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samedi 12 septembre 2026

Critique : "La guerre éternelle" de Olivier Rolin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La guerre éternelle" de Olivier Rolin




J'ai aimé

 

Titre : La guerre éternelle

Auteur : Olivier ROLIN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782073121349  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Pour donner à ma longue rêverie la forme d’un livre, j’avais besoin de voir. De la terre, des pierres, des arbres, un rivage. J’ai toujours besoin de voir. Je suis allé en Troade à la fin d’un mois de juin, alors que les coquelicots jetaient de grandes flaques rouges au milieu des champs de blé et d’oliviers où jadis s’affrontaient les héros. »
Il y a quelque trente-trois siècles, des guerriers grecs ravagent une cité d’Asie Mineure qu’ils appellent Troïa ou Ilios. Les hommes sont massacrés, les femmes traînées en esclavage. C’était dans la nuit des temps, mais grâce à l’Iliade cela vit toujours dans notre mémoire. C’était, aussi bien, hier, aujourd’hui, demain : la tragédie de la destruction d’une ville n’a cessé d’être réécrite en lettres de feu et de sang, depuis Carthage un siècle et demi avant notre ère jusqu’à Dresde et Hiroshima, Marioupol et Gaza de nos jours. La guerre de Troie est éternelle, et Troie est la Mère de toutes les villes martyrisées.
O. R.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1947, Olivier Rolin a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994, le prix France Culture pour Tigre en papier en 2003 et le prix du Style pour Le Météorologue en 2014. Il a reçu en 2010 le grand prix de littérature Paul Morand de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Olivier Rolin aime à interroger nos mythologies. Son précédent ouvrage, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, investiguait les lisières des Misérables de Victor Hugo pour questionner l’idéal révolutionnaire. Cette fois, il s’empare de l’Iliade, archétype du récit mythique, pour montrer comment, depuis Troie, violence et destruction jalonnent l’histoire des civilisations.

Oublions intrigue et personnages : la focale du livre est un territoire, la Troade, cette ancienne région d’Asie Mineure, dans l’actuelle Turquie, connue pour avoir abrité la légendaire ville de Troie. Aux ruines, collines et pierres de cette cité disparue, autour desquelles rôdent, comme des fantômes, les figures de l’Iliade – Achille, Hector ou Priam –, la narration superpose les silhouettes des villes détruites de l’histoire moderne, faisant se répondre voix anciennes et décombres contemporains, comme si la violence, depuis l’Antiquité, n’était qu’un long fil sanglant.

Organisé autour d’une friction continue entre les âges et faisant de l’Antiquité un outil de lecture du présent, le livre écarte la grandeur épique de l’Iliade pour y voir une mécanique guerrière, une logique de destruction dont les ruines modernes apparaissent comme la prolongation. Érudite, accessible et jamais dogmatique, parfois traversée d’humour et même d’ironie irrévérencieuse dans sa confrontation du mythe à la réalité, la réflexion mobilise l’archéologie, les historiens, les poètes, les dramaturges, ainsi que les penseurs qui ont interrogé la guerre ou la chute des villes. Peu à peu se tisse un jeu de résonances qui permet de relier Troie à Nankin, Dresde, Hiroshima, Marioupol ou Gaza, chaque nouveau nom ouvrant une perspective sur la répétition des catastrophes. D’observations concrètes en réflexions plus théoriques – Olivier Rolin se nourrit de lectures, mais voyage aussi, étudie les lieux et confronte l’épopée au présent trivial, avec ses plages, ses touristes et ses chiens errants –, la prose, ample et somptueuse, se teinte de mélancolie à mesure que se multiplient les rapprochements et les échos. L’émotion affleure alors dans les souvenirs personnels, comme celui d’une comédienne rencontrée à Sarajevo, où la tragédie antique se rattache à la perte intime. Ainsi se maintient le texte dans une tonalité grave, sans pathos, où s’insinuent parfois doute et conditionnel, loin des discours systématiques, des leçons morales ou des synthèses historiques. 

Si force est de s’incliner devant l’érudition et les beautés de plume de l’écrivain, l’on peine toutefois à se passionner pour une réflexion qui, malgré son ampleur, confirme davantage qu’elle ne révèle. La démonstration, précise et maîtrisée, aboutit à un constat dont la justesse n’efface pas la simplicité : la violence traverse les siècles, les villes tombent, et les ruines se répondent d’un âge à l’autre. L’ensemble, pour solide qu’il soit, laisse ainsi l’impression d’un parcours très construit débouchant sur une évidence, comme si la sophistication de l’approche excédait légèrement la portée de ce qu’elle établit. Dans ces conditions, difficile d’imaginer que ce livre, pour estimable qu’il soit, s’impose naturellement dans la course au Goncourt 2026. (3,5/5)

 

 

Citations :

On ne vit pas seulement là où nos pieds foulent le sol, on vit aussi, et peut-être plus intimement, là où nous mènent nos rêveries, nos obsessions, dans les paysages que dessinent touche par touche, jour après jour, d’incessantes lectures. 


Vous vous en souvenez sûrement, de la chute et du sac de Troie, vous devriez, en tout cas, parce que Troie n’a jamais cessé de tomber ni d’être mise à sac, jusqu’à aujourd’hui. Comme l’Iliade est notre premier livre, la guerre de Troie est notre première guerre, l’archétype de toutes les guerres d’extermination. 


Alors Scipion, devant l’immense brasier, pleura en citant les paroles d’Hector dans l’Iliade : « Un jour viendra où elle périra, la sainte Ilion. » Il pleura car l’incendie où disparaissait Carthage lui rappelait la fin de Troie, mais surtout lui faisait imaginer, dans un avenir lointain et imprévisible, le jour où Rome de la même façon disparaîtrait. L’Histoire se conjugue au futur antérieur.


J’ai vu, je vois dans la destruction de Troie l’archétype de beaucoup de guerres qui ont mis à sac, depuis l’Antiquité, les lieux où l’humanité trouvait son séjour. J’écris ce livre alors que les drones tueurs, les missiles balistiques, hypersoniques, de croisière sont devenus des figures habituelles de notre actualité, qu’ici et là en Europe on restaure les abris antiatomiques et que la perspective d’une guerre nucléaire, qui fut une des grandes peurs de l’époque où j’apprenais à lire et à écrire, de nouveau ne paraît plus absolument insensée. Mais j’y vois aussi l’allégorie de la perte de ce à quoi une vie est attachée. Lorsque les Achéens auront réduit Troie à un tas de ruines fumantes devant lesquelles pleurent les femmes avant de partir en servitude, c’est un monde plus féminin, plus amène que celui des vainqueurs qui aura péri : un monde qui n’ignore pas la douceur de l’amour – celui que se portent Hector et Andromaque, celui qu’ils ont pour leur enfant, que Priam et Hécube ont pour Hector, et même l’amour plus simplement charnel que Pâris éprouve pour Hélène. Il n’y a pas d’indélicatesse, je crois, à passer ainsi du tragique de la « grande Histoire » à la petite qui est la nôtre. Ovide voyait dans la dernière nuit de Troie une image infiniment grandie de celle où il dut quitter Rome pour un définitif exil : « De quelque côté qu’on tournât les yeux, on ne voyait que pleurs et sanglots […] tel, si l’on peut comparer grandes et petites scènes, dut être l’aspect de Troie au moment de sa chute. »  Et c’est « pour n’avoir pas su retenir tes mains » que Mandelstam, dans un poème du recueil qui reprend le titre d’Ovide, Tristia, se demande : « Où est passée la douce Troie ? » Je n’ai pas su retenir ses mains. La chute de Troie, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. 


Et ensuite le cauchemar continue à être à peu près pareil, affreusement pareil, en Irak ou au Nigeria (ou, il y a très longtemps, sur la plage de Beşik Koyu, entre les bateaux et les baraques des Achéens, ou bien au moment où j’écris cette page à El Fasher au Soudan), les femmes sont tirées au sort, ou données aux plus puissants des reîtres, ou bien encore vendues sur des marchés d’esclaves – la seule différence avec les scènes antiques c’est qu’à présent il y a les réseaux sociaux, sur lesquels on peut revendre son butin, plus ou moins cher selon que les filles sont belles ou non, vierges ou non, les prix se discutent comme celui d’une voiture d’occasion, le prix d’une fille de treize ans neuve peut monter jusqu’à vingt mille dollars. Et dans les rues dépeuplées de Sinjar il y a un vieux barde, comme peut-être à Chibok un griot, qui chante d’une voix éraillée « Pas une âme ne viendra me consoler ni apaiser mes blessures. Oh chère mère, quelle sinistre nuit », retrouvant presque les mots que Racine met dans la bouche d’Andromaque. 


Lire, aimer lire, aimer la littérature, c’est accueillir en soi, librement, toutes les rêveries qu’elle suscite, tout le tintamarre d’échos que ses mots font lever. Tout grand texte est une machine à voyager, à divaguer dans la littérature. (…) C’est comme ça. Tout vrai lecteur est un oiseau migrateur. 


Détruire une ville, c’est détruire ce qu’il y a de plus profondément, diversement, historiquement, magnifiquement humain dans l’humanité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 22 janvier 2024

[Rolin, Olivier] Jusqu'à ce que mort s'ensuive

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jusqu'à ce que mort s'ensuive

Auteur : Olivier ROLIN

Parution :  2024 (Gallimard)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782073025210  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ceux devant qui se sont dressés, sous l’éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d’œuvre de la guerre civile, ne les oublieront jamais » : Victor Hugo, dans un chapitre des Misérables, évoque ainsi les deux plus formidables barricades de l’insurrection parisienne de juin 1848, dont il fut un témoin et même un acteur. À la tête de l’une un « gamin tragique », ouvrier mécanicien, derrière l’autre un géant truculent, ex-officier de marine.
Emmanuel Barthélemy, l’ouvrier, et Frédéric Cournet, le marin, ne sont pas des personnages de fiction, ils ont réellement existé. Ils ont beau se battre du même côté en ces jours de sang, ils vont devenir des ennemis mortels. Hugo résume leur destinée furieusement romanesque en quelques lignes qui m’ont donné envie de reconstituer du début jusqu’à la fin, de Paris à Londres, l’histoire croisée de ces deux figures oubliées des révolutions du dix-neuvième siècle. On y voit des barricades, le bagne, des évasions, un coup d’État, un duel à mort, plusieurs meurtres, le gibet, et des comparses comme Karl Marx et Napoléon III. Et Hugo lui-même, excusez du peu.
C’est ce livre.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1947, Olivier Rolin a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994, le prix France Culture pour Tigre en papier en 2003 et le prix du Style pour Le Météorologue en 2014. Il a reçu en 2010 le grand prix de littérature Paul Morand de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Intrigué par un court passage digressif des Misérables, Olivier Rolin a entrepris une enquête remarquable, qu’il qualifie humblement de « note en bas de page » du célèbre ouvrage. « Les livres servent à en susciter d’autres » écrit-il. Le sien est d’une précision chirurgicale, fruit d’une documentation titanesque, et nous plonge en plein souffle révolutionnaire au XIXe siècle.

Au début du cinquième tome des Misérables, celui où Gavroche tombe sous les balles des gardes nationaux, Victor Hugo fait une digression sur les « deux plus mémorables barricades » qu’ait connu l’histoire sociale, non pas pendant l’insurrection républicaine de 1832 qui sert de cadre à son roman, mais plus tard, lors de la révolte ouvrière de juin 1848, peu après la proclamation de la IIe République. Barrant l’entrée du faubourg Saint Antoine et l’approche du faubourg du Temple d’une hauteur atteignant de deux à trois étages, ces « Charybde » et « Scylla » furent édifiées par deux chefs révolutionnaires, selon Hugo des antithèses l’un de l’autre – l’herculéen et tonitruant Frédéric Cournet, ex-officier de marine, et le « maigre, chétif, pâle » ouvrier Emmanuel Barthélemy, « une espèce de gamin tragique » –, qui, proscrits à Londres, finirent par s’entretuer en duel trois ans plus tard. C’est en l’occurrence le malingre qui eut raison du colosse.

Olivier Rolin qui, ancien militant d’extrême gauche investi dans l’organisation de sabotages, enlèvements et intimidations dans les années 1970, a écrit depuis sur la perte et la nostalgie de l’idéal révolutionnaire, était sans doute prédisposé comme personne à relever l’aparté de Victor Hugo et à s’intéresser de plus près à ces deux meneurs insurgés qui ont marqué le grand homme avant de tomber dans l’oubli. Son souci d’exactitude lui fait explorer d’une façon quasi maniaque la moindre trace, si ténue soit-elle. La littérature – Hugo, Balzac, Sue, Gauthier, Dickens et bien d’autres –, mais aussi la peinture, l’aident à superposer lieux et atmosphères d’alors à ceux et celles d’aujourd’hui. « La recherche de ces traces qui sont, avec la littérature, ce qui reste d’une ville disparue, est une activité d’essence mélancolique, mais qui ne va cependant pas sans une excitation d’autant plus grande qu’elles sont minuscules. » 
 
Parfois, les informations manquent, ou se contredisent, le génie hugolien n’étant pas le dernier à prendre des libertés avec les détails réels pour parfaire son matériau romanesque. Scrupuleuse, la narration annonce ses limites, avance ses hypothèses, avoue ses erreurs, le tout dans une reconstitution qui reste fluide, se teinte d’humour, et surtout réussit à redonner vie à ses deux personnages historiques, sans les dénaturer, avec une intensité d’autant plus impressionnante que les indices sont rares, disséminés, et que les réunir relève de l’exploit. Et puis, l’on sait depuis le début que ces deux-là vont en venir à la confrontation. Attendue dans un certain suspense, cette partie du récit, avec le duel, la fuite, d’autres coups de feu meurtriers, une arrestation mouvementée et une exécution capitale n’a rien à envier aux péripéties d’un polar, captivant, immersif, véridique.

C’est admiratif que l’on referme cet ouvrage intéressant, modestement construit avec les copeaux laissés par le temps à travers lieux et littérature, et qui parvient magistralement à faire revivre dans toute leur authenticité les figurants d’un grand roman classique. (4/5)

 

 

Citations :

Je n’ai jamais écrit un livre sans me demander, tout au long, pourquoi je l’entreprenais, si mes raisons étaient bien sérieuses – tout en sachant aussi qu’on peut écrire sans raison, parce que c’est comme ça –, et je ne vois pas pourquoi tenir secrètes, comme choses honteuses, ces interrogations. Eh bien il me semble qu’il y a d’abord, tout simplement, le caractère très romanesque de leurs destins croisés – c’est ce que j’ai dit d’emblée. Il y a ensuite l’espèce de griserie, pour ainsi dire entomologique, qu’on éprouve à grossir cent fois, mille fois, comme sous un microscope, la première image qu’on a d’eux – contenue ici dans une page à peine des Misérables, qui en comptent tant –, à découvrir une foule de choses insoupçonnées, inattendues, contraires souvent à l’image première, et qui font d’eux des personnages, et même des personnes. Et il y a enfin, je crois, et c’est sans doute la raison la plus profonde, donc la moins apparente au début, qu’on a avec eux, l’ouvrier Barthélemy et l’ex-officier Cournet, deux types absolument différents, mais qu’on rencontre toujours dans les grands tumultes révolutionnaires, qu’on peut distinguer en termes de classe, bien sûr, – le prolétaire et le bourgeois – mais aussi de façon plus existentielle : celui que des causes sociales, matérielles, obligent à vouloir la fin de l’ordre établi, passionnément mais aussi logiquement, dirait Rimbaud, et celui que le combat attire pour lui-même, avec tout ce qu’il entraîne d’oubli de soi, de fraternité rêvée, de vie dangereuse, de mépris et en même temps d’idéalisation de la mort – figures du militant et de l’aventurier, pour reprendre les mots de Sartre dans sa préface au Portrait de l’aventurier de Roger Stéphane, « qui s’affrontent, se connaissent et se reconnaissent, quelquefois s’allient et se combattent quelquefois ». Je crois que lorsque les jeunes gens de ma génération, la plupart, pas tous mais moi en tout cas, nous faisions nôtres les mots et souvent les actes de la révolution, c’est ce second modèle que nous poursuivions, sans nous l’avouer ni même le savoir.)
 
 
Paris, au milieu du dix-neuvième siècle, n’est pas la plus grande ville du monde ni la plus peuplée, avec son million d’habitants. Ce n’est pas la plus moderne, ce n’est pas celle de l’éclairage au gaz, ni des chemins de fer, ni des parcs urbains : tout ça, c’est Londres. Pour le Balzac de La Fille aux yeux d’or, c’est « la tête du globe, un cerveau qui crève de génie et conduit la civilisation humaine », « un sublime vaisseau chargé d’intelligence ». Si l’on en juge par les photos que Marville prit avant et pendant le grand ratiboisage haussmannien, c’est aussi, et plus prosaïquement, la ville des débits de boissons : incroyable le nombre d’écriteaux annonçant vins en bouteilles, commerce de vins, vins au litre, vins & liqueurs, vins en gros, vins en gros et en détail, et autres appels à la soif blasonnant en grandes lettres peintes les murs noirs de rues que creuse un caniveau central, où tombereaux brancards en l’air et fiacres attelés à de patients chevaux stationnent sur les pavés rebondis qui font au pied des maisons un maillage de lumière et d’ombre (quelquefois, sur une photo, une de la rue des Gravilliers par exemple, le temps de pose a fait d’un fiacre un fantôme, qui est comme le passé venant nous visiter en songe). Mais Paris, au milieu du dix-neuvième siècle, c’est surtout la capitale des insurrections et des barricades. Les barricades sont vraiment une spécialité parisienne. Dans aucune autre capitale d’Europe on ne dépave la rue pour attendre stoïquement, derrière ce rempart de fortune, les fusils du gouvernement. « Les 4 054 barricades des “Trois Glorieuses” comptaient 8 125 000 pavés », selon un texte cité par Walter Benjamin. Combien de dizaines de millions de pavés déchaussés et entassés fiévreusement, joyeusement, en travers des rues parisiennes, depuis les trois journées de juillet 1830 et leurs 4 054 barricades qui en finirent avec la monarchie absolue ? Il y a eu (au moins) le soulèvement de juin 1832 à l’occasion des obsèques du général Lamarque, qui est celui où meurt Gavroche, celui d’avril 1834 qui finit par le massacre de la rue Transnonain que lithographia Daumier, la tentative d’insurrection blanquiste de mai 1839, la révolution de février 1848 qui bazarda une fois pour toutes la royauté, fût-elle bourgeoise, les journées de Juin de la même année, et enfin les trois jours de la résistance au coup d’État du prince-président Louis Napoléon Bonaparte, les 3, 4 et 5 décembre 1851, qu’illustre, notamment, l’hallucinante tournée nocturne dans le quartier des Halles racontée par Hugo dans Histoire d’un crime. (Lorsque nous dépavions les rues du Quartier latin en mai 1968, nous avions sans doute une vague conscience de cette histoire dont nous étions le dernier balbutiement, mais bien imprécise et ignorante – je parle pour moi. Les « autorités », comme on dit – quel mot ! – en avaient sans doute une connaissance plus exacte, ou au moins plus fonctionnelle, puisqu’elles firent bientôt disparaître sous le goudron les pavés qui rappelaient encore un peu les rues du dangereux Paris d’antan.)


La recherche de ces traces qui sont, avec la littérature, ce qui reste d’une ville disparue, est une activité d’essence mélancolique, mais qui ne va cependant pas sans une excitation d’autant plus grande qu’elles sont minuscules. 


Des centaines de bateaux de toute taille se croisent sur le fleuve, forment le long des berges, accostés par essaims énormes, des rues d’eau sombre où grouillent barques et allèges sous des futaies de mâts et de vergues. « La Tamise, a écrit assez joliment Custine, ressemble à une forêt inondée. » Sur chaque rive, des chantiers navals, des entrepôts, des docks hérissés de grues où le travail ne s’arrête jamais, Surrey, Howland, St. Katharine, West India, East India Docks, chargeant et déchargeant toutes les richesses de la terre. Cette ville dont approchent les exilés inquiets, ce n’est pas quelque chose comme Paris en plus grand, c’est une ville-monstre, la capitale du monde d’alors. « Les docks des Indes orientales sont quelque chose d’énorme, de gigantesque, de fabuleux qui dépasse la proportion humaine, écrit Théophile Gautier qui lui y allait en touriste. C’est une œuvre de cyclopes et de titans. » Et pour accroître encore l’angoisse des nouveaux arrivants, à mesure qu’ils approchent du London Bridge, le paysage se peint de noir. Le bateau s’enfonce sous un dôme de fumée crachée par des milliers de cheminées qui hérissent l’horizon comme les obélisques d’une ville infernale. La suie se mêle au brouillard, le « charbon de terre », comme on disait alors, imprègne tout, barbouille tout. Il n’est pas un voyageur, volontaire ou involontaire, à qui cette noirceur ne serre le cœur. « Rien de noir comme cette ville de boue et de fumée », pour le docteur Lacambre. Gautier s’étonne du « deuil général des édifices, dont les plus anciens ont littéralement l’air d’avoir été peints avec du cirage ». Et Hugo : « Londres est lugubre et hideux. C’est une immense ville noire. » Pour Flora Tristan, « on s’imagine errer dans la nécropole du monde ». Et Vallès, plus tard : « L’eau de la Tamise est couleur de fange, et le ciel est couleur de tombe. » Il n’y a pas que les étrangers, qu’on peut toujours suspecter d’une certaine anglophobie (Hugo, par exemple), que frappent ces ténèbres dont s’enveloppe Londres. C’est la couleur majeure de la ville des romans de Dickens. Début de Bleak House : « La fumée tombe des cheminées en un crachin noir et mou contenant des flocons de suie grands comme des flocons de neige adultes. » Et la jeune Esther Summerson, débarquant de sa campagne à Londres, trouve les rues si obscurcies de fumée qu’elle croit qu’un grand incendie a éclaté quelque part. So, gentlemen, welcome to London !


Londres est alors la capitale des réfugiés politiques de toutes nationalités, non pas que le gouvernement britannique sympathise le moins du monde avec leurs diverses causes, mais en raison du libéralisme des lois anglaises, qui rend impensables les expulsions que pratiquent Belges ou Suisses. Mais c’est une chose d’y être à l’abri des autocrates européens, et une autre d’y survivre. « Le Prince-Président a bien tort d’envoyer à grands frais les républicains en Afrique et à Cayenne, lit-on dans le Times : qu’il se contente donc de les jeter sur nos côtes et, nos brouillards aidant, la misère dans laquelle nous les laissons croupir et s’étioler l’aura bientôt débarrassé d’eux. » Les choses ne doivent pas être très différentes dans les autres communautés d’exilés, Allemands, Italiens, Polonais, Hongrois, chassés par la victoire de la contre-révolution européenne après le « printemps des peuples » de 1848, si l’on en juge par la situation de celui qui deviendra le plus célèbre d’entre eux, Karl Marx : en 1852, au moment où Cournet arrive à Londres, il vit avec sa femme Jenny et quatre enfants dans trente mètres carrés à Soho, au 28 Dean Street. L’une de ces enfants, Franziska, va mourir cette année-là, et Jenny raconte qu’elle ne dut qu’à la compassion d’un voisin exilé français, qui lui fit don de deux livres, de pouvoir acheter son cercueil.


« La sombre construction sociale, poursuit-il, est ainsi faite que, grâce au dénûment matériel, grâce à l’obscurité morale, ce malheureux être qui contenait une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. » (« Grâce au dénûment matériel » ? On aurait plutôt écrit « à cause du dénûment matériel », mais qui est-on pour corriger le génie, le prodigieux artisan de la langue que fut Hugo, à travers qui parlait, selon Paul Valéry, « une divinité du Langage qu’illumine la toute-puissance de l’Ensemble des Mots » ?) Ce sont ces quelques lignes qui ont excité ma curiosité au point de me déterminer à entreprendre l’enquête qu’on vient de lire, et qui peut être considérée comme une note en bas de page du chapitre intitulé « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple ». Les livres servent à en susciter d’autres, et si inférieure et chétive que soit leur descendance, peu importe : le mouvement de l’imagination, de l’écriture, de la lecture, se poursuit, qui est la vie même, la vraie vie, a dit un autre.

 

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