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dimanche 18 octobre 2026

Critique : "Championne" de Nina Bouraoui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Championne" de Nina Bouraoui




J'ai aimé

 

Titre : Championne

Auteur : Nina BOURAOUI

Parution : 2026 (JC Lattès)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782709676236  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Une jeune fille, au pied de son immeuble, s’entraîne contre un mur. Elle frappe la balle avec sa raquette, inlassablement, pour fuir la folie de son pays et de sa famille, pour échapper à la colère de son père, à l’amour en désordre de sa mère, à la pâleur de sa soeur. Elle frappe et en elle les mots se bousculent : elle butte contre une faute qu’il lui faut avouer pour grandir et rêver à la femme qu’elle deviendra, qui s’aimera et aimera, qui se sera gagnée, elle.

Nina Bouraoui signe un roman ensorcelant, hypnotique, la confession d’une jeune fille en feu, qui a le don des mots et un regard qui saisit chaque sentiment pour l’explorer, chaque geste pour dire le désir et la beauté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1967, Nina Bouraoui est romancière. Elle est notamment l’auteure de La voyeuse interdite (prix du Livre Inter 1991), Mes mauvaises pensées (prix Renaudot 2005), et plus récemment Otages (Lattès, 2020, prix Anaïs Nin), Satisfaction (Lattès, 2021) et Grand Seigneur (Lattès, 2024).

 

 

Avis :

Dans une tentative de reprise de possession d’elle-même et de conquête de sa liberté, une adolescente confrontée à la violence faite aux femmes se livre à un long monologue de colère et de révolte.

Elle a seize ans et vit dans les années 1970 avec sa « famille folle » dans un « pays fou ». On ne saura rien de plus précis, si ce n’est que, dans ce « pays qui tue les femmes », elle ne doit plus guère son semblant de sécurité lorsqu’elle sort qu’à son physique androgyne, que sa sœur aînée est désormais confinée à la maison pour avoir osé envisager le mariage avec l’homme de son choix, que son père a manqué la tuer quand elle avait six ans et que sa mère l’accable d’un amour étouffant pour se racheter de sa soumission. Alors, pour évacuer sa hargne autant que pour échapper à l’oppression, elle s’acharne à frapper sa balle de tennis contre le mur de son immeuble, s’évertuant à croire encore à une échappatoire, même si, après des débuts prometteurs, ses chances de devenir championne paraissent s’amenuiser de jour en jour. 

Sa rage et sa pugnacité doivent leur exacerbation à la double culpabilité d’une identité sexuelle incertaine, qui lui fait rêver d’un « Monde des femmes » - un monde d’amour qui appartiendrait aux femmes -, et d’un acte qui, tendant la narration vers sa révélation toujours différée, apparaît en vérité comme le produit de son environnement familial et social. Comme sa balle sur le mur, son esprit revient sans cesse buter contre les parois de ce monde prêt à se refermer sur elle, ses sensations physiques et sa colère fusionnant en un flux de pensée obsédant, un ressassement désespéré qui, dans sa recherche d’une issue, ondoie en phrases fleuves aux variations lancinantes.

Avec pour corollaire une écrasante sensation d’étouffement, encore renforcée par la compacité d’un texte sans chapitres ni respiration, Nina Bouraoui réussit un roman incandescent et viscéralement politique dans sa dénonciation de la violence patriarcale et des clivages sociaux. Elle atteint aussi à une poésie universelle, lorsqu’en choisissant de ne nommer ni lieux ni personnages, elle efface les repères géographiques et identitaires pour élever ce récit intime en une allégorie de la condition féminine. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis la naissance il est dit qu’il faudrait faire ainsi : être, grandir, s’instruire, aimer, se séparer, aimer à nouveau ou non, attendre, attendre, s’éteindre et espérer que le ciel soit un autre lieu et qu’il soit grand. Le ciel n’est pas destiné à tout le monde. C’est triste mais c’est la vérité, je vous le jure, enfin, c’est triste pour ceux qui savent mais peu d’entre nous savent. Le troupeau marche, espère, disparaît sans être intégré au ciel. Il y a des êtres du haut et des êtres du bas, des êtres qui errent, s’enlisent. Ils vivent leur après-mort comme ils vivaient leur vie. Je le crois. Des vies sans grandeur engendrent des morts sans élévation. Il faut, comme la nuit, mériter le ciel. Peu de gens le savent. Les pauvres. Certains sont déjà morts vivants. Pas moi. Il faut avoir conscience de la vie pour ouvrir l’une des portes du ciel. Les hommes, les femmes aiment, croient aimer sans savoir ce qu’est l’amour. Mais s’ils savaient, il n’y aurait pas de meurtre.


Les mots sont mes seuls couteaux. On peut être un assassin sans tuer vous savez, je désigne d’ailleurs mes parents et le pays des hommes qui haïssent les femmes comme les assassins de mon enfance.


(…) on ne désire pas son semblable, on désire son opposé pour qu’il vous apprenne quelque chose, pour qu’il vous instruise et peut-être pour qu’il vous transforme mais cela est rare d’être transformé par l’amour, par la tendresse. Moi je n’ai été transformée que par la violence, par la violence de mon père, par la violence de cette terre qui a rendu mon père violent, c’est aussi pour cette raison que je ne lui en veux pas trop, c’est aussi pour cette raison que je veux couper la boucle de la violence, de la transmission, je ne veux pas devenir comme mon père, comme ma terre, donc je frappe, je frappe ma balle avec ma raquette contre un mur qui représente le monde dont je rêve pour m’échapper et vivre enfin.


La violence de mon père est un barreau de ma prison, l’amour désordonné de ma mère est un barreau de ma prison, « être ta louve », dit-elle, et me couvrir de ses baisers qui m’enchaînent à elle, avec son amour en désordre, ma mère a tout fait pour que je ne sois aimée de personne, pas même de moi, même si parfois j’entends la petite voix, de mon cœur ou de ma conscience, qui me dit que je suis aimable ou que je serai aimée un jour de quelqu’un et peut-être même de moi, d’ailleurs il faudrait se marier avec soi avant de se marier avec un ou une autre, sinon ça ne marche pas l’amour, c’est déséquilibré, l’amour s’apprend à travers soi. 


(…) dire, écrire est une résistance et une grande liberté car on n’a besoin de rien pour dire ou écrire sinon de courage et de clarté d’esprit –, mais je parle des révolutions de libération et non des révolutions de massacre, d’extermination.


Si l’on n’a pas eu assez de mots pour se forger, pour se construire une vie, c’est comme si on existait sans exister, comme si l’existence passait et qu’on la regardait passer. Il y a des existences qui ne sont pas remplies, qui sont juste biologiques, on se réveille, on se nourrit, on marche, on se déplace, on s’endort et ce jusqu’à la mort et je ne pense pas que ce mode de vie soit celui des animaux, on pourrait le croire mais je suis certaine que les animaux possèdent un univers, des bribes de pensées, même si l’on dit que les animaux ne pensent pas mais je ne suis pas d’accord, les animaux possèdent des bribes d’images et des bribes de sentiments et tout cela réuni leur donne un langage particulier, ils ne traversent pas seulement leur existence, ils l’occupent, ils la remplissent, ils la ressentent et quand je pense à tout ça, il m’arrive d’avoir peur car je ne sais pas ce qu’est une vie réussie (…)


Il n’existe pas d’amour dans ma famille, il existe une idée de l’amour qui ressemblerait à un oiseau impossible à attraper, il passe parfois par la fenêtre, s’arrête au salon puis s’envole vers le ciel, ce n’est pas qu’il n’existe pas d’amour c’est que personne ne sait s’en servir, en donner ou en recevoir, que personne ne sait comment il fonctionne.
 
 
Ce que je sais c’est qu’il y a à peine six ans je pouvais me rendre à pied aux Villas, ce n’était pas la grande sécurité, mais on ne parlait ni de meurtre ni d’enlèvement, il fallait être prudents mais on avait le droit de marcher, nous les enfants, nous les petites filles, et moi la fille-garçon, c’était encore permis, les adultes étaient déjà fous mais ils savaient se tenir, c’est comme si aujourd’hui les habitants de mon pays avaient perdu toute forme de politesse, de respect et, pire encore, c’est comme si la vie ne comptait plus, comme si tout le monde était sous l’emprise de son désir, de ses pulsions, comme si aucun code social n’existait, comme si les êtres ne parvenaient plus à vivre ensemble et ne pensaient qu’à s’éliminer ou à s’ignorer, comme s’il n’y avait même plus la mémoire d’avant, d’un temps plus serein, plus doux, comme si nous étions dans un état sauvage sans loi sinon celle de la destruction ou de la survie, l’un n’allant pas sans l’autre.


(…) la meute a ceci d’étrange, elle est solidaire dans la force, dans l’acte, et elle se dissipe aussitôt la faute commise en ayant pris le soin, avant de disparaître, de désigner son bouc émissaire. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

lundi 13 juillet 2026

Critique de "Après Dieu" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Après Dieu" de Richard Malka


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Après Dieu

Auteur : Richard Malka

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791041424788  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Une nuit. Le Panthéon pour enceinte d’un dialogue entre Richard Malka, incroyant bien décidé à rire encore de Dieu, en guerre contre le « respect » nouvellement dû aux religions, et Voltaire, le plus irrévérencieux philosophe des Lumières, défenseur de Calas et du Chevalier de la Barre. Sont-ils d’accord sur tout ? Pas tout à fait. Disciple de Robert Badinter et Georges Kiejman, l’avocat évoque les attentats, les morts, son histoire familiale, sa répulsion envers le prosélytisme et les enfermements communautaires. Surtout, il pose à Voltaire la question qui l’a mené au Panthéon. Par quoi remplacer Dieu ?

 

Un mot sur l'auteur :

Richard Malka est avocat, défenseur de la liberté d’expression et du journal Charlie Hebdo depuis plus de trente ans. Il est auteur de romans et d’essais pour lesquels il a reçu le prix du Livre politique, le prix des Députés, le prix de la Laïcité. Il est également scénariste de romans graphiques.

 

Avis :

Sollicité par les éditions Stock pour leur collection « Ma nuit au musée », l’avocat de Charlie Hebdo a choisi… un cimetière. Plus précisément le Panthéon et sa crypte, où il installe son lit de camp près du tombeau de Voltaire. Sa nuit, il la passe en un tête‑à‑tête imaginaire avec le philosophe des Lumières, pourfendeur des fanatismes religieux, et s’interroge, dans une époque qui semble donner raison à Victor Hugo lorsqu’il écrivait que « ne pas croire est impossible », sur ce qui pourrait « remplacer Dieu » afin de préserver tolérance et liberté. 

Au nom de la raison et de la pensée libre, Voltaire fut celui qui libéra les esprits de ce qu’il considérait comme le « pire des tyrans » : la religion. L’auteur reprend le flambeau et dénonce à son tour une « secte insensée et despotique », une foi qui, oubliant « philosophie, éthique de vie et morale personnelle », prétend imposer à tous « un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres ». On imagine presque Voltaire se retourner dans son tombeau tandis que son visiteur d’une nuit déplore le retour des fanatismes. « Des meurtres de masse sont commis depuis des années en France au nom de la religion. »

Alors, Richard Malka de raconter ses origines juives au Maroc, sa première confrontation avec le fanatisme religieux à Jérusalem, son parcours d’avocat dans le sillage de ses mentors et amis Robert Badinter et Georges Kiejman, enfin ses engagements et ses trente ans de combat aux côtés de Charlie Hebdo. Comment, après avoir goûté à la liberté héritée des Lumières, en est‑on arrivé, au début des années 2000, à ce que tout bascule ? « Peut-être serons-nous la génération qui aura connu le plus de liberté dans l’histoire de l’humanité et n’aura pas su en transmettre le goût. »

L’être humain a besoin de transcendance, quitte à sacrifier sa liberté au profit de dogmes qui dérivent tôt ou tard vers l’intolérance. Comment préserver l’héritage des Lumières, la citoyenneté laïque et la pensée universaliste ? Un jour, peut-être, saura-t-on inventer une « autre transcendance », un substitut à la religion. En attendant, rappelle l’auteur, « la soumission est un pacte avec le diable. » 

« Il suffit qu’un peuple décide d’être libre pour le devenir et le rester. Il suffit de quelques esprits rebelles, comme celui de Voltaire, pour changer le monde. » Après Le droit d’emmerder Dieu et Traité sur l’intolérance, ce nouveau texte, d’une fluidité et d’une finesse remarquables, où chaque page ou presque offre son lot de punchlines mémorables, confirme que son auteur est fait de cette étoffe‑là. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Le Panthéon devait être la première église de ce nouveau monde débarrassé de la tyrannie des prêtres. Telle était la promesse.
J’aime ce bâtiment-idée autant que j’admire Voltaire. Ils sont étroitement liés. Nul philosophe n’a eu autant d’influence sur son siècle et n’a porté de coups aussi rudes à la religion. D’Aguesseau disait de Voltaire que « par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un État ». Il a fait davantage. Il a perdu le christianisme. C’était son objectif. Un jour, las d’entendre que douze hommes avaient suffi pour établir le christianisme, il déclara avoir envie de prouver qu’il n’en faudrait qu’un seul pour le détruire.
Par son combat contre le fanatisme, Voltaire a inspiré aux révolutionnaires la religion de l’humanité, ce qui les a conduits à instaurer un Panthéon des grands hommes dans lequel, logiquement, il prit place.
Mais la promesse n’a pas été tenue.


Et pour toi, le pire des tyrans, c’était la religion. Tu disais que les tyrans avaient corrompu le monde et qu’ensuite « on inventa les prêtres pour les opposer aux tyrans et les prêtres furent pires ». Alors, il fallait écraser la religion qui avait « infecté le monde » car ce serait « le plus grand service que l’on puisse rendre au genre humain ». Pour toi, les catholiques pratiquants étaient de « misérables esclaves d’une secte insensée et despotique ». Dans ton enthousiasme anticlérical, tu déclarais même qu’il fallait « mourir dignement sur un tas de bigots immolés ». Tu dénonçais « les tigres et les sauvages » persécutant le peuple au nom de Dieu autant que tu ironisais sur la fable de la divinité de Jésus et les « contes de sorcier » de l’Ancien Testament. Tu as espéré et voulu que l’Encyclopédie de tes amis Diderot et d’Alembert soit une machine de guerre contre le fanatisme, et tu as été l’avocat de la raison. « Faire l’homme, disais-tu, c’est exercer la raison. C’est la meilleure part de lui-même. Un animal doté de raison a un combat à mener contre les rêveries, les illusions, la coutume. »


« Si Dieu voulait un culte, il l’aurait obtenu aisément de tous les hommes ; il a voulu que tous les hommes eussent un nez et ils en ont. »
Tu avais le sens de la formule. Ta phrase m’évoque un des plus beaux versets du Coran : « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »


Par ta plume, tu as fait plier les juges, les parlements et la royauté elle-même. Tu as obtenu la révision de procès et le renvoi de magistrats. Tu as accompli l’impensable.Faire reculer l’Église et, en effet, nous préparer à être libres, nous, les « animaux à deux pieds sans plumes » dont tu te demandais jusqu’à quand nous ferions « Dieu à notre image ». Dans ta « Prière à Dieu », tu t’adresses à lui en ces mots : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger. » Cette supplique est ta plus terrible condamnation des religions.


Tu fais partie de ceux auxquels nous devons la laïcité. Tu as été un précurseur du combat pour la liberté des hommes face à Dieu, l’instigateur de la citoyenneté laïque et d’une pensée universaliste.
Mais regarde où nous en sommes, toi qui pensais que le fanatisme connaissait ses dernières heures et que disparaîtraient les « fous furieux » lisant la Bible au premier degré. (…)
Partout la servitude aux dieux empoisonneurs revient dans nos vies, parfois sous la forme la plus barbare, moyenâgeuse. Le xxie siècle est religieux.
 
 
On ne va quand même pas laisser les obscurantistes régenter le monde et nos vies après avoir à peine pu goûter à la liberté ? Je ne parle pas des croyants qui ont transformé leur foi en philosophie, en éthique de vie, en morale personnelle, se détournant des dogmes, des rites et des liturgies. Les obscurantistes sont ceux pour lesquels les lois des dieux l’emportent sur celles des hommes, la croyance sur la raison, les ordres découlant de contes pour enfants sur le libre arbitre. Ils révèrent un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres et veulent l’imposer à tous.


Si nous ne parvenons pas à faire un pas supplémentaire sur le chemin de l’évolution, ça va mal se passer. Croire en l’existence d’une force supérieure, c’est une chose, vouer sa vie à un Dieu maniaque et tatillon qui n’aurait rien d’autre à faire que nous emmerder sur nos vêtements, nos repas et la manière dont on le dessine, c’en est une autre. 


Ni le culte de la raison, ni celui de l’Être suprême, ni le sacré républicain, ni une quelconque philosophie n’ont durablement remplacé les religions que tu as combattues et le fanatisme dégoûtant est revenu, aussi monstrueux que tu l’as connu. Peut-être pire encore. De mon temps, on décapite des enseignants.
Alors dis-moi, François-Marie… Quelle transcendance faut-il inventer pour remplacer ces impostures ? Quel « plus grand que soi » faut-il imaginer pour satisfaire notre indéracinable besoin de croire ? Quel combat faut-il mener pour vaincre ces maladies honteuses de l’humanité et cesser de préférer l’esclavage à la liberté ?


Vous ne pouvez pas demander au paysan du Sahel qui se brise le dos sur sa terre aride, à l’ouvrier du Bangladesh qui peine à nourrir ses enfants en travaillant quinze heures par jour, à la femme de ménage haïtienne qui s’échine au milieu du chaos, de renoncer à une vie meilleure dans l’au-delà. Ils ont besoin de croire à un plus grand que soi, sinon c’est trop dur. Renoncer à une puissance consolante et prometteuse reviendrait, pour eux, à se priver de tout espoir. C’est impossible. Et quand la croyance en un absolu rencontre la sève bouillonnante et idéaliste de la jeunesse, alors le fanatisme guette.


Le désir de Dieu est viscéral. Pour beaucoup, la vie sans liberté est possible mais la vie sans Dieu ne l’est pas. Quelles libertés, d’ailleurs, pour l’ouvrier du Bangladesh ou le paysan du Sahel ?


Après des siècles de massacres, d’inquisitions, de guerres de religion, de combats pour ne plus vivre à genoux, après des millénaires de pensée philosophique et de maturation politique, un pays s’est arraché à l’attraction des religions. Ce pays est à l’origine d’une idée qui veut dire liberté, humanisme, possibilité de vivre ensemble, par-delà les enfermements communautaires et les différences. La laïcité est le produit le plus abouti des Lumières. Un don, un espoir, une promesse d’avenir pour le monde, une idée-identité pour le pays dans lequel mes parents ont été accueillis.
Et nous n’en voulons plus.
 
 
Mais si l’État ne contrôle pas les religions, ce sont les religions qui le contrôlent. Si le prosélytisme n’est pas encadré, c’est un cancer qui métastase en violence, en aliénation des esprits, en soumission des corps. Il est donc simplement réclamé aux croyants de tous les cultes de ne pas interférer avec les lois des hommes, celles de la République. C’est tout, c’est simple, ce n’est pas raciste et c’est même vital. Quand on me vante une religion quelle qu’elle soit plutôt que de la garder pour soi, on ne veut pas mon bien, on veut m’inféoder, me manipuler, bref, on se fout de moi. Pour endormir, on invente une fausse proximité tribale, on s’appelle mon frère ou ma sœur ou mon père alors qu’on ne se connaît pas. Ce sont des mots d’emprise, d’appropriation clanique et d’exclusion de ceux qui ne font pas partie de la communauté. Les ni frères ni sœurs.


Penser contre chacune de ses identités – en général non choisie – est un impératif pour ne se laisser écraser par aucune.


Comment peut-on militer pour le droit à la dissimulation des femmes en imaginant œuvrer pour leur bien-être ?
Ce n’est évidemment pas Dieu qui réclame de voiler les femmes, ce sont les hommes et eux seuls. Il faut être malhonnête pour ne pas l’admettre. Mais au fond, cela ne fait de doute pour personne. Cette prescription ne figure, au demeurant, nulle part explicitement dans le Coran. Je veux bien qu’on soutienne le droit à cacher le visage des femmes quand on s’assume masculiniste mais pas en se prétendant militant de l’égalité. Même Tartuffe n’oserait pas.


L’ennemi de nos libertés est aussi redoutable que masqué. Il se fait appeler Respect. Une fois pour toutes, le respect des religions mène dans une sombre caverne gardée par des fanatiques qui se diront victimes en vous torturant. Je respecte absolument tous les croyants mais pas les délires des dix mille religions recensées sur la surface de la Terre.
En enseignant à nos enfants le respect des religions, nous les avons préparés à l’esclavage. C’est un fascinant suicide de la liberté, dicté par une vision de la tolérance dont profitent l’intolérance religieuse et son cortège de préjugés. Un suicide assisté par des philosophes, des sociologues, des politiques, des journalistes.


La religion opprime, on la combat, elle recule, elle laisse un vide, c’est la panique, elle revient, on n’en sort pas. C’est un cercle vicieux qui ne sera brisé qu’en trouvant un substitut à la consolante transcendance du divin.


Quant à ton ami Condorcet, que l’on a eu la gentillesse d’installer près de toi dans le caveau numéro 7, il considérait, dans la biographie qu’il t’a consacrée, qu’« en attaquant les oppresseurs avant d’avoir éclairé les citoyens, on risquera de perdre la liberté et d’étouffer la raison ». Anéantir un oppresseur sans que le peuple soit plus éclairé, c’est prendre le risque d’une tyrannie pire que la précédente.


Quoi qu’il en soit, ta thèse est proche de celle de Schopenhauer, un philosophe allemand né dix ans après ta mort. Lui ne jugeait pas la religion mais faisait le constat qu’elle était une nécessité pour ce qu’il appelait « l’humanité en gros », c’est-à-dire les neuf dixièmes de la population de son époque, condamnés à un pénible labeur et n’ayant pas les moyens de trouver par elle-même un sens à l’existence. La religion serait donc l’unique moyen de transmettre une transcendance, clé en main, à la majorité d’entre nous, la philosophie ne pouvant bénéficier qu’à une minorité d’initiés. 


Selon lui, seul le message religieux est de nature à unir l’humanité. Le théisme serait donc crucial pour l’ordre social et moral. Il regrettait néanmoins que la condition de survie de toute religion soit de « fausser de part en part l’ensemble du savoir humain ». Lucide, il décrivait des princes qui « se servent de Dieu comme d’un croque-mitaine à l’aide duquel ils envoient coucher les grands enfants, quand tout autre moyen a échoué ; c’est la raison pour laquelle ils tiennent tant à Dieu ». 


Les motivations sont plurielles et souvent respectables mais le symbole ne change pas. Qu’il s’agisse du hijab porté par des étudiantes prosélytes, d’un voile de protection, de dévotion, de recherche identitaire, ou du foulard de ma grand-mère, le voile reflète le pire d’une société patriarcale, un différentialisme à raison du genre conduisant à invisibiliser la féminité. Pour les Iraniennes, les Afghanes et bien d’autres, il symbolise la mort sociale, voire la mort tout court. Ne serait-ce que par solidarité pour ces femmes, cela devrait conduire à une réflexion de celles qui le portent ou le défendent. Par quel étrange miracle un symbole de tyrannie à l’égard des femmes en Iran est-il devenu un étendard de la liberté religieuse en France ?


Alors je te répondrais ce que j’ai dit et écrit bien souvent : on ne doit empêcher personne de porter le voile dans l’espace public. On ne saurait défendre la liberté en ayant recours à de telles interdictions et, pour reprendre les mots d’Aristide Briand qui débattait de l’interdiction éventuelle du port de la soutane, « l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aura tôt fait de créer un vêtement nouveau qui ne serait plus une soutane ». C’est transposable au voile. Il n’est pas interdit et prétendre le contraire relève de la propagande. Le principe c’est la liberté, mais il y a des limites, comme pour toute liberté. Plus précisément il y a trois types de restrictions : dans la fonction publique, ce qui va de soi dans un pays laïc où les représentants de l’État doivent montrer une neutralité religieuse ; dans le monde du travail ou le sport, mais uniquement s’il y a un motif légitime ; et dans l’enseignement public primaire et secondaire.


La liberté de conscience n’est pas un individualisme forcené consistant à pouvoir imposer partout les caprices de sa volonté ou de sa foi.


L’absurdité des comportements me terrifie. Une communauté qui se montre hermétique à la raison est capable de tout. Au fond, peu importent les vêtements, seul compte le message. Une redingote noire, une burqa, un hijab ou un vêtement masculin salafiste censé ressembler à celui du Prophète il y a mille quatre cents ans dans le désert d’Arabie, cela nous dit, à divers degrés : je suis moins accessible à la discussion avec les hommes qu’aux lois de Dieu telles qu’elles m’ont été rapportées par ses porte-parole autoproclamés.
es hommes et les femmes qui font ce choix librement s’engagent sur la voie de la dépossession de soi, ils ont tourné le dos au libre arbitre et à la croyance critique, ils ont opté pour leur exclusion d’un monde où l’on discute en égalité et parfois où l’on se laisse convaincre de changer d’opinion. On ne peut pas avoir tort quand c’est Dieu qui le dit.
Ce choix de l’enfermement ne peut produire qu’une montagne de préjugés et de rejets à l’égard des incroyants ou des malcroyants. Ceux qui le font tenteront, par tous moyens, de convaincre leurs « sœurs » ou leurs « frères » d’y adhérer et d’abdiquer leurs libertés sous prétexte de devenir dignes de Dieu. Leur prosélytisme est inévitable, le spectacle de la liberté d’autrui étant insupportable à ceux et celles qui y ont renoncé. Quant à leurs enfants, ils n’auront aucune chance d’échapper à leurs superstitions, comme les gosses de Jérusalem.
 
 
Il faut rappeler ce que disait, le 4 février 2010, le guide bien connu d’un parti de gauche radical, autrefois laïc, sur le port du voile : « On a le sentiment que les gens vont au-devant de la stigmatisation : ils se stigmatisent eux-mêmes – car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate – et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes. » Concluant plus loin : « Ce n’est pas acceptable. »
Il avait bien raison mais il semble avoir changé d’avis.


Tu haïssais les donneurs de leçons. Des hypocrites et des frustrés. Pour toi, la vertu était le ressort principal de la tyrannie.
Tu avais mille fois raison. La vertu c’est comme la religion. Vécue avec humilité, c’est une richesse ; affichée, c’est une escroquerie.


À chacun de faire son choix entre la difficulté de vivre sans commandements célestes mais libre, ou avec des certitudes réconfortantes mais déjà mort vivant, brandissant des livres de lois incompréhensibles y compris d’eux-mêmes, dans l’obsession d’arracher la vie à d’autres. Renoncer à la vie par anticipation est un curieux remède à la peur de la mort.


Le christianisme t’a pourri la vie et son évanescence te gâche ton repos. Si tu avais vécu deux siècles de plus, tu aurais constaté le vide laissé ; vide que les valeurs républicaines n’ont pas su combler ou, plutôt, n’ont comblé que le temps où la République fut, elle aussi, une religion. Alors tu aurais assisté à l’effondrement spirituel d’une société privée de récit unificateur. Tu aurais vu la religion être remplacée soit par un consumérisme compulsif et un individualisme effréné, soit par une quête désespérée de sens. « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés », s’inquiétait Durkheim… C’est la thèse du désenchantement du monde de Max Weber. Dieu est devenu si lointain, qu’il a enfin laissé place à la liberté humaine, à la raison, à l’émancipation. Mais cela a un prix : l’éloignement de Dieu se paye en difficulté de vivre.


De nombreuses études, certaines de très grande ampleur, ont été réalisées par des armées de chercheurs.
Les résultats sont parfois contradictoires, difficiles à analyser ou peu probants au regard de la complexité du sujet et des multiples biais méthodologiques. Mais les statistiques les plus fiables, pour la plupart nord-américaines, convergent vers le même constat : les enfants élevés dans un foyer chrétien ou musulman (les autres religions n’étant pas assez représentées dans le panel) se montrent moins altruistes que ceux élevés dans un foyer non religieux. Plus la famille est religieuse, moins l’enfant est altruiste. En outre, plus l’enfant élevé dans une famille religieuse grandit, plus il se montre enclin au jugement d’autrui et au désir de punir. Ces résultats se retrouvent, quels que soient les pays et le statut socio-économique du panel.
D’éminents psychologues expliquent ces résultats en avançant l’hypothèse que les croyants sont poussés à « bien » agir par peur de la sanction divine ou pour recevoir une récompense dans l’au-delà. En revanche, les enfants élevés dans un écosystème laïc seraient encouragés à adopter des règles de vie morales tout simplement car c’est la bonne et juste manière de se comporter et non parce qu’il existerait un système de vidéosurveillance divine.


Un système libertaire répugne, par essence, à imposer un système de valeurs, y compris le respect des libertés, laissant ainsi prospérer les ennemis de la liberté, qui se présentent toujours masqués, jusqu’à leur triomphe. Un tiers des 15-17 ans interrogés en 2020 par un institut de sondage refusaient de condamner les attentats de 2015. Un tiers. C’est un début de triomphe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Traité sur l'intolérance
 

 


 

lundi 15 juin 2026

Critique : "Les cogne-trottoirs" de Bartabas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les cogne-trottoirs" de Bartabas


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les cogne-trottoirs

Auteur : BARTABAS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782073129963  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qu’ils virent ce jour-là fut si incroyable qu’ils ne purent en rendre compte ; les enfants furent traités de menteurs et les adultes d’affabulateurs. Même l’escouade de policiers, arrivés en nombre pour dissiper l’attroupement et verbaliser les fauteurs de troubles, resta en arrêt et tomba le képi. Les regards étaient somptueux. À la fin, l’angelotte et l’âne, immobiles sur la corde, en équilibre l’un sur l’autre, vibraient en silence au même diapason. »
Une jeune fille muette s’enfuit de chez son oncle après y avoir mis le feu et se réfugie dans la forêt, accompagnée de son âne. Une rencontre menant à l’autre, ils échouent à Paris, dans une troupe de saltimbanques, les Baladins du Temple. De la place Saint-Eustache à Montparnasse, sous la houlette de l’Amiral, les membres de cette joyeuse tribu de marginaux donnent des spectacles de rue, font la manche, défient l’ordre bourgeois. Renommée Cascabelle, l’adolescente va recueillir leurs confidences, découvrir la liberté et partager leurs excès, leurs rêves et leurs chagrins…
Avec Les cogne-trottoirs, roman d’apprentissage mettant en scène le duo touchant d’un âne funambule et d’une môme qu’un drame a privée de parole, Bartabas signe un premier roman halluciné, lyrique et gouailleur, au style éblouissant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bartabas, fondateur du théâtre équestre Zingaro, est l'auteur de plusieurs récits parus aux éditions Gallimard. Les cogne-trottoirs est son premier roman.

 

Avis :

Les cogne‑trottoirs sont les artistes de rue, les marginaux et les existences cabossées qui vivent au ras du bitume, à la fois leur scène, leur refuge et parfois leur seule certitude. Bartabas met en lumière ce peuple invisible dans un premier roman comme enchanté, porté par une plume somptueuse aux fulgurances flamboyantes, où la fiction embrasse pleinement la fragilité et la part de rêve de ces trajectoires bohèmes.

Après un acte de rupture radicale qui l’arrache au viol et à la brutalité, Cascabelle, toute jeune encore, prend la route sans projet ni destination. Sa rencontre avec un funambule lui offre la compagnie indéfectible d’un âne de cirque et l’initie à l’art du fil, grâce auquel elle trouve sa place au sein de la troupe menée à Paris par l’Amiral, au cœur d’un tourbillon haut en couleur de numéros de rue, d’amours tumultueuses et même de découvertes littéraires. Dans ce microcosme en perpétuel mouvement, sans cadre ni cadence, on vit dans un déséquilibre choisi, un désordre quotidien d’où jaillissent créativité débridée et intensité affective.

Bartabas excelle à transposer dans l’écriture ce qui fait la force de son univers scénique : une attention extrême aux corps, aux gestes et aux présences, et une vraie capacité à faire surgir la poésie du plus humble. Loin de tout misérabilisme, il donne à voir la rue comme un espace de création brute, un territoire où l’art naît de la nécessité autant que du désir. La trajectoire de Cascabelle, oscillant entre fuite, apprentissage et réinvention, porte en elle une réflexion plus large sur la survie, la métamorphose et la puissance réparatrice du collectif. Souple et lumineuse, traversée d’élans oniriques, la langue se fait le miroir de cette communauté mouvante et bigarrée : heurtée ou lyrique, sèche ou baroque, toujours au plus près de l’émotion, elle montre combien la beauté peut surgir là où on ne l’attend pas, dans un équilibre précaire, sur un fil tendu entre chaos et grâce.
 
Le fondateur de Zingaro signe ici un premier roman époustouflant, étonnant et sans pareil. Son écriture, vibrante et poétique, retranscrit l'univers des saltimbanques avec une tendresse, un humour et un sens du détail qui transcendent ce récit d’apprentissage sincère et à fleur de peau. Dans une cohérence artistique remarquable, son langage scénique se transpose naturellement en littérature, conservant sa force visuelle et émotionnelle. Sans une once de complaisance, ce récit de vies précaires et chahutées déploie un ton onirique, parfois absurde mais toujours lumineux, révélant la beauté fragile et la solidarité quasi familiale de ces êtres pour qui la liberté est à la fois un art de vivre et une puissance créatrice pleinement assumée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Pour travailler dans la rue, si Andrea ne veut pas être malmenée, arrêtée et amendée pour outrage public aux mœurs, elle doit retrouver son corps d’homme. Assise devant son miroir, avant de se désempourprer, elle reste un long moment à contempler son visage… sa créature… Effacer cette image, c’est détruire ce qui regarde en elle-même, c’est quitter la vérité pour montrer un mensonge. C’est un travestissement à l’envers. Pour composer son personnage, il lui faut revenir à son être premier. Ce retour à l’origine la bouleverse chaque fois. C’est comme si elle se lavait d’avoir voulu être. Maintenant, elle accouche son nouveau visage d’une main experte, la face couverte de blanc, les lèvres bordées de noir et le sourcil en circonflexion. Elle s’inspire du personnage de Joel Grey dans Cabaret, qu’elle a vu au cinéma. Elle a été séduite par ce maître de cérémonie, dandy explosif et inquiétant, un peu androgyne, qui lance des œillades magnétiques. Elle s’habille d’une queue-de-pie dont les poches sont aménagées, d’un plastron blanc et d’un chapeau claque. Comme par magie elle instaure un corps aux frontières fluctuantes, non pas un corps imaginaire, mais son propre corps apte à la transgression.


Autour du cercle, l’Amiral allume des flammèches à l’aide de coton imbibé d’essence. D’une flamme il réveille le soir pétrifié, puis plonge sa main de chair et de feu dans un seau plein de neige. L’Ange difforme et pathétique regarde se lever l’arc en ciel et glisse dans l’air glacé. La Castafiore emmitouflée chante l’aubade à l’amour et assoit les solitudes. L’Érudit raconte des fables noires qui laissent les enfants songeurs, la manche prend des allures de conte de Grimm. La jeune fille et son âne marchent dans le ciel avec la franchise des étoiles. Quand ils habitent le cercle, les Baladins s’offrent tout entiers. Ils livrent leurs âmes à la rumeur des passants. Cette lumière qui illumine leurs regards, ce déséquilibre profond entre l’acte d’offrir et celui de recevoir, cette beauté brutale qui les traverse et que l’on ne peut acheter ni vendre, c’est dans l’espérance de telles choses qu’ils vivent. La manche est une offrande, un suicide, une flamme dans la neige. Un monde congédié.

 

samedi 4 avril 2026

Critique : "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter

 

 

J'ai aimé

 

Titre : On l'appelait Bennie Diamond

Auteur : Michaël DICHTER

Parution : 2026 (Les Léonides)

Pages : 300

Accès au livre : ISBN 9782488335300  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.
Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?
Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l’appelait Bennie Diamond est son premier roman.

 

Avis :

Cinéaste français et maintenant jeune auteur récompensé, Michaël Dichter signe pour premier roman un récit d’apprentissage ancré dans le quartier juif d’Anvers, au coeur des années 1960. Le surnom adopté par son héros concentre l’enjeu du livre : l’ambition d’un garçon qui, pris en tenaille entre soif de réussite et traditions familiales, rêve de trouver sa place dans le milieu très fermé des diamantaires et d’échapper à l’avenir tout tracé que les siens lui destinent.

Nous voici donc dans les pas de Bennie, un jeune juif d’Anvers écartelé entre la fidélité à un père attaché à l’étude religieuse et son propre désir de devenir un « mensch ». Refusant la modestie résignée qu’on attend de lui, il se tourne vers l’univers codifié et exclusif du diamant, un choix qui le rapproche de la figure de son grand‑père – honni dans la famille depuis que l’intransigeance extrême de cet autodidacte, devenu l’un des dix hommes gouvernant ce milieu, l’a conduit à rejeter son fils dont il méprisait les choix. Passant outre cette fracture familiale, Bennie s’élance dans une ascension semée d’obstacles, naviguant entre alliés incertains et rivaux déclarés, dans un jeu où chacun peut, d’un instant à l’autre, basculer du soutien à la trahison.

Avec l’ascension de Bennie, ponctuée de succès fulgurants et de revers cinglants, le récit plonge le lecteur au plus secret d’un monde fascinant, dissimulé derrière les façades banales d’un court pâté d’immeubles. Des ateliers de taille où s’activent des mains expertes au calme feutré d’une Bourse où des fortunes changent de propriétaire en quelques regards et un « Mazal ! », se déploie un univers méconnu, gouverné par l’instinct, le sens de l’opportunité et la loi du plus fort, où ruse, coups bas et trahisons sont monnaie courante. Dans ce décor implacable où une chausse‑trappe paraît prête à s’ouvrir sous chaque pas, la narration installe une tension continue et une dynamique presque feuilletonesque qui n’est pas sans rappeler l’élan d’un Rastignac moderne affrontant l’âpreté d’un monde sans autre principe que celui du pouvoir. Cette brutalité s’enracine aussi dans les ombres plus profondes d’une communauté qui, marquée par la Shoah, a développé comme elle a pu ses stratégies de survie. Entre les doux, attachés à la foi et à l’étude comme le père de Bennie, et les endurcis que la persécution a rendus impitoyables – figures intraitables comme le grand‑père ou membres d’une pègre née de la nécessité de se défendre – se creuse un fossé moral et existentiel qui traverse tout le roman et éclaire les tensions auxquelles Bennie se heurte. Au cœur de ce maelström se précisent alors les questions de la liberté et de l’accomplissement de soi, face aux attentes, aux héritages et aux déterminismes. 

Porté par un souffle romanesque qui fait aisément oublier quelques inexactitudes topographiques, ce solide roman d’apprentissage parvient à rendre palpable un milieu fermé avec une vraie puissance d’immersion. Figure vive, tenace et immédiatement attachante, Bennie porte en lui assez de zones d’ombre pour écarter toute morale simplificatrice, et insuffle au récit une énergie constante, même lorsque l’intrigue se permet certaines facilités ou accumule les péripéties au risque d’une certaine surcharge. Entre héritage, ambition et exclusion sur fond de traditions juives hassidiques, se déploie un ensemble à la fois classique dans sa construction, incarné dans ses personnages et résolument cinématographique dans son rythme, qui confirme la capacité de Michaël Dichter à faire vibrer la fiction au‑delà du simple réalisme. Loin du roman documentaire, l’auteur s’appuie sur un milieu réel qu’il restitue avec suffisamment de justesse pour nourrir librement la fiction. Un roman populaire de qualité, plus narratif que littéraire, plus efficace que profond, plus immersif que novateur. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Le rabbin l’observe, empreint d’une douceur prudente. 
– « Le Saint béni soit-Il ne met pas Ses créatures à l’épreuve au-delà de leurs capacités. » 
Bennie reste silencieux, le regard rivé sur un point invisible, quelque part entre le sol et l’obscurité de ses pensées. Il voudrait croire à ces mots, comme tout le monde ici semble y croire. Mais une colère sourde monte en lui. Il serre les poings sur ses genoux. 
— Alors Dieu a choisi de tuer maman ? 
Le rabbin tressaille légèrement. Bennie lève enfin les yeux vers lui. Il y a autre chose que de la douleur dans son regard. Une accusation. 
— Il a aussi pensé que mon père pouvait surmonter ça ? 
Le rabbin ouvre la bouche, prêt à répondre, mais Bennie ne lui en laisse pas le temps et se lève brusquement. 
Il n’attend pas d’explication. Il ne veut pas entendre de justification. 
Sans un regard en arrière, il quitte la pièce, bousculant au passage quelques invités dont les murmures et les prières lui semblent plus vides que jamais.


— Avant la guerre, beaucoup de Juifs comme nos parents ou tes grands-parents venaient de l’Est. Si la plupart sont morts dans les camps ou ont fui vers l’Amérique du Nord, du Sud ou la Palestine, d’autres ont pris un tout autre chemin. Ils ont cru pouvoir échapper aux nazis en fuyant encore plus à l’est, jusqu’en Union soviétique. 
Elle s’interrompt, tirant sur sa cigarette avant de reprendre : 
— Certains se sont retrouvés en Géorgie, où vivaient déjà d’autres Juifs, pensant y être en sécurité. Mais la Russie soviétique, c’était pas mieux. À la fin de la guerre, quand le monde entier célébrait la victoire, ces Juifs-là, ceux qui avaient fui en URSS, étaient toujours pris au piège. Pas de camps d’extermination, non… mais des purges, des déportations, des accusations absurdes. On les envoyait dans des camps de travail, on les empêchait de pratiquer leur religion, de parler le yiddish, l’hébreu, de se regrouper. Beaucoup ont fini au goulag. 
Elle dévisage Bennie de ses yeux fatigués : 
— Et aucun Juif dans le monde n’a pu les aider. Les rares survivants, ceux qui avaient déjà échappé aux nazis, ont dû encaisser une autre persécution. Alors ils ont fait ce qu’ils pouvaient pour survivre. Et quand on ne te laisse que la loi de la rue pour t’en tirer, t’apprends vite à être plus dur que les autres. Et ceux qui ont fini par s’en sortir, tu crois qu’ils sont devenus quoi ? Des enfants de chœur ? 
Elle écrase sa cigarette d’un geste sec. 
— Certains ont dû survivre grâce à la betsa18. Et quand ils ont enfin réussi à fuir, comme ceux qui débarquent ici, à Anvers, ils ont apporté ces méthodes avec eux. Là-bas, c’était une question de vie ou de mort. Ici, c’est devenu une manière de régner : imposer la peur avant d’être écrasé soi-même.


Elle explique que seules dix familles à Anvers ont une « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers, le syndicat contrôlant les mines. Ces familles reçoivent chaque mois une quantité de cailloux bruts, pour des sommes astronomiques : « Dix, vingt, trente millions… et en dollars, pas en francs belges, mon ami. »


Ici rien n’est laissé au hasard. Chaque brute livrée a déjà un avenir tracé. Il ne s’agit pas seulement de découper un caillou précieux : chaque taille est un pari. Trop taillé, le diamant perd du poids. Mal taillé, il perd de la valeur. La moindre erreur coûte des milliers de francs.


Un diamant a soixante-quatre faces. Et pour chaque face, tu tailles, tu regardes, tu tailles, tu regardes… Des milliers de va-et-vient entre l’œil et le moulin. Le but, c’est de révéler la pureté sans perdre trop de matière. Chaque grain compte.
 
 
— Les prix ne sont jamais affichés ici. C’est une question de stratégie. Tout est négociation, tout est mouvant. Le marché du diamant, ce n’est pas comme vendre du blé ou du pétrole. Ici, chaque pierre est unique, donc chaque prix l’est aussi. 
Bennie fronce les sourcils. 
— Mais comment vous les fixez, alors ? Joshua pointe son index vers sa tempe. 
— L’expérience, mon ami. Il faut connaître le marché sur le bout des doigts. Savoir combien la concurrence vend, comprendre la rareté d’une pierre, évaluer la demande des clients… Un diamant n’a pas de prix fixe, il a la valeur que l’acheteur est prêt à payer. Il se redresse et poursuit d’un ton plus bas, presque confidentiel : — Et surtout, ici, c’est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l’acheteur proposer, c’est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité.


Quand on laisse un homme trop longtemps dans l’ombre, il finit par vouloir détruire tout ce qui brille autour de lui. 

 

jeudi 19 février 2026

Critique de "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour



J'ai aimé

 

Titre : Où les étoiles tombent

Auteur : Cédric SAPIN-DEFOUR

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 400 

Accès au livre : ISBN 9782234097001  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vendredi 12 août 2022, au bout d’une vallée étincelante dans la province de Bolzano, un couple affranchi de toute contrainte s’envole l’un à la suite de l’autre, en parapente. Cédric et Mathilde, deux passionnés de montagne, ont mille fois fait le geste de se jeter dans l’air pur. Cédric se tourne, il ne voit plus Mathilde. Dans le halètement des minutes incertaines le menant jusqu’au lieu de la chute, seules des questions. A-t-elle survécu ? Que faire ?

Découpé en scènes à suspense, ce récit qui vous saisit à la gorge est roman-vrai d’un couple à l’unisson de son désir de liberté et mémoire d’une reconstruction qui prendra plusieurs années. Mathilde doit tout réapprendre. C’est une page blanche que l’amour imbibe, sur laquelle s’écrit une existence à réinventer et qui nous interroge. Tandis que l’autre renaît, qu’est-ce qui meurt en soi ? Comment ensemble se reconstruire ? Ode à la beauté de l’instant, ce livre puissant est avant tout un hymne à la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cédric Sapin-Defour vit en montagne et la parcourt. Il est l’auteur, entre autres, de Son odeur après la pluie, qui fut l’événement littéraire de l’année 2023, traduit dans de nombreux pays, adapté en bande dessinée, au théâtre et en cours d’adaptation au cinéma.

 

Avis :

Écrivain, alpiniste et professeur d’EPS révélé au grand public par Son odeur après la pluie, Cédric Sapin‑Defour avait jusqu’ici écrit la montagne comme un espace de jeu, de réflexion ou de style. Ce nouvel ouvrage voit ce cadre familier se fissurer, et la montagne, jusque‑là territoire d’élan, devenir le lieu d’un basculement. Confronté au dramatique accident qui a frappé sa compagne, l’auteur délaisse la distance contemplative pour un récit plus direct et vulnérable, où l’expérience intime prime sur la métaphore. Il en résulte un texte qui, sans renier les thèmes qui traversent son œuvre, les expose à l’épreuve du réel et leur confère une gravité nouvelle.

Le récit s’ouvre sur l’accident de parapente qui brise soudain le quotidien du couple et plonge l’auteur dans l’angoisse d’une attente terrible et interminable. Cédric Sapin‑Defour suit alors, presque au fil des heures, le parcours de Mathilde : l’intervention des secours, l’hôpital, les diagnostics qui se précisent, les gestes de survie, puis les premiers pas d’une reconstruction incertaine. Le livre alterne entre la sidération des débuts, les détails concrets de la prise en charge médicale et les moments minuscules qui, malgré tout, continuent de tenir une vie debout. À travers cette chronologie resserrée, l’auteur interroge ce que l’épreuve fait au corps, au couple et à la manière de regarder le monde, composant un récit tendu entre fragilité et résilience.

D’une sincérité bouleversante, le texte se tient au plus près du journal et des notes prises au fil des jours, restituant avec une grande fidélité la peur, l’attente et le temps suspendu. Cette immersion crée une tension réelle, presque physique, mais finit aussi par engendrer une certaine lassitude : rivée au quotidien intime, la narration s’étire parfois en longueurs et n’épargne pas quelques détails très triviaux. Surtout, ce choix de l’immédiateté cantonne le livre au registre du témoignage, avec les limites que cela implique – peu de recul, une temporalité essentiellement linéaire et, de manière presque dérangeante, une focalisation très marquée sur le ressenti de l’auteur, tandis que celui de Mathilde demeure largement en retrait, presque absent.

De cette perspective émergent deux impressions majeures : Cédric Sapin‑Defour fait de son récit un touchant hymne à l’amour, porté par une tendresse et une loyauté qui irriguent chaque page. Mais cette célébration, dans ce qui ressemble parfois à une démonstration un peu appuyée, s’accompagne d’une tonalité étonnamment positive, comme si l’auteur cherchait à contrebalancer les aspects les plus larmoyants de l’épreuve par un optimisme volontariste. Par instants, cette orientation en viendrait presque à frôler la rhétorique du développement personnel, tel un fard lumineux destiné à atténuer les zones d’ombre du vécu.

En choisissant de rester au plus près de l’épreuve, Cédric Sapin‑Defour compose un récit sincère, mais qui émeut autant qu’il enferme, parfois, dans son propre matériau. On y lit la fragilité, l’amour, la peur, la volonté de tenir – autant d’éléments qui donnent au texte sa puissance –, mais aussi une forme de transparence brute qui laisse peu d’espace à la mise en perspective. Reste un ouvrage honnête, vibrant, qui touche par ce qu’il dit de la vulnérabilité humaine, même s’il ne parvient pas toujours à dépasser le cadre étroit du témoignage dont il se réclame. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Nous menions la vie dont nous rêvions, nous errions dans les montagnes d’Europe à chercher ce que nous n’avions pas. Nous n’habitions nulle part, nous traversions. Partout nous ne faisions que passer, ce qui est assez lâche mais fiable en matière de bonheur. Nous allions de découverte en découverte, de petite chose en petite chose, une attirance farouche pour ces endroits où il n’y a rien à voir. Un classique pour un couple au mitan confortable de sa vie qui entreprend l’inventaire de ses richesses et de ses manques et parvient à la conclusion que les seules fortunes valables sont le temps et la liberté d’en disposer. Nous nous étions délestés de nos possessions jusqu’aux centaines de livres bien alignés, nous avions dit au revoir à nos carrières de profs de gym, soldé nos crédits, nous avions dit non aux mots d’ordres : accumuler, briller, réussir, prévoir. Et fait le choix d’une vie grassement nomade. Certains nous disaient audacieux, oubliant que seuls ceux ayant beaucoup peuvent s’offrir l’exploration du peu. Nous, nous ne parlions pas d’audace. Mener cette vie nous suffisait.


Je ne sais pas quoi penser des habitudes, elles resserrent, elles remplissent mais, en cachette, elles conspirent au manque. 


Vivre dans un van, c’est se convertir à l’origami, on ne fait que plier, déplier et replier : les matelas, les cartes et les corps.


Que les conditions de la nature fixent le programme de nos jours est plaisant, cela suppose de dialoguer avec un autre qui décidera plus fort que nous, de croire en l’espoir et d’accepter le refus. Il paraît qu’un jour cela cesse et que tous les vieux alpinistes, marins et autres enfants élevés en plein air en ont assez de scruter les bulletins météo ou l’éclat des étoiles pour savoir quoi faire de leur vie ; ils se satisfont de découvrir le jour comme il vient et de faire avec, ainsi on n’est jamais déçu. C’est peut-être ça, la vieillesse, être las d’espérer. C’est peut-être ça, la sagesse, se féliciter du réel.


Une journée, c’est comme un tracé d’électrocardiogramme, s’alternent des pics et des pauses, des creux volontiers et on recommence ; quand tout se dresse ou s’aplanit, c’est inquiétant.


Tu me demandes : « Et Loulou ? » Je n’ose pas te dire que notre chien est mort il y a cinq ans mais je te le dis, il ne peut y avoir d’autres consolations que la vérité et dans tes demandes à venir, on ne pourra pas échapper aux nouvelles tristes. « Non, pas Loulou, le livre Loulou. » T’est revenu en mémoire que j’écris sur lui alors que le reste, de la couleur de notre fourgon au village où nous habitons, de l’Italie où nous sommes à ton métier de prof, tu n’as plus rien en tête. 
– On verra plus tard. 
– Non, maintenant, c’est important. 
Si tu le dis, c’est que c’est vrai. 
Le soir, je ressortirai mes carnets et j’effacerai mon mail d’abandon aux éditeurs. Les livres, je m’en doutais, peuvent sauver une vie. J’ignorais qu’ils faisaient ça avant même d’exister.


C’est ce que ces maudits accidents, en plus de briser les corps, ont de violent : ils séparent les êtres au moment où ils ont le plus besoin de se tenir l’un près de l’autre.


Il exaspérait ma vie, désormais je le chéris. Je le cherche, je le charge, j’inspecte le bon état de sa coque, je frotte son écran, je m’assure de sa présence dans ma poche cent fois par heure, je ne me sépare jamais de son chargeur, je scrute des prises partout où je me trouve, je m’esquinte les yeux dans ses icônes de charge et de réseau. Il est celui qui me parle le plus de toi, il est ma balise devenu. De temps à autre, je me regarde faire et je ne reconnais pas cette tête penchée sur l’écran, moi qui riais de cette anatomie de la capitulation. C’est un premier pas dans la valse des certitudes qui ne sont, je le découvre, que des habits de fête. Quand la vie se dégrade, on s’en déplume. Les convictions, c’est autre chose, elles, c’est la peau.
 
 
À la terrasse de l’auberge, c’est l’heure du café ou déjà de la bière. La plupart des clients sont accoudés à la rambarde, les yeux tournés vers le ciel et l’hélicoptère reparti. Aux confins de l’Alto Adige, il y aura toujours des inconnus pour examiner notre mort. Tu leur as offert leur animation du matin ; ce soir, de retour en ville, ils en parleront encore et se féliciteront de ne prendre aucun risque. Surtout, qu’il ne leur arrive rien. Les certitudes, il suffit du malheur des autres pour les arroser et elles poussent toutes seules. 


Les poètes ne répondent jamais aux questions, ils sont là pour que jamais nous ne prenions ce pli mortel de ne plus nous en poser.


Mais à 1 heure du matin, après quelques pas dehors, j’ai eu la vision de l’amour comme une planète. Arrive un moment où vous scrutez à ce point le ciel qu’il vous parle. Les autres sentiments, l’admiration ou celui que vous voulez, sont en réalité ses satellites, ils lui tournent autour telles des lunes, alternent leur passage, veillent sur l’astre central, lui confèrent ses brillances et le protègent des pluies noires. Mais ils ne le composent pas, ils le révèlent. L’amour, lui, existe à part, servi par le mouvement des autres mais fait de lui seul. S’il meurt, il le fera tout seul.


Je te demande par des chemins détournés si ces visites te font du bien. « Ça dépend. » Je reçois des dizaines de message de compagnons programmant la leur, nous sommes riches d’eux, d’autres meurent de solitude et d’aucune épaule sur laquelle poser leur tristesse, d’aucun rire dans lequel s’abîmer. Mais une région de moi dit que l’on peut aussi pâtir du monde et de ses gestes estimables. De cette manière qu’ont certains d’entrer dans la peine des autres sans s’essuyer les pieds. Je ne sais pas encore qui ni comment mais je le ressens : certains seront à tel point à côté de la plaque qu’ils te causeront du mal. C’est à moi que va revenir, et pour des mois, le rôle de trieur, de modérateur et pour les plus insistants celui de menteur et de videur. Je ne l’ai pas encore vécu, je ne saurais dire ce que seront les manques ou les outrances mais ça arrive et rien de l’intensité des relations passées ne saura nous l’annoncer.


Ils seront couverts de leurs certitudes, de leurs projections et ne sauront s’en dévêtir. La visite se déroulera comme ils imaginaient qu’elle se déroulerait. Ils nous donneront des leçons d’optimisme forcené ou ils s’effondreront, revendiquant leur part supérieure de chagrin et leurs pleurs comme offrande. Ils n’attraperont rien dans la chambre qui pourrait infléchir leur ligne droite. Et face à ces oublis de l’autre, aussi camouflés soient-ils, aussi chaleureuse soit leur source, aussi charitable soit leur fin, je n’aurai ni patience ni indulgence. Dire non à la bonté est un geste contre nature mais il peut soutenir les vies fragiles.


Nous nous arrêtons en freinant fort, les essieux grincent toujours, on distribue de la poussière à toute la terrasse. Les clients m’observent, leur histoire tient un personnage, ils me plaignent muettement et je les crois sincères. On m’avait décrit cette sensation de l’accidenté, le regard des autres vous place au centre du monde et vous, vous n’y êtes déjà plus.


Dans nos vies, quoi que l’on prétende, la grande part, environ quatre-vingt-quinze pour cent, c’est le sort qui en décide. Ça commence au premier cri. Nous ne faisons que voguer de parcelle en parcelle de l’existence, la fortune, bonne ou mauvaise, ordonne ses azimuts. Mais une fois échoués, il reste un espace ténu où nos actes convaincus peuvent contrer l’inexorable et infléchir la suite. Sur cet îlot, un des pouvoirs, c’est la pensée et les mots précis qu’on lui associe. Ils peuvent jusqu’à modifier la vie, on ne mesure pas leur puissance. Parmi eux, il y a le temps et l’usage qu’on en fait. L’imparfait n’a rien à faire ici, je ne lui concède aucun centimètre. Présent, futur, présent, futur, voilà tout. J’inviterai le passé pour un seul de ses charmes, me souvenir de ce qu’il adviendra de nouveau.


C’est toujours comme ça, les larmes, on les retient fermement et il suffit qu’on vous propose un peu d’amour pour tout lâcher.  
 
 
On t’annonce la venue prochaine d’une diététicienne, d’une psychologue et d’autres spécialistes. Chacun se présente par son prénom et son sourire. On ressent qu’ils ont l’habitude des compagnonnages au long cours et que leur rapport aux jours, aux semaines et aux mois s’est construit au rythme des corps décideurs : tenter d’agir sur le temps mais ne pas prétendre en faire l’économie. Comme s’il était leur pire ennemi et leur plus fidèle allié.


C’est cela voyager, c’est s’ébahir de l’ordinaire des gens.


Si tu avances quelques mètres en déambulateur, le reste du temps tu te déplaces encore en fauteuil. Dans la clinique et surtout dans La Tronche quand, le week-end, nous sortons boire un café. Dans ce coin plein d’hôpitaux, bien d’autres sont en réparation, les gens d’ici pourraient s’y être habitués. Pourtant, deux fois sur trois, ils font pareil : leurs yeux qui n’avaient rien à faire se fixent sur cette femme si jeune et pensent la pauvre. Puis, sur eux, cette moue de pitié qui compatit, tout en craignant la contagion. Quand je les fixe à mon tour, leur tête tourne d’un coup d’un cran comme celle des poules. Avant, nous étions comme les autres.


Je me sens seul. Les accompagnants sont seuls. Boire un café seul, dormir seul, se balader seul, tout ça ne vaut pas grand-chose. Je sais que chez certains, rien n’est plus populaire que jurer son bonheur d’être seul. Ils n’ont jamais essayé mais ils adorent, oubliant que les véritables solitudes sont subies, durables et sans écoute. Je sais qu’entre hommes accoudés au mess des prétentions, les mécaniques roulent mieux si l’on brame son ennui d’avec bobonne. Essayez l’autre voix. Attendez une troisième mi-temps, attendez que l’on frappe fort sur le zinc et dites comme votre femme vous manque. Tous les autres riront, si vous insistez, riront de vous. Toi, tu me manques. Et je t’attends. La vie m’enseigne qu’aimer, c’est surtout ça.


Seul, on remarque plus mais il manque un reflet. Pour être heureux, il me suffit d’une chose : être avec toi. Ce n’est pas beaucoup mais c’est immense. Au point que je me demande s’il est bien raisonnable que la texture de sa propre vie dépende à ce point d’un autre que soi.


Ce qui me soucie davantage, c’est l’utilisation mécanique de ces cinq mots. Pour toute déconvenue, de la plus futile à la plus dégradante, s’il ne s’agit pas de mourir,voilà ce qui sort du cœur puis de la bouche : ce n’est pas grave. Directement, sans plus passer par la pensée. Le plus souvent, comme pour cette affaire de tirs au but, ça va de soi. D’autres fois, il se joue des pertes plus profondes, la vie est intègre mais elle est abîmée et toujours : ce n’est pas grave. Quand plus rien ne l’est, c’est un détachement tel qu’on dirait une débâcle. Considérer que rien n’est grave dès lors que la vie se poursuit, se tient-on là du côté de la sagesse ou de la reddition, je ne suis pas de taille pour répondre. Et ces cinq mots venus de Pavlov me semblent justement à nos côtés pour ne pas que nous nous la posions.


Cyrielle fut la première à mettre des mots sur leurs craintes ; venant juste d’apprendre, les internes expliquent mieux et ne sont pas lassés de le faire. Elle m’a dit syndrome frontal. Notamment après un choc, le cerveau souffre et dérègle l’être qui l’héberge. Ça se traduit de mille façons. Par un tas de mots rares et leur a privatif : aboulie, apathie, anosognosie… Ou par de l’excès : impulsivité, moria, hyperémotivité… Il n’y a pas de lien entre avant et après : des doux deviennent durs, des secs se mettent à aimer, des généreux se replient. Celui qui change ne le sait pas mais pour les autres autour, c’est souvent trop. Rarement la vie s’embellit. L’être médian qu’on a connu s’est éclipsé. L’idée qu’un individu ne soit plus tempéré est séduisante car on en crève, d’être tiède, mais les médecins, eux, le savent : à vivre tous les jours, les trop-pleins et les vides deviennent invivables et cette charmante évaporation de l’être familier fait céder jusqu’au plus aimant. Quelques mois auparavant, on priait tous les dieux pour ne pas le perdre. Il est revenu mais il nous manque. C’est une disparition à retardement et, pour survivre, on se dit que c’est un autre qu’on quitte.


Accompagner, c’est une affaire très précise, on donne à l’autre de l’élan, on donne de l’élan et si l’on insiste, on le pétrifie. Ça se joue à quelques jours, à quelques mots.  
 
 
Quand je remontais le sentier dans la forêt, quand tu as ouvert les yeux à Bolzano, quand tu t’es tenue debout dans l’eau, heureusement, nous ignorions. Ce qu’il restait de batailles. Cet océan à écoper. Tout ce par quoi, espoirs et désillusions, nous allions passer. Sinon quoi ? Sinon rien. Nous aurions poursuivi mais tellement plus désabusés que nous ne serions pas allés si loin. Car l’espérance est une donnée fatigable.