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jeudi 9 juillet 2026

Critique : "Respirer à fond" de Rita Halasz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Respirer à fond" de Rita Halasz




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Respirer à fond (Mély Levego)

Auteur : Rita HALASZ

Traduction : Chantal Philippe

Parution : en hongrois en 2020,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782267054095  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un Budapest enneigé, Vera est à bout de course. Elle vient de quitter le domicile conjugal avec ses deux petites filles, après que les accès de violence de son mari Peter ont franchi une ligne rouge. Revenue habiter chez son père, Vera tente de faire le point, alors que sa meilleure amie l’épaule et qu’un ancien camarade de lycée refait surface. Car le plus difficile est encore à venir, et il n’est pas évident de quitter une dépendance sans retomber dans une autre. En se recentrant sur soi et les siens, Vera s’efforce d’inculquer à ses enfants le libre arbitre dont elle a cruellement manqué ces dernières années et de répondre à cette question : quelle place accorder désormais à l’homme qu’elle vient de fuir ? Respirer à fond est le monologue incisif et énergique d’une femme décidée à changer le cours de son existence. N’épargnant ni son mari, ni sa famille, ni la société et les rôles qui lui ont été assignés, Vera livre un cri de colère, de révolte, mais aussi de passion et d’amour, afin de reprendre le contrôle de son esprit et de son corps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Budapest en 1980, Rita Halasz est historienne de l'art. Respirer à fond est son premier roman.

 

 

Avis :

Historienne de l’art, la Hongroise Rita Halasz signe un premier roman en apnée, où une femme tente de reprendre le contrôle de sa vie après un mariage toxique.

C’est un geste de trop qui précipite sa fuite. Dans un réflexe de survie, Vera échappe à un mari dont l’emprise a méthodiquement miné son identité. Avec ses deux filles, elle se réfugie chez son père et retrouve, à quarante ans, la chambre étroite de son enfance, lieu saturé de conflits parentaux demeurés irrésolus. Ce retour forcé dans un lieu chargé de fantômes ajoute une couche supplémentaire d’étouffement, redoublant la claustrophobie émotionnelle du récit. 

Entre un passé destructeur et un avenir encore sans contours, Vera traverse un présent qui tient du purgatoire. Elle affronte les questions de ses filles, le jugement de son entourage et les manoeuvres d’un mari passé maître dans l’art de travestir la violence en sollicitude. Le texte restitue cette pression diffuse et, dans un mouvement proche du flux de conscience, se cale au plus près des secousses mentales de Vera. Pensées, gestes et paroles s’enchaînent sans respiration, créant un continuum oppressant où la tension ne cède jamais. La syntaxe elle-même se resserre, mimant la confusion d’une femme qui vacille entre lucidité et déni.

Le motif du souffle sous‑tend tout le roman. Souffle coupé par la violence, souffle court de la panique, souffle fragile de la reconstruction : l’auteur en fait une métaphore physique de la lutte de Vera pour retrouver un rythme qui lui appartienne. Errante, elle oscille entre l’illusion d’un amour de jeunesse et une nouvelle dépendance où le sexe se performe à la cocaïne. Cette dérive, rendue avec une lucidité implacable, renforce la tension narrative, chaque tentative d’échappée semblant la ramener vers un autre gouffre. 

Il faudra la présence d’une amie indéfectible, les constats implacables d’une thérapie de couple et la lecture à ses filles de La petite sirène d’Andersen, pour qu’elle reconnaisse enfin la violence subie. Utilisé comme miroir narratif, le conte met en lumière la manière dont Vera, comme la sirène, a sacrifié sa voix pour un amour destructeur, et suggère une relecture critique des mythes de la soumission féminine. 

Profondément réaliste, le livre explore avec maîtrise les recoins de l’intime où se croisent trauma, manipulation et résilience. Lente remontée vers une respiration retrouvée, c’est un récit d’émancipation puissant et un formidable encouragement adressé à toutes ces femmes si bien dépossédées d’elles-mêmes qu’elles en oublient la possibilité d’un autre choix. (4/5)

 

 

Citations :

Parfois, j’ai l’impression de ne rien savoir de la vie, d’apprendre maintenant des choses fondamentales. Le sentiment d’avoir tout gâché. De ne rien avoir, à part les deux petites, de n’être personne, d’avoir disparu. Tu comprends ? Je suis là seulement en tant que mère, et en plus, je ne suis pas très douée pour ça. 


Pouvez-vous nous donner des exemples d’agressions verbales, demande la femme. Mon mari m’a traitée d’imbécile, d’idiote, de connasse, d’enfoirée. Je n’ai jamais dit ça ! Péter, je vous en prie, vous savez ce dont nous avons convenu. Essayez de le formuler autrement, par exemple : je ne m’en souviens pas, ou j’en ai un autre souvenir. Mais si elle ment ? Vous voyez bien qu’elle ment. C’est vrai, je l’ai traitée d’idiote et d’imbécile, mais de connasse, d’enfoirée ? C’est ridicule. Je vous en prie, poursuivez, me demande la femme. Il a dit qu’il faudrait me bourrer la gueule de chaussettes. Il faudrait me battre à tour de bras pour me faire revenir à la raison. Péter se renverse en arrière, secoue vigoureusement la tête, essaie d’échanger des regards de connivence avec les thérapeutes comme si j’étais malade, une folle qui raconte n’importe quoi. Il a dit aussi que quand je saignerais du nez, je ne sourirais plus autant. Il m’a menacée à plusieurs reprises de me jeter par la fenêtre. Pardon, puis-je utiliser les toilettes, demande Péter.


 

vendredi 26 septembre 2025

[Pourchet, Maria] Tressaillir

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Tressaillir

Auteur : Maria POURCHET

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782234097155  
                           en librairie

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« J’ai coupé un lien avec quelque chose d’aussi étouffant que vital et je ne suis désormais plus branchée sur rien. Ni amour, ni foi, ni médecine. »
Une femme est partie. Elle a quitté la maison, défait sa vie. Elle pensait découvrir une liberté neuve mais elle éprouve, prostrée dans une chambre d’hôtel, l’élémentaire supplice de l’arrachement. Et si rompre n’était pas à sa portée ? Si la seule issue au chagrin, c’était revenir ? Car sans un homme à ses côtés, cette femme a peur. Depuis toujours sur le qui-vive, elle a peur.
Mais au fond, de quoi ?

Dans ce texte du retour aux origines et du retour de la joie, Maria Pourchet entreprend une archéologie de ces terreurs d’enfant qui hantent les adultes. Elle nous transporte au coeur des forêts du Grand Est sur les traces de drames intimes et collectifs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maria Pourchet est écrivaine. Elle est notamment l’autrice de Rome en un jour (2013), Toutes les femmes sauf une (Prix Révélation de la SGDL 2018), Feu (2021) et Western (Prix de Flore 2023). 

 

 

Avis :

Après Feu et Western, Maria Pourchet boucle une trilogie consacrée à des femmes en rupture. Mais là où les précédents récits s’enflammaient ou s’insurgeaient, Tressaillir est une histoire de retrait sans fracas. Michelle, la narratrice, quitte son compagnon Sirius et leur fille Lou, non par colère ni par désir d’ailleurs, mais pour sortir d'une vie devenue trop lourde et trop étroite. Ce départ qui n'est pas une échappée a tout d’une chute et d’une désagrégation consentie.

Réfugiée dans une chambre d’hôtel impersonnelle, elle laisse son corps s’affaisser et sa pensée se disperser, gestes suspendus et repères dissous dans le brouillard de la dépression. Pourtant, tout au fond, malgré la peur ancienne et mal identifiée qui sape sa confiance, quelque chose résiste. Elle ne part pas pour se libérer, mais pour se protéger. Ce qu’elle fuit, c’est moins l’homme qu’elle quitte que l’image d’elle-même qu’elle ne parvient plus à soutenir. Elle se tourne vers une relation antérieure, espérant y trouver un abri : non pas l’amour, mais un regard qui ne menace pas.

Ce qui entrave Michelle ne vient pas seulement du présent. Le roman laisse affleurer un souvenir enfoui, un traumatisme diffus lié à la forêt vosgienne de son enfance, hantée par l’affaire Grégory. Jamais nommé frontalement, ce drame collectif agit comme une ombre portée, imprégnant les lieux, les silences et les peurs. Quelque chose s’est figé là, dans cette région natale, qui continue de travailler Michelle à son insu, la maintenant sous l’emprise invisible d’un passé non résolu et d’un malaise transmis sans mots qui l’empêchent d’avancer et de se reconstruire.

A vif, syncopée, traversée de sarcasmes et d’éclats poétiques, l’écriture reflète cette tension. Avec ses phrases qui heurtent, bifurquent et s’interrompent, c'est une voix qui se débat et tente de se maintenir dans le langage comme on tente de rester debout. 

Jamais nommée, la dépression est partout, dans le ralentissement, l’effacement du désir et l’impossibilité de se projeter. Pourtant, au bout du tunnel qu’est le roman, une lueur apparaît quand un psychiatre ouvre discrètement un espace de parole. Ce n’est ni une solution ni une promesse, mais un léger déplacement dans le regard porté sur soi, qui suffit à desserrer la peur et la sensation de menace.

Tremblante et incertaine, Michelle incarne pourtant le refus des rôles imposés. Contrainte au retrait parce qu’épuisée, elle incarne un féminisme si discret qu’il ne s’énonce jamais, mais pulse comme une nécessité vitale. Sa rébellion surgit d’un instinct de survie, quand la fatigue d’exister et la peur héritée rendent toute adhésion impossible. Cette asphyxie, cette démission sans éclat, Maria Pourchet en fait la matière vive d’un roman traversé par une langue nerveuse, sarcastique, incandescente – où la souffrance ne se raconte pas, mais s’éprouve. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Alors réapparaît l’horreur qui à seize ans me clouait déjà à la tapisserie. Chercher un garçon. Attendre que l’un me choisisse en jouant celle qui décide et se haïr pour ça en plus du reste. Et il faudrait retrouver. À nouveau prendre cette cambrure de guetteuse. Les regarder passer, imaginant la place qui leur reste, ce qu’ils ont encore ou non à donner, n’en trouver aucun d’assez neuf, d’assez vaste. Se surprendre sur le marché de la troisième main à trier les pas finis des pas nets, songer mon Dieu je pourrais terminer avec un type pareil. Car à mon âge, quand on retrouve, c’est pour commencer à finir.


J’ai depuis quelques jours un passé. Je pensais l’avoir depuis un moment, vingt-cinq ans minimum, mais je confondais. Avec une région verte et noire, avec mes cheveux courts et des garçons vite faits, avec des problèmes de fric et des gens que je ne vois plus. Une friche où s’égaraient des chats perdus, ma mère, l’école, la forêt, apprendre à nager, apprendre à lire, le corps troué de l’adolescence, la jeunesse ratée, les amours tristes, les doux, les endurants, démissionner, enfanter. Je pensais avoir vécu, évasivement, mais vécu. 
En réalité, le passé vient d’arriver. 
Le passé s’installe à l’instant où on exécute la décision d’en finir avec ce qui ne s’appelle déjà plus une existence. Qui s’appelle un temps. Puisqu’il en précède un autre dont on ne sait rien. Qui pourrait tout aussi bien m’engloutir. L’opération est d’une intense brutalité, docteur.


Paris on vient pour commencer et on y reste pour pouvoir recommencer.


Treize ans, effarouchée et sans grâces manifestes, dans la tribu collégienne qui classe et qualifie les individus selon quatre critères – la force, la beauté, l’obéissance, l’utilité – je ne suis reconnue pour rien. Que faire sinon disparaître. Et la disparition est à portée de main qui s’emporte partout, un livre. C’est donc à cet âge que j’ai lu tous les livres disponibles. Un par jour, un par nuit.


Le langage produit chez ceux qui le possèdent des effets de pouvoir et de surplomb et occasionne chez ceux qui ne le possèdent pas des effets de paupérisation et de faiblesse. Comme le fric et la beauté.


Aimer non pas un corps, pas un amour, aimer plus élémentaire et plus fort parce que aimer un semblable sans l’attente d’aucune métamorphose, d’aucun serment mais le contraire : se jeter pour quelques heures dans le réconfort du même, silencieux. Aimer pour la peau, aimer parce que c’est humain, aimer pour une fois comme les animaux ne sauraient pas. Cela n’arrive qu’ainsi, n’arrive qu’à deux camarades coincés loin de chez soi entre la fatigue et l’abandon. Et tandis qu’Éric embrassait mes seins, mon sexe, en ronronnant dans sa gorge l’air de folk de la voiture, pas encore décidé à faire plus que réchauffer nos os grandis au même endroit, je lui promis de ne plus jamais l’oublier.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

samedi 4 janvier 2025

[Zalapi, Gabriella] Ilaria ou la conquête de la désobéissance





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ilaria ou la conquête
            de la désobéissance

Auteur : Gabriella ZALAPI

Parution : 2024 (Zoé)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un jour de mai 1980, Ilaria, huit ans, monte dans la voiture de son père à la sortie de l’école. De petits hôtels en aires d’autoroute, l’errance dans le nord de l’Italie se prolonge. En pensant à sa mère, l’enfant se promet de ne plus pleurer. Elle apprend à conduire et à mentir, découvre Trieste, Bologne, l’internat à Rome, une vie paysanne et solaire en Sicile. Grâce aux jeux, aux tubes chantés à tue-tête dans la voiture, grâce à Claudia, Isabella ou Vito, l’enlèvement ressemble à une enfance presque normale. Mais le père boit trop, il est un « guépard nerveux » dans un nuage de nicotine, pense la petite. S’il la prend par la main, mieux vaut ne pas la retirer ; ni reculer son visage quand il lui pince la joue. Ilaria observe et ressent tout.
Dans une langue saisissante, rapide et précise, ce roman relate de l’intérieur l’écroulement d’une petite fille qui doit accomplir seule l’apprentissage de la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriella Zalapì est plasticienne, d’origines anglaise, italienne et suisse, elle vit à Paris. Formée à la Haute école d’art et de design à Genève, elle puise entre autres son matériau dans sa propre histoire familiale, reprenant photographies, archives, souvenirs et les agençant dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Antonia (Zoé, 2019, Le livre de poche, 2020), son premier roman, a reçu le Grand prix de l’héroïne Madame Figaro et le prix Bibliomedia. Dans Willibald, l’écriture précise et réduite à l’essentiel de Gabriella Zalapì peint les plis et les replis d’un homme dont la vie aussi tragique que romanesque a fait de sa famille la victime collatérale.

 

Avis :

Puisant dans sa propre histoire, l’artiste plasticienne italo-suisse Gabriella Zalapi raconte à hauteur d’enfant l’enlèvement d’une fillette par son père dans un texte d’un dépouillement déchirant.

Au début des années 1980, Ilaria, huit ans, vit à Genève avec sa mère et sa soeur Ana, à bonne distance d’un père qui, resté à Turin, se refuse, contre toute raison, à admettre le départ de son épouse. Venu la chercher à la sortie de l’école, il enlève la petite fille et entreprend avec elle une folle cavale à travers l’Italie : une errance chaotique, d’hôtel en hôtel, sans autre but deux ans durant et dans une confusion ourlée de violence délirante, de faire pression, à coups de télégrammes et d’appels téléphoniques incessants, sur une mère impuissante malgré tous les avocats et tous les avis de recherche.

Narrée du point de vue de l’enfant, en phrases courtes réduites à l’essentiel et traduisant dans leur staccato éperdu le désarroi ressenti face à une situation dont, sans s’en formuler toutes les implications, elle observe jour après jour les mille signes concrets de son anormalité, l’histoire se déploie dans la tension constante d’un temps suspendu, d’une attente dont on ne sait vers quoi elle pourra bien mener mais qui, au travers des seules observations de la petite, dans un mélange de gravité et d’innocence enfantine, laisse deviner entre les pointillés et les non-dits, à la fois l’obsession malade et violente du père à l’égard de son ex-femme, et l’angoisse désespérée de la mère sans nouvelles de sa fille.

Privée de son quotidien de petite fille, ballottée dans une incertitude qu’elle subit sans mots, Ilaria, tout en apportant au récit ce que l’enfance comporte de légèreté, souligne, avec son ressenti et le poids de ses silences, la tragédie de l’enfance lorsqu’elle se retrouve la victime impuissante de la folie des hommes. Gabriella Zalapi a su tremper sa plume au plus près de cette sensibilité enfantine meurtrie qui fut la sienne, pour un récit tout en finesse, d’une sobriété qui en décuple la force et l’intensité. Superbe ! (4/5)

 

Citations :

De la ville où nous avons conçu notre fille. STOP. Celle que tu as perdue en échange de ta liberté. STOP. Et d’aucun autre amour véritable. STOP. Ce que je ressens tu le sais. STOP. À bientôt. STOP. Ton mari.


Papa veut voir et revoir la sculpture du Bernin Apollon et Daphné. Il est fasciné par elle. Il dit que seul un maître peut tailler des feuilles de marbre et les rendre si justes, si délicates. Il s’approche, recule. Tu vois, Daphné se transforme en arbre. Si elle n’avait pas cherché à échapper à Apollon, cela ne serait pas arrivé.


Allo  ?
J’entends le timbre de la voix de Maman. Tout se brouille dans ma tête. Je n’ose pas prononcer un mot.
Tu ne lui dis rien  ?  
Je m’efforce, j’articule « Maman ».  
Ilaria ! Comment vas-tu  ? Où es-tu  ? As-tu reçu le paquet que je t’ai envoyé  ?  
Oui. Merci.  
Tu pourras me faire des peintures…  
Oui.  
Où es-tu  ?  
Papa est penché au-dessus de moi, il veut tout entendre.  
Ne lui réponds pas !  
Je tente de m’écarter, mais il me tient fermement par les épaules.  
Alors, tu le lui dis  ?  
Quoi  ?  
Ce que tu m’as dit.  
Quoi  ?  
Que tu la détestes.  
Qui  ?  
Ta mère. Dis-lui que tu la détestes.  
Papa est menaçant. Je ne respire plus.


Pendant que mes camarades prennent des cours de piano ou de danse classique, je rattrape mon retard scolaire avec Suor Siliana. Elle ressemble à une pêche toute rose, toute ronde, avec un menton pointu. Ses cheveux gris frisés dépassent de son voile, on dirait une couronne. Tu y arriveras, je vais t’aider mais tu dois y mettre du tien. Ilaria, concentre-toi ! Je répète, calcule, soigne ma calligraphie, je fais tout pour la contenter. Tu vois ! C’est très bien ! Quand Suor Siliana dit ces mots, quand elle pose sa main potelée sur mon épaule pour m’encourager, j’ai envie de me réfugier dans ses bras. J’ai envie de lui dire que je ne fais pas exprès d’oublier, que les mots tombent dans ma tête comme des flocons de neige et fondent. Non, non, je ne rêve pas. Mais c’est plus fort que moi, je pense tout le temps au coup de téléphone à Maman. Je ne fais pas exprès. J’aimerais tout lui raconter. Lui dire que j’ai peur que Maman ne m’aime plus. Ce serait normal, non  ? Après ce que j’ai dit, elle doit croire que je la déteste. Elle ne peut plus m’aimer, non  ?  
J’ai froid. Je dois dire à Maman que c’est Papa qui m’a forcée à dire ça.  
Cette pensée ouvre une fenêtre qui se referme aussitôt.  
Si je dis quoi que ce soit à Maman, je trahirai encore une fois Papa.

 


lundi 4 septembre 2023

[Belezi, Mathieu] Le petit roi

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit roi

Auteur : Mathieu BELEZI

Parution : 1998 (Phébus), 2023 (Le Tripode)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Abandonné par sa mère, un enfant se retrouve confié à son vieux grand-père, un paysan vivant seul dans une petite ferme provençale. Depuis cette scène, si simple, Mathieu Belezi réussit à dire la vérité d’un monde. L’indifférence répétée des saisons, la cruauté, l’absurdité des destins, la violence des désirs, le besoin d’amour, tout est là et brûle dans ce bref roman, dont la beauté et la puissance font écho à celles d’Attaquer la terre et le soleil, Prix littéraire du Monde 2022.
 
Roman sidérant d’une centaine de pages, Le Petit Roi se révèle un chef-d’œuvre. À l’instar d’œuvres comme Jeux interdits, Sa majesté des mouches ou encore Les 400 coups, il réussit à dire avec force le vertige de l’enfance, loin de toute mièvrerie. La musicalité et la fulgurance des phrases que déploie ce texte nous font vivre de façon bouleversante l’attente et la désillusion d’un enfant qui n’aspire qu’à être aimé.
 
Publié une première fois en 1998, et inexplicablement oublié depuis, Le Petit Roi est le premier roman de Mathieu Belezi. Il réaffirme, si cela était encore nécessaire, l’importance de cet écrivain, dont le Tripode entreprend à partir de 2023 la réédition de toute l’œuvre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathieu Belezi a enseigné en Louisiane (États-Unis) et beaucoup voyagé. Il a vécu au Mexique, au Népal, en Inde, et dans les îles grecques et italiennes. Il vit désormais à Rome et se consacre à l’écriture depuis plus de vingt ans.

 

Avis :  

Premier roman publié en 1998 sous le pseudonyme de Mathieu Belezi, Le petit roi accède enfin au devant de la scène grâce au succès l’an dernier d’Attaquer la terre et le soleil et à la décision du Tripode de commencer à rééditer les précédents ouvrages de l’auteur. Dans un récit d’allure faussement autobiographique - « Je fuis comme la peste l’autofiction. A trop parler de soi, on en oublie d’imaginer. Et que devient la littérature si le souffle de l’imagination ne bouscule pas le lecteur ? » déclare-t-il dans une interview pour le journal Libération -, l’écrivain met en scène Mathieu, un garçon de douze ans dévasté par les déchirures parentales qui ont mené sa mère à le confier à la garde de son grand-père. Le vieil homme qui, en ce milieu des années soixante, subsiste en solitaire, dans une vie simple et rude au plus près des saisons, sur sa petite ferme d’altitude en Provence, a beau déployer en silence toute son impuissante tendresse, le pré-adolescent écorché vif, qui se sent abandonné et pense que « rien n’est là pour qu’il vive heureux », n’est plus que rancoeur et s’en prend violemment à lui-même autant qu’à la terre entière, dans des accès de cruauté où s’expriment sa révolte et sa colère.

L’écriture âpre et sans concession ne commente ni n’enjolive. Ses traits ciselés comme à vif dans la matière brute des réminiscences se contentent de raconter simplement, la sobriété de ton amplifiant encore la violence d’une narration coup de poing qui vous laisse assommé et interdit de tant de fulgurance et de souffrance rentrée. Car le jeune Mathieu, abandonné par ses parents après les avoir vus se déchirer dans un paroxysme de haine et de fureur, se punit autant qu’il se venge de leur manque d’amour en faisant mal à son tour. Réfléchissant en miroir la violence vécue, la victime se fait alors bourreau de plus faibles, animaux ou garçonnet fragile, en un crescendo de scènes brutales et cruelles. Lui, qui, au fond, se sent « coupable de tout », se défend en adoptant la stratégie bravache du même pas mal, et, tâchant de se convaincre que « n’est coupable que celui qui veut l’être », « [s]e venge de la désinvolture du monde à [s]on égard » en se faisant tortionnaire en retour. Dans ce chaos affectif, seul surnage le lumineux miracle de la tendresse taiseuse du grand-père, un début possible de pansement qui laissera pourtant plus que jamais la plaie à vif lorsque, comme si tout attachement ne servait qu’à vous piéger pour mieux vous meurtrir ensuite, le cours inéluctable de la vie l’arrachera sans prévenir.

Troussé sans ménagement dans une langue aussi cinglante que poétique, mêlant tendresse et sadisme en une combinaison détonante et dérangeante, ce court texte magnifiquement écrit et travaillé a l’éclat sombre de son personnage, un petit roi lancé à corps et coeur perdus dans un apprentissage sauvage et solitaire, aux couleurs de la rage et de la frustration. Un grand coup de chapeau à la petite maison d’édition du Tripode pour avoir su révéler cette œuvre injustement méconnue. (4/5)

 

Citation : 

Mon grand-père s’est assis, les coudes sur la table. Il se chauffe les os.        
Le chemin des éphélides sur ses bras mène au caillou nu de son crâne, à l’énigme d’un être qui s’occupe de moi sans m’avoir fait.        
Il fixe le feu, la gigue sautillante des flammes, et ce qu’il voit, ce qu’il entend, je pourrais à présent l’inventer, en faire des phrases, c’est si facile ; mais en ce temps de l’enfance où tout est à apprendre, je bute contre le mystère de cet homme qui voit ce que je ne sais pas voir, qui entend ce que je ne sais pas entendre. La joue contre l’oreiller, sentant à mon front la chaleur du feu, j’enrage d’être encore dans l’âge qui ne comprend rien.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

vendredi 20 mai 2022

[Tuil, Karine] La décision

 

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La décision

Auteur : Karine TUIL

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Mai 2016. Dans une aile ultrasécurisée du Palais de justice, la juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime : mariée depuis plus de vingt ans à un écrivain à succès sur le déclin, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen. Entre raison et déraison, ses choix risquent de bouleverser sa vie et celle du pays…
Avec ce nouveau roman, Karine Tuil nous entraîne dans le quotidien de juges d’instruction antiterroristes, au cœur de l’âme humaine, dont les replis les plus sombres n’empêchent ni l’espoir ni la beauté.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Diplômée d'une maîtrise de droit des affaires et d'un DEA de droit de la communication, Karine Tuil est l'auteur de douze romans traduits en plusieurs langues. Les choses humaines a obtenu notamment le prix Interallié 2019 et le Goncourt des lycéens 2019. Il a été adapté au cinéma par Yvan Attal.

 

 

Avis :

Alma Revel est juge antiterroriste. En cette année 2016, elle doit prendre deux décisions majeures : l’une quant au sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie ; l’autre pour sortir du conflit d’intérêt auquel l’expose sa liaison avec l’avocat de la défense.

Endossant le « je », Karine Tuil se glisse – et nous aussi, par la même occasion – dans la tête de la coordinatrice du pôle antiterroriste de Paris. Cette femme, campée de façon très humaine dans le contexte compliqué de sa vie privée et sentimentale qui nous la rend particulièrement proche dans ses doutes et ses déchirements, est face à un choix cornélien : maintenir un jeune en détention, sur la seule base de suspicions après son séjour en Syrie, ou prendre le risque de libérer un terroriste en puissance. Autrement dit, juger ce garçon pour la crainte qu’il inspire, ou strictement pour ce qu’il a fait.

Directement confronté à ce bien délicat cas de conscience, le lecteur, frappé d’un effroi mêlé d’admiration et de respect, découvre l’éprouvant quotidien des juges du « terro », amenés à prendre des décisions écrasantes de conséquences, sous la pression politique et médiatique, mais aussi sous les menaces qui les contraignent à vivre sous protection constante. Karine Tuil a mené une enquête minutieuse pour nous faire toucher du doigt les réalités de cette profession méconnue, exigeante et dangereuse, n’occultant rien de la violence et de la haine auxquelles elle se retrouve confrontée, et explicitant les différents points de vue adoptés par les uns ou les autres selon leurs convictions et sensibilités.

L’écriture est remarquable, et le récit, captivant, ne laissera personne indifférent. Peu importe si l’intrigue construit son paroxysme sur un jeu de circonstances peut-être improbable, elle excelle à embrasser toute la complexité de son sujet, à nous plonger dans un questionnement dérangeant, à remuer nos consciences et à interroger nos valeurs profondes. Un livre brillant. (4/5)

 

 

Citations :

On se trompe sur les gens. D’eux, on ne sait rien, ou si peu. Mentent-ils ? Sont-ils sincères ? Mon métier m’a appris que l’homme n’est pas un bloc monolithique mais un être mouvant, opaque et d’une extrême ambiguïté, qui peut à tout moment vous surprendre par sa monstruosité comme par son humanité. Pourquoi saccage-t-on sa vie ou celle d’un autre avec un acharnement arbitraire ? Je ne sais pas, je ne détiens pas la vérité, je la cherche, inlassablement ; mon seul but, c’est la manifestation de cette vérité. Je suis comme une journaliste, une historienne, un écrivain, je fais un travail de reconstitution et de restitution, je tente de comprendre le magnétisme morbide de la violence, les cavités les plus opaques de la conscience, celles que l’on n’explore pas sans s’abîmer soi-même – tout ce que je retiens de ces années, c’est à quel point les hommes sont complexes. Ils sont imprévisibles, insaisissables ; ils agissent comme possédés ; c’est souvent une affaire de place sociale, ils se sentent blessés, humiliés, au mauvais endroit, ils se mettent à haïr et ils tuent ; mais ils tuent aussi comme ça, par pulsion, et c’est le pire pour nous, de ne pas pouvoir expliquer le passage à l’acte. On sonde les esprits, la sincérité des propos, on cherche les intentions, on a besoin de rationaliser – et dans quel but car, à la fin, on ne trouve rien d’autre que le vide et la fragilité humaine.
 

Le pôle antiterroriste est l’un des postes d’observation et d’action les plus exposés : il faut être solide, déterminé, un peu aventureux, capable d’encaisser des coups, de supporter la violence (interne, externe, politique, armée, religieuse, sociale), la violence, partout, tout le temps – rien ne nous y prépare vraiment. Mon prédécesseur m’avait prévenue : tu seras aspirée par cette noirceur, elle te contaminera, tu n’en dormiras plus ; je n’imaginais pas qu’elle m’abîmerait à ce point. On se sent parfois très seuls, confrontés au risque d’instrumentalisation politique, à la manipulation, aux attaques, à la récupération médiatique de nos affaires. Quand on instruit des dossiers aussi lourds que les attentats des années 2012 et 2015 notamment, on est écrasés par le poids de la douleur collective, les gens attendent beaucoup de nous – trop sans doute car nos pouvoirs sont limités ; nos forces, aussi. Chaque matin je suis confrontée aux limites de ma résistance et à la gestion de mon stress. J’arrive à mon bureau à 8 h 30, je repars à 19 heures, en théorie car en réalité, le terro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je prépare mes interrogatoires ou rédige mes ordonnances chez moi, le soir ; je reviens le week-end, quand je suis de permanence : c’est aussi, je crois, un moyen de fuir mon quotidien, de ne pas affronter la décomposition de mon mariage. Mes journées sont intenses, ponctuées par les interrogatoires, les réunions, les discussions avec les enquêteurs, les avocats, les autres juges, c’est un long tunnel de prises de décisions sensibles et de responsabilités – la tension est constante, permanente. Une simple erreur de procédure peut être fatale. À mes débuts, j’ai été juge de droit commun ; si je relâchais un trafiquant, je savais qu’au pire il allait trafiquer, mais là, si je me trompe, des gens peuvent être tués à cause de moi.
 

Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques. J’ai devant moi des gens broyés par le destin, issus de tous les milieux sociaux, le malheur est égalitaire, il ne faut pas croire que certains s’en sortent mieux que d’autres ; dans la vie, chacun fait ce qu’il peut, en fonction de ses chances, de ses capacités, et c’est tout. Sur mon bureau, j’ai encadré cette phrase de Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Mais parfois, on ne comprend rien.
 
 
Une grande proportion des êtres que j’interroge sont issus de l’immigration et de quartiers sensibles, confrontés à la précarité et à la délinquance, souvent au trafic de drogue, parfois même au grand banditisme, et pourtant, la question de la souffrance sociale est rarement verbalisée, pas plus que la colonisation. Si les chercheurs nous proposent des classifications, je suis convaincue qu’il n’y a pas de profil type, seulement un ressort commun : le manque d’espoir. Étiqueter, ce serait aisé pour expliquer un phénomène qui nous sidère, mais il faut rester exigeant, ne pas céder à cette facilité-là. Ce qui revient en premier dans les interrogatoires, c’est le désir de donner du sens à des existences vides. Le jihadisme se nourrit du désespoir. Je me retrouve chaque jour à faire face à des parcours de souffrance, des enfances abîmées, des êtres violents – qui ont été eux-mêmes violentés. J’essaye de ne jamais réduire la personne mise en examen à ce qu’elle a fait.


Cette haine de la France, exprimée par des jeunes qui y sont nés pour la plupart, qui y ont grandi, c’est toujours une incompréhension totale. Certains ne se sentent même pas français, revendiquent une autre nationalité. On ne sait jamais précisément de quoi cette haine est le produit. D’un lavage de cerveau ? D’un rejet social ? D’une humiliation ? De la transmission d’une humiliation ? D’un processus carcéral qui les a mis en relation avec les mauvaises personnes ? D’un processus judiciaire ? Pour l’écrivain américain James Baldwin, si les gens s’accrochent tellement à leurs haines, c’est parce qu’ils pressentent que, s’ils viennent à les lâcher, ils se retrouveront seuls face à leur douleur. Les hommes et les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu’on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur Internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces : la jeune recrue est imprégnée d’une vision diabolique de son environnement qui ne viserait qu’à humilier l’islam et les musulmans. Les ennemis, ce sont les juifs, les Américains et la société française, le mercantilisme, le capitalisme, la pornographie. Ils se forment, communiquent, se déchaînent derrière leurs écrans, et notre seule peur est de savoir si cette haine qui s’exprime librement va se matérialiser un jour. Sur Internet, on leur offre un prêt à consommer, à penser, une conception verrouillée du dogme : une ligne de vie et de moralité ; ils substituent à un récit républicain – qui n’est plus suffisamment fédérateur – un récit religieux fondé sur des règles morales. Dans une histoire personnelle compliquée, dominée par l’insécurité, souvent émaillée de drames, ce récit orchestré autour de la dévotion est très structurant. Parfois, il s’agit de jeunes saturés de colère et de rage, aux casiers judiciaires chargés – il y a une hybridation entre délinquance et jihadisme : les recruteurs transforment la violence sociale en violence idéologique et religieuse. La République ne joue plus le rôle intégrateur qui est le sien ; ces jeunes ne reconnaissent pas les valeurs de la France et, ainsi, finissent par s’exclure eux-mêmes.


Chacun d’entre nous affirme publiquement qu’il rêve de vivre un grand amour ; mais à l’instant où il survient, tout le monde fuit.


Je finis par me convaincre que je dois le juger pour ce qu’il a fait et non pour la crainte qu’il m’inspire.          
On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale : est-ce que je prends la bonne décision ? Et qu’est-ce qu’une bonne décision ? Bonne pour qui ? Le mis en examen ? La société ? Ma conscience ? 


— Tu n’as rien de concret, voilà la réalité !          
— Je n’ai pas « rien », j’ai un faisceau de charges.          
— Tu n’as rien et aujourd’hui, en terro, rien serait la manifestation qu’il y a bien quelque chose, c’est kafkaïen ! De toute façon, on en revient toujours à la volonté de répression qui est constante chez l’être humain.          
Je n’ai pas répondu.          
— Ne le garde pas en prison, Alma, ça va le bousiller… Il a vingt-trois ans ! Il a l’âge de ta fille ! Un individu si jeune ne peut pas être réduit à la somme de quelques erreurs.          
— Je le sais.          
— La détention provisoire doit être exceptionnelle : or elle devient un principe.          
— La faute à qui ? Tu veux que je te fasse la liste de tous les attentats de l’année écoulée : ceux qui se sont malheureusement produits et ceux que les services ont déjoués ?          
— Alors quoi ? On enferme tout le monde ?          
— Ne t’inquiète pas, on est dans un État de droit. On essaye de ne pas faire n’importe quoi, y compris en période d’attentats. La liberté est la règle, pas l’exception.    
— Oui, en théorie mais en pratique ? Les démocraties ont prouvé leur vulnérabilité en imposant la sécurité comme nouvelle obsession nationale : nous sommes prêts à sacrifier nos désirs, nos valeurs, à bafouer nos droits pour nous protéger – mais de quoi ? De la mort ? De la souffrance ? De la charge agressive de la vie ? En acceptant ce traitement politique, nous avons tout perdu : la sécurité et la liberté.


J’avais fait mienne l’antienne de l’ancien président de la Cour de cassation Pierre Drai. Évoquant les juges qui avaient réhabilité le capitaine Dreyfus en 1906 et dont l’histoire n’avait pas retenu les noms, il avait écrit : ils « nous ont appris que juger, c’est aimer écouter, essayer de comprendre et vouloir décider ». Comprendre pour mieux juger, ce n’était pas excuser. Mais je savais aussi que certains étaient irrécupérables (…).


J’avais beaucoup lu à l’adolescence, ma conscience politique s’était formée là, dans des pages incandescentes qui racontaient la barbarie sans jamais la nommer. Quand la violence submerge votre quotidien, elle chemine et se répand dans tout votre être, elle détermine votre condition et influence votre existence. La littérature exploitait et révélait la complexité des êtres ; ceux que j’avais chaque jour en face de moi cherchaient sinon à la dissimuler, du moins à la rendre moins visible, à lisser tout ce qu’il y avait de brutal et de féroce en eux et, derrière ce procédé, je voyais moins une manipulation qu’une tentative désespérée de ne pas se heurter à soi-même. Lire, c’était se confronter à l’altérité, c’était refuser les représentations falsifiées du monde.


J’avais apporté le livre de Roberto Scarpinato, le juge italien qui avait travaillé avec les célèbres juges Falcone et Borsellino, mes modèles absolus. Il avait instruit les plus grands dossiers mettant en cause la mafia. Il vivait depuis plus de vingt ans sous protection policière permanente. Et il évoquait, pour l’homme, un droit à la fragilité : « Les institutions devraient garantir le droit à la fragilité des individus […]. Le droit, en somme, de ne pas renoncer à sa propre humanité. »                    
À quel point les hommes sont vulnérables, quelle que soit leur position sociale, c’était tout ce qu’il fallait retenir de ce métier.


— Le but des terroristes, c’est d’effrayer l’adversaire et de rallier les populations à leur cause. Certains chefs d’État ont été traités de terroristes en leur temps. Entre 1981 et 1986, Paris était la capitale mondiale du terrorisme. Les Arméniens faisaient sauter les files d’attente devant la Turkish Airlines à Orly. Les Israéliens et les Palestiniens réglaient leurs comptes à Paris, les Iraniens se livraient à leurs exercices sanglants ici aussi. Idem pour les Basques, les brigades rouges, la bande à Baader… Tous les terroristes vous diront qu’ils sont des résistants. Ça légitime leur action.          
— Moi, je pense que le terrorisme ne se justifie jamais dans une démocratie…         
— Le terrorisme, ce n’est pas qu’une méthode, c’est l’amour de la mort. Les terroristes ne rêvent que de ça : celle qu’ils donnent aux autres et celle qu’ils se donnent. Ils remplacent le combat des idées par la peine de mort.          
J’étais fatiguée, mais Ali semblait intéressé par mon métier.          
— Est-ce qu’aujourd’hui vous comprenez ce qui conduit à la radicalisation ?          
— Je n’aime pas employer ce terme de radicalisation ; en tant que juge, je préfère celui d’embrigadement jihadiste.          
— Qu’est-ce qui pousse un individu à passer à l’acte ?          
— Certains vous diront qu’il s’agit d’un point de bascule, moi je pense que c’est le résultat d’un processus…          
Il y a eu un silence, puis Ali a dit :          
— Je ne comprends décidément pas pourquoi il est plus glorieux de bombarder de projectiles une ville assiégée que d’assassiner quelqu’un à coups de hache.          
J’étais sonnée par sa remarque, je ne parvenais pas à cacher mon trouble. Il a souri.          
— Est-ce que vous savez qui a dit ça ?          
— Un aspirant au jihad, j’imagine.          
— Non, c’est Dostoïevski, dans Crime et châtiment, 1866. Raskolnikov, voilà un exemple de saccage total, je vais écrire ma plaidoirie sur lui.          
Il a saisi le livre dans la bibliothèque :          
— J’adore ce texte, tout y est.          
Il a ouvert une page au hasard, en a lu un extrait :          
— J’ai voulu tuer, Sonia, sans casuistique, tuer pour moi-même, pour moi seul.


Les familles des victimes nous demandent systématiquement comment cela a pu être possible ; elles cherchent les manquements, elles pensent qu’on leur cache la vérité et elles doivent affronter, dans le même temps, la médiatisation des auteurs d’attentats et les échos de leur héroïsation dans les zones enclavées où l’islamisme radical a prospéré en toute impunité. Je ne peux pas leur dire : l’État a laissé faire. Les maires ont acheté leur paix sociale. Les services de renseignements sont saturés. La justice n’a pas assez de moyens, une instruction dure quatre ans. Nous sommes désarmés face à un phénomène qui nous échappe. Vous pouvez toujours essayer de comprendre, vous n’expliquerez pas ce qui peut pousser un jeune homme à peine sorti de l’adolescence à prendre une kalachnikov et à tirer sur des enfants au moment où ils franchissent la grille de leur école, leurs cartables accrochés à leurs petites épaules.


Tout dans la société se jouait dans un rapport de forces disruptif et inégal. Il fallait être performant, compétitif (tout en restant sensible), se montrer indépendant (mais affectif), savoir s’affranchir de la souffrance, affirmer ses ambitions (sans être opportuniste), paraître confiant, sûr de soi en toute circonstance (même quand on doutait, même quand on se tenait au bord du gouffre, on en crevait d’être évalués comme des produits de grande consommation avec date de péremption, remplacés/remplaçables, jetés après usage du jour au lendemain, il suffisait de disparaître, de supprimer/bloquer le contact. Les relations amoureuses devenaient pathétiques. Seuls les liens amicaux et familiaux assuraient un semblant de vie affective. Quant aux relations professionnelles, elles prenaient généralement fin le jour où elles n’étaient plus imposées par la fonction, on organisait des pots de départ avec cadeau commun, on promettait de se revoir, on se revoyait éventuellement une fois, deux si on était sentimental, mais la magie des interactions quotidiennes n’opérait plus, on échangeait quelques messages sur WhatsApp avant de se mettre en mode silencieux pour finir par brutalement quitter le groupe).


— Je veux divorcer, non pas pour cet homme mais pour moi-même, je ne veux plus me contenter de cette vie, mais j’ai peur de tout détruire, de regretter, de tout perdre. J’ai peur, en fait, de prendre une mauvaise décision.          
— Le risque de prendre une mauvaise décision n’est rien comparé à la terreur de l’indécision.


Mon métier, c’est l’appréciation de la dangerosité mais aussi croire en l’être humain. Je veux continuer de penser qu’une personne peut se ressaisir et changer. Quand un jeune de dix-sept ans se retrouve dans mon bureau à la suite d’un signalement – souvent effectué par les parents eux-mêmes, dans le seul but de protéger leur enfant parce qu’il a disparu du jour au lendemain ou qu’ils ont repéré un changement radical qu’ils perçoivent comme suspect dans son comportement –, quand il me dit qu’il veut avoir une dernière chance, quand il me paraît équilibré, sincère, je suis censée faire quoi ? Le laisser en prison alors que c’est précisément l’endroit où il risque d’être embrigadé ou détruit psychologiquement ? Le placer sous contrôle judiciaire, c’est-à-dire le libérer en lui imposant certaines contraintes, comme l’obligation de se présenter chaque jour, à heure fixe, au commissariat le plus proche, tout en sachant qu’il pourrait profiter de cette liberté sous conditions pour tuer des gens ? Il faut détecter la dangerosité et apprécier le risque avec la conscience que ce n’est pas une science exacte. On doute de la sincérité des êtres que l’on a en face de nous, de l’exécution de nos actes, de nos décisions, tout le temps… Cet homme, dans mon bureau, qui me méprise parce que je suis une femme, qui refuse de me regarder dans les yeux et tient un discours plein de haine, passera-t-il un jour à l’acte ? Pas certain… Et ces détenus coopératifs, aimables, d’apparence repentis, que j’ai envie d’aider, envie de croire, est-ce qu’une fois libérés ils ne vont pas s’acheter un couteau et poignarder des passants en pleine rue ? Avec les mineurs, c’est pire : ils ont quinze, seize ans, ils sont à peine plus âgés que mes deux derniers enfants, ils ont essayé d’aller en Syrie par leurs propres moyens… Je fais quoi, quand les experts psychiatres, les éducateurs, les agents de l’administration pénitentiaire me disent que les signaux sont favorables ? Quand eux-mêmes affirment qu’ils regrettent leur engagement, qu’ils se sont laissé influencer et me supplient de leur accorder le bénéfice du doute, de leur offrir une dernière chance ? Je leur donne la possibilité de retrouver leur place sociale ? Je les garde en prison au risque de les briser de manière irréversible ? Le pire, je le sais, c’est la peine d’élimination sociale ; sur des profils jeunes et malléables, je veux tout tenter pour les réintégrer dans la société. En prison, on les traite mal. On ne doit pas céder à la panique, au rejet moral. Quand je remets une personne en liberté, je fais un pari sur l’avenir ; ce qu’elle devient après, les actes qu’elle accomplit, je me persuade que je n’en suis pas comptable. Évidemment, les choses sont plus complexes…


Je me raccroche à ma conviction première : il faut savoir donner leur chance à ceux qui présentent des garanties de réinsertion. L’une de nos plus grandes peurs, en tant que juges, c’est de céder à une gestion mécanique de nos dossiers : on est face à des gens qui attendent de nous la justice, il faut rester à leur écoute, modestes, humains, ne jamais considérer l’autre comme un ennemi social mais plutôt comme l’acteur de sa propre réhabilitation, conserver une forme de confiance quand tout – y compris le discours politique et les sentences arbitraires rendues sur les réseaux sociaux ou au sein même de notre cercle intime – nous invite à la défiance.


C’est le moment que l’on redoute tous : le passage de la quiétude au drame et on a beau être préparés mentalement à cette éventualité, on est toujours démunis quand elle survient. Toute notre vie durant, on essaye de tenir le malheur à distance, et c’est encore plus vrai dans une société qui a fait de l’exhibition d’un bonheur factice le gage d’une intégration réussie, une société qui cache ses morts, ses pauvres, ses malades, qui réclame de la vitalité, de la jeunesse, de la beauté, rien de déformé, rien d’âpre, personne n’en parle par superstition, on développe nos propres subterfuges, on espère passer entre les mailles du filet, et un jour, on reçoit un appel et on comprend que c’est fini, on a été pris dans la nasse.


Le métier d’avocat n’est pas la défense de la veuve et de l’orphelin. À quoi sert l’avocat sinon à défendre celui qui est rejeté par l’ensemble du corps social ? Le salaud fait partie de l’humanité, tu le sais aussi bien que moi. Et puis, défendre, ce n’est pas aimer, ça ne requiert pas une adhésion à la cause que ton client défend… Souviens-toi de l’affaire Patrick Henry dans les années 70… On est à Troyes, un petit enfant a été assassiné. Qui va le défendre ? Personne ne veut y aller. Alors se met en place la commission d’office. Trois avocats acceptent de défendre l’accusé. Parmi eux, Robert Badinter qui livrera une éblouissante plaidoirie et Jean-Denis Bredin. Ce dernier avait publié un texte dans la presse, tu te souviens de ses mots ? « La seule justification de l’avocat, c’est d’être présent aux côtés de tous, et même du pire d’entre nous. »


Peut-être que l’écriture est devenue ma zone de sécurité, la seule façon de rendre ma vie supportable, de décrire une réalité que je ne pouvais pas affronter sans souffrir. Dans une lettre à Vita Sackville-West, datée du 8 septembre 1928, Virginia Woolf a noté ceci : « Je crois que l’essentiel lorsqu’on commence un roman est d’avoir l’impression, non pas que l’on est capable de l’écrire, mais qu’il est là, qu’il existe de l’autre côté d’un gouffre, que les mots sont impuissants à franchir : qu’on ne pourra en venir à bout qu’au prix d’une angoisse à perdre haleine […] Un roman […] doit apparaître, avant qu’on ne commence à l’écrire, comme quelque chose, précisément, qu’on ne peut pas écrire. »


« L’enfer n’a qu’un temps, la vie recommence un jour. » Albert CAMUS, L’Homme révolté.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 9 mars 2022

[Joly, Constance] Over the Rainbow

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Over the Rainbow

Auteur : Constance JOLY

Parution : 2021 (Flammarion)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.

Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.
 
Prix Orange du livre 2021.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre, son premier roman (Flammarion, 2019), a été très bien accueilli par la critique et les libraires.

 

 

Avis :

L’auteur et narratrice raconte l’histoire de son père, Jacques, qui, à trente-sept ans, décide d’arrêter de mentir et de se mentir, et d’enfin s’autoriser à aimer les hommes. On est alors en 1976, quand l’homosexualité est encore un délit passible d’emprisonnement. L’enfant qu’est Constance se partage, sans vraiment comprendre, entre une mère qu’elle voit peu à peu s’enfoncer dans la dépression, et un père qui a emménagé avec un certain Ivan. Mais en 1981 se révèlent les premiers cas de sida en France. Jacques cache jusqu’au bout sa maladie, et ce n’est que peu avant sa mort, en 1991, que Constance, alors âgée d’une vingtaine d’années, apprend la vérité.

La plus extrême délicatesse imprègne les pages de ce récit, où la femme désormais quinquagénaire se retourne sur l’enfant, puis la jeune femme qu’elle fut, et retrace, à la lumière de sa maturité d’aujourd’hui, tout ce qu’elle avait alors observé sans vraiment le saisir, trop jeune, puis trop occupée à s’affirmer en adulte. Alors qu’elle exhume avec pudeur l’inaltérable affection entre ses parents, les souffrances de sa mère, et le terrible prix payé par son père dans sa révélation à lui-même, l’auteur fait de son livre un chant d’amour filial, d’autant plus touchant qu’il prend la saveur douce-amère du temps passé, et se colore de l’ineffable regret de n’avoir su s’exprimer du vivant des intéressés.

Adressé au père disparu, le roman est donc une lettre d’amour écrite comme un pont sur la mort et la séparation. La douceur et la poésie du texte dessinent un portrait magnifique, qui semble vouloir s’inscrire en contrepoids de la souffrance : celle de la condamnation publique et de l’exclusion sociale, du rejet d’une partie de la famille, de la peur des conséquences professionnelles, et enfin, de la maladie d’autant plus douloureuse et terrible, qu’alors infamante et taboue, elle est subie dans le silence et dans la solitude. Les dommages et les mots blessants n’ont épargné, d’ailleurs, ni Constance, ni sa mère Lucie. Mais soigneusement contenue et comme transcendée, la douleur dans ces pages arrondit ses angles, contournant pathos et colère, et aussi, peut-être, la laideur et la crudité de la vérité nue. Comme si, pour s’accepter et se faire accepter, elle avait toujours besoin d’un filtre, ici celui d’une certaine légèreté, tout en délicatesse et en joliesse.

Ce livre pudique et élégant s’avère infiniment touchant, tant il exprime de tendresse, mais aussi de regret et de culpabilité de ne trouver les mots que tardivement, dans une adresse posthume condamnant l’auteur à combler par l’imagination les grosses mailles de ses souvenirs. Hanté par le manque et la volonté de conjurer l’oubli, ce texte est également un témoignage précieux, de ceux qui peuvent contribuer à l’évolution des mentalités. (4/5)

 

 

Citations :

Tu as été un père discret, emprunté, timide et merveilleux.  
J’ai l’impression de tricoter à grosses mailles en écrivant pour te sortir de l’ombre. Entre les points de cette laine de mots passe tout ce que je ne sais pas dire, tout ce que je suis impuissante à inventer, et ce qui, je le sais, fait la vie même : le point serré des émotions complexes, des ambivalences que la multitude des faits dérobe, si bien que je me sens découragée, souvent. Mais je me suis promis d’avancer pour te rejoindre. Mettre au jour tes masques, faire tomber les fictions successives que tu t’es construites pour tenir en équilibre.     
Nous sommes les produits d’une vie trouée de mystères, tissée de songes et de dénis. Je suis passée, moi aussi, entre les mailles de tes mensonges.  
Je vis, grâce à l’histoire que tu avais voulu raconter au monde, et qui t’avait littéralement laissé sans voix. Je vis grâce à la fiction.  
Et je suis ici, maintenant, pour tenter de te rendre les mots.

Dans le film, une jeune danseuse blonde, seize ans, se confie soudain. Ils étaient la famille modèle, le père, la mère, quatre enfants, un chat, un chien et une souris. Le père était mort dans une explosion de gaz, c’était il y a quatre ans, raconte-t-elle, et ses yeux se brouillent. Elle a cette phrase peu après : « Il faut tourner la page. Il ne faut pas oublier, mais il faut tourner la page. » Cette jeune fille m’a infiniment émue, et elle a raison, bien sûr qu’elle a raison. Mais je ne veux pas tourner la page. Il y a des zones comme ça où le jardin reste en friche. J’écris pour ne pas tourner la page. J’écris pour inverser le cours du temps. J’écris pour ne pas te perdre pour toujours. J’écris pour rester ton enfant.

À la fin du mince recueil, je lis cette phrase, comme en réponse à mon chagrin : « Au Japon, on dit que lorsqu’une personne vous apparaît en rêve, ce n’est pas vous qui pensez à elle, c’est elle qui pense à vous. » Cette pensée m’apaise tout d’un coup. Peut-être, me dis-je, ai-je autant besoin de toi que toi, de moi. Peut-être serais-tu heureux de me rejoindre de temps à autre, pour manger ce que tu as aimé, par la même occasion ? Et si je pouvais encore t’offrir quelque chose ?

La vie emporte tout, l’amour et les visages de ceux que nous avons aimés, et pourtant nous agissons sans relâche. Nous nous construisons des digues dérisoires, bientôt emportées.

 

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