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lundi 26 janvier 2026

[Rapp, Adam] A la table des loups

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A la table des loups
            (Wolf at the Table)

Auteur : Adam RAPP

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782021574524  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Des années 50 à nos jours, un grand roman américain qui évoque les racines du mal avec une puissance et une intelligence rares.

Lorsque les frère et sœurs Larkin quittent le nid familial, chacun poursuit un fragment du rêve américain. Myra est infirmière en prison tout en élevant son fils, Lexy incarne la bourgeoisie des banlieues chic, Fiona plonge dans la bohème new-yorkaise, et Alec, autrefois enfant de chœur, disparaît dans les méandres de l’Amérique profonde. Si leurs existences sont radicalement différentes, une constante semble les rapprocher : la violence la plus sauvage rôde autour d'eux et, à leur insu, la mort les frôle à plusieurs reprises. Puis leur mère commence à recevoir d’inquiétantes cartes postales, dont elle choisit d’ignorer le message.

Adam Rapp excelle à raconter cette histoire familiale qui se déroule sur près de soixante ans et se lit le souffle court. Avec finesse, il explore comment les non-dits, la maladie mentale et l’exposition à la violence, quelle que soit sa forme, influencent les vies au fil du temps et sur plusieurs générations. D’une langue vive et précise, il révèle ce qui, bien souvent, se cache sous le vernis de la normalité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Chicago, Adam Rapp a grandi à Joliet, dans l’Illinois. Dramaturge reconnu, il a été finaliste du prix Pulitzer et du Tony Award. L’Académie américaine des arts et lettres lui a décerné le prix Benjamin H. Danks. En plus de ses nombreuses pièces, il a écrit plus d’une dizaine de romans, notamment jeunesse. Il est également auteur et producteur pour la télévision. À la table des loups est sa première œuvre traduite en français.

 

Avis :

Adam Rapp déploie l’histoire d’une famille modeste américaine, les Larkin, comme une longue dérive à travers plusieurs décennies, des années 1950 jusqu’à presque nos jours. Leur existence se déroule dans un pays où la violence affleure partout, crimes de masse, prédations sexuelles ou meurtres en série composant une toile de fond presque banale. Cette brutalité ambiante, omniprésente dans l’Amérique décrite, s’infiltre dans leur quotidien comme une menace sourde, presque animale, qui rôde autour d’eux depuis l’enfance. Elle se mêle à leurs gestes les plus ordinaires, jusqu’à imprégner leur vie d’un malaise profond, d’autant plus pesant qu'invisible et diffus.

Au fil du récit, cette pression extérieure se conjugue aux fragilités propres à chacun des membres de la fratrie, révélant des trajectoires marquées par la tension entre désir d’émancipation et forces contraires. Myra, confrontée chaque jour à la brutalité carcérale, tente de réparer les autres pour ne pas affronter ses propres blessures ; Lexy s’efforce de maintenir une façade de normalité dans une société où la sécurité n’est qu’un vernis ; Fiona oscille entre création et autodestruction, comme si l’art était la seule manière de contenir les ombres qui l’assaillent ; Alec, enfin, glisse vers la marginalité, happé par les zones les plus sombres d’une société qui laisse peu de place aux êtres fragiles. Lorsque leur mère reconnaît son écriture sur une série de cartes postales anonymes, une inquiétude irrépressible s’impose à elle, comme si le mal s’était insinué jusqu’au cœur du noyau familial. 

Sans que jamais rien de spectaculaire ne survienne, la tension s’installe lentement, comme une glissade inexorable vers un danger diffus. Adam Rapp construit cette montée en pression avec patience et précision : les silences s’allongent, les non-dits s’épaississent, et l’on comprend peu à peu que ce qui menace les Larkin ne se limite ni à leurs héritages familiaux ni aux violences du dehors, mais naît de l’interaction constante entre les deux. Le roman avance ainsi dans une atmosphère de clair-obscur, où les forces intimes et sociales se répondent, jusqu’à faire sentir que les loups du titre – qu’ils soient réels, symboliques ou intérieurs – se nourrissent jusque dans nos propres failles, et que cette contamination insidieuse finit par atteindre ce qu’il y a de plus fragile : l’équilibre mental.

En filigrane, Adam Rapp interroge cette zone trouble où l’intime rejoint le social, là où les fêlures individuelles reflètent les fractures plus larges d’une Amérique qui peine à regarder ses propres ombres. Cette porosité entre l’intérieur et l’extérieur, entre les blessures héritées et celles imposées par le monde, prépare le terrain à une réflexion plus vaste sur ce qui se transmet, se déforme et se répète d’une génération à l’autre.

Dans cette perspective, le roman met en avant l’impossibilité de s’extraire totalement de son milieu. Chacun des enfants Larkin tente, à sa manière, de tracer une ligne de fuite – par la conformité, la compassion, l’art ou la marginalité –, mais toutes ces tentatives se heurtent à un centre obscur qui les aimante. Les forces qu’ils cherchent à fuir, qu’elles soient familiales ou sociales, semblent se recomposer autour d’eux, comme si la violence du monde trouvait dans leurs brèches un terrain propice pour se perpétuer. Rien ne se résout, rien ne s’apaise : les mêmes ombres reviennent, s’infiltrent au plus profond des êtres et finissent par les corrompre, au point qu’il devient impossible de distinguer ce qui vient du dehors ou de l’intérieur, tout s’interpénétrant en une spirale sans fin.

D’une ampleur exceptionnelle, capable d’allier la psychologie la plus fine à une vision particulièrement vaste de l’Amérique contemporaine, ce roman, baigné d’une tension sourde, banale et quotidienne, excelle à peindre, de son écriture précise et dépourvue d’emphase, l’emprise des ombres et des silences qui favorisent l’interpénétration des violences sociales et intimes, jusqu’à les rendre inextricables. Une lecture lente et sombre, focalisée presque exclusivement sur des forces destructrices, que l’on pourra trouver aussi écrasante que puissante et maîtrisée, mais toujours intense et prenante. (4/5)

 

 

Citation : 

Myra n’a même pas envie d’en savoir plus. Il a une tête de délinquant, comme la plupart des hommes qui finissaient au centre pénitentiaire de Stateville du temps où elle y était. Des escrocs, des pyromanes, des violeurs. Des assassins sans pitié. Ils avaient tous quelque chose qui manquait dans les yeux, comme un vide au centre de la pupille, une absence inhumaine. Les coyotes ont ce regard-là. Les requins et les hyènes aussi. Les serpents venimeux.

 

mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

samedi 15 novembre 2025

[Ferrada, Maria José] L'homme à l'affiche

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme à l'affiche 
            (El hombre del cartel)

Auteur : Maria José FERRADA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Chili) en 2021,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782374914060  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ramón vit dans un bidonville. Du jour au lendemain, il accepte de s’occuper d’un énorme panneau publicitaire en bord d’autoroute. Il décide d’en faire sa nouvelle maison, espérant saisir dans l’air le sens des choses. On le tient pour fou. Seuls sa compagne Paulina et son neveu Miguel lui rendent visite.
Avec un humour acerbe et une connaissance approfondie de la psychologie de l’enfant (déjà présente dans Kramp), María José Ferrada brosse le portrait d’une société qui, au nom de la paix, n’hésite pas à recourir à la violence.
Comment résister et trouver la lumière quand la cruauté et l’absurdité sont à l’œuvre ? C’est ce à quoi certains personnages de ce roman tentent de répondre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

María José Ferrada (Chili, 1977) est journaliste et écrivain. Ses livres pour enfants ont été publiés dans le monde hispanophone, en Italie, au Brésil et au Japon et ont reçu de nombreux prix, dont le Ciudad de Orihuela de poésie, Academia du meilleur livre publié au Chili (2013). Kramp est son premier roman pour adultes. Il a reçu le Prix du Cercle des critiques d’art (2017), du Meilleur roman décerné par le ministère de la Culture (2018) et le Prix de littérature de la ville de Santiago. Kramp a été publié en Argentine, Uruguay, Espagne et traduit en anglais (USA), allemand, polonais, italien, danois et  portugais du Brésil.

 

 

Avis :

Usant des ressorts narratifs qui ont fait sa renommée en littérature jeunesse, Maria José Ferrada poursuit sa transition vers le roman adulte avec un deuxième opus inspiré d’un fait réel. Sous une apparente simplicité poétique, la romancière chilienne livre une fable grave et lumineuse sur la violence sociale, vue à hauteur d’enfant. 

Miguel, onze ans, vit avec sa mère dans un quartier pauvre que la traduction nomme « bidonville » – en réalité, un ensemble d’immeubles sociaux pour travailleurs précaires. Le quotidien est morne, jusqu’au jour où son oncle Ramón quitte son emploi en usine pour devenir gardien d’un immense panneau publicitaire Coca Cola surplombant l’autoroute. Très vite, il s’installe dans la structure même de l’affiche, tel un stylite moderne, entre alcool, solitude et rêverie.

Ce geste, d’abord perçu comme une excentricité, se retrouve bientôt au coeur de toutes les attentions. Miguel, émerveillé, rejoint son oncle en cachette. Sa tante Paulina, discrète mais compréhensive, accepte cette folie au nom de la part d’amour, « peu valorisée, [qui] consiste à voir l’autre suivre son chemin ». Mais les voisins, eux, oscillent entre moquerie, rejet et violence, surtout lorsque des « Sans Maison » s’installent autour du panneau, ravivant le spectre de leur propre passé marginalisé.

Le panneau publicitaire devient alors une métaphore puissante : promesse creuse de bonheur marchand, il surplombe une communauté en quête de dignité. L’installation de Ramón dans ses hauteurs détourne ce symbole de domination économique pour en faire un espace de liberté, aussi absurde que poétique. Ce geste, en apparence fou, interroge la frontière entre marginalité et sagesse, entre folie et lucidité.

Le drame qui s’ensuit est une tragique répétition du passé semblant rappeler que, dans ce Chili fracturé par des décennies de néolibéralisme autoritaire, l’on n’échappe jamais à l’adversité du destin. Pourtant, Miguel en est témoin : c’est en s’éloignant du « bruit du monde » et des injonctions sociales que Ramón lui offre les seuls instants de liberté et de poésie de sa vie.

Avec sa prose épurée, ses images tendres et son humour discret, Maria José Ferrada transforme un fait divers en une réflexion sur la liberté, le bonheur et la résistance intime. Elle adopte une esthétique du dépouillement, presque enfantine, qui contraste avec la gravité du propos et laisse place à l’émotion brute. Grâce à un oncle en rupture et une tante fidèle à ses rêves, Miguel entrevoit un avenir qui ne serait plus une répétition du passé, mais une désobéissance douce, en même temps qu'une transmission poétique. Subtil, méditatif et décentré. (4/5)

 

 

Citations :

— Action, réaction, m’a dit Ramón un jour. 
— Ça veut dire quoi ? 
— Que la terre est ronde et que si tu jettes une pierre avec assez de force devant toi, tu la reçois dans le dos. 
— Personne n’a autant de force, ai-je allégué. 
— Action, réaction, a-t-il répété, sans tenir compte de ma réponse.


— Tu aimes mon potager, Miguel ? demanda-t-il au bout d’un moment. 
— Quel potager ? 
— Celui-ci, et il désigna l’horizon qu’on voyait au-dessus des collines. 
— Ce n’est pas un potager. 
— Comment ça ? J’ai semé des ampoules et vois comme elles ont poussé vite. 
La nuit était tombée et Ramón ne se trompait pas : les lumières nées des fenêtres, des lampadaires et des voitures qui empruntaient la route à cette heure, ressemblaient aux citrons et aux oranges brillantes qu’un jardinier étourdi aurait laissé tomber dans le jardin de la nuit. 
— Je vais prendre un demi-kilo, dis-je au bout d’un moment. 
— Un demi-kilo de quoi ? 
— De lumières.


Une part de l’amour, peu valorisée, consiste à voir l’autre suivre son chemin.


Ramón parti vivre dans une affiche, Paulina ne tarda pas à comprendre qu’il ne redescendrait pas, mais plutôt que de le lui demander elle le laissa rester là-haut. Je ne pouvais pas leur en vouloir. Personne ne m’avait demandé de croire à la plaisanterie – « Qu’il est grand, ton fils », « Comment va ton père ? » – et à partir de là j’avais créé une famille imaginaire qui avait duré encore moins longtemps qu’une vraie. Ce n’était pas si grave. Tous ceux qui, comme moi, avaient réussi à vivre au-delà de dix ans, avaient la carapace épaisse d’un cafard.


 

jeudi 17 juillet 2025

[Laski, Marghanita] La méridienne

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La méridienne 
           (The Victorian chaise-longue)

Auteur : Marghanita LASKI

Traduction : Agnès DESARTHE

Parution : 1953 en anglais,
                  2025 en français (L'Olivier)    

Pages : 168 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le printemps déploie sa splendeur sur la maison au bord d’un canal où vivent Melanie Langdon, son mari et leur nouveau-né. Elle est une épouse typique des années 1950, discrète, dévouée. Quittant enfin son lit après une longue maladie, Melanie trouve refuge sur une méridienne achetée dans une brocante. L’objet est étrange, presque disgracieux, il est pourtant doux de s’y blottir. Encore un peu de repos, et elle sera sur pieds… Elle s’endort.
Quand elle se réveille, elle ne reconnaît rien. Ni les lieux ni les gens. Nous sommes en 1864 ; elle s’appelle désormais Milly Baines. En son for intérieur, Melanie Langdon est toujours là, tentant à tout prix de sortir de ce cauchemar éveillé.
Brillant et addictif, ce roman à la portée féministe est une révélation.

 

Un mot sur l'auteur :

Marghanita Laski (1915-1988) fut une femme de lettres britannique, également journaliste et femme de radio. Elle a abondamment contribué au Oxford English Dictionary. Dans les années 60, elle a été critique de science fiction pour l'Observer.

 

 

Avis :

Traduit par Agnès Desarthe, paraît pour la première fois en français un court ouvrage écrit en 1953 par Marghanita Laski (1915 – 1988), romancière et biographe anglaise, notamment de Jane Austen, qui apporta une contribution exceptionnelle à l’Oxford English Dictionary, un dictionnaire historique s’adressant principalement aux linguistes. Sa narration en forme de cauchemar dénonce la condition féminine des années 1950 par une habile transposition renvoyant à une situation semblable à l’époque victorienne.

C’est une méridienne, un meuble victorien plutôt hideux mais objet d’un inexplicable coup de coeur dans une brocante, qui sert de mécanisme au récit en assurant l’articulation entre deux lieux, deux époques et deux jeunes femmes. La plus contemporaine, Melanie Langdon, vit dans les années 1950 avec son mari, dans une maison cossue rénovée dans un ancien quartier ouvrier en bordure de canal. Privée de son nourrisson par la maladie pulmonaire qui l’oblige depuis des mois à garder le lit pour un repos des plus stricts, cette jeune maman est enfin autorisée à la chaise longue, en l’occurrence à inaugurer la méridienne chinée juste avant sa maladie. Mais sa joie est de courte durée. Lorsqu’elle s’éveille de sa sieste, elle se retrouve transplantée dans la peau et dans la tête d’une autre tuberculeuse, Milly Baines, probablement dans la même maison alors empuantie par le canal, en 1864.

Commence le récit cauchemardesque d’une expérience étrange, à se débattre dans la panique d’une situation de dédoublement qui fait vivre à l’héroïne aussi bien les émotions de Melanie que de Milly. Saisissant peu à peu la situation de Milly, bien plus malade et traitée comme une réprouvée pour ce qu’elle devine d’une liberté prise la jetant plus bas que terre aux yeux de son entourage, Melanie l’épouse discrète et dévouée au point de « se façonner » pour «  devenir ce que son homme veut qu’elle soit »« Comme tu es intelligent, mon chéri », dit Melanie avec adoration. « Je me sens si bête par rapport à toi. » « Mais c’est ainsi que je t’aime », répondit Guy –, elle qui acceptait avec tant de bonne grâce de laisser le contrôle de sa vie à son époux et à son médecin, prend soudain conscience, non seulement de l’injustice de la condition féminine, mais aussi de l’incongruité de sa soumission alors qu’un siècle plus tôt, des femmes comme Milly, en osant bien davantage, s’avéraient finalement plus modernes qu’elle.

Avec son mélange de cauchemardesque tension fantastique et de charme un rien désuet évoquant de manière surprenante à la fois Stephen King et Jane Austen, La méridienne est un roman aussi captivant qu’habilement construit. Dans cette histoire où tous les doutes sont permis – Cauchemar ? Dédoublement de personnalité ? –, surnage une certitude : celle d’une farouche dénonciation de la condition féminine et de la soumission, encore largement consentie dans les années 1950, à la toute puissance des hommes. (4/5)

 

Citation :

– Comme tu es intelligent, mon chéri, dit Melanie avec adoration. Je me sens si bête par rapport à toi. 
– Mais c’est ainsi que je t’aime », répondit Guy. Et c’est l’exacte vérité, songea le Dr Gregory en les observant. Pourtant, Melanie n’est pas l’idiote qu’il imagine qu’elle est, loin s’en faut, c’est simplement une créature purement féminine qui se façonne elle-même afin de devenir ce que son homme veut qu’elle soit. Non que je la qualifierais d’intelligente, rusée serait plus juste (…)

 

vendredi 18 avril 2025

[Jollien-Fardel, Sarah] La longe

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longe

Auteur : Sarah JOLLIEN-FARDEL

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Chaque jour, au réveil, Rose lutte pour ne pas être assaillie par la réalité, dans la chambre aux parois boisées où elle vit désormais attachée à une longe. Tout a basculé trois ans auparavant, quand la police est venue lui annoncer l’accident : Anna, sa petite fille, a été fauchée par une camionnette. Depuis lors, Rose interroge le passé, tente d’élucider les circonstances du drame et, chemin faisant, nous révèle celles de son enfermement. Avant, l’existence était simple et belle, scandée par la phrase gravée sur une poutre du bistrot de sa grand-mère adorée : « Tu es d’une espèce qui aime la lumière et déteste la nuit et les ténèbres. » Rose a grandi dans un village haut perché des montagnes valaisannes. C’est là, alors qu’ils étaient encore des enfants, qu’elle a rencontré Camil, devenu bien plus tard son mari et son indéfectible soutien. Leurs lectures, leurs promenades dans une nature âpre et complice, leurs retrouvailles bien plus tard à Lausanne, la naissance de leur fille, leurs métiers qu’ils aiment : Rose, évoquant ce quotidien heureux, s’efforce d’y traquer les failles. Elle cherche désespérément à comprendre quels excès l’ont conduite à sa situation de recluse. Un jour pourtant, quand elle perçoit une présence inconnue derrière sa porte close et croit entendre la phrase d’un livre de Marguerite Duras lu naguère, nous, lecteurs, avons l’intuition que la lumière pourrait gagner.

Toute la force de ce roman est dans la manière dont son autrice parvient à domestiquer la violence de la situation et des personnages qu’elle a imaginés, construisant un magnifique portrait de femme et nous entraînant, à notre grande surprise, dans la plus pudique des histoires d’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine. Journaliste, elle a écrit pour bon nombre de titres en Suisse. Tout comme son premier roman, Sa préférée, qui a rencontré un magnifique succès lors de sa parution en 2022 (prix Fnac, choix Goncourt de la Suisse, Goncourt des détenus), La Longe, qui paraît en janvier 2025, est ancré dans l’âpre et somptueux paysage de montagne où elle vit.

 

 

Avis :

Après Sa préférée, premier roman coup de poing très remarqué sur les traces psychologiques laissées par la violence familiale subie dans l’enfance, Sarah Jollien-Fardel relève le défi d’un très attendu second ouvrage en explorant le sujet de la résilience après la mort d’un enfant.

Il est encore ici question de violence extrême, celle qui frappe une mère à la mort de son enfant. Pas le temps de respirer ni de se laisser aller à l’émotion, le lecteur est cueilli d’emblée par l’implacable brutalité du désespoir de Rose et par le choc d’une scène à peine concevable : cette mère foudroyée vit entravée par une longe dans la chambre où elle est enfermée. Que s’est-il donc passé ? L’on en vient même à se demander si, dangereuse, elle n’aurait pas commis quelque folie qui lesterait sa douleur du poids d’une terrassante culpabilité.

Commence alors, entrecoupé de brefs et douloureux retours au présent, le récit par Rose de tout ce qui a précédé et devait déboucher sur ce tableau d‘épouvante : une enfance heureuse dans les montagnes du Valais, cisaillée à onze ans par la maladie, puis la mort de la mère ; les années suivantes sauvées par les grands-mères quand père et frère n’étaient plus qu’affrontements amers ; les études d’ostéopathie et les retrouvailles, puis l’amour, avec Camil, l’ami d’enfance ; enfin, la naissance impromptue d’Anna, suivie huit ans plus tard de l’accident et de trois longues années à sombrer toujours plus profond dans un désespoir plombé par la culpabilité et la colère.

Forcées par la réclusion, les ruminations de Rose se font peu à peu l’occasion d’un début de prise de recul. Le passé avait ses failles que le drame a ouvertes en grand. Il fallait que Rose le comprenne pour sortir de l’aveuglement de la colère, contre le monde et surtout contre elle-même. L’armure de sa rage une fois fendue, alors seulement pourra-t-elle, avec le soutien résolu de Camil, d’une inconnue passée par les mêmes affres et des mots puisés dans la littérature, chez Duras ou Rilke, entreprendre enfin les premiers pas menant au long chemin de la résilience.

Sarah Jollien-Fardel évite heureusement l’écueil du sensationnalisme auquel sa longe aurait pu faire penser si elle n’en avait fait le symbole du contre-choc nécessaire à Rose pour se sortir de son impasse psychologique, aux confins de la démence. Davantage que le désespoir et la folie, l’on retient au final de magnifiques portraits de femmes, de Rose et de sa presque anonyme consœur dans le malheur, mais surtout des deux grands-mères, si dissemblables et pourtant mues par les mêmes ressorts, l’amour pour leur petite-fille et leur détermination silencieuse face à ce qui, à y bien regarder, relève d’un sort un jour où l’autre universellement partagé : la douleur et la perte.

Un roman court, dense et éruptif, menant progressivement, dans le superbe écrin des montagnes du Valais, à la prévalence de la lumière sur l’ombre, par la dure acceptation que la mort fait partie de la vie. (4/5)

 

 

Citations :

Écrire, c’est écouter. (Jon Fosse)


Contrairement à mes parents bohèmes et naturels, à ma grand-mère avant-gardiste et franche, eux compartimentaient leur existence. Ils avaient une vie domestique, une autre conjugale et une autre publique. Les coulisses et l’avant-scène : j’observais amusée, et aussi peinée pour grand-mère Lucie, cette distribution des rôles.
Partageant leur intimité, je découvre un autre visage à cette grand-maman raffinée et pincée, mais pas émancipée. Elle est plus tendre que son allure étudiée, curieuse, ouverte. Pas à pas, notre nouvelle complicité grandit, elle me raconte des bribes de son enfance, pas aussi flamboyante que je l’imaginais. Nous allons au cinéma une fois par semaine, elle m’inscrit au cercle des nageurs de la ville, elle pourrait s’encanailler, mais son éducation la rattrape toujours. Même ses désirs ne dépassent pas le cadre. Elle a un certain goût, dresse les tables comme personne, suit des cours de cuisine gastronomique, lit « pour se distraire », ne discute jamais les décisions de son mari, alors que, à la maison, débattre nous passionne. Elle avait voulu être fleuriste, son père a imposé une école de secrétariat. Elle a été formatée pour le mariage, élever les enfants, faciliter la vie de l’époux, qui, lui, a grimpé les échelons professionnels pour offrir à sa famille une vie idéalisée. Elle est sans rêves à elle.
 
 
Ce drôle de duo de grands-mères, la citadine dépendante et la fille de la montagne rebelle, m’entoure, me protège, m’encourage à croire que tout, vraiment tout m’est accessible. Sans conditions, elles me soutiennent, défendent mes projets. Elles m’exhortent, me couvent sans me contrôler, m’encouragent à entretenir mes conversations avec mon fantôme maternel. Nous nous sommes aimées. Absolument. Grâce à elles, je pensais survivre à tout.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 16 juin 2024

[Wright, Richard] L'homme qui vivait sous terre

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'homme qui vivait sous terre
            (The Man Who Lived Underground)

Auteur : Richard WRIGHT

Traduction : Nathalie AZOULAI

Parution : 1941 en anglais (Etats-Unis),
                  2024 pour la version intégrale
                  en français (Christian Bourgois)

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Fred Daniels, un jeune homme noir, se fait arrêter par la police à la fin d’une journée de travail, alors qu’il s’apprêtait à retrouver sa femme sur le point d’accoucher. Un double meurtre a été commis dans le voisinage, et la police a besoin d’un coupable : ce sera Fred Daniels. Mais il parvient à s’échapper presque miraculeusement. Une plaque d’égout qui se soulève lui donne envie de s’y glisser. Il découvre la ville par en dessous, grâce à des connexions insoupçonnées entre le système des égouts, les caves et les souterrains de la ville. Il parvient ainsi à survivre, à se nourrir, et même à entendre le chant des églises. Puis, il décide de remonter à la lumière…

La version originelle d’un texte de Richard Wright enfin publiée : L’Homme qui vivait sous terre est connu dans sa forme courte, en tant que nouvelle. Restauré comme roman, dans une langue évocatrice, on découvre un grand livre sur le racisme, aux accents kafkaïens.

Écrit dans les années 1940 – juste avant le succès de Black Boy – ce roman se lit comme une dénonciation de la violence de l’Amérique raciste du milieu du XXe siècle. À l’époque du mouvement Black Lives Matter, il résonne puissamment.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Wright est né en 1908 à Natchez. Son premier roman, Un enfant du pays (1940), lui confère une renommée immédiate qui fait de lui le premier grand romancier noir américain. À partir de 1946, il vit à Paris où il est accueilli par Jean-Paul Sartre et le groupe des Temps modernes. Il est mort en 1960.

 

Avis :  

Ecrit dans la foulée du succès d’édition Native Song qui fait alors de Richard Wright « l’auteur noir le plus en vue d’Amérique », L’homme qui vivait sous terre est d’abord refusé par son éditeur, effrayé par sa dénonciation sans fard du racisme dans l’Amérique de ces années 1940. Le livre finit quand même par paraître, mais réduit par la censure au format de nouvelle. Avec quelque quatre-vingts ans de retard, il nous est enfin proposé dans sa version d’origine. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a rien perdu de sa force d’impact !

Un jeune Américain, Fred Daniels, s’apprête à rentrer chez lui après sa journée de travail, lorsqu’il est arrêté par la police. Un double meurtre vient d’avoir lieu dans le quartier et lui qui passait par là avec sa peau noire fait un coupable fort opportun. Malgré son évidente innocence, ses aveux soutirés au terme d’un passage à tabac suffiront aisément à clore l’affaire. C’est tout ce qui compte pour des autorités jugées sur leur apparente efficacité. De toute façon, que pèse ce pauvre gars seul au monde face aux préjugés, mis à part une fragile épouse enceinte et un employeur particulier en l’occurrence absent pour plusieurs semaines ?

Son sort semble donc scellé, quand l’énergie du désespoir lui donne la force de s’échapper. Aux abois, il se glisse par une bouche d’égout entrouverte et se retrouve en un instant « hors du monde ». Là, sous terre, il survit de rapines en perçant les murs de caves et de sous-sols qui, comme autant de périscopes pointant sur le monde, lui ouvrent par la même occasion de subreptices échappées sur la vie privée des hommes. Viendra pour lui le moment de regagner la surface, impatient de partager sa nouvelle compréhension des égarements humains. Sauf qu’entre-temps, les vrais coupables du meurtre auront été identifiés et que ce fou intempestivement ressurgi pour débattre de sa culpabilité deviendra cette fois, toujours pour son malheur, un chien dans un jeu de quilles…

Le récit présente clairement deux faces. Il y a d’abord, côté pile, le réalisme à couper le souffle d’une peinture du racisme et des violences policières qui n’a rien perdu de son actualité, preuve en est l’affaire George Floyd en 2020. Puis, côté face, en même temps que le protagoniste se retrouve à errer dans un envers du monde en jouant les passe-murailles, l’allégorie prend le dessus. Dans ce qui se manifeste comme une folie croissante, en réalité une aliénation causée par la totale incommunicabilité entre Fred Daniels et le monde et par le sentiment de culpabilité en résultant, s’incarne le malaise d’une population noire américaine obligée de faire son chemin, comme elle peut et non sans dommages, dans une société qui ne la reconnaît pas et où elle ne peut donc non plus se reconnaître.

L’auteur s’en explique dans le complément à cette édition, intitulé Souvenirs de ma grand-mère. Il y revient sur l’extrême religiosité de cette dernière, façon pour elle de rendre vivable un monde qui ne l’était pas en s’en extrayant par la création d’une bulle artificielle. Elle aussi vivait attachée au monde, mais hors du monde, dans une dimension parallèle devenue nécessaire à sa santé mentale, puisque, Noire, les codes dominants des Blancs la renvoyait à une étrangeté troublante et dépersonnalisante. Dans ce roman, Richard Wright indique avoir voulu « mettre un homme hors de la vie tout en le maintenant dans la vie, exactement comme [s]a grand-mère. » Brodant alors librement autour de ce thème constitutif, comme la musique de jazz inventée par les Afro-Américains enroule ses improvisations autour de son rythme central, il conclut avoir écrit, avec ce livre, « un morceau de jazz en prose. »

Rares sont les romans d'une telle intensité narrative. Ce cri de révolte aura mis plus de huit décennies avant de pouvoir enfin retentir intact et, force est de le constater, toujours terriblement d’actualité. C’est aussi une œuvre d’une grande qualité littéraire et artistique, dont la genèse expliquée par l’auteur permet d'en comprendre l’importance toute personnelle. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Car c’est ainsi que lui apparaissait désormais le monde d’en haut, comme une forêt sauvage où rôdaient la mort et des bêtes aveugles.
 

Dès lors que quelqu’un prend pour acquis de s’exprimer sur son sort misérable et d’improviser à partir de cette tonalité de base, l’intensité est garantie. Et c’est cette sorte d’intensité que j’ai essayé d’obtenir dans L’Homme qui vivait sous terre. 
 

Tout ça m’amène à parler d’un autre aspect de l’écriture qui pourrait découler ou relever de cette forme fondamentalement noire qu’est le jazz. Dès mes débuts, j’ai découvert que j’aspirais à atteindre un certain point dans mon histoire. Je veux dire par là que je commence à raconter une histoire mais que je sais quand cette histoire commence réellement : quand mon personnage rompt. Que veut dire rompre dans ce sens ? Eh bien, dans toute bonne histoire, il me semble qu’on arrive à un point où le personnage devient fluide, où, à travers un faisceau d’événements, il atteint un point de tension où l’auteur peut faire de lui ce qu’il veut, où tout peut coller. C’est comme un train à grande vitesse qui avance de plus en plus vite jusqu’à aspirer et soulever sur son passage tous les matériaux qui flottent mollement le long de la voie ferrée. C’est ce point dans une histoire qu’atteint un personnage rudement mis à l’épreuve lorsqu’il oublie ses habitudes, ses origines, son autocensure, son déterminisme et que, se sentant libre, il agit avec une latitude que le cadre étroit de sa vie quotidienne ne lui donnait pas. Il me semble que c’est ce qui arrive dans une chanson de jazz : quand le rythme s’impose suffisamment, on peut introduire toutes sortes de variations surprenantes. À dire vrai même, on les attend quand on écoute la musique ou qu’on lit l’histoire, sans bien sûr savoir ce qui va arriver. C’est cette incertitude même quant à la suite qui crée la tension dramatique…
 

Pour le personnage, cette rupture représente à mes yeux ce moment dans la vie où le passé se retire et où il doit, s’il veut continuer à vivre, se lancer dans l’inconnu pour créer un monde, un monde nouveau, où revivre. Selon moi, à tort ou à raison, la marque de la bonne littérature réside précisément dans cette capacité à créer du nouveau, dans la liberté, la nécessité et la volonté de créer ce nouveau.
 

Mais j’avais beau le remarquer, je voyais bien que l’idée d’un homme qui se retire du monde ressemblait étonnamment à la vie de ma grand-mère : elle s’était, dans sa vie religieuse, retirée du monde aussi loin qu’on puisse le faire, avait vécu dans le monde autant qu’on puisse y vivre sans avoir rien à voir avec lui. Et voilà que je donnais une expression à tout ça d’une manière que j’espérais artistique.
 

Pendant que j’écrivais L’Homme qui vivait sous terre, toutes ces idées tournaient dans ma tête : ma grand-mère et la culpabilité qu’elle avait à l’égard de l’existence, sa façon d’être dans le monde et en dehors. Toutes les images et tous les symboles du livre ne sont que des improvisations autour d’une basse continue et sous-jacente, comme un musicien de jazz qui improvise à la trompette. Je ne savais jamais quelle image ou quel symbole allait se présenter mais j’allais d’une phrase à l’autre en me laissant guider par l’émotion. On peut dire que, d’une certaine façon, L’Homme qui vivait sous terre est un morceau de jazz en prose, enfin, si, comme moi, vous n’avez pas peur du mot « jazz ».


 

samedi 8 juin 2024

[Dupays, Stéphanie] Un puma dans le coeur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un puma dans le coeur

Auteur : Stéphanie DUPAYS

Parution : 2023 (Olivier)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«Morte de chagrin, le cœur brisé. »
C’est la légende familiale qui entoure l’arrière-grand-mère de la narratrice; Anne Décimus aurait suivi son mari dans la mort. L’étrange proximité que Stéphanie Dupays ressent avec son ancêtre la pousse à mener l’enquête. Elle découvre alors un secret qui fait vaciller ses certitudes : Anne a passé la majeure partie de sa vie dans un asile; elle est décédée quarante ans après la date que tous pensaient officielle. Comment l’existence de cette femme a-t-elle pu être effacée au point que même les siens ignorent tout d’elle? Un puma dans le cœur raconte un cheminement intime vers la compréhension et la reconquête d’un héritage. En sondant les liens et les malentendus qui unissent ou séparent les êtres d’une même famille, ce sont nos failles originelles que ce roman bouleversant interroge. Mêlant fiction et récit personnel, Stéphanie Dupays redonne une voix à une femme extraordinaire qui ne savait pas comment supporter le monde et qu’on a réduite au silence. Elle prouve que la littérature peut apaiser les fantômes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Stéphanie Dupays a publié deux romans au Mercure de France : Brillante en 2016 (prix Charles-Exbrayat) et Comme elle l’imagine en 2019.

 

Avis :  

Quoi qu’en dise la légende familiale, l’arrière-grand-mère de Stéphanie Dupays n’est pas morte de chagrin en 1926, après avoir perdu ses deux grands fils et son mari. Son acte de décès officiel atteste qu’elle a vécu encore trente-huit ans après cette date. Mais alors, qu’est-elle devenue pendant ces quatre décennies sans signe de vie, ses filles abandonnées à un orphelinat ? Et pourquoi cette conviction, ancrée dans la famille, qu’elle avait rendu son dernier souffle à cinquante-et-un ans, elle qui manqua de peu être nonagénaire ?

En deux parties intitulées « On n’est pas seul dans sa peau » et « Mémoires d’une ombre », l’auteur relate la quête, qui, des traces imperceptibles transmises dans l’inconscient familial par son aïeule, à celles, sèchement conservées dans les archives de l’administration hospitalière, va lui permettre de débusquer le secret enseveli sous les gravats du déni et de l’oubli, et, par l’écriture, d’enfin relier au présent et remettre à sa place une morte qui, sans sépulture, ni lieu, ni inscription, risquait, comme il est d’usage pour les fantômes, de peser à leur insu sur la psyché de ses descendantes.

En vérité, si Anne Décimus n’est par morte en 1926 comme les siens ont préféré s’en convaincre, c’est pour connaître un destin peut-être plus funeste encore. Car, à défaut de lui ôter la vie au sens strict, le chagrin l’en a quand même bel et bien privée en lui faisant perdre la raison à une époque où l’on savait encore moins qu’aujourd’hui prendre en charge la maladie mentale. « Lorsque le père de Paul Claudel meurt et que sa sœur, Camille, est internée, l’écrivain André Suarès écrit à Paul : ‘’Vous voilà face à face avec deux aspects de la nuit. Et la mort n’est pas celui des deux qui a le plus de ténèbres.’’ »

Afin de se représenter ce qu’a bien pu vivre cette femme, si bien effacée du monde qu’au-delà de son enfermement à perpétuité, les siens ont préféré la considérer comme morte et réinventer son histoire, Stéphanie Dupays s’est enquis, au moyen d’une abondante documentation, du sort réservé aux internés psychiatriques tout au long du XXe siècle. Ajoutées aux lettres et requêtes que son aïeule adressa longtemps à ses médecins et à l’encadrement de son asile, ces informations contextuelles lui permettent de retracer, entre hypothèses et doutes, le probable et terrifiant parcours d’Anne, une parmi tant de ces ombres que l’on s’empressait d’oublier entre quatre murs, souvent dans des conditions que l’on peinerait à imaginer si elles n’avaient été dénoncées par des journalistes d’investigation comme Albert Londres ou Nellie Bly.

Sans indignation ni pathos, l’auteur relate simplement cette histoire, à la fois intime et représentative de cette époque encore récente où la maladie mentale, objet d’aléatoires expérimentations médicales, s’enfermait derrière de hauts murs, pendant que l’impuissance, la honte et la peur allaient jusqu’à pousser les proches à préférer croire à la mort de leurs internés. C’est aussi une délicate auscultation des insidieux effets produits, de génération en génération, par les secrets de famille, en même temps qu’une sorte de baume, aussi touchant qu’apaisant, enfin offert, par-delà le temps, le déni et la souffrance, à une aïeule doublement tourmentée, par la maladie et par l’oubli des siens.

«  Ce qui caractérise la folie, plus que le délire, est la solitude abyssale. Une solitude tellement grande qu’elle déconnecte de ses semblables. C’est comme parler une langue étrangère que personne ne comprend et à laquelle personne ne répond. » (4/5)

 

Citations : 

Moi aussi je suis – un peu – privée de quelque chose. Par contagion. Je ne sais précisément nommer la perte. Ce n’est évidemment pas une douleur semblable à celle d’un deuil. Il y a une perte tout aussi palpable bien que différente. Une image tourne dans mon cerveau. Le choc d’une balle sur un pare-brise. À partir de l’impact central, la brisure se propage en une étoile constellée de minuscules cristaux. Très loin dans le temps et dans l’espace, l’onde de choc a fêlé quelque chose en moi.
 

Avec un proche qui perd la mémoire, l’entourage se retrouve en position de perpétuel messager des mauvaises nouvelles. Quand j’en parlai plus tard à l’auxiliaire de vie, elle me dit que j’avais eu raison de me taire car quand on le détrompe, le malade ressent le choc de l’annonce non pas une fois mais cinq, dix, cent fois.
 

Dans toute volonté de connaître il y a une goutte de cruauté a dit Nietzsche.
 

La romancière polonaise a dix-neuf ans quand sa mère lui révèle ses origines juives. Elle occulte immédiatement la révélation : « Je pense de plus en plus souvent que nous sommes davantage encore l’oubli. Ce que nous oublions. Ce que, dans un geste d’autodéfense, nous rayons de notre mémoire, nous chassons de notre conscient, nous esquivons dans nos pensées. Ce que nous invalidons pour que ce soit plus facile ou plus léger, pour ne pas souffrir ou ne pas raviver la souffrance. » Agata Tuszyńska continue de vivre comme si elle ne savait rien et masque ses origines, jusqu’au jour où elle se lance dans une enquête sur ses ancêtres, apprivoise peu à peu son histoire et en fait un livre.
 

Le TGV file en direction de Paris, je rentre chez moi. Dans le train, un double sentiment de libération et d’inachevé me saisit. Je me sens comme une fugitive. Je dévisage mon reflet sur la vitre. Le ciel flamboie, menaçant, dans une atmosphère de fin du monde. C’est comme changer de fuseau horaire car ma vie dans la capitale est l’exact inverse de la vie chez mes parents. La campagne girondine impose son rythme horizontal, à ras de la grave, sa terre sableuse. Champs de colza, prés, vignes, Garonne, tout est sur le même plan. Paris est verticale, je passe sans vertige des profondeurs du métro à mon bureau au seizième étage d’une tour avec vue sur la Seine. Je cours de théâtre en musée, de salle de concert en galerie. J’y vis une vie d’ermite entourée de beaucoup de monde.
 

Sur les conseils d’une amie analyste, je lis un texte de Nicolas Abraham et Maria Torok, les deux psychanalystes qui ont inventé la notion de crypte intérieure pour désigner ces secrets si bien gardés qu’ils ne laissent aucune trace, pas même sous forme de symptômes. La douleur est tue et oubliée, confinée dans une partie du moi de façon totalement hermétique. Mais parfois, le fantôme s’échappe et hante les générations suivantes. Quand il y a un secret de famille, il s’exprime d’une autre manière dans la génération suivante ou la suivante encore. C’est à elles de délivrer le fantôme.
 
 
En 1925, Albert Londres a fait le tour des asiles français, non pas masqué comme sa consœur américaine mais à visage découvert. Et son constat n’est pas plus reluisant que celui fait par Nellie Bly outre-Atlantique un demi-siècle plus tôt. Le grand reporter raconte un monde de morts vivants, isolés, maltraités, mal nourris, désespérés : « Les trois quarts des asiles sont préhistoriques, les infirmiers sont d’une rusticité alarmante, le passage à tabac est quotidien. » L’odeur est répugnante, au moment des repas les macaronis volent dans le réfectoire et, la nuit, les cris et les pleurs rendent impossible toute tentative de repos.


Comment dormir avec cette lumière qui reste allumée toute la nuit pour faciliter la surveillance ? Comment trouver le repos quand la gardienne martèle le parquet de ses bottines ? Ça crie, ça parle, ça s’agite. Le pire, c’est l’absence d’espace à soi, de jardin secret. Tout acte est en pleine lumière, l’intimité a disparu. Camille Claudel, internée à peu près au même moment qu’Anne Décimus, ne dit pas autre chose : « Les maisons de fous, ce sont des maisons exprès pour faire souffrir. » Dans ses lettres, la sculptrice dénonce un hôpital rigide, peuplé de « toutes sortes de créatures énervées, violentes, criardes, menaçantes ». Elle supplie sa mère de l’exfiltrer de cet enfer.


L’opinion publique croit volontiers qu’« on n’enferme pas assez » les fous. Et, à chaque fait divers mettant en cause une personne atteinte de pathologie mentale, les réactions hargneuses explosent. Il faut attendre l’entre-deux-guerres pour que se répande l’idée que l’hôpital, en actant la rupture entre l’aliéné et la société, le boucle dans sa psychose et se transforme en machine à produire des malades chroniques. Anne est née trop tôt, pas au bon endroit, et était peut-être trop atteinte.


Chaque fois que j’évoque le séjour d’Anne en hôpital psychiatrique auprès de personnes férues d’histoire, le même étonnement revient : comment a-t-elle survécu à la guerre alors que des dizaines de milliers de malades sont morts de dénutrition dans les asiles ? Camille Claudel, morte de faim à l’asile de Montfavet en 1943, est une victime illustre, parmi quarante mille anonymes. Cet épisode reste méconnu jusqu’à ce que le scandale éclate quand, en 1987, un psychiatre lyonnais, Max Lafont, dénonce « l’extermination douce » dans un livre qui fit grand bruit. L’indifférence fait place à l’indignation, à la recherche forcenée des coupables et à une querelle d’historiens. Certains soutiennent la thèse d’une extermination intentionnelle mise en œuvre par Vichy obéissant au projet d’euthanasie du régime hitlérien, d’autres analysent la surmortalité des aliénés comme une conséquence de leur vulnérabilité sans qu’il y ait eu de volonté politique de les exterminer. C’est cette dernière approche qui s’est imposée aujourd’hui. Mais s’il n’y a pas eu de « génocide des fous » comme en Allemagne, la démonstration de cette « lâcheté collective » en est presque plus choquante.


Chaque culture a beau avoir ses propres rites, il y a toujours un moment qui marque le passage dans l’au-delà. Les morts sans sépulture, les morts sans lieu, les morts sans inscription, les morts sans écriture deviennent des fantômes menaçants. Les évoquer, c’est leur rendre hommage, les relier à l’histoire présente et les remettre à leur place. Pour que nos mains cessent de trembler.


 

lundi 25 décembre 2023

[Boley, Guy] A ma soeur et unique

 





Exceptionnel 💓💓💓

 

Titre : A ma soeur et unique

Auteur : Guy BOLEY

Parution :  2023 (Grasset)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Elisabeth Förster fut l’unique sœur de Friedrich Nietzsche, écrivain, philologue, philosophe, être perpétuellement souffrant, vivant dans une solitude totale. De deux ans sa cadette, elle fut sa première lectrice, compagne, admiratrice. Tôt, elle se promet de tout faire pour que brille l'œuvre de son frère à laquelle elle n'entend rien. En effet, elle fera tout. Le soignera, l’assistera, le portera. Et ira jusqu’à vendre ses écrits à Adolf Hitler, homme que Friedrich eut haï s'il l'avait connu.
Dans ce roman écrit d’un souffle, Guy Boley retrace chaque épisode de leurs vies : leur enfance complice à Naumburg, leur vie conjugale à Bâle où Fritz est professeur et où Lisbeth l’assiste, les week-ends chez les Wagner puis la rupture ; l’affaire Lou-Salomé, le mariage d’Elisabeth avec Bernhard Förster, antisémite déclaré avec lequel elle part en 1886 au Paraguay, fonder la colonie Nueva Germania. Pour revenir trois ans après, au chevet de son frère tombé dans la folie, inconscient, alité, qu’elle dit soigner mais qu'elle va trahir et spolier.
Amour, solitude, vengeance, trahison ; ambition dévorante, génie, haine, héritage, cruauté. Tout y est. Même les dieux qui Là-Haut jouent aux dés. L’équivalent en prose d’un drame shakespearien.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guy Boley est né en 1952. Il a été maçon, ouvrier d’usine, chanteur des rues, cracheur de feu, acrobate, saltimbanque, directeur de cirque, funambule à grande hauteur, machiniste, scénariste, chauffeur de bus, garde du corps, père Noël et cascadeur, animateur d’ateliers d’écriture en milieu carcéral, prof de guitare et de cinéma, avant de devenir dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre. Il compte à son actif une centaine de spectacles joués en Europe, au Japon, en Afrique ou aux Etats-Unis. Il a publié trois ouvrages aux éditions Grasset : Fils du feu (2016), lauréat de six prix littéraires (Grand Prix SGDL du premier roman, Prix Georges Brassens, Prix Millepages, Prix Alain-Fournier, Prix Françoise Sagan…), Quand Dieu boxait en amateur (2018), lauréat de sept prix, et Funambule majuscule (2021)

 

 

Avis :

Après deux romans très remarqués, Guy Boley met l’envoûtante magie de sa plume au service d’une biographie passionnante qui retrace le terrible lien qui unit Friedrich Nietzsche, le philosophe devenu fou, à sa machiavélique et manipulatrice sœur Elisabeth.

En cette seconde moitié du XIXe siècle en Prusse, Friedrich est un génie enfermé dans un corps débile. Alors, pour lui permettre d’écrire et d’accéder à la gloire, sa sœur, longtemps célibataire, lui sert d’infirmière, de secrétaire, presque de moitié tant leur relation est fusionnelle. Mais, à près de quarante ans, rompant violemment avec son frère, Elisabeth épouse un agitateur antisémite d’extrême droite et le suit au Paraguay, où le couple entend fonder une colonie de « pure race aryenne ». L’expérience est un désastre dont Elisabeth revient veuve et transformée. Puisque son frère, entre-temps victime d’un effondrement psychique, n’est plus qu’une ombre bavante et délirante, c’est désormais elle qui prendra les rênes de la maison Nietzsche, manoeuvrant pour récupérer la tutelle de l’aliéné et, tout en l’abrutissant de calmants, s’activant à détourner à son profit les bénéfices de sa célébrité montante.

Rien ne l’arrêtera dans sa campagne de promotion à tout crin, pas même, entre autres opérations mercantiles, la vente de billets permettant, comme au zoo, d’observer le fou sédaté dans son lit, ou encore la dénaturation d’une œuvre à laquelle elle n’entend goutte mais qu’elle « élague, taille et tranche, tel Boileau dans son Art poétique : Ajoutez quelquefois et souvent effacez », allant jusqu’à en inciter les récupérations antisémites dans une manipulation destinée à flatter les idéologues conservateurs, puis nazis. La « sœur et unique », autrefois dévouée et adorée, s’avère une gorgone sans vergogne, prête à toutes les manipulations et compromissions pour s’assurer grand train et s’ouvrir la fréquentation des puissants, fussent-ils jusqu’à Hitler lui-même. Heureusement, des copies de textes et de lettres resurgiront après sa mort, qui permettront de rétablir des vérités. Le mal est pourtant fait : si Nietzsche est aujourd’hui «  l’un des auteurs les plus étudiés, commentés, analysés, disséqués », il reste « aussi l’un des plus controversés », maudit ou sanctifié, affublé de bien des traits qu’il n’eut jamais, lui qui s’en doutait puisqu’il écrivit « Malheur à moi qui suis une nuance. »

Soigneusement documenté, ce roman historique autour d’un duo hors norme est absolument étonnant et captivant. Il chatoie aussi du lyrisme volontiers grandiloquent, âprement ironique, d’une plume ciselée, aux tournures somptueuses, que l’on savoure en un de ces plaisirs de langue rares et infinis qui, lorsqu’ils vous ont enchantés, vous laissent impatients de parcourir toute l’oeuvre, passée et à venir, de l’auteur. Immense coup de coeur pour ce livre couronné du Prix des Deux Magots 2023. (6/5)

 

 

Citations :

Et là sur le sofa, assis à leurs côtés, n’écoutant même pas l’épopée de sa chute que Davide Fino, logeur de son état, retrace au professeur Overbeck avec l’exaltation et le lyrisme d’un Péguy piémontais, tenant entre ses mains un livre qu’il a lui-même écrit mais dont il ne garde aucune sorte de souvenir, ne sachant même plus ce qu’écrire veut dire, cet homme simple et doux aux yeux d’enfant craintif, qui possède une fourrure sous le nez, belette, fouine, martre ou loutre, et qui semble intrigué par les pages qu’il vient de feuilleter, demande d’une voix distraite en refermant l’ouvrage dont il scrute le titre et le nom de l’auteur :    
« Connaissez-vous ce Monsieur Friedrich Nietzsche ? »
 

La gare de Turin est d’une beauté quasi sauvage, quelque chose en elle de massif et de montagnard. Lumineuse, aérée, solide, elle est semblable à la ville. Même l’immense verrière qui couronne la Porta Nuova et que maintient un éventail de poutrelles finement curvilignes ne paraît pas fragile, mais robuste, née des mains d’un Vulcain qui connaît son affaire ; une grâce impressionniste bien plantée sur ses jambes, les deux mains sur les hanches, italienne d’acier au regard de vitrail qui attend d’un pied ferme la venue d’un Monet dans le fracas des trains.
 

La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil. Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde. Vivre sans musique, quelle absurdité ! Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
Je n’écris pas qu’avec la main, le pied veut sans cesse écrire aussi. Ferme, libre et audacieux, il court tantôt à travers champs, tantôt sur le papier. Déjà mon pied ivre de danse se balance. Mes talons se cambrent, mes orteils s’efforcent de comprendre – car le danseur porte ses oreilles dans ses orteils. [Nietzsche]
 

Tu es grand, maintenant, lui dit sa mère. Fritz la regarde, hoche la tête. Quand on est orphelin de père, puis de frère, c’est une des premières choses que vous disent les adultes : Tu es grand, maintenant. Le deuil vous fait grandir. Car il est bien connu que les êtres chers, en mourant, se posent instantanément sous les pieds des survivants, et que ceux-ci grandissent à l’aune des morts qui s’accumulent. Alors sûr qu’il est grand : être debout sur les épaules d’un père et d’un petit frère, ça vous met les yeux, sinon à hauteur des étoiles, du moins juste en face du regard ou des dents d’un géant.
 

Il n’est pas sûr de lui, mais sûr de ses écrits ; car il écrit beaucoup, et ce, depuis toujours même si, à cet âge-là, il semblerait grotesque, fat ou grandiloquent, d’user du mot toujours. Mais il en use, lui, car il est prétentieux, et qu’à ses yeux cette excroissance d’âme est une qualité : seuls les prétentieux acquerront la noblesse. L’orgueil sied à son âme. Il sait depuis toujours qu’il est né pour planer, les ailes déployées, au-dessus du troupeau, des coqs et poulaillers. Aussi aime-t-il son prochain comme on aime les lacs qu’une vue élevée permet de surplomber. Ne pas oublier qu’il porte comme prénoms ceux du souverain vénéré, Frédéric-Guillaume IV ; et que sa propre sœur est attifée des trois que portent les filles du duc d’Altenburg : Thérèse, Elisabeth, Alexandra. On ne fait pas, chez les Nietzsche, partie du vulgum pecus. Et lorsque Fritz découvrira, ébloui, la fameuse devise de Pindare qu’il aura lue dans les Pythiques, il la fera aussitôt sienne : Genoï oiös essi : deviens qui tu es. Il sera évident, pour lui, malgré l’aporie d’une telle proposition, que, couronné dès le berceau, de façon certes tout autant roturière qu’allégorique, il ne pouvait finir que roi, fût-ce de ses douleurs.
 
 
Le voici donc, le grand cheptel des femmes dans lequel le petit Nietzsche a grandi à Naumburg après avoir dû, à regret, abandonner son village natal : une harpaille de bigotes, une manade d’à moitié folles, d’incultes modérées ; de vieilles filles étriquées, de Bovary saxonnes n’ayant jamais connu les doux dérèglements de l’extase et portant, en leurs chairs, cette absence de lumière.
Ces vies pieuses et aseptisées n’ont pas vraiment choisi la vie communautaire : uniquement liées par la mort de Carl Ludwig, elles sont contraintes, financièrement, matériellement, affectivement, religieusement et contractuellement, de devoir vivre ensemble, de se lier, s’aider, se supporter, se mélanger, chacune guettant, sinon la mort de l’autre (synonyme d’héritage et de liberté), du moins son potentiel déclin, et passent ainsi leurs vies à piailler, à prier, à picorer de l’Éternel comme une poule sur un mur le ferait du pain dur.
Mais elles s’efforcent aussi de s’aimer pour complaire au Seigneur, c’est-à-dire de s’aimer en feignant de s’aimer tout en s’aimant quand même, se sacrifiant l’une à l’autre et le clamant bien fort, unies dans la ferveur de leur naufrage comme dans celle de Dieu. On a coutume, sur terre, de nommer ces armées ennemies remplies d’âmes amies, une famille. À la différence, toutefois, que celle-ci est obsédée par une seule idée qui leur sert de moteur, de colle à bois et d’harmonie : que Friedrich Wilhelm Nietzsche, seul mâle encore vivant de la couvée, fils du pieux défunt mais leur enfant à elles toutes, Fritz leur génie, leur sauveur, leur lettré, leur espérance et leur seule charité, devienne, comme son père, ses grands-pères, ses oncles et leur flopée d’ancêtres : PASTEUR.


Les conventions, sans qu’il soit nécessaire d’en posséder le mode d’emploi, s’imposent d’elles-mêmes, spontanément : quand la grande-duchesse sourit, tout le monde sourit ; quand elle va pour parler, tout le monde se tait ; une fois qu’elle a parlé, tout le monde est charmé tant ses mots sont de soie. C’est un peu l’avantage d’être grande-duchesse, la vie depuis l’enfance n’est pas à conquérir, il suffit simplement de regarder le ciel et les oiseaux d’eux-mêmes se prosternent à vos pieds. Les humains font de même, mais à la différence de tous ces volatiles, il faut le leur apprendre, ou bien les y contraindre. La chose est inhérente à la marche du monde et à son harmonie : quand Dieu et rois mutuellement s’adoubent, piétaille et populace n’ont comme unique tâche que de s’agenouiller. C’est écrit dans le Ciel et c’est imprescriptible ; gouverner est un don, et régner est un dû.


Fritz se souvient du choc qu’il avait subi lorsqu’il s’était vu pour la première fois sur une photographie – celle-ci précisément. Il avait dix-sept ans et l’époque n’avait pas encore pour coutume de faire poser l’enfant dès l’âge du landau, puis d’empiler sa vie en clichés successifs entre les pages d’un album. La chose photographique tenait de la rareté et de l’exceptionnel. C’est pour cela que lui revient en mémoire, avec brutalité, presque douloureusement, le trouble que la découverte de son propre visage avait fait naître en lui. Un miracle, avait-il alors murmuré. Car ce n’est pas rien, pour un humain, d’avoir entre ses mains la première reproduction de soi. On existe désormais en chair et en papier, on peut se contempler sans avoir à mendier son reflet aux flaques ou aux miroirs. On n’est plus seul sur terre, mais déjà en double, et bientôt en multiple. On a, en un seul clic, perdu le pucelage de son unicité. 


Car une mission suprême les soude et les unit. Friedrich la résumera en une formule intense et lumineuse qui aurait dû, et qui devrait encore, servir de Bible miniature à toute l’humanité : L’art n’a pas pour fin de laisser des œuvres que le temps ruine, mais de créer des artistes en tous les hommes et d’éveiller dans le vulgaire le génie endormi.
Telle est leur volonté : enlever à l’humain, grâce à l’immensité du souffle wagnérien puisé dans le vieux fonds germano-grec, l’habit de chimpanzé dont il s’était vêtu afin qu’il puisse enfin, assis entre les dieux, se lever dignement, et pleinement rayonner en clamant sa grandeur.


Wagner va enfin pouvoir se redresser sur ses ergots et bâtir ce lieu sacré dont il rêve depuis toujours. Durant son exil, il a compris qu’aucun théâtre d’Europe ne serait digne d’accueillir son grand œuvre, cette tétralogie sur laquelle il travaille depuis plus de trente ans. Mais Louis II paiera, bâtira son palais. Peu importe la somme. Ce qui, pour Wagner, n’est que justice : « Le monde me doit ce dont j’ai besoin. » C’est un peu sa devise.


Le but proclamé du Ring est avant tout de rétablir, par la puissance de sa pensée, par la force de ses textes et la beauté cosmique de sa musique, une Allemagne conquérante capable de faire tanguer cet univers inculte et de renverser artistiquement cette planète triviale, avide et roturière, pour bâtir, à Bayreuth, une religion neuve faite de grand-messes purement tétralogiques. Le but du Ring, en substance, est de faire de Wagner le nouveau dieu d’un nouveau temple. Et de ses opéras un nouvel évangile afin que l’être humain vête son âme de génie et accède enfin à ce qu’il se doit d’être : surhumain. À savoir un humain anobli par lui seul.


Seul l’art guérit les âmes. Seul l’art parvient à enlever à la vie l’absurdité qui la recouvre de son voile d’horreur et de sa vanité.[Nietzsche]