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jeudi 9 avril 2026

Critique : "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je n'ai jamais dit papa

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221280898  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une bouleversante déclaration d'amour filial et paternel, par un homme dont l'inquiétude viscérale devient un grand poème de vie.

Un homme parle à son père.
Son père qui est mort alors qu'il n'avait pas un an. Lui en avait trente-deux. Ou peut-être trente-trois. Comme veut la croyance en Haïti, " on l'a mangé ". Le pays est alors dirigé par le dictateur " Papa Doc ", le père, quelle ironie, de son peuple qu'il massacre. Louis-Philippe Dalembert a grandi avec sa mère et sa grand-mère. Il a grandi dans la gêne et la fierté. Avec le manque lancinant, honteux, ravalé de l'absent, à jamais un inconnu. Mais un homme ne pleure pas. Pas de larmes, non. Des poèmes. Comme un instinct de survie. Comme un envol. Devenu adulte, Louis-Philippe Dalembert devient père, et une question le hante : que transmettre quand on n'a rien reçu ?
Un homme parle à son fils.

 

Un mot sur l'auteur : 

Louis‑Philippe Dalembert est né à Port‑au‑Prince et a grandi en Haïti avant de poursuivre des études en France et aux États‑Unis. Poète, romancier et nouvelliste, il construit une œuvre marquée par l’exil, la mémoire et les liens familiaux. Lauréat de nombreux prix littéraires, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix majeures de la littérature haïtienne contemporaine.

 

Avis :

Connu pour une oeuvre où se croisent mémoire familiale, histoire d’Haïti et expérience de l’exil, Louis‑Philippe Dalembert aborde ici son propre passé, marqué par la mort de son père alors qu’il n’avait pas un an. Le livre s’attache à reconstituer, à partir de témoignages fragmentaires, la silhouette d’un père absent dont l’auteur n’a jamais pu prononcer le nom autrement qu’en creux. Cette démarche, à la fois biographique et introspective, donne au récit une tonalité factuelle qui met en lumière la manière dont un manque initial peut structurer une identité et orienter une trajectoire d’écriture.

Le récit restitue le décor d’une enfance haïtienne inscrite dans l’univers féminin de la mère, de la grand‑mère et des tantes qui ont assuré l’éducation du garçon après la disparition précoce du père. Ces figures, tour à tour protectrices, autoritaires ou mutiques, forment la trame humaine à partir de laquelle l’auteur tente de saisir ce qu’a pu être la place – ou l’absence de place – de cet homme dans la famille. À travers leurs souvenirs hésitants, leurs versions parfois discordantes et leurs nombreux non‑dits, se dessine un portrait indirect du disparu, tandis que la dictature de Duvalier, dit Papa Doc, impose au pays une paternité politique qui résonne ironiquement avec la quête intime de l’écrivain. À cette toile de fond s’ajoutent la pauvreté, la faim et l’extrême précarité du quotidien, qui marquent tout autant l’enfance du narrateur et donnent au récit une densité sociale tangible. L’histoire progresse ainsi entre reconstruction personnelle et évocation historique, portée par des personnages dont la mémoire lacunaire constitue le seul accès possible à une filiation interrompue. 

Adoptant une écriture volontairement dépouillée qui contraste avec la charge émotionnelle du sujet, Louis‑Philippe Dalembert refuse emphase et dramatisation pour mieux sonder la complexité d’un deuil jamais vécu mais toujours présent. Outil de vérité face à la fragilité des sources, à la précarité de la mémoire et à la difficulté de reconstruire une histoire familiale lorsque les traces sont minces, cette retenue stylistique lui permet de transformer son expérience en interrogation plus large sur la filiation, la transmission et les zones d’ombre qui accompagnent toute trajectoire personnelle. En choisissant la forme d’une lettre adressée à son fils, il donne à cette réflexion une dimension intime et tournée vers l’avenir. L’adresse directe instaure un espace d’échange où le père qu’il est devenu tente de combler, par l’écriture, le silence laissé par celui qu’il n’a pas connu. Ni règlement de comptes ni confession, ce dispositif épistolaire, qui permet la mise à distance et la lucidité, offre une manière d’examiner les manques de sa propre histoire pour éviter qu’ils ne se reproduisent, donnant ainsi au livre une portée réflexive sur la capacité de l’écriture à combler les vides et à donner forme à ce qui n’a jamais eu l’occasion d’advenir.

Sensible, pudique et profondément humain, ce récit intime trempé dans l’absence d’un père est aussi un hommage vibrant aux femmes de la famille qui n’ont jamais baissé les bras face à ce manque et aux difficultés quotidiennes, affectives comme économiques, qu’il a engendrées. Il est surtout l’occasion de repenser les thèmes de la filiation et de l’héritage, dans une tentative touchante de l’auteur de transformer le vide en plein pour son jeune fils. Et si l’extrême retenue du texte produit parfois un effet de distance qui, ajouté à la spirale d’une quête autour d’un vide impossible à combler, peut bercer le lecteur d’une certaine monotonie, il n’en demeure pas moins un ouvrage maîtrisé, juste et tendre, non dénué de poésie, où vibre l’écho persistant de ces « dizaines de milliers de garçons et filles de ce pays, orphelins de père », auxquels l’auteur offre, par l’écriture, une forme de reconnaissance. (3,5/5)

 

 

Citations : 

La souffrance majeure, j’ai longtemps cru cela, réside dans la privation d’une présence essentielle et dans la conscience de cette privation. Dans ton cas, il s’agit du vide pur et simple. Un peu comme pour un aveugle de naissance. La différence est de taille avec celui qui a bénéficié de la vue, avant de la perdre. Il faut alors apprendre à vivre avec la perte. On souffre du manque. On souffre d’imaginer ce dont on a été privé et dont on ne pourra plus profiter. Quand on ignore, comme moi, et qu’on sait qu’on ne saura jamais, quoi qu’il arrive, on a presque envie de bénir son ignorance. On se dit qu’on est mieux avec le vide qu’avec la perte. On se met l’âme en paix.


Peut-on, au demeurant, rêver de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu ? De toute ma vie, je n’ai pas le moindre souvenir d’un rêve où tu aurais été ne serait-ce qu’un figurant de second plan.


Des années après, je lirai ces mots sous la plume de l’écrivain italien Erri De Luca : « Le manque de nourriture est humiliant. Ceux qui en souffrent ne le montrent pas. Ça m’est arrivé et je l’ai gardé pour moi. […] Quand je l’ai vu chez les autres, je l’ai reconnu. […] On le comprend aux yeux. […] Le reste du corps cache la privation, les yeux ne le peuvent pas. »


Au moment où j’écris ces vers, la question de la transmission obsède le père sans repère que je suis. Que transmettre quand on n’a pas reçu ? Que transmettre à un fils quand on n’est soi-même le fils d’aucun père ? Qu’on doit tout inventer à partir de ce rien ? Ma propre paternité me porte tout au bord de ce vide – ce déni, diront certains –, dont je me suis presque toujours tenu éloigné. Par peur sans doute d’y basculer.


Ta veuve, elle, est inconsolable. On le serait à moins. Tu la laisses, à vingt-huit ans, avec trois enfants sur les bras, dont le petit dernier, moi, n’a pas un an. Mais elle fait face. En dépit de ses pleurs. Comme elle fera face toute sa vie. Et avant elle sa mère et l’arrière-grand-mère. Et, avant les trois, des centaines de milliers, des millions de femmes de ce pays. Elles feront face, envers et contre tout. 


Quand on habite à l’étranger et que le téléphone résonne dans la nuit, on s’attend toujours à une mauvaise nouvelle de là-bas. Pas d’ici. Curieux, non ? Comme si « ici », le lieu où on réside, ne pouvait en aucun cas être associé à une douleur brutale. Mais « là-bas », si. Encore plus lorsque le coup de fil déboule au mitan de la nuit. « Là-bas ». Dans mon cas, ce concept désigne tout ensemble Port-au-Prince, Paris, New York, Montréal, où la diaspora familiale s’est éparpillée au fil des décennies. L’appel peut venir de partout troubler les eaux sereines de l’ici et maintenant. Nous plonger dans un tumulte d’émotions contraires. De décisions à prendre dans l’immédiat, à un moment où on est loin d’y penser. Où le cœur n’y est pas. Tous les immigrés le savent. Le vivent. Tôt ou tard.


Peut-on aimer quelqu’un qu’on n’a pas connu ? L’amour filial est-il automatique ? Encore des questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 
 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9791032936863  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Nicolas Gaudemet.

 


 

jeudi 30 octobre 2025

[Sepetys, Ruta] Si je dois te trahir

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Si je dois te trahir (I Must Betray You)

Auteur : Ruta SEPETYS

Traduction : Faustina FIORE

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en
2023 et 2024
                   (Gallimard)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Bucarest, octobre 1989.
Lycéen, passionné de cinéma américain, Cristian Florescu rêve de devenir écrivain, mais dans la Roumanie du dictateur Ceausescu, même le rêve peut être dangereux. Le jour où il est convoqué par la Securitate, Cristian doit choisir: travailler pour la police secrète ou résister et perdre ceux qu'il aime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ruta Sepetys est née dans le Michigan où elle a été élevée dans l'amour de la musique et des livres par une famille d'artistes. Elle étudie la finance internationale et vit quelque temps en Europe (Paris). Puis elle part pour Los Angeles afin de travailler dans l'industrie de la musique. Aujourd'hui mariée, elle vit dans le Tennessee, à Nashville, avec sa famille.
Ruta Sepetys a reçu la Médaille Carnegie 2023 pour son roman Le sel de nos larmes.

 

 

Avis :

Il y a trente-cinq ans, une insurrection populaire mettait fin à l’une des dictatures les plus singulières et impitoyables d’Europe : celle de Nicolae et Elena Ceausescu. Après plusieurs romans, dont un premier consacré aux horreurs du goulag, l’auteur américano-lituanienne Ruta Sepetys publiait en 2022 un roman jeunesse, aujourd’hui réédité au format poche. Dans une narration haletante, nourrie d’un travail de recherche rigoureux, elle revient sur ce soulèvement et sa lente fermentation, entre faim et terreur.

Cristian, lycéen à Bucarest en 1989, raconte son quotidien : la ville grise comme un « monochrome froid », les files interminables pour des fayots périmés, l’appartement glacial, et surtout, la peur. Peur de finir dans les geôles où l’on meurt sous la torture. Peur de perdre son emploi ou pire, au moindre soupçon de déviation. Peur face à un contrôle total, jusqu’à l’absurde : une police gynécologique veille même au devoir de reproduction des femmes.

Ce ne sont pas seulement les agents de la Securitate et leur cruauté barbare qui font trembler. C’est de tout un chacun qu’il faut se méfier – « Ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. » –, la police secrète recrutant et terrorisant un réseau serré d’informateurs civils – une personne sur dix, estime-t-on. Jusqu’au sein des familles, on parle à voix basse, par crainte des « Philips », ces micros dissimulés partout. Parfois, on ne parle pas du tout, la trahison s’immisçant dans les couples et les fratries, les uns dressés contre les autres par le chantage et la terreur organisée.

Malgré tout, le couvercle jeté sur le pays ne parvient pas à demeurer totalement hermétique. Livres, magazines et vidéos venus de l’Ouest circulent sous le manteau, tandis que des radios clandestines occidentales maintiennent tant bien que mal le lien avec le monde. 1989, c’est la chute du mur de Berlin et la révolution de velours en Pologne et en Tchécoslovaquie. En Roumanie, la révolte éclate à Timișoara, puis gagne Bucarest, Cristian et les étudiants en première ligne. A la paranoïa succède une vague d’espoir que ni le sang ni la violence ne pourront contenir. 

Illustré de photographies en fin d’ouvrage, ce récit traversé par un souffle romanesque puissant n’est pas seulement prenant, mais essentiel. Par sa précision historique et sa restitution saisissante du quotidien sous Ceausescu, il bouleverse autant qu’il éclaire. En donnant voix à un adolescent, il rend l’histoire accessible sans jamais l’édulcorer. Bien plus qu’un roman jeunesse, c’est un témoignage à la portée universelle, un outil de mémoire et de transmission, à mettre entre toutes les mains. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Le ciel nocturne et nuageux me recouvrait, noir, dépourvu de lumière. De grands bâtiments couleur cendre s’élevaient de part et d’autre de la rue, m’écrasant de leur hauteur. Vivre à Bucarest revenait à vivre dans une photo en noir et blanc. Une existence dans un monochrome froid. On savait que la couleur existait, quelque part, loin de la palette de ciment et de charbon de la ville, mais il était impossible d’y accéder, de s’extirper du gris. Même ma culpabilité avait un goût grisâtre, comme si j’avais avalé une cuillerée de suie.
 

Tout appartenait au parti.
Et la parti consignait tout.
« Des micros dans chaque coin, se lamentait Bunu. Des Philips dedans, des Philips dehors... »
Les « Philips » étaient les micros dissimulés un peu partout, disait-on. Dans les murs, les téléphones, les cendriers. Les familles observaient donc les mêmes consignes : à la maison, on ne parlait qu’à voix basse.
La surveillance constante oppressait ma mère. Ses mains tremblaient ; ses yeux erraient sans cesse ici et là ; elle était presque aussi maigre que les cigarettes qu’elle fumait.
 

Ne sachant pas quoi dire, ou faire pour la consoler, je la laissai pleurer, comme elle l’avait sans doute fait pendant la visite de la « police gynécologique ». Les femmes étaient régulièrement examinées sur leur lieu de travail pour vérifier si elles étaient enceintes. Ces examens rudimentaires réalisés par des inspecteurs médecins étaient humiliants, horribles, sans même parler du non-respect de l’hygiène.
Ceausescu voulait augmenter la population, pour gonfler la masse des travailleurs. Une croissance démographique provoquerait une croissance économique. Les adultes sans enfants devaient payer un impôt.
 

Tu es intelligent, Cristian. Par bonheur, même dans ce pays, on ne peut pas t’enlever ça. Mais ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. Ici, on ne peut pas avoir de confident.
 

La chance a toujours un prix. La malchance, elle, est gratuite.
 

Le soupçon est une forme de terreur. Le régime nous dresse les uns contre les autres. Nous ne pouvons pas nous regrouper, faire preuve de solidarité, parce que nous ne savons jamais qui mérite notre confiance et qui est un informateur.
- Ne parle comme ça ! avait grondé mon père.
- Tu vois, même ici, dans la rue, discuter avec ton propre père t’inquiète. Tu es devenu un homme sans voix. La méfiance est insidieuse. Elle provoque la schizophrénie et pourrit les relations. A la maison, tu es quelqu’un qui parle à voix basse. Dans la rue, ou dans les files d’attente, tu es quelqu’un d’autre. Dis-moi, qui est-tu ?
 
 
Ton père a faim, Cristian, m’avait expliqué Bunu. Au sens propre et au sens figuré. Des tickets de rationnement, dans les années quatre-vingt ? Nous avions plus à manger pendant la seconde Guerre mondiale ! Te rends-tu compte à quel point c’est de la folie ? Ils nous ont lavé le cerveau, nous ont convaincus de faire la queue pendant des heures et de nous réjouir quand nous rapportons des fayots périmés. Mais quel est le prix pour notre amour-propre ?


 

mercredi 22 janvier 2025

[Luca, Laetitia (de)] L'Amour et autres mensonges

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'Amour et autres mensonges

Auteur : Laetitia de LUCA

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucie est une journaliste mariée à la vie bien réglée, lorsqu’elle croise un homme qui lui fait oublier ses principes et ses méfiances. Basculer dans la dissimulation amoureuse déclenche en elle un vertige et la ramène au destin de sa mère. Et surtout au terrible secret de sa naissance qui fait de Lucie, elle-même, un mensonge.
Alors qu’elle tente de comprendre ce que sa mère lui a caché, elle est propulsée sur la route de la grande Histoire qui va percuter de plein fouet la vie de Mathilde, jeune femme modeste, dont le chemin n’aurait pas dû croiser celui de Luis, qui a fui la terreur de la dictature dans son pays, l’Uruguay. Ensemble, ils vont croire à l’amour. Mais au fond de chacun, où se situe le courage ? Luis, ce réfugié politique qui organise la résistance, est-il l’incarnation du « grand homme » ? Mathilde, cette Française si dévouée, quelle idée du désir et de la loyauté chérit-elle tout au fond d’elle ?
L’amour et autres mensonges embarque le lecteur par le souffle de son récit, la singularité de ses personnalités et la profondeur de ses interrogations. Ce que Lucie ignorait, ce qu’elle a découvert esquisse un cheminement lucide, qui touche aux origines et à la liberté de chacun. Un roman bouleversant à mettre entre toutes les mains.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Laetitia de Luca est originaire du Nord de la France. Après des études de Sciences Politiques, elle rejoint les Etats-Unis puis Paris pour compléter sa formation. Titulaire d’un DESS de marketing et communication, elle entame une carrière passionnante dans les médias et évolue notamment plus de dix ans au sein de LCI et du groupe TF1. Elle travaille aujourd’hui dans le monde de l’art et vit en Provence avec sa famille. L’Amour et autres mensonges est son premier roman.

 

Avis :

Cela lui est tombé dessus comme à son corps défendant. Lucie sortait le chien comme chaque jour de sa vie réglée, entre boulot, époux et enfants, comme le papier d’une musique sans pause ni respiration, lorsqu’une rencontre fortuite l’a soudain fait basculer dans l’adultère et le mensonge.

Et si la fausseté était une tare héréditaire ? ironise amèrement Lucie, stupéfaite de reproduire ce qu’elle a découvert sur le tard et qu’elle n’a jamais pu digérer de l’histoire de sa mère et de ses propres origines. La voilà donc qui replonge au beau milieu des années 1970, lorsque sa mère Mathilde rencontrait à Lille un médecin uruguayen, Luis, contraint à l’exil, loin de sa femme et de ses enfants, pour ne plus avoir à signer les certificats de décès truqués que le régime de la dictature lui extorquait afin de blanchir ses actes de torture.

De leurs deux années de passion coupable et sans avenir puisque Luis, rongé par la honte de ses compromissions en Uruguay, de sa fuite et de son déclassement social en France, ne devait pas demeurer bien longtemps loin des siens et de la résistance qui s’organisait depuis le Venezuela, un enfant naissait, Lucie, dont personne, pas même elle avant ses trente-quatre ans, n’allait connaître la vérité sur ses origines. Lorsqu’au détour d’une phrase anodine sa mère finirait par lâcher le morceau, ce serait un séisme pour cette fille, la narratrice, qui se découvrant elle-même un mensonge, ses « racines artificielles [coupées] d’un coup sec et tranchant », devrait apprendre à « tenir debout autrement, couler de nouvelles fondations, redéfinir l’essence même de [s]on identité. »

A l’histoire d’amour telle que vécue par Mathilde et Luis, décortiquée dans ses ressorts psychologiques avec une acuité confondante, succède la vision rien moins que complaisante qu’en a développé Lucie et, surtout, l’incidence traumatisante de la découverte tardive du secret et du mensonge qui l’ont « maintenue dans le noir pendant toutes ces années, à vivre une vie qui n’était pas la [s]ienne, à jouer le rôle d’un personnage qu[‘elle] croyai[t] être [elle]. » Comment « faire maintenant pour ne pas douter du monde entier », alors que « désormais [s]a pire angoisse dans toute relation », c’est « d’évoluer dans une dimension parallèle créée par un mensonge » et que l’obsède « la crainte de penser vivre quelque chose et de [s]e rendre compte un jour que tout ce temps, la réalité était autre » ?

Efficace et précise dans le moindre de ses mots, la prose de ce premier roman procède d’une empathie et d’une profondeur psychologique telles qu’elles laissent subodorer, d’une manière ou d’une autre, un fond de vérité autobiographique. A cette justesse parfaite se conjuguent un ton direct et incisif, une lucidité sans complaisance, qu’il s’agisse des sentiments des personnages ou des actes de torture au fond des geôles uruguayennes, qui vous empoignent dès l’incipit pour ne jamais baisser de régime. Au fond, derrière l’acrimonie d’une Lucie blessée au plus profond de son identité transparaît en réalité l’envie d’aimer et d’être aimée de ce géniteur qui ne sera jamais le Papa qui l’a élevée, mais à qui, au travers des mentions à Daniel Viglietti, le chanteur uruguayen persécuté pour ses chansons contestataires pendant la dictature, ou des vers de Pablo Neruda en exergue de chaque chapitre, elle adresse un hommage de victime collatérale pleine de sympathie.

Un très beau coup de coeur que ce premier roman réussi et prometteur, aussi efficace que fin psychologue, où l’amour est partout, même dans ses mensonges et ses non-dits. (5/5).

 

Citations :

D’autant plus que la vérité, je la connais. C’est vrai que je ne suis pas une menteuse. C’est bien pire. Je suis un mensonge.
 

Luis connaît la prudence de sa femme. Il soupçonne autant qu’elle les autorités de lire le courrier destiné à l’étranger. Toutes les enveloppes ne sont peut-être pas ouvertes - ce serait impossible puisque d'après les chiffres qui circulent sous le manteau, ils sont près de cinq cent mille Uruguayens à avoir, comme lui, fui le pays -, mais les gardiens du régime sont suffisamment astucieux pour faire peser le doute. C'est la force des dictatures que de faire germer dans les esprits, même les plus libres, la graine de l'autocensure. Contrôler ou interdire les journaux, les syndicats, les partis, la justice et jusqu'au Parlement ne leur a pas suffi. Maintenant ce sont les mots qu'ils embastillent.
 

Comment peut-il traverser les journées ? Travailler, manger, discuter ? Comment peut-il même respirer alors que son pays s’enfonce dans les ténèbres ? Il est libre et en sécurité. Ils ont une cagoule sur la tête. Dans son exil, il ne s’est pas affranchi des griffes de la dictature. De leur main invisible, ses bourreaux le tiennent toujours par le col. Luis, comme tous les réfugiés, charrie les cauchemars auxquels il tente d’échapper. 
 

Je ne suis pas à toi non plus, nous le savons tous les deux. Nous devons nous aimer sans nous posséder. Nous aimer pour la beauté du geste, sans projections, sans construction, sans promesses. Un amour débarrassé des conventions sociales, du devoir, de la routine, dénué de jalousie et d'obligations. Toi et moi, c'est l'Amour dans son essence la plus pure. 
 

Luis vit avec « la valise derrière la porte », un pied dans son pays d’accueil, l’autre déjà sur le chemin du retour.
 

Il ne voudrait rien tant que s’autoriser le bonheur et lui offrir la légèreté qu’elle attend de lui. Pourquoi ne pas succomber à la tentation de l’amnésie Ça pourrait être si facile de ne pas penser, en la regardant l’aimer, au fait que de l’autre côté de l’océan l’attend sa famille. Comme il serait doux d’oublier, ou de prétendre oublier, que là même où jouent ses propres enfants, on exécute, on torture, on viole. Ça pourrait être si facile de ne pas voir que Mathilde s’est jetée dans leur histoire comme on plonge d’un rocher un peu trop haut en plein été, aveuglée par son envie d’échapper à une vie trop petite pour ses rêves, au risque de se fracasser en contrebas. Il s’en veut d’aimer Mathilde et il s’en veut de ne pas être à la hauteur de cet amour. Mais il a accepté l’idée qu’ils ne pourraient s’aimer que dans l’inconfort de la culpabilité, ce poison sans répit, ce tigre indomptable qui vous croque à pleines dents à l’instant même où vous pensez l’avoir apprivoisé. S’aimer dans l’imperfection est leur seule option. Il a appris à s’en accommoder mais le pourra-t-elle un jour ?
 
 
Puisque je savais, je ne pouvais me taire sans perpétuer la comédie. Alors j’ai envisagé de tout raconter, à ma famille au moins, et j’ai eu cette pensée affreuse : « Heureusement que Papa est mort », reconnaissante, l’espace d’un instant, envers la maladie de lui avoir épargné le profond chagrin de la vérité. Aussitôt j’ai eu honte. Honte pour ma mère aussi. Quelle vilaine graine avait-elle plantée dans mon esprit ? Comment peut-on pousser un enfant à se réjouir de la mort de son père ? S’il avait découvert le pot aux roses de son vivant, ça lui aurait rongé les sangs, brisé le coeur, coupé le souffle. C’est ça qui l’aurait tué, pauvre Papa, il serait mort à cause de moi.


Mais Sophie, elle, était bien vivante. Après des mois de tergiversations et malgré les réticences maternelles, j’ai décidé que je ne pouvais pas l’exclure plus longtemps de ce retournement de paternité. Impossible de la laisser seule dans un monde qui n’existait pas, comme j’avais été maintenue dans le noir pendant toutes ces années, à vivre une vie qui n’était pas la mienne, à jouer le rôle d’un personnage que je croyais être moi. C’était désormais ma pire angoisse dans toute relation, d’évoluer dans une dimension parallèle créée par un mensonge. Je ne pouvais pas lui infliger ça. Aujourd’hui encore, je patauge dans la crainte de penser vivre quelque chose et de me rendre compte un jour que tout ce temps, la réalité était autre.


J’ai pensé naïvement qu’en lui disant la vérité, j’allais briser ce putain de secret. Je ne me suis pas rendu compte qu’en ouvrant ma sœur au mensonge, j’allais au contraire l’enfermer dedans avec moi.


Tu te rends compte que ta propre mère, la personne que tu aimes le plus au monde, celle en qui tu as le plus confiance, t’a menti toute ta vie ? Elle était censée être ton roc, tes fondations, ton modèle… Qui pourras-tu croire désormais, à qui pourras-tu te fier, sachant qu’elle a eu le mauvais goût de n’être pas celle qu’elle prétendait ? C’est elle qui nous a enseigné notre socle de valeurs, qui nous a appris à distinguer le bien du mal, et elle t’annonce, la bouche en coeur, qu’elle a manigancé depuis toujours ! Comment va-t-on faire maintenant pour ne pas douter du monde entier ?


La grande révélation a coupé mes racines artificielles d’un coup sec et tranchant. Il me faut tenir debout autrement, couler de nouvelles fondations, redéfinir l’essence même de mon identité.


 

mardi 21 novembre 2023

[Perez, Stéphanie] Le gardien de Téhéran

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le gardien de Téhéran

Auteur : Stéphanie PEREZ

Parution : 2023 (Plon)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L'histoire du gardien du musée de Téhéran, un homme seul face à la menace des religieux fanatiques qui a réussi à sauver 300 chefs d’œuvre d'art moderne, le trésor de l'Impératrice des arts.

Printemps 1979, Téhéran. Alors que la Révolution islamique met les rues de la capitale iranienne à feu et à sang, les Mollahs brûlent tout ce qui représente le modèle occidental vanté par Mohammad Reza Pahlavi, le Chah déchu, désormais en exil. Seul dans les sous-sols du musée d'Art moderne de Téhéran, son gardien Cyrus Farzadi tremble pour ses toiles. Au milieu du chaos, il raconte la splendeur et la décadence de son pays à travers le destin incroyable de son musée, le préféré de Farah Diba, l'Impératrice des arts. Près de 300 tableaux de maîtres avaient permis aux Iraniens de découvrir les chefs d’œuvre impressionnistes de Monet, Gauguin, Toulouse-Lautrec, le pop art d'Andy Warhol et de Roy Lichtenstein, le cubisme de Picasso ou encore l'art abstrait de Jackson Pollock. Mais que deviendront ces joyaux que les religieux jugent anti islamiques ? Face à l'obscurantisme, Cyrus endosse, à 25 ans à peine, les habits un peu grands de gardien d'un trésor à protéger contre l'ignorance et la morale islamique. 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1973, Stéphanie Perez est grand reporter pour France Télévisions depuis plus de vingt-cinq ans. Elle s'est rendue plusieurs fois en Iran et a couvert plusieurs conflits, comme la guerre en Irak et en Syrie, ou récemment en Ukraine. Le gardien de Téhéran est son premier roman.

 

Avis :  

Deux ans avant la chute du Shah d’Iran et à l’instigation de l’impératrice Farah Pahlavi soucieuse de promouvoir les relations culturelles de son pays avec l'étranger, est inauguré à Téhéran un musée abritant la plus vaste collection d’art moderne et contemporain jamais rassemblée en dehors de l’Occident. Monet, Toulouse-Lautrec, van Gogh, Derain, Picasso, Dali, Rothko, Pollock, Vasarely, Warhol... : la fortune inouïe des Pahlavi a permis de réunir un trésor artistique inestimable, qu’en 1979, la Révolution iranienne et l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny menacent directement. Alors que la rigueur islamiste s’abat sur le pays, que vont devenir ces œuvres, jugées choquantes et décadentes par le nouveau régime qui vomit l’Occident ?
Seul à n’avoir pas fui, un jeune et modeste employé du musée, qui, avant d’en devenir le factotum, n’avait jamais eu le moindre contact avec l’art, endosse la lourde et dangereuse responsabilité de leur sauvegarde. A force de ruses, il parvient à détourner l’attention des religieux fanatiques et à maintenir les tableaux dans l’oubli des sous-sols de l’institution, qui, désormais aux mains d’un comité révolutionnaire, n’expose plus que des œuvres de propagande glorifiant les martyrs du soulèvement. Il faut attendre 2017 et l’approche d’élections présidentielles en Iran, pour qu’une partie de la collection – intacte, grâce à son ange-gardien improvisé, si ce n’est le portrait, irrémédiablement lacéré, de l’impératrice par Andy Wharol – commence à retrouver le grand jour et les cimaises du musée.  

Grand reporter à l’international et spécialiste des conflits du Moyen-Orient, Stéphanie Perez connaît bien l’Iran. Les difficultés posées par la réalisation d’un reportage sur cette histoire vraie l’ont poussée à la travestir en roman et à faire apparaître le véritable gardien du musée iranien sous les traits d’un personnage de reconstitution. Marqué par une patte néanmoins très journalistique dont on pourra regretter l’écriture et la trame narrative malgré tout assez plates, le récit suit scrupuleusement le déroulé historique des faits pour en dresser un tableau d’une parfaite clarté.
De la montée de la rage populaire – quand, entre misère et terreur redoutablement entretenue par la police politique, les Iraniens observent le luxe tapageur dans lequel baigne le pouvoir et se scandalisent de réformes déconcertantes menant brusquement le pays vers une modernité à l’occidentale – à l’espoir de changement porté par les représentants d’une certaine tradition religieuse, puis aux désillusions d’une nouvelle dictature encore plus violente que la précédente, l’on vit avec les personnages la fatalité d’une privation de libertés qui trouve ici son acmé symbolique dans le sort incertain d’un patrimoine artistique d’une valeur inestimable pour l’humanité tout entière, mais aussi dans la résistance humblement héroïque d’un homme ordinaire jeté au coeur de la mêlée, frappant écho à l’actualité insurrectionnelle iranienne.

Récit de l’incroyable destin d’un héros ordinaire, ce premier roman retrace quarante ans d’une histoire iranienne dont s’écrit peut-être, aujourd’hui, un nouveau chapitre décisif. Au coeur des enjeux de pouvoir et des combats pour la liberté, deux symboles cristallisent toujours les tensions autour de l’obscurantisme : les œuvres d’art et les femmes. Si les trésors du musée de Téhéran ont commencé à retrouver la lumière, les Iraniennes tentent toujours de se débarrasser du voile que leurs grands-mères avaient d’abord revêtus en signe de dissidence et de défiance au régime de leur époque. (3,5/5)

 

Citations : 

Ali est, comme leurs voisins de l’immeuble, commerçant au grand bazar de Téhéran. Dans les allées animées et bruyantes, au milieu des effluves d’aromates et de cuir, il vend des vêtements pour hommes, sans compter ses heures, toujours levé aux aurores pour aller chercher ses stocks, toujours le dernier à fermer son échoppe. Une vie consacrée au labeur. Ces temps-ci, les brusques changements sociaux et la modernité tapageuse artificiellement imposés par les Pahlavi le déconcertent de plus en plus. Comme des milliers d’Iraniens, il se méfie de cette occidentalisation hâtive. Épris d’ordre, jusqu’à présent toujours respectueux de l’autorité, il a, comme Azadeh, du mal à dissimuler sa rage grandissante contre ces privilégiés qui, lorsqu’ils ne se noient pas dans une débauche indécente, se protègent derrière un régime qui abuse de son pouvoir et muselle son peuple miséreux. Lui qui n’était pas particulièrement religieux, s’est laissé pousser la barbe, ne lâche plus son Coran et ne manque plus une prière. Il se rend désormais à la mosquée tous les soirs, alors qu’il n’y avait pas mis les pieds depuis dix ans. Ali se met à rêver de révolution, et il n’est pas le seul.
 

Pendant deux jours, Cyrus reste cloîtré là, aux côtés de son patron. Les deux hommes plongent les toiles dans une nuit contrainte. Pourvu qu’elle ne soit pas une éternité ! Dans la réserve, les tableaux condamnés à l’invisibilité sont soigneusement accrochés sur des rails métalliques, alignés sur ces cadres grillagés comme les barreaux d’une prison. Cyrus les imagine faire connaissance avec leurs voisins de cellule, s’entrechoquer, à travers les époques et les styles. Dans la pénombre du sous-sol, l’espace-temps est bouleversé. La sensuelle Gabrielle de Renoir, égérie du XIXe siècle, ira-t-elle parler d’amour au couple homosexuel de Bacon qui s’est aimé au XXe ? Quels secrets peuvent-ils bien partager ? Il aime voir les tableaux esseulés se confronter dans un étrange ballet de couleurs et de mouvements, s’apprivoiser, se mélanger et dialoguer pour survivre à cet exil forcé.
 

— Tu as décidé de porter le hijab ?
— Ah, ça ? C’est juste pour leur montrer qu’on ne veut plus de leur modèle américain ! On est contre la société de consommation ! On est Iraniens, il faut respecter nos racines !
— Mais… tu ne fais pas tes prières, tu ne vas jamais à la mosquée. Tu crois vraiment que le Coran peut organiser la société ? Tu peux manifester sans te voiler, non ?
— Cela n’a rien à voir, Cyrus ! Ce n’est pas un signe religieux ! On montre notre opposition de cette manière, c’est un moyen de reconnaissance. Cette révolution n’est pas religieuse ! Je porte un foulard comme les femmes du reste du pays, nous sommes toutes unies contre le chah !


 

samedi 11 février 2023

[Heidsieck, Emmanuelle] Il faut y aller, maintenant

 





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Il faut y aller, maintenant

Auteur : Emmanuelle HEIDSIECK

Parution : 2023 (Editions du Faubourg)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Je me suis perdue dans mes pensées. Et à présent, c’est le départ. Un dernier coup d’œil à cette pièce que je ne reverrai jamais. Le bureau, avec les affaires d’Alexandre, je n’y ai pas touché. Partir sans trop se retourner, c’est ce qu’il faut faire, sinon je n’y arriverai pas. Les larmes aux yeux, partir. Tout abandonner, ma vie à mes pieds. Trouver la force de m’extraire de mon monde. Ces larmes qui montent, pas question. Il faut être ferme et droite, on a encore du chemin à faire. » 
Il faut y aller, maintenant se situe après un coup d’État militaire. Inès, une Parisienne de plus de soixante-dix ans, se voit contrainte à l’exil. Dans ce chaos, juste avant le départ fatidique, elle revisite son existence et sa place dans l’Histoire. Et s’adresse à Aida, son sauveur inattendu, dans un monologue à deux, poignant et effréné.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Emmanuelle Heidsieck est une romancière qui mêle la fiction littéraire aux questions politiques et sociales. Elle décrit, souvent de façon grinçante, des héros se débattant dans un monde qui tourne de moins en moins rond. Elle a notamment publié Notre aimable clientèle (Denoël, 2005), Il risque de pleuvoir (Le Seuil, Fiction & Cie, 2008), À l’aide ou le rapport W (Inculte-Laureli, 2013 ; réédition aux Éditions du Faubourg, 2020). Elle a également publié des nouvelles et a participé à des ouvrages collectifs, en particulier Les Jours heureux, sur le démantèlement du programme du Conseil national de la Résistance. Elle a été membre du comité d’administration de la Société des Gens de Lettres (SGDL) de 2015 à 2019. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées à la radio (France Culture), ou au théâtre.

 

 

Avis :

Dans un futur très proche, un coup d’État militaire a fait basculé la France sous une dictature d’extrême droite, un « mélange d’ultralibéralisme et d’État policier » comme au temps de Pinochet au Chili. La narratrice Inès, veuve septuagénaire d’un PDG du CAC 40, n’en revient pas de se retrouver sur les listes des « éléments subversifs », en raison, semble-t-il, de ses anciennes bonnes œuvres : sous ce régime gauchophobe, le bénévolat auprès de migrants et de personnes fragiles a mauvaise presse, et la voilà toute aussi indésirable que les Juifs et les Musulmans déjà pourchassés en masse.

Alors qu’elle réalise que, pour elle aussi, l’heure est venue de partir pour un exil vraisemblablement définitif à son âge, la panique l’étreint. Dans l’attente angoissée de la camionnette qui doit venir les chercher pour les conduire subrepticement au Bourget - elle et sa bonne mauricienne qui a proposé de l’héberger là-bas, dans son île -, Inès ne peut empêcher les mots de couler en un long monologue à l’adresse de cette femme dont on ne fait que deviner les réponses. Se remémorant avec remords les signes avant-coureurs sur lesquels, dans son aveuglement et sa lâcheté, elle avait préféré fermer les yeux, elle revient également sur sa vie et sur son histoire familiale, en une confession encore incrédule où dominent la honte et la culpabilité.

Nostalgique et douloureux, son discours interroge sur les responsabilités, entre assentiments et indifférences, d’une génération qui, rétamée par une « forme de dépression latente » face à l’amoncellement des menaces, ne se sent plus toujours la force d’agir et de réagir, préférant alors compromis et compromissions dans une attitude globale de déni, d’évitement et de passivité. Se souvenant des difficultés à sortir du silence bâti par la honte et par l’effroi autour de la Shoah, mais aussi de « l’honnête homme » que fut son grand-oncle, lui qui préféra sacrifier sa carrière de préfet plutôt que de trahir son ministre de tutelle, « Dreyfus de la Grande Guerre », Inès nous conjure avec les mots de Michael Berenbaum : « Les choses sont difficiles à regarder. C'est pourquoi nous devons les regarder. Elles provoquent en nous un sentiment de honte non parce que nous sommes les criminels, mais de la honte parce que nous appartenons à la même espèce que les auteurs de ce crime. Mais si vous êtes mal à l’aise tant mieux. Si nous sommes toujours à l’aise, si nous avons l’esprit tranquille, alors une part profondément morale de notre humanité s’est brisée et a disparu. »

Alors, courage ou évitement : ce conte philosophique - que l'on pourra trouver déconcertant et, au début, assez désagréablement logorrhéique -, nous rappelle, qu’un jour ou l’autre, de toute façon, il faut choisir son camp, et qu’à les laisser pourrir, les situations n’en finissent par moins par nous rattraper. Tôt ou tard, il faudra bien y faire face et se dire : "Il faut y aller, maintenant..." (2,5/5)

 

 

Citations : 

« Est-ce qu'on s'allège dans l'exil ? On tire un trait ? On peut vivre une autre vie ? »

Les choses sont difficiles à regarder. C'est pourquoi nous devons les regarder. Elles provoquent en nous un sentiment de honte non parce que nous sommes les criminels, mais de la honte parce que nous appartenons à la même espèce que les auteurs de ce crime. Mais si vous êtes mal à l’aise tant mieux. Si nous sommes toujours à l’aise, si nous avons l’esprit tranquille, alors une part profondément morale de notre humanité s’est brisée et a disparu. (Michael Berenbaum)


 

lundi 30 janvier 2023

[Haroun, Mahamat-Saleh] Les culs-reptiles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les culs-reptiles

Auteur : Mahamat-Saleh HAROUN

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Même les culs-reptiles étaient de la partie, ces oisifs qui ne voulaient rien foutre au pays, des fainéants qui passaient la journée à même le sol, sur des nattes, à jouer aux dames ou au rami. Immobiles tels des montagnes, ils ruminaient la noix de cola, sirotant à longueur de journée des litres de thé accompagnés de pain sec. Ils ne bougeaient leurs fesses qu’en fonction de la rotation du soleil, disputant l’ombre aux chiens et aux margouillats.

Or, Bourma Kabo, las de faire partie de cette communauté nationale de la glandouille, accepte de relever un inimaginable défi : représenter son pays de sables — les autorités plus que corrompues le lui imposent — aux jeux Olympiques de Sydney, en 2000. Épreuve de natation, cent mètres.
Alors qu’il sait à peine flotter dans un fleuve boueux, il plonge corps et âme dans l’aventure. C’est ainsi que d'Afrique en Australie commence l'extraordinaire odyssée d’un Ulysse candide des temps modernes, avec aussi les magiciennes Circé des médias, et sa tant convoitée Ziréga, nouvelle Pénélope.
Ce roman est un sérieux divertissement. Il nous raconte que « le propre de l’homme est de ne pas servir le mensonge », en une impitoyable et malicieuse radiographie d’un pays sahélien et de tout un continent aux peuples bannis de culs-reptiles sous les mirages de l'Occident.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Mahamat-Saleh Haroun est un réalisateur tchadien. Né en 1961 à Abéché, il vit en France depuis 1982.

 

 

Avis :

S’inspirant librement de l’histoire d’Eric Moussambani, l’Equato-guinéen qui s’illustra aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000 par son record de lenteur au cent mètres nage libre – n’ayant appris à nager que quelques mois auparavant, dans la petite piscine d’un hôtel, il n’avait encore jamais parcouru cent mètres d’affilée dans un bassin et manqua se noyer lors de la compétition –, Mahamat-Saleh Haroun réalise l’attendrissant portrait d’un héros malgré lui, sur le fond goguenard d’une farce satirique pointant l’incurie cachée sous l’autorité martiale de certains Etats africains.

Dans un pays d’Afrique jamais nommé, où, sous la tyrannie d’un pouvoir corrompu, ne s’avère guère florissante que la plus extrême pauvreté, Bourma Kabo se refuse à devenir l’un de ces « culs-reptiles », ces hommes déclassés et apathiques, qui, tandis qu’autour d’eux rien ne fonctionne - le chômage est endémique, les conditions de vie vont de mal en pis, et toute protestation se voit matée dans la violence -, passent leur vie à palabrer vainement, sans plus bouger de leurs nattes posées à même les rues de leur misérable quartier. Alors, chassé de chez lui par un énième épisode répressif, le jeune homme se résout à partir tenter sa chance à la capitale. D’abord bredouille dans sa chasse à l’emploi, il répond à l’annonce du ministère des Sports qui, depuis qu’un conseiller a convaincu le Président que  « Généralement, les Africains sont connus pour participer aux courses à pied. Mais en natation, personne ne s’attend à voir un Africain. Nous créerons une énorme surprise en allant glaner une médaille aux J.O. », cherche à recruter des nageurs.

Peu importe qu’il ne sache pas nager, Bourma est le seul candidat et il n’est pas question de décevoir le rêve de gloire du Président qui, maintenant persuadé des « mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes », « veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale ». Les autorités ayant pris sa fiancée Ziréga en otage pour mieux renforcer sa motivation, Bourma se lance d’arrache-pied dans ses quatre mois d’entraînement, ne négligeant aucun recours – ni prières, ni gris-gris – pour tenter de compenser ses doutes et son amateurisme.

Evidemment, aussi flatteuse la biographie que lui invente l’attaché de presse du ministère et aussi sincères ses efforts à remplir sa mission patriotique, la surprise que l’apprenti champion va bel et bien provoquer à Sydney ne sera pas de celle qu’attendait son pays. Pris en pitié et ovationné par le public du monde entier pour la noblesse toute olympique de ses efforts, il rentrera au pays conspué par ses compatriotes, et, dépité, finira tout compte fait par rejoindre les rangs des « culs-reptiles », réduit à refaire indéfiniment le monde avec eux, à longueur de phrases et de rêves contenus.

D’ailleurs, alors qu’il s’en console en songeant que, peut-être, c’est toujours ainsi que commencent à germer les révolutions, n’est-ce pas un peu aussi ce que fait Mahamet-Saleh Haroun, avec les mots aussi désabusés qu'ironiques de cette savoureuse satire ? (4/5)

 

 

Citations :

Promesse d’élection, promesse de Gascon, se disait Bourma
Il observait tout ce cirque avec circonspection. Toujours la même rengaine, toujours le même spectacle. Quelle histoire ! Il savait que toutes ces paroles n’étaient que du vent. Des paroles débitées sans conviction pour endormir des sots. Il n’en manquait pas, dans le quartier. Quelques nigauds se laissaient inévitablement gruger. On leur remettait la carte du parti et une petite enveloppe bourrée de billets. Rares étaient ceux qui résistaient aux espèces sonnantes et trébuchantes. Ils se laissaient allègrement fourvoyer et acceptaient de baisser leur froc. Ces nouveaux impétrants se mettaient à leur tour à rameuter d’autres habitants pour grossir les rangs du parti au pouvoir. Putain, les mecs, tout de même. Un peu de dignité, se lamentait Bourma. Conscient de la manipulation à l’œuvre, il regimbait. Il refusait toute compromission, résistant aux entourloupes. Il s’était juré de ne plus jamais se laisser avoir. De ne plus jamais voter.
Au fond, pour Bourma, la chose était entendue : il avait compris depuis fort longtemps que, sous le soleil de son pays, le mensonge était consubstantiel à la politique. Bien au fait de sa propre médiocrité, la canaillocratie régnante gouvernait par le mensonge. Elle le pratiquait à haute dose, mêlant magouilles et autres intrigues de bas étage. Une véritable mafia. À Torodona, tout le monde savait que les élections étaient traficotées, et les dés pipés, et les résultats connus d’avance.
Parfaitement huilée, la mécanique était imparable. Il n’y avait rien à faire contre un système magouilleur en diable. Un État voyou. Dépourvu de toute éthique, il ne respectait ni ses propres lois ni sa parole.
Le gouvernement organisait ces élections juste histoire de faire croire à la communauté internationale que le pays était une démocratie. Mon œil, oui, se disait Bourma.
 

Les auditeurs se demandaient qui pouvait bien être fou à ce point pour s’épancher avec une telle outrecuidance. S’en prendre publiquement au gouvernement, quel toupet. Une telle hardiesse. Du jamais-vu. Même Bourma n’en revenait pas. Mais il ne comprenait que trop bien le ras-le-bol de Tonton Adoum. Tout être humain a ses limites, estima Bourma, il arrive un moment où, quand la coupe est pleine, il finit par exploser. Tonton Adoum n’avait plus rien à perdre. « Cabri mort n’a pas peur du couteau », dit-on par ici.
Tribun hors pair, Tonton Adoum avait la parole dense. Une parole qui vous donnait le frisson, et elle vous revigorait, et vous vous sentiez moins seul.
Soudain, telle une plaisanterie de mauvais goût, l’intervention de Tonton Adoum fut brutalement interrompue. L’animateur s’excusa, invoquant un problème technique, et passa sans autre explication un morceau de musique congolaise dansante.
Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, Tonton Adoum fut discrètement cueilli par les agents des services de sécurité. Quatre hommes enturbannés l’embarquèrent dans une voiture noire sans immatriculation et aux vitres fumées. Il ne reparut jamais.
 

Pour échapper à l’hostilité de ses parents, il pensait trouver un peu de réconfort auprès de Nana, sa petite amie. Un jour, alors qu’il essayait de lui confier ses soucis, Nana le coupa net. « On ferait mieux de se séparer », lui asséna-t-elle. Il faillit tomber à la renverse. Nana ne passa pas par quatre chemins pour lui dire qu’elle en avait marre de lui, marre de sa lose permanente et de son chômage endémique. Nana rêvait d’un gars sûr, un mec capable de la couvrir de pagnes, un amant aux poches pleines pour l’entretenir.
Bon Dieu de merde, c’est toujours la même histoire, pensa Bourma. Quand le chômage frappe à la porte, l’amour s’enfuit par la fenêtre… (…)
Pauvre comme Job, Bourma n’arrivait effectivement pas à subvenir aux besoins de Nana. Or, au pays, les choses sont claires : qui aime donne, point barre. Qui ne peut pas donner, dégage.
 
 
Il observait sa réalité avec lucidité, et il comprit que toute lucidité est un abîme vertigineux. Heureux sont ceux qui vivent bercés d’illusions…


En l’absence de maternité, et n’ayant pas les moyens de se payer les services d’une sage-femme, les mères se tournaient vers les matrones. Sans respect des mesures d’hygiène les plus élémentaires, ces accouchements se révélaient souvent problématiques. Des complications en veux-tu, en voilà. Des mort-nés, il y en avait toutes les semaines. Toujours la même rengaine. À la longue, on évitait d’en parler, on mettait toute cette catastrophe sur le compte du Tout-Puissant. C’était écrit, Mektoub, se lamentaient les Torodonais, vaincus par un fatalisme héréditaire.
Les enfants qui, par chance, échappaient à cette tragédie étaient déscolarisés. Ils traînaient à longueur de journée, chassant le margouillat ou tapant dans des ballons en chiffon pour tromper l’ennui.
Les quelques rares personnes qui avaient eu la chance de pousser un peu leurs études se retrouvaient à quai, parce que n’appartenant pas à la bonne ethnie, comme Bourma. Un feu rouge invisible les empêchait d’avancer. Dans ces conditions, toute velléité de dégotter un boulot était vouée à l’échec. L’ascenseur social, dont le gouvernement s’enorgueillissait, n’avait jamais existé. Du coup, relégués en bout de cordée, les habitants de Torodona n’avaient jamais pu faire partie de la haute. Sans quoi, ils auraient eu une voix pour défendre leur cause, et tout cela ne serait sans doute jamais arrivé.
Voir le jour à Torodona, c’est être marqué, dès la naissance, du sceau de l’infamie. Par atavisme ineffable, les gens de Torodona tiraient le diable par la queue depuis des temps immémoriaux. Nul doute que sans piston, ils n’avaient aucune chance de se sortir de cette galère.
En attendant désespérément qu’un jour un habitant de Torodona fasse partie de la notabilité dirigeante, on subissait cette iniquité inadmissible. On naviguait tels des fantômes dans les rues obscures. Des vieillards à la vue déclinante crapahutaient entre les nids-de-poule, ils finissaient par chuter, se cassant la hanche ou, plus grave encore, le col du fémur. Les plus chanceux se retrouvaient handicapés à vie, les autres passaient de vie à trépas sans aucun soin approprié. La couverture maladie universelle, promise par le ministre de la Santé depuis Mathusalem, était une gageure sans lendemain.


Plongé dans la lecture de ses journaux, M. Rigobert ne semble pas préoccupé par ce genre de questions. On lui a dit que le pays voulait un représentant aux jeux Olympiques de Sydney. Il s’en charge, point barre. C’est la mission qui lui a été assignée. En bon fonctionnaire, il la remplit avec dévotion. Pour M. Rigobert, il s’agit d’abord et avant tout de se faire voir, de parler du pays et de lui donner une visibilité dans le monde. En réalité, grâce à la participation de Bourma aux Jeux, le gouvernement entend faire la promotion du pays. C’est une décision des plus hautes autorités, entendez par là du chef de l’État lui-même.
Au pouvoir depuis une quarantaine d’années, le président sent venir sa fin. Malade, il se déplace à l’aide d’une béquille suite à une opération de la hanche. À quatre-vingts ans, rongé par un cancer des os, le Vieux, comme on le surnomme, commence à développer des idées souvent fantaisistes, voire même des lubies. Sa dernière folie ? Avoir épousé la miss nationale, une adolescente de dix-sept ans, portant son harem à six épouses. Puis, par décret lu à la radio, il mit fin à toute nouvelle élection de miss. L’histoire retiendra que sa femme fut la dernière du pays. Il n’y en aura pas d’autre.
Depuis quelques mois, le président n’a qu’une idée en tête : laisser une trace intangible dans l’histoire. Il rêve de gloire et veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale. Un de ses conseillers lui a vanté les mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes. 


Rémadji a sans doute usé de ses charmes ou prêté allégeance au régime pour accéder à ce poste prestigieux. C’est le prix à payer pour les gens de son ethnie. Des parias, soumis à l’obligation de passer à la casserole pour espérer être intégrés dans le système. Comme tant d’autres, son frère et sa sœur ont mordu, eux aussi, à l’hameçon. Sa frangine passait des bras d’un général à un autre. Son frère, lui, excellait dans le thuriférariat du pouvoir. Probe, Bourma a toujours refusé de manger de ce pain-là. Il aurait voulu savoir comment elle s’y était prise pour briser le plafond de verre, Rémadji. Il meurt d’envie de l’interroger. Mais à quoi bon ? se dit-il. Après tout, chacun a ses raisons.


Un jour, fatigué par toutes ces théories qui lui paraissent oiseuses, il lance à Rémadji : « Finalement, tu m’inities à l’art de parler pour ne rien dire. » Loin d’être vexée, Rémadji affiche son grand sourire et confirme d’un geste de la tête. « Tu as tout compris, Bourma, la communication, c’est ça. »


En père soucieux de l’avenir de sa fille, Garba aimerait tellement voir Ziréga se marier qu’il est prêt à jouer son va-tout. De fait, toutes les copines de Ziréga se sont fait passer la bague au doigt, sauf elle. Elle n’attire aucun regard, et cela la rend malheureuse, elle le vit très mal. À dire vrai, la gent masculine trouve Ziréga trop instruite. De plus, elle travaille, ça n’arrange rien. Son indépendance financière, gage de possible insoumission et de désir de liberté, fait fuir les potentiels prétendants. Ici, on rêve d’une femme au foyer, une ménagère docile et avenante, assujettie à son mari et réduite à son rôle de mère reproductrice et nourricière, point barre.


Pour se consoler, il s’accroche à cette phrase qu’il a soulignée en rouge dans L’homme révolté : « L’esclave, à l’instant où il rejette l’ordre humiliant de son supérieur, rejette en même temps l’état d’esclave lui-même. »


Il découvre enfin ses deux concurrents : un Burundais filiforme, Sosthène Bahungu, et Marat Abdykalykov, un Kirghize court sur pattes, trapu. Ces trois-là ne doivent leur présence ici qu’au fait qu’ils proviennent des parties pauvres du monde, habituellement ’égard des plus faibles, le Comité international olympique leur a accordé une dérogation spéciale. Pour ces moins-que-rien, pas besoin de passer par les phases de qualification. Qualifiés d’office, au nom de la charité. Pour la première fois, ma pauvreté me sert à quelque chose, se dit Bourma. Et voilà comment la misère du monde se retrouve sous les feux de la rampe.
 

Il s’épuise assez vite tandis que des éclats de rire fusent dans l’Aquatic Center. Il s’adonne à un spectacle qui restera dans les annales. À la fin, on ne sait plus si le public se moque de lui ou s’il continue encore à l’encourager. Quoi qu’il en soit, Bourma, indifférent au brouhaha, continue d’avancer, mais avec quelle peine. Une hilarité générale se répand dans les tribunes. Il faut voir ses mouvements désynchronisés, ses gestes gauches. C’est à ce moment-là que tout le monde finit par comprendre : Bourma ne sait quasiment pas nager.


Il ne sait pas que le monde entier ne parle que de lui, de sa performance certes piètre, mais ô combien mémorable. De la BBC à RFI, en passant par CNN et autres télévisions et radios africaines, son nom, Kabo, est désormais sur toutes les lèvres. Bourma est entré dans l’histoire de la natation par la petite porte, comme par effraction, et pourtant cela fait du bruit.


À la dernière question posée par une journaliste iranienne, il répond le plus naturellement du monde : « Je suis le premier nageur de mon pays à disputer un cent mètres nage libre dans une compétition internationale. Je suis heureux de l’avoir fait, même si ce n’est pas dans les règles de l’art. Mon chrono de deux minutes et cinquante-sept secondes est mauvais, je le sais, mais l’esprit olympique, ce n’est pas que la compétition, c’est aussi participer. Et cette force, cet esprit que je transmets aux gens, c’est une façon de fabriquer de la mémoire, d’écrire une histoire, c’est peut-être cela qui me rend aujourd’hui célèbre. »


« On ne peut rien faire contre la bêtise », se lamente Ziréga à bout de nerfs. Revient alors à Bourma cette phrase lue dans Chien blanc, de Romain Gary : « Jamais, dans l’histoire, l’intelligence n’est arrivée à résoudre des problèmes humains lorsque leur nature essentielle est celle de la Bêtise. »


Bourma appartient à cette jeunesse, vive et pleine d’énergie, mais abandonnée à son triste sort. Elle affronte un horizon bouché dans un pays où tout projet de développement est rendu impossible par une gestion désastreuse. C’est la faillite générale. Tout le monde le sait. Seuls les afro-optimistes soutiennent, péremptoires, que tout va bien alors que tout va mal.
Pour autant, les autorités proclament le contraire, elles tonitruent partout que le « développement durable, c’est pour bientôt. Que tout le monde aura du travail, que personne ne sera laissé au bord de la route ». « Des billevesées, mec ! » tonne Bourma.
Dans ce pays alléché uniquement par le court-termisme et les plaisirs immédiats, toute promesse de développement durable est vouée à l’échec. Une évidence : dans l’histoire de l’humanité, aucun pays ne s’est développé en tendant constamment la sébile. Or ici, l’appel à l’aide internationale est devenu un viatique. Tout bas… si bas, nous sommes tombés.


C’est toujours un peu triste pour Bourma de se séparer de ses compagnons qui tous croquent le marmot, unis par le même destin. La plupart de ses compères sont des garçons brillants. Leurs études, souvent longues et épuisantes, ne leur ont servi à rien. En attendant des jours meilleurs, ils rongent leur frein en silence.
Avec le temps, Bourma a appris à les connaître, les culs-reptiles. En vérité, ce sont de braves gars pour qui il a une grande sympathie. Pour les culs-reptiles, vivre en marge de la société ne constitue en rien une désertion, au contraire, c’est un choix assumé. Exclus d’un système politique inique basé sur le droit d’aînesse, ils ne se considèrent pas pour autant comme des marginaux, et nourrissent de grandes aspirations pour leur pays. Ils seront un jour suffisamment nombreux pour faire advenir un autre monde.
Reprenant en chœur des slogans entendus ailleurs, ils jurent qu’un autre monde est possible.
En réalité, les culs-reptiles rêvent d’un grand changement, mais pas que. Ils aimeraient aussi voir un jour éclater une révolution, rien de moins, ils s’y préparent. Une révolte qui sonnerait le temps de la rupture avec ce monde qui court à sa propre perte. Une révolte qui viendrait tout foutre en l’air, mettant fin à ce cauchemar permanent pour bâtir une société nouvelle basée sur la fraternité, la justice et la solidarité.