samedi 29 juin 2019

[Dieudonné, Adeline] La vraie vie






Grand coup de coeur 💓💓

Titre : La vraie vie

Auteur : Adeline DIEUDONNE

Année de parution : 2018

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 270







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant. 

La vraie vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle habite Bruxelles. Dramaturge et nouvelliste, elle a remporté grâce à sa première nouvelle, Amarula, le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle a publié une nouvelle, Seule dans le noir aux éditions Lamiroy, et une pièce de théâtre, Bonobo Moussaka, en 2017. La vraie vie est son premier roman.



Avis :

Dans cet ordinaire pavillon de lotissement, la narratrice et son petit frère Gilles, dix et six ans, vivent entre une mère battue et un père violent, fanatique de chasse et d’armes à feu. Un effroyable accident vient soudain perturber encore davantage le quotidien des deux enfants. Pendant les cinq ans qui vont suivre, la tension ne va faire que s’intensifier, jusqu’au dénouement que l’on se prend à redouter tout au long du récit.

Court et efficace, cet implacable thriller vous happe dès le début dans une lecture en apnée. Le style au vitriol saisit d’autant plus qu’il contraste avec les vestiges de naïveté des enfants, vous bousculant constamment entre candeur et horreur, attendrissement et cauchemar, vous l’adulte qui pensez voir, mieux que la jeune narratrice, se profiler une inéluctable catastrophe.

En attendant l’explosion, l’angoisse vous empêchera de lâcher ce livre, au fil du terrible apprentissage d’une enfant vite mûrie, qui comprendra très tôt que, face aux épreuves, elle devra trouver elle-même la force de prendre en main sa vie.

Voici un premier roman fracassant, dur et tendre, aux personnages forts et à l’intrigue haletante, dans une langue incisive et percutante qui vous fera guetter le prochain ouvrage de l’auteur. Grand coup de coeur.




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Challenge 2019/2020

vendredi 28 juin 2019

[Fletcher, Susan] Un bûcher sous la neige





J'ai aimé

 

Titre : Un bûcher sous la neige (Corrag)

Auteur : Susan FLETCHER

Traductrice : Suzanne V. MAYOUX

Parution : 2010 en anglais (Fourth Estate)
                et en français (Plon)

Pages : 408



 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Au cœur d'une période de désordre politique et religieux, dans l'Ecosse des massacres et des rois rivaux du XVIIe siècle, Corrag, jeune fille maudite accusée de sorcellerie, attend le bûcher. Le révérend Charles Leslie a fait le voyage depuis l'Irlande pour venir l'interroger sur les massacres dont elle a été témoin. Dans le clair-obscur d'une prison putride, les ombres du révérend et de la « sorcière » Corrag se frôlent et tremblent à la lueur de la bougie. 

Mais la voix de Corrag s'élève au-dessus des légendes et des terreurs qu'elle inspire, par-delà ses haillons et sa tignasse sauvage. Et Charles, peu à peu, ne voit plus en elle la créature maudite. Du coin de sa cellule, émane une lumière, une sorte de grâce, d'innocence primale. Et lorsque le révérend retourne à sa table de travail, les lettres qu'il brûle d'écrire sont pour sa femme Jane, non pour son roi. 

Chaque jour, ce récit continue, comme une longue confession, Charles suit Corrag à travers les High lands enneigés, sous les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse des heures de chevauchée solitaire, entre clans ennemis et jets de pierres, de villages en grands espaces. Et chaque soir, à travers ses lettres à Jane, il se rapproche de Corrag, la comprend, la regarde enfin et voit que son innocence est son péché, et le bûcher qui l'attend le supplice d'un agneau.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Susan Fletcher est née à Birmingham en 1979. Son premier roman La fille de l'Irlandais, grand succès de librairie, a reçu le prestigieux prix Whitbread. Elle a aussi publié Un bûcher sous la neige, Avis de tempête et Les reflets d’argent. 

 

 

Avis :

En 1692, l'Angleterre envoya ses soldats massacrer par traîtrise les membres du clan McDonald, qui avait tardé à prêter allégeance à Guillaume III d'Angleterre : ce fut le massacre de Glencoe, dans les Highlands écossais. A partir de ce fait historique, l'auteur a brodé sa propre légende autour d'un personnage imaginaire : Corrag, jeune Anglaise issue d'une lignée de femmes ostracisées pour leur indépendance et exécutées pour sorcellerie.

Corrag attend le bûcher, lorsqu'elle reçoit dans son cachot la visite du révérend Charles Leslie, personnage réel qui, fervent jacobite, tenta de soutenir la cause des Stuart contre le roi Guillaume : c'est lui qui rendit public ce qui advint à Glencoe. Dans le roman, il vient secrètement interroger Corrag en tant que témoin du drame. La jeune femme raconte : son enfance persécutée en Angleterre, sa fuite solitaire jusqu'à Glencoe où elle fut accueillie sans préjugés, et finalement, la tragédie qui intéresse tant Charles Leslie.

Mêlant fiction et faits historiques, cette longue et vaste fresque bien construite présente plusieurs points d'accroche : campé dans le magnifique écrin de nature des Highlands qu'il met avantageusement en valeur, le récit fait agréablement découvrir un fait historique qui a marqué l'Ecosse. C'est aussi un hommage aux plus de cent milles femmes considérées "sorcières" et tuées en Europe entre les XIV et XVIème siècles, qui m'a fait penser à celui de Catherine Hermary-Vieille dans sa trilogie Les Dames de Brières.

Je n'ai malheureusement pas pu vraiment m'attacher aux personnages insuffisamment crédibles : Charles Leslie, peu fouillé, est plutôt inconsistant, basculant trop rapidement des pires préjugés à une grande estime pour la prisonnière, bêlant d'amour dans ses lettres à son épouse, où il expose en détails et sans crainte des prises de position politique qui pourraient lui valoir la mort. Jusqu'à son emprisonnement, Corrag se tire de tous les mauvais pas avec une facilité bien improbable, et fait preuve de raisonnements sans doute assez incongrus chez une paysanne sans éducation de cette époque. La fin est quant à elle un peu décevante de facilité.

On pourra aussi trouver l'ensemble parfois trop lyrique et débordant d'un excès de bons sentiments, affaibli par quelques longueurs et répétitions. Nonobstant ces défauts, le roman reste intéressant et se lit avec plaisir, porté par un souffle épique, la beauté des paysages d'Ecosse et un hommage à des hommes et des femmes qui connurent un destin cruel, causé par une diablerie toute humaine. (3/5)

 

 

Le coin des curieux :

Le massacre de Glencoe s'est déroulé dans la vallée de Glen Coe en Écosse, le 13 février 1692.

Après le renversement de Jacques II en 1688, Guillaume III d'Orange-Nassau devint roi d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse. Une importante minorité fidèle aux Stuart, les Jacobites, refusa de lui prêter allégeance. C'est un retard de quelques jours dans la signature du serment d'allégeance à Guillaume par les McDonald de la vallée de Glen Coe, qui servit de prétexte au massacre. Trente-huit hommes du clan écossais furent tués par les cent vingt soldats royaux menés par un membre du clan rival des Campbell, à qui ils avaient accordé l'hospitalité. Quarante femmes et enfants moururent de froid après l'incendie de leurs maisons. Le massacre devint un symbole pour la propagande jacobite, dont une des grandes figures fut Charles Leslie, ancien prêtre de l'Église d'Irlande et protagoniste du roman Un bûcher sous la neige.

L'époque victorienne vit un regain d'intérêt pour cet évènement, qui commença à se retrouver romancé dans l'art et la littérature, comme par Walter Scott dans La Veuve des Highlands. Un mémorial a été érigé dans le village de Glencoe, où ont lieu plusieurs cérémonies commératives annuelles, organisées notamment par la Clan Donald Society d'Édimbourg et le Scottish Republican Socialist Party, mouvement nationaliste écossais.

Le souvenir du massacre est resté vif dans la mémoire populaire écossaise et a alimenté les dissensions entre MacDonald et Campbell. Jusqu'à la fin du XXe siècle, le Clachaig Inn, hôtel et pub de Glencoe, affichait sur sa porte « Pas de Colporteurs ni de Campbellnote ».

Deux frères MacDonald fuirent en Irlande et changèrent leur nom en McKern. Leurs descendants ont émigré en Argentine et en Australie lors de la Grande Famine des années 1850. L'acteur australien Leo McKern en est issu.

 

 

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Challenge 2019/2020

mercredi 26 juin 2019

[Darrieussecq, Marie] Etre ici est une splendeur






J'ai beaucoup aimé

Titre : Etre ici est une splendeur

Auteur : Marie DARRIEUSSECQ

Année de parution : 2016

Editeur : P.O.L

Pages : 160







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c'est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n'aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant - sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marie Darrieussecq est née en 1969 au Pays Basque. Elle est écrivain et psychanalyste. Elle vit plutôt à Paris.



Avis :

Paula Modersohn-Becker (1876 - 1907) est une peintre allemande méconnue en France, même si elle y vécut quelque temps et rencontra alors les artistes de Montparnasse. Elle épousa un autre peintre, Otto Modersohn, et fut très proche du poète Rilke. Etre femme et peintre à cette époque impliquait d'office d'immenses difficultés pour se faire un nom, et convoquait d'emblée un destin hors du commun, une liberté bien au-delà de la norme. 

Ce courage et ce non-conformisme se retrouvent dans la peinture de Paula, en rupture avec les conventions de son temps, et témoignant d'un style très personnel. Malgré sa modernité, Paula fut toutefois cruellement rattrapée par la condition féminine de son époque, puisqu'elle mourut à trente-et-un ans des suites d'un accouchement. Elle a laissé environ 750 toiles, dont beaucoup disparurent au cours de la seconde guerre mondiale, et qui la classent parmi les plus précoces expressionnistes allemands.

Marie Darrieussecq a choisi de faire revivre Paula en raison d'une émotion toute personnelle ressentie devant ses toiles, mais aussi d'une sympathie évidente pour cette femme qu'elle a décidé de rappeler à notre mémoire. Elle a écrit ce roman biographique en préparant une exposition sur Paula au Musée d'Art Moderne de Paris en 2016. Rien n'est inventé. Tout est fidèle à la trace qu'elle a pu reconstituer au travers d'un important travail de documentation.

Plus que son oeuvre qu'il vous faudra découvrir sur internet, c'est surtout Paula en tant que femme que nous fait connaître ce livre, dans ses espoirs et ses désillusions, son combat de pionnière pour parvenir à exister comme peintre et à affirmer son propre style. Le récit, vivant et fluide, est empreint d'émotion et de tendresse pour les personnages depuis longtemps disparus, qu'il ressuscite en pointillés à travers la brume du temps, grâce aux lettres et aux extraits de journaux qui nous sont parvenus. Le tout est globalement empreint d'une certaine tristesse, d'une sorte de compassion pour cette femme dont la vie fut si brève, mais qui réussit malgré tout, grâce à son talent, à laisser une empreinte restée injustement dans l'ombre des grands noms masculins de la peinture.

Ce livre est donc un hommage, mais aussi une tentative de réparation d'un préjudice, qui fait qu'encore aujourd'hui, le talent d'une femme tombe plus facilement dans l'oubli que celui de ses homologues masculins. Il laisse sur une frustration, celle de devoir se rendre à Brème pour contempler l'oeuvre de Paula Modersohn-Becker. (4/5)




Citations :

Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur « être là », leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction.

Chez Paula il y a de vraies femmes. J’ai envie de dire des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin. Des femmes qui ne posent pas devant un homme, qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes. Les femmes dans l’œuvre de Modersohn-Becker ne sont ni aguicheuses (Gervex), ni exotiques (Gauguin), ni provocantes (Manet), ni victimes (Degas), ni éperdues (Toulouse-Lautrec), ni grosses (Renoir), ni colossales (Picasso), ni sculpturales (Puvis de Chavannes), ni éthérées (Carolus-Duran). Ni « en pâte d’amande blanche et rose » (Cabanel, moqué par Zola). Il n’y a chez Paula aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu’elle voit.

Je ne sais pas s’il existe une peinture de femmes, mais la peinture des hommes est partout. Quand Paula visite le Louvre, le musée n’expose que quatre femmes artistes : Élisabeth Vigée-Lebrun, la première à y être entrée ; Constance Mayer et ses peintures allégoriques ; Adélaïde Labille-Guiard et ses portraits au pastel ; et Hortense Haudebourt-Lescot, une artiste un peu plus récente, qui entre au Louvre début XXe. Une lettre de Rilke à Clara à propos du Salon d’automne 1907 parle d’une salle entière consacrée à Berthe Morisot, et une cimaise à Eva Gonzalès ; c’est suffisamment rare pour être noté. Musées ou galeries, il y a immensément moins de femmes exposantes que de femmes exposées, et ces dernières sont très souvent nues. Et pour avoir peint des nus, Constance Mayer, sous Napoléon, a été moquée et conspuée.



Le coin des curieux :

Worpswede est une ville de Basse-Saxe, au nord-ouest de l’Allemagne, célèbre pour sa colonie d’artistes : en 1889, une communauté de peintres s’y installe, cherchant, au contact de la Nature, à développer une esthétique nouvelle, éloignée des conventions académiques. S’inspirant de l’École française des Impressionnistes, ils y peignent le paysage du coin, déjà fortement transformé par l’activité humaine à cette époque. Heinrich Vogeler y achète une ferme en 1895, Barkenhoff, aujourd'hui transformée en musée, où il invite des artistes significatifs, comme Otto Modersohn, Paula Modersohn-Becker, Hans am Ende, Fritz Mackensen et Fritz Overbeck. Dans les années 1910, il y ouvre une communauté socialiste utopiste, qui restera active jusqu'en 1932. Aujourd'hui encore, près de cent trente artistes y vivent en permanence. 



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lundi 24 juin 2019

[Fermine, Maxence] Neige






Coup de coeur 💓

Titre : Neige

Auteur : Maxence FERMINE

Année de parution : 1999

Editeur : Arléa, puis Points

Pages : 96







 

 

Présentation de l'éditeur :   

A la fin du XIXe siècle, au Japon, le jeune Yuko s'adonne à l'art difficile du haïku. Afin de parfaire sa maîtrise, il décide de se rendre dans le sud du pays, auprès d'un maître avec lequel il se lie d'emblée, sans qu'on sache lequel des deux apporte le plus à l'autre. Dans cette relation faite de respect, de silence et de signes, l'image obsédante d'une femme disparue dans les neiges réunira les deux hommes.

Dans une langue concise et blanche, Maxence Fermine cisèle une histoire où la beauté et l'amour ont la fulgurance du haïku. On y trouve aussi le portrait d'un Japon raffiné où, entre violence et douceur, la tradition s'affronte aux forces de la vie.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maxence Fermine est né en 1968 à Albertville. Après avoir vécu à Paris et en Tunisie – où il a travaillé dans un bureau d’études –, il vit aujourd’hui en Haute-Savoie. Il est notamment l’auteur de Neige, de L’Apiculteur (prix Del Duca et prix Murat en 2001), d’Opium ou encore d’Amazone (prix Europe 1 en 2004). Ses romans sont traduits dans de nombreux pays dont l’Italie, où il rencontre un grand succès.



Avis :

En 1884, le jeune Japonais Yuko, dix-sept ans, repousse les propositions de carrière avancées par son père pour leur préférer la poésie, qu’il décline inlassablement sur le thème de la neige. Afin de parfaire son art, encore trop « blanc » malgré sa déjà grande maîtrise, Yuko décide de traverser le pays pour recueillir l’enseignement d’un grand maître aujourd’hui très âgé.

Les deux hommes vont se découvrir plus d’affinités que prévu : alors que l’un cherche à donner des couleurs à son art, l’autre s’avère à la recherche d’une pureté plus immaculée dans ses créations. Mais ce qui les rapproche tout à fait est leur amour pour une même femme, l’ex-épouse du maître morte dans ses jeunes années, idéal éternellement inaccessible.

Ce bref récit se lit comme un poème, non pas un de ces haïkus en trois vers et dix-sept syllabes, mais une jolie fable onirique et symbolique, délicatement et esthétiquement ciselée à la manière japonaise.

Il s’agit d’une réflexion sur l’art et la création, infinie recherche du mirage de la perfection, précaire équilibre entre technique et émotion, perpétuelle prise de risque qui fait de l’artiste l’éternel courtisan d’une inspiration funambule : il n’est point d’art sans muse, sans amour ni sans souffrance, et il nécessite une permanente remise en question où il est aisé de se perdre longtemps.

Il faut se laisser emporter par les jolies et poétiques images des couleurs de la neige, et laisser venir à soi l’émotion délicatement suggérée par ces courtes pages, que l’on dirait écrites par un auteur japonais et qui m’ont aussi évoqué la manière d’Alessandro Baricco. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Le Haïku est un genre littéraire japonais. Il s’agit d’un court poème composé de trois vers et de dix-sept syllabes. Pas une de plus.

- La poésie n’est pas un métier. C’est un passe-temps. Un poème c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière.
Yuko plongea son regard dans l’eau silencieuse et fuyante. Puis il se tourna vers son père et lui dit :
- C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps.

La neige :
Elle est blanche. C’est donc une poésie. Une poésie d’une grande pureté.
Elle fige la nature et la protège. C’est donc une peinture. La plus délicate peinture de l’hiver.
Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d’écrire le mot neige.
Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige tout homme peut se croire funambule.
Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

La poésie est avant tout la peinture, la chorégraphie, la musique et la calligraphie de l’âme. Un poème est un tableau, une danse, une musique et l’écriture de la beauté tout à la fois. Si tu désires devenir un maître, il te faudra posséder le don d’artiste absolu. Tes œuvres sont merveilleusement belles, dansantes, musicales, mais aussi blanches que de la neige. Il leur manque la couleur, la peinture. Tu n’es pas peintre, Yuko. C’est cela qui te fait défaut. Simplement cela. Et c’est pourquoi, si tu ne m’écoutes pas, ta poésie restera invisible aux yeux du monde.

Lorsqu’il la vit, Yuko la trouva si belle qu’il en trembla. Le haïku qu’il calligraphiait avec soin sur un parchemin de soie en ressentit un vertige. La plume de Yuko glissa sur le papier et forma un signe étrange. Un ligne droite entrecoupée d’une virgule. Comme le dessin d’une funambule sur un fil de beauté. Yuko se tourna vers la jeune femme et lui sourit. Sans prononcer un mot elle s’approcha de lui et glissa sa main sur son épaule. Puis elle se pencha sur l’œuvre du jeune maître et dit : — C’est sans doute le plus beau portrait qui ait jamais été fait de ma mère.

Il y a deux sortes de gens. 
Il y a ceux qui vivent, jouent et meurent. Et il y a ceux qui ne font jamais rien d’autre que se tenir en équilibre sur l’arête de la vie. 
Il y a les acteurs. Et il y a les funambules.

En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe.

Désormais Yuko était devenu un poète accompli. Ses haïku n’étaient plus aussi désespérément blancs. Ils comportaient chacun toute la gamme des couleurs de l’arc-en-ciel. Son écriture était limpide, précieuse. Et colorée.  
Mais le territoire de son cœur restait étrangement empreint de blancheur.  


Challenge 2019/2020

samedi 22 juin 2019

[Tallent, Gabriel] My Absolute Darling





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : My Absolute Darling

Auteur : Gabriel TALLENT

Traductrice : Laura DERAJINSKI

Parution : 2017 en américain (Harper Collins),
                2018 en français (Gallmeister)

Pages : 464





 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.

My Absolute Darling a été le livre phénomène de l’année 2017 aux États-Unis. Ce roman inoubliable sur le combat d’une jeune fille pour devenir elle-même et sauver son âme marque la naissance d’un nouvel auteur au talent prodigieux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gabriel Tallentest né en 1987 au Nouveau-Mexique et a grandi en Californie. Il a mis huit ans à rédiger My Absolute Darling, son premier roman qui a aussitôt été encensé par la critique et fait partie des meilleures ventes aux États-Unis. Il vit aujourd’hui avec sa femme à Salt Lake City.

 

 

Avis :

Julia, surnommée Turtle ou Croquette, vit seule avec son père au fin fond de la Californie. Sous la coupe de cet homme violent et incestueux, l’adolescente mène une vie marginale, repliée sur son calvaire et fermée à toute aide extérieure, avec pour seul exutoire ses longues divagations dans les coins de nature sauvage des environs et son entraînement quotidien au maniement des armes dont leur maison quasi en ruines regorge.

Déchirée entre haine et amour envers ce père cultivé, lecteur des grands philosophes, adepte du survivalisme, et qui oscille constamment entre tendresse et cruauté, Julia se verra finalement acculée au terrible choix entre tuer ou mourir.

Voici un livre fort dérangeant, qu’on aimera ou qu’on détestera, et peut-être les deux à la fois.

Entre les séquences au sein d’une nature assez hostile dont on découvrira une foule d’espèces animales et végétales inconnues en Europe, entre les séances de tirs et de maniement d’armes à feu dans une maison criblée de balles, monte peu à peu une tension entretenue par une succession de scènes toutes aussi insoutenables les unes que les autres : inceste, pédophilie, maltraitance physique et psychologique, « chirurgie » à domicile dans les pires conditions…, le tout assaisonné de l’ordurier langage paternel.

Ce qui fait l’intérêt de cette histoire est le talent de l’auteur : bien construit, bien écrit et bien traduit, le roman instille une atmosphère sombre et glauque, dans un contexte typiquement américain, où évoluent des personnages ambivalents, englués dans leurs failles et contradictions, incarnés avec précision et réalisme. Le lecteur se retrouve embarqué dans un huis-clos vénéneux et perturbant, dont il ressortira presque autant meurtri que son personnage principal.

L’on peut toutefois se demander à quelle fin : tant de témoignages réels rapportent la véritable souffrance des victimes d’inceste et de pédophilie, pourquoi et comment en imaginer une autre, sans tomber dans le travers d’une violence gratuite et d’une surenchère complaisante ? Car, globalement, c’est quand même bien une certaine fascination pour l’horrible et le goût du sensationnel qui pourraient risquer de l’emporter dans ce livre, à l’image de son final explosif, digne des scenarios d’action les plus musclés, et un peu « too much » pour demeurer crédible.

Vous risquez donc fort de garder de cette lecture l’impression déroutante d’une insoluble ambivalence : celles des personnages, mais surtout, la vôtre, si, comme moi, vous restez incapable de décider si vous aimez ou pas ce premier roman, quoi qu’il en soit révélateur de l’indéniable talent de son auteur. (4/5)

 

 

Le coin des curieux :

Le survivalisme désigne le comportement d'individus qui se préparent à une catastrophe naturelle, économique, sanitaire…, en apprenant des techniques de survie en milieu sauvage et hostile, en stockant de la nourriture et des armes, en construisant des abris antiatomiques…

Né aux États-Unis dans les années 1960 sur fond de Guerre froide, le mouvement a plus récemment évolué en néo-survivalisme, davantage préoccupé d'autonomie économique et de proximité à la nature.

Dans les années 1960 aux États-Unis, ce sont l'inflation et la dévaluation qui incitent certains à conseiller de se préparer au pire. Au début de la crise pétrolière de 1973, apparaissent des recommandations de thésaurisation de l’or en prévision d’un imminent effondrement économique, tandis que sont publiés de nombreux livres de survie, notamment inspirés des méthodes des pionniers du 19e siècle. Dans les années 1980, John Pugsley publie La Stratégie Alpha, best-seller encore aujourd’hui considéré comme une référence parmi les survivalistes américains : certain d’un crash financier à venir, Pugsley prône le développement de capacités autarciques et le repli sur des valeurs d’usage propices au troc. Certains évènements sont venus régulièrement raviver le courant survivaliste, comme le bogue de l'an 2000, les événements du 11 septembre 2001 et la guerre contre le terrorisme, le séisme de 2004 dans l'océan Indien, la crise financière de 2007-2009, ou la prédiction d’un grand changement en décembre 2012 issue d’une interprétation du calendrier maya...

Plus récemment, le besoin d'être simplement prévoyant chez des personnes ne se reconnaissant pas dans les connotations sectaires et extrémistes du survivalisme américain, a donné naissance à des réseaux de preppers (de prep = préparation) au Canada et aux États-Unis, faisant émerger le Néo-survivalisme, décrit par l’observateur de tendance Gerald Celente :

 « [dans] les années 70, la seule chose que l'on voyait était un seul élément du survivalisme : la caricature, le gars avec son AK-47, se dirigeant vers les collines avec assez de munitions, de porc et de haricots pour traverser la tempête. Le Neo-survivalisme est très différent de ça. On observe des citoyens ordinaires, prenant des initiatives ingénieuses, se diriger dans un sens intelligent afin de se préparer au pire. […] Il s'agit donc d'un survivalisme de toutes les façons possibles : se cultiver soi-même, être auto-suffisant, faire autant que possible pour se débrouiller aussi bien que possible par soi-même. Et cela peut se faire dans des zones urbaines, semi-urbaines ou à la campagne. Cela veut dire également : devenir de plus en plus solidement engagé avec ses voisins, son quartier. Travailler ensemble et comprendre que nous sommes tous dans le même bain. Le meilleur moyen d'avancer c'est en s'aidant mutuellement.[…] »

Gageons que l’accélération des constatations de l’évolution climatique réserve de beaux jours au mode de vie néo-survivaliste...

mardi 18 juin 2019

[Bradbury, Jamey] Sauvage





Coup de coeur 💓

 

Titre : Sauvage (The Wild Inside)

Auteur : Jamey BRADBURY

Traducteur : Jacques MAILHOS

Parution :
en américain chez William Morrow (2018) 
en français chez Gallmeister (2019)

Pages : 320





 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

A dix-sept ans, Tracy Petrikoff possède un don inné pour la chasse et les pièges. Elle vit à l’écart du reste du monde et sillonne avec ses chiens de traîneau les immensités sauvages de l’Alaska. Immuablement, elle respecte les trois règles que sa mère, trop tôt disparue, lui a dictées : «ne jamais perdre la maison de vue», «ne jamais rentrer avec les mains sales» et surtout «ne jamais faire saigner un humain». Jusqu’au jour où, attaquée en pleine forêt, Tracy reprend connaissance, couverte de sang, persuadée d’avoir tué son agresseur. Elle s’interdit de l’avouer à son père, et ce lourd secret la hante jour et nuit. Une ambiance de doute et d’angoisse s’installe dans la famille, tandis que Tracy prend peu à peu conscience de ses propres facultés hors du commun.

Flirtant avec le fantastique, ce troublant roman d’initiation nous plonge dans l’intimité d’une jeune fille singulière qui s’interroge sur sa nature profonde.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jamey Bradbury est née en 1979 dans le Midwest et vit en Alaska depuis quinze ans. Elle a été réceptionniste, actrice, secouriste et bénévole à la Croix Rouge. Elle partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et l’engagement auprès des services sociaux qui soutiennent les peuples natifs de l’Alaska. Sauvage est son premier roman.

 

 

Avis :

Tracy a dix-sept ans et, depuis la mort de sa mère, vit avec son père et son plus jeune frère dans leur maison isolée en plein cœur de l'Alaska. La jeune fille, dotée d'instincts étrangement sauvages, ne vit que pour les grands espaces enneigés, la chasse, et ses chiens de traîneaux qu'elle entraîne pour la grande course annuelle de l'Iditarod. Sa vie bascule lorsqu'elle est victime d'une agression dans la forêt, suivie de l'arrivée chez eux d'un jeune employé qui cache sa vraie identité et ne leur sert que mensonges quant à son passé.

Doutes et suspicion s'installent alors dans l'esprit de Tracy, qui va en secret se préparer à défendre sa famille et son territoire. Les péripéties s'enchaîneront dans un lourd climat d'angoisse, la jeune fille affrontant à sa manière les menaces diffuses qui semblent peu à peu se préciser, dans un crescendo plein de surprises qui la mènera à une issue imprévue et inéluctable.

Le récit entretient l'angoisse et la curiosité dans un suspense réussi : impossible de lâcher cette histoire à l'atmosphère très particulière, où les instincts sauvages de Tracy prennent vite une dimension fantastique, dépassant la simple proximité avec la nature et les capacités de survie dans les conditions extrêmes du Grand Nord. Si j'ai parfois eu un peu de mal avec certains de ses aspects sanglants et peu ragoûtants, je me suis au final laissée emporter avec plaisir par ce roman palpitant, à l'écriture efficace et rythmée, qui plonge le lecteur dans la tête de Tracy et dans un univers bicolore de neige et de sang. Le tout est paradoxalement plutôt crédible, en dehors des capacités particulières de Tracy, qui font par ailleurs penser à certaines croyances chez quelques peuples et tribus aux origines anciennes.

Le roman fait la part belle à la nature, au travers des paysages, de la faune et des conditions climatiques de l'Alaska, dans une évocation très dynamique de ses beautés et de ses dangers. On en entend presque le silence, entrecoupé des aboiements des chiens de traîneaux...

Thriller teinté de fantastique et d'horreur, Sauvage est un roman addictif à l'atmosphère étrangement prégnante, qui pourra parfois dérouter, mais qui ne laissera personne indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’était ainsi que Jesse Goodwin opérait, comme j’allais le remarquer au cours des semaines suivantes. Je ne l’ai jamais entendu faire la moindre suggestion. Il ne parlait jamais en premier, il se matérialisait en provenance de nulle part et semblait vaquer tranquillement à ses occupations, jusqu’à ce que Papa le remarque. Là, il ne disait toujours rien, attendait que Papa commence à poser des questions ou à jeter les bases de l’idée que Jesse avait déjà eue. Puis Jesse acquiesçait, disait que c’était une bonne idée, faisait en sorte que Papa ait l’impression que leur nouveau projet venait de lui. L’eau ne suit pas un cours rectiligne, elle contourne les arbres et les rochers, se faufile par les cols des montagnes, sans jamais cesser de descendre jusqu’à son but. À observer Jesse, j’ai commencé à apprendre que, pour obtenir ce que l’on veut, il est parfois plus simple de prendre son temps et de contourner les obstacles au lieu de tenter de passer en force.

Je me sentais comme toujours avec les gens, je ne sondais que des surfaces, je collais mon oreille contre un mur pour entendre le marmonnement qui émanait de l'intérieur. En regrettant de ne pas pouvoir fabriquer de porte, trouver un chemin vers le dedans.

 

 

Le coin des curieux :

L’Iditarod est la plus grande et la plus célèbre course de traîneaux à chiens : tous les ans en mars, depuis 1973, elle rassemble les meilleurs attelages au monde. Le parcours s’étire sur près de 1 800 kilomètres, entre Anchorage et Nome, en Alaska, principalement à travers la taïga : il faut entre 8 et 15 jours aux mushers et à leurs 16 chiens pour les parcourir.

Cette compétition est aussi parfois appelée « route du sérum » ou « course de la miséricorde », en raison de l’exploit qu’elle commémore : pendant l’épidémie de diphtérie qui frappa la ville de Nome au cours de l’hiver 1925, alors que les intempéries bloquaient l’acheminement de sérum par air et par mer, un attelage de chiens réussit à faire la jonction. Le leader des chiens, Balto, a sa statue près du zoo de Central Park à New York, et dans le centre d’Anchorage en Alaska.

dimanche 16 juin 2019

[Herrleman, Florence] L'appartement du dessous






J'ai aimé

Titre : L'appartement du dessous

Auteur : Florence HERRLEMAN

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 256







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans le petit immeuble parisien du Marais où elle vit depuis des lustres, Hectorine voit d'un jour à l'autre l'appartement du dessous investi par une nouvelle voisine, Sarah. Pour lui souhaiter la bienvenue, la vieille dame dépose une lettre sur le pas de sa porte. Cette missive sera suivie de beaucoup d'autres, retraçant une traversée du XXe siècle incroyable, entre le Cabourg de La Recherche, le Berlin du IIIe Reich et le Paris d'après-guerre. Mais pourquoi toutes ces lettres? « Un jour, vous saurez », promet la centenaire à Sarah qui se prend au jeu, intriguée par cette voisine invisible dont les confidences laissent percer l'aiguillon d'un douloureux secret... Dans ce roman totalement insolite qui redonne vie et fraîcheur au genre épistolaire, Florence Herrlemann insuffle un véritable hymne à la vie, à la parole qui délivre et à la transmission entre générations. Ce voyage fascinant au coeur de l'Histoire nous rappelle aussi que l'amitié est le plus tendre des pactes.



Un mot sur l'auteur :

Florence Herrlemann a publié un premier roman aux éditions Antigone14, Le festin du Lézard, qui a connu un vif succès sur la blogosphère.



Avis :

Une jeune femme, Sarah, vient à peine d’emménager dans son nouvel appartement parisien que commence à lui parvenir un flux de lettres, signées de sa voisine du dessous, une vieille dame centenaire qu’elle n’a même jamais aperçue et qui refusera tout autre contact qu’épistolaire. D’abord sur la réserve, Sarah finit par se laisser prendre au jeu et, bientôt, s’établit entre les deux femmes un échange affectueux, où l’aînée raconte peu à peu tout un pan de sa vie, dévoilant un secret qui la ronge et dont les racines remontent à la seconde guerre mondiale.

L’idée et l’intention sont originales, et l’auteur réussit à piquer la curiosité du lecteur jusqu’au bout de ce roman agréable et facile à lire, qui suscite tendresse et affection pour ses personnages. Dommage que l’ensemble manque malgré tout de crédibilité et se devine même par moments, ce qui empêche le lecteur de se laisser totalement emporter et l’émotion de prendre complètement corps. L’écriture, certes fluide, manque également d’un petit plus en termes de style, tandis que les personnages auraient mérité davantage d’épaisseur : que de docilité et de manque de curiosité chez Sarah qu’on ne connaîtra qu’à peine au final, alors que le récit d’Hectorine ne dévoile réellement pas grand-chose de la personnalité profonde de la vieille dame.

Ce court et agréable roman qui se croque en une soirée, offre donc un sympathique moment de tendresse et de curiosité, malgré tout trop léger pour demeurer mémorable. (3/5)


vendredi 14 juin 2019

[Bouysse, Franck] Glaise






Coup de coeur 💓

Titre : Glaise

Auteur : Franck BOUYSSE

Année de parution : 2017

Editeur : Manufacture de livres

Pages : 432







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Au pied du Puy-Violent dans le Cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants : même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.
Chez les Lary, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage : une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse, né en 1965 à Brive-la-Gaillarde, a été enseignant en biologie et se lance dans l’écriture en 2004. Grossir le ciel en 2014, puis Plateau en 2016 et Glaise en 2017 rencontrent un large succès, remportent de nombreux prix littéraires et imposent Franck Bouysse sur la scène littéraire française. Il partage aujourd’hui sa vie entre Limoges et un hameau en Corrèze.



Avis :

En ce début de 20e siècle, la vie dans les montagnes du Cantal est rude. Elle le devient bien plus encore lorsque la mobilisation de la Grande Guerre vide les fermes des hommes valides. Au village de Chantegril, ceux qui restent s'organisent tant bien que mal : chez les Lary, Joseph, quinze ans, trime aux côtés de sa mère et de sa grand-mère, avec l'aide d'un vieux voisin. Chez les Valette, le père rage de n'avoir pu partir au front en raison de sa main mutilée : redouté de tous pour sa rancoeur et sa méchanceté, il s'adonne violemment à la boisson et à la persécution de son entourage, soudain élargi par sa belle-soeur et sa nièce débarquées de la ville pour trouver refuge à la ferme.

Le décor est planté pour la mise en place d'un drame dont la tension ne va faire que s'amplifier au fil des pages. Bien peu de choses se passent en réalité : les jours se succèdent selon l'immuable rythme des travaux agricoles, dans une atmosphère pesante et orageuse. Hommes et femmes s'épuisent dans un labeur incessant et une succession d'épreuves qui usent les caractères ou les transforment en bêtes enragées. Les douleurs font d'autant plus de ravages qu'elles s'enfouissent dans le silence de ces êtres rudes et taiseux, impitoyablement endurcis par la vie. Les drames, lorsqu'ils explosent, en sont d'autant plus meurtriers.

Ambiances et caractères sont criants de vérité : chaque geste, chaque mot sont restitués avec une précision cinématographique et une justesse d'observation qui leur confèrent un réalisme absolu. Impossible de ne pas se sentir transporté sur cette terre, dont la beauté n'a d'égale que son âpreté, et qui ne pouvait engendrer que des êtres forts, courageux et obstinés, aussi durs et cassants que des cailloux sous le gel.

Servie par une langue ciselée d'une remarquable beauté, cette fresque rurale noire immerge le lecteur dans un récit tellurique oppressant, qui écrase peu à peu ses personnages sous le poids d'une vie misérable où s'usent peu à peu tous les espoirs : rien d'autre que des drames engendrés par l'ordinaire et vécus dans le silence, restitués ici avec un réalisme et une justesse qui forcent l'admiration. Coup de coeur (5/5)




Citations :

Les roulements de tonnerre devinrent de plus en plus distincts, faisant comme des mots se carambolant dans une même phrase dénuée de ponctuation, répétée à l’infini.

Le ciel était une toile tendue, boulochant en altitude sous quelques nuages filandreux.

La vieille les jaugea du regard à tour de rôle durant un long moment. Puis elle prononça des mots difficiles à comprendre, comme raclés au fond d’une auge à cochons, s’y prenant à deux fois pour les faire basculer à grand peine par-dessus un rebord constitué de lèvres blêmes et déchirées.

Le balancier d’une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu’en faire.

La lune ressemblait à une assiette de porcelaine blanche trônant sur une nappe noire pleine de trous.




Du même auteur sur ce blog :

 


mercredi 12 juin 2019

Interview d'Alain YVARS (peintre et auteur de Que les blés sont beaux) - 11 juin 2019

 


  

Bonjour Alain Yvars, vous avez publié un roman :
Que les blés sont beaux : l’ultime voyage de Vincent Van Gogh,
ainsi qu’enregistré en livres-audio plusieurs nouvelles sur la peinture.



Pouvez-vous décrire en quelques mots qui vous êtes ?  

Je suis incapable de me décrire. Même mes proches auraient du mal... La vie m'a appris que nous sommes complexes, multiples, bien en peine de savoir ce qui dirige nos comportements. Peut-être en décodant nos gênes ?



Quel a été votre parcours avant de venir à l’écriture ?

Une vie professionnelle longue, aujourd’hui terminée, a occupé une bonne partie de ma vie. 

Celle-ci débuta lorsque j'avais 16 ans. Il fallait travailer. Issu d'une mère ouvrière et d'un père absent, j'ai passé mon enfance dans un petit studio parisien. Difficile dans ces conditions de faire des études, les inégalités sociales ne le permettant pas. Cela n'a d'ailleurs guère changé aujourd'hui. Plus tard, j'ai tenté de rattraper la culture qui me manquait et que je trouvais insuffisamment dans les livres dont je disposais adolescent.
Des études professionnelles supérieures, d'un bon niveau, me permirent de faire carrière dans la gestion administrative de nombreuses entreprises où j'appris la rencontre avec les autres et le partage. 

Ma femme, une Landaise qui n'a toujours pas perdu l'accent - c'est foutu pour elle - me donna une fille. Je viens de devenir grand-père récemment, ma fille et son mari ayant adopté un petit garçon d'origine africaine nommé Melvil qui les rend heureux.



Comment et quand vous est venue l’envie d’écrire ?

J'avais du temps et pouvais enfin penser à autre chose, faire ce que j'aimais.

Durant mes années professionnelles, je m'étais aperçu que je possédais une certaine facilité pour écrire. Sur un sujet donné, je pouvais écrire longtemps et plutôt bien.
J'avais gardé en mémoire, dans mes courtes études secondaires, les conseils prodigués par un professeur de français qui nous répétait sans cesse une maxime : "Faites simple, précis, concis". Je l'ai toujours appliquée car elle me correspondait.

Pratiquant la peinture, j'avais des idées d'écriture en tête.

La peinture et l'écriture ont de troublantes relations entre elles. Un chapitre de la Recherche de Marcel Proust m'inspirait. Il faisait mourir son personnage de l'écrivain Bergotte devant le tableau de Vermeer Vue de Delft : "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune".

J'ai donc commencé à écrire des nouvelles toutes en lien avec l'art. Le roman Que les blés sont beaux a été ensuite publié.
 


Parlez-nous de Que les blés sont beaux : qu’avez-vous voulu exprimer au travers de ce livre ? 

Ce livre est l'histoire d'une rencontre.

Ma première rencontre avec Van Gogh au musée d'Orsay n'avait pas été un franc succès. Etonnante Eglise d'Auvers, difforme et grimaçante sous un ciel plombé ! Je ne détestais pas... Ce style me déroutait. trop de couleurs. Des touches hachurées posées en pâte épaisse. Une peinture directe, sans fioritures. Je ne percevais pas sa singularité.

Moi, j'aimais les impressionnistes qui étaient finesse, subtilité, lumière. Lui était force et couleur. J'étais allé au Van Gogh Museum à Amsterdam pour tenter de trouver une explication, car l'essentiel de son œuvre se trouvait dans ce musée : à peine dix années de peinture de 1880 à 1890 et un nombre étonnant de toiles peintes par ce forçat de travail...  

Van Gogh m'avait bluffé ! Assis sur la balustrade faisant face au dernier tableau de la collection du musée : Champ de blé aux corbeaux, j'avais fixé, incrédule, les blés torturés de hachures orangées et ocre, verticales au premier plan, horizontales à l'horizon. Un chemin tortueux s'éclatait en trois branches agressives. Le ciel sombre, orageux, terrifiant, écrasait les blés. Un vol de corbeaux noirs donnait un aspect hallucinant à ce paysage de désolation.

Je n'avais rien compris à Paris... Je saisissais pourquoi les toiles de Van Gogh me dérangeaient autant. Cette technique toute en force maîtrisée donnait l'impression qu'un fauve s'était jeté sur la toile pour y planter ses griffes ? Ce Champ de blé aux corbeaux peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise, sur une toile d'un format de 100 centimètres sur 50, était un des derniers tableaux de l'artiste avant son geste désespéré.

En quittant le musée, j'arborais le même regard ébloui que les autres visiteurs s'en allant à regret... Un très grand peintre... Un génie... 

L'admiration que je portais au peintre et la sympathie que j'éprouvais pour l'homme cultivé que j'avais découvert dans ses écrits, m'a incité à me lancer dans ce roman biographique pour faire connaître la vérité de l'artiste sur cette période de deux mois passée à Auvers-sur-Oise. Vincent m'a beaucoup aidé dans sa riche correspondance, je n'ai eu qu'à suivre la chronologie de son parcours et tenter en imagination de lui donner une âme.

J’ai découpé le roman en trois parties : les deux premières du 17 mai au 30 juin 1890 montrent un peintre qui semble guéri de ses dernières crises qui le secouèrent en Provence, heureux de peindre, plein d’espoir, amoureux de la région qui lui rappelle sa Hollande natale. Dans la dernière partie du livre, ce maudit mois de juillet verra le retour de ses démons intérieurs.

Dans la plupart des livres que j’avais lus, on présentait trop souvent Van Gogh comme un être malade, anxieux, fou même parfois. J’ai voulu que la partie la plus importante de mon livre soit consacrée à cette période à Auvers - les soixante premiers jours -, que j’appelle « heureuse », celle qui m’intéressait. Je souhaitais essentiellement parler de ce court moment de calme, de plénitude du peintre où il était lui-même et pouvait ainsi s’exprimer pleinement.

J’ai donné ensuite, plus brièvement, comme je le ressentais, aidé par de nombreux documents d’époque et des correspondances, du peintre, de sa famille comme Théo et sa femme Johanna, de ses amis proches comme Emile Bernard, ou bien la jeune Adeline Ravoux, la fille de l’aubergiste, les vraies raisons qui amenèrent l’artiste à perpétrer son geste fatal.



Ce roman a dû vous demander une immense documentation. Comment s’est organisé votre travail d’écriture ?
Je ne pouvais entreprendre un livre sur un artiste de la qualité de Vincent sans une grosse documentation. J’ai donc beaucoup lu. Les livres sur le peintre sont multiples. J’ai même passé des journées dans les archives de la BNF pour trouver des livres rares parlant du peintre, d’Auvers et de sa région, des guinguettes et des lieux de loisirs nautiques nombreux à cette époque.

Le livre prenait forme lentement. Il comportait une trentaine de chapitres que je publiais bimensuellement dans mon blog Si l’art était conté sous forme de roman feuilleton illustré de nombreuses images des tableaux peints à Auvers. Par la suite, j’ai publié mon récit dans un site de partage Calaméo en lecture libre.

Finalement, pensant que ce roman pouvait présenter un intérêt historique et artistique, je me suis décidé, sur les conseils d’amis, à le publier en auto-édition sur Amazon.



Vous êtes passionné par l’art et la peinture. Que représentent-ils pour vous ?
La peinture a été et est restée ma première passion.

Un peu par hasard, progressivement, celle-ci est entrée dans ma vie. Dans les creux de mon activité professionnelle, je pratiquais la peinture à l’huile qui ne me satisfaisait pas. Dans le même temps, je me documentais et visitais les musées et expositions temporaires.

La révélation vint le jour où je m’offris quelques bâtons de pastel sec, pour voir. Je compris instantanément que ce mode d’expression était le mien et mon matériel de peinture à l’huile fut rapidement rejeté, sans remords, à l’étagère la plus haute de l’unique armoire installée dans la petite pièce qui me servait d’atelier.

J’obtins des prix dans des manifestations régionales. La peinture était devenue cette passion qui continue de m’habiter.



Vous avez créé un blog : Si l’art était conté Que souhaitez-vous y partager ? Avez-vous des thèmes de prédilection ?
En prenant l’exemple de Proust dans sa Recherche, j’ai expliqué dans un chapitre précédent les relations qui existent entre la peinture et l’écriture. Léonard de Vinci en avait déjà parlé dans son Traité de la peinture : « Si vous appelez la peinture une poésie muette, le peintre pourra dire du poète que son art est une peinture aveugle. »

Le blog que j’ai créé se veut un lien entre ces deux arts.

Les livres sur la peinture, biographies ou catalogues, écrits par des spécialistes de l’art, ne me satisfaisaient pas totalement. Cela manquait de vie. J’ai donc commencé à écrire des nouvelles en rapport avec des tableaux et les peintres qui les avaient conçus. Dans le contexte historique du peintre le plus souvent, je racontais dans de courtes fictions des histoires qui me paraissaient plus parlantes pour les non-initiés que des ouvrages savants. Ces récits étaient publiés régulièrement dans mon blog. Je fis de même ensuite avec mon roman sur Vincent Van Gogh.

J’ai beaucoup écrit sur mes peintres préférés, Van Gogh, surtout Vermeer mon peintre préféré, et d’autres, uniquement des peintres figuratifs, l’art moderne contemporain, à part quelques exceptions, ne me correspondant pas.

Des écrits divers relatifs à l’art, des critiques sur des visites d’expositions, et la publication d’extraits de correspondances de peintres, complètent également le blog.



Peignez-vous toujours ? Acceptez-vous de partager quelques images de vos œuvres ? Comment décririez-vous votre style et vos sujets ?
J’ai peint longtemps. J’ai dû arrêter il y a quelques années pour cause de douleurs visuelles m’amenant à ne plus supporter la poussière du pastel et à peiner en fixant longuement la toile. 


Actuellement, les murs de ma maison sont tapissés de haut en bas de mes toiles sous-verre car le pastel est fragile. A Orsay, les pastels sont montrés dans des pièces sombres pour les protéger. 

Faute de photos faites avant l'encadrement, je ne peux montrer la plupart de mes toiles.

Toutefois, j'ai pu en photographier trois. Elles sont visibles sur mon blog. 
Deux d'entre elles sont aussi visibles en permanence en cliquant sur ma biographie dans Amazon.

Dans ma peinture, j'avais opté pour le style de mes peintres préférés, les impressionnistes, fait de vibrations lumineuses et de touches divisées. Ce n'était pas facile avec des bâtons de pastel car cette technique n'admet guère les superpositions de couleurs. Pour cette raison, la plupart des pastelllistes estompent les teintes et utilisent des papiers spéciaux comme le Pastel Card qui accroche bien la poudre. 


 
Avez-vous d'autres projets d'écriture ? 
Mes projets d'écriture ne sont plus des projets puisqu'ils ont déjà été écrits. Ce sont les nouvelles sur l'art dont j'ai parlé. Elles feront l'objet d'une prochaine publication à l'automne dans un recueil de nouvelles.



Merci Alain Yvars d'avoir répondu à mes questions.
(Interview de Cannetille le 11 juin 2019)

Les livres-audio d’Alain Yvars sont disponibles ici.
Que les blés sont beaux est vendu sur Amazon. Les bénéfices sont reversés à l’association Rêves, qui soutient des enfants gravement malades.

Retrouvez ma chronique de Que les blés sont beaux.