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samedi 1 mars 2025

[Dubois, Jean-Paul] L'origine des larmes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'origine des larmes

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul a commis l’irréparable : il a tué son père. Seulement voilà : quand il s’est décidé à passer à l’acte, Thomas Lanski était déjà mort… de mort naturelle. Il ne faudra rien de moins qu’une obligation de soins pendant un an pour démêler les circonstances qui ont conduit Paul à ce parricide dont il n’est pas vraiment l’auteur.

L’Origine des larmes est le récit que Paul confie à son psychiatre : l’histoire d’un homme blessé, qui voue une haine obsessionnelle à son géniteur coupable à ses yeux d’avoir fait souffrir sa femme et son fils tout au long de leur vie. L’apprentissage de la vengeance, en quelque sorte.

Mélange d’humour et de mélancolie, ce roman peut se lire comme une comédie noire ou un drame burlesque. Ou les deux à la fois.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Toulouse, la côte basque et un peu le Canada : c’est en terrain familier et pourtant réinventé, que l’on s’empresse de suivre Jean-Paul Dubois dans sa dernière, et peut-être sa plus noire, déclinaison des déboires tragi-comiques d’un fils désespéré de parvenir jamais à « tuer le père ».

Il lui aura fallu en réalité attendre la mort de ce père tant détesté, incarnation du mal absolu, pour que Paul Sorensen, alors au tournant de la cinquantaine, parvienne enfin à se rebeller, en lui tirant deux balles dans la tête à la morgue et en le reléguant dans un « carré des indigents ». Mais, quant à le gommer de sa mémoire, c’est une autre histoire. Contraint par le tribunal à une année de soins, c’est-à-dire à des consultations mensuelles chez un psychiatre, le voilà forcé de revenir en détails sur ce qui, décidément, n’aura jamais de fin : le cauchemar de sa relation avec son père.

En cette année 2031 où il a fallu installer de petits trottoirs de bois surélevés partout dans Toulouse, «  un peu comme à Venise à l’époque des hautes eaux », tant le climat déréglé est devenu pluvieux, c’est à ne plus savoir si c’est le déluge qui vient faire écho à son état de déréliction intérieure, ou l’inverse. Pluie et larmes s’entremêlent dans la tête de Paul sans jamais rien laver de sa peine, lui rappelant ironiquement ces tristes vers de Coleridge : « Water, water everywhere, nor any drop to drink ». Né d’une double mort, celle de sa mère en couches en même temps que celle de son frère jumeau, et aujourd’hui « fournisseur officiel » de la mort en tant que fabricant de housses pour défunts, ce survivant qui vit avec la culpabilité d’une sorte de pacte avec la faucheuse n’a jamais été aimé. A mesure des séances avec le psychiatre se dévide le fil de sa terrible histoire, marquée par le destin, mais plus encore, par les avanies d’un père toxique, immoral et sadique, qui n’aura eu de cesse de le détruire, lui et son entourage. Loin de l’optimisme du praticien, l’on se prend, aux côtés de Paul, à douter comme lui de le voir jamais échapper aux griffes du désespoir, lorsque, minuscule trouée dans cette vallée de larmes, surgit un inattendu brin d’espérance…

Passent les années et les livres de Jean-Paul Dubois, l’auteur réussit encore et toujours à nous surprendre et à nous éblouir de son talent à réinventer à l’infini la même histoire, d’habitude douce-amère, cette fois franchement cruelle, d’un antihéros toute sa vie empêché par le poids mortifère de sa filiation paternelle. Est-ce de se projeter dans un futur proche, météorologiquement aussi déliquescent que la psyché de son personnage réduit à la seule conversation d’une intelligence artificielle ? L’humour noir semble confiner ici à l‘ironie du désespoir, même si la possibilité d’une échappatoire se laisse in extremis entrevoir.

Un nouveau coup de maître que cette déclinaison du fameux personnage chaque fois prénommé Paul qui, comme si son état intérieur déteignait sur l’extérieur et vice versa, se retrouve ici fort poétiquement le malheureux jouet d’un destin et d’un monde partant à l’unisson à vau l’eau. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’y a que deux dates qui comptent dans une vie. Celle de ta naissance et celle de ta mort.


Chacun de mes anniversaires commémore la mort de Marta et de mon frère. L’origine des larmes se trouve là, au fond du ventre de ma mère. Ce ventre dont je n’aurais jamais dû sortir. Ce ventre qui aurait dû m’ensevelir au côté de mon frère. Ce ventre qui m’a expulsé au dernier moment vers la vie sans que je demande rien ni que je sache pourquoi. De l’air est entré dans mes poumons pour la première fois au moment même où leurs cœurs ont arrêté de battre.


(…) deux morts contre ma vie. Je suis le fruit de cette rançon. Je sais ce que je dis. Je connais l’origine des larmes.


Comme me l’a dit, un jour fort justement Lanski, je suis « un fils à sa maman ». Et les opéras grotesques, les dramaturgies familiales qui ont rythmé toute ma jeunesse ont sans doute sérieusement amoindri cet apport d’engrais initial, la confiance que je pouvais avoir en moi. Au lieu de fuir les coulisses de ce théâtre toxique, j’en suis, au contraire, devenu sociétaire. C’est dans ces loges que j’ai dormi, mangé, travaillé, appris et répété mon rôle de fils indésirable, c’est de là que j’ai regardé le monde extérieur par un hublot, comme le passager d’un bateau confiné dans sa cabine. Dehors, la mer, immense. Mais impossible de me jeter à l’eau, je ne sais pas nager. Alors je suis resté, aménageant un petit territoire dont je savais pourtant qu’il pouvait être violé à tout instant par un dément. J’ai toujours vécu dans la crainte de ce qui pouvait advenir. Je n’ai jamais connu la paix, ni le répit, ni la sérénité. Plus tard le fils à sa maman a été embauché par sa mère, et il a toujours bien fait son travail pour qu’elle soit contente. L’enfance à perte de vue. Fils pour l’éternité.


Qu’est-ce qui est vrai dans notre vie ? Ce à quoi nous voulons bien croire. La religion, le travail, l’amour, la confiance, l’argent, la réussite, tout repose sur des mécanismes codés, des imitations culturelles, des simulations tribales qui offrent la représentation d’une réalité, laquelle n’est pas plus fiable que l’empathie scolarisée de U.No. Comme elle, nous apprenons à partir de données familiales, économiques, politiques, morales, que nous stockons afin de pouvoir, au fil des circonstances, représenter, interpréter ce que l’on attend de nous. Cet encodage est parfaitement délimité par des lois chargées de régir l’Imitation. Celle d’a Kempis comme la mienne. Mes data sont sorties du cadre admissible et des limites de l’Imitation acceptables. C’est pour cela que je me trouve ici, pour cela qu’il va falloir que je parle, m’explique et me justifie devant Guzman.
Les femmes et les hommes simulent. À longueur de vie et depuis toujours. Comme U.No, ce sont des machines complexes, intelligentes, qui n’ont cependant pas accès à la sagesse ou à la connaissance universelle. La faute à un disque dur sous-dimensionné. Lorsqu’ils parviennent aux limites de leur compréhension, aux frontières de leurs data, la carte mère, dépassée, met en branle la vieille procédure « syntax error », qui elle-même enclenche un mécanisme d’évitement avec ses corollaires, la panique, le mensonge, la simulation, la violence.
La machine, elle, connaît parfaitement la broderie de la chimie amoureuse mais avoue clairement son incapacité à éprouver cette émotion dont notre espèce raffole. En revanche, grâce aux données qui lui sont accessibles, et de la même manière que le font les humains carencés affectivement, sexuellement ou simplement imperméables à ce sentiment, elle sera tout à fait capable d’imiter à la perfection ces frissons, ces sentiments qui souvent nous gouvernent.
 
 
Je donnerais le restant de ma vie pour savoir, comprendre ce qui est arrivé, quel est cet homme sorti de nulle part qui m’a fabriqué comme on crache un noyau, qui a laissé glisser dans la mort ses deux compagnes ainsi qu’on laisse filer un train, sachant que c’est sans conséquence puisque de toute façon l’on prendra le suivant.


Il est quand même à noter, au-delà de l’aspect symbolique et maladroitement mythologique de cette histoire, que j’aurai passé toute ma vie professionnelle à travailler pour la mort et donc à être nourri par elle. Et je me dis que c’était peut-être cela les termes de l’échange initial et odieux : la vie de mon frère et de ma mère contre l’assurance d’un gîte, d’un couvert puis d’un rassurant bulletin de paye  (…).


Je trouve ces journées parfois totalement ridicules. Que de temps perdu à récurer le passé et la vie collée, carbonisée depuis des années au cul d’une poêle.


Non, personne ne vous écoutera. Sauf à Las Vegas, justement. Lors du congrès annuel de « la mort », déclinée sous toutes ses formes, et qui se tient souvent au Horseshoe Hotel and Casino. Les quelques fois où je me suis rendu dans le Nevada pour assister à cette convention, j’ai été frappé de voir combien la mort, lavée de tous ses sortilèges, était ici un secteur d’activité comme un autre, traitée à l’égal de la firme pétrolière Sunoco ou de la multinationale agroalimentaire Heinz. Le chiffre d’affaires de la mort, à l’image de celui des batteries lithium-soufre, finit toujours par s’enfouir dans le cimetière d’un tableau Excel qui recyclera tout ça, pour, d’une manière ou d’une autre, à la fin des fins, faire le bonheur d’un fonds de pension.


Le soir je n’arrive pas à m’endormir. Trop de choses me gardent en éveil. Elles ne sont jamais fatiguées. Toujours à la surface du monde à jacasser, à tourner dans tous les sens, à claquer les portes. Elles sont en moi tout le temps, mais sortent surtout la nuit comme les hérissons ou les musaraignes. Le jour, je ne les entends pas. Ce sont parfois de simples phrases, des segments d’images, des bouts de visages, la dissection d’un souvenir, le frisson d’une odeur. Des images montées à la serpe. Elles sortent toutes du même endroit. Généralement, les gens bien ordonnés, en paix avec leur vie, les classent et les rangent dans une armoire fermée à clé après minuit. La mienne n’a plus de serrure depuis longtemps et je me demande même si j’ai jamais eu un passe.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 18 mai 2022

[Murakami, Haruki] Première personne du singulier

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Première personne du singulier

Auteur : MURAKAMI Haruki

Traduction : Hélène MORITA

Parution : en français (Belfond) en 2022

Pages : 160

 

   

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le succès de Des hommes sans femmes, Murakami renoue avec la forme courte. Composé de huit nouvelles inédites, écrites, comme son titre l’indique, à la première personne du singulier, un recueil troublant, empreint d’une profonde nostalgie, une sorte d’autobiographie déguisée dont nous ferait cadeau le maître des lettres japonaises.
 
Un homme se souvient
De la femme qui criait le nom d’un autre pendant l’amour
Du vieil homme qui lui avait révélé le secret de l’existence, la « crème de la crème de la vie »
De Charlie Parker qui aurait fait un merveilleux disque de bossa-nova s’il en avait eu le temps
De sa première petite amie qui serrait contre son cœur le vinyle With the Beatles
Des matchs de base-ball si souvent perdus par son équipe préférée
De cette femme si laide et si séduisante qui écoutait le Carnaval de Schumann
Du singe qui lui avait confessé voler le nom des femmes qu’il ne pouvait séduire
De ces costumes qu’on endosse pour être un autre ou être davantage nous-même.
 
Un homme, Murakami peut-être, se souvient que tous ces instants, toutes ces rencontres, anodines ou essentielles, décevantes ou exaltantes, honteuses ou heureuses, font de lui qui il est.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Kyoto en 1949 et élevé à Kobe, Haruki Murakami a étudié le théâtre et le cinéma, puis a dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. En 1995, à la suite du tremblement de terre de Kobe et de l’attentat du métro de Tokyo, il décide de rentrer au Japon.
Plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, Haruki Murakami a reçu le Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka, le prix de Jérusalem pour la liberté de l’individu dans la société en 2009 et le prix Hans Christian Andersen en 2016.
Tous ses romans sont disponibles chez Belfond et repris en poche par 10/18.

 

 

Avis :

Inédites ou déjà parues dans des revues, les huit nouvelles qui composent ce recueil ont en commun la « Première personne du singulier » : un « je » qui ne cesse de jouer sur une ambiguïté malicieusement entretenue, ni tout à fait l’auteur, ni tout à fait un autre, et qui semble nous inviter à une conversation amicale où l’on évoquerait avec nostalgie l’ombre de quelques vieux souvenirs.

Ainsi, mêlées, comme autant de rappels de leur nature imaginaire, de détails poétiques, oniriques, ou même franchement fantastiques, ces confidences à mi-voix où se multiplient les références au véritable vécu de l’auteur – ses goûts de mélomane, lui qui eut un club de jazz à Tokyo ; sa passion pour le base-ball ; ou encore le décor de la ville de Kobe où il a grandi – instaurent un sentiment d’intimité complice pour nous emmener dans ce qui ressemble à une réflexion, pas si à bâtons rompus que ça, sur les hasards et les bifurcations de la vie.

Des rencontres fortuites et sans lendemain qui laissent pourtant des traces indélébiles ; des faits à première vue insignifiants, mais qui résonnent encore dans la mémoire des décennies plus tard ; des rêves et des situations imaginaires aux prolongements néanmoins étrangement réels : autant de petits cailloux, qui, anodins individuellement, tracent ensemble comme l’idée d’une trajectoire, peut-être le destin d’un homme capable de ne s’en apercevoir qu’avec le recul de l’âge.

Alors, peu importe au fond la part de vérité ou de fantaisie dans ces huit petits contes, drôles ou graves. L’une et l’autre s’interpénètrent et se nourrissent, révélant tout autant l’homme derrière l’écrivain, en une composition dont « il n’est pas exclu, écrit-il, qu’elle constitue aussi comme une courte biographie d’un être humain, moi-même », mais qu'il conclut sur un clin d'oeil : « Je crois que j’avais peur. J’étais saisi d’angoisse à la pensée qu’un je, qui n’était pas le vrai moi, ait fait quelque chose d’horrible (…). Et j’avais peur aussi que quelque chose à l’intérieur de moi, dont j’ignorais tout, soit exposé en pleine lumière ». Comme si, soudain pris de timidité, son « je » couché sur le papier craignait de se voir transformé par ses lecteurs en un « il » où il ne se reconnaîtrait plus.

Humour et nostalgie imprègnent ce drôle d’autoportrait en pointillés du célèbre romancier japonais, dont cette ultime acrobatie préserve tout le mystère. (3,5/5)

 

Citations :

Bon nombre d’années se sont écoulées depuis. Il semble étrange (ou peut-être qu’après tout, non, cela n’a rien de curieux), mais il suffit d’un battement de paupières, et les hommes vieillissent. À chaque instant, nos corps, sans espoir de retour, s’en vont vers l’anéantissement. À peine a-t-on fermé les yeux, puis les a-t-on rouverts, que bien des choses ont disparu (certaines avaient un nom, d’autres pas). Soufflées par les vents violents de la pleine nuit, elles ont été emportées quelque part sans laisser de trace. Il n’en subsiste qu’un frêle souvenir. Mais non, on ne peut pas compter sur les souvenirs non plus. Qui pourrait affirmer avec certitude ce qui nous est vraiment arrivé par le passé ?
Cependant, si nous avons de la chance, demeureront parfois quelques mots à nos côtés. Dans les profondeurs de la nuit, ils graviront la colline, se faufileront dans de petites cavités adaptées à leur morphologie et effaceront tout signe de leur présence en laissant souffler bien loin les vents sauvages du temps. Et lorsque, à l’aube, la tempête aura enfin cessé, les mots survivants réapparaîtront secrètement à la surface de la terre. Généralement calmes, timides, ne disposant que de moyens d’expression ambigus, ils sont toutefois prêts à témoigner. En témoins honnêtes et impartiaux. Seulement, pour forger des mots aussi persévérants, ou les découvrir et les abandonner, il faut un dévouement inconditionnel, qui vous engage corps et âme.
 

Ce que je trouve curieux dans le fait de vieillir, ce n’est pas que moi-même je prenne de l’âge. Et pas non plus que le jeune moi du passé soit devenu vieux, avant même que j’en aie eu conscience. Je suis plutôt déconcerté de voir comment tous ceux de ma génération ont vieilli, comment les jolies filles si pleines d’entrain que je connaissais sont à présent assez avancées dans la vie pour avoir deux ou trois petits-enfants. J’en éprouve un léger trouble, voire de la tristesse. Même si pour ma part, je ne trouve pas triste d’avoir ce même âge avancé.         
Ce qui me rend mélancolique, je crois, à propos des jeunes filles de mon entourage, des vieilles dames maintenant, c’est d’être obligé de reconnaître que mes rêves de jeunesse ont disparu à tout jamais. La mort d’un rêve est peut-être plus triste, en un sens, que celle d’un être vivant.
 

On a pu dire que le temps le plus heureux de notre vie fut celui où les chansons pop avaient un sens véritable pour nous, où elles se glissaient profondément en nous, avec un parfait naturel. Peut-être en effet. Ou peut-être pas. La pop, après tout, pourrait n’être que de la pop. Et rien de plus. Comme il se pourrait que finalement nos vies ne soient que des biens de consommation contrefaits. Et rien de plus.
 

Il se tut alors un instant, me scrutant intensément pour voir si je comprenais ce qu’il me disait. C’était comme s’il avait collé son visage à la fenêtre d’une maison pour en inspecter l’intérieur.
 

De 1968 à 1977, j’ai assisté à un nombre astronomique (à ce qu’il m’a semblé) de matchs perdus. Pour le dire autrement, je m’étais peu à peu habitué à un monde de défaites constantes. Tel un plongeur qui adapte son corps à la pression de l’eau, lentement mais sûrement. Car dans la vie il y a plus de défaites que de victoires. Et la véritable sagesse consiste davantage à apprendre à être un bon perdant qu’à savoir comment vaincre.
 
 
J’ai connu quelques femmes très séduisantes. De celles dont, au premier coup d’œil, on pense : « Oh, quelle jolie femme ! » Mais ces belles créatures, ou du moins la plupart, ne me parurent jamais profiter vraiment de leur beauté, en jouir inconditionnellement. Je trouvais cela très curieux. Les femmes que la nature a dotées d’une grande beauté attirent souvent l’attention des hommes et suscitent l’envie ou la flatterie chez les autres femmes. Elles sont comblées de présents coûteux, d’hommages d’innombrables admirateurs. Alors, pourquoi n’ont-elles jamais l’air heureuses ? Et pourquoi sont-elles même déprimées parfois ?         
Il ressort de mes observations que beaucoup de jolies femmes de ma connaissance sont insatisfaites ou irritées en raison de tout petits défauts chez elles – comme chaque être humain en possède forcément – et que rancœur et amertume ne cessent de les ronger. Elles sont en permanence tracassées par ces imperfections, si minuscules ou insignifiantes soient-elles. Le cas échéant, elles peuvent en devenir obsédées, par exemple, que leurs gros orteils soient trop gros, que la forme de leurs ongles soit affreuse, ou la taille de leurs mamelons, différente. J’ai connu une fois une très jolie femme qui estimait que les lobes de ses oreilles étaient anormalement longs et qui les dissimulait toujours sous ses cheveux. La longueur (excessive ou non) des lobes d’oreille est quelque chose qui m’indiffère totalement (elle me montra les siens un jour, mais à mes yeux, ils étaient simplement normaux). Ou alors il n’est pas impossible que cette fameuse longueur des lobes (ou autre broutille semblable) ne soit finalement que le substitut d’autre chose.         
En comparaison, ne pourrait-on pas dire d’une femme capable de jouir à sa manière de son manque de beauté – de sa laideur – qu’elle est bien plus heureuse ? Et de même que toute belle femme possède quelque laideur, toute femme laide a aussi quelque beauté. Mais contrairement aux belles, les laides, semble-t-il, s’obligent à profiter de leurs points forts. Et pour elles, ceux-ci ne sont jamais des substituts ou des métaphores.


« Nous vivons tous masqués – plus ou moins. Dans ce monde féroce, on ne peut pas vivre sans masque. Le visage d’un ange véritable peut être caché derrière le masque d’un diable et le visage d’un diable peut être caché sous celui d’un ange. Ce n’est jamais l’un ou l’autre, mais toujours l’un et l’autre. C’est ainsi que nous sommes, nous les humains. Ce qu’exprime le Carnaval. Schumann a été capable de voir les deux. Aussi bien les masques que les visages. Parce que c’était un homme à l’âme déchirée, qui vivait douloureusement écartelé entre son masque et son visage. (…)
« Il se peut que certains aient gardé leur masque tellement longtemps qu’il leur colle à tout jamais à la peau, dis-je.         
— Oui, c’est possible, répondit-elle à voix basse avec un petit sourire. Mais même si le masque reste collé sans plus jamais se détacher, cela ne change rien au fait que, derrière, il y a un autre visage.       
— Sauf que personne ne peut le voir.         
— Si, si. Il existe des hommes capables de le discerner. Quelque part, ces hommes-là existent, c’est sûr.         
— Robert Schumann possédait cette faculté, mais en fin de compte il n’a pas trouvé le bonheur. À cause de la syphilis, de la schizophrénie et de ses démons.
— Mais Schumann nous a laissé une musique extraordinaire. Une musique merveilleuse, que personne d’autre que lui n’aurait pu composer », dit-elle. Et très bruyamment, elle fit craquer les articulations de ses dix doigts, l’un après l’autre. « Merci à la syphilis, à la schizophrénie, aux démons.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

dimanche 12 septembre 2021

[Biasini, Sarah] La beauté du ciel

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La beauté du ciel

Auteur : Sarah BIASINI

Parution : 2021 (Stock)

Pages : 144

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Un matin de mai, le téléphone sonne, je réponds, "Bonjour, gendarmerie de Mantes-la-Jolie, la tombe de votre mère a été profanée dans la nuit."  »

Une femme écrit à sa fille qui vient de naître. Elle lui parle de ses joies, ses peines, ses angoisses, et surtout d’une absence, celle de sa propre mère, Romy Schneider.  Car cette mère n’est pas n’importe quelle femme. Il s’agit d’une grande star de cinéma, inoubliable pour tous ceux qui croisent le chemin de sa fille.

Dans un récit fulgurant, hanté par le manque, Sarah Biasini se livre et explore son rapport à sa mère, à la mort, à l’amour. Un texte poétique, rythmé comme le ressac, où reviennent sans cesse ces questions :  comment grandir quand on a perdu sa mère à quatre ans ? Comment vivre lorsqu’on est habitée par la mort et qu’elle a emporté tant de proches ? Comment faire le deuil d’une mère que le monde entier idolâtre ?  Comment devenir à son tour mère ?

La réponse, l’auteure la porte en elle-même, dans son héritage familial, dans l’amour qu’elle voue à ses proches, à ses amis, à ces figures féminines qui l’ont élevée comment autant d’autres mères. Le livre de la vie, envers et contre tout. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Tout en continuant de jouer au théâtre, Sarah Biasini, fille de Romy Schneider et de Daniel Biasini, change de mode d’expression et choisit l’écriture.

 

 

Avis :

A quarante-trois ans, l’âge de Romy Schneider à sa mort, Sarah Biasini s’adresse à sa toute petite fille, encore en bas-âge, lui exprimant toute sa joie, mais aussi ses angoisses de jeune maman, elle dont la vie s’est construite sur l’absence et le manque.

C’est en quelque sorte d’un « vol » aggravé qu'est victime l’auteur, au plus profond de son être. Car non seulement la vie lui a ravi sa mère à l’âge le plus tendre, mais c’est une seconde dépossession qu’elle lui fait régulièrement subir, lorsqu’au vide laissé chez elle par la perte, répond un trop-plein médiatique destiné à abreuver des inconnus. Alors, lorsque lui naît une fille, dans cette vie où elle s’évertue à jeter une passerelle sur la béance de l’absence, une tempête se déchaîne dans la tête de la nouvelle maman. Saura-t-elle être la mère de sa fille, elle la fille qui a dû grandir sans mère ? Cessera-t-elle un jour de redouter des répliques au séisme qui lui a déjà tant pris ?

Nommée une fois seulement, l’ombre de la mère absente hante chaque page d’un récit par ailleurs placé sous l’égide des femmes et d’un amour maternel unissant indéfectiblement quatre générations féminines. Au désarroi et au manque de l’orpheline répond l’émouvante affection d’une grand-mère qui reste le principal point d’ancrage de la femme d’aujourd’hui. 
 
Sarah Biasini s’exprime avec une sincérité simple et touchante. Et c’est avec émotion et sympathie que l’on accompagne son cheminement de jeune mère, saisie de l’urgence d’écrire à sa fille pour contrecarrer l’éphémérité et la fragilité de la vie. (4/5)

 

Citations :

Combien de fois ai-je répondu « non » quand, dans la rue, des gens que je ne connaissais pas me demandaient si j’étais sa fille. Je voulais la paix. Éviter les questions, la gêne, les regards appuyés, disproportionnés, trop proches. Je ne sais pas gérer ces situations. À l’impudeur des inconnus, j’oppose une froideur. Je stoppe net, non ce n’est pas moi. Que répondre à leurs « Je l’aimais tellement ». Je n’arrive pas à partager leur amour pour elle, leur manque d’elle. Mon amour et mon vide me semblent mille fois supérieurs. Je ne suis pas la bonne interlocutrice pour eux. J’en suis désolée.

Je prends conscience de l’importance de l’impression sur papier, de la fixation du souvenir, garder une trace, voir nos têtes vieillir. Capturer la joie, la beauté, l’encadrer, l’exposer, chez nous.
Je vois l’amour de ma mère sur ces photos. Je me revois fixer ses yeux sur la pellicule, ses yeux qui fixent l’objectif, qui me fixent moi.
Je la regarde de longues secondes. Je pourrais dire que je nous invente des conversations mais ce n’est pas vrai. C’est moi qui parle. Je secoue légèrement ma tête de droite à gauche, un air de lui dire « Vraiment… ». Vraiment ce que tu es belle, vraiment ce que tu m’agaces de n’être plus là, vraiment !… Je l’engueule pour mieux la chérir. Je la délaisse pour la garder près de moi. Je la démystifie pour l’humaniser. L’humaniser pour la ressusciter.

Je ne retrouve pas les cassettes VHS, nos films amateurs faits entre nous, en famille. Trop de déménagements.
Le cinéma me donne le son de la voix de ma mère et son visage en mouvement, ses expressions, ses surprises. Des interviews filmées et archivées.
Mais l’actrice ne m’intéresse toujours pas. De l’autre côté de l’écran, les mots qu’elle prononce ne me sont pas adressés et sont encore moins les siens.
Elle parle à tout le monde et tout le monde croit l’entendre. L’enfant s’amuse de voir sa mère importante. Suffisamment importante pour être dans un film. Le plus souvent un film où tout le monde l’aime et l’admire. Je comprends très bien qu’elle joue un personnage, j’admire juste la beauté et je cherche ce qui me lie à cette femme qui m’a faite à moitié.
 
Quand la mort empêche de connaître quelqu’un, on ne cherche pas pour autant ce qu’on ignore. On le laisse en blanc.
On tourne autour du sujet, de ce que l’on en sait. Si peu soit-il.
Je ne vois pas tous les films. Je ne veux pas tout savoir.
Ce que je n’ai pas pu apprendre du mort, les vivants me le diront à leur manière.
Ce ne sera pas toujours suffisant. Alors il faudra tout miser sur la mémoire cellulaire.
J’entends dire qu’on ne doit pas, qu’il n’est pas utile, de tout savoir sur la vie de ses parents. Cela m’arrange bien, ce n’est donc pas un handicap, je peux continuer dans ma vie. Je me rassure comme je peux.
Sauf que l’on finit toujours par avoir besoin de savoir. Ou par souffrir de ne pas savoir. Le manque de connaissance deviendrait un problème. Dans mon cas, le monde extérieur m’abreuve de détails, de théories, d’hypothèses, au point de me pousser à la fuite. Des informations m’arrivent de toutes parts. Je ne veux plus rien entendre.

Moi, la chair de sa chair, j’ai intégré sa notoriété depuis belle lurette mais je voudrais toujours qu’elle soit à moi seule. Que personne d’autre ne la regarde, ne la nomme, ne prétende la connaître, n’écrive sur elle ou, pire encore, ne porte le même prénom. Je voudrais m’asseoir sur la pile de magazines qui la représente pour la cacher aux yeux du reste du monde.

Toujours Monique, l’autre jour en parlant de toi : « Je ne voulais pas m’y attacher mais… », elle soupire sans te quitter des yeux, impossible. « Aura-t-elle des souvenirs de ses arrière-grands-parents ? » De quoi sera faite ta mémoire, je me le demande. Son cœur est lourd de ne pas te voir grandir pour longtemps. « Tu lui diras bien que ses arrière-grands-parents l’ont adorée. » Aujourd’hui, tu marches, tu parles, tu joues avec elle toute la journée. « Tu vois, Mamie, tu es toujours là ! » « Eh oui », elle me répond en riant doucement de ne pas savoir combien de temps cela durera.

Je marche constamment sur ce fil qui nous lie, tendu mais incassable. La vie que tu m’as donnée, qui me reste. Une vie interrompue il y a trente-huit ans, une autre qui commence aujourd’hui. Au milieu, je suis là. Au milieu, je reste.

Si j’osais, je serais comme Amma, en Inde. Celle qui prend dans ses bras le monde entier et quiconque perdrait un parent, un frère, un fils. Amma et son pouvoir réconfortant. J’ai été réconfortée, je saurais le faire à mon tour. Viens dans mes bras, moi aussi je suis passée par là. Ordre bien présomptueux. Un chagrin est unique pour celui qui l’éprouve.
 
Pourquoi je t’écris ? Pourquoi cela devient-il un travail, un besoin, une nécessité absolue ? Je ne vais pas mourir. Pas tout de suite, pas dans un an, pas à quarante-quatre ans comme ma mère. Mais si jamais, je dois te laisser quelque chose de moi. J’ai si peu de ma mère, j’aurais voulu qu’elle aussi m’écrive, mais comment pouvait-elle imaginer ce qui allait suivre ?

Certains jours, il y a des endroits où je ne peux aller, des zones à ne pas franchir. Je peux vivre normalement et même extrêmement gaiement, dans une totale légèreté. Je peux aussi être très froide quand je pense à eux. Sans affect. Sans ressenti. Sans émotions. Ou alors je pleure carrément. Il n’y a aucun entre-deux, aucune tiédeur. Eux sont les morts-vivants parmi nous. Nous sommes les vivants-morts avec eux. Ce n’est pas grave, c’est comme ça.

Je confonds mes besoins et les tiens, ma fille. Tu vas garder ta mère, ton frère (et si ça ne se passe pas ainsi, tu y arriveras quand même). Je m’occupe de toi comme si tu étais moi, parce que j’ai tant l’impression de savoir ce dont tu as besoin. Comme si tu allais me perdre. Comment puis-je être à ce point submergée ? Je veux rendre tout ce que j’ai reçu et qui m’a permis d’arriver jusqu’à toi.

Toi qui joues simplement avec le cordon de la capuche de mon sweat, tu sais déjà quel genre de mère je suis, je le vois bien. À ma façon de t’embrasser, de te regarder, de t’attraper, tu sens déjà que j’en fais trop, tu as compris. Tu me repousses. Je t’obéis, j’essaie de me calmer. Je t’embrasse non seulement par plaisir mais aussi par peur que cela ne s’arrête, brusquement. Comme si c’était la dernière fois. Ça fait mal d’aimer à ce point. C’est un amour craintif. Il faudrait arrêter d’avoir peur. Cet amour-là est juste un peu plus fort que les autres. C’est tout.

« Romy Schneider était vraie. Plus vraie que ses rôles parfois. Par le mystère du talent mais aussi par l’obstination à ne jamais mentir, à ne jamais tricher. Une star est un mirage. Elle est une star mais un jour, ayant connu des tours de valse, des coups de cœur, des bonheurs lumineux comme son sourire, des rencontres fulgurantes et des chagrins insupportables, un jour, Romy cessa d’être un mirage pour devenir un miroir, celui où se reflètent les joies et les peines du plus grand nombre. Mieux qu’une star. » (Michel Piccoli)


 

jeudi 10 juin 2021

[Besson, Philippe] Arrête avec tes mensonges

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Arrête avec tes mensonges

Auteur : Philippe BESSON

Editeur : Julliard, puis Pocket

Année de parution : 2017 et 2020

Pages : 194

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Quand j'étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter :  " Arrête avec tes mensonges. " J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier. Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre. Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale. Mais un amour, quand même. Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Besson est un écrivain, scénariste et dramaturge. En l'absence des hommes, son premier roman, publié en 2001, est couronné par le Prix Emmanuel-Roblès. Depuis lors, il construit une œuvre au style à la fois sobre et raffiné. Il est l’auteur, entre autres, de Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), Un garçon d’Italie et La Maison Atlantique. En 2017, il publie Arrête avec tes mensonges, vendu à plus de 120 000 exemplaires, couronné par le Prix des Maisons de la Presse et Un personnage de roman, portrait intime d’Emmanuel Macron, alors engagé dans la campagne présidentielle. Il revient à l'autofiction en 2019 avec Un certain Paul Darrigrand puis Dîner à Montréal​. Ses romans sont traduits dans vingt langues. 

Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris près de 200 fois en 2014 et 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.
Il a également multiplié les collaborations avec le milieu du cinéma et de la télévision, ayant notamment écrit le scénario de Mourir d'aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling.

 

Avis :

En 2007, de passage dans sa région natale, l’auteur croit reconnaître une silhouette et c’est une vague d’émotion qui aussitôt le submerge. Vingt trois ans plus tôt, le lycéen qu’il était vivait son premier amour : six mois d’une relation cachée avec un garçon de son âge, Thomas, perdu de vue depuis, chacun ayant suivi un parcours aux antipodes l’un de l’autre. Pendant que Philippe se lançait dans les études supérieures et une carrière qui allait lui faire parcourir le monde, Thomas s’employait dans une ferme en Espagne…

Entrer dans ce récit autobiographique, c’est se sentir aussitôt happé par son habileté narrative, le rythme de ses phrases courtes, la justesse et la sincérité de son ton. D’abord transformé en point d’interrogation par la brève et intrigante introduction, le lecteur - en particulier celui de la même génération que l’auteur -, se retrouve bientôt rajeuni de trois décennies, par un retour dans les années quatre-vingts au goût de petite madeleine. Pour le narrateur, cette période resurgit avec d’autant plus d’émotion qu’elle fut le théâtre de sa première relation amoureuse, inespérée, absolue et capitale, notamment parce qu’elle le projetait soudain dans la réalité d’une homosexualité jusqu’ici timidement reléguée au plus secret de lui-même.

Très vite le coeur de la narration se resserre autour du secret exigé par Thomas, pointant d’emblée la souffrance de l’amour clandestin, puis, bientôt, dans ce qui prend peu à peu les allures d’une poignante tragédie, l’incommensurable gâchis d’une vie sacrifiée aux apparences. Car, l’écrivain qui, lui, assume aujourd’hui pleinement son identité gay et milite pour les droits des couples homosexuels, va réaliser combien, pour son amour de jeunesse enlisé dans la peur du rejet et le refus de soi-même, la vie a pu se révéler atrocement douloureuse et compliquée. Sobrement relatée, cette histoire authentique et doucement mélancolique finit par vous prendre à la gorge, tant par le drame qu’elle dévoile que par l’émotion contenue de son narrateur.
 
Juste et poignant, ce roman magnifique dans la sobriété et la sincérité de son émotion est à la fois un bouleversant plaidoyer pour le droit à être soi-même, et une courageuse mise à nu qui explique la récurrence de certains thèmes dans l’oeuvre de Philippe Besson : la perte, le manque, l’abandon, la difficulté d’être soi. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Plus tard, j'écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l'autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s'abat. J'écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j'ai même jamais écrit sur autre chose. Comme si je ne m'étais jamais remis de ça : l'autre devenu inaccessible. Comme si ça occupait tout l'espace mental.

Je découvre que l'absence a une consistance. Peut-être celle des eaux sombres d'un fleuve, on jurerait du pétrole, en tout cas un liquide gluant, qui salit, dans lequel on se débattrait, on se noierait. Ou alors une épaisseur, celle de la nuit, un espace indéfini, où l'on ne possède pas de repères, où l'on pourrait se cogner, où l'on cherche une lumière, simplement une lueur, quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose pour nous guider. Mais l'absence, c'est d'abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Une fois devenu romancier, j'écrirai sur des lieux où je ne me suis jamais rendu, des lieux dont j'aurai simplement lu le nom sur une carte, dont j'aurai aimé la seule sonorité. Un instant d'abandon, par exemple, se passe à Falmouth, dans la Cornouaille britannique, où je n'ai jamais mis les pieds. Les gens qui l'ont lu ont pourtant été persuadés que je connaissais l'endroit comme ma poche. Certains ont même été jusqu'à prétendre que la ville était exactement telle que je l'ai décrite, que c'était saisissant, une telle exactitude. À ceux-là, en général, j'explique que la vraisemblance importe plus que la vérité, que la justesse compte davantage que l'exactitude et surtout qu'un lieu, ce n'est pas une topographie mais la manière dont on le raconte, pas une photographie mais une sensation, une impression.

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

samedi 22 août 2020

[Griffin, Anne] Toute une vie et un soir





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Toute une vie et un soir
           (When All Is Said)

Auteur : Anne GRIFFIN

Traductrice : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Irlande) en 2019,
                 en français en 2019 (Delcourt)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans une bourgade du comté de Meath, Maurice Hannigan, un vieux fermier, s’installe au bar du Rainsford House Hotel. Il est seul, comme toujours – sauf que, ce soir, rien n’est pareil : Maurice, à sa manière, est enfin prêt à raconter son histoire. Il est là pour se souvenir – de tout ce qu’il a été et de tout ce qu’il ne sera plus. Au cours de la soirée, il va porter cinq toasts aux cinq personnes qui ont le plus compté pour lui. Il lève son verre à son grand frère Tony, à l’innocente Noreen, sa belle-sœur un peu timbrée, à la petite Molly, son premier enfant trop tôt disparu, au talent de son fils journaliste qui mène sa vie aux États-Unis, et enfin à la modestie de Sadie, sa femme tant aimée, partie deux ans plus tôt. Au fil de ces hommages, c’est toute une vie qui se révèle dans sa vérité franche et poignante… Un roman plein de pudeur et de grâce qui contient toute l’âme de l’Irlande.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Récompensée par le John McGahern Award, Anne GRIFFIN a publié ses nouvelles dans The Irish Times et The Stinging Fly. Elle a été libraire à Dublin et Londres, et travaille pour plusieurs associations caritatives. Née à Dublin, elle vit aujourd’hui à Mullingar. Son premier roman, Toute une vie et un soir, paraît dans sept pays en 2019.

 

 

Avis :

A quatre-vingt-quatre ans, l’Irlandais Maurice Hannigan ne parvient pas à faire le deuil de son épouse, décédée deux ans auparavant. Ce soir-là, au bar où il noie son désespoir dans la stout et le whisky, il soliloque sur sa vie passée, ses joies et ses regrets, en évoquant les cinq personnes qu’il a le plus aimées : son grand frère Tony emporté par la tuberculose, sa belle-sœur Noreen enfermée en asile psychiatrique, sa fille Molly morte-née, son fils journaliste en Amérique, et surtout, sa si regrettée épouse Sadie.

Au fil du récit se dessine peu à peu le portrait formidablement vrai d’un homme qui, envahi au soir de sa vie par le désarroi du chagrin et de la solitude, contemple sans complaisance ce que fut son existence et décide courageusement de faire ce qu’il faut pour ne pas en perdre le contrôle. Des bonheurs et des épreuves traversés ressortent une profonde tristesse d’avoir désormais tout perdu, mais aussi une forme d’acceptation résignée née de la certitude d’avoir toujours affronté le destin d’un pied ferme et d’être resté quoi qu’il arrive fidèle à lui-même et aux siens.

Sous ses dehors de dur-à-cuire taiseux, pingre et impitoyable, se cache un être d’une profonde humanité, qui se sera attaché toute sa vie à rester droit dans ses bottes, digne et fier de réussir à prendre sa revanche sur une enfance pauvre et marquée par l’injustice. L’ombre de cette vie écoulée est évoquée avec une telle vérité, les répliques y sonnent avec une telle authenticité, que Maurice Hannigan s’incarne sous les yeux du lecteur d’une manière toute cinématographique. D’ailleurs, je n’ai cessé d’y voir la silhouette, et d’y entendre la voix, de Clint Eastwood.

Tout en pudeur et en émotion contenue, ce roman d’une parfaite justesse réussit à poser avec une étonnante légèreté la question de la douleur, de la solitude et de la dignité des personnes vieillies et désormais seules, parvenues au bout de leur envie de vivre. (4/5)

 

 

Citations :

Depuis que Sadie m’a quitté, c’est la présence de Tony vivant qui me manque. Je peux lui parler tant que je veux dans ma tête, rien ne remplace le fait de le voir, de le toucher, de l’entendre boire sa bière chez Hartigan. Je donnerais n’importe quoi pour passer une heure avec lui. Pas la peine qu’on se parle beaucoup. Les coudes sur le zinc. Chacun sa bouteille de stout. Nos verres à moitié vides. Regarder dans la rue, taper du pied en rythme avec la musique à la radio, rire de la dinguerie du monde. Être avec quelqu’un en qui t’as confiance, voilà tout. Qui te comprend sans que t’aies besoin de t’expliquer, ou que tu te croies obligé de faire semblant que tout va bien. Avec qui tu peux te permettre d’être nul. Sentir sa tape dans mon dos quand il se lève pour aller aux gogues. Ce serait trop demander une petite résurrection ?

— Monsieur Hannigan, ce n’est pas en buvant que vous surmonterez votre deuil. »
Qu’est-ce qu’il en connaît du deuil, tu peux me le dire ? Il sort à peine des couches-culottes, ce petit con ! Si tu veux mon avis, la seule chose qu’il ait perdue jusqu’à présent, c’est sa virginité – et encore, pas sûr qu’il ait l’âge. Personne, absolument personne ne peut savoir ce que c’est de perdre quelqu’un qu’on aime tant qu’il l’a pas vécu. Le grand amour, celui qui s’accroche à tes os, s’enfonce sous tes ongles, aussi difficile à faire partir que la terre incrustée depuis des années. Quand il est plus là… c’est comme si on t’avait arraché un bout de toi. Tu te retrouves la peau à vif, sans défense, avec ton sang qui dégouline sur la moquette neuve. Moitié vivant, moitié mort, un pied dans la tombe.

vendredi 7 février 2020

[Barbery, Muriel] Une gourmandise






 

J'ai aimé

Titre : Une gourmandise

Auteur : Muriel BARBERY

Parution : 2000 (Gallimard), 2015 (Folio)

Pages : 176






 

 

Présentation de l'éditeur :

C'est le plus grand critique culinaire du monde, le Pape de la gastronomie, le Messie des agapes somptueuses. Demain, il va mourir. Il le sait et il n'en a cure : aux portes de la mort, il est en quête d'une saveur qui lui trotte dans le cœur, une saveur d'enfance ou d'adolescence, un mets original et merveilleux dont il pressent qu'il vaut bien plus que tous ses festins de gourmet accompli.
Alors il se souvient. Silencieusement, parfois frénétiquement, il vogue au gré des méandres de sa mémoire gustative, il plonge dans les cocottes de son enfance, il en arpente les plages et les potagers, entre campagne et parfums, odeurs et saveurs, fragrances, fumets, gibiers, viandes, poissons et premiers alcools... Il se souvient - et il ne trouve pas. Pas encore.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Muriel Barbery est née en 1969. Après Une gourmandise (2000) et L’élégance du hérisson (2006), La vie des elfes est son troisième roman, traduit dans vingt-six pays. Il est suivi de Un étrange pays (2019), second volet consacré aux elfes.


Avis :

Le plus grand et le plus renommé des critiques gastronomiques est à l’article de la mort. Alors que la nouvelle se répand peu à peu, n’affligeant quasiment personne tant l’homme est détestable et redouté, le mourant remonte fébrilement le fil de sa mémoire, à la recherche quasi désespérée des moments authentiques les plus fondateurs de sa passion pour le goût, depuis longtemps effacés derrière une existence entièrement consacrée aux décevants artifices du pouvoir, du luxe et de la célébrité.

Alternant les points de vue par une succession de brefs chapitres où s’expriment tour à tour les différents narrateurs, le récit entremêle les réminiscences de cet homme qui fut si puissant et si féroce, et les amers, voire haineux, commentaires de ses proches. Car, avec la renommée et l’infinie course à l’inédit et au sensationnel, le maître a fini par perdre de vue l’essentiel : l’authenticité, l’émotion, l’amour, sans lesquels il n’est devenu qu’un être égoïste et misanthrope, aigri et revenu de tout.

L’introspection tardive du vieil ours aux griffes à peine usées est l’occasion de splendides pages sur le plaisir gustatif : une expérience charnelle qui ne s’épanouit totalement que dans la parfaite harmonie de tous les sens et des émotions, en de rares moments d’apothéose à jamais marquants, de vrais instants de félicité qui gravent en vous leurs sensations à la manière des madeleines de Proust.

La plume de Muriel Barbery est époustouflante de virtuosité et d’élégance, et l’on ne peut que s’incliner devant tant de brio et de talent. Pourtant, l’auteur tombe en quelque sorte dans le même travers que son principal protagoniste : intellectuellement et stylistiquement brillant, ce livre m’a semblé manquer de souffle et de vie, les esquisses de personnages restant abstraites, le récit sans allant, et le lecteur sans véritable émotion. Un ingrédient m’a fait défaut : la magie du conte, qui vous propulse dans son univers au lieu de vous en laisser le simple spectateur, aussi ébloui soit-il. (3/5)



Citations :

Un tilleul qui embaume dans la fin du jour, c'est un ravissement qui s'imprime en nous de manière indélébile et, au creux de notre joie d'exister, trace un sillon de bonheur que la douceur d'un soir de juillet à elle seule ne saurait expliquer. À humer à pleins poumons, dans mon souvenir, un parfum qui n'a plus effleuré mes narines depuis longtemps déjà, j'ai compris enfin ce qui en faisait l'arôme ; c'est la connivence du miel et de l'odeur si particulière qu'ont les feuilles des arbres, lorsqu'il a fait chaud longtemps et qu'elles sont empreintes de la poussière des beaux jours, qui provoque ce sentiment, absurde mais sublime, que nous buvons dans l'air un concentré de l'été. Ah, les beaux jours ! Le corps libre des entraves de l'hiver éprouve enfin la caresse de la brise sur sa peau nue, offerte au monde auquel elle s'ouvre démesurément dans l'extase d'une liberté retrouvée... Dans l'air immobile, saturé du bourdonnement d'insectes invisibles, le temps s'est arrêté... Les peupliers, le long des chemins de halage, chantent aux alizés une mélodie de bruissements verdoyants, entre lumière et ombre chatoyante... Une cathédrale, oui, une cathédrale de verdure éclaboussée de soleil m'environne de sa beauté immédiate et claire...

J'ai appris depuis que c'est cela, l'excellence, cette impression d'aisance et d'évidence là où nous savons pourtant qu'il faut des siècles d'expérience, une volonté d'acier et une discipline de moine.

Son discernement aigu balayait la surface du potager et en prenait la mesure climatique, en une microseconde indécelable à l'appréhension courante du temps - et elle savait. Elle savait aussi sûrement et avec la même nonchalance que si j'avais dit : il fait beau, elle savait lequel de ces petits dômes rouges il fallait cueillir maintenant. Dans sa main sale et déformée par le travail des champs, il reposait, cramoisi dans sa parure de soie tendue à peine vallonnée de quelques creux plus tendres ; la bonne humeur en était communicative, celle d'une dame un peu grassouillette comprimée dans sa robe de fête mais compensant cette contrariété par un potelé désarmant qui donnait l'envie irrésistible d'y croquer à belles dents. Affalé sur le banc, sous le tilleul, je me réveillais d'une sieste voluptueuse bercée par le chant des feuilles et, sous cet auvent de miel sucré, je mordais dans le fruit, je mordais dans la tomate.
 

La tomate crue, dévorée dans le jardin sitôt récoltée, c'est la corne d'abondance des sensations simples, une cascade qui essaime dans la bouche et en réunit tous les plaisirs. La résistance de la peau tendue, juste un peu, juste assez, le fondant des tissus, de cette liqueur pépineuse qui s'écoule au coin des lèvres et qu'on essuie sans crainte d'en tacher ses doigts, cette petite boule charnue qui déverse en nous des torrents de nature : voilà la tomate, voilà l'aventure.   

Qu'est-ce qu'écrire, fût-ce des chroniques somptueuses, si elles ne disent rien de la vérité, peu soucieuses du cœur, inféodées qu'elles sont au plaisir de briller?

Un bon marbrier connaît la matière. Il pressent où l'entaille, déjà présente mais attendant que quelqu'un la révèle, cédera sous son assaut et, au millimètre près, il a déjà deviné comment se dessinera la figure que seuls les ignorants imputent à la volonté du sculpteur. Celui-ci, au contraire, ne fait que la dévoiler - car son talent ne consiste pas à inventer des formes mais à en faire surgir qui étaient invisibles.

Je n'avais à la bouche, sans en comprendre la signification, que le mot « terroir »- mais je sais aujourd'hui qu'il n'y a de « terroir» que par la mythologie qu'est notre enfance, et que si nous inventons ce monde de traditions enracinées dans la terre et l'identité d'une contrée, c'est parce que nous voulons solidifier, objectiver ces années magiques et à jamais révolues qui ont précédé l'horreur de devenir adulte. Seule la volonté forcenée qu'un monde disparu perdure malgré le temps qui passe peut expliquer cette croyance en l'existence d'un « terroir » - c'est toute une vie enfuie, agrégat de saveurs, d'odeurs, de senteurs éparses qui se sédimente dans les rites ancestraux, dans les mets locaux, creusets d'une mémoire illusoire qui veut faire de l'or avec du sable, de l'éternité avec le temps. Il n'y a pas de grande cuisine, tout au contraire, sans évolution, sans érosion ni oubli. C'est d'être sans cesse remise sur l'établi de l'élaboration, où passé et avenir, ici et ailleurs, cru et cuit, salé et sucré se mélangent, que la cuisine est devenue art et qu'elle peut continuer à vivre de n'être pas figée dans l'obsession de ceux qui ne veulent pas mourir.



Du même auteur sur ce blog :

 
 

 



mercredi 8 janvier 2020

[Zeh, Juli] Nouvel an





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nouvel An (Schilf)

Auteur : Juli ZEH

Traductrice : Rose LABOURIE

Parution : en allemand en 2007,
                en français en 2019 (Actes Sud)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Des vacances de Noël en famille sur l’île de Lanzarote – ce rêve de Henning, mari et jeune père plein de bonne volonté, risque de tourner au vinaigre. Le temps est maussade, le moral se détériore ; les crises d’angoisse qu’il redoute tant réapparaissent. Le premier janvier, il décide de s’éloigner des obligations familiales, d’un amour mêlé d’incompréhension et d’une paternité qui l’écrase. Il enfourche un médiocre vélo de location et entreprend, par défi, une ascension harassante.
C’est un homme épuisé qui arrive au sommet de la montagne, où paysage et village se révèlent. Tel un voile qui se déchire, il lui semble retrouver un lieu maudit de sa petite enfance, une expérience traumatisante dont la romancière ressuscite alors chaque instant enfoui dans sa mémoire.


Juli Zeh, à son meilleur, se livre à un travail vertigineux d’expérimentation psychique : la plongée de Henning dans l’onde obscure du refoulé nous hantera longtemps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1974 à Bonn, Juli Zeh a été propulsée sur le devant de la scène littéraire européenne avec La Fille sans qualités (Actes Sud, 2007 ; Babel n°912 ; prix Cévennes du meilleur roman européen 2008). De nombreuses distinctions ont couronné son œuvre, traduite en une vingtaine de langues. Actes Sud a publié quatre autres romans dont Décompression (2013) et Brandebourg (2017).

 

 

Avis :

La vie du narrateur lui échappe : son couple bat de l’aile, ses enfants l’épuisent, son travail est ingérable et il est de plus souvent sujet à de terribles crises d’angoisse qui le laissent vide et sans force. Il a soudain l’idée d’emmener les siens à Lanzarote pendant les vacances de fin d’année. Le jour de l’An, au cours d’une ascension solitaire en vélo entamée pour échapper à la morosité familiale, il croit reconnaître des lieux connus dans son enfance : le passé lui remonte brutalement à la figure, faisant resurgir de vieux évènements traumatisants refoulés au plus profond de sa mémoire.

Le récit commence doucement, autour du mal être du personnage principal qui, malgré toute sa bonne volonté, ne parvient pas à gérer son existence. Lorsque son passé se rappelle violemment à lui, le rythme s’emballe soudain, et le lecteur se retrouve aspiré aux côtés du narrateur, dans une tension horrifiée qui ne se relâchera plus avant le dénouement inattendu, aux nouvelles perspectives inextricables.

Le cadre si particulier de Lanzarote éclaire de ses contrastes en noir et blanc un huis-clos d’autant plus angoissant qu’il enferme dans son drame deux très jeunes enfants. Tandis que le lecteur tremble et s’étonne, il comprend peu à peu les raisons qui empêchent encore aujourd’hui le principal protagoniste de vivre normalement : une prise de conscience qu’il imagine semblable dans la tête du narrateur, et pourtant…

Construit sur les terribles conséquences du silence et du déni autour d’un implacable fait divers, ce roman fait doublement froid dans le dos : l’on y frémit des épreuves traversées par les deux enfants, mais aussi de leurs souffrances à l’âge adulte. Ce roman est une excellente surprise, qui se dévore en une soirée et continue de vous hanter bien après sa dernière page. (4/5)

 

 

Citation :

Il y a quelques années, à la maison d’édition, Henning s’est occupé d’un livre sur les enfants dont le succès finance encore aujourd’hui son poste. L’ouvrage s’intitule "Le Moi construit" et parle du fait que les enfants se voient assigner par leur environnement, autrement dit par leurs parents, des rôles qu’ils vont jouer et conserver tout au long de leur vie.

  

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020