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jeudi 9 avril 2026

Critique : "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je n'ai jamais dit papa

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221280898  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une bouleversante déclaration d'amour filial et paternel, par un homme dont l'inquiétude viscérale devient un grand poème de vie.

Un homme parle à son père.
Son père qui est mort alors qu'il n'avait pas un an. Lui en avait trente-deux. Ou peut-être trente-trois. Comme veut la croyance en Haïti, " on l'a mangé ". Le pays est alors dirigé par le dictateur " Papa Doc ", le père, quelle ironie, de son peuple qu'il massacre. Louis-Philippe Dalembert a grandi avec sa mère et sa grand-mère. Il a grandi dans la gêne et la fierté. Avec le manque lancinant, honteux, ravalé de l'absent, à jamais un inconnu. Mais un homme ne pleure pas. Pas de larmes, non. Des poèmes. Comme un instinct de survie. Comme un envol. Devenu adulte, Louis-Philippe Dalembert devient père, et une question le hante : que transmettre quand on n'a rien reçu ?
Un homme parle à son fils.

 

Un mot sur l'auteur : 

Louis‑Philippe Dalembert est né à Port‑au‑Prince et a grandi en Haïti avant de poursuivre des études en France et aux États‑Unis. Poète, romancier et nouvelliste, il construit une œuvre marquée par l’exil, la mémoire et les liens familiaux. Lauréat de nombreux prix littéraires, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix majeures de la littérature haïtienne contemporaine.

 

Avis :

Connu pour une oeuvre où se croisent mémoire familiale, histoire d’Haïti et expérience de l’exil, Louis‑Philippe Dalembert aborde ici son propre passé, marqué par la mort de son père alors qu’il n’avait pas un an. Le livre s’attache à reconstituer, à partir de témoignages fragmentaires, la silhouette d’un père absent dont l’auteur n’a jamais pu prononcer le nom autrement qu’en creux. Cette démarche, à la fois biographique et introspective, donne au récit une tonalité factuelle qui met en lumière la manière dont un manque initial peut structurer une identité et orienter une trajectoire d’écriture.

Le récit restitue le décor d’une enfance haïtienne inscrite dans l’univers féminin de la mère, de la grand‑mère et des tantes qui ont assuré l’éducation du garçon après la disparition précoce du père. Ces figures, tour à tour protectrices, autoritaires ou mutiques, forment la trame humaine à partir de laquelle l’auteur tente de saisir ce qu’a pu être la place – ou l’absence de place – de cet homme dans la famille. À travers leurs souvenirs hésitants, leurs versions parfois discordantes et leurs nombreux non‑dits, se dessine un portrait indirect du disparu, tandis que la dictature de Duvalier, dit Papa Doc, impose au pays une paternité politique qui résonne ironiquement avec la quête intime de l’écrivain. À cette toile de fond s’ajoutent la pauvreté, la faim et l’extrême précarité du quotidien, qui marquent tout autant l’enfance du narrateur et donnent au récit une densité sociale tangible. L’histoire progresse ainsi entre reconstruction personnelle et évocation historique, portée par des personnages dont la mémoire lacunaire constitue le seul accès possible à une filiation interrompue. 

Adoptant une écriture volontairement dépouillée qui contraste avec la charge émotionnelle du sujet, Louis‑Philippe Dalembert refuse emphase et dramatisation pour mieux sonder la complexité d’un deuil jamais vécu mais toujours présent. Outil de vérité face à la fragilité des sources, à la précarité de la mémoire et à la difficulté de reconstruire une histoire familiale lorsque les traces sont minces, cette retenue stylistique lui permet de transformer son expérience en interrogation plus large sur la filiation, la transmission et les zones d’ombre qui accompagnent toute trajectoire personnelle. En choisissant la forme d’une lettre adressée à son fils, il donne à cette réflexion une dimension intime et tournée vers l’avenir. L’adresse directe instaure un espace d’échange où le père qu’il est devenu tente de combler, par l’écriture, le silence laissé par celui qu’il n’a pas connu. Ni règlement de comptes ni confession, ce dispositif épistolaire, qui permet la mise à distance et la lucidité, offre une manière d’examiner les manques de sa propre histoire pour éviter qu’ils ne se reproduisent, donnant ainsi au livre une portée réflexive sur la capacité de l’écriture à combler les vides et à donner forme à ce qui n’a jamais eu l’occasion d’advenir.

Sensible, pudique et profondément humain, ce récit intime trempé dans l’absence d’un père est aussi un hommage vibrant aux femmes de la famille qui n’ont jamais baissé les bras face à ce manque et aux difficultés quotidiennes, affectives comme économiques, qu’il a engendrées. Il est surtout l’occasion de repenser les thèmes de la filiation et de l’héritage, dans une tentative touchante de l’auteur de transformer le vide en plein pour son jeune fils. Et si l’extrême retenue du texte produit parfois un effet de distance qui, ajouté à la spirale d’une quête autour d’un vide impossible à combler, peut bercer le lecteur d’une certaine monotonie, il n’en demeure pas moins un ouvrage maîtrisé, juste et tendre, non dénué de poésie, où vibre l’écho persistant de ces « dizaines de milliers de garçons et filles de ce pays, orphelins de père », auxquels l’auteur offre, par l’écriture, une forme de reconnaissance. (3,5/5)

 

 

Citations : 

La souffrance majeure, j’ai longtemps cru cela, réside dans la privation d’une présence essentielle et dans la conscience de cette privation. Dans ton cas, il s’agit du vide pur et simple. Un peu comme pour un aveugle de naissance. La différence est de taille avec celui qui a bénéficié de la vue, avant de la perdre. Il faut alors apprendre à vivre avec la perte. On souffre du manque. On souffre d’imaginer ce dont on a été privé et dont on ne pourra plus profiter. Quand on ignore, comme moi, et qu’on sait qu’on ne saura jamais, quoi qu’il arrive, on a presque envie de bénir son ignorance. On se dit qu’on est mieux avec le vide qu’avec la perte. On se met l’âme en paix.


Peut-on, au demeurant, rêver de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu ? De toute ma vie, je n’ai pas le moindre souvenir d’un rêve où tu aurais été ne serait-ce qu’un figurant de second plan.


Des années après, je lirai ces mots sous la plume de l’écrivain italien Erri De Luca : « Le manque de nourriture est humiliant. Ceux qui en souffrent ne le montrent pas. Ça m’est arrivé et je l’ai gardé pour moi. […] Quand je l’ai vu chez les autres, je l’ai reconnu. […] On le comprend aux yeux. […] Le reste du corps cache la privation, les yeux ne le peuvent pas. »


Au moment où j’écris ces vers, la question de la transmission obsède le père sans repère que je suis. Que transmettre quand on n’a pas reçu ? Que transmettre à un fils quand on n’est soi-même le fils d’aucun père ? Qu’on doit tout inventer à partir de ce rien ? Ma propre paternité me porte tout au bord de ce vide – ce déni, diront certains –, dont je me suis presque toujours tenu éloigné. Par peur sans doute d’y basculer.


Ta veuve, elle, est inconsolable. On le serait à moins. Tu la laisses, à vingt-huit ans, avec trois enfants sur les bras, dont le petit dernier, moi, n’a pas un an. Mais elle fait face. En dépit de ses pleurs. Comme elle fera face toute sa vie. Et avant elle sa mère et l’arrière-grand-mère. Et, avant les trois, des centaines de milliers, des millions de femmes de ce pays. Elles feront face, envers et contre tout. 


Quand on habite à l’étranger et que le téléphone résonne dans la nuit, on s’attend toujours à une mauvaise nouvelle de là-bas. Pas d’ici. Curieux, non ? Comme si « ici », le lieu où on réside, ne pouvait en aucun cas être associé à une douleur brutale. Mais « là-bas », si. Encore plus lorsque le coup de fil déboule au mitan de la nuit. « Là-bas ». Dans mon cas, ce concept désigne tout ensemble Port-au-Prince, Paris, New York, Montréal, où la diaspora familiale s’est éparpillée au fil des décennies. L’appel peut venir de partout troubler les eaux sereines de l’ici et maintenant. Nous plonger dans un tumulte d’émotions contraires. De décisions à prendre dans l’immédiat, à un moment où on est loin d’y penser. Où le cœur n’y est pas. Tous les immigrés le savent. Le vivent. Tôt ou tard.


Peut-on aimer quelqu’un qu’on n’a pas connu ? L’amour filial est-il automatique ? Encore des questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 
 

mardi 15 février 2022

[Dalembert, Louis-Philippe] Milwaukee Blues

 


 

 

J'ai aimé

Titre : Milwaukee Blues

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2021 (Sabine Wespieser)

Pages : 288

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.

Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir.

Son ancienne institutrice et ses amis d’enfance se souviennent d’un bon petit élevé seul par une mère très pieuse, et qui filait droit, tout à sa passion pour le ballon ovale. Plus tard, son coach à l’université où il a obtenu une bourse, de même que sa fiancée de l’époque, sont frappés par le manque d’assurance de ce grand garçon timide, pourtant devenu la star du campus. Tout lui sourit, jusqu’à un accident qui l’immobilise quelques mois… Son coach, qui le traite comme un fils, lui conseille de redoubler, mais Emmett préfère tenter la Draft, la sélection par une franchise professionnelle. L’échec fait alors basculer son destin, et c’est un homme voué à collectionner les petits boulots, toujours harassé, qui des années plus tard reviendra dans sa ville natale, jusqu’au drame sur lequel s’ouvre le roman.

La force de ce livre, c’est de brosser de façon poignante et tendre le portrait d’un homme ordinaire que sa mort terrifiante a sorti du lot. Avec la verve et l’humour qui lui sont coutumiers, l’écrivain nous le rend aimable et familier, tout en affirmant, par la voix de Ma Robinson, l’ex-gardienne de prison devenue pasteure, sa foi dans une humanité meilleure.

 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Louis-Philippe Dalembert est né à Port-au-Prince et vit à Paris. Depuis 1993, il publie chez divers éditeurs, en France et en Haïti, des nouvelles, de la poésie – notamment aux éditions Bruno Doucey –, des essais et des romans. Ses romans paraissent désormais chez Sabine Wespieser éditeur : Avant que les ombres s’effacent (2017) a remporté le prix Orange du Livre et le prix France Bleu/Page des libraires ; Mur Méditerranée, paru en août 2019, a été lauréat du prix de la Langue française, des prix Goncourt de la Suisse et de la Pologne et finaliste du prix Goncourt des lycéens. Son nouveau roman, Milwaukee Blues, a paru pour la rentrée littéraire 2021.

Pensionnaire de la Villa Médicis (1994-1995), écrivain en résidence à Jérusalem et à Berlin, l’auteur a été professeur invité dans de nombreuses universités américaines, notamment à l’université Wisconsin-Milwaukee. Pour y séjourner régulièrement depuis les années 1980, il connaît bien les États-Unis où, comme nombre de Haïtiens, vit une partie de sa famille.

 

 

Avis :

Emmet est mort comme George Floyd, cet afro-américain étouffé par le genou d’un policier blanc en mai 2020. Avant que n’aient lieu ses funérailles, suivies d’une marche de protestation, les témoignages de ceux qui l’ont connu et apprécié – son ancienne institutrice, ses amis d’enfance, ses ex-compagnes et son coach sportif – évoquent tour à tour le terrible parcours de cet homme issu des ghettos noirs de Milwaukee. Elevé par une mère stricte et pieuse, Emmet obtient une bourse et accède à l’enseignement supérieur grâce à ses exceptionnels talents de footballeur. Mais un accident anéantit ses projets et le renvoie à la précarité de son quartier déshérité. Il y végète sans espoir, en cumulant les petits boulots, jusqu’au drame, vingt ans plus tard…

D’Emmet Till, adolescent noir lynché en 1955, à George Floyd, assassiné en 2020, le personnage fictif au coeur de ce récit permet très symboliquement à Louis-Philippe Dalembert de faire entrer en résonance soixante-cinq ans d’Histoire raciale américaine. L’auteur ponctue son texte de mille références historiques et musicales, autant de témoins du long chemin entamé depuis l’époque du mouvement américain des droits civiques. Il s’appesantit sur ces véritables culs-de-basse-fosse que sont ces quartiers noirs américains dont on ne s’extrait quasiment jamais, discrimination raciale et fracture sociale entretenant désespérément leur engrenage de roue et vis sans fin. Malgré tout, au vu des mouvements de protestation et des mobilisations de plus en plus visibles, individuelles ou collectives, auxquelles il rend maints hommages dans son roman, il se prend à espérer qu’advienne un jour où les Emmet Till et les George Floyd feront enfin partie d’un passé révolu.

La thématique et la portée du texte, la richesse de ses références historiques et culturelles, ainsi que l’originalité du parti-pris narratif, ont indéniablement de quoi emporter tous les suffrages. Et même si, dans son souci de pondération et de maîtrise de l’émotion, le récit semble parfois peiner à s’incarner, notamment dans la succession un peu monotone et répétitive des monologues des différents personnages, un peu semblable à une série de dépositions dans un procès, il impressionne par sa capacité à prendre du recul et à ouvrir des perspectives sur un sujet encore sous le choc de l’actualité.

Ce roman documenté et soigneusement mesuré traite son sujet avec intelligence et sérieux. Il nous en livre une mise en perspective lucide et néanmoins pleine d’espoir, utile et nécessaire, qui justifie pleinement l’effort de sa lecture. (3,5/5)

 

Citations :

Aux dernières nouvelles, tous ces potes, ou presque, vivotent de job en job. À quoi bon partir si c’est pour aller faire ailleurs le même boulot de chiottes qu’en restant chez toi ? Comme ce cousin qui a fini par monter une supérette à Evanston, dans la banlieue nord de Chicago, où un habitant sur trois est haïtien, enfin presque, alors qu’il aurait suffi de reprendre celle de ses parents ici. Au fond, ces mecs avaient juste envie de changer d’horizon. Respirer un autre air, où tout semble possible. Où les rêves les plus fous sont permis, voire encouragés. C’est la grande force de ce pays. C’est pas comme au Pakistan où, enfant puis adolescent, j’ai passé deux étés avec mes vieux. Ici, il y a toujours un endroit où aller planter sa tente pour essayer de changer son rêve en réalité. Même si, à l’arrivée, tu te fais carotter par plus malin que toi, que tu crèves la gueule ouverte, sans jamais y parvenir. Au moins, tu meurs avec l’espoir en étendard. Il n’y a pas pire que crever sans espoir.


As-tu déjà vécu, ne serait-ce qu’un instant, en étant obligée de raser les murs ? me dit-il. Pas parce que les autres te le commandent avec des mots, mais par leur regard. À chaque coup d’œil, ils te font sentir que t’as pas le droit d’être là. Alors, pour éviter ces regards assassins, tu rases les murs. T’exiges rien, tu revendiques rien. Tu prends l’habitude d’être transparent, d’être une ombre. De pas faire de vague pour pas être remarqué, car t’es pas à ta place.


Étions-nous repus d’amour, lovés dans les bras l’un de l’autre, fantasmant à propos de tout et de rien, de l’endroit où nous aimerions construire notre nid, des prénoms de nos enfants, qu’il répondait aussi sec :
« Et où est-ce qu’on les fera grandir, ces enfants ? T’es pas sans savoir que, pour louer ou acheter dans certains endroits, c’est toute la communauté qui décide si on va t’accueillir ou pas.
– Et alors ? On en trouvera bien une qui voudra de nous…
– … qu’on n’aurait sûrement pas choisie si on avait le choix. Et si par hasard on nous acceptait dans un quartier blanc, nos enfants se feront contrôler à chaque coin de rue. En plus d’être stigmatisés, ils seront toujours la copine ou le copain noirs que les parents de leurs camarades exhiberont pour montrer qu’ils sont progressistes.
– On n’est pas obligés d’aller vivre dans un quartier blanc, tu sais.
– Et toi, tu sais pas de quoi tu parles. Notre couple aura déjà explosé avant qu’on n’ait les moyens d’aller vivre dans un quartier de classes moyennes noires, qu’on trouve d’ailleurs pas dans toutes les villes. En attendant, tu tiendrais pas six mois dans un lieu comme Franklin Heights.
 
 
À force de parler de problèmes imaginaires avant même de les vivre, nous sciions, sans nous en rendre compte, la branche sur laquelle notre couple était assis. C’est peut-être ça, la force délétère du système : t’empêcher de vivre ta vie comme tu l’entends, avec qui tu l’entends ; mais il le fait de façon telle que cela paraisse un choix de ta part.


On ne change pas tout ce que l’on combat. Mais rien ne peut être changé tant que l’on n’y a pas fait face. (JAMES BALDWIN)

 

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