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mercredi 14 octobre 2026

Critique : "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon




Coup  de coeur 💓

 

Titre : La dernière des Wilberforce

Auteur : Julia KERNINON

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 279

Accès au livre : ISBN 9782378805944  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts que l’on croyait enterrés.

Dix ans après l’avoir quittée, Waldo revient sur la presqu’île à l’invitation de sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre. Dans la maison achetée au lendemain de son premier succès, elle organise une réception d’été fastueuse, comme un défi lancé au passé. Autrefois, les étés se passaient à l’hôtel Wilberforce, du temps des jours « heureux », quand quatre enfants du même âge, Waldo et son frère Adam, Annabel et Olivia Wilberforce, couraient dans les dunes, se baignaient jusqu’à l’épuisement, grandissaient ensemble. Puis l’adolescence a tout déplacé. Les désirs se sont emmêlés, les tempéraments se sont assombris et les silences se sont épaissis. Et soudain les tragédies : Annabel, la cheffe de bande, est retrouvée noyée sur la plage des Tirs. Peu après, Adam se suicide en laissant derrière lui des questions irrésolues.

Dix ans ont passé et ce soir-là, Diane a convié toute la petite communauté : Max, le père des garçons ; Eva, la mère des filles, longtemps son amie la plus proche ; Naomi, la cadette, qui n’était qu’une enfant à l’époque. La réception est somptueuse, l’air sent le sel et les pins, la nature est d’une beauté presque indécente. Mais à mesure que la nuit tombe, la fête se fissure et devient un théâtre de confrontations : chacun est forcé de regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.

Porté par une construction chorale et un rythme effréné, le roman remonte le fil du passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette grande traversée explore la densité et la violence des liens : la famille, l’amitié, la sororité, les alliances et leurs angles morts, en jouant sur le hors champ, les détails négligés, les regards déplacés. Au cœur du livre, des portraits de femmes : non pas héroïnes insubmersibles mais êtres de désir et d’empêchements, cherchant leur liberté au prix de la transgression.

Un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdues, les tensions familiales, la violence ordinaire, le besoin de réparation et le désir de libération. Une grande traversée aux phrases précises, et fulgurantes où le lecteur s’enfonce pas à pas dans les silences de chacun. Pour son septième roman et pour la première fois, Julia Kerninon nous donne à lire un thriller psychologique, marqué par des phrases précises et percutantes qui laisse au lecteur une envie, urgente, de lever les secrets et d’arracher sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Julia Kerninon compose des héroïnes complexes, sans cesse traversées par le doute mais toujours mues par une énergie indocile. Avec Liv Maria, best-seller récompensé et traduit dans plusieurs langues, Julia Kerninon raconte le parcours d’une femme marquée par un abominable secret. Dans Sauvage, l’autrice questionne la filiation et les paradoxes de la loyauté, aux autres et à soi – une ode à l’amour et à l’appétit pour la liberté. Julia Kerninon a aussi dirigé le recueil Être mère, réunissant plusieurs autrices autour de la maternité. Une romancière d’envergure qui explore la tension entre ce que l’on attend des femmes et ce à quoi elles aspirent.

 

 

Avis :

Le nouveau polar psychologique de Julia Kerninon s'imprègne des embruns d’une presqu’île isolée pour peindre, à travers les liens familiaux et la maternité, les déséquilibres dans les rapports entre les hommes et les femmes. 

Comme la romancière sur la presqu’île bretonne de Gâvres, Diane Schnabel a longtemps passé ses vacances sur une petite péninsule cernée par la mer, retrouvant chaque année l’hôtel de la plage tenu par Eva Wilberforce, vite devenue une amie intime. Pendant que, sous l’oeil impressionné de la trop jeune petite dernière, quatre de leurs enfants nouaient les liens quasi symbiotiques de « jumeaux cosmiques », toutes deux s’étaient découvert les affinités profondes de femmes confrontées à l’absence ou au désengagement de leur mari.

Un double drame était pourtant venu fracasser cette Arcadie sauvage, installant entre les deux clans un silence que, dix ans plus tard, désormais romancière à succès établie dans une belle villa surplombant le vieil hôtel, Diane décide de briser par l’organisation d’une somptueuse réception. Sous les lampions de la fête, la réunion des deux familles vire rapidement au huis clos psychologique. Tandis que, la nuit s’étirant, les souvenirs d’adolescence remontent avec la force d’une marée, les retrouvailles tournent au règlement de comptes, faisant exploser les non-dits et les aveuglements.

La beauté imperturbable de ce bord de mer, que son anonymat rend plus énigmatique encore, contraste cruellement, sous ses dehors de petit paradis tranquille, avec la noirceur des secrets humains, dont le patient et sournois travail de sape après un premier paroxysme de violence n’attendait que la prochaine occasion d’un désastre. Ces lieux que le drame semble parer d’une aura maléfique achèvent d’enfermer sur eux-mêmes et leurs méfaits des personnages laissant tour à tour leur point de vue percer les couches de silence et de ressentiment. Résultat de cette confrontation de perceptions demeurées irréconciliables, une tension psychologique s’installe au gré des chapitres courts et des indices distillés, d’ailleurs plus une accumulation de dénis et de malentendus que de faits objectifs. Peu à peu se profilent les ombres de culpabilités qu’il faudra bien finir par regarder en face pour mettre un terme à leurs ravages.

Ouverte sur les états d’âme d’un des fils Schnabel, peu enclin à renouer avec le théâtre de ses souvenirs, la narration bascule progressivement du côté des femmes, à mesure que, sortant de leur rôle de témoins passifs des drames familiaux, celles-ci s’emparent de la parole pour, ensemble, tenter d’imaginer une issue symboliquement réparatrice à la violence et à la lâcheté de leurs hommes. N’évoquant les crimes commis qu’au travers de leur onde de choc, elles réussissent, dans leur solidarité, à desserrer l’emprise du silence et du déni sur toute une génération.

Plus centré sur les séquelles et la transmission souterraine de la violence dans les familles que sur la recherche d’un coupable ou la reconstitution minutieuse des événements, le texte emprunte son suspense au polar tout en conservant une écriture sensible et atmosphérique. Evoqués en creux des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés, les conflits s’impriment dans une douleur silencieuse qui ourle le récit d’une mélancolie retenue d’autant plus poignante. Un roman en clair-obscur, doucement féministe, dont il faut explorer les profondeurs implicites. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Il lui disait On voit juste les choses différemment, et elle pensait Mais non, c’est toi qui ne vois rien. C’est toi qui n’es pas dans la réalité. Et puis ça n’est même pas une question de regard – c’est une affaire de faits. Les courses, les vacances, les impôts – c’étaient des actes à accomplir, des charges inévitables –, sauf quand, comme dans son cas, on pouvait compter sur une personne plus sérieuse pour s’en occuper si jamais on n’avait pas envie de perdre son temps. Elle était la Miss Lemon de son Hercule Poirot – sa secrétaire, son assistante contre son gré. Il pouvait prétendre que la vie concrète était un détail, puisqu’elle se produisait de toute façon sans qu’il lève le petit doigt. Pour ce qu’il en savait, les maisons se lavaient toutes seules. Il devait penser que c’était magique, qu’elle exagérait. Au fond, sa technique avait toujours bien fonctionné. Malgré son ressentiment, Diane pouvait entrevoir les choses de son point de vue, mais elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas capable de la même acuité en ce qui la concernait. Elle avait la sensation d’avoir été capturée par un membre d’une autre espèce moins scrupuleuse, moins respectueuse. Elle aurait voulu protester, mais la vie se poursuivait, la vie allait trop vite. Elle avait deux enfants. Elle avait continué de travailler, d’élever ses fils, de couper des légumes. Elle avait continué d’organiser les courses de Noël, d’offrir des fleurs à sa belle-mère, de corriger des copies, d’acheter les auto-injecteurs de Max qui se périmaient tous les six mois et qui faisaient apparemment eux aussi partie de la liste infinie de ses devoirs. Max, en chemise toujours – Diane, je n’ai plus de chemises ! – et dans leurs poches ses crayons qu’elle devait enlever avant le passage à la machine, bâtonnets de bois comme des munitions dans sa main, des fagots de dynamite. Elle avait continué d’écrire, dans des espaces-temps de plus en plus réduits. Elle avait secrètement choisi l’appartement en raison d’une petite pièce dédiée au repassage, une sorte de grand cagibi avec une fenêtre haute, où, entre deux piles de linge, elle avait la place de poser son clavier et son avant-bras. Courbée comme une corneille sur un tabouret pliable, éclairée par une simple veilleuse, elle se cachait pour écrire dès qu’elle pouvait. L’odeur de la poussière et de la lessive lui rappellerait toute sa vie ce découragement-là, ce désespoir, seule et impuissante au cœur de sa maison. Quand elle se démaquillait avant de se coucher et qu’elle regardait dans la glace son visage de mère de famille harassée, elle se demandait Pourquoi je pense que je pourrais écrire un livre ? Qu’est-ce que je m’imagine ? Pour qui je me prends ? Pourtant, les phrases la hantaient, quoi qu’elle fasse.

 

lundi 12 octobre 2026

Critique : "L'adolescence du perroquet" de Amélie Nothomb | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "L'adolescence du perroquet" de Amélie Nothomb




J'ai aimé

 

Titre : L'adolescence du perroquet

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782226513045  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« L’amour n’est pas un dû. » (Amélie Nothomb)

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle a obtenu le Grand Prix de l’Académie française pour Stupeur et tremblement et, en 2021, le prix Renaudot pour Premier sang. Elle publie cette année son 35e roman.

 

 

Avis :

Après plusieurs récits intimes, Amélie Nothomb revient à la fiction avec une fable animalière métaphorique, imprégnée de son habituelle et savoureuse bizarrerie. 

À quarante ans, Alban, chroniqueur radio habitué à tromper sa solitude dans la compagnie silencieuse des oeuvres du Louvre, adopte clandestinement Jo, un jeune perroquet gris du Gabon issu d'une espèce protégée et doté d'une intelligence redoutable. Après une période de bonheur fusionnel marquée par l'apprentissage du langage, la cohabitation dérape brutalement lorsque l'oiseau atteint l'adolescence. Devenu tyrannique, Jo multiplie les crises d'agressivité et rejette violemment l'autorité de son maître, transformant la cellule familiale improvisée en arène de confrontation furieuse. 

Sous des airs de comédie absurde s'installe un huis clos psychologique cruel. Tour à tour charmeur, capricieux et destructeur, doté du langage mais réfractaire à toute humanisation, le perroquet reste constamment entre l'animal et l'enfant, ses répliques acérées et ses comportements rebelles évoquant sans détour une crise d'adolescence, ironiquement appelée à durer au vu de la longévité de l’espèce. Écho direct aux confidences de la romancière sur son refus de la maternité, le livre place Alban face à son besoin affectif en lui révélant que « l'amour n'est pas un dû ». Échappant obstinément aux projections humaines, l'oiseau le prive de l'illusion de la réciprocité et lui rappelle qu'élever un autre être revient d'abord à accepter de le perdre.

L’exagération grotesque accentue encore la dureté du propos, quand, en fait d’interlocuteur idéal, le narrateur ne rencontre finalement qu’incommunicabilité. Original et bien pensé, le roman tourne pourtant assez rapidement en rond, sa fin ouverte renforçant le sentiment persistant d’un certain creux, à tout le moins d’une nouvelle étirée manquant de densité. Ce cru mineur dans la production d’Amélie Nothomb reste malgré tout une fable piquante sur ce que l’amour exige de renoncements. (3/5)

 

 

Citations :

L’inspiration fonctionne de cette manière. C’est pour avoir lu La Princesse de Clèves que Radiguet conçut le projet d’écrire Le Bal du comte d’Orgel. Le son de ces deux livres diffère complètement. Être inspiré, ce n’est pas marcher sur les traces de quelqu’un. C’est être catapulté par un levier dont on ne connaissait pas l’existence.

Détruire à coups de bec est le propre de ces animaux. Déterminer à quelle pulsion cela correspondait revenait à enquêter sur les instincts les plus inquiétants de toute espèce, l’humaine n’étant pas la moins honorablement outillée. En gros, l’oiseau était tellement fasciné par le pouvoir de son appendice à bords coupants qu’il ne pouvait résister au désir de s’en servir. Posséder une arme, c’est déjà la dégainer.

Rien ne me met aussi mal à l’aise qu’un homme qui roule des mécaniques ou une femme qui minaude. Comment se retenir de leur dire qu’on a remarqué que l’un était un homme et l’autre une femme ? Je raffole de la plaisanterie du vrai gentleman qui, entrant par erreur dans une salle de bain et y découvrant une femme nue, referme la porte en disant : « Monsieur, je vous prie de m’excuser. »

Rares sont ceux qui se soucient de l’aspect de leur âme ; ils croient que cela sert à aller au paradis. Je ne pense pas que la beauté de l’âme serve à quoi que ce soit. Je suis sûr que la laideur de l’âme fait de la vie un enfer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

jeudi 24 septembre 2026

Critique : "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chronique d'un royaume perdu

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782246846956  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Au Bouchon, petit village isolé de l’île Maurice, quatre générations se succèdent depuis le temps de l’esclavage. La violence se mêle à l’amour, la tendresse à la haine, les plus nobles passions aux vices les plus vils, les sangs des unes aux sangs des autres…
Les cinq fondateurs viennent d’une plantation lointaine : trois sont nés dans la puissante et blanche famille Dumontais ; deux d’une esclave noire. Mais les trois blancs sont en vérité le fruit d’une passion entre Madame et le Vieux Bouc, un esclave magnétique qui revendique aussi la paternité des deux derniers. Bannis pour s’être liés d’amour et d’amitié, les cinq enfants devenus grands trouvent refuge dans ce lieu perdu dont ils font leur royaume, autarcique et magique, qu’ils défendent d’un seul corps, puisqu’ici sont abolies les frontières entre passé, présent et avenir ; vie et mort ; réel et fantastique.
Tel homme entend sans le vouloir tous les péchés humains ; telle femme meurt et renait en déesse protectrice ; un enfant vit parmi les oiseaux quand son cousin viole et tue sans frein ; le moulin est hanté par les voix des fantômes, la nature donne les plus beaux fruits mais décapite la chapelle ; les guerres du monde contemporain rencontrent les combats intérieurs de chaque individu et l’histoire de l’humanité se reproduit dans l’infiniment petit de leurs existences débridées. Parmi eux, un enfant timide sera le chroniqueur de ce royaume hors-norme dont il livre les jours de paix, de luttes, et les nuits de folie pour empêcher l’oubli.
Épopée fabuleuse,  mythologie vibrante, fable majestueuse, cette Chronique d’un Royaume perdu est le chef d’œuvre d’Ananda Devi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née à l’île Maurice, Ananda Devi est l’autrice d’une œuvre récompensée par de nombreux prix et traduite en une douzaine de langues. Parmi ses livres les plus marquants, on peut citer Eve de ses décombres (Gallimard, 2006, prix des Cinq Continents, prix RFO, prix Télévision Suisse Romande), Le sari vert (Gallimard, 2009, prix Louis Guilloux), Le rire des déesses (Grasset, 2021, prix Femina des lycéens) et Le jour des caméléons (Grasset 2023, prix de la Langue Française). Elle a reçu le prix Neustadt 2024 des Etats-Unis pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Retenu dans les sélections des prix Goncourt et Renaudot 2026, Chronique d’un royaume perdu couronne une longue gestation. Il aura fallu quarante ans de maturation pour qu'une mémoire orale, recueillie par l'anthropologue Ananda Devi lors de ses recherches de doctorat, se métamorphose sous sa plume de romancière. Par la grâce du réalisme magique, l'anecdote locale s'efface pour faire d'un minuscule village côtier un « hameau-monde » mythologique et intemporel.

En 1860, le domaine sucrier de la famille Dumontais est ébranlé par un secret de sang : bravant le tabou suprême de l’ordre colonial, l'épouse du maître conçoit trois enfants blancs avec un esclave, lui-même déjà père de deux garçons noirs nés sur la propriété. Longtemps cachée, la fratrie grandit sur la plantation avant d'en être chassée à l'âge adulte. Elle se réfugie alors sur le littoral sauvage du Bouchon où, sur quatre générations, sa lignée maudite et sacrée bâtit un phalanstère autarcique, théâtre de passions absolues et d'événements relevant du merveilleux. L’une ressuscite en divinité végétale tutélaire, l’autre est habité par la rumeur du mal commis à travers les âges, tandis que leurs descendants balancent entre une étroite symbiose avec la nature et des accès de violence destructrice. Ce chaos originel nous parvient à travers la narration d'un héritier craintif, passeur de la mémoire de ce huis clos insulaire. 

Evoquant un Cent ans de solitude mauricien, le livre s’approprie les codes du réalisme magique pour insuffler un souffle baroque à la littérature locale. L’infraction aux lois coloniales semble avoir ouvert une brèche dans le réel, laissant libre cours au surnaturel dans une enclave que sa mise au ban de la société rend perméable à tous les fantasmes. Si ces Robinsons y retrouvent un éden primitif, où l'existence rude s’imprègne d'une nature profuse, ils se découvrent aussi prisonniers d’une spirale où les fautes originelles se répètent indéfiniment. Transmué en territoire allégorique, l’espace clos du Bouchon acquiert une dimension mythologique qui oppose au récit officiel de l'île une contre-épopée où le merveilleux sert de rempart à l'oubli.

Prenant le contre-pied du mythe de la carte postale mauricienne, le roman rappelle que le décor idyllique de l’île repose sur un passé marqué par la colonisation et l’exploitation sucrière. Le Bouchon apparaît comme l’envers sombre et sauvage de ce bout de monde, une terre de relégation où la splendeur de la nature se mêle à la fureur des éléments. Son exploration fait remonter à la surface une histoire occultée et substitue à l'image galvaudée d'un paradis tropical la réalité convulsive d'une nation née dans le sang et la contrainte.

Collant aux corps, à la sueur et à la glèbe mauricienne, l’écriture vibrante, étrangère à toute tiédeur, traduit une fusion physique entre les êtres et leur milieu, entre la fureur des passions et l’emprise hypnotique du paysage. Alliage de violence brute et de lyrisme dense, cette ferveur stylistique s’accorde à la démesure de cette uchronie insulaire. Elle a pour revers une certaine tendance à l’hermétisme et, à force de convoquer le surnaturel, une sorte de surenchère tragique qui plombe parfois la lecture. 

L'on ne pourra manquer de voir, dans cet imposant roman qui concentre quarante ans de réflexion anthropologique et littéraire, une forme d'apothéose à l'oeuvre d'Ananda Devi. Il faudra pour autant savoir digérer son exaltation ésotérique et l'opulence de sa langue, deux freins possibles dans l'ascension de ce grand livre vers le carré final du Goncourt ou du Renaudot. (4/5)

 

 

Citations :

Enfin, une Blanche plus ou moins. Car cette couleur, ou absence de couleur, n’était pas aussi simple qu’il y paraissait. Il y avait des Blancs-blancs, des Blancs-nuancés, des Blancs-mélangés et des Mulâtres. 
Les Charretier, eux, se disaient Blancs-blancs. Selon les esclaves, ils étaient Blancs-nuancés ; selon les Blancs-nuancés, Blancs-mélangés ; et selon les Blancs-blancs, Mulâtres. Bref, ils pouvaient être n’importe quoi selon le point de vue, lequel habillait la couleur blanche de mille et une façons, mais jamais de la bonne, sauf pour une toute petite minorité. Leur propriété, voisine de celle des Dumontais, n’était ni aussi grande ni aussi prospère, et il y régnait un air de richesse récente qui suscitait l’ironie des voisins. Une richesse acquise sans doute par le commerce, ou par quelque autre profession de douteuse noblesse. Les femmes Charretier se protégeaient trop précautionneusement du soleil, avec leurs parasols et leurs grandes capelines, pour que cela ne trahisse pas une aisance à brunir au soleil, grande révélatrice des sangs mêlés.


Pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et jusqu’au début du vingtième, il arriva en flux successifs des émigrants indiens qui signeraient des contrats de cinq ans, seraient assignés à une propriété dont ils ne pourraient pas sortir sans permission sous peine d’emprisonnement et de châtiments corporels, et seraient endettés à vie par le prix du voyage de sorte qu’il leur serait difficile, voire, pour la majorité d’entre eux, impossible de rentrer en Inde. 
Les Anglais avaient trouvé là une belle pirouette pour régler le problème de la main-d’œuvre perdue des magnats sucriers. Amollis par le système obligeamment despotique de l’esclavage qui leur avait conféré gratuitement tous les droits (c’est pour cela qu’il leur était si difficile de commencer à payer un salaire, même minable, à leurs bêtes de somme, malgré le dédommagement considérable qu’ils avaient reçu de l’État anglais), ils ne pouvaient concevoir ce nouveau cheptel autrement que comme leur propriété. Ils passèrent donc sans trop de problème du noir au presque noir (ou marron, mais ce mot avait pour eux de funestes connotations), non sans se plaindre d’avoir à payer les quelques roupies mensuelles de leur salaire alors que la force musculaire était loin d’être la même. Ils constatèrent finalement que les besoins en nourriture (riz et lentilles, principalement) avaient diminué et que les laboureurs étaient des êtres plutôt dociles. Ils troquèrent complaisamment le mot esclave contre celui d’engagé, et le mot nègre contre celui de coolie.


Mylène lève la main, comme elle l’avait fait lorsqu’elle s’était rencontrée pour la première fois dans le miroir, et comprend que c’est bien elle qu’elle voit : Willie est le miroir de son désarroi, de son arrêt brutal au mitan de l’adolescence, et de son inachèvement par rapport à elle-même. Ils ont dû faire face, au moment où leurs yeux se sont ouverts, à cet étranger en eux. Ont dû accepter de vivre avec sans jamais tout à fait le saisir ni l’intégrer ni l’accepter. Chaque fois qu’elle passe devant son reflet, Mylène se dit : je ne suis pas elle. Chaque fois que Willie entend la confession d’un homme, il se dit : il n’est pas moi. À présent, ils se font face et peuvent, pour la première fois, se dire : c’est moi.


Elle aurait voulu qu’ils tournent la page, qu’ils puissent oublier, mais Willie ne le leur permettra pas. Elle ne sait pas que ce sentiment est celui qu’éprouveront la plupart des descendants d’esclaves, partagés entre d’anciens ressentiments et la nécessité de l’oubli. Ils auraient voulu se débarrasser de toutes les chaînes, y compris celles de la mémoire. Mais Willie, et d’autres comme lui, ne le leur permettront pas. Oublier, c’est donner raison aux maîtres, dira Willie à tous leurs descendants. Mylène ne dansera plus jamais. Elle n’aura pas droit à la légèreté. Elle aussi, comme Willie, choisit ses chaînes et son boulet.


La vengeance, je te le dis, et ce sera là peut-être mon unique message, n’a jamais été une consolation ni une réparation. Juste la continuité de ce cycle de violence qui a fait de nous tous, humains, les esclaves de notre nature.


Seul, on ne peut rien, pensons-nous. L’être seul se détruit lui-même. C’est ainsi que le Créole s’est mis à vivre à l’intérieur de l’Africain, du Blanc, de l’Indien, du Chinois, et a reçu en héritage une île. Tous Créoles. Et personne. Car le Blanc, l’Indien et le Chinois refusent cette identité multiple tout en revendiquant la même île. Même s’ils se fragmentent eux-mêmes en morceaux, car n’oublions pas le jeu des couleurs, des nuances, des langues, des religions, des pratiques, des castes et des classes.
 
 
Il avait compris qu’un orgueil démesuré guidait les pas des hommes. Ce n’était pas la méchanceté qui les faisait traiter d’autres êtres en esclaves : c’était l’égoïsme le plus pur. Un instinct de domination tout-puissant. Une certitude divine – car certains hommes se sentent plus forts que les dieux.  

 

 

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mercredi 16 septembre 2026

Critique : "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois | Lectures de Cannetille

 

 Couverture du roman "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois




J'ai aimé 

 

Titre : Choses que je croyais perdues

Auteur : Clémentine MELOIS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073162854  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Je voulais te dire : sans le faire exprès, j’ai cassé le verre à moutarde Musclor que tu aimais bien. Le prince sous stéroïdes mal imprimé a perdu sa tête, mais il continue de flatter d’une main distraite l’encolure de son tigre vert de compagnie. Tu avais trouvé ce verre dans un vide-greniers où les gens vendaient pas cher de jolies choses. Après l’avoir regardé longtemps, avec intensité, tu l’avais négocié à deux euros. C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois. » 
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures...
Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Clémentine Mélois est née en 1980. Elle est notamment l'autrice, aux éditions Grasset, de Cent titres, Sinon j'oublie, Dehors la tempête, ainsi que du très remarqué Alors c'est bien (L'Arbalète, éditions Gallimard, 2024).

 

 

Avis :

Habituée par son travail de plasticienne et de membre de l’Oulipo à détourner les choses du quotidien pour en extraire les micro-fictions qu’elles contiennent, Clémentine Mélois appuie ce roman sélectionné pour le Goncourt sur le tri d’un appartement après une rupture, faisant émerger, à partir d’objets manipulés un à un, la mémoire d’une relation disparue.

La narratrice, dont le texte ne fournit ni nom ni portrait détaillé, revient seule dans l’appartement qu’elle partageait avec son compagnon. Encore sous le coup de leur séparation, elle doit vider les lieux et trier ses affaires entre ce qu’elle garde et ce qu’elle jette. Mais, à mesure, c’est insensiblement à l’inventaire de leur relation que ce classement aboutit, chaque bibelot rappelant un moment de vie et dessinant en creux l’histoire du couple et de ses malentendus. 

Cette archéologie intime qui, replaçant les objets répertoriés dans une chronologie affective, retrace, mieux que toute explication psychologique, la manière dont le couple s’est construit, puis désajusté, finit par faire émerger une vérité que les sentiments et le déni avaient sur le moment habillée d’illusions, et dont les contours se dégagent désormais avec la netteté permise par l’observation plus détachée des choses. Une émotion discrète surgit, de ce que la narratrice découvre qu’elle n’avait pas voulu voir. Il lui aura fallu attendre de trier les vestiges de sa vie pour parvenir à remettre en ordre son histoire.

L’intelligence de l’exploration d’une psyché à partir d’un inventaire matériel, la sobriété d’une voix trouvant son équilibre entre autodérision et émotion contenue sans verser dans la plainte ni l’ironie froide, enfin l’efficacité d’une écriture juste et nette : tout cela aurait de quoi susciter la totale adhésion du lecteur si ne s’insinuait, au fil de la lecture, une coloration un peu trop réconfortante, empruntant discrètement aux codes de la littérature feel good. De quoi, peut‑être, compromettre une position sur le podium du Goncourt. (3,5/5)

 

 

Citations :

(…) une paire de chaussettes, le torchon à carreaux cousu par ma grand-mère, mon décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, un fragment de lave du volcan au nom imprononçable, point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, une fleur de trèfle qui n’était pas encore séchée quand tu l’as cueillie pour moi, sans parler du reste, tout le reste, cet amas de choses utiles ou futiles que j’ai accumulées de façon déraisonnable, empilées, tassées au fond des placards et dont l’ensemble finit par composer un portrait en creux de la personne que je suis malgré moi. Pour me transformer en la personne que je voudrais être – mystérieuse, mesurée, raisonnable, raffinée et si possible envoûtante –, il faudrait faire le vide, allumer un grand feu de joie, cramer mon passé et repartir ensuite de zéro, allégée, vierge de toute identité. Mais je ne peux pas faire ça. Les choses que je possède sont lestées de trop de souvenirs. Elles me vaudraient un supplément bagage dispendieux si les compagnies aériennes décidaient d’établir une taxe sur la charge affective. Sans que j’y puisse rien, les grands sentiments et les petits riens déboulent sans arrêt dans ma tête, comme des bandits de grand chemin qui surgiraient au détour d’un sentier. Chapeau sur les yeux, surin à la main : la bourse ou la vie.


Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. Parfois, l’une de ces histoires en a assez de voleter dans les airs. Elle s’attache alors à un objet, souvent dérisoire, qui sert de pont entre le visible et l’invisible. En se posant sur un caillou, l’histoire en fait une pierre précieuse. C’est une magie ordinaire qui ne cesse de m’émerveiller. On peut, si on le souhaite, s’acheter des souvenirs dans des boutiques de souvenirs, des artefacts pensés et fabriqués dans l’unique but d’être investis de l’histoire personnelle du plus grand nombre : sphinx en résine rapporté du Caire, magnet avec eau miraculeuse de Lourdes, tour Eiffel lumineuse ou carte postale multivues du mont Ventoux. C’est un accomplissement industriel. Mais les souvenirs sont des fleurs sauvages, ils s’épanouissent où bon leur semble et le plus souvent là où on ne les espère pas.


Je n’ai jamais été capable de deviner ce que tu pensais. Résultat, on a marché deux heures et tu n’as pas dit un mot. Pendant ce temps, dans ma tête, c’était le métro à l’heure de pointe. S’y pressaient une quantité d’émotions contrastées et d’impressions diffuses où dominaient, en vrac, des regrets, un chagrin et un ressentiment que je ne me sentais pas capable de formuler. Comment dire ces choses-là ? Il faudrait inventer un permis spécial qui autorise à manier certains mots, trop grands pour nous, comme amour, mort, liberté, justice, bonheur ou vérité. L’épreuve pratique pour l’obtention du permis professionnel consisterait à garer en épi un superbe trente-trois tonnes lexical, dans le style de Victor Hugo. Quant à l’équivalent du permis moto, il donnerait le droit de filer sur l’autoroute de l’information, sans circonlocutions ni pincettes oratoires. C’est celui-là dont j’aurais eu besoin. J’aurais enfilé un casque et des gants, j’aurais mis le contact et je t’aurais annoncé très simplement que je te quittais pour ne plus être malheureuse. Mais pour ça, il aurait d’abord fallu admettre que j’étais en train de gâcher une balade formidable et les meilleures années de ma vie. Ce jour-là, sur le chemin des douaniers, j’ai juste dit : « C’est joli, ici, ça te plairait si tu étais là. »


J’en suis encore à me demander comment on a pu tenir aussi longtemps dans ces conditions. Sept ans, c’est presque un quart de ma vie. Nous n’avions pas les mêmes attentes, pas les mêmes aspirations. Nos deux solitudes coexistaient dans un climat d’incompréhension si habituel que nous n’y faisions plus attention. La vie ne pouvait pas être autrement, puisque c’est comme ça qu’elle était. Pourquoi s’embêter à tout remettre en question ? Lorsqu’on a déjà passé une heure à attendre le bus, il est de plus en plus difficile de partir. On a trop investi. Accepter l’idée qu’on a attendu pour rien reviendrait à avouer qu’on a bêtement gâché son temps. Alors on continue de patienter, en vain. Je suppose que c’est ce qui explique mon immobilisme : je commençais à fatiguer, mais la vie idéale dont j’avais rêvé avec toi allait bien finir par apparaître au coin du boulevard. Un déni pareil force l’admiration, mais ça ne sert plus à rien de s’encombrer la tête avec ça. Là, tout de suite, j’ai du travail : il faut que je range mon existence dans des cartons d’ici demain, et ça ne va pas se faire tout seul.
 
 
J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. 


Le propre des débuts, c’est qu’ils ne durent pas, tandis que les fins s’étirent parfois le temps d’un générique infini. Alors qu’on venait à peine de se rencontrer, je n’y pensais pas encore. Le propre des débuts c’est aussi de ne pas vouloir imaginer la fin. 
 

lundi 14 septembre 2026

Critique : "JE" de Lilia Hassaine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "JE" de Lilia Hassaine




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : JE

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073099945  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« — Que savez-vous de la beauté, Antoinette ?
Il se tourna vers moi, suspendu à ma réponse.
— Pas grand-chose. Mais je sais la reconnaître quand elle est là.
— Eh bien moi, chaque fois que je la vois, elle me blesse.
Quand je vois votre visage, par exemple, quelque chose en moi se trouve comme ébranlé. »

Île de la Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway, créole de bonne famille, s’éprend d’Edward Rochester, un Anglais aussi impénétrable que fascinant. Mais à la séduction enflammée succèdent rapidement des scènes vénéneuses, où les baisers sont des blessures, où toute une société livre la jeune femme à son bourreau.
Des années plus tard, Antoinette tente de conquérir sa propre histoire.
JE se situe à mi-chemin entre roman victorien et thriller intimiste contemporain. Lilia Hassaine s’est inspirée du personnage de la première femme de Rochester dans Jane Eyre, le roman culte de Charlotte Brontë. Elle a choisi de lui donner une voix, un corps, une destinée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Lilia Hassaine est notamment l'autrice de Panorama (2023, Prix Renaudot des lycéens). JE est son quatrième roman.

 

 

Avis :

Le tout récent Je voulais vivre d’Adélaïde de Clermont‑Tonnerre rendait son intégrité psychologique à Milady, qu’à l’aune des valeurs du XIXe siècle, Alexandre Dumas avait peinte dans une perversité sans scrupules. C’est un travail similaire que propose Lilia Hassaine avec Bertha Antoinette Mason, l’épouse « folle » d’Edward Rochester dans Jane Eyre. Fortement déprécié par l’Angleterre victorienne, ce personnage féminin se réapproprie ici son identité, prolongeant la réparation initiée par Jean Rhys dans La Prisonnière des Sargasses. 

Issue d’une famille créole de Jamaïque ruinée par l’abolition de l’esclavage, Antoinette voit, à vingt‑sept ans, ses perspectives réduites comme peau de chagrin. Prise entre l’hostilité des Noirs affranchis et le mépris des Européens qui jugent son sang corrompu, discréditée par l’abandon d’un fiancé et soupçonnée d’une tare héréditaire, elle semble en passe de rejoindre les rangs de ces femmes reléguées par la société d’alors pour n’avoir su trouver un mari à temps. La rencontre avec Edward Rochester surgit comme un cadeau du ciel, la bonne réputation et le nom solide de cet homme d’allure courtoise oblitérant aisément les quelques discordances déjà perceptibles dans son comportement. Opacité, froideur et imprévisibilité ne sont pourtant que l’avant-goût des attributs beaucoup plus troubles que cet homme possessif et manipulateur va révéler dans l’intimité du mariage, resserrant son emprise jusqu’à faire passer la jeune femme pour folle et l’enfermer dans le grenier de son manoir. 

A partir des mêmes ingrédients, voici donc une troisième vision de la « folle du grenier ». Chez Charlotte Brontë, la folie de cette figure secondaire est un postulat que l’altérité raciale aggrave d’un exotisme inquiétant. Un siècle plus tard, Jean Rhys entérine cette démence comme la conséquence d’un passé traumatique, marqué par le déracinement et l’emprise maritale. Lilia Hassaine fait un pas de plus en proposant une lecture structurelle de cette violence. D'abord attribut, puis destin, la folie est cette fois le résultat d'un processus d’effacement. Du changement de prénom imposé par Rochester à l’isolement forcé et à la réinterprétation des affects, la dépossession de soi se déroule sous le regard complaisant des contemporains, la qualification de folie servant de paravent bien commode à la violence patriarcale pressée de faire taire une femme au comportement jugé dérangeant.

En lui redonnant les rênes du récit et l’emploi du pronom « je », la prose fluide et délicate de Lilia Hassaine permet à Antoinette de reconquérir son histoire. Ce recentrage écrase certes la complexité de Rochester, désormais très (trop?) univoque. Il redonne en contrepartie la dignité que, par souci d’ordre social, le patriarcat avait soustraite aux femmes racisées, déclassées ou insoumises. Sans se substituer aux lectures de Charlotte Brontë ou de Jean Rhys, ce roman en éclaire autrement le contexte d’écriture et les filtres historiques implicites. (4/5)

 

 

Citations :

Parce qu’un cœur vide, c’est une maison sans gardien : tôt ou tard, de mauvais esprits viennent l’habiter.


Pour enlèvement d’enfant, il aurait pu me traduire devant un tribunal. Il s’y refusa. Une procédure publique l’eût exposé à des questions, à cette lumière crue dont il redoutait l’inquisition. L’asile comportait aussi des risques – médecins scrutateurs, registres méticuleux, possibles interventions charitables, et même l’éventualité d’une évasion. Il préféra me garder sous sa surveillance directe, dans ce grenier où nul médecin ni magistrat ne viendrait m’interroger. Sous son toit, il demeurait maître absolu : geôlier sans uniforme, juge sans robe. Là, dans la pénombre poussiéreuse des poutres et des toiles d’araignées, il pouvait assister à ma lente déchéance physique et morale, et observer, jour après jour, l’effritement de ma raison comme on contemple une fresque ancienne se détériorer sous l’effet du temps.


(…) mais je sais qu’il n’est point d’aveuglement plus volontaire que celui d’un cœur épris. Une femme amoureuse se forge ses propres illusions et les défend avec plus d’opiniâtreté qu’elle ne défendrait son propre salut.


Lorsqu’un homme sait éveiller chez chacun la passion qui lui est propre – l’orgueil chez l’un, l’intérêt chez l’autre, la jalousie chez un troisième – il n’a plus besoin de contraindre qui que ce soit. Les gens travaillent pour lui sans s’en apercevoir. L’un détourne les yeux. L’autre atténue la brutalité dont il fut témoin. Peu à peu se forme autour d’une personne un récit commode, auquel chacun contribue sans réfléchir. On juge une femme nerveuse, excessive, ingrate. Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on l’estime coupable.


Crois-moi, mon enfant, cette histoire ne fut pas l’œuvre d’un seul homme. Il faut toute une société pour créer ce genre d’entreprise. Ma chute est le fruit de dizaines de petites complicités, de silences prudents, d’intérêts mesquins.   
Chacun n’y mit presque rien. 
Mais de ces presque riens se forma la prison où l’on m’enferma.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  
 

vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

La façon qu’a Eric Chevillard de dynamiter les conventions littéraires fait à nouveau merveille dans ce petit bijou qui, brouillant tous les repères, reproduit au plus près la confusion de la vieillesse. 

En une époque ancienne que seuls trahissent leurs prénoms d’un autre âge, deux garçons, Philéon et Clodomir, rivalisent d’aventures bravement maladroites pour complaire à Godelive, la fillette aux cheveux « jaune soleil » dont ils sont épris. A des années-lumière de leurs jeux, le vieux Monsieur Ristretto tente de mettre de l’ordre dans des souvenirs capricieux, sans cesse interrompus par les irruptions intempestives du présent. Une curieuse aube « jaune soleil » luit comme un fanal dans la nuit de sa mémoire défaillante.

Point fixe symbolique dans un récit morcelé, cette clarté est la dernière balise vacillante dans un monde mis en déroute par la dérive du temps. Dans l’égarement mélancolique du vieil homme, tandis que mémoire et certitudes s’effilochent en une traînée confuse réduisant le présent à un bruit parasite, elle semble provenir de temps immémoriaux, quand une rivalité naïve adonnait deux garçonnets à leurs élans chevaleresques, drôles et touchants dans leur fausse férocité. La narration s’enroule et se disloque autour de cet axe solaire, plongeant dans la solitude cognitive du personnage au rythme de ses hésitations et oublis. Ricochant entre trouées réminiscentes et surgissements incongrus de la réalité, il installe une sensation désarçonnante de désorientation, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence du puzzle.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman à mille lieues d’une progression convenue. Il faut consentir à lâcher prise et se laisser imprégner, pour ressentir alors le désarroi d’un homme vieillissant, de plus en plus étranger au présent mais aussi à un passé qui s’échappe. Un ouvrage bluffant de maîtrise, déroutant et exigeant, qui déjoue paradoxalement la gravité de son sujet par un humour constant et une tendresse infinie pour ses personnages. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.