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jeudi 10 septembre 2026

Critique : "Nous aussi" de Anne Godard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous aussi" de Anne Godard




Coup de coeur 💓

 

Titre : Nous aussi

Auteur : Anne GODARD

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330225575  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L’Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain-Spiess du deuxième roman).
Nous aussi est son troisième roman.

 

 

Avis :

La sélection du Goncourt 2026 met à l’honneur ce troisième roman d’une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y peint une large famille bourgeoise, assurée de ses valeurs et de ses privilèges, et vivant en huis clos comme un grand corps fusionnel. Relaté du point de vue choral des enfants qui se perçoivent comme des atomes indissociables du clan, puis de celui de l’une d’entre eux tentant douloureusement à l’âge adulte d’atteindre une forme de lucidité, le récit cherche à saisir de l’intérieur la logique d’un milieu soudé, sûr de lui et persuadé de sa cohérence, mais que n’a pourtant pas épargné un drame relégué dans le déni et l’amnésie. Cette perspective permet d’approcher progressivement l’envers d’un décor si sûr de ses avantages que résolument aveugle à ce qui le ronge en son sein.

La première ligne de perception dans la narration est donc l’enfance, racontée depuis un on global et indifférencié qui absorbe les cousins en un tout organique, clos sur ses codes implicites et sur l’évidente continuité des générations. Ce pronom, qui fait entendre la fusion des places et l’absence de distinction entre les voix, accompagne la manière dont le clan se représente lui‑même : un ensemble compact, certain de son ordre interne, où les expériences individuelles se confondent dans un récit commun. C’est dans ce cadre sûr et rassurant, vécu comme un gage inaliénable de tranquillité, que survient pourtant la défenestration de l’un des leurs, à peine adolescent. Aussi inconcevable qu’incompréhensible, le drame ouvre une brèche que les adultes s’empressent de refermer, déchirure vite résorbée dans la puissante mythologie familiale. Pourtant, sous les apparences paisibles rampe plus que jamais un malaise diffus. Non seulement chacun peine à s’affranchir des normes du groupe et à exister par soi‑même, mais il faut aussi contenir la résurgence sporadique de bribes d’une mémoire refoulée bien plus ancienne que le suicide du cousin. Pris dans le rythme serré du quotidien collectif, nul ne mesure encore la portée  de ces signes qui demeurent dispersés, sans relief, et comme avalés par l’évidence du cadre. Ce n’est qu’à la faveur d’une rupture, lorsque, devenue adulte, la soeur du garçon suicidé se retrouve hors champ malgré elle, que s’ouvre alors un autre point de vue, le on se déplaçant insensiblement du collectif à l’individuel pour laisser émerger, puis se formuler enfin, ce qui, dans cette famille, se dissimulait de génération en génération sous des airs de normalité. 

D’abord écrit à la première personne, le livre a été entièrement revu pour laisser place au on, forme narrative plus opérante que bien des discours pour rendre sensible l’emprise du collectif et la fabrication interne d’un milieu. Véritable machine d’incorporation, le clan produit ses manières de voir, de sentir et de se situer. Il impose une perception commune, une indistinction des personnes et une continuité qui ne se discute pas puisqu’elle constitue la seule réalité, et donc la normalité. Sans jamais juger puisque partie prenante, le on observe de l’intérieur les procédés et les automatismes qui finissent par faire d’une famille un système de vision, stabilisant ses évidences, reconduisant ses présupposés et modelant les subjectivités à leur insu. Le drame adolescent et ses causes profondes se retrouvent ainsi occultés, épongés par la logique même du groupe, qui, par habitude, confort et reprise mécanique de ce qui a déjà été dit, ramène tout événement à une forme compatible avec son récit global. Remodelant la mémoire, la transmission familiale reconduit ces déformations de parents à enfants et ajuste la perception du réel à ce cadre au point que seul un déplacement de position peut rendre à nouveau possible une forme de lucidité. Ainsi finissent par se répéter au fil du temps, tenus pour allant de soi dans un environnement qui ne reconnaît plus de seuil entre l’acceptable et l’inadmissible, autant d’actes impensables comme le viol, l’inceste et d’autres formes de violence, non parce qu’ils seraient minimisés, mais parce qu’ils s’inscrivent d’emblée dans l’ordre ordinaire du fonctionnement familial. 

La belle trouvaille du roman réside sans conteste dans son usage du pronom on, outil d’analyse du collectif glissant imperceptiblement du registre englobant du groupe vers une perception plus individuelle pour montrer comment un système de vision se reconfigure lorsqu’un point de vue s’extrait du commun. Le procédé permet une dissection précise du milieu bourgeois, de ses rites, de ses silences et de ses aveuglements, et de la manière dont se fabriquent les évidences qui organisent la vie familiale. Avec un naturel confondant, le récit expose l’impensable rendu pensable – viol, inceste, déni – par les mécanismes qui l’inscrivent dans l’ordinaire d’un fonctionnement partagé. Dense, méthodique et tenue, l’écriture installe discrètement une tension continue, qui rend perceptible l’indicible trouble de qui réalise peu à peu la toute relativité de ce qu’il pensait la normalité. Rarement livre aura été si explicite sur ces sujets. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le fils des voisins a notre âge, souvent l’été il est là et il s’ennuie. Il nous appelle à la grille, il veut nous rejoindre. Il est tout seul, on est plein, on n’a pas toujours besoin de lui. Il y a des jours où on l’ignore, quelquefois on veut bien qu’il nous rejoigne. Avec lui, on se bat, on fait la course à vélo, on grimpe au portique, on joue dans les bois, dans les prés, dans la grange. Dans la maison, il n’a pas le droit d’aller plus loin que le chien. Quand on va jouer dans nos chambres, on lui dit les étrangers restent en bas, notre grand-mère ne veut pas. Elle a peur qu’il salisse, et on ne sait jamais, s’il allait essayer de voler quelque chose lui aussi. On lui dit tu n’as pas le droit de monter, on le nargue du haut des marches, on lui crie va-t’en, rentre chez toi, on le chasse jusqu’à la grille, on lui dit tu n’as pas le droit de passer. On ne pense pas que c’est injuste, il n’est pas comme nous, il n’est pas bon à l’école, il n’a pas de livres, ses parents travaillent à l’usine, ils parlent fort, avec l’accent d’ici. On se moque de cet accent qu’il a aussi, de son prénom, de ce qu’il dit mémé à sa grand-mère. Nous on ne dit pas tata, tonton, mémé, on dit grand-mère ou bonne-maman, on dit tante et oncle, nous on ne va pas au coiffeur, au boulanger, on sait qu’il faut dire chez. À Paris on est pareils avec le fils de la concierge, on trouve normal qu’il soit là pour jouer avec nous quand on le veut, mais sa mère fait le ménage chez nous, elle est à notre service, lui aussi. C’est ce qu’on dit au voisin, quand il insiste pour nous suivre à l’étage. On le répète jusqu’à ce qu’il pleure. S’il se révolte, on dit qu’il est méchant. On passe une partie de l’été à lui faire la guerre. On l’insulte, il nous lance des pierres. Il est costaud, il vise bien, sa colère n’est pas jouée. On se rend compte qu’on est allés trop loin. On fait la paix. On l’invite à partager notre goûter. On promet de ne pas se moquer. On le réintègre dans nos jeux, mais on lui dit, tu es chez nous, tu viens parce qu’on veut bien, tu n’as qu’à rester seul si tu n’es pas content. On trouve qu’il n’est pas assez reconnaissant. Après tout, on n’est pas obligés, on peut se passer de lui, il le sait bien. Ça arrive qu’on le plaigne, quand on apprend qu’il dort avec un martinet sous son lit et que ses parents s’en servent tous les deux contre lui. Nous on n’est pas battus, on est seulement punis. On nous gronde, on nous sermonne, on nous envoie quelquefois dans notre chambre, on nous menace du cabinet noir. C’est arrivé qu’on nous donne une fessée, mais ce n’est pas souvent, et on nous dit alors qu’on l’a bien méritée.


On paie des loyers dérisoires à nos parents, on leur en est reconnaissants, on sait qu’on dépend d’eux, on leur en veut. On leur doit tout, on n’arrive à rien. On fait partie d’un corps plus vaste, avec les autres, nos frères, nos sœurs, mêmes tentatives pour s’échapper, mêmes retours, encombrés des mêmes manques, des mêmes blancs. Dans ce grand tout où tout se partage, tout est commun. On n’a rien qui ne serait pas déjà là. À l’intérieur, on se rassemble, morceaux incomplets, on se console de n’être pas entiers en se prenant les uns les autres pour compléments. Les corps, les pensées, les goûts, on ne sait pas quoi est à qui. On ne fait pas de distinction, pas de séparation, on n’a pas de frontière, pas de limite, pas de corps propre, pas de soi. On est dans un tout indistinct, mais hiérarchisé, dont on ne sort que si on est exclus. Et qui aurait envie de l’être, quand on est persuadés qu’on ne peut pas vivre dehors ? Qu’il n’y a pas de vie, ailleurs, seulement un grand vide où on sera perdus. On compte sur nos maris, sur nos femmes pour mettre de la distance, ils sont malades, elles sont antipathiques, ils passent avant, elles font barrage. On se cache derrière leurs besoins, leurs goûts, leurs manies, c’est à cause d’eux et d’elles qu’on est distants, qu’on n’ouvre pas, qu’on n’est plus aussi accueillants et gentils qu’avant. Elles nous dispensent de réfléchir sur ce manque de distance, ils nous évitent d’avoir à nous demander ce qu’on veut vraiment. Les querelles nous occupent, elles nous font croire qu’on est distincts. On se déteste, on se rejette, on est l’envers les unes des autres. On se dénigre, on se dénie, on se renie, mais si on nous attaque, on reste alliés, si l’un de nous est blessé, on fait corps.
 
 
On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient. On se retrouve aux mêmes endroits, on partage les mêmes tablées avec les mêmes gratins, les mêmes plâtrées qu’on enfournait du même appétit démultiplié par le nombre qu’on était. On se revoit sur une photo, nous quinze, les cousins alignés du plus jeune au plus âgé, une grande fratrie sur le même moule, filles et garçons alternés. Nos enfants nous ressemblent, on reconnaît la lignée, cheveux bouclés, sourcils arqués, nez busqués, mentons relevés, c’est nous, c’est notre enfance, c’est nos enfants. On est partout et nulle part, comme Dieu dans sa création, dans leurs goûts, dans leurs paroles, dans leurs voix, dans leurs choix, dans ce qu’ils font et dans ce qu’ils ne font pas. On est les atomes qui les composent, leur pensée, leur volonté et leur vision. On s’évalue à travers eux, on liste les ressemblances, on compare les scolarités. Qui sera l’héritier le plus légitime, qui aura produit les rejetons les mieux cotés, qui pourra dire qu’ils sont les préférés. On les laisse vivre mêlés, sans s’occuper de leurs jeux, de leurs cris, sans aller voir ce qu’ils font dans les chambres du haut, dans le grenier, dans la grange, dans le bûcher. On veut rester neutre, rien de plus difficile à démêler qu’un mensonge d’une vérité, nos enfants ne sont pas fiables, on ne croit que ce qu’on voit, et on ne voit rien. La seule chose d’objectif c’est le tapage qui nous dérange, le chahut qui dégénère, les cris qui s’enflent. Alors on sévit, on gronde, on gueule, on promet des fessées au hasard, on menace de priver de dîner, de télé, on dit si ça continue j’en prends un pour taper sur l’autre. On est contents quand on n’entend plus rien. Du moment qu’ils n’appellent pas, qu’elles ne se relèvent pas, on peut les laisser ensemble dans les mêmes chambres, dans les mêmes lits, dans les mêmes draps. Rien ne peut leur arriver, c’est la famille, on est une fois pour toutes du côté du bien. On ne sait pas si ça continue ou pas, on ne sait même pas ce qui continue, on ne veut pas le savoir, on ne le peut pas, on ne se souvient pas.


On imagine que la mort nous débarrasserait. De quoi ? on ne sait pas. On se dit qu’il faudrait s’en extraire, ou plutôt que ça devrait pouvoir s’extirper de nous. On s’imagine qu’on serait mieux aimé. On veut agir tout de suite, prendre sur nous tout ce qui dénature notre famille, pour tuer avec nous le mal qu’on a causé, défaire par un dernier passage à l’acte ce qu’on a fait. On dit parfois aux autres qu’on veut mourir, d’ailleurs personne ne sait si on meurt complètement, des gens en sont revenus, on l’a lu dans des romans. Ça nous fascine, faire l’expérience de frôler la mort, de la toucher, on s’imagine que c’est comme disjoncter. On crie qu’on serait mieux mort puisque personne ne nous aime, on le hurle dans la rue, en jetant notre sac contre les murs, contre les poubelles, contre les tôles des voitures, on le sanglote dans notre chambre en longs gémissements qui traversent les murs. On attend qu’on vienne. Mais si on nous demande ce qui ne va pas, on dit qu’on ne sait pas. On nous sermonne, ça n’a pas de sens, cette manière de se plaindre, d’en faire trop, de pleurer, de gesticuler, ça suffit de faire des crises. On nous dit que c’est lassant, on ne nous écoute plus. On ne nous croit pas vraiment la première fois qu’on essaie de se tuer. On dit c’est un appel au secours. Très vite, on ajoute c’est fini, c’est terminé, c’est derrière nous. On est vivant, on voudrait faire comme si rien ne s’était passé. On dit qu’on ne sait pas ce qui nous a pris, on ne peut pas expliquer, on a seulement besoin d’oublier. On est seul avec ce qu’on a fait. Mais ce qu’on a fait de mal, ce qui est mal dans ce qu’on fait, on ne sait pas bien. On se demande si tout est mal, et si tout l’est au même degré. On ne sait pas où est la limite, où il faut s’arrêter, ce qui est seulement mal et ce qui est un crime. On n’a pas de mots, on n’a rien pour distinguer. On ne trouve pas d’issue, on ne voit pas par où on peut aller, vers quoi, vers qui. On ne se sent pas aimable, comment se faire accepter ? On a le sentiment qu’on ne peut pas résister. On est notre propre prisonnier. 

 

mardi 8 septembre 2026

Critique : "L'inconnue du quai de Javel" de Philippe Jaenada | Lectures de Cannetille


 Couverture du roman "L'inconnue du Quai de Javel" de Philippe Jaenada



Coup de coeur 💓

 

Titre : L'inconnue du quai de Javel

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080490896  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le 6 septembre 1949, une jeune femme est retrouvée morte quai de Javel, à Paris, sans sac ni chaussures, manifestement rhabillée à la hâte puis déposée là par son assassin. Elle est identifiée le lendemain : c’est Louise Cansot, le modèle le plus demandé par les peintres de Montparnasse. Rapidement, quatre suspects se détachent, évidents, presque des archétypes. On dirait le début d’un roman de Simenon, mais l’inspecteur-chef Ferrière n’a pas le talent de Maigret, et doit se résoudre à classer l’affaire au bout de six mois, sans avoir arrêté personne.
Soixante-quinze ans plus tard, Philippe Jaenada reprend l’enquête à partir du dossier retrouvé puis, comme à son habitude, sollicite ses contacts aux archives, exhume tous les documents, arpente tous les lieux – remonte le temps.
Pour ce livre, il a lu les soixante-quinze enquêtes de Maigret, s’inspirant humblement et fidèlement des méthodes du commissaire fictif. Et il va résoudre ce meurtre bien réel, laissant le lecteur subjugué par la dextérité de son investigation et fasciné par cette jeune femme à laquelle il redonne un visage et une histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Philippe Jaenada vit à Paris. Le chameau sauvage, son premier roman, a obtenu le prix Vialatte et le prix de Flore en 1997. Il est notamment l’auteur de La grande à bouche molle, Plage de Manaccora, 16h30, La femme et l’ours, Sulak, ou encore La petite femelle. Plus récemment, chez Mialet-Barrault Éditeurs, il écrit, Au printemps des monstres et La désinvolture est une bien belle chose (2021 et 2024). Il rejoint en cette rentrée littéraire les éditions Flammarion.

 

 

Avis :

À l’heure où les outils numériques facilitent l’accès aux archives et permettent d’approcher des affaires anciennes avec une précision accrue, Philippe Jaenada s’est fait une spécialité de reprendre des dossiers clos pour en examiner les failles et rendre enfin justice à des vies bafouées. Connu pour ces investigations quasi forensiques menées avec un humour digressif qui en rend la lecture jubilatoire, il s’intéresse cette fois à Louise Cansot, modèle des peintres de Montparnasse retrouvée morte en 1949 sur le quai de Javel sans que l’enquête identifie jamais le coupable. L’émotion est cette fois au rendez-vous, à mesure que l’élucidation du crime souligne les préjugés d’une époque prompte à rendre les femmes responsables de leurs agressions au prétexte de mœurs soi-disant dissolues.

Philippe Jaenada n’est pas inspecteur de police, qu’à cela ne tienne. Non sans dérision, mais aussi parce qu’il y trouve une méthode et une résilience pour s’encourager dans les impasses, le voilà qui s’équipe de la collection complète des enquêtes du commissaire Maigret et, d’exemples en citations entretenant sa persévérance, s’applique à reprendre le dossier de 1949 comme le ferait le célèbre policier. Sa démarche est en réalité bien rodée depuis plusieurs livres : plonger dans les archives, confronter les procès-verbaux aux documents administratifs, vérifier dates, lieux et témoignages, et reconstruire une chronologie solide là où l’enquête officielle, plus limitée qu’aujourd’hui dans ses moyens et, comme on va le découvrir, aveuglée par bien des idées reçues sur la moralité féminine, a préféré jeter le discrédit sur la victime plutôt que de faire face à ses propres incohérences.

Comme à son habitude et pour le plus grand plaisir du lecteur complice, l’auteur se met en scène avec une discrète ironie, donnant à voir ses hésitations, agacements et trouvailles, et entretenant ainsi, de blocages en détours et reprises, une tension narrative miroir de celle de l’enquête. Un tantinet assagi, à tout le moins sans plus autant de parenthèses gigognes, le style qui, avec ses digressions, ses apartés et ses scrupules méthodologiques, joue volontiers et avec drôlerie de l’auto‑commentaire devenu marque de fabrique, donne ici une impression de tenue nouvelle, n'en rythmant que mieux le récit, ouvrant des angles inattendus et appuyant la progression concrète du travail.

L’affaire Louise Cansot oblige à revenir sur une époque où la police comme la presse abordent les crimes commis contre les femmes selon un prisme moral qui tient lieu d’explication. Dans le Paris de l’après‑guerre, les comportements féminins jugés libres sont facilement interprétés comme des fautes, et les victimes ramenées à des écarts supposés plutôt qu’à la violence subie. Filtrant dans les procès‑verbaux, dans les commentaires des enquêteurs et dans les affabulations des reporters, cet état d’esprit révèle une société entière reconduisant des réflexes qui font des femmes des coupables par avance. Une certaine émotion accompagne, sans pathos, la confrontation du récit à cette injustice structurelle, d’autant plus qu’en rétablissant les faits, Philippe Jaenada offre une réhabilitation posthume non seulement à la victime, mais aussi à sa descendance : la rencontre avec les proches de Louise Cansot, qui découvrent une histoire longtemps déformée ou tue, donne à l’enquête une portée humaine émouvante, en même temps qu’une utilité concrète inattendue.

Au‑delà de la reconstitution minutieuse, l’ouvrage met en évidence la défaillance d’une enquête judiciaire qui, faute de moyens et de vigilance, a laissé s’installer une version commode des faits. En reprenant le dossier avec les outils d’aujourd’hui, l’écrivain montre ce que la justice n’a pas su voir, et son travail littéraire se substitue alors, sans le revendiquer, à une investigation que l’institution n’a pas menée. Cette distorsion entre enquête réelle et enquête d’auteur donne au livre une résonance critique, qui pointe les réflexes moraux faussant la lecture des violences faites aux femmes. Tandis que Louise Cansot retrouve ici son intégrité, l’ouvrage prend la valeur d’une réparation morale et, en montrant la nécessité d’un regard circonspect face aux biais d’une époque, d’un exercice de lucidité dans la continuité d’une oeuvre qui a désormais pleinement trouvé sa cohérence et son engagement. 

Philippe Jaenada signe probablement ici l’un de ses ouvrages les plus aboutis. Généreuse, parfois touffue, mais allégée par un humour plaisamment distillé par une plume qui s’est assagie juste ce qu’il faut sans perdre son originalité, cette enquête rigoureuse, précise et documentée acquiert une dimension profondément humaine en transformant un dossier négligé en récit incarné, et surtout réparateur d’une injustice institutionnelle qui, à travers Louise Cansot, touche à la condition de toutes les femmes victimes de violence. Une sélection méritée pour le Goncourt 2026. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Internet n’existait pas, bien entendu (ni même le Minitel, c’est dire), avant de partir nous n’avions donc pas pu confirmer la précieuse info, ni chercher des détails géographiques où que ce soit. Et à présent, sur place, à cette époque où Georges Clemenceau avait encore ses dents de lait, inutile d’espérer l’aide d’un téléphone pour corriger le tir et trouver enfin le paradis sur terre. (C’est intéressant, on regrette parfois, souvent pour certains, la disparition de ce qui n’existe plus, et on ne pense jamais à se plaindre de l’absence de ce qui n’existe pas encore.)


Dans Maigret et les vieillards, en 1960, il s’embourbe mais reste confiant : « Pourtant, il sentait qu’il touchait du doigt cette vérité qui lui échappait. C’était tout simple, il le savait. Les drames humains sont toujours simples quand on les reconsidère après coup. » (Voilà ce que j’attends impatiemment : l’après-coup. Le problème, c’est que pour Louise, on y est déjà, dans l’après-coup, depuis soixante-quinze ans. Il me faudrait un après-coup de l’après-coup, un après-après-coup, et tout deviendrait simple.) 


Les archives sont une tentative de résistance à l’engloutissement par le temps, en partie vaine bien sûr (comme les nôtres, de tentatives de résistance, à l’échelle de notre vie). Des dossiers disparaissent, des témoignages ou des constatations sont mangés par le temps. Mais même si c’est frustrant, voire rageant, même si on a toujours l’impression d’être privé de quelque chose de fondamental, au fond j’aime ces trous. C’est la matérialisation du passage du temps, comme la patine d’un meuble, un vieux pull mité, la preuve d’un passé qui a existé, qui était le présent, qui ne l’est plus. Je n’aurais pas raconté la vie et la mort de Louise Cansot de la même manière en 1950, quelques mois après sa mort.


Les gens m’intriguent, tous, me fascinent, je voudrais tout savoir d’eux, leurs pensées, leur passé, découvrir l’intérieur, au-delà de l’enveloppe, tous. Je me sens comme dans une bibliothèque dont tous les livres auraient les pages collées, ou comme un enfant qui se lève le matin de Noël, émerveillé en pyjama par les cadeaux multicolores au pied du sapin, qui n’aurait pas le droit d’ouvrir les paquets. 


Je pense à la mort du pape François, aux jours qui ont précédé sa mort, les catholiques encourageaient le monde entier à prier pour lui, « il en a tant besoin », prions tous ! C’est le pape, le chef, le plus proche du Seigneur en théorie, qui a ses deux oreilles, et il faut que des centaines de millions de personnes prient en chœur avec ferveur pour que Dieu se décide, d’accord, d’accord, sinon à le sauver, du moins à l’accueillir convenablement ? C’est pas gagné pour les autres…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 2 septembre 2026

Critique : "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Calamity Club (The Calamity Club)

Auteur : Kathryn STOCKETT

Traduction : Laura SATZ

Parution : en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Robert Laffont) en 2026

Pages : 682

Accès au livre : ISBN 9782221284131  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Si on donne à une fille une bouffée d'air frais et qu'ensuite on la lui reprend, elle se battra comme une lionne pour la récupérer. " Mississipi, 1933.
Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles "inadoptables" de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée "faible d'esprit", est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides qui élaborent un plan audacieux : le "Calamity Club". Mais dans une ville où règne l'hypocrisie, le moindre acte de défi vous expose à tous les dangers... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

 

 

Un mot sur l'auteur :

Kathryn Stockett, romancière américaine née en 1969 à Jackson dans le Mississippi, a suivi des études de lettres avant de travailler dans l’édition à New York. Elle publie en 2009 The Help (La couleur des sentiments), roman qui rencontre un large succès international. L’ouvrage s’appuie sur son observation des relations entre familles blanches et employées domestiques noires dans le Sud des États‑Unis des années 1960, thème qui structure son travail et reflète son intérêt constant pour les dynamiques sociales et raciales de sa région d’origine.

 

 

Avis :

Près de vingt ans après La couleur des sentiments, son célèbre premier roman qui décrivait la condition des employées domestiques noires au service de familles blanches dans le Mississippi des années 1960, Kathryn Stockett revient avec un récit situé cette fois en 1933. Trois femmes issues de milieux précaires s’y trouvent réunies par les contraintes sociales de la Grande Dépression. Alliées par les circonstances dans une tentative désespérée de construire, coûte que coûte, une stratégie de survie, elles n’ont d’autre choix que de défier un ordre social et moral fondé sur la ségrégation et la mise à l’écart des femmes et des pauvres.

Orpheline déclarée, à onze ans, « inadoptable » en raison de ses origines « viciées », Meg doit affronter dans son foyer une maltraitance tenue pour légitime par les principes moraux de l’époque. L’énergique Birdie, que sa famille ruinée a envoyée solliciter un soutien financier auprès de sa sœur et de son mari banquier, tombe de haut en découvrant sous les convenances une réalité autrement complexe. Enfin, Charlie, jeune mère célibataire internée de force pour moeurs « inconvenantes », est prête à tout pour retrouver la fille qu’on lui a enlevée. Le croisement de leurs destins et la solidarité qui se tisse entre elles finissent par donner naissance au Calamity Club, une initiative audacieuse, discrètement improvisée à rebours des conventions, dans une ville où l’ordre établi ne tolère aucun écart.

De la ségrégation des années 1960 à la Grande Dépression de 1933, le déplacement temporel opéré par Kathryn Stockett souligne la continuité d’une structure de domination qui traverse les époques et se reconfigure selon les contextes. Observant les mécanismes d’ostracisation – qu’ils visent la pauvreté, la non‑conformité morale ou sexuelle, ou encore la miscégénation –, le roman montre comment institutions, familles et normes sociales produisent de l’exclusion sous couvert de vertu, révélant un système où morale et protection fonctionnent, parfois très ouvertement, comme des instruments de régulation violente.

Plutôt que des héroïnes exemplaires, Meg, Birdie et Charlie sont des figures de vulnérabilité dont la force naît précisément de leur absence de pouvoir. Le Calamity Club est leur réponse clandestine à un monde qui les contraint à la seule échappatoire qu’elles puissent trouver. Bâtie avec les moyens du bord, fragile et risquée, cette entreprise de fortune donne au roman une tonalité moins spectaculaire que La couleur des sentiments. Ici, aucune dénonciation frontale, mais la mise en lumière d'une forme discrète de résistance.

Cette résistance prend d’ailleurs une dimension plus sombre lorsque le roman aborde, sans les surligner, deux thèmes qui élargissent la cartographie de la domination : l’homosexualité et la stérilisation forcée. Considérée comme une maladie que traitent certaines cliniques, l’homosexualité est, dans ce Mississippi des années 1930, un motif d’effacement pur et simple, l’un de ces comportements jugés déviants qu’il convient de corriger « pour le bien de tous », dans la même logique normative que celle qui frappe la pauvreté ou la « mauvaise réputation ». Pour ces derniers cas, la bien-pensance a institutionnalisé la stérilisation forcée : une procédure froide, justifiée par des discours médicaux et moraux, qui décide de qui mérite une descendance ou de qui doit être soustrait à l’avenir.

Choisissant de ne jamais la dramatiser, Kathryn Stockett intègre la violence au quotidien des personnages, sans presque lui accorder le statut d’événement. Condition de fond plutôt qu’aléa dramatique, elle fait sentir la pesanteur d’une texture sociale enveloppante dont il est quasi impossible de s’extraire. Dans cette perspective, le Calamity Club fait office de plan parallèle. Ce lieu, qui permet à une poignée de femmes de réorganiser leur histoire en dehors des clous imposés, montre comment quelques gestes de solidarité peuvent produire une narration alternative, précaire mais têtue, qui échappe aux assignations de classe, de sexe ou de respectabilité. Véritables points d’inflexion dans le récit, ils illustrent une manière de persister dans un monde qui cherche à les effacer. La construction du roman repose en l’occurrence sur une tension constante entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Les violences les plus manifestes coexistent avec des formes plus diffuses de surveillance morale, de suspicion et de jugement social. Institutionnelles ou familiales, toutes s’alimentent mutuellement en une cohérence sombre entre l’individuel et le collectif, la tonalité générale du livre – grise, retenue, presque étouffée – renforçant encore le propos. 

Si certains personnages frôlent le manichéisme et si la fin du scénario manque globalement de crédibilité, l’on reste pourtant sous le charme de ce vaste roman, documenté et efficace, peut‑être moins subtil que La couleur des sentiments, mais plus romanesque et généreux, porté par des portraits de femmes vifs et attachants. Précision historique, efficacité narrative, pertinence sociale et féministe : la fluidité de l’écriture et la dynamique du récit en font un véritable page‑turner, dont la tenue formelle parvient à absorber les quelques aspérités de construction. Coup de coeur. (5/5) 
 

samedi 29 août 2026

Critique : "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx


 

J'ai aimé

 

Titre : Les maisons parachutées

Auteur : Didier DAENINCKX

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073032218  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1952, à Nevers, l’inspecteur Philippe Orbec est chargé d’une enquête qui concerne trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. Orbec, fils d’un policier injustement abattu par la Résistance, va suivre le fil de son enquête, qui le mènera à Mauthausen, ou plus exactement à Redl-Zipf, une annexe du camp d’extermination par le travail. Les trois hommes, liés à des faussaires de grand talent, ont côtoyé à Redl-Zipf un commando juif très spécial, dont le travail consistait à fabriquer de faux billets américains et anglais destinés à déstabiliser les économies alliées. Une partie de ces billets ont circulé en France après la Libération, et Orbec se demande s’ils n’ont pas été détournés par des pseudo-résistants qui ont à cette occasion amassé des fortunes et bâti de belles résidences surnommées depuis « les maisons parachutées ».
Ce roman de Didier Daeninckx, formidablement documenté et en partie inspiré de l’histoire de sa famille, éclaire d’un jour singulier des opérations secrètes menées par les nazis à partir de camps de concentration et certains aspects méconnus de l’immédiate après-guerre, comme le rôle des savants du IIIᵉ Reich dans la reconstruction de l’aviation et dans le développement de la balistique et du nucléaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1949, Didier Daeninckx a publié une quarantaine de romans et recueils de nouvelles, ainsi que des ouvrages en collaboration avec des dessinateurs comme Jacques Tardi ou des photographes comme Willy Ronis. Artana ! Artana ! (2018) est son dernier roman dans la collection "Blanche" aux éditions Gallimard.

 

Avis :

Écrivain engagé connu pour ses polars politiques très documentés qui revisitent des épisodes occultés ou dérangeants de l’histoire récente, Didier Daeninckx tresse cette fois son intrigue de plusieurs fils nauséabonds de l’après‑guerre. Détournements de fonds parachutés par les Alliés, récupération discrète de scientifiques allemands aux passés encombrants pour la reconstruction nationale, ou encore circulation de faux billets issus de l’Opération Bernhard, vaste programme nazi visant à faire produire de la monnaie contrefaite par des déportés spécialisés : le tout dessine un tableau peu glorieux, entaché d'ombres ignorées, où corruption, intérêts privés et accommodements politiques brouillent la frontière entre héroïsme proclamé et compromissions bien réelles.

En 1952, l’inspecteur Philippe Orbec se retrouve chargé d’élucider la découverte de trois corps mis au jour à l’occasion d’un chantier de reconstruction à Nevers. Très vite, l’enquête prend une ampleur inattendue : les victimes semblent liées à un groupe d’hommes réquisitionnés pendant le conflit pour fabriquer, dans une annexe du camp de Mauthausen, de faux billets destinés à fragiliser les économies alliées. En suivant ces traces, le policier s’enfonce dans un marécage de silences et de demi‑vérités laissant entrevoir, entre trafics et ambiguïtés, les fortunes obscures nées dans le sillage de la Libération. Et tandis que certains jouissent sans encombre de cette prospérité bâtie dans l’ombre, la pilule est d’autant plus amère pour Orbec que son propre père fut, lui, exécuté en juin 1944, injustement soupçonné d’avoir détourné de l’argent parachuté.

Sans rebondissements spectaculaires, l’intrigue privilégie une autre forme de tension, née de la superposition des temporalités et de la lente remontée de faits historiques enfouis. Servant avant tout de révélateur, l’enquête policière met en évidence les continuités souterraines entre la guerre, l’Occupation et l’après‑guerre, chaque piste suivie par Orbec ouvrant sur un pan méconnu ou volontairement occulté. Fidèle à son approche du roman noir comme outil politique, l’auteur s’attache moins à désigner un coupable qu’à éclairer les arrangements, les silences et les récits trompeurs qui ont modelé la mémoire collective. Le récit interroge ainsi la manière dont une société se reconstruit en triant ses souvenirs, quitte à composer entre gloire et oubli, révélant au passage combien les ombres de l’histoire continuent de peser sur le présent.

Si l’ouvrage séduit par la précision de son ancrage historique, l’on reste toutefois frustré par une légère impression de creux, l’enquête permettant certes de pointer des pans peu connus de l’après‑guerre, mais sans qu’aucun ne soit davantage qu’effleuré. Aussi, entre tension narrative assez molle et révélations finalement ténues, le roman laisse parfois le sentiment de ne pas exploiter tout le potentiel de sa matière. Il n’en propose pas moins une exploration sombre et rigoureuse d’une période trouble, révélatrice de turpitudes dont on cherche encore le fond. (3,5/5)
 

mardi 25 août 2026

Critique : "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le club des femmes mariées 
            (The Shipikisha Club)

Auteur : Mubanga KALIMAMUKWENTO

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Zambie)
                  et en français (L'aube) en 2026

Pages : 392

Accès au livre : ISBN 9782815967310  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sali est une jeune femme cultivée et indépendante. Pourtant, à vingt-huit ans, elle vit encore chez ses parents – pas par choix. Car dans son pays, la Zambie, surtout quand on est fille de pasteur, on ne vit pas sans un père ou un mari… Des années plus tard, Sali est accusée du meurtre de son époux. Au fil du procès, ce sont trois générations de femmes qui nous sont données à voir : Sali, donc, mais aussi sa mère et sa fille. Qu’attend-on d’elles au juste ? Pourquoi leur statut marital compte-t-il tant ? La jeune fille a-t-elle le droit de rêver à l’amour ou est-ce que, comme sa mère et sa grand-mère, elle n’aura le choix qu’entre subir en silence ou être embarquée dans un tourbillon de violence ? Il y a ici quelque chose d’une Anatomie d’une chute, le sentiment que certains événements sont inéluctables.

À la fois profondément ancré dans la société zambienne et viscéralement universel, ce drame, à la fois familial et judiciaire, questionne les rapports entre hommes et femmes – notamment au sein du mariage –, en interro­geant le coût de la conformité et de la rébellion face aux contraintes culturelles. Un roman aussi subtil qu’intense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mubanga Kamalimukwento est une écrivaine et avocate pénaliste zambienne.

 

 

Avis :

Par ailleurs avocate pénaliste, la romancière zambienne Mubanga Kalimamukwento inscrit ses livres dans une veine engagée dénonçant les normes sociales qui pèsent sur la condition des femmes dans son pays. Pour la première fois traduite en français, elle tourne son regard vers l’institution du mariage qui, valorisée sous l’angle de la respectabilité, perpétue en réalité un cadre normatif qui, de comportements attendus en limites intériorisées, maintient les épouses dans une logique d’obéissance et de résignation.

Inauguré par le choc horrifié de l’adolescente Ntashé au procès où sa mère Sali comparaît pour le meurtre de son mari, le récit s’organise en incessants allers‑retours temporels qui éclairent progressivement ce qui a mené au drame. Les chapitres alternent ainsi entre l’audience de 2019 et les années où Sali, encore célibataire puis jeune épouse, tente de se conformer aux attentes sociales que les femmes de son entourage – sa mère Peggy et la nachimbusa, conseillère matrimoniale mêlant héritage traditionnel et discours religieux – s’emploient à lui inculquer, un ensemble de préceptes tacites censés assurer la cohésion du foyer. À mesure que ces séquences se répondent, le roman se recentre sur Sali et la réalité de son vécu conjugal, révélant les tensions, les renoncements et les violences qui ont fini par faire basculer son existence dans l’irréparable.

Tout l’enjeu du livre tient dans sa peinture d’une institution du mariage qui, sous couvert de bonne éducation et d’honorabilité, fait peser sur les femmes une véritable économie de la contrainte. Le roman montre comment ces expectatives – relayées par les femmes elles‑mêmes, garantes d’un ordre qu’elles n’ont pas choisi – produisent un système où l’obéissance s’érige en vertu et la souffrance en horizon silencieux. La parole donnée à Sali, à sa mère et à sa fille révèle la continuité de ces injonctions d’une génération à l’autre, et la difficulté de s’en affranchir lorsque les modèles transmis se présentent comme des évidences morales. Les retours temporels soulignent quant à eux l’écart entre la façade sociale du mariage et la réalité intime qu’elle dissimule : un univers où l’épouse est sommée de shipikisha – « endurer en silence », terme devenu synonyme même de mariage en zambien – tandis que le mari bénéficie d’une impunité structurelle. C’est tout le sens du titre original, The Shipikisha Club, dont la traduction française, qui ajoute de surcroît une résonance « feel good » fort inappropriée, efface ce double sens de contrainte et de résignation.

Du drame judiciaire à une interrogation profonde sur la manière dont les femmes perpétuent elles‑mêmes les normes qui les entravent, le roman, qui doit probablement beaucoup à l’expérience d’avocate pénaliste de l’auteur, dénonce un système où la responsabilité individuelle se dilue dans l’héritage de conventions intériorisées, la violence conjugale procédant d’un ordre social que les épouses apprennent à maintenir autant qu’à subir. Sans aucun doute représentative de bien des affaires réelles en Zambie, cette fiction bouleversante pose la question de la transmission, du consentement forcé et de l’impossibilité de rompre inhérente à un modèle matrimonial qui dissimule, sous ses prétextes de vertu, une mécanique de domination profondément enracinée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Félicitations. Bienvenue au club shipikisha. »
Je roulai des yeux et lâchai un petit rire. J’avais déjà entendu cette menace : se marier, c’était s’enchaîner à une souffrance non dite. Mais elle ne me connaissait pas. Je ne rejoignais pas ce club ; non, je ferais en sorte que mon mariage fonctionne, comme tout le reste.


« Voilà. Maintenant, comprends-moi bien, Sali. Parfois, tu auras de bonnes nouvelles. Comme lorsque tu rapportes un poulet du marché, et que tu es tentée de l’annoncer à tout le monde, enh. De faire étalage de tes bénédictions. Abstiens-t ‘en. Car d’autres jours, tu souffriras ; tu auras l’impression qu’on te tranche la gorge, toi aussi. »
La poule inanimée pendait entre ses mains.
« Garde la bouche fermée, comme ce bec. »
Elle rentra les lèvres pour me montrer.
« C’est de cette façon qu’on construit un mariage solide, compris ? »
Je revis la poule quelques secondes avant sa mort, le bec coincé entre le pouce et l’index de ma nachimbusa.
« Oui », répondis-je en m’imprégnant de ses paroles comme la terre absorbait le sang.


J’avais ri des leçons de ma nachimbusa. Dans ma voiture, j’avais secoué la tête en repensant à celle du fil et de l’aiguille, qui symbolisait la nécessité de souffrir en silence ; et pourtant je la voyais devant moi maintenant, une aiguille à la main, me demandant de coudre mes lèvres. Si je laissais l’écart de conduite de Kasunga me briser, ce serait à moi de supporter la honte. Les fidèles de mon père, les amis de ma mère et les miennes me pointeraient toutes du doigt.
 

jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

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