J'ai beaucoup aimé
Titre : Rue des boutiques obscures
Auteur : Patrick MODIANO
Parution : Gallimard (Coll. Blanche 1978,
Folio 1982, Quarto 2013)
Pages : 256
Présentation de l'éditeur :
Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée
que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu
depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années
d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la
vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il
finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent
les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient
le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé
Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et
aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être
l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. Il a fait ses études à Annecy et à Paris. Il a publié son premier roman, La place de l’étoile, en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des Boutiques Obscures. Il est l’auteur de plus d’une trentaine de romans, récits et recueils de nouvelles, parmi lesquels Dora Bruder, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Souvenirs dormants,
ainsi que d’entretiens avec Emmanuel Berl, d’un roman illustré par
Jean-Jacques Sempé et du scénario de Lacombe Lucien, en collaboration
avec Louis Malle. Patrick Modiano a reçu le Grand Prix national des
lettres pour l’ensemble de son oeuvre en 1996, ainsi que le prix Nobel
de littérature en 2014.
Avis :
1978 couronnait Patrick Modiano du Goncourt avec ce roman qui, sur les pas d’un détective privé amnésique, parcourt Paris pour y retrouver les traces d’un passé perdu.
A tort ou à raison persuadé qu’il le mènera à sa propre identité, effacée dans un accident survenu une quinzaine d’années plus tôt, Guy Roland se lance, en ce milieu des années 1960, sur la piste d’un Grec juif de Salonique vivant à Paris sous un nom d’emprunt, entouré de l’étrange faune rassemblant une mannequin française, un Anglais de Maurice, une danseuse américaine d’origine russe et un ancien jockey britannique. Mais, de témoignages contradictoires en lieux évanescents et patronymes changeants, il n’est pas un indice qui ne finisse par lui glisser entre les doigts. L’histoire qui, se faufilant entre les ombres floues d’autrefois, lui remonte peu à peu depuis la période de l’Occupation, semble se réduire en poussière chaque fois qu’il tente de la saisir.
Pendant que, silhouettes surgies du néant avec chacune un lambeau d’un hier incertain, les personnages et leurs versions se superposent sans jamais rien confirmer, même la temporalité de la narration en vient à se brouiller, les années 1930, l’Occupation, l’après-guerre et les années 1960 coexistant au lieu de s’enchaîner dans une mémoire qui, avec ses trouées sélectives, n’a que faire de la chronologie. Paris apparaît comme un puzzle de lieux hantés, qui ne renvoient plus à une époque précise, mais d’adresses anciennes en noms effacés, à la queue de comète de persistances enchevêtrées et brumeuses. Du passé, cette ville cryptique que Guy Roland parcourt comme un palimpseste ne rétrocède que des particules fugitives, derniers photons d’une lumière ancienne, affaiblie par le temps mais suggérant encore la lisière d’une histoire.
Entre mémoire lacunaire et opacité historique, l’Occupation, sorte de spectre invisible planant sur le récit, se résume à une zone de brouillage, tissée de disparitions, d’emprunts d’identités et de non-dits dont les répercussions continuent de déformer le présent, et sur laquelle viennent buter, sans réponse possible, les questions du témoignage et de la responsabilité. (4/5)
Citations :
Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».
Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.
J’avais marché jusqu’à la fenêtre et je regardais, en contrebas, les rails du funiculaire de Montmartre, les jardins du Sacré-Cœur et plus loin, tout Paris, avec ses lumières, ses toits, ses ombres. Dans ce dédale de rues et de boulevards, nous nous étions rencontrés un jour, Denise Coudreuse et moi. Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d’un gigantesque billard électrique, qui se cognent parfois l’une à l’autre. Et de cela, il ne restait rien, pas même la traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole.
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