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jeudi 24 décembre 2020

[Spitzer, Sébastien] La fièvre

 

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La fièvre

Auteur : Sébastien SPITZER

Parution : 2020 chez Albin Michel

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours. 
Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui. Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.

Dans ce roman inspiré d’une histoire vraie, Sébastien Spitzer, prix Stanislas pour Ces rêves qu’on piétine, sonde l’âme humaine aux prises avec des circonstances extraordinaires. Par delà le bien et le mal, il interroge les fondements de la morale et du racisme, dévoilant de surprenants héros autant que d’insoupçonnables lâches.

 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sébastien Spitzer est traducteur et journaliste. Son premier roman Ces rêves qu’on piétine a reçu un formidable accueil critique et public. Il a été le lauréat de nombreux prix (prix Stanislas, Talents Cultura, Roblès). Avec Le Cœur battant du monde, il fut finaliste du Goncourt des Lycéens 2020.

 

 

Avis :

En 1878, dans un Sud américain qui n’a pas encore digéré la victoire des Yankees et l’abolition de l’esclavage, plusieurs cas de fièvre jaune sont confirmés à Memphis. Prise de panique, la population tente massivement de fuir, prenant littéralement d’assaut le dernier train en partance. Les habitants restés dans la ville désertée, désormais coupée du monde et livrée à la violence et au pillage, tâchent, avec les moyens du bord, de faire face à l’hécatombe. Tandis qu’une milice composée d’hommes noirs prend la défense des lieux, et que la maquerelle Annie Cook transforme sa maison close en hôpital, l’ardent suprémaciste blanc Keathing, patron du journal local, est amené à réviser ses convictions racistes et moralistes.

Ecrit par coïncidence juste avant la pandémie du Coronavirus qui lui donne une résonance toute particulière, ce roman s’inspire des épidémies de fièvre jaune qui, par trois fois, ont frappé la ville de Memphis dans les années 1870, alors qu’on ignorait la responsabilité du moustique dans la propagation de cette maladie mortelle. Rythmé par des phrases courtes et crépitantes, le récit est haletant. Il entraîne sans répit le lecteur dans l’impitoyable succession d'évènements à laquelle doivent faire face les personnages.

Pour ces derniers, cette terrible crise devient l’occasion de profondes transformations, Blancs et Noirs se retrouvant pour une fois à égalité face à l’adversité. Soudain, la valeur d’hommes noirs s’affiche en pleine lumière au travers de leur courage et de leur détermination, tout comme la vaillance et les qualités humaines de femmes dites de mauvaise vie – ces autres esclaves, cette fois du commerce des corps -, quand quantité de gens bien pensants, à commencer par la rigide mère supérieure du couvent de la ville, s’illustrent par leur lâche irresponsabilité.

Preuve que, souvent, seules les crises savent enfanter le changement, cette histoire qui renverse les rôles établis est une jolie démonstration de l’inanité des préjugés et de la gravité des intolérances, souvent cachées derrière des principes de morale autorisant la bonne conscience. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

On dit que si elle a des origines françaises, Anne Cook est surtout née dans le Sud, dans un bled du delta, là où, à chaque grande crue, l’eau du Mississippi imbibe toutes les terres, même celle des cimetières, au point de faire remonter les tombes et les morts dans les fosses. On dit que son passé est enfoui comme des ruines dans le sable, qu’il est mouvant en elle et qu’elle passe sa vie à le tasser de son mieux. Il n’y a rien de plus instable que les ruines d’une vie. Celles d’Anne affleurent.

Le géant noir T. Brown est parmi eux. Barbier de son état. Un dos de portefaix tiraillé par le fouet, cabossé par les champs. Ses épaules sont des boulets perchés sur deux bras d’artillerie épais comme des affûts, aussi intimidants qu’une paire de couleuvrines alignées et des doigts comme des schlass. Puissant. Impressionnant. Sa voix est à l’avenant. Elle a le timbre de cet alliage fait de chair et de bronze.

Anne Cook a toujours eu un faible pour les coquelicots.
– J’aime ces fleurs, Monsieur Keathing. Ce sont les plus belles fleurs du monde.
– Je suis bien content qu’elles vous plaisent.
– Elles poussent partout. On dit qu’elles sont fragiles, qu’une fois coupées elles fanent. C’est vrai. Vous avez beau brûler leurs tiges pour en figer le suc, les plonger dans de l’eau, la renouveler souvent, ajouter je ne sais quel onguent…, rien n’y fera. Elles ne trichent pas. Elles fanent. Pourtant, si on les laisse faire, si on leur donne un peu le temps de prendre racine, elles reviennent n’importe où, près des champs, près des ruines, du printemps à l’automne. Et elles rejaillissent toujours, plus vives, plus belles. Quelques touches de rouge vif autour d’un cœur noir… Un peu comme moi ! Mais vous le saviez, n’est-ce pas ? 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 


dimanche 27 octobre 2019

[Spitzer, Sébastien] Le coeur battant du monde





 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le coeur battant du monde

Auteur : Sébastien SPITZER

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 448






 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.

L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.


Après Ces rêves qu’on piétine, un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sébastien Spitzer est l’auteur d’un premier roman, Ces rêves qu’on piétine, traduit dans plusieurs pays et couronné par de nombreux prix littéraires.


Avis :

Dans les bas-fonds du Londres du milieu du 19ème siècle, un nourrisson est recueilli et adopté par Charlotte, jeune Irlandaise chassée de son pays par la famine. L’enfant s’appelle Freddy. Il ne découvrira que bien plus tard qu’il est le fils naturel de Karl Marx, lui aussi réfugié dans la capitale anglaise après avoir été refoulé de Prusse et de Paris. Pendant que le père rédige Le Capital tout en maintenant des habitudes bourgeoises aux crochets de son ami, le riche industriel Engels, Freddy grandit dans la misère, participe aux soulèvements populaires lors de la crise du coton provoquée par la guerre de Sécession américaine, et se retrouve aux côtés des nationalistes irlandais par dévotion pour sa mère adoptive.

Karl Marx a bien eu un fils naturel, Frederick, né en 1851 d’une relation avec la bonne de la famille, et reconnu par Friedrich Engels. A partir de ce fait réel, l’auteur a librement imaginé la vie de Freddy et de sa nourrice, en faisant les personnages principaux d’une vaste fresque historique où tout, à part eux, est véridique.


On y découvre ainsi l’essor de l’industrie du coton en Angleterre et la misère ouvrière qui provoque de plus en plus d’insurrections, l’impact de la guerre de Sécession américaine sur l’économie anglaise, le sort des Irlandais après la Grande Famine et la déception de ceux qui se sont engagés auprès des Yankees dans l’espoir de se voir attribuer une terre, l’action des fenians et la violente répression anglaise…, mais surtout, en un contrepoint saisissant, les portraits étonnants de deux personnages déconcertants : Karl Marx et Engels, révolutionnaires bourgeois aux multiples contradictions.

Renforcé par le style d’écriture aux phrases courtes et sèches, le suspense autour du sort de Freddy est constant et maintient éveillé l’intérêt du lecteur du début à la fin de cette petite histoire enchâssée dans la grande, construite de manière crédible et passionnante à partir d’un fait méconnu, dans un foisonnement historique qui permet de saisir l’étonnante saveur des personnages de Marx et d’Engels. Un très bon moment de lecture, mêlant utilement l’intérêt à l’agrément. (4/5)



Citations :

Charlotte butine parmi les sacs et les caisses pleines de fruits. Elle prend un plaisir fou à mépriser les prix, les poids qui font toujours pencher la balance du côté du plus cher.
« Un sachet de raisins secs.
– Oui, madame. »
Elle commande, sans compter. Mais ce qui lui fait le plus de bien, ce ne sont pas ces sacs qui s’empilent sur le comptoir pour elle. Ce qui l’enorgueillit, c’est qu’on l’appelle « madame ». Charlotte en rajoute pourvu qu’on le dise encore.
« Vous avez de cette pâte de curry qui vient des Indes ?
– Oui, madame.
– Et du beurre salé ?
– Oui, madame. »
Leu Phong revient avec du beurre et un pot de curry qu’il ouvre comme s’il s’agissait d’un trésor.
« Voilà, madame. »
Charlotte n’a pas fini. Mais un détail l’intrigue. 

« Votre madame, monsieur Phong, est-ce que vous le dites avec une majuscule ?
– Pardon ? »
Charlotte se penche vers lui.
« Quand vous me dites “madame”, vous le pensez comment ? Avec une majuscule ? »
Leu Phong exécute un rapide calcul mental. Puis il ajuste sa veste et sort une paire de gants blancs.
« Bien sûr, chère Madame. »
Charlotte éclate de rire. Elle rêve du jour où tout le monde mettra des gants pour elle, où on lui offrira des bouquets de Madame, avec ou sans curry, amandes ou sucre en poudre, et ce serait mieux encore s’il n’y avait rien à vendre, à acheter ou à prendre. 


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