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mardi 8 octobre 2024

[Norek, Olivier] Les guerriers de l'hiver

 



 

Coup de coeur

 

Titre : Les guerriers de l'hiver

Auteur : Olivier NOREK

Parution : 2024 (Michel Lafon)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je suis certain que nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade.
– Et je ne pourrais te traduire ce mot, car il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. Il dit le courage, la force intérieure, la ténacité, la résistance, la détermination… Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. »

Imaginez un pays minuscule.
Imaginez-en un autre, gigantesque.
Imaginez maintenant qu’ils s’affrontent.
Au cœur du plus mordant de ses hivers, au cœur de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l'ennemi, et parmi ses soldats naît une légende. La légende de Simo, la Mort Blanche.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Engagé dans l'humanitaire pendant la guerre en ex-Yougoslavie, puis capitaine de police à la section Enquête et Recherche de la police judiciaire du 93 pendant dix-huit ans, OLIVIER NOREK est l'auteur de la trilogie du capitaine Coste (Code 93, Territoires et Surtensions) et du bouleversant roman social Entre deux mondes, largement salués par la critique, lauréats de nombreux prix littéraires et traduits dans près de dix pays. 

 

 

Avis :

Auteur de polars et de thrillers sociaux à succès, l’ancien militaire et capitaine de police Olivier Norek met cette fois la fluidité de sa plume et ses talents de scénariste au service d’un impressionnant et immersif roman historique dont les résonances avec l’actualité tintent comme un avertissement.

Nous sommes fin novembre 1939, lorsque la seconde guerre mondiale ressemble encore à une « drôle de guerre ». Pour protéger la ville frontalière de Léningrad du risque d’invasion allemande et faute d’un accord sur la création d’une zone tampon en territoire finlandais, Staline décide d’envahir son voisin par la force, convaincu de ne faire qu’une bouchée de ce petit pays. Pourtant, malgré la supériorité écrasante des forces soviétiques, le conflit entendu comme une question de semaines s’enlise entre tranchées et guérilla, la résistance aussi bien militaire que civile des Finlandais galvanisés bloquant l’avancée d’une armée ennemie mal préparée et trop sûre d’elle. Et c’est toute une saison de neige et de glace, par des températures atteignant les moins cinquante degrés, que dure ce qu’on appelle bientôt la Guerre d’Hiver, entre une « nation ogre de cent soixante et onze millions d’habitants » et un Petit Poucet de « trois millions et demi d’âmes ».

Suivant les mois du conflit au rythme des victoires et des défaites, Olivier Norek nous immerge dans l’inhumaine absurdité de cette guerre – l’URSS ne réussira jamais à pénétrer de plus d’une quinzaine de kilomètres à l’intérieur de la Finlande, sacrifiant pour cela des centaines de milliers d’hommes dans des opérations particulièrement inconséquentes et insensées – en un enchaînement de tableaux dantesques et saisissants, en tout point fidèles à la vérité historique. Nourri d’une documentation aussi minutieuse que colossale, son récit prend vie avec naturel et réalisme, et c’est la peur au ventre et la chair transie que l’on avance aux côtés des protagonistes, tous réels mais plus extraordinaires que bien des personnages de fiction.

Ainsi en est-il de l’héroïque Simo Häyhä, considéré comme le meilleur sniper de tous les temps. Surnommé par les Soviétiques « La Mort Blanche » tant il sème la mort et la terreur au bout de son invisible lunette, il n’était pourtant à l’origine qu’un jeune homme épris de nature et de forêts qui excellait à la chasse. Son portrait, comme celui d’autres hommes et femmes sortis de la vie civile pour défendre leur pays avec la dernière énergie, rend hommage à tous ces Finlandais qui, partis « se battre contre des monstres », n’ont finalement découvert « à [leurs] pieds que des hommes », envoyés au carnage avec une glaçante inconséquence.

Cette guerre qui, véritable aveu de faiblesse soviétique, changea peut-être le cours de l’Histoire en convainquant Hitler d’ouvrir le front de l’Est, est pourtant aujourd’hui largement oubliée, sa mémoire désastreuse notamment effacée des manuels scolaires russes. Elle entre forcément en écho avec la guerre contemporaine en Ukraine, autre petit pays largement sous-estimé par son géant de voisin à la préparation fort incertaine.

Des enquêtes policières à l’investigation historique, Olivier Norek réussit avec brio le changement de registre. En tout point véridique, son récit de guerre sur l’âpre fond de l’hiver nordique est tout aussi édifiant que passionnant, son imprégnation historique n’ayant d’égale que la puissance de sa narration. Une lecture glaçante au propre comme au figuré, qui a bien des raisons de se retrouver dans la sélection de plusieurs prix littéraires. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

– Ne connais-tu pas la nouvelle ? poursuivit Sadovski. Le général Habarov a reçu par radio l’information qu’un contrôleur de la Stavka allait venir sur le front pour chercher à comprendre notre inefficacité. Il sera là demain, par le train de ravitaillement.
– Et qu’as-tu commandé au ravitaillement ?
– Des armes et des munitions, comme chacune des deux cent quarante autres unités, j’imagine.
– Nous en avons déjà pour plusieurs guerres, objecta le militaire. As-tu au moins demandé des vêtements chauds et de la nourriture ?
– Que crois-tu ? Que j’allais me plaindre ? Dire au Kremlin que nous avons froid et faim ? Souligner discrètement que nous sommes arrivés mal préparés ? Non merci. Par contre, j’ai demandé des portraits de Staline. Chaque unité doit en arborer un par respect pour notre Chef suprême, et il nous en manque.
– Une telle requête aura bel effet dans ton dossier. Mais sur le terrain…
– Je crains davantage Celui pour qui l’on se bat, que ceux contre qui on se bat. Et tu devrais aussi.


Depuis le début du conflit, la constante peur de l’échec – qui se soldait inévitablement par une balle dans la tête – inhibait toute initiative des officiers et plaçait l’idéologie et l’obéissance au-dessus de la tactique ou des réalités du terrain.


Ukrainiens, Roumains, Géorgiens, Mongols, Turcs, Azéris, Kazakhs, Tadjiks, Uzbeks, Biélorusses, Arméniens… Aucun n’avait souhaité partir en guerre. Tous avaient été enrôlés de force. Et forcer un homme revient à fabriquer un insoumis.


La Finlande avait en stock autant de bombes pour toute la guerre que la Russie pouvait en envoyer en une seule journée. Mais pour arriver à ce résultat, Staline avait imposé à ses usines un tel rendement qu’elles étaient incapables de suivre, et pour ne pas subir sa colère, elles livraient des obus dont un tiers étaient sous-chargés en explosifs ou mal assemblés. À commander par la terreur, Staline provoquait ses propres déboires.


– Il y a quelque chose que je crois, et quelque chose dont je suis certain, répondit Timochenko. Je crois que cette guerre a unifié la Finlande comme jamais avant, et si elle est devenue une forteresse, nous en avons été le ciment. Et je suis certain que nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade, s’excusa Molotov.
– Et je ne peux te traduire ce mot. Il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le Sisu est l’âme de la Finlande. L’état d’esprit d’un peuple qui vit dans une nature sauvage, par un froid mordant, avec un ensoleillement rare. Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. Je te dirais que cela parle aussi de leur courage, mais il manquerait encore beaucoup de mots pour définir ce qu’est le Sisu. Il faudrait y ajouter, l’obstination, le cran, la force intérieure, la ténacité, la résistance, la détermination, la volonté… Et le caractère pour le moins complexe qui va avec, puisqu’ils sont aussi froids et sauvages que le cœur de leurs forêts.
 
 
Devant eux, de la glace, émergeaient des piques et des pointes, comme le fond tapissé d’un immense piège à ours. Viktor avança d’un pas méfiant, fusil dressé en avant, prêt à tirer, avança encore, jusqu’à comprendre. Ils marchèrent alors dans un silence respectueux, à travers ce cimetière de soldats russes, pris la veille dans l’eau gelée puis figés avant même de sombrer, et dont les bras, les canons des fusils, les baïonnettes, les bâtons et les skis, le haut du corps parfois, hérissaient la surface du golfe comme des herbes folles de chair, de bois et de métal. Morts avec eux émergeaient aussi les têtes des chevaux, la crinière en une vague noire immobile scintillante de cristaux de neige, l’écume ivoire de leur dernier effort glacée aux commissures de leurs lèvres.
Ici et là, collés sous la surface de la glace, on distinguait enfin les visages blancs de ceux qui avaient coulé à pic dans l’eau bleu glacier puis tenté de remonter avant d’être bloqués par un plafond transparent, bouches ouvertes en une dernière respiration. Sans états d’âme, il fallait marcher sur eux pour progresser.


Pourtant, si la Russie et la Finlande avaient, semble-t-il, gagné pour l’une, capitulé pour l’autre, la réalité était totalement inverse. Une nation ogre de cent soixante et onze millions d’habitants n’avait pas réussi à dominer un pays pacifique de trois millions et demi d’âmes, ni à avancer de plus de quinze kilomètres dans les terres convoitées. Une fausse défaite devenait une victoire honteuse pour Staline (…).


La laborieuse victoire russe attira l’attention d’Adolf Hitler, comme le sang d’une bête blessée allèche le prédateur. Le projet initial de l’armée allemande était de régler le front de l’Ouest et, seulement après, de fondre sur la Russie. Mais face aux piètres résultats de l’armée Rouge sur la Finlande, elle modifia ses plans et lança sur l’Union soviétique affaiblie près de quatre millions de ses soldats dans la plus grande invasion de l’Histoire militaire, sous le nom d’opération Barbarossa…
Sans le courage de Simo, sans le Sisu, cette âme de feu et de glace, personne ne peut imaginer ce que l’Europe ou le monde seraient aujourd’hui, ni les puissances aux pouvoirs.
Personne, aujourd’hui, ne sait réellement ce que l’on doit aux soldats finlandais de la Guerre d’Hiver.


Si ces événements ont bientôt un siècle, ils nous renvoient à l’Histoire actuelle et nous mettent en garde.
La guerre survient souvent par surprise, et il faut toujours un premier mort sur notre sol pour y croire vraiment.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 1 juillet 2022

[Norek, Olivier] Dans les brumes de Capelans

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Dans les brumes de Capelans

Auteur : Olivier NOREK

Parution : 2022 (Michel Lafon)

Pages : 410

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une île de l'Atlantique battue par les vents, le brouillard et la neige. Un flic qui a disparu depuis six ans et dont les nouvelles missions sont classées secret défense. Sa résidence surveillée, forteresse imprenable protégée par des vitres pare-balles. Une jeune femme qu'il y garde enfermée. Et le monstre qui les traque. Dans les brumes de Capelans, la nouvelle aventure du capitaine Coste se fera à l'aveugle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Capitaine de police à la section " enquête et recherche " de la police judiciaire du 93 pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l'auteur, chez Michel Lafon, de la trilogie du capitaine Coste (Code 93, Territoires et Surtensions) et du bouleversant roman social Entre deux mondes, ouvrages largement salués par la critique, lauréats de nombreux prix littéraires et traduits dans près de dix pays. Le Lapin shérif est son premier album jeunesse.

 

Avis :

Situé au confluent des courants, l’un froid, l’autre tiède, du Labrador et du Gulf Stream, mais aussi des masses d’air, glacées ou plus douces, venues de l’Arctique et de la mer, le petit archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon est souvent battu par les vents, la pluie et la neige, quand il n’est pas perdu dans les brumes dont les habitants collectionnent les noms presque comme les Inuits les mots désignant la neige. La brume de Capelans survient au printemps, annonçant l’arrivée dans les parages des bancs de poissons du même nom, en même temps que la fuite de ceux des habitants déprimés par la perspective de plusieurs semaines d’une visibilité à moins d’un mètre.

C’est plus précisément sur l’île de Saint-Pierre que, retranché du monde depuis un grave traumatisme, le capitaine Coste, personnage bien connu des lecteurs d’Olivier Norek qui ont pu le suivre dans quatre précédents romans, exerce de nouvelles missions classées secret défense depuis sa résidence surveillée et protégée comme un bunker. Comme une poignée d’autres de par le monde, il prend en charge les personnes qui changent d’identité et disparaissent pour échapper aux représailles des criminels qu’elles ont dénoncés. On vient ainsi de lui confier une jeune fille retrouvée dix ans après son enlèvement, et qu’il doit protéger et faire parler pour tenter d’inverser la traque dont elle – et lui par ricochet - sont maintenant l’objet.

Quoi de plus terrifiant que la conscience d’un danger dont on ignore le visage et les ressorts, qui plus est coincé dans un isolement qui pourrait bien s’avérer à double tranchant ? Pour Coste, il y a bientôt de quoi se sentir aussi vulnérable que derrière une vitre éclairée sur la nuit noire, quand il lui faut vite comprendre dans quelle partie il est engagé, à quel ennemi il a à faire, avant de se faire débusquer comme un lapin aveugle. Alors que le mystère ne fait que s’épaissir à mesure de ce que la jeune Anna laisse échapper, que le trouble grandit face à la monstrueuse dualité de personnalités diaboliquement dangereuses, les signes que cette retraite insulaire pourrait rapidement se transformer en souricière s’unissent à l’approche longuement annoncée de ces épaisses et aveuglantes nuées de brumes qui achèveront de refermer le piège sur l’île et ses habitants, pour faire monter une angoisse teintée de claustrophobie.

Peaufinée dans ses moindres détails avec une précision sérieusement documentée et un réalisme – même si Coste lui-même verse un peu trop dans le genre « surhomme » pour rester totalement crédible - nourri de sa propre expérience de capitaine de police judiciaire, l’intrigue aussi retorse qu’efficace est menée sur un rythme haletant qui réserve bien des surprises et n’exclut pas l’humour, notamment au travers de personnages secondaires dont la cocasserie contraste agréablement avec la noirceur de l’ensemble.

Alors, que vous ayez lu ou non les précédents opus de la série Coste, vous ne pourrez que dévorer ce page-turner vraiment réussi, tant pour son suspense savamment entretenu que pour son originalité et son ambiance oppressante, ancrée dans le décor âpre d’un archipel synonyme de bout du monde, et étudiée pour renforcer la sensation d’enfermement aveugle au centre de la narration. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Dehors, alors que le soir tombait, le climat de l’île offrait un phénomène rare à celui qui y portait attention. La surfusion. Quelques kilomètres plus haut, le temps se réchauffait légèrement et la neige devenait pluie. Arrivant sur ce bout de planète encore si froid qu’on se brûlait à le toucher, les gouttes se transformaient instantanément en glace, enrobant d’une coque transparente ce sur quoi elles tombaient. Et tout devenait sculpture de givre. Les fleurs en bouquets de cristal, les aiguilles des pins en épines de verre, les rochers sombres en pierres précieuses géantes.


La saison s’étirait à l’infini sans qu’on en voie les contours, ses jours toujours masqués par la neige. La neige sur les toits, sur le rebord des fenêtres, cachant les routes, transformant les voitures en gros bonshommes blancs allongés, nappant le béton des quais, se posant jusque sur la glace qui avait emprisonné les eaux de la lagune voisine du port de Saint-Pierre, donnant à l’île un air de gros gâteau crémeux.
Et de tout ce blanc immaculé explosaient les couleurs des maisons. Rouges, bleues, vertes, orange, et leurs déclinaisons, comme une grenade dégoupillée dans un magasin de peinture. Certaines entretenues, d’autres écaillées, les plus jolies n’étant pas toujours les premières. Pour pallier un climat bicolore qui huit mois de l’année ne laissait le choix qu’entre le blanc de la neige et le gris des brumes, les habitants se vengeaient, pinceaux à la main, osant jusqu’aux roses, turquoise, jaunes, violets et, toujours, leurs déclinaisons.


À l’écart du centre-ville autant qu’on pouvait l’être, à l’abri de tout voisin et de tout regard, elle avait cependant la particularité étonnante d’être sur une île de vingt-cinq kilomètres carrés dont chacun des 5 000 habitants connaissait les 4 999 autres. Une île où l’on ne demande pas son chemin avec le nom d’une rue mais en nommant directement la personne chez qui l’on se rend et où l’on s’entend irrémédiablement demander « C’est un petit qui ? » lorsqu’on évoque une connaissance sans en resituer la généalogie.


On les voudrait hideux, les monstres.            
Dans les villes, dans la foule, leurs démons sont invisibles. Ils nous frôlent sans que l’on frémisse. Leurs sourires ressemblent aux nôtres, on les côtoie, on les voisine, on les invite. Ils nous charment ou nous indiffèrent, car ils sont bien normaux, les monstres. Leur peau, leur voix, leurs gestes, tout en surface est identique à l’ordinaire. Mais quelque part, une ombre s’est posée. Elle s’est nourrie silencieusement d’une blessure, d’une humiliation, d’une violence, d’une anomalie, d’une malfaçon. Elle s’est posée sur une fine craquelure qu’à coups de bec et de griffes elle a transformée en faille. Un gouffre, un piège pour la raison, et s’engendre la colère. La colère si jouissive à libérer, pour que sur d’autres se pose une partie de l’ombre. Pensant ainsi s’alléger, le monstre s’enferme et nourrit son serpent, toujours plus affamé.


Il y a près de huit millions de personnes isolées en France, dont quatre cent mille n’ont aucun contact avec l’extérieur et ne sortent pas de chez elles. Elles sont victimes de tout un éventail de déclinaisons de phobies sociales, allant de l’anxiété à la timidité, de l’isolement protecteur au profond manque de confiance en soi, de la crainte du lien affectif à l’hypervigilance liée à la peur de l’autre, ou simplement parce qu’il est parfois impossible de trouver sa place dans une société ou l’intérêt du « moi je » dépasse toujours celui de l’autre.
 
 
Après les lumières de l’aéroport, le taxi entra dans un tunnel blanc laiteux pour ne le quitter que quatre kilomètres plus tard. Alors qu’ils sortaient de la voiture devant la résidence surveillée dont toutes les lumières avaient été allumées, un souffle puissant dissipa les brumes comme on soulève le voile blanc d’une œuvre d’art présentée pour la première fois au public. Elles se posaient, puis s’en allaient, sans que jamais personne ne puisse les prévoir. Il n’y avait qu’une période, entre le printemps et l’été, où, plus denses et plus fortes, elles emprisonnaient l’île pour trois semaines complètes, au moment des brumes de Capelans.


En prélude, ce fut d’abord le vent qui coucha les longues herbes des tourbières et rida l’océan comme s’il frémissait d’avance à l’idée d’être bientôt déchaîné, envolant et emmêlant les cheveux de la jeune fille dont l’excitation grandissait. Pour celui qui sait écouter, ce sont les premières notes de la respiration du suroît qui vous conseille d’aller vous abriter. À la suite de cet avertissement, d’immenses nuages obscurs et menaçants apparurent au fond du ciel, poussés par le souffle de la tempête qui les menaient au-devant de la scène, formant un million de petits rouleaux blancs qui parcouraient la surface de l’eau en une armée d’écume resserrant ses rangs. Puis, avec une lenteur inquiétante, se formèrent des masses sombres, puissantes, informes, comme si une nouvelle île venue des profondeurs allait émerger. Ces masses s’élevèrent en s’affinant, devinrent enfin des vagues formidables et démesurées. En grandissant, leur sommet se para de longues crêtes qui s’allongeaient et barraient l’océan, parallèles à l’horizon qui disparaissait sous le temps tourmenté. Toujours plus hautes, les vagues semblaient vouloir se décrocher de l’Atlantique pour rejoindre le ciel, et à leur point culminant, fonçant droit vers la terre, elles venaient, furieuses, exploser dans un tumulte blanc contre les rochers qui ceignaient la plage, donnant de l’océan l’impression qu’il atteignait son point d’ébullition. Et c’est la terre entière qui tremblait de vibrations qui parcoururent, en fin de course, le corps d’Esther, vulnérable et offerte, entourée d’un nuage d’embruns qui couvrait son visage d’une fine pellicule de sel et figeait ses traits. Sa peau tirailla et piqua lorsqu’elle sourit, comblée par la colère de la nature.


Il existe sept millions de victimes d’inceste, soit dix pour cent de la population.


– Victor ne vous a pas encore fait visiter l’île aux Marins ? s’étonna le voisin en remplissant de nouveau les verres de vin. Il serait temps, avant que les brumes de Capelans couvrent Saint-Pierre. 
 
             
– Les brumes de ? fit répéter Anna.              
– De Capelans. Le courant chaud du Gulf Stream rencontre le courant froid du Labrador et une fois par an, pendant trois semaines, les brumes tombent sur l’archipel et le font disparaître littéralement de la carte. Tout devient… Disons… Mystique. Et elles arrivent bientôt !


On est en sursis, dit Anna soudainement très sérieuse. Faut bien que tu te le dises. S’il y a des femmes battues, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles restent à la cuisine, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles ne gagnent pas le même salaire, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles doivent cacher leurs cheveux ou leur visage, c’est que l’homme l’a décidé. Si elles sont agressées sexuellement, c’est que l’homme l’a décidé. Si j’ai été enlevée et séquestrée, c’est parce qu’un homme l’a décidé. Uniquement parce que l’homme a quinze kilos de muscles en plus. Il n’y a pas d’autre raison. Si le lundi, ils décidaient de nous mettre en esclavage, le mardi l’affaire serait pliée. Ils ont la supériorité physique et je ne connais pas une seule espèce animale qui n’ait pas soumis ses inférieurs. On est en sursis et personne ne viendra nous défendre. Tu as lu La Servante écarlate de Margaret Atwood ? Ça parle exactement de ça.
 
 
D’une extrémité à l’autre du ciel visible, une aurore boréale verte en immenses draperies verticales ondulait avec une extrême lenteur, comme un châle divin échappé, et se reflétait sur l’océan noir.
– Les anciens et les marins les appellent les marionnettes, murmura Coste.


Les brumes vont se lever et bientôt, elles avaleront l’archipel pour de longues semaines. Entre le poudrin de l’hiver et les brumes, même le climat essaie de cacher Saint-Pierre. À croire que l’île est si belle qu’il faudrait la garder secrète.


Pour certains peuples, le ciel est une digue retenant des rivières de lumières, et lorsque la digue cède s’échappe un torrent de couleurs. Longtemps inexplicables, les aurores boréales ont forcé les hommes à leur créer des légendes. Âmes dansantes des défunts, reflet des armures des Walkyries ou pont vers l’au-delà, les habitants des terres qu’elles éclairent leur ont toutes trouvé une histoire.             
Mais pour les Sàmi de Laponie, et pour eux seulement, elles sont un mauvais présage, une entité menaçante qui scrute la planète et dont il ne faut pas attirer l’attention, au risque de se faire enlever.


Trois soleils auraient pu se lever ce matin sans qu’ensemble ils fussent capables de traverser la brume qui fonçait sur l’île. Comme un nuage épais et gigantesque tomberait d’un fabuleux orage pour s’accrocher sur l’océan et fondre sur Saint-Pierre, la brume avala les bateaux amarrés au loin, puis le port, puis les plages et les criques. Elle s’insinua ensuite dans les rues, suivant leurs courbes, grimpant les côtes sans effort, dévalant les pentes comme la fumée poisseuse d’un incendie extraordinaire, butant sur les maisons pour les engloutir enfin, faisant tout disparaître jusqu’aux hommes.             
Aussi impressionnante que le loup Fenrir de la mythologie nordique, fils du dieu de la désillusion et de la messagère du malheur, elle vint, « gueule béante, la mâchoire inférieure contre la terre, la supérieure contre le ciel », haute de plusieurs centaines de mètres et de la taille exacte de l’archipel, comme si l’on avait, là-haut, façonné ce manteau gris et opaque juste pour lui.


 La tempête est le repos du marin », dit une vieille expression. Quand l’océan hurle et s’emporte, quand il déclare la guerre aux navires, il offre un répit aux corvées des matelots. Tout est histoire de contexte. La tempête des uns est l’accalmie des autres (…)

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

dimanche 28 juillet 2019

[Norek, Olivier] Entre deux mondes






 

Coup de coeur 💓

Titre : Entre deux mondes

Auteur : Olivier NOREK

Année de parution : 2017

Editeur : Michel Lafon

Pages : 413






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ce polar est monstrueusement humain, "forcément" humain : il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre, il y a juste des peurs réciproques qui ne demandent qu'à être apaisées. Bouleversant.

Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l'attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir.
Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu'il découvre, en revanche, c'est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies. Dans cet univers sans loi, aucune police n'ose mettre les pieds.
Un assassin va profiter de cette situation.
Dès le premier crime, Adam décide d'intervenir. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il est flic, et que face à l'espoir qui s'amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou.

Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu'elle engendre. Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d'ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Engagé dans l'humanitaire pendant la guerre en ex-Yougoslavie, puis capitaine de police à la section Enquête et Recherche de la police judiciaire du 93 pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l'auteur de la trilogie du capitaine Coste (Code 93, Territoires et Surtensions) et du bouleversant roman social Entre deux mondes, largement salués par la critique, lauréats de nombreux prix littéraires et traduits dans près de dix pays. 
Il a aussi publié Surface, qui nous entraîne dans une enquête aussi déroutante que dangereuse. Un retour aux sources du polar, brutal, terriblement humain, et un suspense à couper le souffle.


Avis :

2016. Adam, policier de son état, fuit la Syrie pour des raisons politiques : il a d’abord dû faire partir sa femme et sa fille en catastrophe, après leur avoir donné rendez-vous à Calais, où elles doivent l’attendre dans le quartier des femmes de la «jungle». Mais lorsqu’il y arrive à son tour, aucune trace de Nora et de Maya. Au bord du désespoir, confronté à la violence quotidienne de cette zone de non-droit qu’est le camp, il survit tant bien que mal en prenant sous son aile un petit garçon soudanais, seul et livré au pire, et en établissant un lien mi-amical, mi-professionnel avec Bastien, qui vient d’intégrer les forces de police de la ville. Pour le Français, la découverte de la situation de blocage à Calais et de son rôle impossible de maintien de l’ordre, est un choc déstabilisant qui va le pousser à prendre des décisions difficiles et dangereuses, dictées par sa conscience.

Aux atrocités vécues par Adam en Syrie et par Kilani au Soudan, au sort souvent tragique imposé aux migrants par des passeurs sans foi ni loi, répondent les terribles et dangereuses conditions de vie au sein de la jungle de Calais où la police ne pénètre jamais, l’impasse dans laquelle se retrouvent les migrants prêts à tout pour franchir la Manche, le désarroi des Calaisiens qui voient leur ville péricliter et son activité économique menacée, l’action sisyphéenne des associations humanitaires, le malaise des forces de l’ordre locales qui, impuissantes, ne peuvent que, jour après jour, tenter de protéger le trafic roulier pris d’assaut par des hordes aux abois.

Le titre est éminemment bien choisi. Il traduit à lui seul le dramatique surréalisme de ces vies de migrants, indéfiniment coincées dans un infernal entre-deux, comme suspendues dans des limbes sans issue régies par la seule loi meurtrière du plus fort, et où ne subsistent que misère, violence, désespoir et folie. Derrière l’intrigue policière se profile un véritable roman de société, où apparaissent tour à tour les points de vue de tous les protagonistes, sans parti-pris ni stigmatisme, dans un récit documenté, étayé par un an d’enquête, et où rien n’est inventé.

Chacun se retrouvera dans la honte et l’impuissance des personnages décrits sans complaisance ni sentimentalisme, dans toutes leurs ambiguïtés, leurs doutes et leurs failles. Comment ne pas frémir ni s’horrifier, et en même temps se sentir dépassé, par ce récit d’une actualité toujours brûlante, car, si la jungle de Calais a été démantelée, le problème des migrants est resté entier, simplement morcelé en une foule de petites jungles moins visibles.

Ce roman coup de poing à la lecture hallucinante et perturbante est avant tout un état des lieux, une photographie objective d’un problème de société resté sans solution, mais qui ne peut que peser sur nos consciences. Coup de coeur. (5/5)



Citations :

Le flux des migrants ne s’est pas arrêté avec la fermeture du camp de Sangatte en 2003. Il s’est évidemment poursuivi, sans plus nulle part où les accueillir, et avec toujours la même volonté de passer en Angleterre. Et donc, de rester pas loin des ports pour traverser la Manche. Résultat, ils se sont mis à squatter chaque maison vide, chaque immeuble abandonné, les jardins, les parcs, les ponts et c’est vite devenu invivable. Alors il a fallu trouver un endroit pour les parquer. Le long de la côte, à l’écart du centre-ville, entre une forêt et les dunes, il y avait un ancien cimetière qui jouxtait une décharge. L’État a fait place nette à coups de bulldozer et on a invité les migrants à s’y installer il y a un an de ça. Au début, ils sont arrivés discrètement, une petite centaine de curieux tout au plus, puis l’info a traversé la planète et ils sont venus par milliers. La Jungle était née.
 – C’est légèrement inapproprié. Qui a trouvé le nom ?
 – N’y voyez pas de racisme, ce sont les migrants iraniens eux-mêmes. Quand ils sont arrivés sur place, ils ont vu un morceau de forêt, alors ils ont appelé l’endroit «la Forêt». En langue perse, jangal. Ici, on a entendu «jungle», prononcé à l’anglaise. Un simple quiproquo. Ensuite, ils y ont été consciencieusement oubliés. Mais pas par tout le monde. Les médias se sont emparés du sujet et bientôt, Calais n’était plus une des villes trésors de la côte d’Opale, mais celle des migrants et du problème de leur accueil. Le tourisme s’est cassé la gueule en un temps record, même les Anglais hésitent à venir depuis que leurs tabloïds parlent de guerre civile. L’immobilier a perdu près de quarante pour cent et les magasins se sont mis à fermer. Notre plus grosse économie et notre vivier d’emplois ici, c’est notre port. Dix millions de passagers par an traversent la Manche via Calais et c’est aussi le premier port d’Europe pour le trafic roulier.
 – Ce sont des bateaux cargos qui chargent les camions vers l’Angleterre, précisa Erika à l’attention de Bastien qui n’avait rien d’un marin. 
– Mais les chauffeurs routiers sont morts de trouille et les sociétés de transport cherchent d’autres ports pour éviter Calais.
– Juste à cause des migrants ? s’étonna Bastien.
Lizion lui adressa un regard de biais, comme s’il avait mal évalué l’ampleur de ses lacunes. Sa voix se fit presque condescendante.
– Vous savez comment ils essaient de monter dans les camions tout de même ? Les assauts sur les poids lourds. Les agressions de chauffeurs. Les accidents provoqués comme des attaques de diligence. Les barrages et les incendies sur l’autoroute. Ça vous parle ?
 

– Bon, je crois qu’on est d’accord pour dire que tous ces types dans la Jungle fuient la guerre ou la famine. On n’est pas sur une simple migration économique mais sur un exil forcé. Ce serait un peu inhumain de leur coller une procédure d’infraction à la législation sur les étrangers et de les renvoyer chez eux. On passerait pour quoi ? Mais d’un autre côté, c’est plutôt évident que personne ne veut se soucier de leur accueil puisqu’on les laisse dans une décharge aux limites de la ville. Alors on leur a créé le statut de « réfugiés potentiels ».
– C’est la première fois que j’entends ça, concéda Bastien en enfournant un euro dans la machine à café du palier.
– Cherchez pas, ça n’existe nulle part ailleurs et dans aucun texte de loi. C’est du fait maison Calais, spécialité locale. En gros, avec ce statut bâtard, on ne peut pas les interpeller. Logique, si on refuse de les intégrer à la France ce n’est pas pour les faire rentrer dans le système judiciaire. Mais on ne leur donne pas non plus la qualité complète de réfugiés, sinon, il faudrait s’en occuper. Donc avec cette appellation de réfugiés potentiels, ni on ne les arrête, ni on ne les aide. On les laisse juste moisir tranquilles en espérant qu’ils partiront d’eux-mêmes.


Leur but, c’est Youké, comme ils disent. United Kingdom. L’Angleterre. Ils restent persuadés que le travail au black y est intarissable et que les statuts de réfugié s’y distribuent comme des bons points.
– Et ce n’est pas le cas ?
– Il y a cinq ans peut-être, mais avec le Brexit, l’Angleterre s’est renfermée. Contractée même. Comme tous les pays riches qui n’ont qu’une seule trouille, c’est de voir l’autre partie du monde venir se décrotter les pompes sur leur paillasson. Quoi qu’il en soit, même si l’intégration là-bas est plus compliquée qu’avant, reste que pas mal de réfugiés ont réussi le passage. Donc les nouveaux aussi ont envie de retrouver leur famille.
– Mais s’ils la veulent, leur Angleterre, de quel droit on les retient ici ?
– Les accords du Touquet, lieutenant. Le texte place la frontière de l’Angleterre en France à Calais, et pas à Douvres. Et pour que ça reste comme ça, les British paient cher. Dernièrement, plus de vingt millions d’euros rien que pour mettre en place toute la ligne de barbelés qui protège la nationale et l’autoroute des attaques de migrants.
– C’est insensé, s’offusqua Bastien.
– Ouais. Les migrants fuient un pays en guerre vers lequel on ne peut décemment pas les renvoyer, mais de l’autre côté, on les empêche d’aller là où ils veulent. C’est une situation de blocage, on va dire.
 

Un genou au sol, Cortex comptabilisait les grenades lacrymogènes. Si Bastien avait déjà utilisé ce type de munitions, il n’en avait pourtant jamais vu autant. Il devait y en avoir environ deux cents, bien alignées, ordonnées, comme un essaim de guêpes prêtes à piquer. 
– Vous êtes sûrs que ça va être nécessaire ou c’est juste pour m’impressionner ? 
– Vous avez compris que les migrants, on n’a pas vraiment le droit de les interpeller, insista Passaro. Ou plutôt, ça n’arrange personne. Donc le seul job, c’est de les éloigner de l’autoroute pour qu’ils ne montent pas dans les camions ou agressent les chauffeurs. 
– On passe nos soirées à les allumer comme des lapins, poursuivit Cortex. C’est de la chasse, rien de plus, sauf qu’on ne ramène pas le gibier. On tire tellement de grenades lacrymo qu’elles arrivent toutes les semaines par palettes. Il y en a plus à Calais qu’à la réserve nationale du RAID. D’après le commissaire, on en a claqué pour près de deux millions d’euros en une année. Et pour zéro interpellation. Juste pour sécuriser la route vers le ferry ou vers le tunnel sous la Manche.


La violence est partout puisque la pauvreté est immense. Tu ne peux pas mettre ensemble près de dix mille hommes, venant des pays les plus dangereux de la Terre, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu’une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer. Des morts, il y en a toutes les semaines. Les No Border les traînent aux limites de la Jungle, devant les CRS, mais parfois ils sont simplement enterrés entre les dunes et la forêt. Si un jour ils rasent la Jungle, il ne faudra pas creuser trop profond.

 
J’ai lu sur internet qu’on avait 208 fois plus de chance de gagner au loto que de naître en bonne santé, dans un pays démocratique et en paix, avec un toit sur la tête.


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