui n’a pas connu les restrictions alimentaires depuis la Deuxième Guerre mondiale et, par conséquent, je vois la faim depuis la satiété. Je la vois depuis son antithèse, son oubli et son ignorance. Ce qui fait que je ne sais rien de la faim.
C’est-à-dire que je ne sais rien de moi !                         
Car la faim, ai-je découvert, est « la vérité première de notre condition humaine ». Elle n’est pas seulement une nécessité biologique mais aussi « la preuve de notre nature mortelle et animale », à laquelle nous ne pouvons pas échapper puisqu’elle revient toutes les six ou huit heures, nous soumettant en permanence à sa loi. J’ai beau manger chaque jour à ma faim et parce que je mange chaque jour à ma faim, parce que la faim est pour moi un sentiment agréable, un stimulus joyeux que je peux satisfaire sur l’instant, en ouvrant par exemple la porte du réfrigérateur, simplement en faisant ce geste d’ouvrir la porte du réfrigérateur et de prendre un truc à manger qui me plaît, comme si j’étais dans un putain de conte de fées, j’ignore que la faim me domine. Je crois l’assouvir sans voir qu’elle n’est jamais rassasiée. Que jamais elle ne s’épuise. Sans cesse elle se nourrit de moi. C’est ça « le truc de la faim », comme dit Mallarmé, qui a beaucoup écrit sur le sujet. Elle est elle-même dévorante. Elle nous ressasse et n’en finit pas de nous ressasser, comme une marée de coefficient toujours 100. À cause de notre métabolisme, elle est une malédiction que nous conjurons chaque jour, elle est une obsession aux allures de ritournelle, elle est un cavalier de l’Apocalypse auquel nous devons quotidiennement sacrifier, même si nous faisons comme si nous avions triomphé d’elle et qu’elle n’était qu’une plaisante anecdote dans notre existence. Alors qu’elle en est le trou noir monstrueux. Le centre aveugle. Aveugle chez nous, pas en Afrique ni dans les pays où la faim est une bouche à nourrir bien visible, ai-je besoin de le préciser ?


Il est impossible de savoir quelle figure fut dominante dans la famille Pichon. Quel personnage prenait toute la place, patriarche ou matriarche au caractère bien trempé et faisant la loi, écrasant son entourage de son autorité (de sa brutalité ? De ses névroses ?) comme il y a toujours un membre alpha dans les familles, un ogre ou une ogresse qui, gardien ou gardienne du temple, monolithe terrassant son entourage, concentre toutes les soumissions et les rancœurs allant avec. Mais ce n’était probablement pas le grand-père de Marcelle. Le maître n’est jamais celui qui quitte son monde car il est celui qui règne sur lui. Il n’est pas un voyageur. Il n’est pas un héros.


Car les gares, immenses volières haussmanniennes, étaient les nouveaux lieux de drague, elles étaient le théâtre de désirs inédits et anonymes et même les temples d’une toute récente littérature dite « de gare », dont l’éditeur Louis Hachette disait qu’elle était lue par des jeunes gens et, surtout, « des jeunes femmes prenant exprès le train dans le seul but de dévorer ces romans qu’elles eussent rougi de laisser pénétrer dans le foyer domestique ». Avec le chemin de fer, de nouvelles débauches s’emparaient des voyageurs…


C’est ça le problème : on finit par s’habituer à tout. Au lieu de régler les problèmes, on s’en accommode, on devient ce que nos problèmes font de nous. Et à la fin, on s’étonne que nos existences ressemblent à une serpillière.


Pour ceux à qui l’on donne le nom d’un mort, leur être s’apparente à une crypte, à un caveau, à un tombeau. Squattés de l’intérieur par un cadavre, ils savent n’être que des substituts, des mémoires endeuillées. Ce n’est pas comme si on les avait désirés, eux nommément. Comme s’ils étaient uniques et que leur existence était légitime. Non, ils sont sur Terre en remplacement d’un autre, ils tiennent la place d’un disparu, leur présence au monde doit tout à un mort qui ne leur laissera plus de repos, les hantera toute leur existence, les hantera à jamais. Nés posthumes, jamais ils ne croiront qu’on puisse les aimer pour ce qu’ils sont, mais uniquement pour celui qu’ils ne sont pas et dont ils usurpent le nom et la place. Toujours ils chercheront à ce que l’on aime celui qui, en eux, n’est plus. L’innocent défunt. Voilà ce que c’est que de donner à un enfant un prénom qui n’est pas un prénom mais un nécronyme.


Si Charles Pichon est mort en 1968, ce fut peut-être de la grippe de Hong Kong qui, cette année-là et la suivante, fit un million de morts dans le monde, 40 000 victimes environ en France. Ce dont, à l’époque, personne ne s’inquiéta, ni le gouvernement ni les médias. Tout le monde avait l’air de s’en fiche royalement. Pourtant, nombre d’écoles et de commerces durent fermer, les transports furent fortement perturbés (15 % des cheminots infectés), de même que l’activité économique (20 % des personnels en moins dans les usines). Que s’est-il passé entre 1968 et 2020 pour que l’on passe d’une merveilleuse désinvolture face à la mort à un souci merveilleusement extrême de la vie ? D’un excès à un autre ? Comment est-ce possible ?

Quelle sorte de femme devient une fille que sa mère a abandonnée ?            
À qui sa mère n’a donné ni tendresse ni amour.            
Aucune affection.            
Aucune présence charnelle.            
N’a donné que son indifférence et son rejet.            
Son absence.            
Cela fabrique sûrement une femme qui n’est pas tendre, ni avec les autres ni avec elle-même.
Une femme conduite à penser toute sa vie qu’elle ne suffisait pas, qu’elle ne valait rien, qu’elle n’était pas assez bien, pas assez quoi ? Avec tout ce que cela implique d’efforts pour être parfaite, irréprochable, impeccable, afin de mériter un minimum d’attention – en vain, évidemment en vain.            
Une femme se détestant elle-même.            
Une femme avec un trou béant à la place du cœur, une faille crachant de la lave.
Une femme ne supportant pas qu’on la quitte, qu’on la rejette, qu’on la répudie – et cela rata, bien sûr que cela rata.                         
Marcelle se rappelait-elle sa mère, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout ? Gardait-elle, cachée dans une petite boîte en fer, une photo jaunie et cornée les montrant toutes les deux dans un square ou lors d’une fête d’anniversaire, comme un vestige, un talisman, la preuve qu’elle avait malgré tout une mère, même si cela remontait à très longtemps.
Pascal Jardin disait que c’est dommage de commencer sa vie par son enfance.


Ou Marcelle ne cessa-t-elle de courir après celle qui lui avait donné la vie mais pas d’amour, éperdument, comme un chien court après son os, le ronge jusqu’à l’os ? Peut-être ne pouvait-elle faire autrement que rechercher follement l’affection pour, systématiquement, la piétiner, la saccager, la transformer en sarcasme, s’y prenant merveilleusement bien pour s’ôter toute chance d’être heureuse puisque sa mère n’avait pas voulu qu’elle le soit, puisqu’elle n’en était pas digne et qu’elle ne pouvait pas l’être. Et elle, avec un goût très sûr, savait trouver les êtres capables de la confronter chaque fois à sa plus grande terreur et, de ce fait, à sa plus grande tentation. Des êtres qui, finissant par l’abandonner comme elle le souhaitait alors même qu’elle rêvait qu’un homme l’attende chez elle et lui demande gentiment comment s’était passée sa journée, lui faisaient chaque fois rejouer sa propre mort dans la vie, comme on gratte sa plaie, encore et encore, jusqu’à se dépecer vivant, jusqu’à devenir tout entier le mal qu’on vous a fait. Ce qui est un comportement typique des victimes. Ce qui s’appelle être la proie de son mauvais génie.


Allons, Bmore, vous savez bien que ce n’est pas parce qu’on libère la parole que la parole est libre. C’est même souvent le contraire. Seul l’écrit permet de libérer la parole de son propre mensonge. Car même si on est sincère, nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires. Nous croyons parler alors que nous sommes parlés. Nous ne faisons qu’exprimer des sentiments en les intellectualisant. La parole est comme le sommet d’un iceberg : elle cache une base invisible, immergée et infiniment plus vaste. Essayez de mettre par écrit un truc qui vous est personnellement arrivé et vous verrez : toutes les idées qui étaient les vôtres au départ s’effondreront au fil des phrases, parce qu’on n’écrit pas avec des idées. Parce que écrire, c’est chercher la vérité à l’intérieur de ce qu’on dit. C’est attaquer l’iceberg à la base.


Tout vient de ce qui nous fait tomber, ai-je songé. Toute sa vie, Marcelle l’a édifiée sur ce qui, un jour, au commencement, l’avait fait se casser la figure, ai-je songé. Lui avait fait maudire le monde. Mais le problème lorsqu’on maudit le monde, ai-je songé, c’est qu’on fait surtout du mal à soi-même. Le monde se fiche bien qu’on le maudisse. Il n’en a rien à battre.


Personne n’aime les mannequins, finalement.            
Parce qu’elles n’existent pas.                         
Emblèmes de la beauté et de l’argent, elles sont des vitrines qui appellent le pavé. Des images qui donnent envie de les froisser, les déchirer, les humilier, les ridiculiser. Parce qu’elles incarnent l’exploitation radieuse de la femme, la servitude la plus volontaire et, cependant, enviée et gratifiante. Surtout, on leur en veut de la fascination qu’elles exercent. On leur en veut de faire rêver, si c’est un rêve. La beauté est profondément injuste et elles en profitent. Surtout, elles font peur, sexuellement peur, socialement peur. Elles sont des fantômes qui passent et disparaissent. De pures rumeurs. Personne ne leur suppose une existence en trois dimensions car leur être est une surface. Leur vie une mascarade.


Le présent n’aime pas qu’on lui rappelle son passé mais le passé est comme ce bleu que Picasso effaçait et recouvrait par du rouge, du vert ou du jaune : « Même si on ne le voit plus, il reste quelque chose de ce bleu sur la toile. Il se trouve toujours là », disait-il.


« C’est madame Saliéri, elle habitait l’appartement juste en dessous. Au cinquième. Elle était déjà âgée et elle doit être morte, la pauvre. Elle a déménagé, c’était pas très longtemps après, en 1986 ou 1987. Faut dire qu’il y avait de quoi. Car un jour, des asticots sont tombés de son plafond. Plein d’asticots. Et de gros vers blancs. Ils tombaient par grappes entières dans sa chambre. Ça grouillait énormément. Il y en avait tellement qu’ils avaient fini par percer le plafond. Ça leur avait pris dix mois mais ils y étaient arrivés. L’a fallu tout refaire, là-haut. Tout assainir. Le plafond, le plancher, les murs. Les travaux ont duré des semaines. C’est comme ça que les pompiers sont venus. Comme ça qu’on a su. C’est pas du tout à cause de l’odeur. Ils ont raconté n’importe quoi dans les journaux. »


Ce qui, plus que tout, ruine l’âme, sape toute confiance en soi et en les autres et emplit d’un dégoût de la vie qui ronge l’être jusqu’à le transformer en petite boule noire et sèche, c’est d’avoir raison et de perdre malgré tout. C’est de voir la bêtise, le vice et la méchanceté triompher contre soi. C’est de se sentir coupable du mal qu’on vous a fait.


David Douillet ne l’était pas du tout sur un tatami. Michel Bon l’était encore moins (« bon ») lorsque, P.-D.G. de France Télécom, il mettait en place son plan Top qui, endettant si bien l’entreprise, conduira in fine à « suicider » un maximum d’employés « par la fenêtre ou par la porte ». Cela s’appelle des contraptonymes. C’est une garantie, Bmore. Si votre nom vous désigne de façon péjorative, vous cherchez à le faire mentir afin de vous prouver à vous-même que vous valez mieux et, accessoirement, démontrer à tous ceux qui, depuis toujours, se moquent de vous en vous confondant avec votre nom qu’ils ont tort. Ceux qui partent dans la vie avec un handicap deviennent toujours meilleurs que les autres.


On tombe toujours amoureux d’une projection idéalisée de ce qu’on n’est pas soi-même.


Contrairement à ce qu’elle croyait, Marcelle n’était pas le sujet de notre enquête. (...) Depuis le début, il ne s’agissait que d’une chose : transformer l’impossible désir de savoir qui était Marcelle Pichon en possible désir d’écrire sur elle.


Mais un sentiment n’est pas un fait. N’en déplaise à tous ceux qui se sentent offensés même s’il n’y a aucunement lieu et Dieu sait s’ils sont nombreux de nos jours. (Salut à toi, Samuel Paty !)


Eh quoi, c’est moi le patron de la Bmore & Investigations et un patron possède des informations qu’il ne doit pas révéler à ses employés. Car sans elles, plus d’autorité, plus de prestige, plus de légitimité, plus de patron ! C’est ce qui fait que je suis le boss et pas Penny. J’ai une vue d’ensemble de la situation et pas elle. Ici le secret des gens qui commandent aux autres. Ils savent que n’importe qui possédant le même degré d’information pourrait sans problème devenir patron à leur place. Ce n’est pas une question de compétences mais de niveau d’accréditation. Mais chut. Ils n’ont aucun intérêt à le dire. Où irait la société si cela se savait ?


Le monde des JT, il tourne exclusivement autour de deux pôles qui se magnétisent l’un l’autre : l’argent et la mort.            
Il donne en exclusivité des nouvelles de la mort et de l’argent, avec un soin maniaque, à la virgule près, en comptables opiniâtres, chiffres à l’appui, parce que les chiffres font autorité, ils unifient tout, clouent le bec (...)            
Ceux et celles qui fabriquent les JT n’informent véritablement sur rien d’autre.            
Sans doute parce que, à l’image de notre société, ils et elles n’existeraient pas sans l’argent et la mort.


Notre société a les succès qu’elle mérite et, par parenthèse, c’est tout de même dingue : depuis l’invention de l’agriculture au néolithique, l’humanité peut se vanter d’avoir accompli d’immenses progrès dans d’innombrables domaines (médecine, énergie, alimentation, transport, architecture, technologies, sciences dures…), sauf socialement. Socialement, l’humanité n’a pas avancé d’un pouce sur les inégalités qui la structurent et, au contraire, le fossé entre les riches (les forts) et les pauvres (les faibles) n’en finit pas de se creuser.
L’homme a inventé la roue, il a maîtrisé le feu et le fer, il a domestiqué la nature et bâti des cathédrales, il a trouvé des vaccins et édifié des villes immenses, il est parvenu à aller sur la Lune et se dirige maintenant vers Mars, il a réalisé la fission nucléaire et fait péter la bombe A, il sait manipuler le génome des êtres vivants comme la lumière à l’échelle du photon mais concernant le fait que certains possèdent beaucoup (trop) et d’autres (quasiment) rien : aucun véritable progrès. Aucune volonté réelle de résoudre ce problème. En la matière, l’humanité s’éclaire toujours à la bougie, c’est dingo, non ?


Pour devenir un être civilisé, l’individu intériorise de nombreuses contraintes sous l’effet de l’éducation, des règles morales, de l’exclusion possible du groupe, des lois et des sanctions. Le problème, c’est que ces contraintes intérieures peuvent mettre tellement la pression sur l’individu qu’elles dégénèrent. Angoisses, mélancolie, fatigue, hystérie, manies, dépressions, troubles de la personnalité, TOC… : tels sont les maux de l’esprit qui se contraint trop. D’un côté, cela permet des sociétés moins violentes, pacifiées en apparence, puisque les individus s’autocontrôlent ; la mauvaise nouvelle, c’est que la pression intérieure peut prendre des proportions invivables. Être civilisé, cela se paie en termes de souffrances psychiques. Et plus on se civilise, plus ces souffrances deviennent incontrôlables et dévastatrices. Le docteur Jekyll et son mister Hyde sont un archétype des effets de la société victorienne sur le moi d’un individu parfaitement civilisé. En tant que docteur, Jekyll fait partie de la bonne société et toute son éducation l’a conduit à réprimer son animalité ; sauf que celle-ci refait surface sous la forme d’une bête immonde qui finit par prendre possession de lui. C’est ce qu’on appelle la dé-civilisation subjective. Et les élites sont les premières touchées, puisqu’elles sont les plus éduquées. D’ailleurs, on ne peut pas comprendre leur mépris envers les couches inférieures de la société si on ne prend pas la mesure des efforts psychiques considérables auxquels elles doivent consentir pour apprendre ne serait-ce que es bonnes manières. Ce qui n’est pas le cas des “rustres”. D’où une haine d’autant plus féroce qu’elle se double d’une jalousie et d’une nostalgie. Le colonisateur qui, au nom de la civilisation, s’acharne sur les populations indigènes ne fait qu’appliquer aux autres ce qu’il s’applique psychiquement à lui-même.


On se demande comment le nazisme a pu naître dans une Allemagne qui était à l’époque une des nations les plus civilisés au monde. On parle de revanche de la guerre de 14, de problèmes économiques, sociaux et politiques. On oublie que c’est parce que l’Allemagne avait atteint un degré supérieur de civilisation qu’elle libéra les forces de destruction que sa haute culture avait réprimées. C’est au sein des civilisations les plus avancées que le risque de barbarie est le plus grand. L’écrivain J. G. Ballard a très bien décrit comment, plongés dans un environnement hyper-policé et sophistiqué, des enfants en viennent à trucider tout le monde de façon effroyable alors qu’ils auraient toutes les raisons d’être heureux et respectueux d’autrui. Vous voici prévenu. Nous voici tous prévenus. Nous sommes actuellement dans un moment ballardien. La haine de la démocratie que l’on constate un peu partout appartient à la démocratie. Elle ne vient pas d’ailleurs. C’est la raison pour laquelle il existe une tentation pour les régimes autoritaires. Car ce type de régimes exerce des contraintes qui sont essentiellement extérieures, ce qui soulage intérieurement les individus d’être responsables d’eux-mêmes. Ce ne sont plus eux qui se forcent mais une instance supérieure qui les oblige. Pour la psyché, la contrainte extérieure est plus supportable que la contrainte intérieure. C’est un problème de coût énergétique. 


Défense des minorités, contrôle de ses pulsions sexuelles, condamnation de toutes formes de violence, respect de l’environnement, tri de ses déchets… Aujourd’hui, l’individu est sommé de devenir toujours plus civilisé dans tous les compartiments de sa vie sociale, mais également privée. L’injonction à devenir un “bon citoyen” a supplanté celle d’être un “bon chrétien”. Les modalités ont changé mais le principe est le même. Si bien que l’individu doit se surveiller en permanence, en même temps qu’il doit dénoncer toute attitude ou propos “déviants”. Cela au nom du bien général et particulier car il en va de la Civilisation, de la Démocratie, de la République, etc. Sauf que c’est trop pour la plupart des gens. Ils n’en peuvent plus. On leur implante à chaque instant le sentiment d’être fautif et d’être coupable de l’être. C’est comme si on leur demandait d’adopter en permanence une hyène. Pour beaucoup, l’idéal démocratique apparaît psychiquement trop exigeant, surtout s’il doit être assimilé de force et rapidement. Ce n’est pas pour rien si des gens se défoulent sur Internet ou font des burn out. Comme le disait Philippe Muray, Freud nous a libérés du refoulement, mais qui nous libérera du défoulement ? Et je ne vous parle pas de la vogue du développement personnel, afin d’arriver à se sentir bien dans sa peau et dans son époque, preuve que c’est loin d’être évident. Ces comportements témoignent d’un malaise général. Tout le monde semble assis sur des oursins et ne plus rien supporter. D’ailleurs, tout le monde veut que ça change. Même les conservateurs appellent au “changement”. C’est comme une fuite en avant. Il s’agit là d’un symptôme qui, loin de remédier au problème, l’exprime et le renforce. De là que la moindre étincelle provoque aujourd’hui d’incroyables incendies qui, en temps normal, ne prendraient pas. Nous prenons feu de partout. En devenant toujours plus morale, la conscience contemporaine est devenue un immense champ de bataille qui cache un véritable champ de mines. Nos démocraties marchandes, où la maîtrise de soi se doit d’être toujours plus intériorisée, portent en germe des violences envers soi-même ou envers les autres d’autant plus terrifiantes qu’elles sont volcaniques. C’est le syndrome de la cocotte-minute.


Il y a des gens pour qui la défaite n’est pas envisageable et ce sont les plus dangereux, pour eux comme pour les autres. Ce sont toujours les idéalistes qui, constatant que la réalité ne se pliera pas à leur volonté, basculent dans la fureur destructrice. Sacrifient tout à leur divinité. À leur hubris !


C’est lorsque le bien comprend qu’il ne viendra pas à bout du mal qu’il devient lui-même le mal absolu. Qu’il devient fanatique.


 « On commence à s’intéresser à une chose quand elle est perdue. » Comme si mon inconscient (ce conspirateur-né !) savait tout depuis le début, cette phrase de l’auteur britannique Darian Leader était tirée de son livre intitulé Ce que l’art nous empêche de voir. Non ce que l’art permet de voir, comme on le croit ordinairement, mais ce qu’il empêche de voir ! Car voilà bien ce que fait l’art : déplacer dans le champ socialisé de la culture des émotions trop sauvages pour être exprimées et transmises directement.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 Le syndrome de l'Orangerie