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vendredi 8 mai 2026

Critique de "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Intérieur nuit

Auteur : Nicolas DEMORAND

Parution : 2025 (Les Arènes)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Les événements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nicolas Demorand est journaliste. Il co-anime la matinale de France Inter depuis 2017.

 

 

Avis :

Connu pour sa carrière à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, Nicolas Demorand révèle sa bipolarité, diagnostiquée tardivement après vingt ans de détresse silencieuse. Derrière l’image publique du journaliste assuré, il décrit la nuit intérieure, les vertiges et les failles qu’il s’efforçait de cacher. Ce livre est le courageux coming-out d’un homme qui transforme sa fragilité en parole, dans l’espoir d’aider ceux qui traversent les mêmes abîmes.

Longtemps, Nicolas Demorand a erré dans une indigence médicale, enchaînant des traitements inadaptés qui ne faisaient qu’aggraver son mal. Le diagnostic de bipolarité, enfin posé, a mis en lumière la mécanique de ses crises : des oscillations incessantes et imprévisibles entre phases dépressives et maniaques, excluant l’usage des antidépresseurs. Le traitement repose alors sur d’autres molécules, ajustées parfois au jour le jour, pour tenter de le maintenir dans une situation intermédiaire. Mais cette « moyenne » demeure un conflit, un frottement permanent entre deux états, qui le fait « grésiller » dans une incertitude épuisante. Même soigné, il reste prisonnier de ce déséquilibre, contraint de vivre dans un imprévisible ponctué de « trous d’air » où l’existence se dérobe sous ses pas.

Témoignage saisissant dans son objectivité sobre, le texte décrit avec une précision implacable la douleur intérieure, la solitude engendrée et l’impact sur la vie sociale et professionnelle. Nicolas Demorand met en lumière l’ignorance médicale persistante, les errances thérapeutiques et l’incompréhension de l’entourage face à un mal invisible. Comme l’annonce son incipit frontal « Je suis un malade mental », il s’attaque au tabou entourant la maladie psychique, refusant le non-dit pour transformer son expérience en acte de vérité. 

Ce combat contre le mutisme rejoint celui d’autres auteurs qui ont choisi de mettre en mots la souffrance psychique pour faire bouger les lignes. Gilles Paris, dans Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, raconte ses chutes dépressives et la violence des hospitalisations avec le même dépouillement sincère. Ces récits, tendus et sans fard, contribuent à lever le voile sur des pathologies encore mal connues, souvent mal prises en charge et socialement stigmatisées. Partages d’expérience et leviers de sensibilisation, ils invitent à repenser le regard porté sur la santé mentale et à rompre l’isolement des malades. Ils offrent à ceux qui traversent les mêmes épreuves la possibilité de se reconnaître, mais aussi l’espoir de devancer certaines impasses et de gagner un temps précieux sur ce chemin de croix.

Sobre, poignant et courageux, ce livre s’inscrit, aux côtés de Gilles Paris et d’autres, dans une parole nécessaire : une parole qui ose dire, refuse l’effacement et, en se risquant à l’intime, contribue à transformer le regard de la société, rappelant que la santé mentale n’est pas une affaire privée mais un enjeu collectif. (4/5)

 

 

Citations :

Je suis un malade mental. Il m’est difficile de dire depuis combien de temps, vingt ans, peut-être trente, certainement huit, depuis qu’un diagnostic a été posé. J’avale tous les jours une grande quantité de médicaments, je vais deux à quatre fois par mois dans un hôpital psychiatrique où l’on me surveille comme le lait sur le feu. Je suis bipolaire, pour employer le mot précis qui a remplacé « maniaco-dépressif ». Mon humeur varie entre de longues, profondes, phases dépressives et d’autres, maniaques ou hypomaniaques, infiniment plus courtes, où je déborde d’une énergie malsaine qui me carbonise le cerveau. Dans les moments de stabilité, j’attends avec inquiétude que l’une ou l’autre de ces phases se manifeste.
 
 
Le type de dépression qui m’affecte, en tant que bipolaire, a une particularité : il est extrêmement difficile à soigner. Contrairement à une dépression « classique », prendre des antidépresseurs m’est interdit : cela présente le risque de me stimuler à un point tel qu’à la dépression succède une phase maniaque. Et, à celle-ci, une nouvelle crise dépressive. Et ainsi de suite. Exclus, donc, les antidépresseurs : mon psychiatre les remplace par d’autres molécules dont il ajuste parfois les posologies au jour le jour. Ces alternatives me sortent du trou, évidemment, elles me hissent vers une sorte d’humeur moyenne dont on pourrait imaginer qu’elle constitue une victoire. En réalité, cette moyenne est un conflit, un frottement permanent entre de petites poussées maniaques et de légers dérapages dépressifs. Je grésille. C’est la « phase mixte », la plus difficile à soigner, qui me fait traverser des trous d’air pendant des semaines ou des mois. Inutile de dire à quel point il est épuisant de ne savoir ni qui, ni dans quel état je serai aujourd’hui ou demain, quand ce n’est pas tout à l’heure, entre midi et deux.


 

lundi 12 janvier 2026

[Jourde, Pierre] La marchande d'oublies

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La marchande d'oublies            

Auteur : Pierre JOURDE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 656

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Cette histoire se déroule à la fin du XIXᵉ siècle, dans le cirque, les foires, les baraques aux monstres. Une famille de clowns-acrobates, les Helquin, quatre frères et leur sœur Thalia, donne des spectacles macabres et inquiétants. Le benjamin, le plus doué et le plus violent, perd la raison et disparaît. Tandis que Charles, un médecin aliéniste, tombe sous le charme de la jeune soeur, et s’enfuit avec elle.
Ce roman se fonde sur l’engouement de l’époque pour la noirceur des spectacles des clowns anglais, mais aussi sur le développement de la psychiatrie dans les années 1850-1880. Pierre Jourde joue avec le lecteur tel un équilibriste devant son public et offre un roman spectaculaire, stupéfiant d’ampleur et de virtuosité.
Mais pourquoi « la marchande d’oublies » ?
Le texte donne la réponse.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pierre Jourde est romancier et critique littéraire. Aux Éditions Gallimard, il est notamment l’auteur du Maréchal absolu, de La première pierre (prix Jean Giono 2013), du Voyage du canapé-lit et de Croire en Dieu, pourquoi ? (Tract no 41).

 

 

Avis :

Pamphlétaire et critique littéraire redouté autant que romancier sensible, Pierre Jourde est l’auteur d’une œuvre érudite, libre et souvent dérangeante. Dans une fin de XIXᵉ siècle fascinée par les monstres de fêtes foraines et par les premiers tâtonnements de la psychiatrie, La Marchande d’oublies fait surgir une quête d’amour absolu au cœur d’un récit monumental, sombre et traversé de visions fantasmatiques.

À la manière des véritables Hanlon-Lees, troupe d’acrobates et de clowns anglais du XIXᵉ siècle mondialement célèbres pour leurs numéros spectaculaires mêlant cascades, pantomime et illusions scéniques, les Helquin attirent autant qu’ils inquiètent les foules par la fulgurance de leurs prouesses et la cruauté de leurs mises en scène. Leur cohésion vacille lorsque le plus jeune frère, prodige aussi brillant qu’instable, sombre dans la folie et disparaît, laissant derrière lui une légende sulfureuse et spectrale. Au même moment, Charles, jeune médecin fasciné par les mystères de l’esprit, rencontre Thalia, unique présence féminine de la troupe, dont la beauté fragile et l’opacité le bouleversent. De ces trajectoires qui se croisent et se déchirent émerge une fresque foisonnante, associant prodiges et effroi, où l’amour se heurte à l’abîme et où chacun avance avec sa propre part d’ombre, plus vaste que le monde qui l’entoure.

Au travers de cette intrigue à la frontière de tous les étranges, le texte déploie une réflexion profonde sur les zones liminaires où l’humain vacille : celles du corps mis à l’épreuve, de l’esprit qui se fissure et du regard qui transforme l’autre en prodige ou en monstre. Cette attention portée aux seuils conduit naturellement le roman à interroger la manière dont une époque en quête de savoir fabrique ses propres figures d’effroi, qu’il s’agisse d’acrobates défiant les lois du réel ou de malades psychiques que la science naissante tente d’arracher à l’incompréhensible. Dans ce monde où les certitudes se brouillent, la relation troublée entre Charles et Thalia fait émerger une tension plus intime : celle qui oppose le désir de comprendre à l’impossibilité de saisir l’autre, l’aspiration à l’amour absolu au vertige de la perte. La légende entourant la disparition du jeune Helquin prolonge cette fragilité des liens : véritable foyer d’ombres, elle aimante les personnages et révèle leurs failles, leurs obsessions et leurs illusions. 

L’ensemble compose une architecture tentaculaire, elle‑même aussi séduisante que déconcertante, où le merveilleux inquiétant, la quête de vérité et la fragilité des identités se répondent pour dessiner une réflexion puissante sur ce qui, en chacun, échappe à la raison. Car derrière les visions et les prodiges, le roman ne cesse de revenir à la matière même de l’existence, à la chair éprouvée, aux pulsions qui débordent et à la violence tapie dans les gestes ordinaires. Cette plongée dans le réel le plus cru, dans ce qu’il a de brutal et d’incarné, ouvre paradoxalement la voie à une forme de transfiguration, comme si l’excès du sensible permettait d’entrevoir une dimension plus haute, presque spirituelle. En sondant ainsi les zones les plus obscures du corps et de l’esprit, surgit une vérité qui ne relève ni de la science ni du mythe, mais d’un entre‑deux incandescent où l’humain se révèle dans toute sa complexité.

À cette profondeur thématique répond une manière d’écrire tout aussi saisissante, l’ampleur de la phrase, la densité des images et la précision presque charnelle des descriptions construisant un climat littéraire sans équivalent. La prose somptueuse, à la fois lyrique et acérée, fait coexister la beauté la plus lumineuse et l’horreur la plus brute, comme si la langue elle‑même oscillait entre extase et vertige. L’image du clown inquiétant, du corps dévoyé ou criminel, revient ainsi comme un motif obsédant, révélant la part d’ombre tapie au cœur du spectaculaire. Cette écriture exigeante, qui mêle poésie et violence, étrangeté perverse et monstruosité émouvante, expose, blesse et transfigure sans souci de rassurer. En travaillant la matière du monde avec une intensité presque physique, Pierre Jourde parvient à faire surgir une beauté paradoxale, née du heurt entre le grotesque et le sublime, qui confère au roman son atmosphère unique, à la fois hypnotique et profondément dérangeante. 

Au terme de cette traversée, La Marchande d’oublies s’impose comme un roman majeur, ambitieux et singulier, dont la noirceur omniprésente dérange autant qu'elle éblouit. Entre folie, monstruosité et cruauté, Pierre Jourde compose une plongée fascinante dans un XIXᵉ siècle finissant hanté par le cirque, les prodiges et les dérives de l'esprit, et donne naissance à une œuvre puissamment originale et baroque. Par son atmosphère hypnotique, sa maîtrise stylistique et sa capacité à faire affleurer, sous le spectaculaire, les zones les plus secrètes de l’humain, ce roman déroutant et troublant propose une lecture exigeante, impressionnante et marquante. (4/5)

 

 

Citations :

La solitude, a-t-il ajouté, n’existe pas en soi. Nous avons besoin d’un regard extérieur pour bien sentir notre solitude. Il faut que nous soyons parmi les autres, comme les autres, des êtres banals, pour que ce que nous vivons, nous puissions chaque jour le sentir comme ce qui n’appartient qu’à nous. Ce n’est que parmi eux que nous pourrons avoir pleine conscience de notre différence, et en jouir. Lorsque tu rentreras, le soir, d’une promenade sur le mail comme en font tous les bourgeois de province à six heures, ou de quelque emplette chez une modiste, leurs regards, leurs questions seront encore sur toi, comme de la pluie sur ta robe, et ce que nous ferons alors entre les murs impénétrables de la maison nous en paraîtra plus intense. Parce que notre présence ici, dans cette ville, fait naître l’idée que nous avons un secret, notre intimité se met à exister. Il n’y a pas d’intimité sur une île déserte.


Puis je me retrouve seul, dans la foire presque désertée, les spectateurs se sont égaillés, il fait nuit, un orage a éclaté, les clients ont fui. J’ai laissé derrière moi le pandémonium des Helquin, comme un rêve agité. Le corridor noir est dans mon dos, j’hésite à me lancer entre les flaques, sous les dernières gouttes pesantes qu’exsude l’obscurité. J’entends une voix derrière moi. 
— Monsieur ? 
La voix paraissait sortir de deux narines presque aussi larges et obscures que le corridor. Autour de ces narines s’organisait une forme qui, à l’examen, se révélait humaine, malgré le nez de chimpanzé, le sourire plus ou moins denté, qui reliait deux oreilles de chauve-souris, l’œil fixe et la taille de lémurien. La créature aurait pu incarner Quasimodo ou Triboulet, elle était trop littéraire pour paraître vraie. La réalité ce soir-là se disposait comme un spectacle, ou comme un de ces romans remplis de monstres que produisaient les auteurs à la mode.


Sur le mail, le vent faisait rouler des centaines de feuilles de platanes et de tilleuls qui émergeaient des longs plis des ombres pour venir jouer dans la lumière chaude. Une, parfois, se collait contre sa redingote, comme une petite paume tremblante, et puis se laissait tomber, hésitait, fuyait, reprise par la frénésie de toutes ces mains qu’agitait une foule d’invisibles marionnettistes. 


Oui, en effet, la voix, pensais-je, est au sens ce que la lumière est aux choses. On voit ce qui apparaît, on écoute ce qui se formule, mais tout cela se disperse, leur importance est illusoire. La voix et la lumière ne peuvent exister seules, sans ce qu’elles disent et montrent, dans ce monde, mais seules elles détiennent ce qui importe, une sorte d’émotion pure, le bouleversement de la présence, qui me pénétrait parfois entre veille et sommeil.


Ce qu’elle m’avait fait découvrir, et que le récit oublié de la Revue des Deux Mondes me permettait de saisir des années après, car la fascination refuse de prendre conscience de ses propres causes, de peur de se dissiper, et une fois qu’elle a pris fin le retour dans le monde ordinaire nous la fait paraître incompréhensible, de sorte que c’est le seul détour de la littérature, avais-je compris à ce moment, qui permet à la fois de la saisir et d’en perpétuer le charme, c’est cet étrange pouvoir que semblent détenir certains chanteurs de ne plus être que l’instrument de leur voix, semblables à des sortes de médiums par lesquels tentent de se glisser dans notre monde les fantômes des douleurs perdues, des mondes évanouis, des sentiments inéprouvés, qui continuaient secrètement à survivre, bien au-dessous du seuil où nous pourrions les percevoir, et auxquels certaines vibrations parviennent seules à confusément redonner corps et présence.


J’ai suggéré à Charles que c’était peut-être là la définition de l’amour : la création d’une fiction qui attribue à l’attachement à un autre celui qu’on éprouve envers soi. C’est une ruse : l’amour ne sauve rien, comme on voudrait nous le faire croire, il perpétue le malheur des hommes, la souffrance, dans son geste éternellement recommencé.
 
 
L’amour est ce qui reste quand on a éliminé tout ce qui y ressemble, mais n’en est pas.


Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste. On n’aime donc jamais personne mais seulement des qualités. 


 

mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

samedi 5 juillet 2025

{Yon, Adèle] Mon vrai nom est Elisabeth

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon vrai nom est Elisabeth

Auteur : Adèle YON

Parution :  2025 (Sous-Sol)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C’est à peu près tout. Les enfants d’Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n’en parlent pas à leurs enfants qui n’en parlent pas à leurs petits-enfants. “C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet.”

Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l’enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l’essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l’hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du XXe siècle, d’une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1994 à Paris, Adèle Yon enquête, écrit et cuisine. Normalienne, chercheuse en études cinématographiques, c’est à l’occasion de sa thèse au sein du laboratoire de recherche-création SACRe qu’elle se lance dans l’écriture. Parallèlement, elle travaille à Paris et dans la Sarthe comme cheffe de cuisine.

 

 

Avis :

Comme toutes les femmes de sa lignée entre vingt-cinq et trente ans parce qu’elles s’inquiètent alors de ce qu’elles en ont hérité et de ce qu’elles en transmettront à leur tour, mais aussi parce que le suicide récent d’un de ses grands-oncles semblait indiquer que, côté souffrances, le sujet n’était pas clos, l’auteur s’est, elle aussi, mise à poser des questions sur la « folie » de son arrière-grand-mère Betsy, Elisabeth de son vrai nom. 

Résolue à crever l’épais silence familial qui n’avait jamais laissé filtrer davantage que, schizophrène et incapable d’élever ses enfants, son aïeule avait été longtemps internée et, lobotomisée, en avait conservé des cavités de chaque côté du crâne, elle qui écrivait une thèse sur les doubles fantômes n’a pas lâché prise, interrogeant ses proches, compulsant lettres et documents, notamment médicaux, et glanant, au sein même de l’hôpital concerné, les traces susceptibles de lui faire comprendre ce qu’y vécut Betsy dans les années 1950 et 1960.

Premier de l’auteur, l’ouvrage qui en résulte est à la croisée de la narration intime, de l’enquête familiale et de l’investigation historique de ce que fut la psychiatrie au mitan du XXe siècle. Pleins et vides de la mémoire familiale, témoignages ou refus de témoigner, jusqu’aux silences tout est matériau dans ce récit pour construire peu à peu, chaque brique livrée en l’état plus parlante que n’importe quel commentaire, l’image plus en moins en creux de cette femme que sa famille bourgeoise et catholique avait préféré réduire à un non-sujet, les valeurs sociales primant sur l’affect et ne laissant de place ni à l’émotion ni à la parole.

A l’époque, la médecine n’a qu’une approche physiologique et punitive de la psychiatrie. Cures de Sakel – provocation de comas hypoglycémiques –, effroyables lobotomies relevant sinistrement de pratiques de foire, enfermement coercitif à la simple demande d’un époux ou d’un proche, traitement à rendre fou quiconque ne l’était pas à l’entrée : c’est un tableau glaçant de pratiques médicales barbares et charlatanesques, d’un univers psychiatrique carcéral plus préoccupé de la tranquillité générale que de l’intérêt du patient et accueillant volontiers des femmes simplement jugées déviantes, trop libres et indociles au goût de leur entourage, qui se déploie autour de la pauvre Betsy, enfermée, martyrisée et mutilée, rejetée enfin par ses proches jusqu’à l’effacement par-delà les générations parce que son mari tyrannique ne supportait pas sa fragilité et son incapacité à répondre à ses attentes domestiques.

A ce qu’on lui rapporte des colères de Betsy s’insurgeant en vain contre son sort, répond la colère froide de son arrière-petite-fille, habile à nous la communiquer par le seul énoncé des faits qui s’accumulent, alors qu’à force d’obstination, d’écoute et de minutie, elle parvient à forcer le silence et l’oubli. Trop tard, bien sûr, pour Betsy, qui vécut son martyre jusqu’à sa misérable fin, mais essentiel pour stopper enfin les ravages souterrains qui n’en finissaient pas de saper la psyché.de cette famille.

D'une manière faussement déstructurée qui fait sans cesse rebondir le texte d’un doute à l’autre comme une abeille obstinée contre une vitre, renouvelant chaque fois l’intérêt souvent horrifié du lecteur, ce livre intense, aussi bouleversant qu’édifiant, en même temps qu’il sort Betsy de son invisibilité de non-personne, apporte un éclairage puissant sur ce pan d’ombre que la santé mentale est longtemps restée pour la société et la médecine, mais aussi sur la façon dont les hommes ne se sont pas privés d’user de leur pouvoir coercitif dans leur peur de l’indépendance féminine. L’on en conserve longtemps l’échine glacée… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : À quoi ça lui aurait servi d’en parler ? Elle va très bien ta grand-mère. Voir un psy peut être très dangereux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu’à eux-mêmes, finissent par s’inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s’inventaient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d’inceste, par exemple, alors que c’était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi ? Parce qu’elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l’oublie.      
Silence.      
Mais en fait, qu’est-ce qu’elle avait ta mère ? Je demande.      
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n’a jamais été vraiment diagnostiquée.      
Silence.      
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène.


Ce sont les lettres envoyées depuis la maison de repos qui m’ont particulièrement frappé, dit mon grand-père. Dans ces lettres, André dresse la liste de tous les engagements que Betsy doit honorer pour devenir sa femme. Le ton est froid, sans affection. Il préconise un certain nombre de lectures nécessaires à leur bonne entente.
Mon grand-père se souvient qu’à la lecture des lettres, il a ressenti de la peine pour Betsy.  
Il dit : Elle m’a paru si fragile. Elle était sans doute moins vive, moins cultivée que lui, alors que lui voulait une femme exemplaire. Elle aurait dû lui dire : Tu ne peux pas exiger de moi des choses que je ne sais pas faire et que je n’ai pas envie de faire. Échangeons plutôt sur ce qui m’intéresse plutôt que de m’imposer des lectures, des attitudes, des commentaires sur des bouquins qui ne me concernent pas. Il la poussait dans ses retranchements. On voit tout de suite que c’est un couple qui ne pouvait pas marcher. Dès le départ. C’était impossible.


On ne peut mesurer ce qu’un tempérament comme le sien a produit chez quelqu’un comme Betsy, dit mon grand-père. Il lui a imposé des tas de choses, et Betsy n’avait pas une personnalité suffisante pour dire merde.


Toutes les femmes de la famille, entre vingt-cinq et trente ans, ont posé des questions sur Betsy.


Rebecca, Laura, Dragonwyck, Vertigo. Au départ, le double fantôme sert surtout à diaboliser un certain modèle de féminité dans un contexte de forts bouleversements sociaux où la femme se met à travailler, gagne en autonomie financière et en désir d’indépendance. Il apparaît comme le symptôme d’une masculinité inquiète, soucieuse de conserver la répartition traditionnelle des rôles en intervenant directement sur l’imaginaire féminin. Obsession, Opening Night, Mulholland Drive, Phantom Thread. Le double fantôme se met à dire autre chose. La découverte du désir. La mue d’une femme qui vieillit. Le besoin des hommes de s’affaiblir pour aimer. Des femmes hantées par d’autres femmes qui les aident à grandir.
 
 
Vous devriez être fière de ressembler à votre maman. Mais moi, non : ça me terrorisait. Physiquement, elle était très saccadée, elle voulait avoir des moments d’amour avec nous alors qu’elle ne nous a jamais pris dans ses bras, qu’elle ne nous a jamais bercés… Le problème c’est qu’on lui disait à chaque fois qu’un nouvel enfant l’équilibrerait, ce qui est une ânerie. Non ? C’était une étrangère pour nous. Elle nous achetait des rochers au chocolat à Noël, des petits cadeaux comme ça, on lui disait à peine merci. Elle écrivait une petite lettre gentille mais… Ça n’a jamais été vraiment notre maman. Et moi, on me disait sans arrêt que je lui ressemblais. Mais c’est horrible quand on te dit ça, quand tu as une mère que tu ne sais pas aimer, que tu t’en veux de ne pas savoir aimer mais ce n’est pas vraiment ta mère, qu’en plus elle a une maladie mentale, que tu te dis : Je vais me coltiner la même chose il va y avoir une malade mentale dans la famille ça va être moi… Quand j’ai commencé à devenir une femme j’ai bloqué mes règles. J’ai eu mes règles très tard. Je ne voulais pas devenir une femme, tu vois ? Psychologiquement, j’ai bloqué mes règles. Tu vois ce que je veux dire ?


 Avec tout ce qu’il s’est passé dernièrement, ma fille m’a dit : Je ne comprends pas, vous auriez tous dû aller chez un psy et compagnie, vous avez tous des paquets de névroses… Je n’en veux pas à Papa, mais il est évident que… je ne comprends pas qu’on ne nous ait jamais envoyés voir le moindre psychologue. Maintenant on pousse peut-être un peu trop, dès qu’un enfant a le moindre petit malaise, bon. Mais les rêves que je faisais : je tombais dans des puits, personne ne venait me chercher, des tas de trucs. Mais ce n’est pas à mon âge que je vais commencer une psychanalyse. On n’en parlait même pas entre nous ! C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet. Une fois, j’ai dit à papa : Tu ne veux pas nous parler de maman ? Il a dit : Non, circulez. Je n’en veux pas à papa, mais je pense qu’il a complètement manqué de nous dire beaucoup de choses très belles sur maman. De nous faire aimer maman.


C’est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d’un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c’est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu’elle a vu, ce qu’elle a vécu, ce qu’elle n’a pas oublié.  Aujourd’hui, l’image horrifique que je m’en faisais et cette photographie de Betsy sont confondues et le visage que je voyais adolescente puis plus tard, lorsque je craignais de devenir malade, ne m’apparaît plus que confusément. Mais ce détail, qu’il y a un avant et un après la photographie, que je n’ai pas grandi en voyant le visage de cette arrière-grand-mère morte avant ma naissance, a toute son importance, car c’est à partir de cette place vide et des chimères – ces monstres composites – qu’elle me poussait à créer, que la peur, puis la fascination, sont nées. Il me faut ce visage figé sur son fond vert, la radicale visibilité de tout ce qu’il ne dit pas, pour que la peur se mue en curiosité et la fascination en enquête. Je suis tombée sur ces deux yeux qui me fixaient depuis la mort.


Il est petit garçon. Pour lui, la maison de la rue de la République est un terrain de jeu. Il n’y a pas de tabou. Il entre comme ça. Ouvre les portes comme ça. Un jour, il pénètre dans la pièce qui est la chambre d’André et Betsy. Il est quatorze heures, après le déjeuner. Betsy est dans le noir. Les rideaux sont fermés. Les volets aussi. Il n’y a pas de lumière. L’enfant dit à sa grande sœur : Que fais-tu dans le noir ?  Alors elle lui dit, elle lui répond : Je sens que je deviens folle mais je n’y peux rien.


Je ne dis pas que l’attitude d’André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. 
 
 
Je me souviens d’une fois, dit ma grand-mère à sa tante, je devais être malade, c’était un matin, ma mère était revenue, je ne sais pas pourquoi… Tu m’as fait monter avec toi au deuxième étage et tu m’as demandé de ne pas sortir de la chambre. Tu m’as dit : Il y a des ambulanciers qui vont venir chercher ta mère. C’est un souvenir que j’ai.      
Oui ce n’était peut-être pas la peine que tu voies ça, lui répond la sœur, si elle se bagarrait en bas ou que sais-je. Parce que Betsy résistait. Elle voulait revenir. C’était quelque chose de pénible pour moi : pourquoi mon frère, qui avait une femme qui n’avait qu’une envie c’était de revenir avec lui, la mettait-il dehors dès qu’elle revenait ? C’était une époque très pénible pour moi, vis-à-vis de Betsy et vis-à-vis d’André.


Cette séparation m’amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s’exprime-t-on mieux par écrit. Où en sommes-nous ? Il m’est difficile de donner une réponse très exacte car j’ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d’abord, et c’est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d’état, vous à la maison, moi successivement à l’X et à l’École d’Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l’éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison : il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l’une ne cède généralement à l’autre. Et je crois que c’est la raison pour laquelle l’Église demande à la femme d’obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.


Et l’une de ces images est la suivante : je voyais une femme sans visage enfermée dans une chambre d’hôpital, seule, habillée d’une blouse en papier bleue, sans plis, à laquelle venait rendre visite, occasionnellement mais régulièrement, un homme muet qui était son mari. Dans cette chambre, ils s’accouplaient (était-ce ma première représentation de l’enfantement par voie naturelle ? Étant moi-même ce qu’on appelle un bébé-éprouvette, il me semble fort possible que la corrélation entre rapports sexuels et enfantement se soit forgée pour moi par le biais de cette séquence imaginaire) et de ces accouplements naissaient, les uns après les autres, un, puis deux, puis cinq enfants. Six enfants, cinq accouplements dans une chambre d’hôpital. Mais à mes yeux, ces ébats avaient lieu sans qu’aucun des deux ne les désire vraiment. Ni Betsy qui était, telle que je me la figurais, absente à son propre corps, ni André, à qui les médecins avaient dit : Faites-lui des enfants, la grossesse améliorera son état. J’imaginais que le mutisme d’André entrant dans la chambre était la conséquence d’un acte qu’il ne souhaitait pas commettre mais qu’il commettait quand même, agissant sans plaisir pour la santé de sa femme. L’inégale répartition des rôles, dans cette scène imaginaire, ne m’avait pas frappée, pas plus que je n’avais réfléchi aux détails de la grossesse elle-même, ni à sa durée, ni à ses conséquences. Pour moi, l’enfant naissait, voilà tout. On le retirait à Betsy dès que son corps l’avait livré et je ne m’interrogeais pas sur ce qui suivait l’accouchement, à savoir la maternité (ou son absence, ou sa privation). Ma cousine, qui semblait avoir hérité du même souvenir construit (il devait donc bien venir de quelque part), en avait, elle, discerné la violence. Son expérience – et par expérience je désigne sa profession aussi bien que sa maternité – en ces matières très différente de la mienne, lui avait imposé de s’y arrêter. À ses yeux, les grossesses indésirées composaient le fil rouge de l’histoire de Betsy, son cœur, quand elles n’étaient pour moi qu’un dégât collatéral de son parcours accidenté (et cette hiérarchie a d’ailleurs, sans doute, son intérêt). 
 
 
La question n’est pas : est-ce que la lobotomie guérit ? La question n’est pas non plus tout à fait : est-ce que les symptômes ont disparu ? La question est : est-ce que la lobotomie permet de limiter les préjudices que le comportement du malade porte à son entourage ? Ainsi, à la suite d’une lobotomie, une patiente est déclarée guérie en fonction de sa seule capacité à évoluer dans un milieu sans en troubler l’ordre. Une patiente considérablement abêtie, apathique, mais qui ne présente plus les symptômes pour lesquels elle a dû être internée en premier lieu, c’est-à-dire avant tout les symptômes de violence envers elle-même, envers son entourage ou envers le personnel de l’asile, est une patiente guérie. Cela implique donc que diminuer cognitivement ou affectivement un individu a dans certains cas moins d’importance que de le rendre conforme aux exigences de la communauté sociale. Sur la hiérarchie des risques, la mort ou l’incapacité mentale de certaines patientes passent après le désagrément que représente leur comportement. Sans cela, comment comprendre qu’un traitement comportant entre 5 % et 8 % de risques de mortalité, un pourcentage d’amélioration des symptômes sur le long terme confinant au ridicule et une certitude de diminution des capacités cognitives (ce pourcentage, lui, est rarement présenté), ait pu être prescrit chez des patientes qui ne sont pas en danger de mort par des psychiatres de toute mouvance parfaitement conscients des risques13 ? Mieux vaut ne pas vivre ou vivre à moitié que de déranger la société humaine à laquelle on appartient.


Le critère de guérison est explicitement l’intérêt du groupe et non l’intérêt individuel. On peut même aller plus loin : la lobotomie est une opération pratiquée en conscience pour juguler certains comportements portant préjudice au bon fonctionnement du groupe.


À partir des cas issus des articles médicaux de l’époque et des archives psychiatriques que j’ai pu consulter, il me semble possible de séparer les victimes de lobotomie en deux catégories. D’un côté, des patientes rétives à toute forme de traitement, hospitalisées depuis plusieurs années, parfois décennies, dans des services psychiatriques à la limite du carcéral, pour lesquelles la famille autorise, en désespoir de cause et sans espoir de rémission, ces opérations expérimentales. De l’autre, des patientes plus jeunes, souvent issues de milieux favorisés, éduquées, dont le déclenchement des troubles est rarement antérieur à trois ou quatre ans et pour lesquelles la décision de lobotomie est souvent anticipée par un membre de la famille, père ou mari. Cette rapide typologie des patientes lobotomisées atteste que la lobotomie ne se contente pas d’intervenir sur les malades en désespoir de cause, après l’échec de toute autre thérapeutique : dans les faits, elle intervient très régulièrement pour prendre à la racine des comportements qui portent préjudice au cadre familial ou social.


La question qui se pose est alors la suivante : qui décide que le comportement d’un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout : de quel droit ? Bien que les critères d’évaluation des médecins soient évidemment loin d’être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d’un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l’opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n’est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment.


La lobotomie, comme les opérations sur la sphère génitale avant elle, n’est que la traduction médicale d’une violence sociale et institutionnelle déjà à l’œuvre, par laquelle une partie de la population s’arroge légalement des droits sur le corps d’individus considérés comme inférieurs. Ceci pourrait constituer le premier facteur d’explication au fait qu’une majorité de femmes en ait été victime, et non loin derrière, d’enfants3. Dans cette procédure, le corps apparaît comme une propriété de l’homme (ou de la science, ou de l’institution) sur lequel des expérimentations peuvent librement être conduites.


Si on n’est pas malade à l’entrée, on le devient. (Hôpital psychiatrique de la grand-mère) 


 

samedi 1 mars 2025

[Dubois, Jean-Paul] L'origine des larmes

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'origine des larmes

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution :  2024 (Olivier)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul a commis l’irréparable : il a tué son père. Seulement voilà : quand il s’est décidé à passer à l’acte, Thomas Lanski était déjà mort… de mort naturelle. Il ne faudra rien de moins qu’une obligation de soins pendant un an pour démêler les circonstances qui ont conduit Paul à ce parricide dont il n’est pas vraiment l’auteur.

L’Origine des larmes est le récit que Paul confie à son psychiatre : l’histoire d’un homme blessé, qui voue une haine obsessionnelle à son géniteur coupable à ses yeux d’avoir fait souffrir sa femme et son fils tout au long de leur vie. L’apprentissage de la vengeance, en quelque sorte.

Mélange d’humour et de mélancolie, ce roman peut se lire comme une comédie noire ou un drame burlesque. Ou les deux à la fois.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Toulouse, la côte basque et un peu le Canada : c’est en terrain familier et pourtant réinventé, que l’on s’empresse de suivre Jean-Paul Dubois dans sa dernière, et peut-être sa plus noire, déclinaison des déboires tragi-comiques d’un fils désespéré de parvenir jamais à « tuer le père ».

Il lui aura fallu en réalité attendre la mort de ce père tant détesté, incarnation du mal absolu, pour que Paul Sorensen, alors au tournant de la cinquantaine, parvienne enfin à se rebeller, en lui tirant deux balles dans la tête à la morgue et en le reléguant dans un « carré des indigents ». Mais, quant à le gommer de sa mémoire, c’est une autre histoire. Contraint par le tribunal à une année de soins, c’est-à-dire à des consultations mensuelles chez un psychiatre, le voilà forcé de revenir en détails sur ce qui, décidément, n’aura jamais de fin : le cauchemar de sa relation avec son père.

En cette année 2031 où il a fallu installer de petits trottoirs de bois surélevés partout dans Toulouse, «  un peu comme à Venise à l’époque des hautes eaux », tant le climat déréglé est devenu pluvieux, c’est à ne plus savoir si c’est le déluge qui vient faire écho à son état de déréliction intérieure, ou l’inverse. Pluie et larmes s’entremêlent dans la tête de Paul sans jamais rien laver de sa peine, lui rappelant ironiquement ces tristes vers de Coleridge : « Water, water everywhere, nor any drop to drink ». Né d’une double mort, celle de sa mère en couches en même temps que celle de son frère jumeau, et aujourd’hui « fournisseur officiel » de la mort en tant que fabricant de housses pour défunts, ce survivant qui vit avec la culpabilité d’une sorte de pacte avec la faucheuse n’a jamais été aimé. A mesure des séances avec le psychiatre se dévide le fil de sa terrible histoire, marquée par le destin, mais plus encore, par les avanies d’un père toxique, immoral et sadique, qui n’aura eu de cesse de le détruire, lui et son entourage. Loin de l’optimisme du praticien, l’on se prend, aux côtés de Paul, à douter comme lui de le voir jamais échapper aux griffes du désespoir, lorsque, minuscule trouée dans cette vallée de larmes, surgit un inattendu brin d’espérance…

Passent les années et les livres de Jean-Paul Dubois, l’auteur réussit encore et toujours à nous surprendre et à nous éblouir de son talent à réinventer à l’infini la même histoire, d’habitude douce-amère, cette fois franchement cruelle, d’un antihéros toute sa vie empêché par le poids mortifère de sa filiation paternelle. Est-ce de se projeter dans un futur proche, météorologiquement aussi déliquescent que la psyché de son personnage réduit à la seule conversation d’une intelligence artificielle ? L’humour noir semble confiner ici à l‘ironie du désespoir, même si la possibilité d’une échappatoire se laisse in extremis entrevoir.

Un nouveau coup de maître que cette déclinaison du fameux personnage chaque fois prénommé Paul qui, comme si son état intérieur déteignait sur l’extérieur et vice versa, se retrouve ici fort poétiquement le malheureux jouet d’un destin et d’un monde partant à l’unisson à vau l’eau. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’y a que deux dates qui comptent dans une vie. Celle de ta naissance et celle de ta mort.


Chacun de mes anniversaires commémore la mort de Marta et de mon frère. L’origine des larmes se trouve là, au fond du ventre de ma mère. Ce ventre dont je n’aurais jamais dû sortir. Ce ventre qui aurait dû m’ensevelir au côté de mon frère. Ce ventre qui m’a expulsé au dernier moment vers la vie sans que je demande rien ni que je sache pourquoi. De l’air est entré dans mes poumons pour la première fois au moment même où leurs cœurs ont arrêté de battre.


(…) deux morts contre ma vie. Je suis le fruit de cette rançon. Je sais ce que je dis. Je connais l’origine des larmes.


Comme me l’a dit, un jour fort justement Lanski, je suis « un fils à sa maman ». Et les opéras grotesques, les dramaturgies familiales qui ont rythmé toute ma jeunesse ont sans doute sérieusement amoindri cet apport d’engrais initial, la confiance que je pouvais avoir en moi. Au lieu de fuir les coulisses de ce théâtre toxique, j’en suis, au contraire, devenu sociétaire. C’est dans ces loges que j’ai dormi, mangé, travaillé, appris et répété mon rôle de fils indésirable, c’est de là que j’ai regardé le monde extérieur par un hublot, comme le passager d’un bateau confiné dans sa cabine. Dehors, la mer, immense. Mais impossible de me jeter à l’eau, je ne sais pas nager. Alors je suis resté, aménageant un petit territoire dont je savais pourtant qu’il pouvait être violé à tout instant par un dément. J’ai toujours vécu dans la crainte de ce qui pouvait advenir. Je n’ai jamais connu la paix, ni le répit, ni la sérénité. Plus tard le fils à sa maman a été embauché par sa mère, et il a toujours bien fait son travail pour qu’elle soit contente. L’enfance à perte de vue. Fils pour l’éternité.


Qu’est-ce qui est vrai dans notre vie ? Ce à quoi nous voulons bien croire. La religion, le travail, l’amour, la confiance, l’argent, la réussite, tout repose sur des mécanismes codés, des imitations culturelles, des simulations tribales qui offrent la représentation d’une réalité, laquelle n’est pas plus fiable que l’empathie scolarisée de U.No. Comme elle, nous apprenons à partir de données familiales, économiques, politiques, morales, que nous stockons afin de pouvoir, au fil des circonstances, représenter, interpréter ce que l’on attend de nous. Cet encodage est parfaitement délimité par des lois chargées de régir l’Imitation. Celle d’a Kempis comme la mienne. Mes data sont sorties du cadre admissible et des limites de l’Imitation acceptables. C’est pour cela que je me trouve ici, pour cela qu’il va falloir que je parle, m’explique et me justifie devant Guzman.
Les femmes et les hommes simulent. À longueur de vie et depuis toujours. Comme U.No, ce sont des machines complexes, intelligentes, qui n’ont cependant pas accès à la sagesse ou à la connaissance universelle. La faute à un disque dur sous-dimensionné. Lorsqu’ils parviennent aux limites de leur compréhension, aux frontières de leurs data, la carte mère, dépassée, met en branle la vieille procédure « syntax error », qui elle-même enclenche un mécanisme d’évitement avec ses corollaires, la panique, le mensonge, la simulation, la violence.
La machine, elle, connaît parfaitement la broderie de la chimie amoureuse mais avoue clairement son incapacité à éprouver cette émotion dont notre espèce raffole. En revanche, grâce aux données qui lui sont accessibles, et de la même manière que le font les humains carencés affectivement, sexuellement ou simplement imperméables à ce sentiment, elle sera tout à fait capable d’imiter à la perfection ces frissons, ces sentiments qui souvent nous gouvernent.
 
 
Je donnerais le restant de ma vie pour savoir, comprendre ce qui est arrivé, quel est cet homme sorti de nulle part qui m’a fabriqué comme on crache un noyau, qui a laissé glisser dans la mort ses deux compagnes ainsi qu’on laisse filer un train, sachant que c’est sans conséquence puisque de toute façon l’on prendra le suivant.


Il est quand même à noter, au-delà de l’aspect symbolique et maladroitement mythologique de cette histoire, que j’aurai passé toute ma vie professionnelle à travailler pour la mort et donc à être nourri par elle. Et je me dis que c’était peut-être cela les termes de l’échange initial et odieux : la vie de mon frère et de ma mère contre l’assurance d’un gîte, d’un couvert puis d’un rassurant bulletin de paye  (…).


Je trouve ces journées parfois totalement ridicules. Que de temps perdu à récurer le passé et la vie collée, carbonisée depuis des années au cul d’une poêle.


Non, personne ne vous écoutera. Sauf à Las Vegas, justement. Lors du congrès annuel de « la mort », déclinée sous toutes ses formes, et qui se tient souvent au Horseshoe Hotel and Casino. Les quelques fois où je me suis rendu dans le Nevada pour assister à cette convention, j’ai été frappé de voir combien la mort, lavée de tous ses sortilèges, était ici un secteur d’activité comme un autre, traitée à l’égal de la firme pétrolière Sunoco ou de la multinationale agroalimentaire Heinz. Le chiffre d’affaires de la mort, à l’image de celui des batteries lithium-soufre, finit toujours par s’enfouir dans le cimetière d’un tableau Excel qui recyclera tout ça, pour, d’une manière ou d’une autre, à la fin des fins, faire le bonheur d’un fonds de pension.


Le soir je n’arrive pas à m’endormir. Trop de choses me gardent en éveil. Elles ne sont jamais fatiguées. Toujours à la surface du monde à jacasser, à tourner dans tous les sens, à claquer les portes. Elles sont en moi tout le temps, mais sortent surtout la nuit comme les hérissons ou les musaraignes. Le jour, je ne les entends pas. Ce sont parfois de simples phrases, des segments d’images, des bouts de visages, la dissection d’un souvenir, le frisson d’une odeur. Des images montées à la serpe. Elles sortent toutes du même endroit. Généralement, les gens bien ordonnés, en paix avec leur vie, les classent et les rangent dans une armoire fermée à clé après minuit. La mienne n’a plus de serrure depuis longtemps et je me demande même si j’ai jamais eu un passe.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

jeudi 27 février 2025

[Develey, Alice] Tombée du ciel

 



 

Coup de coeur 💓 

 

Titre : Tombée du ciel

Auteur : Alice DEVELEY

Parution : 2024 (L'Iconoclaste)

Pages : 399

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Alice a quatorze ans quand elle est internée dans un hôpital. Elle découvre un autre langage, un autre monde fait de blouses blanches et d'insomnies.
Comment tombe-t-on malade à cet âge ? Qu'est-ce qui peut conduire un enfant à cesser de s'alimenter ? Entre ces murs où elle subit des traitements révoltants, Alice rencontre d'autres filles comme elle, tombées du ciel. Elle décide de raconter ces vies minuscules dans un cahier. Écrire devient un moyen de ne pas oublier, et surtout de résister.
Tombée du ciel est un roman d'amitié, d'adolescence et de révolte.

 

Un mot de l'éditeur l'auteur : 

Alice Develey est journaliste au Figaro littéraire et créatrice de la rubrique La langue française sur le site du Figaro depuis 2016.

 

Avis :

« Je vais mourir dans une cellule d'unité psychiatrique, et il faut qu'on comprenne pourquoi. » Aujourd’hui journaliste littéraire, Alice Develey puise dans sa propre expérience pour raconter, dans un premier roman où perce la colère, la descente aux enfers d’une adolescente anorexique, hospitalisée dans des conditions traumatisantes.

A quatorze ans, Alice est un peu gothique, passe sa vie dans les livres pour oublier le divorce de ses parents et trompe sa solitude avec Sissi, une voix méchamment autoritaire qui s’est installée dans sa tête et qui l’encourage dans ce qui est devenu une obsession, perdre gramme après gramme, quitte à ne plus se nourrir que de pommes. Elle qui ne se sent pas malade, et certainement pas encore assez maigre, ne comprend pas pourquoi elle se retrouve hospitalisée, soumise à l’autorité de soignants prêts à tout pour la faire manger et la remplumer.

Commence pour l’adolescente un long dévissage vers le fond toujours plus abyssal de l’enfer. Tout au renflouage du corps de la jeune fille, le personnel médical indifférent aux causes de son problème use tour à tour, par calibre croissant faute de résultats – Alice a maintenant cessé toute alimentation et, prolongeant les violences subies, s’est mise à se mutiler toujours plus gravement –, des seules armes à son arsenal : punitions et coercition. Entre gavage par sonde, camisole chimique, mise à l’isolement et même ligotage sur son lit, Alice s’est mise à faire la navette entre le service des anorexiques et l’étage des postaigus en pédopsychiatrie.

Dans son naufrage au bout de l’incompréhension, de la violence et de la souffrance, Alice s’attache à ses semblables, camarades d’infortune qu’elle voit néanmoins partir une à une. Qu’est-ce qui l’empêche, à son tour, d’avoir envie de réintégrer le monde des vivants ? « Je n’ai pas peur de mourir, c’est vivre qui m’effraie ». Alors que Sissi l’insulte et la fait se sentir monstrueuse – « tu es une plaie, l’échec de tes parents, un boulet », « ta mère t’a jamais aimée, t’es qu’un poids, un énorme poids » –, la jeune fille s’est convaincue que seul le suicide pourra mettre fin à son calvaire.

Auparavant, plus que jamais étreinte par cette haine et cette colère qu’elle a pris l’habitude de retourner contre elle-même, « parce qu’à la fin il ne reste plus que ça, des mots » et parce « qu’on oublie ceux qui parlent pas », elle entreprend avec rage de jeter son histoire sur les pages d’un cahier. Et c’est ce journal, miroir d’un combat entre une intelligence âprement aiguisée et une force intérieure si obscure que les mots demeurent souvent impuissants à l’appréhender, qui donne sa forme à un récit d’une puissance et d’une justesse qui doivent tout à l’authenticité et à la profondeur du vécu.

Seize ans plus tard, la douleur et la colère d’Alice Develey sont toujours assez vives pour crever les pages de cette autofiction au langage sans détour, transpirant une impuissance violente et désespérée qui vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Retour sur une expérience largement indicible, ce texte est gros des questionnements qui continuent à assaillir l’auteur. Ici affleure la violence d’attitudes familiales comme une hypothèse contributive d’une profonde angoisse affective. Là sourdent l’accablement et la révolte face au cruel manque de moyens qui fait verser dans la maltraitance les services hospitaliers affiliés à la psychiatrie. Au final, ce cri revenu des enfers s'avère un témoignage inestimable, autant indispensable pour mieux se représenter les réalités de l’anorexie, que porteur d’espoir pour tous ceux qui se sentent aujourd’hui isolés dans un semblable cauchemar. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Toutes les semaines, elle jetait du sel sous notre paillasson. Un jour, elle disait que c’était pour « chasser les mauvais esprits », le lendemain, « pour nous protéger du mauvais œil », alors que je la surprenais cette fois-ci à canarder la fenêtre et les volets. J’étais peut-être pas plus grande que le vélo d’appartement, mais je comprenais tout parfaitement. Maman croyait dès qu’elle angoissait. Et les parents qui mettaient leurs gosses au cours de cathé étaient pas différents. Suffisait de voir leur dos voûté et leurs doigts bouffés par leurs dents. La croyance n’a rien à voir avec l’amour, mais avec la peur. On croit parce qu’on est humain. Quelque chose nous manque et nous lui donnons un nom. Certains l’appellent Dieu, maman, c’est le gros sel.


Beaucoup d’enfants que je croise dans les couloirs semblent heureux d’être malades. D’une certaine façon, la douleur les élève. Les enfants qui souffrent ne font plus vraiment partie du monde des vivants. Ils ont leur propre soleil, leur propre temps. Ils sont intouchables, vénérables. On les regarde avec ce respect propre aux choses qui nous dépassent, dans leur art et leur secret. Les parents, à leur chevet, se mettent tous à genoux. Ils doivent penser que dans toute part d’insaisissable se cache la trace d’un dieu et ils se mettent à l’invoquer. Qu’ils soient athées ou non, la maladie devient leur religion. 


Midi sonne. Je regarde les filles manger du pain. C’est curieux, je me dis. En dehors de la maladie, qui sommes-nous ? Nous vivons les unes à côté des autres et nous ne savons rien les unes des autres. D’où viennent-elles ? Est-ce qu’elles ont des frères et sœurs ? De quelle couleur sont leurs yeux ? D’un commun accord silencieux, nous avons considéré que ces informations n’avaient aucun intérêt. Mais ça me peine. On remplacerait Louise par Pia et Pia par Louise, je ne le verrais pas. Les mots sont toujours les mêmes. Même voix. Même sourire. « Ça va ? Oui, et toi ? Oui. » Et je me fais cette affreuse impression de vivre tous les jours le même jour. Il faut croire qu’à l’hôpital il n’y a que le présent qui compte. Mais le problème de ce temps, c’est qu’on ne peut pas vivre dedans.


Récemment encore, je jouais à mourir. Je m’inventais un monde dans lequel on m’aurait aimée. On m’aurait aimée parce que la mort, comme un torchon, permet d’effacer la plus tenace des crasses. Et je suis une tache. L’erreur de mes parents. Ce n’est pas moi qui le dis. Quand je suis née, papa et maman ne s’aimaient plus. Ils avaient eu leurs années de joie, leurs photos et leurs albums. Celui d’Armand était épais comme un dictionnaire. On y voyait Armand en costume de chevalier, Armand à la piscine, Armand sur la balançoire, Armand dans sa salopette. Ils avaient bien eu cinq ans pour s’aimer. Et puis… La colère était venue habiter chez eux. Ils ne savaient plus se parler. Maman m’a dit qu’elle était tombée enceinte de moi pour essayer de sauver notre famille. Ça n’a pas marché. Quand elle a divorcé et qu’elle a fait les cartons, mon album était encore tout petit, si petit… Je suis l’enfant de l’échec. Essayez donc de vivre avec ça.


« Tu sais que je fais tout ça pour que tu retrouves ta vie. »
Rebecca voudrait que je sorte et elle m’enferme.
« Tu as envie de revoir tes amis, non ? »
Elle m’enlève le peu que j’avais pour m’obliger à le retrouver.
« Pense à ton avenir… »
Je n’appartiens plus à ce monde-là.
Survivre.
C’est pire que la mort.
 
 
Comment peut-on me gaver ? Je suis déjà énorme ! Sissi a raison. Je suis un tas ! Un tas de boue ! Je me mords les mains au sang. Comment Rebecca peut-elle ignorer que la sonde va me faire souffrir, alors que je serais prête à vendre père et mère pour perdre 30 grammes ? Comment peut-elle me déchirer, mettre d’un côté le corps et de l’autre l’esprit, comme si j’étais deux ? L’hôpital renforce cette scission qu’a créée l’anorexie, alors qu’il devrait justement combler cette faille, cette fissure, s’y couler comme du béton pour les réunir et les réconcilier. Mais Rebecca doit soigner mon corps, elle n’est pas là pour prendre soin de moi.


J’ai rêvé ma mort comme les grands romantiques, et avec une certaine jouissance, imaginant les regrets et la souffrance que j’allais causer. Le suicide, c’est jouer sur une scène de théâtre devant une salle vide. On espère toujours que quelqu’un va venir. C’est ce que je pensais, mais la mort réelle n’est pas belle. Qu’est-ce que ça m’a fait quand Rebecca m’a dit que je risquais la crise cardiaque ? que j’avais une péricardite ? que j’avais bloqué ma croissance et que je ne grandirais plus jamais ? que j’aurais des os de vieux à vingt ans ? que mes dents resteraient jaunes ?  
De la colère.
Une immense colère.
Une immense colère bleue.


Le cœur retient tout. Il doit y avoir une sorte de trappe sous le plancher de l’aorte, où l’on enferme les mauvais souvenirs mais qui parfois, à cause d’un mauvais coup, d’un mot ou d’une odeur, s’ouvre et relâche les traumatismes comme des bêtes sauvages.


Il n’y a que les cons pour juger la beauté de la langue… Ils voudraient que les mots soient lisses, bien douillets, bien proprets, comme l’eau d’un bain. Que tout soit propre surtout. Trop gentil. Trop mignon. Ils voudraient que rien ne dépasse, pas d’éclaboussures, pas de ratures. Bien sûr que l’écriture est dégueulasse. C’est un charnier, un monceau de cadavres ! Une fosse commune ! C’est l’eau dans laquelle on s’est lavé. Il faut que ça sente la sueur, la crasse. Chaque phrase doit être un accouchement. Des draps blancs devenus rouges. Une douleur. On n’écrit pas en pensant. Et ceux qui disent le contraire écrivent avec du savon. On ne maîtrise rien. On ne sait pas comment les mots sortent. C’est un cri. Un vol. Un rapt. Toute écriture est une blessure. Soit on la cicatrise, soit on la creuse. Mais c’est toujours dans le sang qu’on plonge la plume. La beauté ne surgit qu’à cette condition-là. Parce que la beauté est un mémorial. Dieu nous a donné le temps et le temps nous a donné la mort. Et quand la beauté surgit, que les heures sont suspendues, nous le tuons à notre tour. Toute écriture est une lutte contre la mort.


Le temps ne guérit pas les blessures, il leur donne juste une autre profondeur. Et les cicatrices sont des trous dans lesquels il est si facile de retomber.
 
 
Je m’assieds en tailleur devant la fenêtre, je sors l’aiguille de son étui, une petite épée de 5 centimètres, l’éclat d’un éclair, je l’admire un instant, retrouvant dans la douceur du métal le souvenir d’heures rouges dans ma chambre, avant de la faire glisser doucement sur mon mollet gauche. Il faut voir l’élégance de ce geste. La coupe comme un coup d’aile. Brusquement, par la volupté, je reprends corps avec cette région de moi-même. La souffrance est un territoire bien étonnant quand on commence à l’explorer. Les coups secs ont tendance à créer une fente, une bouche à la langue jaune de graisse. En plus d’être répugnantes, ces plaies ne sont pas douloureuses. Elles n’ont aucun intérêt sauf si l’on a envie d’atteindre une artère et de se tuer. Mais souffrir !
Souffrir demande du temps. Plus la coupe est lente, plus elle est douloureuse. Quand la souffrance monte, on ne se contente plus d’habiter son corps, on en prend possession. On voit comment il réagit, on interagit avec lui, on devient deux.


D’abord, l’anorexique ne refuse pas de manger. Elle ne ressent pas la faim, ce qui est bien différent. Or voilà l’une des mauvaises conceptions qu’on se fait d’elle : l’anorexique ne veut pas se nourrir. Comme si cette décision lui appartenait. L’anorexique ne décide pas de se priver de nourriture, elle ne fait pas de régime, elle ne fait pas. Elle se défait. L’anorexique n’est pas dans la privation mais dans la disparition. Il faudrait s’imaginer ce qui lui arrive comme un mauvais film d’horreur. L’anorexie prend possession d’elle. Quand l’anorexique parle, c’est l’anorexie qui répond. Quand l’anorexique ne mange pas, c’est l’anorexie qui le lui interdit. Bizarrement pourtant, on dit souvent que l’anorexique chercherait ce qui lui arrive. Elle serait non seulement responsable, mais coupable de se laisser mourir de faim. Après tout, dans une société de consommation aussi décadente que la nôtre, où il semble plus facile de crever obèse que la peau sur les os, l’anorexique paraît bien indécente. Mais pourquoi lui faire ce procès ? Il ne viendrait à l’esprit de personne de reprocher à un cancéreux d’avoir attrapé un cancer. Pourquoi serait-ce le cas avec une anorexique ? Ça ne se décide pas de tomber malade.


Au fond, je ne sais pas ce qu’est l’anorexie, mais je sais ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un problème de nourriture. L’anorexique ne fait que ça, bouffer. Toute la journée, elle en parle. Manger, ne pas manger. Croquer, couper, gaspiller. Elle a du vomi à la place des idées, des grumeaux de pommes et de pâtes dans le cerveau. L’anorexique bouffe ses émotions. Elle procède avec elles comme avec une araignée, elle les tue. L’anorexique déteste ce qu’elle est au plus profond de sa chair, elle déteste ce corps qui lui rappelle qu’elle ressent malgré elle. Alors elle se venge, elle sait exactement ce qu’il lui faut pour se faire souffrir. La nourriture est un prétexte. C’est pour ça que l’anorexique est fascinée par les malades. Elle voudrait voler des maladies. Elle voudrait prendre leur douleur. Rien d’humaniste là-dedans. L’anorexique est égoïste. Quand elle voit un cancéreux famélique, elle ne ressent aucune pitié, tout ce qu’elle se dit c’est « Et moi ? ». Elle ne voit ni la peur ni la mort sous la peau, mais les os, le squelette. C’est son porno à elle.


L’anorexique veut toujours plus, prisonnière éternelle de son insatisfaction. De fait, elle n’est jamais assez maigre. Elle ne compte pas son poids en kilos mais au gramme près. Elle mourrait pour en perdre trois. Et bien sûr, dans ce décompte morbide, elle jalouse, déteste même, toutes celles qui sont plus rachitiques qu’elle. Vêtements, prises de sang, plateaux-repas… Les anorexiques se comparent tout le temps. Elles alternent comme ça entre dissimulation et exhibition, en jogging ou en legging, les yeux qui mesurent et qui pèsent. C’est pour cette raison que les regrouper au sein d’un même service est au mieux stupide, au pire criminel. 


Les anorexiques veulent mourir devant un miroir. Elles aiment tellement se détester qu’elles voudraient se voir crever. Toutes des Narcisse, toutes des obsédées de l’eau et du métal. Tout ce qui peut réverbérer l’œil et le mal.


C’est presque du théâtre. On rejoue les mêmes dialogues. Mais qui est l’auteur ? Qui a inscrit ces répliques au script ? Le corps féminin grandit dans l’empêchement. Il faut se restreindre. Être dans la mesure. La bonne mesure, le bon poids, la bonne couture. Si on dépasse cet équilibre fragile, on devient autre chose qu’une femme. Tout ça, ce n’est pas moi qui le dis, mais le regard des gens. Suffit de voir comment on culpabilise un gros qui bouffe une pâtisserie en public. Je ne sais pas si ce phénomène est conscient. Si on peut l’empêcher. Mais d’après ce que je vois, nous ne pensons pas, nous sommes pensés.


L’anorexie est un mal qui ne naît pas de l’image mais de l’œil. Il a besoin de l’autre et de son regard pour souffrir. L’anorexie est une maladie de l’autre. C’est la peur de ne pas être ce qu’il faut, ou plutôt la peur de voir ce que l’anorexique est : imparfaite. Elle a un problème avec ce qu’elle est. Ce n’est pas tant qu’elle ne supporte pas son corps, elle ne supporte pas d’être un corps. Le problème, ce n’est pas son rapport à la nourriture, mais son rapport au temps.


L’anorexique veut être Dieu. Oui voilà, en chaque anorexique se cache un Dieu contrarié. Elle veut contrôler tout ce qui la dépasse. Or, ne pouvant changer le monde, elle change le sien. L’anorexie est sa guerre intérieure, sa révolte contre l’absurde. Elle croit qu’elle peut infléchir son destin, son histoire, elle croit qu’elle peut faire péter la langue, tout réécrire, la vie, la mort, elle se vide de son langage, plus de mots, que du silence, elle se purge de son âge pour ne plus grandir, ne plus vieillir, elle se vidange le ventre, retour à l’intérieur. L’anorexie, c’est l’explosion d’une étoile.


Est-ce qu’il vaut mieux se rappeler ou s’oublier ?
Je crois que je préfère le passé à l’avenir. Les souvenirs sont du côté des certitudes. L’après, on peut que le regretter…


Souvent, on entend dire qu’on fait des enfants pour se prouver qu’on s’aime, transmettre une histoire, une famille, un sang. Mais tout ça c’est des conneries. Un enfant, c’est des fleurs sur une tombe.


Je vais mourir. Je me répète ça avec l’étrange réflexion que je n’ai plus peur. La peur, c’est quand on a encore de l’espoir.


Les romans, c’est la place des perdants. C’est le lieu de ceux qui n’existent pas. Lire, c’est devenir personne. « Être partout, rester nulle part. »