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mardi 15 juillet 2025

[Baldysz, Martin] Cairns

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cairns (Vardane)

Auteur : Martin BALDYSZ

Traduction : Marina HEIDE 

Parution : 2022 en norvégien,
                  2025 en français (Paulsen)    

Pages : 128 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un roman crépusculaire au bord du vide, où le moindre faux pas peut coûter la vie.
À l’aube du XXe siècle, deux tragédies frappent un paisible village norvégien : le meurtre d’un homme et la disparition d’une fille de ferme. Un an plus tard, les recherches menées dans la montagne pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, les portes des chalets d’alpage ont été forcées. Les villageois racontent que des cris viennent de là-haut : Kirsten demande à voir le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, fraîchement arrivé du Danemark, accepte d’aller à la rencontre de la disparue. Il a besoin de l’aide de Reidar Skåren pour s’aventurer dans ce monde minéral, agité par des vents contraires, où la brume et la neige brouillent les repères. Au milieu de cette nature sauvage où la moindre pierre semble vous épier, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Martin Baldysz est romancier. Il vit au cœur de la nature dans une ferme de l’ouest Norvégien. Cairns a reçu un excellent accueil critique.

 

 

Avis :

Auteur en vue en Norvège, Martin Baldysz est pour la première fois traduit en français avec ce court roman, presque une nouvelle, au mystère étrangement ensorcelant.

Aussi rêche et rustique que le paysage de landes et de marais qui frissonne sans défense au pied de montagnes encapuchonnées de neige et de brumes, la vie dans ce coin retiré de Norvège, peut-être au début du siècle dernier ou bien avant encore puisque rien ne semble y avoir changé depuis des lustres, tire durement sa subsistance, soit de la pêche loin sur les flots furieux, soit, entre village et alpage, de l’élevage de moutons. 

Habitué à vivre seul avec ses bêtes et le secours de la bouteille, Reidar reçoit un jour la visite surprise du pasteur Ribe. La rumeur courant que Kirsten, la bergère enfuie il y a un an de cela en laissant derrière elle le corps criblé de coups de couteau d’un chasseur, aurait été aperçue vers les crêtes réclamant, elle ou son fantôme – au village l’on parle d’une huldra, créature surnaturelle qui hante les croyances locales, car comment cette fille que l’on avait longtemps cherchée sans la trouver aurait-elle bien pu survivre à un hiver en montagne ? –, les services d’un pasteur, l’homme vient le solliciter pour lui servir de guide en montagne. 

Commence un étrange voyage vers les hauteurs, des contrées vides et inhospitalières, mais comme habitées par une présence invisible semblant attirer les deux hommes à travers vents et brouillards de plus en plus désorientants, entre pentes et ravins balisés de mystérieux cairns, ces empilements de pierres disposés pour marquer un lieu de passage. A mesure que leur progression désormais éperdue et aveugle se fait de plus en plus risquée, la tension et l’angoisse s’intensifient dans une ambiance qui n’a plus rien d’humain et qui, selon le tempérament et les fantasmes de l’un ou de l’autre, s’emparant de leur imagination comme de la nôtre alors que la violence des conditions en montagne se fait propice à la résurrection d’ancestrales croyances, s’habille de mysticisme ou fleure le maléfice. 

L’irrationnel s’en mêlant, la narration se teinte de fantastique, laisse augurer la clarté d’un dénouement, mais, jouant de nos incertitudes, referme la trouée dans le brouillard sur le mystère de nouvelles ombres mortifères. A chacun donc de se débrouiller avec ses doutes et ses questions, quand la peur sur fond de vieilles légendes norvégiennes réveille superstitions et croyances archaïques, réel et surnaturel s’entremêlent de manière inextricable, transformant en noir vertige ce qui commençait comme un polar rural teinté d’aventure.

Mêlant subtilement l’irrationnel au réel pour une évocation puissante et poétique de l’effet des paysages désolés de la montagne norvégienne sur les mentalités qui y vivent accrochées, Martin Baldysz réussit en très peu de pages un récit singulier et envoûtant, au mystère aussi insondable que les peurs et les mythes nés de la violence des conditions de vie en ces lieux. Comme si, quoi qu’il arrive et quelle que soit l’époque, l’homme, en animal superstitieux, ne pouvait échapper longtemps aux archaïques sortilèges associés à cette terre et à ces paysages éreintants. (4/5)

 

Citation :

Le brouillard se posait sur le paysage aride et rougeâtre qui s’étendait devant lui. Reidar prit peur devant cette brume lourde et épaisse. Une nappe blanche qui se dirigeait doucement vers eux. Un mur vivant qui engloutissait la montagne. Un frisson glacial le parcourut au milieu de ce monde blanc, déserté, où tout était pétrifié.

 

vendredi 21 mars 2025

[Gustavsen, Ellen] L'héritage sans nom

 



J'ai aimé

 

Titre : L'héritage sans nom
            (Den navnløse arven)

Auteur : Ellen GUSTAVSEN

Traduction : Mathis FERROUSSIER

Parution : en norvégien en 2023,
                  en français en 2025 (Gallmeister)

Pages : 464

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, une bande d’amis se retrouve pour fêter l’entrée au lycée. La fête bat son plein, les relations se nouent, se dénouent, portées par les excès en tout genre et une insouciance toute juvénile. Mais lorsque les brumes de la nuit se dissipent, la descente est brutale : Elisabeth, seize ans, a été violée. Saisie par une rage vengeresse, elle commet un acte lourd de conséquences qui marquera les jeunes gens à jamais.
Seize ans plus tard, le docteur Haraldsen, gynécologue respecté, est retrouvé assassiné dans une mise en scène macabre. Le policier Lars Lukassen est mis sur le coup, mais son travail est parasité par une affaire privée qui l’obsède. À moins que ces trois affaires n’aient un lien ?

Un thriller sombre et hypnotique, qui puise dans les contradictions les plus intimes de la société norvégienne.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1975, Ellen Gustavsen vit à Ringerike, près d’Oslo. Elle est professeur et conseillère d’orientation professionnelle. Elle a intégré l’école d’écriture de fiction policière de Cappelen Damm et anime le podcast sur la criminalité Helt Kriminelt. Elle organise également des cours d’écriture créative pour les jeunes. La vertu du mensonge est son premier roman.

 

Avis :

Après une première publication sous le pseudo Ellen G. Simensen, la Norvégienne Ellen Gustavsen signe cette fois de son vrai nom un second polar mettant en scène le policier Lars Lukassen. Sur fond de neige et de brouillard, de lacs glacés et de forêts obscures, son intrigue savamment construite interroge les lois de la bioéthique.  

Véritable déflagration dramatique, la scène inaugurale laisse le lecteur en proie à mille interrogations. Un bébé malformé vient de voir le jour. Rien dans le récit ne permettra de comprendre avant longtemps qui sont cette petite fille et ses parents, ni même de situer clairement cette naissance entre les deux fils narratifs, datés pour leur part, qui vont désormais entrelacer leurs temporalités de manière aussi addictive l’un que l’autre.

Nous voici donc, pleins d’une perplexité préparée au pire, à voyager entre 2016 et les années qui ont précédé. Un soir d’été, une fête organisée entre lac et forêt par une bande de lycéens tourne au cauchemar. Elisabeth, seize ans, est violée. Le violent différent qui s’ensuit entre plusieurs jeunes tourne à la tragédie. Rien ne pourra plus en effacer les terribles conséquences. Quinze ans plus tard, le policier Lars Lukassen est appelé sur les lieux d’un meurtre sinistrement mis en scène. Morten Haraldsen, gynécologue révéré pour sa Clinique de la Fertilité, a été sauvagement assassiné. L’enquête ne tarde pas à faire résonner le passé, remettant le drame d’il y a quinze ans au premier plan, mais pas seulement. Lars lui-même ne sera pas épargné par la mise au jour d’un scandale abyssal.

Intrigue ancrée dans l’actualité – au coeur du livre palpite une question de fond à l’origine de maints débats nationaux, la Norvège faisant partie des pays, précurseurs peut-être, qui ont récemment fait évolué leur législation sur le sujet  –, ambiance nordique et suspense bien mené dans une construction narrative précise et soignée sont autant d’atouts pour une lecture agréable et captivante, aisée malgré l’intrication des liens entre personnages. Alors, même si la caractérisation de Lars mériterait davantage d’aspérité pour lui faire une place parmi les flics les mieux campés de la littérature policière, l’on passe assurément un bon moment en compagnie de ce polar de bon aloi. (3,5/5)

 

dimanche 8 septembre 2024

[Ullmann, Linn] Fille, 1983

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Fille, 1983 (Jente, 1983)

Auteur : Linn ULLMANN

Traduction : Jean-Baptiste COURSAUD

Parution : 2021 en norvégien,
                  2024 en français
                  (Christian Bourgois)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1983, à seize ans, Linn Ullmann passe une nuit à Paris qui la changera à jamais.
Près de quarante ans plus tard, elle tente de comprendre la jeune fille qu’elle a été. Des souvenirs obsédants la ramènent à cette adolescente en rébellion contre sa vie, ses parents célèbres, son lycée à New York où elle réside avec sa mère. Et puis cette folle décision de prendre un avion pour Paris, seule, parce qu’un célèbre photographe croisé dans un ascenseur la réclame pour un shooting de mode. Perdue dans une capitale qu’elle ne connaît pas, elle erre dans les rues, avant d’être livrée aux mains d’un homme de trente ans son aîné. Un récit bouleversant d’une rare franchise, qui est aussi une réflexion sur le pouvoir et l’impuissance, le désir et la honte, la beauté et l’oubli.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Journaliste et critique littéraire de formation, Linn Ullmann est aujourd’hui l’une des principales autrices scandinaves. Elle a publié sept romans et reçu de nombreuses récompenses, dont le prix Amalie Skram, le prix Dobloug et le prix Aschehoug. Linn Ullmann vit à Oslo avec sa famille.

 

Avis :

L’année de ses seize ans en 1983, bravant la réprobation de ses parents – l’actrice Liv Ullmann et le cinéaste Ingmar Bergman –, l’auteur rejoint à Paris le photographe de Vogue qui, l’ayant croisée dans un ascenseur new-yorkais, lui a aussitôt promis, du haut de sa célébrité et de ses trente ans de plus, de la propulser top modèle. La nuit de son arrivée, seule et perdue après avoir égaré l’adresse de son hôtel, l’adolescente se retrouve illico dans le lit de cet homme. Désormais âgée de cinquante-sept ans et depuis des années la proie d’épisodes dépressifs, elle s’efforce, dans une narration à petits pas prudents tournant en cercles de plus en plus serrés autour de l’écharde de son souvenir, de revenir au plus près de l’impact qui n’en finit pas de propager dans sa vie son onde honteuse et sournoise.

« Tout ce sur quoi j’écris au fil de ces pages, ce qui s’est déroulé avant et après la photo qu’a prise de moi A, se compose principalement d’oubli, de la même manière que le corps se compose principalement d’eau. Ce dont je ne me souviens pas, qui ne jaillit que sous la forme de rêves, de pressentiments ou de douleurs, ne peut pas être écrit, même s’il doit pourtant l’être. »
 
 
Il doit l’être, parce que, si A a sans doute tout oublié de ce qui ne fut pour lui qu’un acte sans conséquence, aussi banal que de se sustenter quand on a faim, cette nuit parisienne que l’auteur refoule dans sa mémoire, autrefois avec une rage décuplée par la honte, aujourd’hui dans la conscience angoissée des ravages que cet enfouissement perpétue dans sa vie, est un trou noir, une zone blanche, qui ne cesse de siphonner son être. Jusqu’ici jamais formalisé par écrit, ce qui lui est arrivé la hante de ses fantômes d’autant plus invasifs et pernicieux que justement laissés à vagabonder dans son inconscient. Un temps tombée dans l’alcool, sapée par les récidives de la dépression et de ce qui évoque un trouble de dépersonnalisation trahissant la profondeur du traumatisme, sa vie est un disque secrètement rayé qui tourne dans le vide de l’angoisse et du doute creusé entre non-dit, déni et sentiment d’irréalité. 

« Peut-être vaudrait-il mieux, pour votre bien, que vous n’écriviez pas en ce moment où vous allez si mal », lui a dit une psychologue, la renvoyant insupportablement au rang de « toutes [c]es femmes enfermées, aliénées, déprimées, effrayées au fil des siècles à qui on a prescrit une cure de non-expression, de non-écriture, de non-divulgation-de-la-fureur-et-du-désespoir. » Etape essentielle dans un cheminement post-traumatique entravé par le silence, le livre fait en vérité penser aux tentatives d’un oiseau englué pour reprendre son vol, aux efforts d’un animal qui, pris dans les phares d’une voiture, lutte contre l’éblouissement qui le paralyse. Linn Ullmann n’écrit pas par colère, ni pour demander des comptes, mais pour tenter, en une exploration presque clinique - toujours marquée par le doute et l’incertitude - des faits, de ses ressentis et réactions, enfin des impacts psychologiques qui la meurtrissent, de recomposer une vie et une personnalité réduites en miettes.

Aussi bouleversant qu’édifiant, ce récit à tâtons, fragmenté et noyé d’indécision, est un témoignage fort, profondément sincère et tout à fait impressionnant. De l’ambiguïté floutant aisément les notions d’emprise et de consentement aux infinis retentissements du traumatisme refoulé : après cette lecture, nul ne pourra plus dire qu’il ne se doutait pas et, comme A, hausser les épaules en traitant sa victime de « pleurnicheuse de merde ». (4/5)

 

Citations :

 Je n’éprouve plus cette fureur contre la fille âgée de seize ans et baptisée Karin, et tant pis si personne ne l’appelait et ne l’appelle plus par ce prénom ; je n’éprouve plus cette honte envers elle, cette frénésie à la biffer, à l’oublier, à feindre qu’elle n’existait pas. Qu’elle existe. Et pourtant : le fait que nul ne se souvienne de ce qui m’est arrivé, que rien n’ait été écrit à ce sujet, me pousse à douter de la véracité de ce que j’ai vécu, j’en viens à douter que ça m’est effectivement arrivé, ou plutôt, je sais que ça m’est arrivé – Ce que tu peux être cruche comme gamine, t’as rien à faire ici –, mais je doute de la validité de ce que j’ai vécu, je doute de l’intérêt à le révéler. Et en même temps : si je n’écris pas à ce sujet, sous prétexte que je doute, sous prétexte que le doute engendre l’angoisse, sous prétexte que je fais n’importe quoi ou presque pour ne surtout pas être saisie par l’angoisse, sous prétexte que le doute et l’angoisse me transportent dans ce même état d’impuissance qui était le mien quand j’avais seize ans, dès lors j’oublie que, comme Annie Ernaux l’écrit, « les choses me sont arrivées pour que j’en rende compte ». 
 

En écrivant ce qui m’est arrivé, en racontant l’histoire de la manière la plus véridique possible, je m’efforce de les rassembler dans un seul corps : la femme de 2021 et la fille de 1983. Je ne sais pas si c’est possible.
 

Peut-être vaudrait-il mieux, pour votre bien, que vous n’écriviez pas en ce moment où vous allez si mal, m’a dit ma psychologue, la première, une femme dans la cinquantaine. J’ai pensé à toutes les femmes enfermées, aliénées, déprimées, effrayées au fil des siècles à qui on a prescrit une cure de non-expression, de non-écriture, de non-divulgation-de-la-fureur-et-du-désespoir.
 

C’était comme de l’eau, mare après mare après mare, informe. Ce qui s’est passé avant, et ce qui s’est passé après, puis encore après. Je n’en suis pas certaine.


 

vendredi 12 juillet 2024

[Nore, Aslak] Le cimetière de la mer

 



J'ai aimé

 

Titre : Le cimetière de la mer
            (Havets kirkegård)

Auteur : Aslak NORE

Traduction : Loup-Maëlle BESANÇON

Parution : en norvégien en 2021
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La matriarche d’une riche dynastie norvégienne se suicide sur le domaine familial. Elle laisse derrière elle le mystère d’un testament disparu et un manuscrit, seule trace d’un drame familial : une catastrophe maritime durant la deuxième guerre mondiale dans laquelle son mari et des centaines de personnes ont perdu la vie. Sa petite-fille se lance à la recherche de ce testament. Aidée par un journaliste, ancien agent des services du renseignement qui a ses propres motivations, elle se retrouve plongée dans le passé labyrinthique de la famille. Une histoire sombre et hantée de secrets, de trahisons et d’amours vouées à l’échec.
Le cimetière de la mer est une fresque sociale, une saga familiale et un drame sur le pouvoir et l’héritage inspiré à la fois des grands récits du XIXème siècle et des séries télévisées d’aujourd’hui.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1978, Aslak Nore a rejoint le bataillon d’élite norvégien Telemark en Bosnie, avant de travailler comme journaliste au Moyen Orient et en Afghanistan. Il est l'auteur de plusieurs best-sellers et a reçu le prix Riverton du meilleur roman policier en Norvège en 2018.

 

 

Avis :

Le suicide inattendu et la disparition du testament de sa doyenne Vera Lind placent soudain le clan dynastique des Falck, riches armateurs de pères en fils depuis presque deux siècles, face à un conflit de succession. Des deux branches ennemies de cette famille norvégienne, laquelle héritera de la fortune et du pouvoir ? Celle d’Olav, le fils de Vera et le dirigeant actuel de la puissante fondation SAGA ? Ou celle de Hans, le célèbre et charismatique médecin humanitaire, né d’un mariage antérieur à celui de Vera avec le patriarche de l’époque ? Ebranlée par la disparition de sa grand-mère et par certains comportements troubles de son père en ces circonstances, Sasha, la fille d’Olav, décide de profiter de ses fonctions de responsable des archives de la société pour mener l’enquête. Quels secrets, si embarrassants qu’ils ont autrefois empêché la publication d’un récit autobiographique de Vera, lui aussi disparu, se cachent-ils donc derrière l’honorable réputation des Falck ? Et que s’est-il réellement passé lors du naufrage de l’express côtier DS Prinsesse Ragnhild, qui, en 1940, devait coûter la vie de son grand-père et miraculeusement épargner Vera et son nourrisson Olav ?

L’on ne remue pas les boues du passé sans risque. C’est ce que le récit nous laisse constater en ménageant ses effets de suspense, à mesure qu’aux secrets de cette famille fictive, se mêlent politique et faits historiques authentiques, parfois méconnus, des années quarante à nos jours. De la résistance intérieure au nazisme révélée à l’occasion du naufrage, célèbre en Norvège, de l’express côtier qui, en 1940, coûta la vie de quelque 300 passagers, dont bon nombre de soldats allemands à son bord, aux cellules « stay-behind », ces réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN pendant la Guerre froide pour protéger l’Europe de l’Ouest d’une invasion soviétique, en passant par les dérives privées de la lutte contre l’État islamique, l’auteur qui fut membre de l’armée de l’OTAN en Bosnie, puis journaliste dans les forces norvégiennes et américaines en Afghanistan et en Irak, inscrit son histoire dans une perspective bien sombre et bien éloignée de la version officielle de l’histoire nationale norvégienne.

Le résultat est un roman foisonnant, entre saga familiale, thriller psychologique et polar géopolitique, dont, nonobstant quelques longueurs, l’on vit avec curiosité les aventures pleines de coups de théâtre. Plus que ses intrications familiales savamment construites pour nous tenir en haleine, ce sont son épaisseur historique et ses coups de projecteur sur quelques aspects méconnus de la politique extérieure de la Norvège ce dernier siècle qui font le principal intérêt de ce livre. A noter qu’Aslak Nore a déjà suscité la polémique dans son pays à l’occasion de publications précédentes, comme son essai Extremistan en 2009, non traduit, où il exprimait, à propos de l’immigration, ses interrogations quant à l’extrémisation « pour le meilleur et pour le pire » de la Norvège. (3,5/5)

 

 

Citations :

La mort ne m’effraie pas. Au fond, le plus dur est la douleur qu’elle cause aux proches, et avec l’âge ce chagrin s’amoindrit fortement. Paradoxalement, la mort cesse dès lors qu’elle survient. Elle n’existe qu’aux yeux des vivants.

Il était libre, sorti de la pire prison sur terre. Il aurait dû être heureux. Pourquoi n’était-ce pas le cas ? Il se surprenait à regretter cette période derrière les barreaux. Pas les passages à tabac, la torture et les maladies, bien sûr. Non, il regrettait le temps où il rêvait à la liberté. Toutes les prisons du monde sont pleines de rêves. C’est le seul luxe qu’aucune geôle ne peut retirer aux détenus. Or aujourd’hui les rêves avaient disparu, il ne restait plus que la réalité.

J’ai l’impression d’entendre les mêmes paroles que celles que prononcent de nombreux autres vétérans, constata le médecin-chef. Ce qui est difficile, ce ne sont pas les missions elles-mêmes, aussi dramatiques soient-elles, serais-je tenté de dire. C’est le retour.

Peut-être suis-je le seul à le ressentir ainsi, mais est-il possible d’être aussi malheureux et heureux en même temps que l’on peut l’être à quatorze ans ? À cet âge, notre passé se résume à presque rien. Tout ce que l’on a, ce sont des rêves. Puis on construit sa vie, et les rêves peu à peu s’estompent. Et quand on meurt, les rêves ont disparu, seul le passé demeure.

 

dimanche 19 mai 2019

[Lunde, Maja] Bleue





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Bleue (Blå)

Auteur : Maja LUNDE

Traductrice : Marina HEIDE

Parution : 2017 en norvégien (Aschebourg & Co)
                2019 en français (Presses de la Cité)

Pages : 360






 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Norvège, 2017. Depuis son plus jeune âge, Signe a fait passer l’écologie avant tout. Ainsi a-t-elle préféré renoncer à Magnus, dont elle ne partageait pas les idées. Aujourd’hui, elle vit sur un bateau amarré dans un fjord, au plus près de l’eau.  Et c’est pour sauver l’eau qu’elle décide à soixante-sept ans d’entreprendre un dernier périple en mer, lorsqu’elle apprend qu’une opération commerciale, autorisée jadis par Magnus, menace son glacier natal. L’heure est venue pour Signe d’affronter son grand amour perdu. Pour cela, elle doit prendre la direction du sud de la France…

France, 2041. La guerre de l’eau bat son plein. Avec Lou, sa fille aînée, David a fui les Pyrénées ravagées par la sécheresse pour retrouver sa femme et leur bébé, dont il a été séparé. Mais les réfugiés climatiques sont bloqués à la frontière, et les ressources commencent à manquer. Un jour, à des kilomètres de la côte, David et Lou trouvent un voilier au beau milieu d’un champ desséché : le bateau de Signe…


Une intrigue sophistiquée et palpitante, au service d’une fable dystopique plus nécessaire que jamais.
 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1975 à Oslo, Maja Lunde a écrit des scénarios et des livres pour la jeunesse avant de se lancer dans la rédaction d’Une histoire des abeilles, son premier roman pour adultes, best-seller traduit en plus de trente langues, et succès de la rentrée littéraire française 2017. Bleue est son deuxième roman à paraître aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :

Merci à Babelio et aux Presses de la Cité pour m'avoir fait découvrir ce livre dans le cadre de la Masse Critique Privilégiée.

La Norvégienne Signe vit sur son bateau. Militante écologique aujourd’hui septuagénaire, elle a consacré toute sa vie à lutter, sans grand succès, pour la défense de la planète. Lorsque le glacier qui surplombe son village natal, déjà bien rétréci par le réchauffement climatique, est condamné à une disparition accélérée en raison de son exploitation industrielle, elle choisit aussitôt la confrontation avec l’entrepreneur responsable, établi dans le sud de la France, et qui n’est autre que son amour de jeunesse.

Près de vingt-cinq ans plus tard, en 2041, les prévisions les plus alarmistes sont devenues réalité : les déserts ont gagné du terrain, les populations des pays du sud meurent de soif et tentent de migrer en masse vers les « pays de l’eau », qui ont fermé leurs frontières. Ainsi, David et sa petite fille Lou, chassés d’Argelès par des incendies meurtriers, sans nouvelles du restant de leur famille, ont trouvé provisoirement asile dans un camp de réfugiés, où tout ne tarde pas à manquer. A faible distance du camp, le père et la fille tombent par hasard sur le bateau de Signe, échoué à l’intérieur des terres après l’assèchement du Canal du Midi.

Cette fable dystopique met en scène un sujet d’actualité : l’indifférence des uns, l’impuissance des autres, face aux bouleversements climatiques liés à l’activité humaine. Elle nous confronte directement aux conséquences dramatiques de notre absence de réaction, mettant en scène le manque d’eau croissant dans certaines régions, les déplacements subséquents de populations, et les conflits internationaux en résultant.

L’histoire relatée ne manque pas d’un certain réalisme. Il faut saluer les efforts de documentation de l’auteur grâce auxquels le récit ne verse jamais dans le ridicule ni l’approximation, qu’il s’agisse d’évoquer la pratique de la voile et l’expérience de la mer, ou encore une usine de désalinisation. L’intrigue est elle-même bien ficelée, et même si les grands contours de l’issue se dessinent assez facilement avant la fin, certains détails du dénouement ont néanmoins réussi à me surprendre.

Pourtant, ces qualités n’ont pas suffit a m’épargner l’ennui, progressivement mais inexorablement apparu au fil de l’alternance des deux récits entrecroisés : la faute au manque d’épaisseur des personnages, à la platitude de leurs dialogues, et à l’absence de style de l’écriture, qui empêchent le roman de réellement décoller et de sortir du lot. Manque également à mon sens davantage de présence de la nature elle-même, sur un thème qui appelait quelques jolis passages contemplatifs.

Au final, Bleue est un roman sans prétention et empreint de bonnes intentions, pour un gentil moment de détente qui ne laissera pas de souvenir impérissable. (2/5)

 

 

Le coin des curieux :

Bleue m'a fait découvrir qu’il existe des moules perlières d’eau douce. Enfin, peut-être plus pour très longtemps, car cette espèce protégée est en voie d’extinction...

Elle s’appelle Margaritifera margaritifera, ou mulette perlière. Elle habite les rivières claires d’Europe, de Russie, du Canada et de l’Est des Etats-Unis, et fait preuve d’une longévité exceptionnelle puisqu’elle peut vivre jusqu’à 150 ans. Durant son cycle de développement, la larve de la moule perlière doit, pendant plusieurs mois, parasiter les branchies d’un saumon ou d’une truite – aucune autre espèce de poisson ne lui convient -, qui la nourrit et la transporte. Hôte et parasite entretiennent alors des interactions favorables réciproques.

La moule d’eau douce a été exploitée jusqu’au milieu du 20e siècle pour la production de perles utilisées en joaillerie, avant d’être supplantée par l’huître perlière tropicale, à la production plus grosse et plus régulière. Seulement une moule sur mille produirait une perle, souvent de forme irrégulière…

Lors du baptême de son fils, Marie de Médicis aurait porté une robe brodée de 32 000 perles de Margaritifera margaritifera, au prix donc du sacrifice de 32 millions de ces mollusques.

Au 19e siècle, la moule perlière abondait encore, par exemple en Bretagne : à Pont-Aven, la rivière était « pavée » de mulettes, les paysans en bêchaient le fond à la saison avec des pelles. Chacun pouvait en ramasser jusqu’à 10 000 par an, dont la chair et les coquilles étaient simplement abandonnées sur les berges, pour le grand bonheur des loutres et des oiseaux. A Rosporden, cette même activité était l’occasion de « joyeuses parties », qui voyaient les jeunes filles s’improviser pêcheuses et, mi-dévêtues, entrer dans l’eau pour ramasser les moules, les ouvrir aussitôt, et les rejeter ensuite.

Se nourrissant par filtration de particules en suspension dans l’eau des cours d’eau, la moule perlière est très sensible à la pollution aquatique. De nos jours, la pollution des rivières d’une part, la régression du saumon atlantique sauvage d’autre part, mettent en danger la Margaritifera margaritifera, en voie d’extinction imminente. Elle fait l’objet d’un programme de conservation, qui a notamment vu l’inauguration de la première station d’élevage dans le Finistère.