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vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

dimanche 10 mai 2026

Critique : "1979" de Christian Kracht | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "1979" de Christian Kracht



J'ai aimé

 

Titre : 1979

Auteur : Christian KRACHT

Traduction : Corinna GEPNER

Parution : en allemand (Suisse) en 2001,
                  en français en 2003 (Fin de Party),
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (Denoël)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782207186350  
                           en librairie

  

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

1979. L’année de la chute du shah et de la révolution islamique. Un sale moment pour faire du tourisme en Iran. Candide chaussé de Berluti, le narrateur sillonne Téhéran en écoutant Blondie, à la recherche de soirées festives clandestines et de bons trips en tous genres. Ni les Gardiens de la révolution, ni le climat d’extrême tension qui règne dans la ville ne semble pouvoir troubler sa dérive mondaine. Cette quête improbable conduit notre dandy au Tibet, où il est arrêté par des soldats chinois et envoyé au Lao Gaï ; destination propice à un régime amincissant radical…

Drôle et cruel, 1979 stigmatise tout ce qui rend l’Occident odieux aux yeux de l’Orient. Modèle d’autodérision, la farce de Kracht évoque le Huysmans d’À rebours. La peinture impitoyable d’une humanité décadente.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christian Kracht, né le 29 décembre 1966 à Saanen, est le plus grand écrivain suisse de langue allemande. Son oeuvre a été traduite en plus de vingt-cinq langues, notamment en français pour six de ses romans. 1979 paraît dans une nouvelle traduction aux éditions Denoël et dans une version iranienne non censurée la même année.

 

Avis :

Publié en 2001 et une première fois en français en 2003 sous le titre Fin de party, 1979 est aujourd’hui réédité dans une nouvelle traduction qui permet de redécouvrir le deuxième roman de Christian Kracht, figure majeure de la littérature germanophone contemporaine. S’éloignant de l’esthétique pop et générationnelle de Faserland, l’auteur ouvre ici son écriture à l’horizon géopolitique d’une année charnière, où révolution iranienne, invasion soviétique de l’Afghanistan et recompositions du pouvoir en Chine post‑Mao mettent à mal  les illusions occidentales sur l’Orient. C’est sur cette ligne de fracture que le livre place un narrateur dandy, esthète et inconscient, face à la violence des bouleversements qui l’entourent. Entre ses deux premiers romans, Christian Kracht passe ainsi du malaise d’une génération à la gravité d’un monde en reconfiguration. 

Le récit suit un narrateur sans nom, héritier oisif de l’Occident prospère, qui traverse l’Iran en pleine révolution avant de poursuivre sa route vers le Tibet. Jeune gandin davantage préoccupé par les signes extérieurs de raffinement que par la gravité des événements, il observe le monde avec une distance presque anesthésiée. Les silhouettes qu’il croise – compagnon de voyage agonisant, figures mondaines ou anonymes de Téhéran – accentuent la sensation d’irréalité qui enveloppe sa progression. L’intrigue, volontairement minimale, accompagne cette avancée vers l’Est comme une descente dans un espace où repères culturels, politiques et spirituels se brouillent, jusqu’à l’enfermement final dans un camp de rééducation chinois, où la brutalité de l’Histoire se rappelle à lui. 

A travers l’absurde qui l'innerve, 1979 expose la faillite d’un sujet occidental incapable de donner sens à ce qu’il traverse. La critique de Christian Kracht repose sur ce décalage : prisonnier de son esthétisme et de ses réflexes de classe, le narrateur réagit aux bouleversements historiques avec une indifférence qui confine au grotesque, révélant l’inadéquation profonde entre son imaginaire et la violence du réel. Cette discordance, plus littéraire que psychologique, fait glisser le protagoniste d’une scène à l’autre comme s’il évoluait dans un monde privé de logique, transformant l’Orient en surface de projection. Le roman progresse ainsi dans une tension constante entre esthétique et histoire, soutenue par une écriture sèche et détachée, qui fait de la désorientation du narrateur le symptôme d’une modernité occidentale soudain privée de ses repères.

En arrière‑plan, 1979 tisse plusieurs motifs qui renforcent sa portée critique. La voix récitante, ironique et décalée, impose au lecteur de recomposer ce que le personnage ne perçoit pas. Le voyage détourne les codes du récit initiatique pour devenir un parcours d’effritement. Le texte interroge un orientalisme tardif, réduit à des clichés esthétiques ou spirituels que le roman retourne contre le regard qui les produit. Quant à la violence politique, elle demeure un hors‑champ persistant, force opaque qui déborde le cadre narratif. L’ensemble produit une impression diffuse de flottement, une dérive lunaire qui prolonge l’inquiétude que le roman installe. 

Satire acérée de l’Occident et de son aveuglement, roman de dérive oscillant entre farce et mélancolie, 1979 impressionne par sa construction virtuose et par son pouvoir de déstabilisation. Cette maîtrise formelle peine pourtant à emporter pleinement l’adhésion : la froideur presque obtuse du narrateur, la déliquescence de l’intrigue et la distance ironique du texte refusent toute prise empathique, laissant le lecteur dans un état d’égarement. L’opacité vénéneuse du récit, si singulière et hypnotique, pousse parfois l’ironie jusqu’à la caricature et, à force de jouer avec les clichés qu’elle entend dénoncer, finit par en reproduire les contours. Un grand sentiment d’ambivalence accompagne donc la lecture de ce livre déroutant et inconfortable, sans dénouement, dont la force critique se nourrit autant de sa lucidité que de sa sécheresse, et qui laisse le lecteur dans un état de trouble, pour ne pas dire de malaise. (3,5/5)

 

Citations :

— Daste shoma dard nakoneh. Que votre main ne vous fasse jamais mal. 
— Nokaretim. Je suis votre esclave. 
— Excusez-moi de vous tourner à présent le dos. 
— Je vous en prie – une fleur n’a pas de dos.


La saleté et la poussière nous recouvraient, ainsi que nos vêtements de feutre, d’une vilaine couche, on aurait dit que nous nous encroûtions lentement à mesure que nous grimpions. J’avais l’impression qu’un vernis se formait progressivement sur nos corps, comme si nous étions des tableaux de vieux maîtres continuellement repeints au fil des siècles, si bien qu’on ne pouvait plus ni discerner l’original ni en rappeler le souvenir.

 

mercredi 22 avril 2026

Critique : "Les miettes" de Lukas Bärfuss | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les miettes" de Lukas Bärfuss



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les miettes (Die Krume Brot)

Auteur : Lukas BÄRFUSS

Traduction : Camille LUSCHER

Parution : en allemand (Suisse) en 2023,
                  en français en 2026 (Zoé)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782889075478  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’immigrés italiens et petite-fille d’un partisan de Mussolini, Adelina naît à Zurich dans les années 50. Elle a dix-huit ans lorsque, à la mort de son père, elle hérite de ses dettes. Forcée d’interrompre son apprentissage pour entrer à l’usine, elle rencontre Toto, un saisonnier italien dont elle tombe amoureuse. Mais peu après la naissance de leur fille, Toto disparaît. En ce début des années 70, dans une Suisse que l’essor économique rend impitoyable, Adelina n’a pas le choix : elle va devoir faire confiance à des hommes qui ne veulent pas tous son bien.

En racontant tambour battant la vie quotidienne de son héroïne – cette mère célibataire, précaire et épuisée, mais qui ne se résigne pas –, Lukas Bärfuss brosse une redoutable fresque de la société libérale et signe un grand roman sur l’injustice et la dépossession.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1971, Lukas Bärfuss vit à Zurich. Aujourd’hui, il est l’un des auteurs germanophones les plus connus. Politique, combatif, dans la tradition des grands intellectuels allemands, il se bat pour un monde où les valeurs de l’esprit l’emporteraient sur celles de l’économie. Avant de  vivre de sa plume, il a été ferrailleur et jardinier, puis a repris une librairie. Bärfuss se confronte aux questions de société, en particulier celles qui concernent les plus faibles. Ses textes, Lukas Bärfuss les imprègne d’une force rythmique qui vient de son expérience de dramaturge. Il en ressort un puissant effet de réalisme.

 

Avis :

Lukas Bärfuss, écrivain et dramaturge dont l’oeuvre engagée est largement saluée, s’aventure ici au plus près de sa propre histoire familiale pour mettre au jour ce qui, en Suisse, demeure à la fois méconnu et tabou : la misère et l’exclusion. Puisant dans la vie de sa mère et affirmant n’avoir « pas eu à inventer beaucoup », il révèle, à travers le parcours d’Adelina, immigrée italienne prise dans la spirale mortifère de la précarité et du surendettement, les mécanismes qui rendent un pays aveugle à la réalité de la pauvreté.

Née à Zurich dans les années 1950 de parents venus d’Italie, Adelina grandit dans l'ombre de la prospérité helvétique et hérite très tôt de l’isolement social, de la relégation et des dettes qui la précipitent dans une spirale sans issue. Devenue mère célibataire, elle enchaîne les emplois précaires, accumule les arriérés de loyer, subit expulsions et humiliations, et s’enfonce malgré tous ses efforts dans une insolvabilité qui fait d’elle la cible idéale de multiples prédateurs. Livrée à elle-même, confrontée à la désapprobation plutôt qu’à la solidarité, elle voit les portes se fermer les unes après les autres, dans une descente aux enfers marquée par l’impuissance et l’injustice.

D’une précision clinique et d’un dépouillement extrême, le texte se déploie sans effets ni lyrisme, sur un ton monocorde qui, écartant dialogues, introspection et commentaires, s’attache exclusivement aux faits, aux gestes et aux situations, dans une fidélité presque ascétique au réel. Ce choix narratif produit un effet hypnotique, quasi cinématographique, où les scènes s’enchaînent comme des plans nets, froids, implacables, et où l’absence de psychologisation et de pathos construit une objectivité rigoureuse. Ici, aucune dramatisation, mais une violence sociale qui se donne à voir dans sa nudité, au coeur de l'existence la plus ordinaire.

Dans ce cadre stylistique austère, Adelina apparaît comme un personnage complexe. Loin de la victime passive, elle observe et résiste avec une dignité lucide que rattrape peu à peu une fatigue physique et morale rendue sans jugement ni complaisance. Elle lutte, encore et encore, même lorsque le système la dépasse, tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix. Cette obstination silencieuse, à la fois instinct de survie et volonté, lui confère une force morale d’autant plus saisissante qu’elle s’exprime dans un monde où tout conspire à l’écraser.

Sombre, fataliste même, le roman inscrit les épreuves d’Adelina dans un enchaînement de déterminations sociales qui semblent précéder chacun de ses gestes. Rien ne relève ici de la malchance : les obstacles s’imbriquent et révèlent une architecture invisible où la naissance, l’origine sociale, le statut d’immigrée et la précarité économique se combinent pour réduire progressivement toute possibilité d’émancipation. La narration met ainsi en lumière les forces structurelles à l’origine d’une marginalisation durable, qui dépasse l’individu et traverse les générations. La pauvreté apparaît comme un héritage silencieux, transmis par la répétition des mêmes impasses dans un système de hiérarchies implicites qui valorise l’autonomie tout en rendant son exercice impossible pour ceux qu’il relègue à ses marges.

Sans jamais recourir à la démonstration explicite, Lukas Bärfuss laisse émerger une critique sociale d’une grande acuité. Ni spectaculaire ni bruyante, la violence décrite se loge dans la banalité du quotidien, entre humiliations discrètes et portes closes, transformant en faute morale une pauvreté entretenue par le racisme structurel, la précarité administrative et économique, l’exploitation par les employeurs et les propriétaires, et l’absence de soutien institutionnel, voire l’hostilité des services sociaux. À travers l’histoire d’Adelina se dessine le portrait d’un pays qui, derrière son image de prospérité, laisse se développer une misère invisible, silencieuse, mais profondément enracinée.

Fort de la rigueur de son dispositif narratif autant que de la justesse de son regard, ce récit qui refuse les artifices romanesques pour adopter une écriture sèche et factuelle parvient à faire sentir, derrière une existence ordinaire, les lignes de force d’un système qui broie sans bruit. La trajectoire d’Adelina, jamais réduite à un cas particulier, acquiert une portée exemplaire qui donne au livre une dimension presque documentaire, sans rien sacrifier à sa densité littéraire. Un roman engagé, lucide, dont la sobriété formelle renforce encore la portée politique. (4/5)

 

Citations :

Adelina sentait que la femme s’adressait de la même manière à toutes les personnes qui avaient dû prendre le chemin de sa boutique, les désespérés qui n’avaient aucune chance d’obtenir de leur banque un crédit supplémentaire, qui n’avaient même pas de compte en banque, ou qui étaient dans une telle panade que seuls les paiements directs les atteignaient. La femme, Irma Kramer c’était son nom, conseilla vivement à Adelina d’augmenter un peu la somme qu’elle avait envisagé d’emprunter, qu’elle en croie son expérience, on oubliait bien souvent l’une ou l’autre obligation, il était sage de prévoir un peu de marge au cas où, afin de rester flexible n’est-ce pas et de ne pas se retrouver pieds et poings liés comme une esclave, attachée à son quotidien, elle était mère, une sacrée responsabilité là aussi, un tiers de la somme conseillait-elle, un tiers en plus, et cela paraissait si raisonnable, si bien pesé, irréfutable, qu’Adelina ne pouvait dire que oui, hocher la tête à tout ce qu’on lui disait, bien qu’elle fut naturellement saisie d’angoisse en pensant aux mensualités, aux échéances qui lui étaient présentées.


Adelina vit les lettres et les chiffres, elle feuilleta sans rien comprendre. Ce qui comptait, c’étaient les chiffres, elle le savait, les mensualités, les intérêts et les échéances, elle les trouva en haut de la page trois, ils lui parurent affreux, méchants, poisons, et elle demanda alors à madame Kramer qu’elle les lui répète pour pouvoir les entendre. Adelina sentait qu’un nouveau malheur pouvait bien être en train de sourdre, mais toute alternative, la possibilité de quitter ce lieu sans signer, sans l’argent, lui semblait mille fois pire et les probabilités d’y survivre quasiment nulles, pas avec une enfant, pas sans mari, pas dans la situation qui était la sienne. L’air d’un coup lui parut lourd, il faisait humide, ça sentait mauvais et elle respirait avec peine, elle n’avait plus qu’un souhait, sortir de là au plus vite, alors elle prit le stylo bille et gratta quelques lettres dans le papier.
 

mardi 28 octobre 2025

[Incardona, Joseph] Le monde est fatigué

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le monde est fatigué

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2025 (Finitude)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782363392350  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Êve est une sirène professionnelle qui nage dans les plus grands aquariums du monde. Mais personne n’imagine la femme brisée, fracassée, que cache sa queue en silicone. Quelqu’un lui a fait du mal, tellement de mal, et il faudra un jour rééquilibrer les comptes.
En attendant, de Genève à Tokyo, de Brisbane à Dubaï, elle sillonne la planète, icône glamour et artificielle d’un monde fatigué par le trop-plein des désirs.
À travers un destin singulier, Joseph Incardona revisite le mythe de la sirène et nous donne à voir une humanité en passe de perdre son âme.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Joseph Incardona, dont l’œuvre s’est construite autour de récits noirs et satiriques à forte tension sociale, poursuit son exploration d’un univers rongé par les simulacres et les faux-semblants. Fidèle à son goût pour les personnages cabossés et les marges, il revisite ici le mythe de la sirène dans une tonalité très stylisée, presque onirique, pour mieux dénoncer la violence absurde du monde contemporain.

Êve est sirène professionnelle. Chaque soir, au gré des caprices de ses clients fortunés, elle se glisse dans les bassins chlorés d’un parc aquatique différent, quelque part sur le globe. Mais derrière les paillettes se cachent un corps reconstruit et une soif de justice inextinguible. Laissée pour morte par un chauffard qui l’a privée de ses jambes et de l’enfant qu’elle portait, elle propulse le récit dans une odyssée vengeresse à travers un monde standardisé et saccagé, faisant des aquariums, vitrines d’un divertissement aseptisé, les théâtres d’une revanche aussi muette qu’implacable. 

Entre reflets et silences liquides des bassins, l’esthétique aquatique du roman enveloppe le récit d’un halo étrange, à la fois sensuel et menaçant. Cette atmosphère dense et moite devient le réceptacle sensoriel des violences physiques et psychologiques du réel, qu’elle absorbe et répercute comme une chambre d’écho. Êve, créature bionique aux jambes de titane, incarne une figure hybride, à la fois icône glamour et spectre de la souffrance. Son corps reconstruit témoigne d’un monde qui confond le visible avec le vrai et substitue l’image à la substance.

La dictature des apparences ne façonne pas seulement des corps factices : elle gangrène le réel. Ricanant jaune, le conte poursuit son tableau grinçant d'une planète prisonnière de gestes hypocrites et de postures vertueuses, où le simulacre l’emporte sur l’action. À l’instar des grands sommets climatiques, devenus scènes d’un théâtre diplomatique exhibant plus de bonnes intentions que de véritables remèdes, le monde maquille ses blessures au lieu de les soigner. 

Aussi noire et implacable qu’esthétiquement stylisée, cette fable aquatique fidèle aux obsessions de l’auteur sonde les profondeurs d’un monde qui préfère prendre des vessies pour des lanternes plutôt que d’affronter la réalité. Une manière autant rageuse que jubilatoire de mettre le doigt sur les fissures que la surface miroitante des bassins dissimule avec soin. (4/5)

 

 

Citations :

Tout ça me désole, fait Matt. Toute cette ineptie. Cette machinerie virtuelle qui étouffe le bon sens. L’autre jour, j’étais dans un resto, le serveur était là, mais j’ai dû passer par une application pour commander mon repas. C’est même lui qui m’a montré comment faire sur mon téléphone alors que j’aurais pu lui dire ce que je voulais. L’humanité croit s’alléger, en réalité on s’alourdit.


Qui es-tu, Êve ? Une passagère déterminée par sa destination ou une voyageuse traçant la route du hasard ? 
On nous fait croire que le monde est devenu binaire, zéro et un, que le jeu est à somme nulle, que les bips d’un code-barres sont la voie du réel. 
Mais il y a toujours une troisième voie. 
Au minimum. 
(Songer à la théorie des cordes).

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 

vendredi 18 avril 2025

[Jollien-Fardel, Sarah] La longe

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longe

Auteur : Sarah JOLLIEN-FARDEL

Parution : 2025 (Sabine Wespieser)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Chaque jour, au réveil, Rose lutte pour ne pas être assaillie par la réalité, dans la chambre aux parois boisées où elle vit désormais attachée à une longe. Tout a basculé trois ans auparavant, quand la police est venue lui annoncer l’accident : Anna, sa petite fille, a été fauchée par une camionnette. Depuis lors, Rose interroge le passé, tente d’élucider les circonstances du drame et, chemin faisant, nous révèle celles de son enfermement. Avant, l’existence était simple et belle, scandée par la phrase gravée sur une poutre du bistrot de sa grand-mère adorée : « Tu es d’une espèce qui aime la lumière et déteste la nuit et les ténèbres. » Rose a grandi dans un village haut perché des montagnes valaisannes. C’est là, alors qu’ils étaient encore des enfants, qu’elle a rencontré Camil, devenu bien plus tard son mari et son indéfectible soutien. Leurs lectures, leurs promenades dans une nature âpre et complice, leurs retrouvailles bien plus tard à Lausanne, la naissance de leur fille, leurs métiers qu’ils aiment : Rose, évoquant ce quotidien heureux, s’efforce d’y traquer les failles. Elle cherche désespérément à comprendre quels excès l’ont conduite à sa situation de recluse. Un jour pourtant, quand elle perçoit une présence inconnue derrière sa porte close et croit entendre la phrase d’un livre de Marguerite Duras lu naguère, nous, lecteurs, avons l’intuition que la lumière pourrait gagner.

Toute la force de ce roman est dans la manière dont son autrice parvient à domestiquer la violence de la situation et des personnages qu’elle a imaginés, construisant un magnifique portrait de femme et nous entraînant, à notre grande surprise, dans la plus pudique des histoires d’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine. Journaliste, elle a écrit pour bon nombre de titres en Suisse. Tout comme son premier roman, Sa préférée, qui a rencontré un magnifique succès lors de sa parution en 2022 (prix Fnac, choix Goncourt de la Suisse, Goncourt des détenus), La Longe, qui paraît en janvier 2025, est ancré dans l’âpre et somptueux paysage de montagne où elle vit.

 

 

Avis :

Après Sa préférée, premier roman coup de poing très remarqué sur les traces psychologiques laissées par la violence familiale subie dans l’enfance, Sarah Jollien-Fardel relève le défi d’un très attendu second ouvrage en explorant le sujet de la résilience après la mort d’un enfant.

Il est encore ici question de violence extrême, celle qui frappe une mère à la mort de son enfant. Pas le temps de respirer ni de se laisser aller à l’émotion, le lecteur est cueilli d’emblée par l’implacable brutalité du désespoir de Rose et par le choc d’une scène à peine concevable : cette mère foudroyée vit entravée par une longe dans la chambre où elle est enfermée. Que s’est-il donc passé ? L’on en vient même à se demander si, dangereuse, elle n’aurait pas commis quelque folie qui lesterait sa douleur du poids d’une terrassante culpabilité.

Commence alors, entrecoupé de brefs et douloureux retours au présent, le récit par Rose de tout ce qui a précédé et devait déboucher sur ce tableau d‘épouvante : une enfance heureuse dans les montagnes du Valais, cisaillée à onze ans par la maladie, puis la mort de la mère ; les années suivantes sauvées par les grands-mères quand père et frère n’étaient plus qu’affrontements amers ; les études d’ostéopathie et les retrouvailles, puis l’amour, avec Camil, l’ami d’enfance ; enfin, la naissance impromptue d’Anna, suivie huit ans plus tard de l’accident et de trois longues années à sombrer toujours plus profond dans un désespoir plombé par la culpabilité et la colère.

Forcées par la réclusion, les ruminations de Rose se font peu à peu l’occasion d’un début de prise de recul. Le passé avait ses failles que le drame a ouvertes en grand. Il fallait que Rose le comprenne pour sortir de l’aveuglement de la colère, contre le monde et surtout contre elle-même. L’armure de sa rage une fois fendue, alors seulement pourra-t-elle, avec le soutien résolu de Camil, d’une inconnue passée par les mêmes affres et des mots puisés dans la littérature, chez Duras ou Rilke, entreprendre enfin les premiers pas menant au long chemin de la résilience.

Sarah Jollien-Fardel évite heureusement l’écueil du sensationnalisme auquel sa longe aurait pu faire penser si elle n’en avait fait le symbole du contre-choc nécessaire à Rose pour se sortir de son impasse psychologique, aux confins de la démence. Davantage que le désespoir et la folie, l’on retient au final de magnifiques portraits de femmes, de Rose et de sa presque anonyme consœur dans le malheur, mais surtout des deux grands-mères, si dissemblables et pourtant mues par les mêmes ressorts, l’amour pour leur petite-fille et leur détermination silencieuse face à ce qui, à y bien regarder, relève d’un sort un jour où l’autre universellement partagé : la douleur et la perte.

Un roman court, dense et éruptif, menant progressivement, dans le superbe écrin des montagnes du Valais, à la prévalence de la lumière sur l’ombre, par la dure acceptation que la mort fait partie de la vie. (4/5)

 

 

Citations :

Écrire, c’est écouter. (Jon Fosse)


Contrairement à mes parents bohèmes et naturels, à ma grand-mère avant-gardiste et franche, eux compartimentaient leur existence. Ils avaient une vie domestique, une autre conjugale et une autre publique. Les coulisses et l’avant-scène : j’observais amusée, et aussi peinée pour grand-mère Lucie, cette distribution des rôles.
Partageant leur intimité, je découvre un autre visage à cette grand-maman raffinée et pincée, mais pas émancipée. Elle est plus tendre que son allure étudiée, curieuse, ouverte. Pas à pas, notre nouvelle complicité grandit, elle me raconte des bribes de son enfance, pas aussi flamboyante que je l’imaginais. Nous allons au cinéma une fois par semaine, elle m’inscrit au cercle des nageurs de la ville, elle pourrait s’encanailler, mais son éducation la rattrape toujours. Même ses désirs ne dépassent pas le cadre. Elle a un certain goût, dresse les tables comme personne, suit des cours de cuisine gastronomique, lit « pour se distraire », ne discute jamais les décisions de son mari, alors que, à la maison, débattre nous passionne. Elle avait voulu être fleuriste, son père a imposé une école de secrétariat. Elle a été formatée pour le mariage, élever les enfants, faciliter la vie de l’époux, qui, lui, a grimpé les échelons professionnels pour offrir à sa famille une vie idéalisée. Elle est sans rêves à elle.
 
 
Ce drôle de duo de grands-mères, la citadine dépendante et la fille de la montagne rebelle, m’entoure, me protège, m’encourage à croire que tout, vraiment tout m’est accessible. Sans conditions, elles me soutiennent, défendent mes projets. Elles m’exhortent, me couvent sans me contrôler, m’encouragent à entretenir mes conversations avec mon fantôme maternel. Nous nous sommes aimées. Absolument. Grâce à elles, je pensais survivre à tout.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 17 février 2025

[Incardona, Joseph] Stella et l'Amérique

 





J'ai aimé

 

Titre : Stella et l'Amérique

Auteur : Joseph INCARDONA

Parution :  2024 (Finitude)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Stella fait des miracles. Au sens propre. Elle guérit malades et paralytiques, comme dans la Bible. Le Vatican est aux anges, pensez donc, une sainte, une vraie, en plein vingt et unième siècle ! Le seul hic, c’est le modus operandi : Stella guérit ceux avec qui elle couche. Et Stella couche beaucoup, c’est même son métier…
Pour Luis Molina, du Savannah News, c’est sûr, cette histoire sent le Pulitzer. Pour le Vatican, ça sentirait plutôt les emmerdements. Une sainte-putain, ça n’est pas très présentable. En revanche, une sainte-martyre dont on pourrait réécrire le passé…
Voilà un travail sur mesure pour les affreux jumeaux Bronski, les meilleurs pour faire de bons martyrs. À condition, bien sûr, de réussir à mettre la main sur l’innocente Stella. C’est grand, l’Amérique.

Avec sa galerie de personnages excentriques tout droit sortis d’un pulp à la Tarantino et ses dialogues jubilatoires dignes des frères Coen, Joseph Incardona fait son cinéma.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Joseph Incardona (né en 1969) est Suisse d’origine italienne. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans ou de recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste pour la BD, le cinéma ou la télévision, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages).

 

 

Avis :

Après les dessous des banques suisses dans La soustraction des possibles et les dérives des jeux de téléréalité dans Les corps solides, l’écrivain franco-suisse redouble d’inventivité et de loufoquerie pour un road trip déjanté dans une Amérique de tous les clichés où le pire est toujours possible.

A dix-neuf ans, Stella l’Américaine dispense tellement d’amour que l’incroyable se produit : à son contact, les guérisons miraculeuses se multiplient et la foule se presse déjà à la porte de son camping-car, elle qui vit modestement dans le sillage d’un cirque ambulant. Ravie de l’aubaine, l’Église se voit aussitôt prête à prononcer les mots « santa subito », quand apparaît un obstacle de taille. Les amours de Stella sont tarifées, elle est « une sorte de Vierge à l’envers » qui, la sensualité incarnée, n’a trouvé, face au regard des hommes, qu’une « seule façon […] de n’appartenir à personne […] : se donner à tout le monde. » Dès lors la femme à abattre pour le Vatican – quoi de mieux qu’une martyre pour faire une sainte ? –, la voilà pourchassée par deux terribles tueurs à gage, les frères Bronski tout droit sortis d’un film à la Tarantino. Heureusement, aux côtés de la Bête face aux Truands, deux Bons vont tâcher de la défendre : le Père Brown – ex-Navy Seal – et Luis Molina, un journaliste à qui cette affaire inespérée pourrait bien valoir le Pulitzer.

N’hésitant pas à commenter ironiquement l’écriture de cette fantaisie où le dingue le dispute au burlesque, l’auteur joue avec jubilation de son idée folle, complètement à rebours du dogme de l’Église, pour en même temps rire, constamment au bord du pastiche, de la manie américaine du héros et des archétypes dans la construction de la mythologie nationale. Et tandis qu’il multiplie les clins d’oeil aussi bien à la littérature pulp et hard-boiled qu’au cinéma des frères Coen ou de Tarantino, il emplit son roman de freaks passés irrémédiablement à la trappe du rêve américain.

Plus loufoquerie que véritable satire, cette comédie à l’américaine à l’humour résolument déjanté ne restera peut-être pas l’ouvrage le plus mémorable de l’auteur. Elle n’en offre pas moins une lecture plutôt drôle et récréative, que l’on imagine aisément portée à l’écran. (3/5)

 

 

Citations :

Frankie rencontra peu de monde sur son chemin, croisant surtout des pick-up délabrés pilotés par des jeunes gens avinés ainsi que les habituels sans-abri étendus sur leurs cartons au bord des trottoirs. A chicken in every pot, a car in every garage, martelait autrefois Herbert Hoover. De tous les slogans présidentiels, peut-être le plus naïf. Tout ça datait presque d’un siècle, maintenant. Une évolution sociale qui revenait, lente et irréversible, à son point de départ, l’ellipse vers la pauvreté. Et dans le flux de l’Histoire, Frankie Malone s’efforçait de se maintenir sur la ligne de flottaison, celle d’une dignité dans la défaite.


Il aurait dû réfléchir : une prostituée ne pourrait jamais être une sainte. La compassion n’irait pas jusque-là. Le Saint-Siège avait mis près de deux mille ans à asseoir son mythe. La religion catholique romaine était devenue un État, elle avait ses employés, sa police secrète, ses intellectuels et ses gardes suisses. Elle avait ses banques, ses hommes d’affaires, ses investisseurs, sa presse, ses éditions et ses entreprises. Une multinationale gérant plus d’un milliard trois cents millions d’individus. Pas mal pour un jeune chevelu mort à 33 ans, vêtu d’une simple tunique et de sandales en cuir avec, pour seul outil, le verbe.


Une main dans la vôtre, fermez les yeux, voilà ; le toucher, réfléchissez-y bien, une main dans la vôtre quand cette main vous dit quelque chose, quand elle palpite, peu importe qu’elle soit douce ou rêche ou froide ou tiède, peu importe, quand cette main serre la vôtre, qu’elle demande, comme une quête, un peu de compassion. Une main, songez-y : c’est immense.


Le monde était vaste, si vaste que le bien et le mal réussissaient à y cohabiter dans toutes leurs nuances. Mais aussi vaste qu’il fût, l’un ne pouvait échapper à l’autre. L’un ne pouvait exister sans l’autre. Les récentes recherches démographiques estiment à plus de 108 milliards le nombre total d’êtres humains ayant vécu sur Terre. En dehors des quelque 547 individus ayant voyagé dans l’espace, personne n’a jamais échappé à l’attraction terrestre. Nos vies, nos corps, ce qu’il reste de notre poussière et de nos atomes. Tout est là depuis le début. Et avec, l’illusion un peu folle que tout ceci a un sens. Rien n’échappe à la force de gravité, ni les sentiments, pas plus que les idées. Corps et âmes retenus sur terre. Rien ne s’échappe au-delà de quelques dizaines de kilomètres autour du monde, l’atmosphère comme un voile posé autour de la Terre, cette prison depuis laquelle on peut distinguer les étoiles. Et en rêver la nuit, les yeux ouverts, la nuque douloureuse à force de lever la tête là où d’autres réalités se superposent et se confondent, ces distances que nous ne parcourrons jamais, ces milliards de milliards de kilomètres à traverser sans fin, l’espace en expansion. Il aurait pu lui dire, aussi, le Père Brown, que notre corps contient l’essentiel de toute la matière recensée à ce jour dans l’univers. Que rien n’existe en dehors de nous. Que tout existe en dehors de nous. Que cela devrait suffire pour nous rassurer. Le problème, pensait le Père Brown, c’est que cette fille focalisait l’attention sur elle, mais que, l’air de rien, elle balayait les certitudes fragiles que lui-même s’était forgées pour tenir jusqu’à la fin, jusqu’à la libération de l’âme, de l’âme prisonnière sous le ciel étoilé.


Alors, le saxophoniste revient ce soir dans son club où il n’était plus considéré que comme un souvenir ; lorsque le corps vieux et malmené empêche l’action et qu’on se met à raconter comment c’était quand on pouvait encore. Quand on ne fait plus que causer parce que la vie est ailleurs, comme quand on écrit parce que tout ce qui n’est pas dit se perd.


Trouver Stella Thibodeaux était la clé : une fois qu’il aurait bouclé son enquête, que l’article serait diffusé, il aurait les deux : la vie sauve et le Prix. Difficile d’expliquer tout ça à Maria. Difficile de lui faire comprendre que ces motivations, aussi risquées soient-elles, puissent animer un homme. Le monde, tel qu’il se présente, ne suffit pas

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mardi 21 mai 2024

[Schmoll, Alain] Un drôle de goût !

 




J'ai aimé

 

Titre : Un drôle de goût !

Auteur : Alain SCHMOLL

Parution :  2024 (auto-édition)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Vendre le groupe agroalimentaire laitier qui porte son nom? Ce n’était pas dans les intentions de Werner Jonquart, qui le dirigeait à Genève depuis sept ans. Mais il reçut des offres si mirobolantes, qu’il finit par s'y résoudre... 
Quelques semaines après la signature du protocole d’accord, un drôle de goût apparaît dans les fromages et les yaourts du groupe. C'est le début d’un processus qui, de cyberattaques en menaces personnelles, conduira Werner à résister aux assauts de conglomérats industriels américains et chinois liés aux pires réseaux de narcotrafiquants.
Julia, qui avait renoué avec Werner à la fin de
La tentation de la vague, ne s’attendait certainement pas à servir d'otage ou de monnaie d'échange.
Un drôle de goût ! est le cinquième roman d’Alain Schmoll.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dirigeant et repreneur d’entreprises, Alain Schmoll est un passionné de littérature. Il crée un blog de lecture, puis se met à l’écriture de fictions. Mêlant suspense et romance dans des intrigues inspirées de l’actualité, ses romans embarquent leurs personnages vers des dénouements inattendus.

 

 

Avis :

Ancien dirigeant et repreneur d’entreprises, Alain Schmoll s’est mis sur le tard à l’écriture de romans, chaque fois inspirés de l’actualité. Reprenant les personnages d’un livre précédent pour une nouvelle intrigue tout à fait lisible indépendamment, il nous plonge cette fois dans les manipulations crapuleuses accompagnant des ambitions concurrentes de rachat d’une multinationale agroalimentaire.

Patron et actionnaire majoritaire d’un groupe laitier implanté à Genève, Werner Jonquart ne peut que se féliciter de la prospérité désormais internationale de l’entreprise familiale. Cette réussite n’est pas sans attirer les convoitises, puisque, concomitamment et de manière tout à fait spontanée, lui parviennent deux offres de rachat particulièrement généreuses, l’une d’une société américaine, l’autre d’un conglomérat chinois. Lorsque, après d’intenses tractations, il se décide pour l’une des propositions, l’apparition aussi soudaine qu’inexplicable d’un drôle de goût dans les fromages et yaourts Jonquart fait chuter les ventes et la valorisation boursière de l’entreprise. Dans la foulée, lui et ses proches se retrouvent la cible de graves tentatives d’intimidation. Il s’avise alors que ses candidats repreneurs manifestent tous deux un étrange intérêt pour les Ports Francs et Entrepôts de Genève…

Alternant entre l’angoisse au présent et la révélation progressive des événements qui y ont conduit, la composition du récit entretient savamment le suspense depuis le constat déconcertant d’une crise longtemps sans explications jusqu’à la certitude de malveillances caractérisées. S’il n’est pas très difficile d’en cerner les auteurs, leurs motivations ne sont pas forcément celles auxquelles l’on s’attend et le retournement final ménage jusqu’au bout son effet de surprise. Malgré un début un peu lent très centré sur l’activité de l’entreprise – l’ancien industriel vit toujours sous la peau de l’écrivain –, l’on se retrouve donc fort agréablement tenu en haleine par ce polar économique touchant bientôt aux rivages du grand banditisme et des mafias internationales. Et tant pis si, pour demeurer tout à fait crédible, la moitié des vautours s’acharnant sur le pauvre Jonquart aurait sans doute suffi, l’on sait bien qu’entre cyberattaques, espionnage industriel, OPA malveillantes ou blanchiment d’argent par certaines organisations, le monde des affaires est un « univers impitoyaaaaableeeee », aisément confronté au « côté obscur de la force ».

Un livre agréable et prenant, librement inspiré d’éléments de réalité, pour une lecture simplement divertissante. (3/5)

 

 

Citation :

Rien de tel qu'un différend conjugal chez des gens qu'on déclare « beaucoup aimer », pour relancer une conversation autour d'une tasse de thé.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 29 avril 2024

[Divry, Sophie] Fantastique histoire d'amour

 





J'ai aimé

 

Titre : Fantastique histoire d'amour

Auteur : Sophie DIVRY

Parution :  2024 (Seuil)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bastien, inspecteur du travail à Lyon, est amené à enquêter sur un accident : un ouvrier employé dans une usine de traitement des déchets est mort broyé dans une compacteuse.
Maïa, journaliste scientifique, se rend au Cern, le prestigieux centre de recherche nucléaire à Genève, pour écrire un article sur le cristal scintillateur, un nouveau matériau dont les propriétés déconcertent ses inventeurs.
Bastien apprend que l’accident est en réalité un homicide. Maïa, elle, découvre que l’expérience a mal tourné. Sa tante, physicienne dans la grande institution suisse, lui demande de l’aider à se débarrasser de ce cristal devenu toxique.

Ce roman addictif qui emprunte aux codes de la série et du thriller est aussi une histoire d’amour. Une rencontre inattendue entre un homme, vaguement catholique et passablement alcoolique, et une femme, orpheline et fière, qui a érigé son indépendance en muraille.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sophie Divry est née à Montpellier en 1979 et vit actuellement à Lyon. Elle a reçu la mention spéciale du prix Wepler pour La Condition pavillonnaire et le prix de la Page 111 pour Trois fois la fin du monde. Fantastique Histoire d’amour est son septième roman. Avec sensibilité, elle allie l’art du récit et une exploration de nos sociétés contemporaines.

 

 

Avis :

Enquête policière, thriller, romance et histoire fantastique : Sophie Divry mélange les genres sur fond très contemporain de solitudes, de souffrance au travail et de recherche scientifique, pour un épais roman aussi singulier qu’addictif.

Inspecteur du travail trouvant un réconfort approximatif dans une fréquentation accrue de la bouteille et des églises depuis que sa femme l’a largué, Bastien est amené à enquêter sur la mort d’un ouvrier, avalé par une compacteuse dans une usine de récupération de plastiques de la banlieue lyonnaise. Atteinte de « disparitionnite » au point d'en perdre son ordinateur professionnel et de se faire virer du magazine scientifique où, pigiste, elle s’efforçait de résister à la vague lucrative du sensationnalisme, Maïa s’intéresse aux travaux de recherche de sa tante dans les laboratoires du CERN à Genève et se retrouve impliquée dans la disparition d’échantillons de cristaux scintillateurs aux propriétés aussi dangereuses qu’inattendues.

Entre ces deux-là, rien de commun, si ce n’est que leurs deux enquêtes parallèles, nous plongeant au passage dans un piquant diptyque mariant analyse sociologique et vulgarisation scientifique, finissent par se rejoindre et, après avoir malicieusement fait lanterner le lecteur dans une suite haletante et rythmée de rebondissements, justifier les promesses du titre. Très fleur bleue, cette dernière partie viendrait presque faire retomber le soufflet, si l’ensemble du récit n’était porté par une plume vive à tendance corrosive, ébarbant à peine ses pointes de noirceur au contact d’une mélancolie tristement drôle.

Alors, fermant les yeux sur les aspects les plus faciles de la romance, l’on retient au final le plaisir d’une lecture détente, tendue par un suspense légèrement fantastique, délibérément romantique, mais dont on comprend qu’il masque à peine une lucidité abrasive sur les travers sociaux contemporains. Mieux vaut parfois rêver que pleurer… (3,5/5)

 

 

Citations :

Des souvenirs refoulés me remontaient à tout instant. Quelque chose cognait contre la paroi de mon angoisse, avec une force qui me dépassait. J’étais nul, ma vie était une erreur. Je ressassais la cruauté de mes parents à mon égard. Les coups, les mots. Je me rappelai ce soir où, collégien, j’avais surgi dans le salon en m’écriant : Je suis arrivé premier de ma classe au 100 mètres ! Ma mère était en train de nettoyer l’argenterie avec sa cousine. Elle m’avait répondu du tac au tac : Tu seras toujours premier sur le podium des imbéciles… J’avais ravalé mes larmes jusque dans ma chambre. Une mère normale aurait répondu autrement, je le savais. Mais il n’y a jamais d’autre mère.
 

Le soleil faisait fondre le gel à certains endroits, mais à d’autres l’ombre avait laissé des morceaux blancs intouchés, comme un sujet de conversation qu’il ne faut pas aborder.
 

L’accélérateur de particules du Cern engendre des millions de collisions de hadrons. Sauf que les hadrons sont invisibles. La lumière, elle, se quantifie, se mesure, s’étudie. Pour dire vite, si on envoie des hadrons dans un cristal scintillateur, ils vont le traverser et convertir la collision en lumière.