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lundi 26 octobre 2026

Critique : "Chagrin d'un chant inachevé" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chagrin d'un chant inachevé

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782070792368  
                           en librairie

  

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Cet automne-là, les taux d’intérêt étaient en baisse, les prix de l’immobilier en hausse, ma famille, mes amis s’inquiétaient : est-ce qu’il n’était pas temps que j’investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m’endetter sur trente ans (mon âge à l’époque). Je n’en avais ni les moyens ni l’envie. Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. »
De Buenos Aires à Caracas, François-Henri Désérable nous embarque dans une formidable traversée de l’Amérique du Sud. Cinq mois à moto, en stop, en bateau, avec une seule contrainte : emprunter l’itinéraire qui fut celui d’Alberto Granado et d’Ernesto « Che » Guevara, lors du fameux voyage à motocyclette, soixante-cinq ans plus tôt.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François-Henri Désérable est l’auteur notamment de Mon maître et mon vainqueur, qui a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française. Après L’usure d’un monde, où il racontait sa traversée de l’Iran, Chagrin d’un chant inachevé est son deuxième récit de voyage.

 

 

Avis :

Ancien joueur professionnel de hockey devenu romancier salué par les grands prix littéraires, François-Henri Désérable est aussi écrivain voyageur. En 2023, il publiait  L’usure d’un monde, récit d’un périple en Iran, sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, dans un pays au bord de l’implosion. Lui qui arpente les routes près de six mois par an exhume cette fois les souvenirs d’un voyage plus ancien : en 2017, il a suivi, soixante-cinq ans après lui, l’itinéraire du jeune Ernesto Guevara, alors simple étudiant en médecine sans intention politique, à travers l’Amérique latine, de l’Argentine à Cuba en passant par le Chili, le Pérou, la Colombie et le Venezuela.

Rencontres, découvertes et imprévus sont autant de cailloux semés sur la route, que l’auteur, faute de notes prises à chaud, égrène de mémoire dans un récit concis et distancié, ramené à l’essentiel. « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées », a-t-il retenu du philosophe et historien Hippolyte Taine. Guevara, confronté à la pauvreté généralisée du continent, en était revenu avec les convictions révolutionnaires qui allaient forger son destin. François-Henri Désérable, lui, raconte ce qui, loin des mirages touristiques, l’a le plus marqué dans ses observations de témoin lucide.

Il y a bien sûr les aléas et les dangers de ces huit mille kilomètres parcourus en cinq mois, en moto, en stop et en bateau, de quoi, entre ironie et frisson rétrospectif, tenir le lecteur en haleine, au plus près des réalités bourlingueuses. Après avoir tâté d’un tesson de bouteille sur la gorge et des crocs d’un molosse, après une panne de voiture en plein désert d’Atacama et les avanies imposées par des douaniers corrompus, place quand même à des rencontres plus humaines, à des lieux grisants quittés à regret et, aussi, à des expériences bouleversantes, comme celle vécue aux côtés des mineurs de Potosi, oubliés au fond de l’enfer, ou encore au coeur de ce que l’on appelle « favelas au Brésil, villas miseria en Argentine, campamentos ou poblaciones au Chili, barrios au Venezuela. En français : bidonvilles. Au Pérou : pueblos jóvenes (quartiers jeunes) », mais qui concentre partout, troublant écho au temps de Guevara, la même misère extrême.

Devenu lecteur sur le tard, François-Henri Désérable n’en est pas moins passionné de littérature et, convoquant Valéry, Yourcenar, Chateaubriand ou Flaubert comme le ferait Sylvain Tesson, il accompagne ses pas, avec la dérision de qui ne se prend pas au sérieux, de réflexions sur la vie et la mort, sur le voyage et l’écriture. C’est ainsi que d’anecdotes en apartés, l’on boucle avec l’auteur une odyssée loin des sentiers battus, au contact direct des réalités locales, histoire, « en levant les yeux sur le monde, [de] se regarde[r] un peu moins le nombril » et d’« aiguiser [un] regard que chaque jour passé au même endroit achèv[e] d’émousser. »
 
Plaisant et enlevé, ce récit authentique, traversé de réflexions parfois inégales mais toujours sincères, révèle sous sa légèreté un regard curieux et attentif posé sur le monde. (4/5)

 

 

Citations :

Plus grisant que le voyage : l’idée du voyage. Le concevoir, le préparer, le rêver, voilà des voluptés qui suffiraient à vous visser chez vous pour ne plus en partir.


Partir loin, c’est encore le meilleur moyen de se mettre à distance de soi-même. À ceux qui voyagent dans l’espoir de se trouver, j’ai toujours préféré ceux qui le faisaient dans le but de se perdre : en levant les yeux sur le monde, on se regarde un peu moins le nombril. Pourquoi voyager ? Chacun a ses raisons. Moi, c’était pour aiguiser mon regard que chaque jour passé au même endroit achevait d’émousser. Hippolyte Taine avait synthétisé cela dans un aphorisme parfait : « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. »


C’est ainsi : le plus beau des voyages sera toujours celui qui reste à faire.


On a tant écrit sur le Che : quiconque s’aventure aujourd’hui à écrire sur lui n’écrit jamais que dans les blancs entre les lignes des autres. Et néanmoins on refait inlassablement le roman de sa vie, inlassablement le chapitre de sa mort. Cela se passe donc en Bolivie, qui de l’avis des Sud-Américains est le trou du cul de l’Amérique du Sud, et pire qu’en Bolivie, dans le Ñancahuazú, qui de l’avis des Boliviens est le trou du cul de la Bolivie. Le Che avait une idée fixe : embraser le monde de focos, des foyers de guérilla rurale dont les rangs grossiraient d’escarmouche en escarmouche, de bataille en bataille, pour former une armée de libération qui comme à Cuba finirait par renverser le pouvoir. Mais pourquoi avoir choisi la Bolivie comme foco initial ? Pourquoi ce pays enclavé, le seul, avec le Paraguay, qui n’a pas d’accès à la mer ? Parce que c’est une dictature militaire, parce que la minorité blanche y oppresse la majorité indienne, parce que le Parti communiste local est susceptible d’apporter son soutien, parce que la Bolivie partage des frontières avec le Paraguay, le Brésil, le Pérou, l’Argentine et le Chili, parce qu’elle peut constituer une base arrière pour combattre l’impérialisme qui ne cesse de gagner du terrain, parce que si tout se passe comme prévu, on fera bientôt de la cordillère des Andes une immense  Sierra Maestra. Mais de même qu’au Congo, et même pire qu’au Congo, rien ne se passe comme prévu. Et moins d’un an après son arrivée dans le Ñancahuazú, voilà le Che entre les mains de l’armée bolivienne.


Le chagrin d’un chant inachevé, c’est aussi celui qui vous étreint quand vous devez vous arracher à la contemplation d’un paysage dont vous savez que vous n’allez plus le revoir. Dans le Sud Lípez, on se surprend plusieurs fois à marcher à reculons, pour retarder, ne serait-ce que de quelques instants, celui où il faudra tourner le dos et à jamais dérober à ses yeux le tableau prodigieux que l’on a face à soi. 


Un lac aux eaux turquoise, des volcans aux cimes enneigées, des collines aux crêtes façonnées par le vent, des pierres rondes et des geysers, des flamants roses et des lamas, un rocher en forme de dromadaire, des cactus démesurés et, plus tard, dans le Salar d’Uyuni, un désert de sel où quand il a plu le sol est pour le ciel un miroir : pendant des heures, vous avez l’illusion de rouler sur les nuages.


Rappelons seulement ce que disait l’évêque brésilien Hélder Câmara :             
 « Il y a trois sortes de violence. 
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. 
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. 
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »
 
 
Pourquoi lit-on ? On peut tout à fait vivre en se passant de lecture. J’ai été, pendant toute mon enfance, un très grand non-lecteur, et si à dix-huit ans je ne m’étais pas mis à lire d’un coup, comme un damné, avec l’acharnement de ceux qui auront toujours, jusqu’à la fin de leur vie, mille lectures à rattraper, eh bien ma vie n’en serait  pas moins supportable. Elle serait sans doute amoindrie, mais je n’en aurais pas conscience, et je ne ressentirais pas l’impérieuse nécessité de lire toujours plus, de même que celui qui n’a jamais vu, j’imagine, ne ressent pas l’impérieuse nécessité de voir : il entend le feu qui crépite, il ne sait pas la forme des flammes ; il perçoit le chant d’un oiseau, il ignore la couleur de ses plumes ; il sent le parfum d’une femme, il ne connaît pas son visage. Et peu lui importe : il n’en souffre pas. Ou seulement dans la mesure où d’autres lui ont fait part des voluptés infinies dont sa condition le prive. Mais donnez-lui la vue ne serait-ce que quelques instants, laissez-le voir le feu, les plumes, la femme, et demandez-lui alors s’il veut retrouver les ténèbres. Il vous répondra : vous êtes fou ?
Voilà ce qu’a été pour moi, à dix-huit ans, la découverte de la lecture. Alors bien sûr je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle m’a sauvé de tout, ou prétendre, comme Montesquieu, qu’elle a « été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé », mais elle m’a consolé de bien des peines, car il suffit de peu, de si peu, il suffit d’un livre pour se soustraire au réel qui nous assiège et retrouver aussitôt ce dont nous sommes aujourd’hui de plus en plus dépourvus : les vertus de la lenteur. Les livres ont cette capacité inouïe à ralentir le temps, à diluer les heures en même temps qu’ils nous tiennent éloignés de l’ennui. La compagnie des autres peut nous être barbante. Celle des livres – des bons livres : jamais. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 

samedi 24 octobre 2026

Critique : "Paradisi Gloria" de Elise Lespade | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Paradisi Gloria" de Elise Lespade

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Paradisi Gloria

Auteur : Elise LESPADE

Parution : 2026 (Cercle Ouvert)

Pages : 781

Accès au livre : ISBN 9791070210208  
                           en librairie

 

 

  

 



 

Présentation de l'éditeur :   

Depuis la prison, la jeune Zoé Bromberg écrit à une certaine Isabelle, amie de son oncle, pour la prier de lui trouver un avocat. Afin de convaincre son ex-mari, ténor du barreau, de défendre l’accusée, Isabelle entreprend de lui raconter ce qu’elle sait – ou croit savoir – à propos des Bromberg. Et notamment la relation destructrice qu’entretiennent deux frères : Dimitri, l’aîné, pilote de chasse, père de Zoé, figure de domination et de violence, et Gaspard, le cadet, victime de son emprise.

Peu à peu, les points de vue se déplacent, d’autres voix s’entrelacent et se succèdent. Se dévoile alors l’histoire d’une famille de petite bourgeoisie dans la France contemporaine, comme une constellation de destins dévastés, minée par les secrets, les traumatismes, les manipulations, et qui s’est complètement désintégrée à partir du jour où la mystérieuse et turbulente Alexis de la Paz, elle-même pilote virtuose, est arrivée pour épouser Dimitri. 

Avec ce premier roman d’une puissance et d’une ambition stupéfiantes, Élise Lespade nous précipite dans un tourbillon choral vertigineux, tragique et lumineux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1991, Élise Lespade vit et travaille à Paris depuis une quinzaine d’années. Paradisi Gloria est son premier roman.

 

 

Avis :

Le souffle et la densité d’un roman russe, la noirceur et la tension psychologique d’une tragédie grecque : avec ses près de huit cents pages, l’ambitieux premier livre d’Elise Lespade est une des belles découvertes de la rentrée littéraire. Sous son titre en trompe-l’oeil se cache une implacable descente aux Enfers.

Accusée d’avoir tué son père, Zoé Bromberg, dix-neuf ans, écrit depuis sa prison à Isabelle De Boeck, une amie psychiatre de son oncle, pour qu’elle l’aide à trouver un avocat après la défection des trois précédents commis d’office. Celle-ci s’emploie à motiver son ex-mari, ténor du barreau, en lui racontant ce qu’elle croit savoir de l’histoire des Bromberg, famille de la bourgeoisie alsacienne déchirée par la lutte fratricide entre Dimitri, pilote de chasse au tempérament ombrageux, et Gaspard, étudiant en psychiatrie écrasé par l’aura vénéneuse de son aîné. Une femme, Alexis, elle aussi pilote de chasse, va servir malgré elle de carburant à cette rivalité. Elle est l’épouse de Dimitri et la mère de Zoé. Des années 1980 à aujourd’hui, le récit d’Isabelle, entrecoupé d’enchâssements narratifs plongeant dans l'intimité de cette dynastie maudite, reconstitue pièce par pièce le puzzle d'un drame annoncé.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce coup d’essai, fruit de sept années d’écriture, n’est rien moins qu’un coup de maître. Jouant des ellipses et des changements de focale à travers époques et personnages, le récit qui, confié à Isabelle, assemble de manière indirecte et subjective les morceaux d’une réalité fuyante, se réajuste continuellement, pour le plus grand trouble du lecteur, à mesure que s’y intercalent les pans de narration, quant à eux saisis sur le vif, montrant tour à tour le point de vue des autres personnages. Captif de ce vaste kaléidoscope dont les cercles concentriques convergent peu à peu vers l’élucidation de ce qui s’est vraiment joué, l’on se retrouve pris au piège d’une tension psychologique étouffante, dans un engrenage infernal né d’une secrète faute originelle aux retombées d’autant plus incalculables que silencieuses et souterraines.

S’adaptant à chaque personnage, capable de déferler en phrases fleuves au lyrisme sombre comme de s’armer de précision technique aéronautique, l’écriture varie de registre et de rythme, les voix se relayant pour former le torrent d’une parole immersive, ultra-dense, qui n’hésite pas à faire le choix de la démesure dramatique pour retrouver la force d’effroi de la tragédie antique. Il faudra bien tout le talent de Maître De Boeck, dans le rôle d’un Deus ex machina attendu, pour enfin espérer une lueur au plus profond des cercles de cet enfer.

Ce premier roman-monstre, fascinant et vertigineux, dévoile une voix littéraire dont on a hâte de retrouver le souffle et la plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pas rasé, pieds nus dans des chaussures en cuir qu’il avait enfilées comme des babouches, l’arrière écrasé sous le talon, il était sanglé dans une robe de chambre à carreaux pelucheuse, bâillant sur une poitrine rougeaude, semée de poils blancs frisottés, et faisait, avec sa stature imposante, ses cheveux crépus et ses petits yeux bleu clair bordés de cils de poupée, l’effet troublant de quelque vieux casse-noisette lubrique, conçu par un fabricant de jouets aux instincts légèrement dévoyés.


L’invention de la poudre, le perfectionnement incessant des armes à feu montrent suffisamment qu’en progressant la civilisation n’a absolument pas entravé ni aboli la tendance sur laquelle repose le concept de la guerre : celle d’anéantir l’ennemi. (Carl von Clausewitz)


Les choses — elles ne viennent pas de rien, vous voyez ? Elles ont une origine, une cause, même si cette cause paraît déconnectée des faits qu’elle explique. Et si ces faits sont de nature, disons, mauvaise, alors il y a de grandes chances pour que la cause qui les ait provoqués soit de nature similaire. Parce qu’un mal vient toujours d’un autre mal, pas vrai ?


Et ce fut au bout de quelques mois à ce rythme qu’elle finit par réaliser la chose : qu’en dépit de sa condition physique encore diminuée, ces facteurs de charge, son corps les encaissait indéniablement beaucoup mieux qu’autrefois. Elle finit par s’en ouvrir à un médecin spécialiste en aéronautique, lequel lui expliqua qu’il n’y avait au fond là rien que de très naturel : dans les figures de voltige les plus ardues, soumettant le corps à des facteurs de charge positifs, le processus de centrifugation provoquait la descente du sang dans la partie basse du corps, d’où résultait la baisse du champ visuel et le risque de perte de connaissance. Mais, dans son cas particulier, expliqua le médecin, partiellement privé de la possibilité de migrer vers les jambes, le sang continuait d’irriguer le cerveau en plus grande quantité ; à facteurs de charge égaux, elle pouvait donc, assez paradoxalement, jouir d’une vision centrale et résister à la sensation de “voile noir” beaucoup plus longtemps qu’un pilote parfaitement valide. “C’est ce que montre l’exemple de Douglas Bader, conclut le médecin, ou de Maressiev. Culs-de-jatte, ils possédaient sur leurs opposants un avantage presque déloyal. Comment croyez-vous qu’ils aient pu réaliser des performances aussi spectaculaires sinon grâce à leurs jambes artificielles ?”

jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

mardi 20 octobre 2026

Critique : "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le silence de la neige" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : Le silence de la neige

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (XO)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782386930393  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Août 2015. Quelque part en Alaska. Ils sont neuf. Sept étudiants et deux enfants. Rescapés d’un accident d’avion. Perdus dans les montagnes proches du Yukon, sans rien pour survivre. Sans rien pour attendre des secours qui n’arrivent pas.
Ils devaient participer à un voyage d’étude sur la nature. Les voilà aux prises avec l’immensité sauvage d’une terre rarement foulée par l’homme. Loin de toute trace de civilisation. En proie au froid et à la faim. Livrés à la peur et aux instincts les plus primaires. Parviendront-ils à rester unis dans le silence de la neige ?
Gilbert Bordes nous plonge dans un huis clos étouffant où l’immensité de la nature devient une prison pour nous qui ne savons plus y vivre. Une histoire de survie, profondément humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

Déjà dans Naufrage, Gilbert Bordes délaissait le roman du terroir pour l’expérience extrême d’un groupe d’adolescents, contraints par un accident en pleine mer à lutter pour leur survie contre les éléments déchaînés. Ils sont cette fois sept jeunes gens et deux enfants à se retrouver isolés dans une nature hostile par le crash de leur petit avion quelque part en Alaska. L’appareil désormais au fond d’un lac avec leurs bagages, ils n’ont qu’eux-mêmes pour faire face à une épreuve que la défectuosité de leur balise de secours risque de prolonger dangereusement.

Ils sont donc une poignée de purs citadins, brusquement ramenés comme au temps de la préhistoire, sans outils ni feu ni vêtements adaptés, seuls dans un milieu qui, entre contrastes climatiques et faune prédatrice, ne pardonne aucune erreur. L’automne s’annonce et, avec lui, les premières neiges. Le groupe découvre combien la vie est rude et fragile loin du confort moderne. Dépouillés de tout ce qui matelassait leur quotidien sans plus même qu’ils y prêtassent attention, confrontés à la peur, au froid et à la faim, les voilà ramenés à l’exclusive tyrannie de leurs besoins physiologiques, dans une tension favorisant autant les rapprochements que les frictions. Dans leur situation, le moral compte autant que la débrouillardise, et d’accidents en conflits et accès de terreur, leur solidarité dans l’épreuve restera leur principal atout face aux ombres de la folie et de la mort.

Conte autant que récit de survie, tant, ne cultivant qui plus est que fort peu l’hyper-réalisme, l’écriture de Gilbert Bordes ne sombre jamais dans l’âpre ni le noir, ce parfait roman pour la jeunesse ne fera sans doute ni trembler ni pleurer pour de bon. L’on préférera sourire de connivence avec l’auteur, reconnaissant au passage un clin d’oeil presque incongru à sa passion pour la lutherie, et surtout sa nostalgie face à un monde contemporain de plus en plus déconnecté des réalités physiques et naturelles – lui-même aime à dire « hors-sol » –, oublieux des interdépendances de chacun avec le grand « tout » de la vie et de la mort, et favorisant un égocentrisme à la vue courte. Les survivants de cette histoire en sortiront quant à eux transformés, bien décidés à vivre désormais autrement cette existence dont ils auront périlleusement réalisé tout le prix. Faute d’un impact aussi fort sur le lecteur, libre à lui de réfléchir à son tour. (3/5)
 

 

Citation :   

Dieu ne joue pas aux dés. (A. Einstein)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 
 

dimanche 18 octobre 2026

Critique : "Championne" de Nina Bouraoui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Championne" de Nina Bouraoui




J'ai aimé

 

Titre : Championne

Auteur : Nina BOURAOUI

Parution : 2026 (JC Lattès)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782709676236  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Une jeune fille, au pied de son immeuble, s’entraîne contre un mur. Elle frappe la balle avec sa raquette, inlassablement, pour fuir la folie de son pays et de sa famille, pour échapper à la colère de son père, à l’amour en désordre de sa mère, à la pâleur de sa soeur. Elle frappe et en elle les mots se bousculent : elle butte contre une faute qu’il lui faut avouer pour grandir et rêver à la femme qu’elle deviendra, qui s’aimera et aimera, qui se sera gagnée, elle.

Nina Bouraoui signe un roman ensorcelant, hypnotique, la confession d’une jeune fille en feu, qui a le don des mots et un regard qui saisit chaque sentiment pour l’explorer, chaque geste pour dire le désir et la beauté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteure de La voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), et plus récemment Otages (Lattès, 2020, prix Anaïs Nin), Satisfaction (Lattès, 2021) et Grand Seigneur (Lattès, 2024).

 

 

Avis :

Dans une tentative de reprise de possession d’elle-même et de conquête de sa liberté, une adolescente confrontée à la violence faite aux femmes se livre à un long monologue de colère et de révolte.

Elle a seize ans et vit dans les années 1970 avec sa « famille folle » dans un « pays fou ». On ne saura rien de plus précis, si ce n’est que, dans ce « pays qui tue les femmes », elle ne doit plus guère son semblant de sécurité lorsqu’elle sort qu’à son physique androgyne, que sa sœur aînée est désormais confinée à la maison pour avoir osé envisager le mariage avec l’homme de son choix, que son père a manqué la tuer quand elle avait six ans et que sa mère l’accable d’un amour étouffant pour se racheter de sa soumission. Alors, pour évacuer sa hargne autant que pour échapper à l’oppression, elle s’acharne à frapper sa balle de tennis contre le mur de son immeuble, s’évertuant à croire encore à une échappatoire, même si, après des débuts prometteurs, ses chances de devenir championne paraissent s’amenuiser de jour en jour. 

Sa rage et sa pugnacité doivent leur exacerbation à la double culpabilité d’une identité sexuelle incertaine, qui lui fait rêver d’un « Monde des femmes » - un monde d’amour qui appartiendrait aux femmes -, et d’un acte qui, tendant la narration vers sa révélation toujours différée, apparaît en vérité comme le produit de son environnement familial et social. Comme sa balle sur le mur, son esprit revient sans cesse buter contre les parois de ce monde prêt à se refermer sur elle, ses sensations physiques et sa colère fusionnant en un flux de pensée obsédant, un ressassement désespéré qui, dans sa recherche d’une issue, ondoie en phrases fleuves aux variations lancinantes.

Avec pour corollaire une écrasante sensation d’étouffement, encore renforcée par la compacité d’un texte sans chapitres ni respiration, Nina Bouraoui réussit un roman incandescent et viscéralement politique dans sa dénonciation de la violence patriarcale et des clivages sociaux. Elle atteint aussi à une poésie universelle, lorsqu’en choisissant de ne nommer ni lieux ni personnages, elle efface les repères géographiques et identitaires pour élever ce récit intime en une allégorie de la condition féminine. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis la naissance il est dit qu’il faudrait faire ainsi : être, grandir, s’instruire, aimer, se séparer, aimer à nouveau ou non, attendre, attendre, s’éteindre et espérer que le ciel soit un autre lieu et qu’il soit grand. Le ciel n’est pas destiné à tout le monde. C’est triste mais c’est la vérité, je vous le jure, enfin, c’est triste pour ceux qui savent mais peu d’entre nous savent. Le troupeau marche, espère, disparaît sans être intégré au ciel. Il y a des êtres du haut et des êtres du bas, des êtres qui errent, s’enlisent. Ils vivent leur après-mort comme ils vivaient leur vie. Je le crois. Des vies sans grandeur engendrent des morts sans élévation. Il faut, comme la nuit, mériter le ciel. Peu de gens le savent. Les pauvres. Certains sont déjà morts vivants. Pas moi. Il faut avoir conscience de la vie pour ouvrir l’une des portes du ciel. Les hommes, les femmes aiment, croient aimer sans savoir ce qu’est l’amour. Mais s’ils savaient, il n’y aurait pas de meurtre.


Les mots sont mes seuls couteaux. On peut être un assassin sans tuer vous savez, je désigne d’ailleurs mes parents et le pays des hommes qui haïssent les femmes comme les assassins de mon enfance.


(…) on ne désire pas son semblable, on désire son opposé pour qu’il vous apprenne quelque chose, pour qu’il vous instruise et peut-être pour qu’il vous transforme mais cela est rare d’être transformé par l’amour, par la tendresse. Moi je n’ai été transformée que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.


La violence de mon père est un barreau de ma prison, l’amour désordonné de ma mère est un barreau de ma prison, « être ta louve », dit-elle, et me couvrir de ses baisers qui m’enchaînent à elle, avec son amour en désordre, ma mère a tout fait pour que je ne sois aimée de personne, pas même de moi, même si parfois j’entends la petite voix, de mon cœur ou de ma conscience, qui me dit que je suis aimable ou que je serai aimée un jour de quelqu’un et peut-être même de moi, d’ailleurs il faudrait se marier avec soi avant de se marier avec un ou une autre, sinon ça ne marche pas l’amour, c’est déséquilibré, l’amour s’apprend à travers soi. 


(…) dire, écrire est une résistance et une grande liberté car on n’a besoin de rien pour dire ou écrire sinon de courage et de clarté d’esprit –, mais je parle des révolutions de libération et non des révolutions de massacre, d’extermination.


Si l’on n’a pas eu assez de mots pour se forger, pour se construire une vie, c’est comme si on existait sans exister, comme si l’existence passait et qu’on la regardait passer. Il y a des existences qui ne sont pas remplies, qui sont juste biologiques, on se réveille, on se nourrit, on marche, on se déplace, on s’endort et ce jusqu’à la mort et je ne pense pas que ce mode de vie soit celui des animaux, on pourrait le croire mais je suis certaine que les animaux possèdent un univers, des bribes de pensées, même si l’on dit que les animaux ne pensent pas mais je ne suis pas d’accord, les animaux possèdent des bribes d’images et des bribes de sentiments et tout cela réuni leur donne un langage particulier, ils ne traversent pas seulement leur existence, ils l’occupent, ils la remplissent, ils la ressentent et quand je pense à tout ça, il m’arrive d’avoir peur car je ne sais pas ce qu’est une vie réussie (…)


Il n’existe pas d’amour dans ma famille, il existe une idée de l’amour qui ressemblerait à un oiseau impossible à attraper, il passe parfois par la fenêtre, s’arrête au salon puis s’envole vers le ciel, ce n’est pas qu’il n’existe pas d’amour c’est que personne ne sait s’en servir, en donner ou en recevoir, que personne ne sait comment il fonctionne.
 
 
Ce que je sais c’est qu’il y a à peine six ans je pouvais me rendre à pied aux Villas, ce n’était pas la grande sécurité, mais on ne parlait ni de meurtre ni d’enlèvement, il fallait être prudents mais on avait le droit de marcher, nous les enfants, nous les petites filles, et moi la fille-garçon, c’était encore permis, les adultes étaient déjà fous mais ils savaient se tenir, c’est comme si aujourd’hui les habitants de mon pays avaient perdu toute forme de politesse, de respect et, pire encore, c’est comme si la vie ne comptait plus, comme si tout le monde était sous l’emprise de son désir, de ses pulsions, comme si aucun code social n’existait, comme si les êtres ne parvenaient plus à vivre ensemble et ne pensaient qu’à s’éliminer ou à s’ignorer, comme s’il n’y avait même plus la mémoire d’avant, d’un temps plus serein, plus doux, comme si nous étions dans un état sauvage sans loi sinon celle de la destruction ou de la survie, l’un n’allant pas sans l’autre.


(…) la meute a ceci d’étrange, elle est solidaire dans la force, dans l’acte, et elle se dissipe aussitôt la faute commise en ayant pris le soin, avant de disparaître, de désigner son bouc émissaire. 

 

 

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