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mardi 17 février 2026

Critique de “La cité aux murs incertains” de Haruki Murakami | Lectures de Cannetille

 

Couverture de La cité aux murs incertains de Haruki Murakami



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cité aux murs incertains
            (Machi to sono futashika na kabe 
             街とその不確かな壁)

Auteur : Haruki MURAKAMI

Traduction : Hélène MORITA, Tomoko OONO

Parution : en japonais en 2023, 
                  en français (Belfond) en 2025

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782714404305  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Tu dis : " La Cité est entourée de hauts murs et il est très difficile d'y pénétrer. Mais encore plus difficile d'en sortir.
- Comment pourrais-je y entrer, alors ?
- Il suffit que tu le désires "

La jeune fille a parlé de la Cité à son amoureux. Elle lui a dit qu'il ne pourrait s'y rendre que s'il voulait connaître son vrai moi. Et puis la jeune fille a disparu. Alors l'amoureux est parti à sa recherche dans la Cité. Comme tous les habitants, il a perdu son ombre. Il est devenu liseur de rêves dans une bibliothèque. Il n'a pas trouvé la jeune fille. Mais il n'a jamais cessé de la chercher... Avec son nouveau roman si attendu, le Maître nous livre une œuvre empreinte d'une poésie sublime, une histoire d'amour mélancolique entre deux êtres en quête d'absolu, une ode aux livres et à leurs gardiens, une parabole puissante sur l'étrangeté de notre époque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Haruki Murakami est l’écrivain japonais contemporain le plus lu au monde. Traduit dans cinquante langues, vendu à des millions d’exemplaires, il est l’auteur des livres cultes 1Q84, Kafka sur le rivage et La Ballade de l’impossible. Romancier, nouvelliste, essayiste et traducteur, il demeure une figure singulière, entourée d’une aura de mystère, dans le paysage littéraire mondial. Son œuvre, ancrée dans le quotidien, s’en échappe sans cesse, glissant vers le surréalisme et le fantastique. Livre après livre, Haruki Murakami tisse une méditation poétique sur des thèmes universels : la solitude, l’aliénation, le deuil ou le temps qui passe. Son dernier roman, La Cité aux murs incertains, est paru aux éditions Belfond le 2 janvier 2025 et sa version collector a été publiée le 16 octobre 2025. L'ouvrage est disponible au format poche chez 10/18 !
 

 

Avis :

En réécrivant sous forme de roman une nouvelle de jeunesse longtemps oubliée, Haruki Murakami revient vers l’un des points d’origine de son imaginaire pour en éprouver la résonance quarante ans plus tard, dans un geste de réévaluation qui tient presque du dialogue avec son propre passé littéraire. Mondes parallèles, identités fuyantes, frontières poreuses entre rêve et réalité : les motifs qui irriguent toute son oeuvre réapparaissent, mais traversés d’une tonalité plus méditative, presque crépusculaire. À la fois synthèse et mise en abyme, La cité aux murs incertains revisite les obsessions de l’auteur japonais, les éclaire autrement et interroge ce que le temps fait à une histoire, à une mémoire, à un écrivain lui-même. 

Le récit met en scène un narrateur anonyme hanté par le souvenir d’une jeune fille aimée autrefois et disparue dans une « cité aux murs incertains », espace parallèle où les êtres ne sont que des reflets d’eux‑mêmes. Cette quête initiale, presque mythique, ouvre sur une trajectoire plus ample : devenu adulte, le narrateur croise d’autres figures tout aussi énigmatiques – un bibliothécaire mystérieux, un adolescent fragile qu’il tente d’aider, des silhouettes qui semblent passer d’un monde à l’autre –, autant de présences qui rejouent, sous des formes décalées, la question de l’identité et de la perte. L’intrigue glisse d’une rencontre à l’autre, comme si chacune d’elles réactivait l’ombre de la première disparition et entraînait le héros à franchir, encore et encore, la frontière mouvante entre réalité et imaginaire.

Dans cette architecture narrative volontairement fragmentée, Haruki Murakami déploie une réflexion sur la mémoire et ses zones d’ombre. Davantage qu’un décor fantastique, la « cité aux murs incertains » fonctionne comme une métaphore de ce qui échappe, se dédouble ou se dissout dès qu’on tente de le saisir. Le roman interroge ainsi la manière dont les souvenirs se recomposent, se contaminent et se réinventent, explorant comment l’identité elle-même se construit sur ces fondations mouvantes. En cela, l’auteur renoue avec ses motifs fondateurs tout en les poussant vers une gravité nouvelle, faisant de l’étrangeté non plus un simple ressort narratif mais un moyen d’explorer la fragilité de l’expérience humaine. 

Cette auscultation de la mémoire s’accompagne d’une exploration plus large de la thématique du temps, omniprésente dans le roman comme une force à la fois fluide et implacable. L’écrivain excelle à rendre sensible une temporalité stratifiée, où le passé affleure sans cesse dans le présent et où les mondes parallèles ne sont peut‑être que des versions possibles de ce que nous aurions pu devenir. Le fantastique sert ici à sonder les failles du réel, à révéler ce que celui‑ci contient d’inachevé, de fragile et de potentiellement réversible. Le narrateur avance ainsi dans sa vie comme on traverse un paysage brumeux, conscient que chaque rencontre réactive une part enfouie de lui‑même et recompose une trajectoire qu’il croyait linéaire.

Cette tonalité introspective confère au roman une dimension presque crépusculaire, comme si Haruki Murakami écrivait par‑delà un seuil : celui de l’âge, de son œuvre ou de sa vie. Sans renoncer à la fluidité qui caractérise son style, il adopte un rythme plus contemplatif, laissant affleurer une mélancolie diffuse, une conscience aiguë de ce qui se perd et de ce qui demeure. Cette histoire ancienne qu’il revisite, il la réouvre, la laisse se troubler et se transformer, comme si l’imaginaire lui‑même avait besoin d’être réactivé pour continuer à vivre. La cité aux murs incertains apparaît alors comme un roman de la persistance : des souvenirs, des désirs, des fantômes intérieurs, et peut‑être aussi de la littérature, capable de donner forme à ce qui, autrement, se dissoudrait dans l’oubli.

Dans ce livre parmi les plus subtils et les plus aboutis de Haruki Murakami, à la fois couronnement et synthèse de son univers, se retrouve la puissance singulière de son imaginaire, cette manière d’ouvrir des brèches dans le réel pour y faire affleurer des zones d’ombre, des échos et des doubles. Cette maîtrise s’accompagne d’une lenteur assumée, presque hypnotique, qui confère au texte une dimension contemplative et comme suspendue. Le lecteur, souvent privé de repères, avance dans le récit en état de flottement, invité à accepter l’indécision des mondes et la porosité des frontières. 

Le final, ouvert et énigmatique, s’inscrit pleinement dans cette logique : la narration ne résout rien, mais laisse vibrer une perplexité féconde, un trouble qui prolonge le livre bien au‑delà de son point final. C’est un roman onirique qui exige de lâcher prise, d’accepter d’être à la fois charmé et égaré, porté par une atmosphère qui enveloppe autant qu’elle déroute. On en ressort frappé par la mélancolie qui l’irrigue de bout en bout – une mélancolie qui dit la solitude, l’incommunicabilité et la persistance obstinée de ce qui continue de nous hanter. A‑t‑on aimé, ou pas, cette lecture ? L'on ne sait, mais on en émerge ébranlé et impressionné, certain d’avoir pénétré, l’espace d’un livre, un univers sans pareil, subtil et sans fond, porté par une exceptionnelle maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 5 novembre 2025

[Mishima, Yukio] Une soif d'amour

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une soif d'amour 
            (愛の渇き, Ai no Kawaki)

Auteur : Yukio MISHIMA

Traduction : Léo LACK

Parution : en japonais en 1950,
                  en français en
1982 (Gallimard)

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La jeune veuve Etsuko est amoureuse d'un domestique de la maison de son beau-père Yakichi, chez qui elle vit. Ses beaux-frères, belles-sœurs et leurs enfants vivent sous le toit de l'ancêtre, qui est devenu l'amant d'Etsuko.
Une nuit, Etsuko donne rendrez-vous au garçon qu'elle désire. Comprenant enfin ce qu'elle veut, il se jette sur elle. Elle perd connaissance. Quand elle revient à elle, il s'enfuit. Elle le poursuit, le rattrape, le frappe d'un coup de houe et le tue - Yakichi était là.
Roman d'une grande force sournoise, obscure et nerveuse, cette œuvre est une peinture d'une passion bridée par un milieu, mais qui finit par tout consumer.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yukio Mishima (pseudonyme de Kimitake Hiraoka) est né en 1925 à Tôkyô. Son œuvre littéraire est aussi diverse qu'abondante : essais, théâtre, romans, nouvelles, récits de voyage. Il a écrit aussi bien des romans populaires qui paraissent dans la presse à grand tirage que des œuvres littéraires raffinées, et a joué et mis en scène un film qui préfigure sa propre mort.
Il a obtenu les trois grands prix littéraires du Japon. En novembre 1970, il s'est donné la mort de façon spectaculaire, au cours d'un seppuku, au terme d'une tentative politique désespérée qui a frappé l'imagination du monde entier.
Mishima fut un grand admirateur de la tradition japonaise classique et des vertus des Samouraïs. Dans ses œuvres, il a souvent dénoncé les excès du modernisme, et donné une description pessimiste de l'humanité.

 

 

Avis :

Ce deuxième roman, paru en 1950 après un début littéraire retentissant, amorce les grandes thématiques qui traverseront l’œuvre de Mishima, parmi les maîtres de la littérature japonaise du XXe siècle : le désir, la souffrance intérieure et les tensions entre pulsion et norme sociale. 

Etsuko, jeune veuve d’un mari distant et infidèle qui, après la jalousie de son vivant, ne lui a laissé en mourant que la culpabilité diffuse du soulagement, a quitté l’agitation d’Osaka pour s’installer chez sa belle-famille, dans une campagne japonaise figée où les stigmates de l’après-guerre cohabitent avec la rigidité des structures sociales. Tacitement enfermée par l’emprise autoritaire de son beau-père Yakichi dans un rôle ambigu, entre domestique et compagne, elle se retrouve la maîtresse résignée du vieil homme, dans une solitude affective étouffante où éclot bientôt son désir obsessionnel pour Saburo, un jeune domestique qui semble bien le seul de la maisonnée à ignorer la passion qui couve et le drame qu’elle annonce.

Mais, tout sauf libérateur, le désir d’Etsuko se heurte à une indifférence imprégnée de honte sociale, nourrie par la violence sourde des rapports de pouvoir. Explorant la tension entre pulsion et retenue, entre le corps et l’ordre moral, le roman qui, épuré et chargé d’une intensité latente, donne à chaque geste et à chaque regard une portée symbolique, avance comme une lente suffocation. Jamais exprimées, les émotions s’enfouissent et finissent par se retourner contre les personnages qui, dans la maison familiale devenue prison mentale et espace tragique, s’enlisent dans leurs contradictions.

Coincée entre son désir de liberté et les normes qui l’enferment dans un monde où la femme reste cantonnée à la soumission et à l’effacement, Etsuko incarne une lutte intérieure que, sans jamais chercher à la résoudre, l’auteur déplie dans toute sa cruauté, en miroir des antagonismes du Japon d’après-guerre entre modernité et tradition, émancipation féminine et maintien des structures patriarcales. Culpabilité et remords s’agglomèrent en un malaise latent et une tension muette qui, loin des conventions narratives rassurantes, maintiennent le lecteur dans l’inconfort d’une contemplation sans échappatoire de la complexité du cœur humain. 
 
En cristallisant, par le prisme d’Etsuko, une douleur tue où désir et culpabilité s’entrelacent sans jamais trouver d’issue, ce sont les failles intimes et les impasses sociales d’un Japon en mutation qu’expose, avec une lucidité implacable, ce roman à la fois resserré et vertigineux qui transforme le quotidien en tragédie intérieure et fait du non-dit la matière même de sa puissance littéraire. D’une beauté sombre et poignante, profondément mélancolique, il met en lumière avec une précision troublante la manière insidieuse dont les normes sociales infiltrent l’intime et modèlent les élans les plus enfouis de l’âme. Crépusculaire, implacable et envoûtant. (4/5)

 

 

Citations :

Etsuko tourna distraitement les pages, se parlant à elle-même : « Malgré tout, je suis heureuse. Je suis heureuse. Personne ne peut le nier. Et, avant tout, il n’y a pas de preuve. »

Elle n’était couchée que depuis une heure. Elle avait encore longtemps à dormir avant le lendemain. Elle se tortura la cervelle pour trouver un espoir qui justifierait ce lendemain. N’importe quel espoir, si mince fût-il, suffirait. Sans cela, qui pourrait vivre jusqu’au matin ?

Dès qu’un lion captif s’évade de sa cage, il possède un monde plus vaste que celui qui n’a connu que la brousse. Lorsqu’il était captif, il n’existait pour lui que deux mondes : celui de la cage et celui hors de la cage. Maintenant, il est libre. Il rugit. Il attaque les hommes. Il les dévore.     Cependant, il n’est pas encore satisfait, car il n’y a pas de troisième monde qui ne soit ni celui de la cage, ni le monde extérieur.

Mieux vaut prendre la vie à la légère, pensait-elle. Après tout, les gens pour qui la vie est facile n’ont pas à donner d’excuse pour vivre au-delà de cette vie facile. Mais ceux qui la trouvent difficile utilisent bientôt quelque chose de plus comme excuse que le simple fait de vivre. Dire que la vie est difficile n’est rien dont on puisse se vanter. Notre faculté de découvrir toutes les difficultés de la vie aide la majorité des hommes à la rendre facile. Sans cette faculté, la vie serait une sphère vide et glissante où l’on ne trouverait aucun point d’appui.

Le plus haut point de rencontre entre l’art et la vie est la banalité. Dédaigner la banalité est mépriser ce qu’on ne peut avoir. Un homme qui craint d’être banal n’est pas encore un homme. Les temps anciens du haïku, avant Besho, avant Shiki, connaissaient la vigueur d’une époque où l’esprit de la banalité n’avait pas encore disparu.

Avec quelle rapidité nous oublions nos actes ! Tandis que les sentiments s’attardent dans notre souvenir, nos actes disparaissent sans laisser de trace. 

Un espoir dont on ne craint pas l’anéantissement n’est, en dernière analyse, qu’une sorte de désespoir.


 

mercredi 6 août 2025

[Choplin, Antoine] La barque de Masao

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La barque de Masao

Auteur : Antoine CHOPLIN

Parution : 2024 (Buchet Chastel)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Masao est ouvrier sur l'île de Naoshima (Japon). Ce soir-là, en quittant l'usine, il découvre Harumi venue l'attendre plus de dix ans après leur dernière entrevue. Des rendez-vous, emplis de pudeur et d'humanité, vont ponctuer leurs retrouvailles.
Ce face à face ravive les souvenirs... Remonte à la mémoire de Masao, cette histoire d'amour superbe et dramatique avec Kazue, la mère d'Harumi. Les années passées comme gardien du phare d'Ogijima. Ou encore les heures de plénitude à bord de la barque qu'il a construite de ses propres mains.
La Barque de Masao, roman habité par les lumières changeantes et les brises marines, est le deuxième texte d'Antoine Choplin publié aux éditions Buchet/Chastel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1962, Antoine Choplin vit en Isère où il se consacre désormais pleinement à l'écriture. Il a publié une vingtaine de livres, romans, récits, poésie parmi lesquels : La Nuit tombée (éd. La Fosse aux ours, 2012, Prix du roman France Télévisions), Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar (éd. La Fosse aux ours, 2017, prix Louis Guilloux), et plus récemment Partie italienne (éd. Buchet/Chastel, 2022). Son oeuvre, traduite en plusieurs langues, a fait l'objet de diverses adaptations théâtrales.
 

 

Avis :

Deux îles japonaises servant d’écrins à des musées conçus spécialement en fonction de l’oeuvre qu’ils abritent - le musée d’art de Teshima en forme de goutte d’eau totalement intégrée au paysage et le musée Chichu de Naoshima abritant des Nymphéas de Monet - ont inspiré ce conte tendre et poétique qui offre à ses personnages une parenthèse artistique vivante et réparatrice.

Cela fait quatorze ans que Masao et sa fille Harumi ne se sont pas parlé. Lui ne s’est jamais remis du suicide de son épouse Kazue le jour-même de la naissance de leur fille. Elle a du coup été élevée par ses grands-parents. Mais, amenée par son métier d’architecte à se rendre pour la construction d’un musée sur l’île de Teshima, à proximité de celle de Naoshima que son père ouvrier rejoint tous les jours par ferry pour y travailler, la jeune femme est venue ce soir-là l’attendre à la sortie de l’usine. Commence le récit, empreint de douceur triste, de retrouvailles gauches et timides.

Au fil des mois qui suivent, à la pudique et progressive évocation par Masao de sa douleur et de sa tentative de l’apprivoiser en construisant de ses mains une barque synonyme pour lui d’oubli et de paix avec lui-même, Harumi répond en partageant son propre apprentissage créatif, en l’occurrence au travers d’une réalisation architecturale destinée à procurer aux visiteurs une expérience sensorielle incomparable, un espace de quiétude et de contemplation. Et peu à peu, à mesure que la barque artisanale, pour l’occasion sortie de l’oubli et restaurée, et la réalisation artistique monumentale dévoilent chacune leurs pouvoirs apaisants, se tissent entre père et fille les fils délicats de l’empathie et de la communion.

L’écriture finement ciselée d’Antoine Choplin, la subtilité de ses tableaux aux mille variations marines et la délicatesse humble et pudique de ses personnages sont ici les ingrédients d’un roman d’une rare beauté, entre tendresse, humanité et poésie : un subtil hommage à la fois à l’élégance nippone et au pouvoir sublimateur de l’art. (4/5)

 

 

Citation :

Dans le ciel, du côté du large, la lune se levait. En ramant, je lui faisais face.  
Plus la nuit s’épaississait, et plus ses reflets sur la surface de la mer gagnaient en éclat. Et maintenant, ils dessinaient un chemin aux limites nettes, que l’on aurait dit empierré de lumière.  
J’ai pensé à Kazue.  
Mais tu vois, Harumi, j’ai pensé à elle d’une autre façon, cette fois-là. Tu vas sourire, mais je crois bien que c’est grâce à la lune, et à cette nouvelle peau qu’elle a soudain donnée à la surface de la mer. Tellement différente de ce mur sinistre derrière lequel Kazue avait disparu. Et contre lequel je n’avais cessé de me fracasser le front. Cette eau-là, sous l’éclat de la lune, ça ressemblait plus à une robe, pour elle. Une parure. Et, pour moi, ça dessinait une route. Et, peut-être, pour nous deux ensemble, une sorte de lisière. C’est un bel endroit pour se retrouver, la lisière, n’est-ce pas Harumi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
La nuit tombée
 

 


 

vendredi 11 juillet 2025

[Shimazaki, Aki] Ajisaï

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ajisaï

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2025    

Editeur : Actes Sud

Pages : 176 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shôta est étudiant en littérature et rêve de devenir écrivain. Lorsqu’il apprend que sa famille, qui l’a toujours aidé, se heurte à des difficultés financières, il doit chercher une solution pour subvenir seul à ses besoins. Alors qu’il se résout à cumuler les emplois, se présente à lui la chance inespérée d’occuper une dépendance de la maison de campagne d’un couple marié. C’est là qu’il rencontre madame Oda, la propriétaire, musicienne troublante avec qui il va retrouver le goût du piano – une rencontre digne des plus beaux romans d’amour.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991.
La première pentalogie, Le Poids des secrets, comprend Tsubaki (prix Hervé Foulon – Un livre à relire 2021), Hamaguri (prix Ringuet), Tsubame, Wasurenagusa (prix Canada Japon) et Hotaru (prix littéraire du Gouverneur général du Canada).
Son deuxième cycle romanesque, Au cœur du Yamato, est composé de Mitsuba, Zakuro, Tonbo, Tsukushi et Yamabuki (prix Asie de l’Association des écrivains de langue française – ADELF).
Le troisième cycle, L’Ombre du chardon, comporte Azami, Hôzuki, Suisen, Fuki-no-tô et Maïmaï.
Son nouveau cycle, Une clochette sans battant, débuté avec Suzuran (2020 ; prix Canada Japon), Sémi (2021) et No-no-yuri (2022), se poursuit avec Niré (2023) et Urushi (2024).
Tous ses romans peuvent se lire individuellement, ou dans le désordre au sein d’une pentalogie, et forment une œuvre singulière, publiée dans son intégralité par Actes Sud.

 

 

Avis :

D’origine japonaise et installée au Canada, Aki Shimazaki entame avec Ajisaï sa cinquième pentalogie, toujours écrite en français. Sous ce titre signifiant Hortensia et symbolisant l’amour d’une femme, elle aborde avec sa sobriété et sa poésie habituelles de nombreux traits typiques de la société japonaise, tout en développant un thème des plus universels.

Le motif central est classique, c’est sa déclinaison particulière, comme une variation contemporaine et locale illustrant son intemporalité archétypale, qui fait la saveur et la valeur de cette histoire. Aspirant écrivain, Shôta l’étudiant en littérature hésite d’autant plus à poursuivre jusqu’au doctorat des études onéreuses ne débouchant que sur de rares et prestigieux postes en université, que la faillite de son père, jusqu’ici prospère propriétaire d’un grand magasin, le contraint à s’autofinancer. Par chance, il décroche, en complément de ses heures le soir dans une librairie, un emploi de house-sitting lui garantissant le gîte sur la propriété de campagne d’un couple fortuné. Mais voilà que sa rencontre avec la maîtresse des lieux, la belle et malheureuse en ménage madame Oda, vient troubler leurs sentiments à tous deux, déclenchant une passion fleurant l’interdit et la tragédie.

D’une trompeuse simplicité, le récit tire sa subtilité des mille et infinies nuances qui, par petits et précis coups de pinceaux, laissent apercevoir la profondeur des non-dits sous la surface à la poésie un peu froide d’une narration consacrée avant tout aux actes et comportements observables. Dans cette peinture japonaise, pas de démonstrations émotives, mais des protagonistes faisant simplement face, sans se plaindre ni se rebeller, à l’invisible mais omniprésent maillage des attentes et des contraintes sociales. Pourtant, les difficultés et la détresse psychologique foisonnent à tous les niveaux, qu’il s’agisse de la crise économique et de la honte de la faillite, de l’hyper-compétition dans un système éducatif coûteux ne garantissant pas forcément de débouchés, de la tentation du suicide en cas d’échec et de la difficulté des femmes à vivre libres et indépendantes. C’est ainsi que cette histoire que l’on pourrait à tort juger plutôt convenue et sans surprise finit par dessiner en filigrane, dans la chair et dans l’âme de ses personnages, l’envers de la société japonaise contemporaine, le conservatisme de ses traditions et son écrasante pression sociale.  

Après les émotions conflictuelles du jeune Shôta, déchiré entre l’intensité de ses sentiments et le respect des convenances, l’on attendra avec impatience le point de vue des autres caractères, dont cette femme en quête d’émancipation, l’auteur nous ayant accoutumés à décliner la même histoire sous différents angles au fil des tomes, par ailleurs abordables indépendamment les uns des autres, de ses pentalogies. (4/5)

 

Citation :

Mon frère, toujours cynique, m’a averti : “Rien n’est plus cher que ce qui est gratuit.” 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 


vendredi 27 juin 2025

[Higashino, Keigo] Le fil de l'espoir

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fil de l'espoir (Kibō no ito)

Auteur : Keigo HIGASHINO

Traduction : Sophie REFLE

Parution : en japonais en 2019
                  en français en 2025 
                  (Actes Sud)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Yayoi, propriétaire d’un paisible salon de thé, est retrouvée assassinée, les enquêteurs Kaga et Matsumiya plongent au cœur d’une affaire aussi complexe qu’émouvante. Leurs investigations les conduisent à Shiomi, un homme marqué par une tragédie indescriptible : quinze ans plus tôt, il a perdu ses deux enfants dans un terrible tremblement de terre. Alors qu’il tentait de se reconstruire, un lien caché et troublant avec la victime est venu ébranler toutes ses certitudes. Secrets de famille, douleurs enfouies et vérités insoupçonnées se dévoilent au fil d’un suspense vibrant où chaque révélation remet en question la précédente. Dans ce nouvel opus implacable de la série Kaga, Keigo Higashino, maître incontesté du polar japonais, livre une exploration poignante des blessures de l’âme humaine et de l’effet papillon inconcevable de nos choix.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1958 à Osaka, Keigo Higashino est l’une des figures majeures du roman policier japonais. Son œuvre, composée d’une soixantaine de romans et d’une vingtaine de recueils de nouvelles, connaît un succès considérable. Plus d'une vingtaine de ses ouvrages ont été portés à l’écran et il a remporté de nombreux prix littéraires dont le prestigieux prix Edogawa Rampo ainsi que le prix du meilleur roman international du Festival Polar de Cognac 2010 pour La maison où je suis mort autrefoisLe Cygne et la Chauve-Souris est son onzième roman à paraître dans la collection "Actes noirs". Mondes parallèles, une histoire d’amour paraît dans la collection "Exofictions" en 2024.

 

 

Avis :

Pour sa quatrième apparition dans l’oeuvre du maître du polar japonais Keigo Higashino, le policier Kaga Kyōichirō doit déployer des talents de mentor lorsque Matsumiya, son subalterne et cousin, se retrouve déstabilisé par des révélations concernant son père en même temps qu’il enquête sur un meurtre plongeant lui aussi ses racines dans d’inattendues intrications familiales.

Après la mort de ses deux enfants dans un tremblement de terre, un couple surmonte son chagrin en donnant naissance à nouveau. Ces parents, comme ressuscités, sont alors loin de se douter de jusqu’où mènera ce fil de vie et d’espoir ardemment conçu par fécondation in vitro. Quinze ans plus tard, une femme sans histoires, propriétaire affable et estimée d’un salon de thé, est retrouvée assassinée. Alors que l’enquête piétine, le policier Matsumiya est par ailleurs secoué par ce qu’une inconnue surgie de nulle part lui révèle soudain sur sa propre famille.

« Le travail d’un policier n’est pas seulement d’établir la vérité. Il ne s’agit pas de la dévoiler dans la salle d’interrogatoire, mais de faire en sorte que les parties impliquées la fassent apparaître. Un bon policier est celui qui se tourmente en se demandant comment la rendre visible. » C’est à cette émergence, bravant les silences et les non-dits des personnages avec un doigté plein d’humanité et de psychologie, que vont s’employer l’enquêteur intimement bien placé pour faire preuve d’empathie, mais aussi l’auteur dans une narration mêlant pour le meilleur les ressorts d’un roman policier intrigant et l’intelligence d’une étude sur la puissance et la complexité des liens familiaux, connus ou cachés.

Un polar de haute tenue donc, à la mécanique policière bien huilée, mais aussi empreint d’émotion et de finesse psychologique dans son exploration des impasses de la parentalité et de la filiation. (4/5)

 

 

Citations :

— Apprendre que son vrai père est quelqu’un d’autre que la personne que l’on croyait être son père rend-il heureux ? Quelqu’un qui connaît la vérité sur cette paternité doit-elle en informer l’intéressé ? 
Kaga ne répondit pas tout de suite. 
— Toi, tu en penses quoi ? Quel effet ça a eu sur toi d’apprendre ça ? 
— En toute honnêteté, je ne sais pas vraiment. D’un côté, je me dis que ç’aurait été plus facile de continuer à ne pas le savoir, mais de l’autre, je pense que maintenant que je le sais, je voudrais aller jusqu’au bout et connaître toute la vérité. C’est compliqué. La seule chose certaine, c’est que ce n’est pas rien. Dans certains cas, ça peut changer la vie de la personne en question. 
— Oui, bien sûr. Mais où veux-tu en venir ? 
— Ce que je me demande, c’est si c’est nécessairement juste de dévoiler le secret d’un tiers. Encore plus quand il s’agit de paternité. La police a-t-elle ce droit ? Même si c’est pour révéler la vérité à propos d’un crime qui a été commis.


Le travail d’un policier n’est pas seulement d’établir la vérité. Il ne s’agit pas de la dévoiler dans la salle d’interrogatoire, mais de faire en sorte que les parties impliquées la fassent apparaître. Un bon policier est celui qui se tourmente en se demandant comment la rendre visible.


 

lundi 9 décembre 2024

[Flanagan, Richard] Question 7

 




 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Question 7

Auteur : Richard FLANAGAN

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Australie) en 2021,
                  en français (Actes Sud) en 2024

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

S’il n’avait craint les sentiments que lui inspirait la jeune Rebecca West, H.G. Wells, le père de la science-fiction, ne se serait pas enfui en Suisse pour y écrire un livre dans lequel il imagine, en 1912, une arme capable d’embraser le monde…
S’il n’avait lu ce roman méconnu, le physicien Leo Szilard n’aurait probablement jamais eu l’idée, quelque vingt ans plus tard, d’une réaction nucléaire en chaîne et, terrifié par ses possibles applications, tout mis en œuvre pour convaincre Roosevelt de doter son pays de la bombe atomique.
Si les États-Unis n’avaient pas bombardé Hiroshima puis Nagasaki, en août 1945, des dizaines de milliers de personnes auraient survécu mais le sergent Flanagan, prisonnier de guerre des Japonais, aurait certainement péri et son fils Richard ne serait pas né seize ans plus tard en Tasmanie.
Question 7 est le récit virtuose, aux accents sebaldiens, d’une série d’événements ; l’examen magistral et déchirant de ce que signifie être en vie alors que tant d’autres sont morts. C’est aussi une lettre d’amour de l’auteur à ses parents, une œuvre puissante fusionnant rêverie, histoire et fiction, pour tenter de saisir le sens de cet univers insensé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est resté viscéralement attaché à cette terre. Il n'a cessé d'en revisister l'histoire et la mémoire au fil de son œuvre. Ses romans, récompensés par de nombreux prix et publiés dans 42 pays, sont tous disponibles chez Actes Sud : À contre-courant (Babel n° 1569), L’Odeur d’un arbre sans fleur (Babel n° 1659), Le Livre de Gould (Babel n° 1361 – Commonwealth Writers’ Prize 2002), La Fureur et l’Ennui (Babel n° 1742), Désirer (Babel n°1800), La Route étroite vers le Nord lointain (Actes Sud, 2016 ; Babel n° 1492 – Man Booker Prize 2014 ; prix Lire du meilleur livre étranger), Première personne (Actes Sud, 2018) ; Dans la mer vivante des rêves éveillés (Actes Sud, 2022); Question 7 (Actes Sud, 2024).

 

Avis : 

« Peut-être que la poésie ne fait rien advenir, mais c’est un roman qui a détruit Hiroshima et sans Hiroshima il n’y a pas de moi et les mots que vous lisez s’effacent et moi avec eux. » Explorant l’histoire de sa jeunesse en même temps que celle de l’invention de la bombe atomique, Richard Flanagan signe un récit autobiographique vertigineux, hanté par des questions sans fond.

Le titre Question 7 fait référence à une nouvelle de jeunesse de Tchekhov, dans laquelle l’écrivain parodiait les problèmes de calcul posés aux écoliers pour ouvrir des interrogations beaucoup plus vastes et surtout sans réponse. Tchekhov : « un train devant partir de la gare A à 3 heures du matin pour arriver à la gare B à 11 heures du soir », mais « le conducteur ayant reçu l’ordre d’atteindre la gare B à 7 heures du soir au plus tard », « qui aime le plus longtemps, un homme ou une femme ? » Et Flanagan de rebondir : « Qui ? Vous, moi, un étudiant d’Hiroshima ou un prisonnier de guerre ? Et pourquoi faisons-nous ce que nous nous faisons les uns aux autres ? Voilà la question 7. »

Des interrogations immenses vouées à demeurer en suspens, l’obligeant en fin de compte à soupirer « c’est la vie », l’auteur n’en manque à vrai dire pas. D’abord à propos de son père qui, libéré in extremis par la bombe atomique sur Hiroshima alors que, prisonnier des Japonais, il pensait mourir sur le chantier de la « Voie ferrée de la Mort » entre la Thaïlande et la Birmanie, n’évoquait jamais sa terrible captivité tout en en conservant la charge mentale pour le restant de ses jours. Comment vit-on quand on doit la vie à l’une des plus effroyables – et pourtant préméditée - catastrophes humaines qui soient ? Voilà une question 7 qui vaut autant pour son père que pour l’auteur lui-même, et qui nous fait remonter à ses côtés une enfilade de causes racines commençant par… un baiser !

Car, si l’écrivain H.G. Wells n’avait pas embrassé la journaliste Rebecca West en 1913, puis fui sa redoutable amante en Suisse l’année suivante, sans doute n’aurait-il jamais écrit ce roman méconnu, La Destruction libératrice, où il imaginait ce qui relevait alors de la pure science-fiction, mais qui, pris au pied de la lettre dans les années 1930 par le physicien hongrois-américain Leó Szilárd, devait devenir réalité : une bombe atomique capable de destructions massives sans précédent. L’exofiction se fait prétexte à une réflexion sur le poids de nos actes et sur les fantômes qui ne cessent de nous accompagner, comme si le temps ne coulait pas, mais retenait passé et vécu dans un perpétuel ressac obérant à jamais présent et futur.

Descendant d’Irlandais déportés en Australie, l’auteur évoque également à travers ses parents le refoulement des origines dans une Tasmanie bâtie, entre bannissement et colonisation, sur le génocide des aborigènes et sur l’enfer du bagne. Les spectres sont là encore légion à infléchir de tout leur poids la vie des Flanagan, mais aussi, dans une occultation transpirant le malaise, du pays tout entier. « Il y avait une grande souvenance qui était aussi un grand oubli, cent ans de silence qui, en y prêtant l’oreille, résonnaient comme un cri. » Familiale ou collective, la thématique de la mémoire investit de plus en plus le livre. « Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. » Et elle renvoie alors l’auteur à sa propre expérience avec la mort lors d’un accident de canoë : « L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend tout une vie. »
 
Après s’y être repris six fois en douze ans jusqu’à cette version aboutie, croisant expérience intime et regard éclairé sur le monde, Richard Flanagan partage une réflexion sur l’Histoire, la mémoire et ses traumatismes en tout point remarquable et passionnante. Une belle prouesse littéraire pour un grand coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Je me demande parfois pourquoi on s’obstine à revenir aux commencements – en quête du fil unique capable de dérouler la tapisserie que nous appelons notre vie, dans l’espoir de trouver enfin en dessous la vérité du pourquoi. Mais il n’y a pas de vérité. Il n’y a que le pourquoi. Et quand on y regarde de plus près on découvre qu’en dessous de ce pourquoi il n’y a qu’une autre tapisserie. Et en dessous une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’on parvienne au néant.
 

À l’entrée de la mine, où naguère mon père et ses compagnons de bagne devaient passer par les baguettes entre deux rangées de gardes qui les frappaient à chaque pas, s’élevait à présent un love hotel. Aucun mémorial, aucune plaque, aucune preuve, en d’autres termes, que ce qui avait pu se produire naguère s’était vraiment produit. Juste des enseignes au néon. Juste un commerce opportuniste satisfaisant un besoin de sexe rapide dans de minuscules chambres qui autorisaient un soulagement sexuel et, sciemment, pas grand-chose d’autre. Il ne restait, ou plutôt il n’existait, que l’oubli procuré par le plaisir dans les bras d’autrui – cet oubli qui à la fois préfigure et nie la mort. À croire que le besoin d’oublier est aussi fort que celui de se souvenir. Plus fort peut-être.
Et après l’oubli ? On revient aux histoires qu’on appelle nos souvenirs, désemparés, étrangers à cette invention continuelle qu’est notre vie.
 

La bombe atomique a explosé au-dessus d’Hiroshima à 08 h 16 du matin. Le passé n’est jamais aussi nettement perçu que par ceux qui ne l’ont pas vécu.
 

Je repensai au grand-père de Kenji Y…, tout seul dans sa cabane de montagne rudimentaire, incapable de trouver les mots, comme j’étais incapable à présent de trouver les mots pour tenter d’exprimer tout ça. Le grand-père de Kenji avait évolué parmi des fantômes. Et peut-être, comme moi, devenait-il lui-même un fantôme avant même d’être mort, à force d’habiter un monde qui ne savait ni ne désirait savoir ce qui s’était passé. Quelque part s’étendait un monde réel où toutes choses écoulées continuaient d’exister. Mais ce monde n’était pas ici, et étrangement cela semblait à la fois un soulagement et une horreur. Rien de ce que je disais ne pouvait être entendu, rien de ce que je voyais ne pouvait être vu, et tous les deux, moi et le grand-père de Kenji Y…, nous étions voués à contempler le fond du temps, en sachant seulement que ce qui était arrivé continuait d’arriver et ne cesserait jamais d’arriver.
 

Peut-être que le seul pays capable d’inventer et de fabriquer une bombe opérationnelle en ce milieu du XXe siècle était le seul pays à même d’opérer une telle ponction sur son économie : les États-Unis d’Amérique. Au cours de la guerre, sous les auspices du très secret projet Manhattan, ils canalisèrent beaucoup de leurs ressources – un investissement équivalent au chiffre d’affaires de l’industrie automobile de l’époque, une main-d’œuvre de plus d’un demi-million de travailleurs et le génie de milliers de scientifiques – vers un unique atelier consacré à un but unique : la création de la bombe atomique.
 

Ce qui subsiste d’Hiroshima ce jour-là, ce ne sont que des questions.
Risquer plus de cadavres demain, cela justifie-t-il de risquer un peu moins de cadavres aujourd’hui ? Nous prétendons connaître les réponses à de telles questions. Nous prétendons savoir. Nous prétendons qu’il existe une algèbre morale de la guerre. Nous prétendons tant de choses. Mais à la guerre, même la simple arithmétique est impossible. Ces dernières décennies, nous sommes devenus prisonniers de l’idée que la vie est mesurable à l’infini, que toutes choses humaines, le désir et le besoin et la souffrance et le rire, que toute haine et tout amour peuvent se réduire à ce terme si contemporain de quantifiable. Qu’il existe, en d’autres termes, une réponse à toutes choses et qu’on la trouve dans les chiffres.
Mais le caractère fuyant de ces âmes sans nombre, de ces âmes inconnues parties en fumée par ce matin si bleu, défie tout calcul et ridiculise le quantifiable. Elles existent hors des chiffres.
 
 
Le génie de Tchekhov consistait à ne jamais prétendre offrir une réponse. D’Anna Karénine de Tolstoï, Tchekhov se bornait à dire qu’il posait les bonnes questions. Chacun d’entre nous a une vie publique et une vie privée. Mais au-delà des deux se trouve une vie secrète qui nous échappe. Peut-être que la seule réaction possible à Hiroshima est de poser la question 7. Même si c’est une question qui ne connaît pas de réponse, elle reste la seule question qu’il faut poser sans fin, ne serait-ce que pour comprendre que la vie n’est jamais binaire, ni réductible aux clichés ou aux codes, mais un mystère qu’au mieux nous devinons. Dans les nouvelles de Tchekhov, les seules dupes sont celles qui croient avoir la réponse.


L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend toute une vie.


Telle était sa version, et voilà ce qu’on apprit dans notre jeunesse. Seul, on sombrait, mais unis on pouvait survivre. Quand quelqu’un était à terre, il fallait l’aider, non par altruisme, mais par égoïsme éclairé : une garantie pour chacun et pour tous. Ce qui distinguait les forts, c’était aussi la condition de leur force : leur capacité à aider les faibles. La camaraderie n’était pas un code d’amitié. C’était un code de survie. Il impliquait d’aider ceux qui n’étaient pas des amis mais qui étaient des camarades. Il impliquait de se sacrifier pour le groupe. Est-ce que c’est une vision de bagnard ? Une vision d’aborigène ? Un mélange des deux ? En tout cas, ça n’est pas une idée européenne ou américaine. Ça n’en est pas moins une conception sérieuse et ancestrale de ce qu’est l’humanité. 


C’était une femme plus minuscule encore que Mate, au visage rond, aux yeux globuleux, toujours souriante, d’un sourire si immuable que tout le reste de son visage s’était peu à peu réorganisé tout autour de lui, comme une tente moisie et flasque qui pendouille sur ses piquets brisés.


Et quand, à l’autre bout de ma vie, je me retrouve une fois de plus assis au fond pour ces événements littéraires ou artistiques d’aujourd’hui qui ressemblent tant aux messes d’hier, ces vieux rituels en habits neufs, avec leur soumission servile aux orthodoxies nouvelles et leur mépris pour toute altérité que tant de gens trouvent rassurants, sans oublier les excommunications sommaires et les consensus pâmés que tant de gens trouvent nécessaires, mon esprit s’égare. Un monde d’orthodoxie sacro-sainte est un monde dans lequel le roman et le romancier n’ont pas leur place. Un écrivain, s’il fait correctement son travail, est toujours un hérétique.


De toutes les illusions nécessaires à un écrivain pour pouvoir écrire, deux sont primordiales : d’une part la conviction vaniteuse d’être capable de faire un bon livre, d’autre part la présomption qu’un bon livre sera lu par de bons lecteurs, assez éclairés pour reconnaître ce qu’il a de bon. Mais, évidemment, les bons lecteurs sont aussi rares que les bons écrivains, peut-être même plus rares, et la plupart des livres ne rencontrent donc que des lecteurs médiocres. Les écrivains fulminent contre les malentendus dont ils sont l’objet, mais les mauvais écrivains prospèrent sur ces malentendus, certains même se retrouvent admis par erreur au panthéon des grands auteurs, quand le vil métal de leurs œuvres est à jamais redoré par le vernis inespéré d’une lecture brillante. 
 
 
Car les souvenirs aussi font leur temps. Il y a un temps pour oublier et un temps pour se souvenir, et puis ce temps lui-même devient un souvenir, et enfin, avec le temps, plus rien du tout.


Pourtant les mots existent pour saisir le monde, et si chaque jour nouveau le monde leur échappe, chaque lendemain ils sont voués à reprendre leur danse folle : les mots voués à ancrer, le monde à s’envoler ; les mots à dire c’est comme ça, le monde à dire pas du tout. Ainsi va leur tango éternel, et l’écrivain n’est guère que la paire de chaussures qui glisse entre le danseur et la piste de danse.


Les mots d’un livre ne sont jamais le livre, tout ce qui compte c’est son âme.


Des années plus tard, je suis allé à Oxford étudier l’histoire, cette idée du temps qui s’est formée au cours de trois mille ans d’expérience humaine en Europe, et qui, ai-je constaté, s’appliquait parfaitement au temps européen, en s’arrêtant à toutes les gares du progrès européen, de la pensée européenne. C’était une voie ferrée rectiligne qui reflétait parfaitement une expérience devenue une idée, et une idée devenue expérience, et une expérience devenue la pensée européenne puis le roman européen.
Mais ça ne s’appliquait absolument pas à la Tasmanie.
En Tasmanie, l’histoire n’avait pas de prise, la réalité était tout autre : l’histoire échouait constamment, l’histoire resurgissait constamment non comme réponse ou comme réconfort, non comme récit de progrès, mais comme lieu de massacre, coupe claire ménagée au napalm, paroles de bagnards qui disaient l’indicible, créatures mythiques depuis longtemps éteintes qui ne cessaient de faire retour, de me hanter, de m’adresser une demande à laquelle toute ma vie j’ai tenté en vain de répondre. J’étais le fruit d’un génocide et d’une société esclavagiste, et jamais rien n’allait vraiment de l’avant et tout finissait par revenir, et bientôt moi aussi. Il n’y avait pas de voie droite de l’histoire. Il n’y avait qu’un cercle. Tout était finalement comme le décrivaient les anciens pétroglyphes : un cercle en rotation à l’intérieur d’autres cercles, cette grande idée du temps formulée en quarante mille ans d’expérience humaine sur cette île.


Ce n’est qu’à notre installation à Hobart que ma pathologie fut correctement diagnostiquée, et mon audition restaurée par une série d’opérations bénignes. Sans Rosebery, sans son médecin alcoolique dont l’incapacité à identifier mon mal avait entraîné des complications en chaîne, je n’aurais jamais connu cet étrange monde souterrain d’isolation et de souffrance où me plongea la surdité, quand je compris peu à peu que les gens me croyaient simple d’esprit.
Quand on découvre qu’on est une page écrite par d’autres, on apprend aussi à lire les autres. Mes problèmes d’audition m’avaient soustrait au monde de la parole – où aujourd’hui encore je trébuche sur les mots, je les écorche, et je simule et je panique et je passe par des crises de timidité aiguë – pour me conduire dans le monde de l’écrit où je trouvais confiance et joie. Sur la page je me reconnaissais, non pas unique mais multiple.


C’est peut-être ça, le passé. Quelque chose qu’on invente pour pouvoir aller de l’avant. Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. 


“Vous voyez bien, dit Einstein en offrant un thé glacé à son vieil ami et ancien étudiant Leo Szilard qui lui rendait visite après Hiroshima, que les vieux sages chinois avaient raison. Il n’est pas possible de prévoir les conséquences de ses actes. Le seul acte de sagesse consiste à ne pas agir – à ne jamais agir.”


Avant de mourir, il [Szilard] se contenta de dire qu’il avait fait de son mieux. Jamais il ne renonça. Jamais il ne cessa de chercher ce qu’il appelait la marge d’espoir, si étroite et fuyante qu’elle soit. Son échec ne rend pas ses efforts moins poignants. Sa vie demeure un exemple : celui d’un homme qui a toujours cru que la science s’inscrivait dans un réseau éthique. Qu’il fallait toujours confronter les avancées de la science à la réalité des humains et les subordonner à ce que nous sommes, sous peine de nous voir dévorés sinon détruits par elles.


Après Sanyo-Onoda, et la soirée du bar à hôtesses, je rentrai à Tokyo. J’y rencontrai un homme qui avait été ordonnance médicale de l’armée japonaise à Hintok, le camp de prisonniers du Chemin de fer de la mort où mon père avait été détenu. Il me décrivit son arrivée de nuit, au milieu des bûchers funéraires qui brûlaient les victimes du choléra. Autour des brasiers de bambou et de chair, il vit de misérables squelettes nus ramper dans la boue. C’étaient les prisonniers australiens. (…)
Ça ressemblait, dit-il à propos du camp, à un enfer bouddhiste.
Je lui demandai s’il leur avait porté secours.
Il me répondit que non.
Je lui demandai si, en tant que membre du personnel médical, il n’estimait pas de son devoir d’aider les malades et les souffrants.
“Il faut que vous compreniez, dit-il – et il le dit comme il aurait commenté la qualité de son thé vert –, qu’on ne voyait pas en eux des êtres humains.”
Le thé vert était servi dans de petites tasses. Il était dur à avaler.
 Il m’expliqua que les Australiens n’avaient pas une très bonne hygiène. Les Japonais prenaient des bains chauds. Pas les Australiens.
Cela semblait tout expliquer. Je ne répondis rien.
“Vous comprenez ?” demanda-t-il.


Et je me rends compte en écrivant ces lignes que le souvenir est tout autant une création qu’un témoignage, et que l’un sans l’autre est comme un arbre sans son tronc, des ailes sans leur oiseau, un livre sans son histoire.


La Guerre des mondes avait pour genèse la tentative de génocide des aborigènes tasmaniens. Dans un entretien accordé en 1920 au magazine Strand, Wells attribuait l’idée du livre à une remarque de son frère Frank, auquel il avait dédié le roman. Les deux hommes discutaient “de la découverte de la Tasmanie par les Européens – une catastrophe terrifiante pour les autochtones”. “Nous nous promenions, poursuivait Wells, dans un paysage du Surrey particulièrement paisible. « Imagine, dit mon frère, si des créatures venues d’une autre planète tombaient brusquement du ciel, et se mettaient à massacrer les gens d’ici ! »”


 

vendredi 12 janvier 2024

[Giordano, Paolo] Tasmania

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tasmania

Auteur : Paolo GIORDANO

Traduction : Nathalie BAUER

Parution :  en italien en 2022,
                   en français en 2023
                   (Le Bruit du Monde)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Paris, novembre 2015. Le narrateur, écrivain et journaliste, est venu couvrir un sommet sur le climat, quelques jours seulement après les attentats. Une situation de crise qui fait écho à celle qu’il traverse avec sa compagne, Lorenza. Avec une désinvolture vivifiante, il s’entoure de personnages atypiques qui apportent, chacun à sa façon, du sens à son univers : un jeune physicien aventurier, un climatologue spécialiste des nuages, une reporter haute en couleur et un prêtre qui a rencontré la femme de sa vie.

Intime et universel, Tasmania est un roman sur le présent et sur l’avenir. L’avenir que nous craignons et celui que nous désirons, celui que nous n’aurons pas et celui que nous construisons. Il nous rappelle que chacun peut trouver sa Tasmanie, un espace où écrire son avenir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paolo Giordano est né à Turin en 1982. Il est l’auteur de quatre romans, La Solitude des nombres premiers, Le Corps humain, Dévorer le ciel et Les Humeurs insolubles. Il écrit également pour le Corriere della Sera. Ses livres ont été traduits dans plus de 40 pays.

 

 

Avis :

« Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique. » Paolo Giordano mobilise sa sensibilité de physicien de formation et son talent d’écrivain prodige de la littérature italienne pour dessiner quelques destins fragiles, serpentant tant bien que mal sur la toile de fond de notre actualité cataclysmique.

Comment vit-on à la croisée des anxiétés nées des bouleversements contemporains, quand la Doomsday Clock, l’Horloge de l’Apocalypse inventée en 1947 pour dénoncer les risques qui menacent la planète, n’a jamais estimé la fin du monde plus imminente qu’aujourd’hui, son compte à rebours virtuel ne nous laissant symboliquement plus que quatre-vingt-dix secondes avant les coups d’un minuit fatidique ? Choisissant pour point de départ l’arrivée à Paris, juste après les attentats de 2015, d’un autre Paolo, journaliste et écrivain italien lui aussi physicien à la base, venu couvrir une conférence de l’ONU sur l’urgence climatique en même temps qu’il rédige un livre sur la bombe atomique, de son invention jusqu’aux commémorations d’Hiroshima et de Nagasaki, en passant par les terribles récits de survivants et de leurs descendants, le récit se déroule aux premières loges des périls qui guettent le monde, entre menace nucléaire, dérèglement climatique, terrorisme et pandémies.

Pourtant, dans ce contexte qui a tout pour terrifier, la vie poursuit son chemin, dévidant opiniâtrement les destins individuels. Le Japon a reconstruit ses deux villes martyrs, les survivants et leurs descendants subsistent malgré leurs récits épouvantables et leurs séquelles. Lui-même ramené à des préoccupations plus personnelles par son couple qui se déchire sur son impossibilité à concevoir un enfant, Paolo observe son entourage faire face à ses anonymes et minuscules batailles pour se tailler une existence. Relations de couple et parentalité, rivalités professionnelles et déséquilibre entre les sexes, conventions religieuses et sociétales : les drames intimes sont légion, souvent dévastateurs, même si parfois, à y bien regarder, quelque peu incongrus. Comment peut-on encore s’offusquer qu’un prêtre se marie, qu’un homme épouse une femme plus âgée ou qu’une femme prétende faire carrière, lorsque l'on s'angoisse pour le sort du monde ? Quoi qu’il en soit, de cette superposition entre l’intime et le planétaire, entre le particulier et le général, émerge progressivement un constat : la vie résiste à tout et, quelles que soient les souffrances endurées, finit toujours par renaître sous une forme ou une autre, tout n’étant qu’évolution et adaptation perpétuelles.

De l’anxiété des temps présents à l’apaisement que chacun devra trouver dans sa Tasmanie personnelle, là où il trouvera à se préserver, Paolo Giordano nous offre un grand roman contemporain, vaste fresque sociétale teintée d’autofiction et de reportage scientifique, soulignant l’étendue de nos ambiguïtés et de nos contradictions. (4/5)

 

 

Citations :

L’incrédulité apparaît comme une constante dans l’histoire de la bombe. Les scientifiques les plus vénérés au monde, dont Albert Einstein et Niels Bohr, estimaient que la bombe atomique ne serait pas réalisée, en tout cas pas avant la fin de la guerre. Or, à l’été 1945, on disposait déjà de deux bombes aux matériaux fissiles différents et aux technologies ad hoc.
Et désormais, l’opinion des scientifiques n’avait plus la moindre importance. À en juger par les rapports parvenus jusqu’à nous, les opérations à Los Alamos se déroulaient de manière bureaucratique, expéditive, typiquement militaire. Un projet avait été lancé, ce projet visait à fabriquer la bombe atomique et, une fois qu’elle serait fabriquée, la bombe devrait être larguée quelque part. Nous savons aujourd’hui que l’hypothèse démonstrative n’a jamais été sérieusement prise en considération. Au contraire, après tous ces efforts financiers et intellectuels, les premières explosions étaient censées causer le plus de destructions possible, stupéfier le monde.
 

Quant à Marie Curie Skłodowska, qui avait découvert les radiations, elle n’eut pas le temps d’assister à ces événements. À la fin de sa vie, elle avait les mains phosphorescentes tant elles avaient été brûlées, néanmoins elle refusait d’en rejeter la faute sur les sources de radium et de polonium qu’elle avait manipulées sans protection pendant des années. Des études sur l’interaction entre les radiations ionisantes et les tissus biologiques avaient déjà été publiées, mais Marie Curie Skłodowska, deux fois lauréate du prix Nobel, mourut en négatrice. Avec la conviction rassurante que les radiations qu’elle avait découvertes n’apporteraient que du bien à l’humanité.
 

À la fin de la guerre, troublés par les conséquences de leur travail (c’est-à-dire par le massacre de centaines de milliers de personnes et par l’effacement de deux villes), un certain nombre de physiciens du projet Manhattan formèrent une association à but non lucratif dénommée Bulletin of the Atomic Scientists. Ils se donnèrent pour mission de surveiller l’évolution du risque nucléaire et inventèrent dans cette intention un moyen synthétique : la Doomsday Clock, l’horloge de l’apocalypse. Sur cette horloge, minuit correspond symboliquement à la fin du monde.
En 2017, selon les scientifiques du Bulletin, les choses ne se présentaient pas très bien. On lit dans le rapport de cette année-là : le comité « a décidé de rapprocher l’aiguille des minutes de l’horloge de l’apocalypse de trente secondes de la catastrophe. Désormais seules deux minutes et demie nous séparent de minuit. »
Diverses raisons expliquaient cette décision : les États-Unis et la Russie se provoquaient sur plusieurs fronts, en particulier en Syrie et en Ukraine, tout en développant leurs arsenaux avec une sophistication croissante, et la Corée du Nord poursuivait ses essais atomiques. Si l’on ne parlait plus de la menace nucléaire, ce n’était pas parce qu’elle n’existait plus, mais parce qu’elle était sortie du radar de l’intérêt public. Pour établir une comparaison : en 1990, l’horloge était à dix minutes de l’apocalypse.
 
 
Lors de mes pauses, je jouais sur Nukemap, un simulateur en ligne qui permettait de faire exploser des têtes nucléaires partout dans le monde en variant leur puissance pour mesurer l’aire de destruction, le nombre de victimes et l’extension des retombées radioactives. (…)
Je n’étais pas le seul à me distraire de la sorte : le site enregistrait déjà plus de deux millions d’explosions provoquées par les utilisateurs. Il y avait dans la nature des milliers d’aspirants destructeurs de mondes. La fin de l’espèce humaine était un nouveau passe-temps.


J’ignore si vous avez lu l’article paru dans Esquire, a dit Novelli, une étude sur l’état psychologique des spécialistes du climat. Comme moi. Il se trouve que nous faisons partie des catégories de scientifiques le plus exposées à la dépression et à divers troubles de l’humeur. Rien de nouveau sous le soleil. Syndrome de stress prétraumatique, voilà comment les psychologues appellent ça. Ou syndrome de Cassandre. Selon eux, c’est ce qu’on expérimente chaque fois qu’apparaît un graphique sur l’écran et qu’on voit l’avenir dans ce graphique. Et c’est ce qui nous arrive lorsque nous essayons de transmettre ces informations au monde extérieur, aux citoyens, à la presse, aux décideurs. Si vous me demandez une définition exacte de l’époque où nous vivons, la voici : une époque prétraumatique.


Nous avons tous un esprit gradualiste : s’il en a toujours été d’une certaine façon, pourquoi cela devrait-il changer maintenant ? L’humanité habite la même planète depuis deux cent mille ans, se peut-il que les choses doivent péricliter au moment où c’est moi qui suis en vie ? Cela paraît improbable, en effet. Les scientifiques aussi ont tendance à penser de cette manière, et de fait les grandes catastrophes, telles que l’extinction des dinosaures, ont toujours eu du mal à être prises au sérieux. Et pourtant, il se trouve que nous vivons justement à l’époque même où tout change. De façon drastique. Et c’est à nous que cela arrive. Les phénomènes auxquels nous assisterons au cours des prochaines années seront de plus en plus extrêmes. Plus tôt on l’accepte, mieux c’est pour tout le monde.
Elon Musk, ai-je dit, s’est retiré d’une série d’initiatives auxquelles il participait pour protester contre la décision de Trump. Novelli a fait une grimace en direction de la webcam. Laissez tomber Elon Musk. Les Elon Musk ne font pas autorité. Ils ne souffriront pas vraiment. Ils se préparent déjà à l’arrivée de la catastrophe. Ils construisent des bunkers et des navettes spatiales, ils s’arment et achètent des terrains où s’installer et vivre en sécurité.
Vous, où achèteriez-vous un terrain ?
Pour sauver votre peau, je veux dire.
Je ne ferai jamais une chose pareille.
Mais si vous deviez vraiment. En cas d’apocalypse.
Novelli a réfléchi quelques secondes, puis il a dit : En Tasmanie. Elle est située assez au sud pour échapper aux températures excessives. Elle a de bonnes réserves d’eau douce, elle se trouve dans un État démocratique et n’héberge pas de prédateurs pour l’homme. Elle n’est pas trop petite, mais elle demeure une île, donc plus facile à défendre. Parce qu’il faudra se défendre, croyez-moi. Oui, a-t-il ajouté d’un ton plus convaincu, si j’étais obligé de sauver ma peau, je choisirais la Tasmanie. 


Mais le Kruger, m’expliquait-il aussitôt après, était lui aussi une illusion : l’illusion selon laquelle l’homme faisait encore partie de l’écosystème à égalité avec les autres espèces, que la nature y était à son état primordial. C’était totalement faux. Les parcs étaient des systèmes soigneusement régulés, gérés de façon invisible par l’homme pour l’homme : on y allumait périodiquement des feux pour contenir la végétation et garantir la vue des animaux aux touristes payants, la population de lions était surveillée à travers l’introduction de nouveaux mâles (qui éliminaient les petits des autres) et, dans certaines réserves, on imposait aux éléphants des formes de contraception.
Bref, il était impossible d’échapper à l’anthropisation. Giulio employait ce terme, « anthropisation », cependant il évoquait à mon avis quelque chose de beaucoup plus vaste que le parc : il était impossible d’échapper aux êtres humains, impossible d’échapper au présent.