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samedi 16 mars 2024

[Barry, Sebastian] Au bon vieux temps de Dieu

 




Coup de coeur💓

 

Titre : Au bon vieux temps de Dieu
            (Old God's Time)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution :  2023 en anglais (Irlande)
                   et en français (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tom Kettle, un inspecteur de police fraîchement retraité, coule des jours tranquilles à Dalkey, une petite station balnéaire de la banlieue dublinoise. Il a pour seule compagnie ses voisins et le souvenir encore vif de ses proches : sa femme, June, mais aussi sa fille et son fils, Winnie et Joseph, tous prématurément disparus. Lorsque d'anciens collègues viennent frapper à sa porte pour lui demander son aide dans une vieille affaire d'abus sexuels au sein de l'Église, Tom est mis face à un passé et à un secret douloureux. À mesure que l'histoire avance, les souvenirs émergent : il y a eu la violence des prêtres de l'orphelinat, son enfance malmenée, et surtout celle de June, victime de viols perpétrés par le père Matthews. Il y a eu l'enquête, étouffée à l'époque. Et puis le corps du père, retrouvé dans les montagnes de Wicklow. Aperçu sur les lieux du crime, Tom est suspecté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sebastian Barry, né à Dublin en 1955, est considéré comme l'un des principaux auteurs irlandais contemporains. Il a été récompensé par de nombreux prix : régulièrement sélectionné pour le prestigieux Booker Prize, il est aussi le seul auteur à avoir remporté à deux reprises le Costa Book of the Year, pour Le testament caché en 2008 et Pour des jours sans fin en 2018.

 

 

Avis :

Guerre de Sécession, Grande Guerre, main mise de l’Église catholique sur l’Irlande nouvellement indépendante : chaque livre de Sebastian Barry apporte sa pierre à la fresque irlandaise que l’auteur bâtit peu à peu autour de deux familles, les Dunne et les McNulty. Il fait cette fois un pas de côté, n’accordant qu’un rôle secondaire à une Miss McNulty qui fuit son mari pour protéger son fils, et centrant son roman sur Tom, un policier dublinois fraîchement retraité venu lui aussi s’établir dans cette petite ville côtière proche de la capitale, et que le passé, ce « bon vieux temps de Dieu » qui fermait les yeux sur les abus sexuels commis sur des enfants par le clergé irlandais, revient tourmenter.

A 66 ans comme l’auteur, cet homme pour qui les violences, pourtant terribles, rencontrées dans son métier n’ont jamais pu oblitérer celles subies dans son enfance au pensionnat religieux, se retrouve face au vide que, depuis sa retraite, l’activité professionnelle ne remplit plus. Pour ne pas laisser la part sombre de sa mémoire prendre le dessus, calé dans son fauteuil d’osier et la fumée de ses cigarillos face à la capricieuse mer d’Irlande, il s’abîme dans ses seuls meilleurs souvenirs, convoquant volontiers les fantômes de ceux qui firent son bonheur, son épouse June – morte suicidée – et ses deux enfants – décédés à l’âge adulte. Mais le déni le plus résolu ne suffira bientôt plus à le protéger. Ses anciens collègues policiers viennent d’exhumer un dossier remontant aux années 1960 et étouffé depuis trente ans. L’enquête s’intéresse aux abus sexuels perpétrés par deux prêtres dont l’un fut sauvagement assassiné. Et elle vient toquer jusqu’à sa porte.

« S’il s’écoule suffisamment de temps», s’était-il efforcé de se convaincre, « au bout d’un moment, c’est comme si les choses anciennes n’avaient jamais existé. Des choses autrefois fraîches, soudaines et terribles qui finissaient par se dissiper dans ce bon vieux temps de Dieu, comme ces promeneurs qui s’avancent si loin sur Killiney Strand que, lorsqu’on regarde, au bout d’un moment, ils ne forment plus qu’une tache noire avant de disparaître. » Et voilà que soudain, bousculé et terrifié, il est renvoyé à « des ténèbres pleines de crasse et de violence. » « A nouveau, toute cette humiliation. » Extirpé en même temps que Tom des rêves éveillés qui repeignaient la réalité aux couleurs des fantasmes du bonheur, le lecteur se retrouve au coeur du souvenir traumatique, douloureux et confus, affolé de se voir débusqué après avoir si longtemps joué la diversion.

Tom, le garçonnet violenté. June, la fillette abusée. Et tant d’autres dans ces orphelinats catholiques de l’époque, condamnés leur vie durant à porter seuls et en secret le poids de leur humiliation et de leurs souffrances par le déni d’une société corsetée par la toute puissance morale d’un clergé intouchable. Une telle impunité a ici appelé au meurtre. Un acte impensable, et pourtant le seul que le justicier ait trouvé, pour se venger ou pour mettre un terme à la liste sinon toujours croissante des victimes. Car, en ces années 1990 encore, la chape du silence continue à peser, au sein de l’Église catholique mais aussi des familles, les victimes à ce point sans recours que rien n’est par exemple prévu pour les protéger d’un père incestueux. Crime ou suicide : ce sont finalement les seules issues laissées aux malheureux qui ne veulent ou ne peuvent poursuivre leur vie comme si de rien n’était.

Un texte troublant et bouleversant, qui, tout en ambiguïté, tourne avec son personnage autour du non-dit et du déni dans l’effort désespéré de ne pas sombrer d’horreur. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

C’était l’unique fois où il avait frappé son fils, ce qui lui avait coûté un quart de son âme. Car il s’était juré à lui-même, ainsi qu’à June, de ne jamais frapper un enfant comme ils avaient été frappés, elle, lui, dans leurs exils éloignés mais tant redoutés, avec ces bonnes sœurs, ces prêtres, ces frères qui les battaient à mort, ou était-ce à vie, eux, cette soi-disant progéniture du diable. « Mieux vaut être mort-né, hurlait le frère, que d’incarner l’immonde progéniture d’une prostituée. » C’étaient ses mots.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 
 

 

mardi 23 août 2022

[Barry, Sebastian] Des milliers de lunes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des milliers de lunes
            (A Thousand Moons)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2020,
                  en français en 2021
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien qu’il s’agisse d’une histoire à part entière, nous retrouvons Winona Cole, la jeune orpheline indienne lakota du roman Des jours sans fin, et sa vie dans la petite ville de Paris, Tennessee, quelques années après la guerre de Sécession.
Winona grandit au sein d’un foyer peu ordinaire, dans une ferme à l’ouest du Tennessee, élevée par John Cole, son père adoptif, et son compagnon d’armes, Thomas McNulty. Cette drôle de petite famille tente de joindre les deux bouts dans la ferme de Lige Magan avec l’aide de deux esclaves affranchis, Tennyson Bouguereau et sa sœur Rosalee. Ils s’efforcent de garder à distance la brutalité du monde et leurs souvenirs du passé. Mais l’État du Tennessee est toujours déchiré par le cruel héritage de la guerre civile, et quand Winona puis Tennyson sont violemment attaqués par des inconnus, le colonel Purton décide de rassembler la population pour les disperser.
Magnifiquement écrit, vibrant de l’esprit impérieux d’une jeune fille au seuil de l’âge adulte, Des milliers de lunes est un roman sur l’identité et la mémoire, une sublime histoire d’amour et de rédemption.

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

S’il peut se lire indépendamment, ce récit s’inscrit dans la continuité Des jours sans fin, dont on retrouve les protagonistes, Thomas McNulty, John Cole et Winona, leur fille adoptive rescapée du massacre de sa famille sioux, trimant pour joindre les deux bouts dans la ferme de leur ami Lige Magan, dans l’Ouest du Tennessee. Eux qui, en ces lendemains de guerre de Sécession, n’aspirent qu’à vivre enfin en toute tranquillité, doivent se défendre quotidiennement contre la violence. Quand ils ne sont pas assaillis par les pilleurs, ce sont Winona, puis Tennyson, l’un des deux esclaves affranchis qu’ils emploient, qui sont sauvagement attaqués par des inconnus. Mais, alors que l’amertume des anciens Confédérés ne cesse de bouillonner, multipliant les troubles, la petite communauté peut-elle seulement compter sur les autorités pour faire toute la lumière sur ces agressions et pour obtenir justice ?

Comme à son habitude, Sebastian Barry excelle à nous faire ressentir son histoire. Caractérisés au plus fin de leurs attitudes, de leurs émotions et de leur langage, ses personnages prennent vie au point que l’on croirait les voir et les entendre, et l’on ressort de la narration avec l’illusion d’avoir soi-même, le temps de cette lecture, vécu à leurs côtés. Si action et aventure sont bien sûr encore au rendez-vous de ce western, elles se fondent dans une évocation historique particulièrement suggestive de cette Amérique de 1870 encore à feu et à sang, où règnent la faim, la violence et la peur. Entre bandits de grand chemin et rebelles sécessionnistes encore en campagne, meurtres, passages à tabac et incendies criminels entretiennent un sentiment de menace larvée et de paix bien fragile, tandis que le début de reprise en main du Sud par les démocrates conservateurs ne laisse augurer rien de bon, ni pour les Indiens traités comme des animaux, ni pour les Noirs que leurs droits tout neufs ne protègent aucunement des tabassages en règle dès qu’ils risquent un pied en ville.

Centrée cette fois sur Winona, la narration adopte le point de vue doublement meurtri d’une jeune Indienne en passe de devenir femme. Sa douloureuse émancipation dans un imbroglio où s’affrontent désir de justice et vengeance aiguise chez elle une lucidité acérée que le souvenir de la tendresse maternelle et le soutien indéfectible de sa drôle de famille d’adoption vont néanmoins préserver du désespoir et de la haine. A travers elle se pose toute la question de l’identité amérindienne dans la nouvelle Amérique suprémaciste blanche. Si la guerre de Sécession et la défaite des Confédérés avaient alors ouvert quelques espoirs, certes rapidement douchés, pour le sort des Noirs dans l’Union, combats et massacres se poursuivraient encore longtemps à l’encontre des Amérindiens. Pour les survivants comme Winona, se construire est une terrible gageure que leurs descendants peinent encore à réussir aujourd’hui.
 
Après la violence des guerres et de leurs tueries, ce nouvel opus enchaîne sur une autre forme de brutalité : celle des persécutions racistes qui n’ont pas fini d’agiter l’Amérique. Qu’il s’agisse de la jeune indienne Winona, ou de la vieille esclave noire affranchie Rosalee, la même tendresse envahit peu à peu le lecteur, en même temps emporté par le rythme incessant de ce très immersif western. (4/5)

 

 

Citations : 

Il ne ressemblait pas à grand-chose avec son visage rougi. On aurait dit le dessous d’une bûche qu’on soulève de terre. Par contre, à vingt pas, je vous promets qu’il avait belle allure. Certes, c’était un garçon ordinaire, un garçon simple, un descendant de Polonais ayant émigré en Amérique, mais ce qui comptait pour les gens de Paris, c’est qu’il était blanc. C’était un Blanc. Peut-être que l’amour est aveugle, en revanche les habitants de Paris ne l’étaient pas. Ça non.          
Quand on vous répète sans cesse la même chose, ça finit par vous atteindre. Je savais que, selon M. Hicks, Jas Jonski avait perdu la tête. Qu’il le pensait peut-être même vicieux. Vouloir épouser un être plus proche du singe que de l’homme. Voilà comment M. Hicks voyait les choses. Jas Jonski m’a raconté ça, il était très en colère, mais il avait peut-être aussi un peu peur. Jas Jonski avait une mère à Nashville, pourtant il ne m’avait jamais emmenée lui rendre visite, rien de tout ça.


À part pour l’avocat Briscoe et peut-être quelques autres, dans l’esprit des habitants de la ville, je n’étais pas une humaine mais une créature sauvage. Plus proche de la louve que de la femme. Ma mère avait été tuée comme un berger tuerait un loup. Ça aussi, c’est un fait. Il y avait donc deux faits. Et moi, j’étais moins que le moins important de ces gens. J’étais moins que les prostituées du bordel, pour eux, j’étais peut-être uniquement une prostituée en devenir. J’étais moins que les mouches noires qui suivent tout le monde en été. Moins que la merde qu’on balance à l’arrière des maisons.          
J’étais tellement moins que tout ça qu’on pouvait faire tout ce qu’on voulait de moi, m’abîmer, me frapper, me tuer, m’écorcher.


Pourtant les soldats l’avaient tuée comme ils avaient tué mon père et mes oncles. Ils avaient tué ma sœur, mes tantes, et beaucoup d’autres encore. Ça ne pouvait être que ça, puisque mon peuple avait entièrement disparu. Apparemment, il ne restait plus que moi.          
Pour eux, nous n’étions rien. Je repense à la grande valeur que nous nous accordions et je me demande ce que cela signifie lorsqu’un autre peuple juge que vous valez si peu que vous méritez uniquement la mort. Comment la fierté pour tout ce que nous étions avait-elle pu être broyée au point de finir en particules balayées par le vent ? Qu’était devenu le courage de ma mère ? Avait-il lui aussi été réduit en poussière ? Nous croyions que le monde s’appelait l’Île de la Tortue, ce qui n’était pas le cas. Qu’est-ce qu’une telle découverte fait à votre cœur, et qu’a-t-elle fait au mien ?          
Rien, rien, rien, nous n’étions rien. Quand je pense à ça, je me dis que c’est le summum de la tristesse.


Nous accordons tous une grande valeur à la vie. Mais les Blancs avaient leur propre échelle de valeurs. Comme nous n’étions rien, nous tuer, c’était tuer rien, donc ça ne signifiait rien. Ça n’était pas un crime de tuer un Indien parce qu’un Indien, ça n’était rien.


Les hommes qui commencent durement dans la vie paient chaque cent d’une dette qui finit par se comptabiliser en dollars. S’il avait été beau dans sa jeunesse, il était maintenant une beauté hypothéquée. Les rats de l’âge le guettaient depuis l’ombre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 






 

lundi 25 juillet 2022

[Barry, Sebastian] Des jours sans fin

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des jours sans fin
            (Days Without End)

Auteur : Sebastian BARRY

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais (Irlande) en 2016,
                  en français en 2018
                  (Joëlle Losfeld, Gallimard)

Pages : 272

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Chassé de son pays d’origine par la Grande Famine, Thomas McNulty, un jeune émigré irlandais, vient tenter sa chance en Amérique. Sa destinée se liera à celle de John Cole, l’ami et amour de sa vie.
Dans le récit de Thomas, la violence de l’Histoire se fait profondément ressentir dans le corps humain, livré à la faim, au froid et parfois à une peur abjecte. Tour à tour Thomas et John combattent les Indiens des grandes plaines de l’Ouest, se travestissent en femmes pour des spectacles, et s’engagent du côté de l’Union dans la guerre de Sécession.
Malgré la violence de ces fresques se dessine cependant le portrait d’une famille aussi étrange que touchante, composée de ce couple inséparable, de Winona leur fille adoptive sioux bien-aimée et du vieux poète noir McSweny comme grand-père. Sebastian Barry offre dans ce roman une réflexion sur ce qui vaut la peine d’être vécu dans une existence souvent âpre et quelquefois entrecoupée d’un bonheur qui donne l’impression que le jour sera sans fin. 

 

Un mot sur l'auteur :

Né à Dublin en 1955, Sebastian Barry est un écrivain, dramaturge et poète irlandais. Il est le seul romancier à avoir obtenu à deux reprises le prestigieux Booker Prize : en 2008 pour Le Testament caché, en 2016 pour Des jours sans fin, dédié à son fils gay.

 

Avis :

Le jeune Thomas McNulty a fui la Grande Famine irlandaise dans l’espoir d’une vie meilleure en Amérique. Aux côtés de celui qui est devenu son inséparable compagnon, John Cole, il endosse la tunique bleue et combat les Indiens dans les grandes plaines de l’Ouest, se travestit en femme pour chanter dans un cabaret, puis s’engage dans l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession. Et aussi, comme pour conjurer la violence qui les cerne, John et lui adoptent une fillette sioux après le massacre de tous les siens.

Les westerns modernes n’ont heureusement plus grand-chose à voir avec ceux des années trente à cinquante. Terminé le mythe des gentils et virils cow-boys confrontés à la cruauté des sauvages indiens. D’abord, en un hommage au fils gay de l’auteur, c’est un couple homosexuel qui, évoqué avec une pudeur et une délicatesse contrastant singulièrement avec les violences induites par les guerres et par la prévalence de la loi des armes en cette période de l’histoire américaine, joue le rôle principal dans cette vaste fresque. Et puis, Indiens, soldats et colons se retrouvent emportés, la plupart du temps bien malgré eux à leur petit niveau, dans une spirale infernale où s’enchevêtrent inextricablement, jusqu’à leur faire perdre toute raison, misère et famine, peurs et représailles de plus en plus terribles. Dépassés et impuissants, Thomas et John constatent amèrement que nul autour d’eux n’échappe au processus de pourrissement qui transforme peu à peu les protagonistes les plus raisonnables en incontrôlables bêtes fauves.

Alors que les massacres entre colons et indiens ne concernent déjà plus que les territoires les plus occidentaux d’Amérique, c’est bientôt le Nord et le Sud qui s’empoignent à leur tour dans un nouveau carnage dont les enjeux passent encore par dessus la tête des simples soldats employés comme chair à canon. Toujours, le regard et le bon sens paysan de Thomas traduisent en mots simples et imagés la nécessité de suivre le mouvement et de tenter de survivre, souvent tout court, parfois le moins mal possible. Et l’on demeure saisi par tant d’instinctif à-propos, exprimé avec une innocence et une sincérité encore amplifiées par la langue un peu frustre de cet homme condamné depuis la naissance à une existence des plus humbles.

Ce naturel contribue pour beaucoup à l’attachement du lecteur pour ce couple étonnant de courage et d’humanité, qui, en adoptant une fillette sioux après avoir contribué à l’extermination de sa tribu, relègue par ailleurs définitivement tout manichéisme loin de ces pages en permanent clair-obscur. Aussi brutal soit leur contexte, les personnages parviennent à y préserver, chaque fois que possible, ces tranches de bonheur qui donnent malgré tout son prix à leur vie.

Une grande réussite donc que ce roman plein d’aventure et d’émotion, écrit à la hauteur d’un humble émigré irlandais jeté dans le chaudron d’une jeune Amérique en ébullition. L’on retiendra incidemment que les Amérindiens ont de tout temps considéré l’existence d’hommes à tendance féminine et de femmes à tendance masculine, portant au moins à quatre le nombre de genres humains. (4/5)

 

 

Citations : 

Bert Calhoun meurt, et il est pas le seul. La monotonie de l’hiver et son âme de glace surgissent, et on a pas le moindre bois de chauffe. La moitié des prisonniers n’ont plus de chaussures et personne a assez de vêtements. On a pas de manteau, puisqu’on est en campagne juste l’été et l’automne. Le froid nous ronge la peau comme des rats. Une grande fosse a été creusée à l’est du camp, et tous les jours, on y pousse les morts. Ça peut aller jusqu’à trente en une nuit. Peut-être plus. Y a rien à manger, à part ce maudit pain de maïs. Trois lichettes par jour. Je jure devant Dieu qu’aucun homme peut vivre de ça. Semaine après semaine, on prie M. Lincoln de procéder à un échange. Avant, ça se passait comme ça. Mais le lieutenant Sprague adore nous dire que M. Lincoln va pas s’embêter à récupérer des squelettes. C’est-à-dire nous. Qu’il veut pas échanger des Fédérés bien dodus contre les tas d’os de l’Union. Qu’on lui est plus d’aucune utilité, ajoute Homer Sprague. Et là, il rit encore. Quelle source d’amusement on est pour lui. Une source qui devient rivière. On passe des semaines couchés. Y a aucune raison de se lever, à part quand faut traîner son pauvre cul pour aller chier. Aux latrines. Une puanteur impossible à concevoir. L’endroit est jamais nettoyé. Je vous jure que je pourrais y lire toute l’histoire du pain de maïs. La nuit, les températures plongent bien au-dessous de zéro. On dort blottis les uns contre les autres comme des limaces. On se met sur le bord à tour de rôle. On peut mourir la nuit à cause du givre qui vous prend le cœur, ce qui arrive à certains. Et là, c’est la fosse. Au bout de six mois, on s’en fout, ou presque. On essaie de survivre, mais on s’en fiche de mourir.


Toute l’armée a l’air de frémir. D’autres braves traversent le village armés de carabines. Les femmes et les enfants partent par l’arrière. Il y a beaucoup d’agitation et de grabuge chez les squaws. Leurs cris et hurlements dérivent jusqu’à nous. Le capitaine Sowell a pas d’autre choix que de rejoindre sa compagnie. Les Gatling se mettent à tirer sur les femmes. On les regarde tomber comme si elles appartenaient à un autre monde. Puis les canons ouvrent une autre sorte de feu, et une douzaine d’obus foncent sur le village. Ensuite, les soldats exécutent les ordres. On leur a ordonné un massacre, alors ils massacrent. Sinon, c’est eux qui vont mourir. Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux hésite. Il rappelle ses braves et se met à courir seul. Il court aussi vite qu’un jeune garçon. Ses jambes le propulsent à travers l’armoise. Le major lève son Enfield, vise et tire. Le grand Celui-Qui-Domptait-Les-Chevaux tombe, tué en plein ahurissement. Laissez rien en vie, crie le major. Tuez-les tous. Alors on se précipite comme le pire Déluge de tous les temps.
Qui vous expliquera la raison de tout ça ? Certainement pas Thomas McNulty. La sauvagerie de l’humain était présente en chacun de nos soldats ce matin-là. Des hommes que je connaissais bien et des nouveaux que je fréquentais depuis quelques jours. Tous se précipitent sur le village comme une bande de coyotes. Des braves jaillissent armés de leurs wigwams. Des squaws pleurent et supplient. Les soldats hurlent comme des démons. Ils tirent partout. Je vois Starling Carlton en tête de sa compagnie, sabre tendu vers l’ennemi. Le visage aussi rouge qu’une plaie. Sa corpulence dans un dangereux équilibre. Un danseur meurtrier. La force, le pouvoir et la terreur. Jusque dans le cœur de chaque soldat. La peur de mourir ou de prendre une balle. Une balle qui pénètre votre corps mou. Tuez-les tous. On a jamais entendu un ordre pareil. 


L’autre créature qui garde le silence, c’est Winona. Je la tiens tout contre de moi. Je fais confiance à personne. On vient d’assister à l’anéantissement de son peuple. Balayé comme la terre et le sang séché sur la veste d’un soldat d’un coup de brosse métallique. Une brosse métallique faite d’une haine bizarre et implacable. Qui a emporté jusqu’au major. C’est comme si les soldats s’en prenaient aux miens à Sligo pour les découper en morceaux. Quand ce bon vieux Cromwell a débarqué en Irlande, il a déclaré qu’il allait tous nous tuer. Que les Irlandais étaient juste de la vermine et des diables. Qu’il nettoierait le pays afin qu’un bon peuple puisse s’y installer. Qu’il en ferait un paradis. Là, j’imagine qu’on est en train de créer un paradis américain. C’est curieux que des Irlandais fassent le boulot. Ainsi va le monde. Rien de tel qu’un peuple vertueux. 
 
 
À la gare, l’énorme train crache de la fumée et de la vapeur. On dirait une machine vivante. En explosion perpétuelle. Avec d’immenses muscles allongés, et quatre hommes pour alimenter sa chaudière. Un vrai spectacle. La locomotive va tirer quatre wagons en direction de l’Est, il paraît que ça va bien se passer. La neige qui tombe sur la cheminée s’évapore en sifflant. J’aimerais pouvoir vanter les mérites du wagon de troisième classe, mais il est abominablement froid et humide. Winona et moi, on se blottit l’un contre l’autre comme des chats. On peut pas bouger d’un centimètre car nos compagnons de voyage ont emporté toutes leurs possessions avec eux. Il y a même des chèvres, et la caractéristique d’une chèvre, c’est de puer. Mon voisin est qu’une horrible pile de manteaux. Je sais même pas quelle taille fait son corps tellement il est emmitouflé. À Laramie, on a acheté des tourtes et l’un de ces infâmes pains de maïs. À vous tordre le ventre. On nous annonce une centaine d’arrêts, et le train démarre comme un danseur géant malgré sa corpulence. La grille à l’avant fend la neige tel un navire qui fend l’écume. Puis la neige propulsée en l’air passe par-dessus les toits et retombe par les fenêtres sans vitres en se mêlant au passage à la suie et à la fumée. C’est donc ça, le luxe moderne. On file dans un paysage qu’on aurait mis des jours à traverser péniblement à cheval. Le train galope comme un bison affolé. Dans deux ou trois jours, on sera à Saint-Louis. Un petit miracle. On va si vite que j’ai l’impression que nos pensées restent sur la voie, que seuls nos corps voyagent, certes non sans souffrance. On est étourdis et frigorifiés. Si on avait eu de l’argent pour la première classe, on l’aurait donné, même si c’étaient les derniers sous qu’on devait jamais voir. Aux arrêts tremblotants, on achète de quoi manger. La grosse locomotive souffle, cliquette et frissonne. C’est une bête humaine. 


À Saint-Louis, on se rend compte que tout a changé. Au port, il y a de grands entrepôts aussi hauts que des collines. Tous les affranchis se trouvent là, comme une moisson d’âme, et presque chaque visage qu’on croise sur les rives est une déclinaison du noir au marron clair. On a besoin d’eux partout. Pour transporter, suspendre, tirer. Mais ils ont plus l’air d’esclaves. Leur chef est noir, les ordres proviennent de poumons noirs. Il y a plus de fouets comme avant. Je sais pas trop dire, mais ça a l’air mieux. Winona et moi, on aperçoit pas une seule tête indienne. Mais c’est vrai qu’on traîne pas à la recherche des cafards et de la vermine des bas-fonds non plus. On fait que passer, et à vrai dire, il y a même quelque chose d’agréable, là. Saint-Louis, détruite par la guerre, avec ses maisons en ruine à cause des obus, commence à se reconstruire. L’impression que deux univers se confrontent. Est-ce que je suis américain ? Je sais pas. Winona et moi, on prend place dans les cales avec des pauvres hères comme nous. C’est un plaisir de faire un bout de trajet sur le fleuve. Ce bon vieux Mississippi. La plupart du temps, c’est une bonne fille raisonnable à la peau douce et lisse. Si vieille et pourtant dotée d’une jeunesse éternelle. Le fleuve prend jamais de rides, et si c’est le cas, ça dure que le temps d’un orage.

 

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