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jeudi 3 juillet 2025

[Ellory, R.J.] Everglades

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Everglades (The Bell Tower)

Auteur : R.J. ELLORY

Traduction : Etienne GOMEZ 

Parution : 2024 en anglais,
                  2025 en français (Sonatine)    

Pages : 456 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Vous chassez des ombres. Et elles vous échapperont toujours. "
Août 1976. Garrett Nelson est shérif adjoint en Floride. Lors d'une arrestation qui tourne mal, il est grièvement blessé. C'en est fini pour lui du service actif. Suivant les conseils de sa thérapeute, Hannah Montgomery, il rejoint le père et le frère de celle-ci à Southern State, en tant que gardien au pénitencier d'État. Édifiée sur l'emplacement d'une ancienne mission espagnole située au beau milieu des Everglades, la prison est censée être d'une sécurité absolue. Et pourtant... Entre un étrange suicide et une curieuse évasion, l'instinct d'enquêteur de Nelson reprend vite le dessus. Dans ce milieu clos, cerné par une nature hostile, il va bientôt se rendre compte que les murs renferment des secrets aussi dangereux que bien gardés.
Après Seul le silence et Une saison pour les ombres, R. J. Ellory poursuit avec ce thriller crépusculaire sa réflexion sur la nature humaine et sa part de ténèbres. Personnages d'une rare humanité, force d'émotion exceptionnelle, sens remarquable de l'intrigue et du suspense : on retrouve ici tout ce qui fait la puissance et la beauté de son œuvre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

R. J. Ellory est né en 1965 à Birmingham. Orphelin très jeune, il est élevé par sa grand-mère qui meurt alors qu'il est adolescent. Il est envoyé en pensionnat et c'est à cette période qu'il se découvre une véritable passion : la lecture. En dehors des périodes scolaires, il est livré à lui-même et se livre à de petits délits dont le braconnage, ce qui lui vaudra un séjour en prison. Cherchant une façon de s'exprimer artistiquement, R.J. Ellory monte d'abord un groupe de blues avant de se lancer dans la photographie.
Son goût pour la lecture l'amène également à s'intéresser à l'alphabétisation et à faire du bénévolat dans ce domaine. Parallèlement et alors qu'il n'a que 22 ans, il commence à écrire. La vingtaine de romans qu'il écrit entre 1987 et 1993 ne trouvent, malgré ses tentatives acharnées, aucun éditeur des deux côtés de l'Atlantique. Il devra attendre 2003 pour que Papillon de nuit soit publié par Orion.
Le succès est quasiment immédiat. Il obtient le prix Nouvel Obs/BibliObs du roman noir 2009 pour Seul le silence son premier roman publié en France qui devient rapidement un best-seller. À travers toute son œuvre, Roger Jon Ellory met en scène dans de sombres fresques une Amérique meurtrière et rongée par la culpabilité, loin de l'Angleterre qui l'a vu naître.

 

 

Avis :

Au moment où s'ouvre aux Etats-Unis un « Alcatraz des Alligators », un centre de détention pour migrants implanté au coeur des hostiles marécages des Everglades en Floride, le dernier roman de R.J. Ellory fait d’autant plus frémir le lecteur. Lui aussi construit dans cette zone comme une île cernée par les prédateurs naturels, son pénitencier fictif, quant à lui réservé aux pires criminels, lui fait peser la question de la peine de mort dans une ambiance oppressante et explosive.

Contraint par les séquelles d’une grave blessure par balle à quitter ses fonctions de shérif adjoint du comté de DeSotto, Garett Nelson accepte comme un pis-aller un poste de gardien à la prison de Southern State. A mesure qu’il découvre l’univers carcéral, son organisation mais aussi ses règles tacites, ses réalités sordides et son atmosphère enragée, il lui semble bien vite se retrouver lui aussi enfermé dans ce qui ressemble à une cocotte-minute. Pourtant, le pire reste à venir quand il est nommé au bloc de haute sécurité, là où depuis que la peine de mort a été rétablie l’année précédente, en 1976, la chaise électrique et ses longues antichambres ont repris du service. 

Pendant que la confrontation aux plus redoutables détenus et à leurs effroyables crimes commence à saper sa confiance en l’être humain et à lui faire voir le monde en noir, Nelson se prend à douter aussi bien de lui-même que des méthodes et du système pénitentiaires. Surtout quand il faut pactiser avec les fauves pour maintenir tant bien que mal la prison en-dessous du point d’ébullition, que, malgré tout, un suicide douteux y succède à une insurrection et à une évasion improbable venant renforcer les pressions politiques, qu’il faut mener à bien sans faiblir les spectaculaires et horrifiques exécutions par électrocution et que l’ancien enquêteur qu’il est se met à suspecter une erreur judiciaire.

Avec son sens du suspense, ses personnages et situations campés au millimètre et ses dialogues plus vrais que nature, ce thriller noir embarque le lecteur dans un cheminement narratif addictif, mais surtout, impressionnant de vérité, chaque détail du niveau d’un reportage précis et documenté, le tout pour une réflexion argumentée et sensible sur la peine de mort au travers d’un homme qui, placé du côté de la loi, mais tiraillé entre morales sociale et personnelle, se prend à reconsidérer dubitativement ce qu’il est censé appliquer. 

Beaucoup d’humanité donc, dans cet excellent polar social dont la franche noirceur se retrouve éclairée par les scrupules de personnages, pourtant ordinaires, mais capables, à leur échelle et malgré leurs incertitudes, de refuser les iniquités de la société. (4/5)

 

Citations :

Nelson se doutait bien qu’un tel investissement n’avait pas pu faire autrement que d’attirer le lot habituel de voleurs et d’escrocs. Plus les lumières sont grandes, plus noires sont les ombres. 


Garrett doit comprendre où il met les pieds, dit Frank. S’il bosse là-bas, il a toutes les chances de ne pas être affecté seulement à Population générale. Dans le couloir de la mort, on a affaire à des gens qui savent qu’ils vont mourir dans le beffroi. En plus, ils savent quand et ils savent comment. De quoi devenir dingue. Tout ce qu’ils ont envie de faire, ils peuvent pas le faire. J’en suis témoin. J’en ai accompagné jusqu’à la chaise, et c’est pas beau à voir.


– Furman v. Georgia, ça vous dit quelque chose ?
– Je sais que c’est un arrêt qui a mis fin à la peine de mort, et qu’il a été renversé.             
– Donc tous ces types ont pris perpète, vous voyez ? Vous dites à quelqu’un qu’il va mourir, ensuite vous lui dites que non, puis vous lui dites que vous avez changé d’avis et qu’il va quand même passer sur la poêle à frire… De quoi rendre dingue n’importe qui.


La majeure partie des gens s’imaginent une vie, puis passent toute leur vie à attendre qu’elle commence. D’autres optent pour une vie uniquement pour s’apercevoir ensuite qu’elle ne correspond pas à celle qu’ils s’étaient imaginée, sauf qu’il est trop tard pour changer.


Tu cours pas trop de danger pour le moment à Gen Pop, mais dans deux ou trois semaines ce sera Haute Sécurité. Là-bas, il y a les condamnés à perpétuité, et un condamné à perpétuité, c’est un animal différent. Soit il a fait un truc vraiment atroce, soit il a fait tout un tas de trucs et c’est la loi des trois prises, tu vois ? Pour certains, il y aura libération conditionnelle, mais ils seront vieux quand ça arrivera. Ils savent qu’ils boiront plus jamais, qu’ils baiseront plus jamais, que la voiture, les barbecues ou le stade, c’est fini. Ça les rend malades jusqu’au fond des tripes. Ils s’accrochent comme ils peuvent à une sorte d’amour-propre, d’illusion de contrôler leur existence, mais ils savent que c’est du vent. Ils font des gangs, des bandes, des petites confréries. Il y en a qui ont cambriolé des banques en réunion, qui connaissent d’autres personnes dans d’autres prisons. C’est comme s’ils parlaient une langue différente. Ils ont beau être au même endroit que les autres, ils se mélangent pas.


– Ça arrive que des agents soient blessés ?              
– Aussi. Il y a eu des dents cassées. Un mec s’est fait pousser du haut d’un escalier il y a deux ou trois ans. On apprend à sentir ce genre de choses. On reste en alerte et on a des yeux derrière la tête. Il y a des signes qui ne trompent pas que quelque part un orage se prépare et on coupe court avant que ça pète. 


– Si on faisait comme le dit Young, on appliquerait tout à la lettre. Les plannings, les créneaux, les privilèges, les sanctions, tout serait au cordeau. Mais dans le monde réel, on peut pas gérer une prison comme ça. Des fois, il faut laisser un peu d’espoir. Ces types sont coincés entre quatre murs près de vingt heures par jour. La bouffe est très moyenne, la cour est surpeuplée, il y a toujours trop de bruit pour qu’ils dorment bien, et souvent ils partagent leur cellule avec des gros cons qui ronflent comme des porcs et qui puent encore plus. C’est pas une vie facile. D’ailleurs c’est pas vraiment une vie. OK, pour la majeure partie d’entre eux, ils méritent exactement ce qui leur arrive, mais à force de pression on finit par craquer, il faut quand même bien comprendre ça. Et là, on se retrouve avec un gros paquet de merdes sur les bras. Il faut faire des exceptions de temps en temps. Des petites choses, hein ? Tu en vois un qui prend le dîner d’un autre, tu laisses couler. Tu en vois un qui donne des coups de pied à un autre, tu regardes ailleurs. Tu peux pas savoir ce qui se passe tout le temps. C’est impossible. Ces gens ont leurs codes à eux. Ils ont une façon de faire les choses qui d’ailleurs contribue au maintien de l’ordre.
 
 
Tu en connais un autre, toi, d’endroit où les gens passent leur temps à attendre leur mort ? Même en période de guerre, on espère s’en sortir vivant.


La cour derrière le bâtiment n’était pas tant une cour qu’un enclos grillagé réunissant une bonne vingtaine de cages de quatre mètres cinquante de long sur deux mètres cinquante de large ; elles permettaient aux détenus de voir le ciel une heure par jour. Entre deux et quatre par cage, ils parlaient et fumaient, soit en tournant en rond comme des bêtes, soit en restant debout sans bouger, les bras levés, les doigts accrochés au grillage, le visage tendu vers le ciel comme pour capter jusqu’à la moindre parcelle de lumière et d’énergie de l’atmosphère.


Pour le moment, et tant que t’auras pas trouvé tes marques, il y a que deux ou trois personnes dont il faut que je te parle. Au premier, c’est William Cain. Le big boss de la pègre. Il a un acolyte qui s’appelle Jimmy Christiansen. Au deuxième, c’est David Garvey. Cain et Garvey, ils puent à tous points de vue. S’il y a pas de problème, ils t’en créent un. Et s’il y en a un, ils t’épaississent la sauce. Comme partout, tu as une hiérarchie. C’est comme ça. Ceux qui ont vingt ou trente ans à tirer doivent assurer et maintenir leur statut. Il y a toujours un type prêt à le leur prendre s’ils le défendent pas.
– Et quel est leur statut ? Enfin, quoi, c’est pas eux qui tiennent les rênes, quand même ! »
Sheehan sourit.
« On a l’impression de commander. Et c’est sans doute le cas jusqu’à un certain point. Mais la seule chose qui les tient dans le rang, c’est un pacte.
– Un pacte ?
– La seule chose qu’ils veulent, c’est sortir. Du moins ceux qui le peuvent. Tant qu’ils restent dans le rang, ils gardent espoir. Pas beaucoup, on est d’accord, mais, tu vois, l’espoir, c’est tout. S’ils font trop chier, on peut leur balancer cinq ou dix ans de plus dans la gueule. C’est ça qu’ils craignent. C’est ça qui tient toute la baraque. Donc là est le pacte tacite. Tu laisses assez de bride à des gens comme Cain et Garvey pour leur donner l’impression de contrôler un peu les événements, et eux, en retour, ils t’aident à faire fonctionner tout ça.


L’hygiène des détenus était problématique. Entassez six cents hommes sur trois niveaux avec une ventilation minimale, des toilettes ouvertes dans les cellules, un système d’assainissement jamais amélioré depuis plus d’un demi-siècle, et l’air que ces hommes inhalaient, surtout les mois d’été, était quasi irrespirable. Les douches étaient organisées une fois tous les trois jours, à raison de cinquante détenus à la fois, mais le mélange d’eau tiède et de savon de mauvaise qualité n’était pas vraiment propre à atténuer cette puanteur permanente.


À 7 h 45 le mercredi 6 avril, le médecin de la prison procéda à une ultime auscultation de Jeffreys. Sans surprise, son pouls et sa pression artérielle étaient élevés, mais il fut déclaré en bonne santé. Là était sans doute l’ultime ironie. Pour l’État, il fallait être en assez bonne santé pour mourir.


Alcatraz, expliqua Frank un soir à la cantine. Les cellules d’isolement étaient pareilles. Pires, car il y avait pas de lumière. Les mecs étaient jetés là-dedans pendant des jours. Souvent ils devenaient dingues. Ils tournaient les boutons de leur uniforme pour les arracher et ils les balançaient dans le noir. Puis ils fouinaient à quatre pattes pour les retrouver, et ils recommençaient. Le tout était de s’occuper l’esprit par n’importe quel moyen. Al Capone est passé là-bas. Si la syphilis l’avait pas déjà rendu dingue, ce traitement aurait suffi. 


Mais il avait beau essayer de ne plus y penser, une parole de Whitman rapportée dans un court article à peine une semaine après sa première condamnation ne cessait de revenir dans son esprit.              
« On est comme des fruits mûrs. Prêts à cueillir. Les gens comme nous, on est toujours coupables tant qu’il n’y a pas encore plus coupable. » 
 
 
Un détenu dans le couloir de la mort de Southern State était ainsi absolument déconnecté du monde extérieur. Pendant plus de vingt-trois heures par jour, il ne voyait que du béton. Si le plafond de chaque cellule avait une ouverture de trente centimètres sur vingt, elle-même constituée de trois couches de verre blindé, cela ne faisait pas grand-chose pour dissiper la morosité et les ténèbres à l’intérieur. Un néon, enchâssé dans une cage métallique très résistante, qui ne s’allumait qu’après le crépuscule, émettait une lumière jaune graisseuse et un bourdonnement subliminal incessant.     
Le couloir entre les rangées de cellules était éclairé par une lumière crue qui permettait à l’agent de bien voir chaque porte. Tout au bout se trouvait une unique chaise en bois. Si un détenu était en surveillance suicide, la porte extérieure de sa cellule restait ouverte pour permettre l’observation.

 
En repartant, il se dit que, pour les détenus, le temps n’avait pas de signification. Il n’y avait pas d’horloge, pas vraiment de lever ni de coucher de soleil, pas de distinction claire entre la nuit et le jour. Les secondes se brouillaient, devenaient des minutes qui devenaient des heures, des semaines et des mois. Une anecdote qu’il avait jadis entendue sur Alcatraz lui revint en mémoire. Peut-être apocryphe, elle disait que le pire soir de l’année, c’était celui de Noël. Le ciel était bleu, une brise arrivait de l’océan et, en retenant sa respiration, en tendant bien l’oreille, on entendait le tintement des verres et le rire des filles sur les bateaux dans la baie de San Francisco.


– Et on doit réconcilier nos scrupules moraux et éthiques avec notre devoir civique. »
Le père Donald eut un sourire mélancolique.              
« La morale est une affaire de régulation sociale. L’éthique est purement personnelle, monsieur Nelson. Moralement, il est juste que Burroughs soit mis à mort. Éthiquement, on peut réprouver la peine capitale tout en admettant qu’elle est juste au point de vue moral.
– Du fait qu’elle est légale.              
– Du fait que laisser un homme comme Burroughs continuer à faire ce qu’il a fait est un mal plus grand que le tuer. »


La pire manière de mourir, c’est pour rien, monsieur Nelson.
– C’est-à-dire ?
– Les gens qui attendent jusqu’à leur mort que leur vie commence. Les gens qui mènent leur vie en fonction des attentes des autres. Les gens qui passent leur temps à essayer d’être quelqu’un qu’ils ne sont pas. C’est eux qui, à la fin, se demandent s’ils ont fait quoi que ce soit d’important.


Je crois qu’on sera vite fixés. Sur la date, vous savez ? Et, oui, j’ai peur. Je ne vois pas comment on pourrait ne pas avoir peur. Mais je crois que ce sera aussi un soulagement. L’attente est pire que la sanction. Peut-être que c’est ça, le vrai châtiment. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 


 

dimanche 24 avril 2022

[Ellory, R.J.] Le carnaval des ombres

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Le carnaval des ombres
            (Carnival of Shadowss)

Auteur : R.J. ELLORY

Traducteur : Fabrice POINTEAU

Parution : en anglais en 2014    
                   en français (Sonatine) en 2021

Pages : 648

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Pourquoi avez-vous si peur, agent Travis ? "
1958. Un cirque ambulant, avec son lot de freaks, d’attractions et de bizarreries, vient de planter son chapiteau dans la petite ville de Seneca Falls, au Kansas. Sous les regards émerveillés des enfants et des adultes, la troupe déploie un spectacle fait d’enchantements et d’illusions. Mais l’atmosphère magique est troublée par une découverte macabre : sous le carrousel gît le corps d’un inconnu, présentant d’étranges tatouages.
Dépêché sur les lieux, l’agent spécial Michael Travis se heurte à une énigme qui tient en échec ses talents d’enquêteur. Les membres du cirque, dirigés par le mystérieux Edgar Doyle, ne sont guère enclins à livrer leurs secrets. On parle de magie, de conspiration. Mais l’affaire va bientôt prendre un tour tout à fait inattendu.

Avec cette magnifique évocation de l’Amérique rurale de la fin des années 1950, R. J. Ellory nous offre, une fois de plus, un roman qui touche en plein coeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

R. J. Ellory est né en 1965 à Birmingham. Orphelin très jeune, il est élevé par sa grand-mère qui meurt alors qu’il est adolescent. Il est envoyé en pensionnat et c’est à cette période qu’il se découvre une véritable passion : la lecture. En dehors des périodes scolaires, il est livré à lui-même et se livre à de petits délits dont le braconnage, ce qui lui vaudra un séjour en prison. Cherchant une façon de s’exprimer artistiquement, R.J. Ellory monte d’abord un groupe de blues avant de se lancer dans la photographie.
Son goût pour la lecture l'amène également à s’intéresser à l’alphabétisation et à faire du bénévolat dans ce domaine. Parallèlement et alors qu’il n’a que 22 ans, il commence à écrire. La vingtaine de romans qu’il écrit entre 1987 et 1993 ne trouvent, malgré ses tentatives acharnées, aucun éditeur des deux côtés de l’Atlantique. Il devra attendre 2003 pour que Papillon de nuit soit publié par Orion.
Le succès est quasiment immédiat. Il obtient le prix Nouvel Obs/BibliObs du roman noir 2009 pour Seul le silence son premier roman publié en France qui devient rapidement un best-seller. À travers toute son œuvre, Roger Jon Ellory met en scène dans de sombres fresques une Amérique meurtrière et rongée par la culpabilité, loin de l'Angleterre qui l'a vu naître.

 

 

Avis :

En cette année 1958, la petite ville de Seneca Falls, dans le Kansas, se fait une fête des étonnants spectacles d’un cirque de passage, lorsqu’un corps, avec pour seul signe distinctif ses curieux tatouages, est retrouvé sous le carrousel d’un des forains. Chargé de l’enquête, l’agent spécial Michael Travis piétine. Etrangement, alors qu’il interroge un à un les membres de la troupe, les interférences avec son propre passé se multiplient.

Une bien curieuse atmosphère imprègne ce récit, où tout semble orchestré pour nous faire perdre nos repères et nous emmener de l’autre côté du miroir, au-delà d’une réalité considérée comme rationnelle et communément admise. Il faut dire que Travis est essentiellement un homme de raison, qui n’a pas l’habitude de se laisser emporter par les émotions. Pourtant, tout dans cette affaire, au contact de forains rien moins que conventionnels, paraît destiné à le faire sortir de ses schémas habituels, dans une remise en question qui, non contente de prendre en défaut ses perceptions et ses raisonnements, menace de faire voler en éclats la carapace qu’il s’est forgée pour se prémunir du passé.

C’est donc avec curiosité que l’on se plonge dans cette narration où s’entremêlent de plus en plus inextricablement l’enquête policière et l’histoire personnelle de Travis. La spirale prend tout son temps pour s’enrouler, voire même tourner un peu en rond. Et, si le charme hypnotique du récit opère, l’impatience finit néanmoins par poindre, suivie d’un insidieux désappointement, quand tant de circonvolutions débouchent sur une explication bien trop allusivement étayée. Pourtant, en cette Amérique qui se réveille à peine de l’hystérie maccarthyste, la thèse de ce roman ne manque pas d’intérêt, et elle est l’occasion de quelques jolies réflexions sur cette ligne rouge entre intégrité et compromission, même passive, que, quoi qu’il arrive, chacun reste libre de franchir ou pas.

Malgré ses quelques longueurs et improbabilités, Le carnaval des ombres est au final une lecture agréable et prenante, dont on retiendra tout particulièrement l’originalité de son atmosphère presque dérangeante, de ses personnages peu conventionnels, et de son intrigue déroutante. (3/5)

 

Citations :

Michael Travis était fils unique, né le mardi 10 mai 1927, enfant de deux personnes qui n’auraient jamais dû se marier. Mais la vie à la ferme dans une petite ville du Midwest étant ce qu’elle était, les perspectives étaient minces, et le désir de mettre un terme à la solitude dans une région aussi vaste et plate était permanent. Il y avait la terre et le ciel, uniquement deux ou trois types de météo entre les deux, et pas beaucoup de sujets de conversation. Les gens se mettaient ensemble par défaut, à cause d’une volonté extérieure, à cause de la collaboration clivante de ceux qui avaient un intérêt personnel et un mobile caché. Ça se passait à Flatwater, Nebraska. La ville était située à un jet de pierre du siège du comté de Howard, Saint Paul, et – en tant que telle – elle n’était nullement différente d’un million d’autres villes américaines où le bonheur s’invitait rarement et maladroitement dans la vie de ses résidents.
 

Jimmy Travis était un connard obstiné, intolérant et misogyne. Durant son adolescence, son propre père l’avait décrit comme « cinquante kilos de viande hachée avec le charme et le bon sens d’un poteau de clôture ».
 

Il doit être dit que sa rencontre avec Janette avait été à la fois le grand moment de la vie de Jimmy Travis et le pire de celle de Janette. Aucun des deux ne se valait. Janette méritait un homme honnête et bon, alors que Travis méritait une mégère amère et tordue bien décidée à faire de sa vie un enfer. Mais l’amour étant ce qu’il est – si souvent malavisé, mal compris, mal conçu –, ceux qui n’ont aucune raison de s’enticher l’un de l’autre tombent pourtant comme des pierres. Janette avait épousé quelqu’un qui représentait peut-être la sécurité, un père de substitution, un oncle strict qui la garderait à l’œil tout en lui permettant de s’épanouir. Elle avait épousé une idée vue à travers le prisme de l’optimisme, puis avait découvert que les belles idées et la réalité n’étaient jamais la même chose. En vérité, Jimmy Travis n’était même pas bel homme. Sa peau était sombre et tannée à cause de l’exposition au soleil, ses mains calleuses et rêches, ses dents dévastées ressemblaient à de la vaisselle cassée, et ses yeux étaient trop rapprochés pour que quiconque se sente à l’aise en sa compagnie. Et si vous sondiez les profondeurs de sa personnalité, vous découvriez qu’il n’en avait presque pas.
 

Le conseil de Hibbert était peut-être sage, mais Michael était du genre à réfléchir. Il l’avait toujours été. Et sa mère estimait qu’il le faisait trop. Certaines personnes sont comme ça, disait-elle. Certaines personnes veulent une réponse pour tout. Elles veulent savoir pourquoi et comment et quand et où. Mais attention, c’est une arme à double tranchant. Parfois on finit avec tout un tas de réponses dont on aurait pu se passer.
 
 
Il croyait fermement qu’un questionnement résolu et insistant pouvait au bout du compte faire tomber toutes les barrières. Il y avait une école de pensée qui suggérait que tout le monde était fondamentalement bon, même les Dillinger et les Clyde Barrow de ce monde, et qu’ils voulaient en fait dire la vérité. Et sa théorie, non encore attestée, était que la vaste majorité des criminels commettaient des erreurs stupides et laissaient des signes et des indices dans le but ultime de se faire prendre. Pourquoi ? Simplement parce qu’ils ne pouvaient s’empêcher de commettre des crimes et avaient donc besoin que quelqu’un les aide à arrêter.


Si vous aviez quelque chose, même quelque chose d’aussi intangible qu’une émotion, la vie pouvait vous le reprendre.       
Alors il avait décidé de ne rien ressentir, de rester neutre, de tout garder à distance et d’observer de la ligne de touche.       
C’était plus sûr ainsi.


Tu crois au destin, Esther ? demanda-t-il.       
– Je crois que parfois les choses se produisent simplement parce qu’on croit qu’elles vont se produire.


Pourquoi un homme voulait-il aider les autres et un autre leur faire du mal ? Pourquoi deux personnes – en apparence issues de milieux semblables et dont les situations personnelles étaient comparables – devenaient-elles totalement différentes ?


Les nouvelles idées n’ont jamais été découvertes par des hommes aux idées préconçues.


Ceux qui ont été exécutés sont devenus des martyrs, et il n’y a rien de plus vital pour une cause qu’un martyr. Un meneur mort peut être bien plus puissant qu’un vivant, vous comprenez ?
 
 
– Qu’un homme soit juste un corps. Qu’un homme ne soit rien de plus qu’un ramassis de graisse, de muscle, d’os et de produits chimiques sans valeur. Que son intelligence, sa créativité, sa vision, ses rêves, ses idées proviennent de quelques livres de viande hachée dans son crâne. Ça me semble une idée totalement tirée par les cheveux et absurde, n’êtes-vous pas d’accord ?       
– Ça dépend…       
– De quoi, agent Travis ? De ce que vous croyez ?       
– Oui, je suppose que ça dépend de ce qu’on croit.       
– Oh, non, et c’est ça le hic ! Ça ne dépend pas de ce qu’on croit, agent Travis, mais de ce qu’on s’autorise à croire. Et pour s’autoriser à croire qu’il pourrait y avoir un passé et un avenir pour chaque être humain sur cette planète, il faut être disposé à accepter la peur qui accompagne une telle possibilité.       
– La peur ? »       
Doyle acquiesça avec sagesse, sérieux.       
« Oui, mon ami. La peur.       
– La peur de quoi ?
– Qu’on puisse avoir vécu une vie avant. Que quand notre corps meurt, on risque de découvrir qu’il n’était rien de plus qu’une coquille, un véhicule, une enveloppe renfermant un message, vous voyez ? Qu’il y ait un avenir, et que cet avenir porte la responsabilité et les conséquences de ce qu’on a fait par le passé.     
– La réincarnation, dit Travis. C’est de ça que vous parlez ? »     
Doyle écarta la question d’un geste dédaigneux.     
« Un nom. Les noms sont inutiles, agent Travis. Tout n’a pas besoin d’avoir une étiquette, vous savez ? Appelez ça comme vous voulez, ça ne change rien. Le fait qu’une table s’appelle une table n’en fait pas plus ou moins une table.


 Nous suivons un chemin, agent Travis. La route sur laquelle vous êtes, cette carrière, cette vie que vous menez, avez-vous déjà pris le temps de vous demander pourquoi ?       
– Oui, évidemment. Nous nous demandons tous pourquoi nous faisons certaines choses.       
– Là, monsieur, je ne suis pas totalement d’accord. Je dirais que la vaste majorité des gens traversent leur vie comme des somnambules, obéissant à des règles qui ont été fixées pour eux, respectant le consensus général, ne remettant jamais en question la nature des choses.
 
 
Accepter ce qu’on était semblait être la tâche la plus difficile de toutes. Cesser de faire comme si on était ce qu’on n’était pas demandait du courage et une honnêteté que la plupart des gens n’avaient pas.


« Elle a fait une promesse, continua Greene, et elle l’a faite avec les meilleures intentions du monde, alors que – en toute sincérité – elle n’était même pas possible à tenir. Enfin, pas vraiment. Pas si elle avait été honnête avec elle-même et sa mère. Mais elle a fait une promesse, comme nous le faisons souvent, puis le moment est venu où celle-ci a été trahie, et depuis elle s’y accroche comme si elle avait fait la pire chose au monde, et tout le monde voit bien qu’elle est malheureuse et accablée et qu’elle ne trouvera plus jamais le sourire. »       
Il régnait un silence haletant dans la tente.       
Greene fit écho à ce silence pendant un moment, puis il secoua la tête.       
« Les promesses aux mourants sont parfois le meilleur moyen de tuer ceux qui restent, ma chère. »

 
Une idée est plus puissante que tout le reste, poursuivit Doyle. Sans idée, il n’y aurait rien. Un bâtiment est un bâtiment, mais sans l’idée du bâtiment, il n’existerait pas. Le bâtiment est concret, réel, présent, mais l’idée est plus forte.


Qu’est-ce qui est le plus puissant, la situation elle-même ou l’émotion qu’elle provoque ? Je dirais l’émotion. Vous oubliez l’endroit, le moment, même les personnes, mais il est presque impossible d’oublier l’émotion.


L’esprit, lorsqu’il a été étiré par une idée, ne retrouve jamais ses dimensions originales. 


Je ne crois pas ce que je lis dans le journal. Je ne crois pas aux ragots et aux calomnies et aux diffamations que les gens racontent les uns sur les autres. Je juge un homme d’après mon expérience personnelle. De fait, certaines des pires personnes que la société a mises au pilori et diffamées se sont avérées être les plus méritantes, les plus courageuses, et parfaitement intègres. Ce que j’ai vu pendant la guerre, à défaut d’autre chose, me l’a appris.
 
 
Il y avait une ligne, comme l’avait dit Doyle. Une ligne claire et manifeste. Vous l’enjambiez ou non. Si vous ne le faisiez pas, tout était tellement simple. Vous voyiez ce que vous étiez censé voir et vous l’interprétiez de la manière dont on vous ordonnait de l’interpréter. Le Bureau aurait toujours raison. Le Bureau ne serait jamais remis en question. Si vous pensiez que quelque chose clochait, c’était simplement parce que vous n’aviez pas encore assez de recul. Il y aurait toujours des questions sans réponse, mais vous apprendriez à vivre avec. Vous ne remettriez pas ces questions en doute. Vos supérieurs vous diraient que vous n’étiez pas habilité à avoir une explication complète des faits et vous accepteriez cette idée sans broncher. Vous seriez un bon soldat, un type bien, un gars de la bande. Vous seriez le genre d’homme qui deviendrait plus tard superviseur, chef de section, directeur adjoint.


Parfois une chose se produit et vous la regardez hors de son contexte et vous avez l’impression que c’est la pire chose au monde, puis vous la resituez et tout est parfaitement logique. Comme une maladie, par exemple. Il y a une maladie et il y a des types en blouse blanche qui tentent d’y trouver un remède, et ils découvrent ceci, cela, et ainsi de suite, et ils l’essaient et les gens sont encore plus malades. Ils reprennent de zéro et trouvent autre chose. Ils font appel à des volontaires pour tester le remède et la moitié d’entre eux meurent. Ils font d’autres tests, ils essaient une nouvelle formule, et finalement ils y arrivent. Maintenant ils ont un vrai médicament qui peut sauver des vies, et il fonctionne sur tout le monde. OK, ils ont tué dix ou quinze personnes en chemin, mais maintenant ils ont quelque chose qui sauve des centaines, voire des milliers de vies. Alors, ce sont des héros ou des assassins ? Ça dépend du contexte, vous voyez ?


Nos peurs sont les seules choses qui confèrent aux autres un ascendant sur nous.


 “J’ai gagné les bois parce que je souhaitais vivre sans hâte, n’être confronté qu’aux choses essentielles de la vie, et voir si je ne pourrais pas apprendre ce qu’elle avait à enseigner, et non découvrir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu.” (Thoreau)

 

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