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dimanche 7 décembre 2025

[Nunez, Laurent] Tout ira bien

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tout ira bien

Auteur : Laurent Nunez

Parution : 2025 (Rivages)

Pages : 256 

Accès au livre : ISBN 9782743667931  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bienvenue dans une famille aussi attachante qu'excentrique, où chacun a son secret pour maîtriser le destin ! Un oncle obsédé par les mystères du Loto, un cousin qui traque les reliques sacrées à travers l'Europe, une tante virtuose dans l'interprétation des rêves…
Entre le Maroc, l'Espagne et la France, Laurent Nunez nous fait voyager au cœur d'un univers où chaussettes rouges, mains de Fatma, plantes magiques et philtres d'amour forment un rempart contre l'incertitude.
Mais que valent ces sortilèges du quotidien lorsque l'inévitable se profile ? Peut-on vraiment négocier avec le destin ?
Chronique familiale malicieuse et bouleversante, ce roman explore notre besoin impérieux de contrôler l'incontrôlable. Il nous rappelle que derrière chaque superstition se cache notre espoir le plus fragile, le plus humain. Car, au fond, qui n'a jamais touché du bois en murmurant : tout ira bien ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Laurent Nunez a été professeur de lettres, critique littéraire et rédacteur en chef du Magazine littéraire. Il est désormais éditeur et écrivain. Il a écrit plusieurs ouvrages sur les pouvoirs de la littérature, notamment Les Récidivistes, L'Énigme des premières phrases et Il nous faudrait des mots nouveaux, ainsi qu'un roman, Le Mode avion.

 

 

Avis :

Après les essais érudits comme Les écrivains contre la littérature, où il scrutait les tensions entre tradition et modernité, et les romans plus ludiques tels que Mode avion, centrés sur le jeu linguistique et la réflexion théorique, Laurent Nunez change de registre pour un récit plus intime et autobiographique, où s’entrelacent mémoire familiale, croyances populaires et rémanence de l’enfance. 

Ce récit se déploie comme une méditation sur la fragilité des existences et la force des gestes minuscules. Les membres de la famille de l’auteur, héritiers d’une mémoire marquée par l’exil et les traditions, vivent dans l’obsession des rituels et des superstitions censés infléchir le cours du destin. Au-delà de leur aspect folklorique, parfois dérisoire et ridicule, que l’auteur souligne avec un humour d’autant plus bienveillant qu’il a lui-même intégré ces pratiques à son corps défendant, ces gestes apparaissent comme des signes d’espérance, des talismans contre l’inéluctable. Ils révèlent en creux des blessures familiales héritées souterrainement, des traumatismes invisibles qui se transmettent silencieusement de génération en génération.

Bien plus que de simples manies, les superstitions s’avèrent des stratégies pour apprivoiser la peur et donner un sens à ce qui n’en a pas. A mesure que Laurent Nunez approfondit sa pensée – « J’y découvris l’immense fossé qui sépare la superstition et la foi. L’une rend craintif, l’autre redonne confiance. L’une freine, l’autre propulse. » Et encore : « J’avais toujours pensé que les gens devenaient plus croyants à l’approche de leur mort, mais j’avais été sot, car je manquais d’expérience. C’est quand leurs proches disparaissent que les gens se mettent à espérer et à croire, à chercher un sens à ce qui n’en a pas. Ce sont les gros coups du sort qui font croire que le sort existe. » –, son récit familial, tendre, drôle et poétique, gagne en profondeur et s’élargit en une réflexion sur la condition humaine et les diverses manières de rendre la vie supportable malgré l’inéluctable. 

À cette gravité se superpose un humour discret, presque imperceptible, qui allège le récit et lui confère une humanité supplémentaire. Laurent Nunez sourit de ces pratiques sans jamais les ridiculiser, dans une distance bienveillante et avec une ironie douce qui instaurent entre lui et le lecteur une sorte de complicité chaleureuse. S'observant lui-même conserver malgré lui l'habitude de certains rituels, son oscillation entre adhésion et recul nourrit la subtilité du livre, qui interroge avec tendresse la manière dont chacun cherche à se protéger du malheur.

L’érudition, elle aussi, affleure par touches légères. On retrouve l’auteur des essais et des romans plus théoriques, mais ici la culture se glisse dans les interstices, comme une présence discrète qui enrichit le récit sans jamais l’alourdir. Les réflexions sur la superstition et la foi, sur la croyance et le hasard, témoignent d’une pensée nourrie de lectures et de méditations philosophiques, mais elles sont offertes au lecteur avec simplicité, presque comme des confidences. Ce mélange de profondeur intellectuelle et de délicatesse autobiographique donne tout son sel au récit.

Entre retenue stylistique, rythme contemplatif, humour discret et érudition diffuse, un livre à la fois tendre et grave qui transforme les blessures silencieuses en parole universelle et fait des gestes les plus modestes des signes de dignité et d’espérance. (4/5)

 

Citations :

Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? (Paul Valéry)


Il ne faut pas qu’un clou dépasse. C’est la règle, sinon le marteau frappe sur le clou. Simple. Basique. Entre le stoïcisme et le taoïsme. Bien sûr, c’est avec ce genre de philosophie que l’on rate les grandes occasions de sa vie, ou que les dictatures s’éternisent. Disons que ça ne facilite pas les révolutions. Mais pour ma famille, c’était trop risqué : si l’on faisait signe aux dieux d’une manière trop évidente, les dieux ne semblaient avoir d’autres choix que de nous punir. Les Grecs appelaient cela l’hubris : toute prétention excessive à une supériorité parmi les hommes amenait une réponse vengeresse de la part des dieux. Je pourrais citer Prométhée, Icare, Marsyas, Midas. Ma tante Eulalie, la pianiste parano du « moi-bémol », dévorait Paris Match chaque semaine, et elle citait d’autres noms. Elle disait que c’était pour cela que Coluche avait eu un accident de moto. Elle expliquait également ainsi la mort de Balavoine, et même l’accident du fils de Romy Schneider. Entraînée dans sa pente, qui semblait convoquer le pire, elle en rajoutait devant tous ces gamins que nous étions, tous les cousins bouche bée devant elle, Aline, Christophe, Claude, Véronique, Zoé. Moi. Elle parlait du petit Grégory, de Sacha Distel, de John Lennon, des Kennedy. Je tournais la tête : personne n’osait rire. Personne ne voulait lui rétorquer qu’elle était folle. Personne n’avait envie d’être le prochain sur sa liste.


Tout de même : comment cette idée – faire un nœud pour retrouver un objet – a-t-elle bien pu se répandre dans le monde, avec un tel succès ? C’est cela qui m’épate quand j’y songe : l’absence de lien que les gens admettent fièrement entre un problème et sa solution. Être superstitieux, au bout de compte, c’est cela : établir des liens inadéquats, hautement improbables, à la fois ridicules et insensés, entre une cause et un effet. Porter un vêtement rouge pour réussir dans la vie… Verser dans le verre de quelqu’un des herbes en poudre pour qu’il nous aime. Ouvrir la main derrière son dos pour retenir la chance… Nouer un torchon pour retrouver un objet… J’en discutais il y a quelque temps avec un ami médecin ; je lui parlai de ma famille, et me moquai de nos superstitions. Thomas, c’est ainsi qu’il s’appelle, a souri (il semble toujours tout savoir, c’est à la fois pratique et agaçant), puis il m’a répondu : « Quand quelqu’un de ta famille fait koutoufatou, ou quand quelqu’un en Tunisie, en Algérie, fait un nœud pour retrouver un objet, que se passe-t-il vraiment dans son cerveau, au beau milieu de ses neurones ? Pourquoi ces invocations insensées fonctionnent-elles ? C’est très simple : on appelle cela un “processus de concentration induite”. Tu vois, au moment où nous nous rendons compte que nous avons perdu quelque chose, la compulsion prend toujours le dessus : nous bousculons tout, nous cherchons sans système, sous la pression des conséquences de cette perte… Bref, nous nous éparpillons. De sorte que très souvent il n’y a pas d’objets vraiment perdus : juste des gens qui s’affolent. Mais ouvrir un tiroir, trouver un torchon, y faire un nœud, demander d’une manière rituelle à ce nœud, à ce torchon, de retrouver l’objet à notre place : tout cela prend du temps, et permet de rétablir en nous l’attente et le calme. Quel trésor fabuleux ! De la détente et un système : c’est ce que koutoufatou apporte à ta famille. Cette détente passagère, et le fait de puiser dans sa mémoire pour suivre correctement le rituel réactivent les connexions neuronales, et facilitent le retour des souvenirs. De tous les souvenirs… Dont celui-ci, évidemment, de la place de l’objet perdu. » (…)
Parfois, je m’interrogeai plus encore : qu’avaient-ils donc perdu de si rare, de si important, et quand, pour faire de ce mot qui n’existait même pas le mantra de notre famille ? Quelle perte les avait épuisés pour qu’ils en arrivent à forger un tel stratagème, pour qu’ils fassent en sorte de toujours tout retrouver ? Qu’est-ce que je ne voyais pas, qui était absent mais qu’eux hallucinaient ?
 
 
C’est ainsi que mon oncle Paco, qui n’avait jamais travaillé de sa vie, et dont tout le monde moquait les théories et les rituels, empocha soudainement 14 millions de francs – un peu moins de 4 millions d’euros. Et c’est ainsi que j’eus dans mon enfance, grâce à la Française des jeux, un oncle millionnaire. Oh ! Ma vie ne fut en rien bouleversée. Certes il y eut un grand dîner parisien, mais les enfants ne furent pas invités. Paco et Rosario, qui avaient vécu si chichement pendant si longtemps, et qui craignaient de retourner dans la pauvreté, ne changèrent absolument rien à leur train de vie. Rosario continua pendant dix ans à travailler comme femme de ménage pour diverses familles assurément moins riches qu’elles. Paco continua à jouer au PMU et au Loto. Nous avons continué à les voir parfois – de plus en plus rarement. Puis, un jour, sans prévenir personne ni même leurs voisins, les deux tourtereaux bagués d’or s’envolèrent pour l’Espagne, afin de profiter d’une villa qu’ils avaient fait construire secrètement, vers Alicante. Comme il avait fui le Maroc à cause de sa pauvreté, mon oncle fuit la France à cause de sa richesse. « Il avait très peur qu’on lui demande quelque chose », expliquait ma mère. Mon père s’agaçait : « Je ne lui ai jamais rien demandé ! » Le pauvre en était fier. Moi non : j’imagine encore ce que j’aurais pu obtenir, si j’avais eu l’audace de supplier.


Une anecdote de Lacan me revint en mémoire. Un patient allongé sur son divan s’était un jour exclamé : « Oh là là, ce que je suis bête ! » Ce à quoi le psychanalyste avait répliqué, avec son à-propos légendaire : « Ce n’est pas parce que vous le dites que ça n’est pas vrai. »


Tu te mens quand tu prétends que tu ne possèdes pas vraiment ces reliques, que tu les conserves juste… T’en débarrasser ? Tu en serais bien incapable. L’éléphant, le bouddha, le trèfle, la coccinelle : tout cela est une manifestation tangible de l’héritage culturel, cultuel, que tu as reçu pendant des années. Tous ces bibelots officient à l’instar d’objets transitionnels : ils sont très exactement où tes parents ne sont pas. Les jeter signifierait rejeter une partie du patrimoine immatériel transmis par ta famille, et donc une part de ton identité… Admets-le : si adulte qu’on soit, ou qu’on s’espère, on échappe peu à son enfance, aux étranges remèdes qu’on nous a appris, aux grands pouvoirs qu’on nous a fait espérer, aux sévères châtiments qu’on nous aura fait attendre très longtemps – et même toute la vie. »


« Tu résides à Paris, sans progéniture, avec un revenu suffisant pour te permettre une certaine indifférence dans tes dépenses. Tu es le seul membre de ta famille à détenir un diplôme universitaire, le seul à posséder une véritable bibliothèque, le seul à avoir entrepris une psychanalyse – triple exploit qu’explique une longue quête de distinction. Ta construction identitaire s’opère en opposition constante à tes parents, comme si le fossé entre vous ne cessait de se creuser. Et c’est normal, puisque c’est toi qui creuses. Les objets que tu as hérités de tes proches sont comme des totems symboliques de ta classe d’origine et de ton appartenance familiale. En conservant ces bibelots, tu maintiens un lien avec ton origine, avec ton passé, même si ta vie actuelle en tant qu’éditeur à Paris contraste avec celle de tes parents, ouvriers à Orléans. Tu as longtemps essayé de jouer une autre pièce, à défaut d’en être l’auteur : c’est ce qu’Erving Goffman aurait appelé “une représentation de soi complexe”, ou complexée… Rien que de très banal, venant d’un transfuge. Retrouver près de toi, dans cette demeure qui est la tienne, ces divers porte-bonheur, c’est murmurer un secret que tout le monde pourtant peut déchiffrer : ta jeunesse est révolue. Le quadragénaire que tu es n’oublie pas ses origines (il n’a plus besoin de cet oubli pour se construire) : tu redeviens lentement le fils de tes parents. »


C’est dans son bureau que j’appris à moins trembler en regardant le monde. J’y découvris l’immense fossé qui sépare la superstition et la foi. L’une rend craintif, l’autre redonne confiance. L’une freine, l’autre propulse.


Dans la cuisine, mes parents buvaient un café en compagnie de ma tante Eulalie. En voyant le chiot dans mes bras, cette dernière fit la moue et ne put réprimer une remarque : « Sais-tu combien de temps ça vit, cette race de chien ? » Comme je lui répondais : « Une bonne dizaine d’années », elle se tourna vers ma mère pour ajouter, l’air immensément soucieux : « Il ne faudrait pas que ce gosse s’attache trop… » Je repense souvent à cette phrase si triste de ma tante, que j’associe désormais à cette remarque si drôle de Cioran : « Dans cinq cent mille ans, l’Angleterre sera, paraît-il, entièrement recouverte d’eau. Si j’étais anglais, je déposerais les armes toute affaire cessante. » 
 
 
[A l’enterrement] Croyaient-ils encore, tous autant qu’ils étaient, à ces forces supérieures auxquelles ils vouaient un culte fervent ? À les voir ainsi prostrés, ravagés par la douleur, il était évident qu’ils nourrissaient plutôt les mêmes doutes que moi sur la vie, sur le destin, et sur l’au-delà. Au fond d’eux-mêmes, ils savaient que l’existence était sans règles, hasardeuse, et que la mort n’offrait aucune échappatoire ; qu’elle était juste la fin, irrémédiable, définitive. Plante magique, médaille porte-bonheur, chaussettes rouges, plat de lentilles : on avait inventé toutes ces choses parce qu’on ne pouvait justement rien changer à rien. On naissait un jour ; on vivait un peu, sans rien contrôler ; un autre jour on mourait ; et voilà : coincé entre deux dates sur une pierre tombale, on n’était plus que quelqu’un qui n’était plus. Tous ici le comprenaient enfin, semble-t-il.


J’avais toujours pensé que les gens devenaient plus croyants à l’approche de leur mort, mais j’avais été sot, car je manquais d’expérience. C’est quand leurs proches disparaissent que les gens se mettent à espérer et à croire, à chercher un sens à ce qui n’en a pas. Ce sont les gros coups du sort qui font croire que le sort existe.


Les psychologues nomment « déréalisation traumatique » le phénomène par lequel, à la suite d’un bouleversement affectif, s’installe une sorte de distorsion entre le monde réel et la perception qu’un être humain en a. Notre esprit, dans un souci de protection, envelopperait notre souffrance d’un voile d’irréalité, donnant à tout ce qui nous entoure une apparence légèrement absurde. Ce décalage entraîne un certain humour qui surgit toujours mal, au grand dam de l’entourage déconcerté par tant d’inconvenance. (…)
La déréalisation traumatique… C’est incontestablement ce mécanisme de défense qui est à l’origine de ce récit tout entier, qui en constitue en quelque sorte la trame invisible. Si j’insiste sur ce point, c’est afin que le lecteur me pardonne le ton adopté dans certains passages de mon livre. Oui, j’ai ri de ce qui n’avait sans doute rien de risible. J’ai plaisanté quand la décence aurait voulu que je me taise. J’ai commis des traits d’esprit sur ce qui me brisait le cœur. Mais je demande qu’on ne me juge pas trop sévèrement. Qu’on veuille bien plutôt me considérer comme un homme acculé à une situation sans issue, contraint de sourire et d’ironiser sur sa propre famille, sur sa propre vie, condamné à chercher le rire des autres, pour espérer réentendre un jour le sien. 
Après tout, qu’est-ce que ce livre qui s’achève, sinon pas mal de chagrin, structuré par un peu de grammaire ? 


 

lundi 3 mars 2025

[Slimani, Leïla] Le pays des autres 3 - J'emporterai le feu

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pays des autres 3 -
            J'emporterai le feu

Auteur : Leïla SLIMANI

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 432

Accès au livre : ISBN 9782073098368  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mehdi se sécha, enfila un tee-shirt propre et un pantalon de toile, et il chercha au fond de sa sacoche le livre qu’il avait acheté pour sa fille. Il poserait sa main sur son épaule, il lui sourirait et lui ordonnerait de ne jamais se retourner. “Mia, va-t’en et ne rentre pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu.” »

Enfants de la troisième génération de la famille Belhaj, Mia et Inès sont nées dans les années 1980. Comme leur grand-mère Mathilde, leur mère Aïcha ou leur tante Selma, elles cherchent à être libres chacune à sa façon, dans l’exil ou dans la solitude. Il leur faudra se faire une place, apprendre de nouveaux codes, affronter les préjugés, le racisme parfois.
Leïla Slimani achève ici de façon splendide la trilogie du Pays des autres, fresque familiale emportée par une poésie vigoureuse et un souffle d’une grande puissance.

 

Un mot sur l'auteur :

Leïla Slimani est l’autrice de quatre romans parus aux Éditions Gallimard : Dans le jardin de l’ogre, Chanson douce (prix Goncourt 2016), Le pays des autres et Regardez-nous danser.

 

Avis :

Le pays des autres et Regardez-nous danser nous avaient fait vivre la colonisation et les lendemains de l’indépendance marocaine aux côtés de deux générations de la famille Belhaj, inspirée de celle de l’auteur. Ce dernier tome de la trilogie retrace cette fois le parcours de la troisième génération dans les années 1980-1990, au travers de Mia et d’Inès – cette dernière avatar romanesque de Leïla Slimani.

Mia et Inès ont une vingtaine d’années. Pendant que, gynécologue, leur mère Aïcha lutte pour le droit des Marocaines à disposer de leur corps, leur père Mehdi, banquier et haut fonctionnaire, est confronté à la corruption et aux ingérences d’un régime ne supportant ni critique, ni résistance. Emprisonné suite à une accusation calomnieuse, il ne survit pas longtemps à l’ostracisme qui perdure après sa libération, mais met toutes ses forces à convaincre ses filles, amenées à Paris par leurs études, à émigrer sans retour. « Ne reviens pas. Ces histoires de racines, ce n’est rien d’autre qu’une manière de te clouer au sol, alors peu importent le passé, la maison, les objets, les souvenirs. Allume un grand incendie et emporte le feu. (…) Ne transige pas avec la liberté. »

Elles qui, femmes sous un régime patriarcal hautement liberticide, se sentaient déjà morcelées dans leur propre pays alors qu’il leur fallait, comme leurs parents et leurs proches, constamment dissimuler et réserver le fond de leurs pensées au seul cercle intime et familial, connaissent alors une nouvelle forme de solitude et de déchirement, celle de la séparation et de l’exil. Plus que jamais « autres » dans leur patrie d’origine dont, en enfants de notables élevées à la mode française dans des écoles françaises, elles ne maîtrisent d’ailleurs que fort mal la langue, les voilà par mille détails insidieux constamment rappelées en France au statut d’étrangères ayant leur intégration à parfaire.

Pour être mélancolique, le récit sobre et efficace ne perd rien de la force incisive qui caractérise la plume si agréablement déliée de Leïla Slimani. Entre questions identitaires, liens familiaux et déracinement, droits des femmes et liberté, cette envoûtante saga familiale dépasse l’autobiographie pour former une œuvre romanesque habitée, traversée d’un vrai souffle et portée par une réflexion existentielle fine et sensible. 
 
Beaucoup plus intime que les deux autres, ce dernier volet impressionne davantage aussi par le feu qui l’habite, transmis de personnage en personnage dans une polyphonie familiale qui démultiplie focales et perspectives pour mieux rendre compte des différents visages de la réalité. Comment rester soi-même dans l’ouverture et le compromis ? C’est le rapport à l’autre et à la différence qui est tout l’enjeu ici. Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Les plus aguerris le savaient, le lycée Descartes n’était que la continuation de l’école des notables chère à Lyautey. Une enclave où une élite élevée à la mode étrangère, dans une langue étrangère, se reproduisait et, totalement dissociée du pays où elle vivait, pourrait dominer sans mauvaise conscience. Les élèves de Descartes vivaient dans une sorte d’île en partie coupée du monde. Ils se demandaient quelle était leur place et comment les autres les voyaient. Ils n’avaient aucune idée de qui ils étaient. Est-ce qu’ils étaient beaux ou laids ? D’ici ou de là-bas ? Est-ce qu’ils comptaient ?


Ses parents croyaient naïvement que les livres étaient une cape d’invisibilité qui rendait leur fille inaccessible aux malheurs et aux dangers. Ils n’avaient pas compris que Mia y cherchait autre chose et que les romans avaient nourri en elle un immense appétit de liberté, une aigreur à l’égard de sa vie morne et sans relief, à la périphérie du monde.


Selim comprit alors que ses parents avaient peur. Leur corps même, leurs gestes étaient empreints de crainte. Ils ne savaient pas ce que c’était que d’être libre. De parler tout haut. De dire ce qu’on pensait. « La liberté, songea-t-il, est une mémoire du corps, des muscles, un mouvement » (…)


Mehdi avait beau répéter à ses filles qu’il ne fallait pas être esclave de l’opinion des autres, que seul comptait ce que l’on était vraiment, à l’intérieur, il savait que c’étaient des foutaises. Nous n’étions jamais rien d’autre que ce que les autres percevaient, ce que nous leur donnions à voir. Les secrets du cœur, les qualités cachées de l’âme, les bonnes intentions, tout ça ne comptait pas dans le vrai monde.


Il avait envie de tout acheter, des romans et des essais, des livres d’histoire et même des recueils de poésie. Il s’imaginait une vie où il aurait le temps de lire tous ces livres, une vie qui n’aurait pas d’autre but que de pénétrer l’âme des autres et où les voyages seraient immobiles. C’était ça le problème, se dit-il, cette impossibilité à choisir une existence, à s’y tenir, ce désir persistant d’une autre vie que la sienne. 


« Saddam ! Ya Habib ! Le cœur des Marocains est avec toi. » Depuis deux semaines, les Américains pilonnaient Bagdad et dans la capitale marocaine la foule criait : « Bush assassin et Mitterrand son chien ! » Ils marchèrent lentement d’abord, attentifs aux caméras qui les filmaient et aux forces de l’ordre qui paraissaient tranquilles, trop tranquilles. D’immenses portraits de Yasser Arafat et de Saddam Hussein flottaient dans les airs. D’un côté défilaient les partis de gauche qui réclamaient une solidarité arabe et désiraient ainsi montrer leur opposition au pouvoir. Certains avaient vécu les émeutes de 1965 à Casablanca et ils ne pouvaient s’empêcher de penser que quelqu’un allait tirer, on allait donner l’assaut et tout se terminerait dans le sang, encore une fois. Mais les policiers ne firent pas un geste. Ils gardaient les bras croisés, leurs matraques posées sur la cuisse. On leur avait donné l’ordre de laisser faire. Qu’ils crient, qu’ils manifestent, qu’ils disent leur colère puisque après tout, nous sommes un pays libre, presque une démocratie. La rue avec les Arabes et l’élite avec l’Occident.
 
 
Les romans d’aujourd’hui, ça ne me dit rien du tout. Les gens racontent leur vie, ils étalent leur intimité. Mais ce n’est pas en se regardant dans le miroir qu’on devient écrivain. Les histoires commencent quand on le traverse.


Derrière ces grands mots, ses parents étaient peureux, conformistes, coincés. Mia avait fini par comprendre qu’elle vivait entre deux mondes. Celui de la maison, où ses parents se montraient modernes, soucieux de la réussite de leurs filles et de leur émancipation. Et le monde du dehors, dangereux et incompréhensible. À la maison, on pouvait critiquer le voile, le fanatisme, s’emporter contre ces horribles barbus qui menaçaient l’écrivain Salman Rushdie. « Mais ça ne marche pas comme ça ici. » Dehors, il ne fallait pas en parler, ne pas provoquer, faire semblant de respecter la bienséance. Ses parents étaient des hypocrites et Mia se sentait humiliée en constatant qu’ils n’étaient pas libres.
Ne pas parler de Sabah qui vit avec un homme sans être mariée.
Ne pas dire qu’Aïcha ne fait pas le ramadan.
Ne pas parler de l’alcool qu’on boit, de la charcuterie que mange Mathilde, parfois même pendant les fêtes musulmanes.
Ne pas raconter qu’un jour, pour le Nouvel An, papa s’est déguisé en femme.
Ne pas dire qu’ils rigolent chaque fois qu’ils lisent Le Matin du Sahara, qu’ils se moquent de la propagande et de la flatterie des courtisans.
Ne pas parler des amants de Selma.
Ne pas décrire la manière dont on vit, ce qu’on mange, ce qu’on boit, ce qu’on dit et ce à quoi l’on croit.
Ne pas raconter qu’Omar s’est tiré une balle dans la bouche, quelques jours après Noël, en 1978. Mia venait d’avoir quatre ans.
Ne pas répéter les blagues que Selma fait sur les Arabes. Les plaisanteries sur la corruption, le sous-développement, la bigoterie.
Ne jamais parler du roi, des élections truquées, ne pas prononcer le nom d’Oufkir ni celui du bagne, là-bas, dans le sud du pays.
Ne pas révéler que Mehdi doute parfois de la solidité du régime.
Ses parents avaient accepté de vivre dans cette confusion morale, il l’avait transmise à leurs enfants et Mia savait maintenant qu’ils ne pourraient jamais l’aider à répondre à la question : « Qui suis-je ? »


Les gens comme elle. Elle appartenait à quelque chose. Il y avait quelque part des gens qui lui ressemblaient et elle se forçait à oublier que s’ils étaient unis, c’était par le malheur. Des gens comme elle, et elle faisait semblant d’ignorer de quoi sa mère voulait parler. Mia, même en pensée, ne s’autorisait pas à dire le mot. À se qualifier. Elle se répétait : je suis normale et je n’ai rien fait de mal. Sa mère voulait qu’elle soit heureuse. Sa mère ne croyait pas à son bonheur. Elle a peur, pensait Mia, que je sois bizarre, travestie, sidaïque, marginale. Elle me préférerait mille fois conformiste et banale. Elle m’aime, se répétait-elle, mais s’aimer ça n’a rien à voir avec les mots. S’aimer, c’était ne pas poser de questions, ne pas ouvrir les placards que l’autre avait pris soin de fermer à clé. Ne pas s’acharner à déterrer des secrets. S’aimer, c’était faire silence, ensemble, laisser flotter dans l’air des questions sans réponses et se rendre compte que ça n’a aucune importance. Aimer et savoir étaient deux choses bien différentes. 


Et il y avait Paris ! Elle avait beau n’y être allée que deux fois, pour de courtes vacances, elle avait l’impression de connaître cette ville aussi bien que son propre corps. L’hôtel particulier des Saccard dans le parc Monceau. Les cafés de la Goutte d’Or où Gervaise succombe à l’absinthe. L’appartement d’Aurélien dans le roman d’Aragon. Puis la panique la saisissait. La France avait-elle vraiment quelque chose à voir avec Zola, Balzac ou Aragon ? D’ailleurs, dans ces romans-là, romans qu’elle chérissait plus que tout et qu’elle avait glissés dans ses bagages, jamais elle n’avait rencontré une fille comme elle. Si elle n’existait pas dans leurs livres, pourrait-elle exister dans la vraie vie ?


En mars, les islamistes avaient défilé à Casablanca tandis que les « modernistes », eux, avaient marché dans la capitale. Inès avait vu dans les journaux les images des centaines de milliers de femmes voilées fustigeant les « élites occidentalisées » et appelant au « respect des valeurs de l’islam ». Elle avait eu du mal à comprendre que des femmes puissent s’opposer à plus d’égalité. « Mais qu’est-ce que tu sais de ce qui est bon pour moi ? C’est parce que tu vis en France maintenant que tu crois tout connaître ? » lui demanda Fatima alors qu’elles discutaient dans la cuisine.


Inès aurait voulu lui raconter ce que c’était de vivre en France, dans un pays où l’on ne courait pas le risque d’être arrêté parce qu’on avait mangé dans la rue pendant le ramadan ou qu’on était homosexuel. Elle aurait voulu lui parler de la laïcité, mais elle ne savait pas comment expliquer ce mot qui n’existait pas en arabe. Elle aurait pu évoquer les mariages de mineures, l’analphabétisme qui touchait les deux tiers des femmes marocaines ou la violence de la répudiation. Si elle avait eu les mots, elle aurait raconté ce souvenir qui surgit tout à coup, celui de cette femme qui traînait aux alentours de son école primaire et qui, à la récréation, essayait d’apercevoir ses enfants à travers les grilles. Elle les regardait jouer et parfois, n’y tenant plus, elle disait quelque chose, elle les appelait et seulement alors, les gens de l’école réagissaient. Ils avaient de la peine pour elle, ça leur brisait le cœur mais ils s’avançaient vers elle et lui demandaient de se ressaisir. « Je comprends, répétait l’institutrice, je vous jure que je comprends. Mais dites-vous que ça ne fait que perturber les enfants. » Inès aurait voulu dire tout ça mais elle n’avait pas les mots. Elle ne parlait pas sa propre langue et elle pensa alors que Fatima avait peut-être raison. Elle n’était qu’une impie, une étrangère dans son propre pays et les mécréants dans son genre avaient intérêt à se faire discrets. 


Ce soir-là, avant de s’endormir, Selim repensa à Bilal. « Tu ne t’intéresses pas à la politique mais bientôt la politique va s’intéresser à toi. » Viendrait un temps où il faudrait choisir, prouver sa loyauté, afficher un drapeau sur la façade de sa maison. Ils étaient condamnés à vivre dans une sorte de purgatoire, pris en étau entre la haine des islamistes et l’ignorance des Occidentaux. Il se demanda : « Peut-on aimer un pays qui ne nous aime pas ? Peut-on à la fois être d’ici et de là-bas ? »


À quoi cela aura servi de tenter de savoir où était ma place, quel était mon pays quand je ne savais même pas qui j’étais ? Qu’est-ce que ça veut dire l’identité quand on a perdu la mémoire ? Pas celle des peuples, non, celle-là m’importe peu, mais les histoires que me racontait ma grand-mère, les fables qu’inventait mon père, ces intimes « il était une fois » qui me constituent et dont je couvre les murs. Quand on me demande d’où je viens, je ne sais jamais quoi dire, comme les balbutiements d’un bègue qui tenterait de prononcer un mot et qui, épuisé, finirait par renoncer. Mon père, « the great pretender », aimait se faire passer pour ce qu’il n’était pas et comme lui je suis devenue mon propre faussaire, mauvaise copie d’un tableau de maître, faux billet qui ne vaut rien, sauf pour les naïfs qui méritent d’être volés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

jeudi 10 octobre 2024

[Taïa, Abdellah] Le Bastion des Larmes

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Bastion des Larmes

Auteur : Abdellah TAÏA

Parution : 2024 (Julliard)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À la mort de sa mère, Youssef, un professeur marocain exilé en France depuis un quart de siècle, revient à Salé, sa ville natale, à la demande de ses sœurs, pour liquider l’héritage familial. En lui, c’est tout un passé qui ressurgit, où se mêlent inextricablement souffrances et bonheur de vivre.
À travers lui, les voix du passé résonnent et l’interpellent, dont celle de Najib, son ami et amant de jeunesse au destin tragique, happé par le trafic de drogue et la corruption d’un colonel de l’armée du roi Hassan II. À mesure que Youssef s’enfonce dans les ruelles de la ville actuelle, un monde perdu reprend forme, guetté par la misère et la violence, où la différence, sexuelle, sociale, se paie au prix fort. Frontière ultime de ce roman splendide, le Bastion des Larmes, nom donné aux remparts de la vieille ville, à l’ombre desquels Youssef a jadis fait une promesse à Najib. « Notre passé… notre grande fiction », médite Youssef, tandis qu’il s’apprête à entrer pleinement dans son héritage, celui d’une enfance terrible, d’un amour absolu, aussi, pour ses sœurs magnifiques et sa mère disparue.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Abdellah Taïa est né à Rabat (Maroc) en 1973. Il a publié aux Éditions du Seuil plusieurs romans, traduits dans de nombreuses langues, notamment Une mélancolie arabeLe Jour du roi (Prix de Flore 2010) et Vivre à ta lumièreLe Bastion des Larmes est son premier livre aux Éditions Julliard.

 

 

Avis :

Après bien des années d’atermoiement et d’insistance de ses six sœurs restées sur place, Youssef, professeur exilé en France depuis plusieurs décennies, se décide enfin à revenir à Salé, la ville marocaine de son enfance, pour solder l’héritage de leur mère morte. Là-bas l’attendent les souvenirs d’une jeunesse douloureuse, humiliée et violée parce que trop différente et efféminée, et qui ne cesse de le hanter à travers la voix fantomatique de Najib, son premier amour perdu. Ce dernier est quant à lui déjà revenu à Salé. Devenu gros bonnet de la drogue sous la protection d’un colonel de l’armée du roi Hassan II, un homme suffisamment puissant pour s’affranchir des lois et pour vivre sans dommage son homosexualité, il a, pour sa part, décidé de s’y venger de ses anciens tortionnaires en les rendant dépendants de ses largesses. Une revanche personnelle qui ne change rien au terrible sort communément réservé aux homosexuels dans un pays qui les criminalise toujours…

Il y a bien sûr beaucoup de l’auteur dans ce récit, lui l’homosexuel que la société marocaine ne veut pas voir et qu’à travers ses personnages, il sort de sa réclusion en le plaçant au centre de ses romans. Prolongement de lui-même, Youssef se fait la voix des minorités LGBT bafouées dans son pays, mais aussi celle des femmes – Abdellah Taïa a huit soeurs aînées qui, après leur mère, lui ont appris à inventer la liberté quand elle manque – et de tous ceux qui se retrouvent laminés par le pouvoir d’autrui. Transgressif, parfois cru, son livre est un geste politique, un acte de révolte contre la violence sociale. On y découvre une société marocaine paradoxale, empreinte d’un rigorisme moral et religieux n’empêchant aucunement, ni la corruption de faire florès, ni les puissants de favoriser, ouvertement et en toute impunité, des intérêts personnels aussi immoraux qu’illégaux. Malheur aux faibles et sans défense : « Les femmes ne devraient jamais se marier. Le mariage, c’est la mort instantanée. » Et personne ne penserait à s'y insurger contre le viol systémique des garçons trop féminins.

Si certaines scènes sont effroyables, elles sont le strict reflet d’une réalité insupportablement ordinaire contre laquelle l’auteur a décidé de se battre à coups de mots, parce que, pour que les choses changent, il faut d’abord qu’il y ait prise de conscience, et que sans les victimes pour se révolter et oser crier la vérité, cela n’adviendra jamais. Cette rébellion, il l’inscrit jusque dans le titre du roman, en référence à l’histoire de sa ville, Salé, et aux vestiges encore visibles de la muraille construite après le raid meurtrier des Castillans en 1260. Une ville que son personnage n’évoque qu’avec effroi, mais aussi avec beaucoup d’amour. Car, au final, c’est bien l’amour, de sa mère, de ses sœurs, et celui qu’il ressent pour les autres victimes – Najib ou ce petit garçon abusé au hammam – qui le préservent du désespoir en lui redonnant l’estime de lui-même et la force de résister.

Un livre douloureux, magnifique et cruel, où la colère et la révolte finissent par trouver l’amour en réponse à l’hypocrisie et à la haine homophobe qui plombent la société marocaine. (4/5)

 

 

Citation :

Les femmes ne devraient jamais se marier. Le mariage, c’est la mort instantanée.


 

dimanche 22 septembre 2024

[Barrouk, Ruben] Tout le bruit du Guéliz

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tout le bruit du Guéliz

Auteur : Ruben BARROUK

Parution : 2024 (Albin Michel)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dans le quartier du Guéliz à Marrakech, un mystérieux bruit hante et tourmente, nuit et jour, une vieille dame. Inquiets, sa fille et son petit-fils quittent Paris pour mener l’enquête. Sur place, ils guettent, épient, espèrent, mais aucun bruit ne se fait entendre...

Tout le bruit du Guéliz ne nous livre pas une mais mille histoires : celles des exodes, des traditions, des liens qui se font et se défont, des origines perdues.

À la violence et au vacarme assourdissant de notre époque, ce premier roman aux allures de conte, à la fois tendre, drôle et bouleversant, oppose un bruit. Le bruit du Guéliz. Celui d’un temps révolu, où l’on vivait ensemble.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Ruben Barrouk est né en 1997 à Paris. En 2022, il retourne sur les traces de sa famille séfarade à Marrakech, où vit sa grand-mère, personnage principal de ce premier roman.

 

 

Avis :

Après les conflits israélo-arabes au tournant des années 1970 – guerre des Six Jours en 1967, guerre du Kippour en 1973 –  et, consécutivement, l’exode de la plupart des communautés juives installées dans les pays arabo-musulmans, le très vivant Mellah de Marrakech, le deuxième plus ancien quartier juif au Maroc, a vu sa population juive tomber de plus de quarante mille personnes à seulement deux cents. L’une de ces dernières habitantes est Paulette, la grand-mère de Ruben Barrouk qui, avec toute sa tendresse pour la vieille femme demeurée seule parmi les ombres du passé, en fait la touchante héroïne d‘un premier roman déchirant.

Afin d’en avoir le coeur net sur ce bruit qui la persécute nuit et jour sans qu’elle parvienne à en détecter l’origine, sa fille et son petit-fils français sont venus passer quelques jours chez elle, à Guéliz, l’arrondissement de Marrakech où elle réside désormais. Mais, rien n’y fait, pas plus eux que qui que ce soit d’autre ne s’avèrent capables de percevoir ce bruit, qu’en désespoir de cause, elle se retrouve à tenter d’exorciser à grands coups de vapeur d’encens.

Pour celui qu’elle appelle affectueusement « mchikpara »« je prends ton mal » –, son petit-fils et le narrateur qui ne parle pas arabe et qui observe ses rituels dans un étonnement tendre, ombré de tristesse  – elle cueille des fleurs d’oranger pour parfumer le thé, célèbre seule Pourim en se déguisant joyeusement, ajoute des couverts pour les morts à  la table du shabbat, enfin, souvent murée dans des non-dits outragés quant au passé, elle vit entourée des reliques d’un autrefois depuis si longtemps figé qu’il paraît « impossible de les rendre à la vie, maintenant tout [est] froid » –, pour son petit-fils donc, il apparaît très vite que le bruit qui emplit la tête de la vieille dame est en réalité celui d’une mémoire qui, maintenant que tout le monde est parti, n’existe plus guère que pour elle-même, dans la nostalgie profonde d’une vie communautaire relayée par la solitude. Paulette est un brin d’herbe oublié dans un jardin devenu désert, et qui, pourtant, croit toujours entendre le chant des oiseaux…

Construit autour de ce bruit fort joliment métaphorique, le roman est d’abord un portrait magnifique, respirant la tendresse et l’affection de l’auteur pour une grand-mère à la fois forte et fragile, la seule à n’avoir pu tourner la page de sa vie comme les siens partis en exode, et flottant depuis dans une douloureuse dissociation entre son monde intérieur, aux horloges arrêtées depuis plus d’un demi-siècle, et une réalité qui lui a volé sa place et son identité. L’on peut donc se retrouver déraciné sans quitter sa terre. Et tomber dès la fleur de l’âge dans ces limbes de solitude et d’oubli qui ne vous saisissent normalement qu’à l’heure de la vieillesse, lorsque la mort, ayant emporté vos semblables, vous laisse seul dans un monde qui n’est plus le vôtre. Et puis, bien sûr, saisis en transparence de ce destin particulier, se profilent discrètement quelques traits de l’Histoire des Juifs chassés du monde arabe, un sujet dont les douleurs souvent occultées n’en finissent pas, entre autres, de retentir sur un présent israélo-arabe devenu inextricable.

Ruben Barrouk signe un premier roman très réussi, portrait tendre et touchant d’une grand-mère d’autant plus obstinée à ignorer ses fractures intimes, que l’Histoire israélo-arabe n’en finit pas d’empiler les drames, aux conséquences depuis longtemps hors de contrôle. (4/5)

 

 

Citation :

– Dites, c’est quoi un fassi ? demandai-je.
– Un fassi. Un qui vient de Fès, dit ma grand-mère.
La tête tournée, c’est ainsi qu’elle avait fini de rendre sa réponse, d’un air sévère. Il y avait là une faille que ma question avait, à mon insu, entrouverte, un filon douloureux dans une mine condamnée. Je l’avais blessée. À l’entrée de son cœur, j’avais pris comme semblable à tous les autres le mur d’un décor factice et fragile qu’on renverserait sans peine à deux mains pour y découvrir derrière une pièce flétrie par la contrariété. J’avais posé la mauvaise question, et je l’avais compris. Feignant de ne pas m’avoir entendu, ma mère gardait les yeux rivés sur la table basse, déposant dans l’assiette sans discontinuer des morceaux de poisson dépiautés alors que nous ne mangions plus depuis un moment déjà. D’un regard minéral, ancré là pour empêcher quelque flot d’émotions de mettre son cœur en désordre, elle se décida à parler, d’une voix glaciale et monotone, comme échappée des murs d’un quai de gare.
– Un fassi, c’était un juif converti à l’islam, de force. On appelait ça des Bildiyyin. C’était il y a longtemps. Aujourd’hui, si un Arabe dit qu’un juif est un fassi, alors c’est une expression pour dire qu’il est si proche des Arabes, ici, au Maroc, qu’on a oublié qu’il était juif.


 

samedi 9 décembre 2023

[Khaloua, Soufiane] La Vallée des Lazhars

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La Vallée des Lazhars

Auteur : Soufiane KHALOUA

Parution : 2023 (Agullo)

Pages : 244

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un grand camion blanc parcourt une piste qui serpente au creux d’une vallée, à la frontière Est du Maroc. À son bord, Amir et son père. Cet été, ils rendent visite à leur famille après six ans d’absence. Amir est né en France, mais son père, ici, dans la vallée des Lazhars. Ils sont membres du clan Ayami. Le jeune homme a tout l’été pour retrouver une identité qui lui est un droit de naissance et dont il a pourtant du mal à s’emparer.

Une Renault 18 gravit une pente et fait une arrivée tonitruante dans la nuit. À son bord, Haroun, « cousin préféré » d’Amir, revient d’un exil de trois ans. Il vient assister au mariage de sa sœur Farah, fiancée à un membre du clan d’en face, les Hokbani, qui vouent aux Ayami une haine réciproque et immémoriale. Haroun apporte avec lui les histoires haletantes de ses aventures dans tout le Maghreb. Mais petit à petit, derrière ses récits luxuriants, Amir découvre une autre version, une réalité différente, intimement liée à la vallée et à ses secrets.

La Vallée des Lazhars est l’histoire d’une jeunesse qui se heurte à des frontières de toutes sortes et qui tente de s’en affranchir, par la verve, le panache, la désobéissance – par une solution qui lui est une seconde nature, l’exil.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Soufiane Khaloua est né en 1992 dans l’Aisne où il a grandi. Arrivé à Paris pour ses études, il exerce un certain nombre de petits boulots, travaillant notamment en tant que pigiste-étudiant au sein de l’académie Le Monde entre 2012 et 2013. Après un Master de recherche en littérature, il se dirige vers l’enseignement et est aujourd’hui professeur de français en région parisienne. La Vallée des Lazhars est son premier roman.

 

Avis :

Immigré de deuxième génération installé en France, le narrateur Amir Ayami n’a jamais cherché à transmettre sa part d’identité marocaine. Face au questionnement de sa petite-fille, il entreprend le récit d’un épisode de sa jeunesse, une histoire qui, selon lui, « contient toute l’essence de la famille de [s]on père ».

Il a alors vingt ans et étudie le droit à Paris. Cet été-là, six ans après y être jamais retournés, lui et son père reviennent au pays à l’occasion d’un mariage. Ils vont retrouver la famille au grand complet, dans leur ferme originelle toujours accrochée à flanc de montagne, en surplomb de la Vallée des Lazhars et à un jet de pierre de la frontière algérienne. Leur arrivée tient du passage vers un autre monde, alors que sur la route écrasée de soleil serpentant au bord du vide, leur camionnette croise, fonçant dans un envol de poussière, les véhicules déglingués des « trabendos », les contrebandiers de cigarettes qui quadrillent la région. Avant de leur laisser l’accès à ses habitants, la montagne semble dresser son décor aride et escarpé pour rappeler à ses deux fils prodigues combien leur attachement à cette terre, « banale en vérité, sèche et incohérente, sans grand charme », est prodigieusement viscéral.

Pourtant, les Ayami ne sont plus les seigneurs qui, autrefois, régnaient fièrement sur ce versant de la montagne. Leur clan, que « personne entre Fès à l’ouest et Tlemcen à l’est » n’ignore, s’est affaibli à mesure de sa diaspora, et même sa matriarche, la tante d’Amir, sent désormais ses forces et sa mémoire décliner. Cela n’arrange évidemment pas l’ancestrale rivalité qui, pour on ne sait plus quelle raison, les oppose au clan ennemi des Hokbani, quant à lui florissant de l’autre côté de la vallée. Aussi, le mariage que l’on s’apprête malgré tout à célébrer entre la cousine d’Amir et un homme Hokbani est-il l’objet de toutes les tensions. Pour enflammer la haine qui couve, il suffirait peut-être d’un incident, possiblement sous les traits du fougueux et charismatique Haroun, le cousin qu’Amir admire tant, et qui, de retour pour les noces après trois années de mystérieuse absence – personne ne sait pourquoi il avait fui les Lazhars pour l’Algérie –, déclenche autour de lui des réactions pour le moins vives et contrastées. C’est que Haroun n’a que faire des coutumes et des conventions. Et puisqu’il est lui-même amoureux d’une jeune fille Hokbani, la belle Fairhouz, il est prêt à enfreindre toutes les règles pour triompher des obstacles qui l’attendent.

Le retour aux sources d’Amir qui, tel un voyage initiatique, lui fait explorer ses origines en même temps que le passé de sa famille, dans une constante confrontation entre ses identités française et lazhari, mais aussi entre tradition et modernité dans une région reculée du Maroc, se transforme ainsi en histoire d’honneur et d’amour – déclinaison maghrébine du mythe de Roméo et Juliette – , toute d’aventures rebondissantes, de personnages attachants et de paysages envoûtants. Un premier roman puissamment nostalgique, en tout point réussi. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Si toute généalogie prend la forme d'un arbre, la tienne commence par une bouture. Ton arrière-grand-père a quitté son Maroc natal à dix-neuf ans. Il est arrivé en France au début des années soixante, vite rejoint par son épouse ; j'ai été leur seul enfant, héritant des racines mais planté dans un terreau nouveau.

 
Les terres d’origine s’oublient, les dynasties s’exilent, et si l’on n’y prend pas garde, très vite, rien ne subsiste de nous ni de nos parents…
 
 
Chez les jeunes Marocains de ces régions isolées, j’ai toujours discerné deux attitudes récurrentes à mon égard. Certains se montraient indifférents, n’accordant pas d’attention à un Européen qui serait ici pour un mois tout au plus. Bientôt je reprendrais l’avion et eux resteraient à leur quotidien d’ici ; entretenir de bons rapports avec moi était inutile, ils n’influenceraient pas leur vie. D’autres avaient une attitude différente. Pour eux, j’étais une créature improbable : j’étais tout à fait étranger, bien que partageant leur langue, leur religion et même, parfois, leur sang.
Parmi tous ces gens, certains nous appelaient les « vacanciyines », d’autres nous réservaient un sobriquet plus agressif et dérivé d’« immigrés », les « zmagrias » ; j'avais appris à me méfier de ces derniers.
 

Ce qui rend une personne brillante, ça n’est pas sa capacité à parler de sujets profonds, mais celle de rendre profondes les choses les plus futiles.
 

Je secouais la tête, incrédule.
- Pourquoi est-on allés chez eux aujourd’hui ?
- Ils nous ont invités.
- Mais on ne les aime pas, et c’est réciproque…
- Eh bien, souviens-t’en : notre famille est hospitalière avec son pire ennemi, si son pire ennemi tombe malade, elle va à son chevet, s’il meurt, elle le porte dans son linceul jusqu’au cimetière. C’est pareil pour eux.
- C’est idiot. J’ai perdu une après-midi avec des gens que je n’aime pas.
- Quand ils t’invitent, tu acceptes leur hospitalité. Et quand ils viennent chez toi, tu accueilles avec hospitalité. Quand tu hais, il n’y a que l’hospitalité qui te permet de ne pas oublier ce qui est important.
Il s’était arrêté pour me parler en me regardant dans les yeux : je rougis. Je n’étais pas habitué à ce ton solennel de la part de mon père, alors je fis une grimace sceptique, par pudeur. Il me saisit par le bras et repris patiemment :
- Une naissance, un mariage, une mort, ça, c’est important. L’hospitalité fait que tu es avec eux lors de chacun de ces événements. Tu les hais, mais tu n’oublies jamais qu’ils sont heureux ou malheureux des mêmes choses que toi, qu’on a ce point en commun.
- Et qu’est-ce que ça fait, qu’on ait ce point en commun ?
- Ca fait qu’on ne s’entretue pas, répondit mon père, la mine grave. On ne s’entretue pas parce qu’on est mortels, qu’on est semblables, on meurt et on donne naissance. Tu ne tues pas celui que tu as félicité pour la naissance de son enfant. Si tu oublies ça, si tu ne rends pas visite à ton ennemi, tu t’enterres dans ta haine, tu deviens mesquin, et être mesquin, c’est la pire des choses. Etre mesquin, c’est oublier la mort, et oublier la mort, c’est oublier Dieu.
Il me relâcha, se remit en marche et conclut en reprenant son sourire ironique :
- Cette hospitalité est notre unique titre de noblesse. Elle nous permet de haïr sans jamais en venir au meurtre. Les Ayami ont cette noblesse, et les Hokbani aussi. C’est ça, être lazhari.
 
 
C’est un sentiment étrange : chaque fois, face à cette vallée dont je maîtrisais mal la langue et les coutumes, je me sentais arrivé. J’admirais longuement les reliefs de ce paysage qui avait vu naître mon père. Pour décrire cette sensation lorsqu’on plonge le regard en contrebas dans la vallée des Lazhars, mon père a toujours parlé d’”étendre ses yeux”, comme on parle d’étendre ses jambes après une journée éprouvante. Je n’ai jamais trouvé mieux pour décrire cette expérience.
 
 
C’était une des incohérences de notre situation, quand nous allions au pays, l’été. En un mois, on s’habituait aux gens, on devenait proches d’eux, comme s’ils faisaient partie de nos vies, comme si on faisait partie des leurs. En réalité, ça n’était pas le cas. Chaque été, on les retrouvait changés, ils avaient évolué, nous aussi, et l’on devait s’adapter comme si l’on rencontrait de nouvelles personnes. Je ne pouvais pas faire entièrement partie de la vie des Lazharis, parce que la vie, c’était ce qui s’écoulait entre mes séjours ici, en mon absence.


L’été s’achevait, très vite je reprendrais mes habitudes et mes relations en France, et la vie vécue aux Lazhars serait brusquement rompue. C’était un curieux phénomène, cette migration annuelle de milliers de familles sur les routes de France et d’Espagne. Un cortège de Renault Espace, de Renault trafic, de Peugeot J5. Pour toute une génération, le voyage dans ces camionnettes inconfortables était naturel. Elles transportaient des familles nombreuses en leur sein et des vies entières sur leurs porte-bagages. Partir moins chargé n’était pas envisageable, parce que nous n’allions pas en vacances, nous n’allions pas nous détendre ni explorer des terres, ce n’était pas du tourisme : c’était un déménagement. Nous allions vivre notre deuxième vie où, en même temps que notre langue, notre personnalité entière changeait.
 
 
J’ai pris l’habitude de décrire cela ainsi : nous vivions sur le pas d’une porte qui séparait nos deux identités. Nous passions d’une pièce à l’autre, tâchant d’explorer chacune autant que possible, avec la peur permanente, si nous pénétrions trop avant dans l’une, que la porte se referme sur nous et nous fasse oublier l’autre. Alors nous habitions un espace sur le pas de cette porte, nous existions dans cette zone inconfortable que nous aimions. Grandir, pour nous, c’était trouver l’équilibre qui nous convenait ; pour ma part, je voulais être en expansion, j’allais toujours plus loin dans l’une et l’autre.


 

samedi 16 septembre 2023

[Chami, Yasmine] Casablanca Circus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Casablanca Circus

Auteur : Yasmine CHAMI

Parution : 2023 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le destin du plus ancien bidonville de Casablanca alors que les autorités au pouvoir veulent déplacer, recaser disent-ils, ses habitants à des kilomètres du centre-ville. L’avenir d’un couple amoureux, celui d’un jeune architecte et de sa femme historienne alors que les enjeux politiques de cette affaire viennent les opposer profondément, détruire leurs convictions face à la pieuvre de l’urbanisme, la violence de la mondialisation, l’attrait du carriérisme. Et plus encore la représentation du masculin initiée par la famille dans les pays du sud.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1966 à Casablanca, Yasmine Chami poursuit ses études supérieures au Lycée Louis le Grand à Paris, avant d'intégrer l'Ecole Normale Supérieure Ulm en philosophie. Elle est également agrégée de sciences sociales. Elle se tourne alors vers l'anthropologie et travaille sur les lignées de femmes migrantes, remontant les généalogies et les histoires de la France vers le Maroc, dans une tentative d'élucidation des conséquences de la migration sur les représentations de la maternité et de la filiation. Elle publie son premier roman Cérémonie en 1999 chez Actes Sud. À la naissance de ses fils en 2001 à New York, elle décide de retourner vivre au Maroc où elle dirige la Villa des Arts de Casablanca avant de fonder et diriger pendant 10 ans une entreprise de production audio visuelle qui propose à travers des émissions sociales diffusées par la télévision marocaine une compréhension des enjeux des évolutions de la société marocaine liées à l'urbanisation. Elle y aborde entre autres les questions liées au patriarcat, l'éducation, la place des femmes, l'argent, la sexualité et la transmission religieuse, questionnant toujours le rapport entre normes et réalités. Depuis 2011, elle se consacre à l'enseignement. Casablanca Circus est son cinquième roman.

 

Avis :  

Après des années d’études à Paris, un jeune couple de retour au Maroc s’y retrouve confronté à un décalage inattendu. De leurs rêves et idéaux à la réalité vécue, leurs illusions ne tardent pas à s’effriter face aux antagonismes sociaux et culturels qui s’ouvrent entre eux et leur famille, viennent infléchir leur carrière, et, bientôt, s’immiscent jusque dans leur intimité au travers du rapport entre masculin et féminin.

Tous deux originaires de Casablanca, May et Chérif se sont tout de suite sentis sur la même longueur d’onde, lorsque, étudiants, ils se sont rencontrés à Paris. Rapprochés par leurs appartenances communes, leurs frustrations et aspirations de gens du Sud du monde découvrant l’Occident, ils n’ont alors pas réalisé tout ce qui, dans leur ville natale, viendrait les séparer. Elle a toujours vécu dans les beaux quartiers et leur luxe tapageur. Lui est issu d’un milieu modeste et, dans son désir d’acceptation par sa belle-famille autant que par la bonne société de Casablanca, se retrouve très vite obsédé par une obligation de réussite professionnelle. Tandis que pour le faire briller, son métier d’architecte l’amène à toujours plus de compromissions politiques, entre népotisme et conflits d’intérêts, elle, de son côté, se voit de plus en plus réduite au rôle de faire-valoir, ses travaux d’historienne désormais tout à fait secondaires, surtout depuis la naissance de leur fille.

Au travers de ce couple malgré lui sur la ligne de friction de multiples frontières et contradictions, se révèle une ville de tous les contrastes, véritable coeur du roman. De ses quartiers prestigieux aux luxueuses demeures jusqu’à son misérable bidonville que les plans d’urbanisme prévoient de reléguer loin du centre et du bord de mer, de sa classe de nantis prêts à bien des arrangements jusqu’à son humanité la plus précaire, mais aussi la plus fraternelle, c’est un brassement de puissants courants de convection qui semble animer la tectonique sociale et territoriale de cette ville protéiforme défiant les cases et les définitions pré-établies.

Enchâssant dans cette ample fermentation la gestation d’une vie nouvelle à travers les cahiers où, durant sa grossesse, May s’adresse à sa future fille et lui promet le monde meilleur, plus juste et égalitaire, pour lequel elle entend mener bataille, le récit mène une réflexion rigoureuse, lucide et engagée, sur les constructions du masculin et du féminin au Maroc, questionnant l’équilibre des pouvoirs en place. Toute en subtilité et empathie, adjoignant à son histoire de touchants personnages secondaires illustratifs d’autant de situations réelles – comme la non-reconnaissance par l’état civil des enfants nés hors mariage, qui, privés de papiers et d’identité, n’ont droit à aucune existence dans la société –, la narration est aussi un vibrant hommage à ceux qui font bouger les lignes vers plus de justice sociale et pour les droits liés au genre, en même temps qu’un chant d’amour pour cette ville et ce pays sur lesquels l’auteur porte un véritable regard d’anthropologue.

Une grande acuité d’analyse préside à cet ouvrage dont, peut-être plus que les qualités romanesques, l’on retiendra surtout la portée sociologique et l’engagement féministe. Il en résulte une lecture réellement éclairante sur les ressorts de la société marocaine et sur ce qui y construit les relations entre les hommes et les femmes. (4/5)

 

Citations : 

“C’est Dieu qui décide, confirme-t-elle en me guidant vers la sortie avec tendresse. Il peut tout”.
Chérif le soir a haussé les épaules, “Dieu si elle veut, mais plutôt les politiques publiques en faveur de la jeunesse, la réhabilitation des quartiers, la remise à niveau de l’école, la réouverture des maisons de jeunes fermées dès les années 1980, le théâtre, la musique, le sport, c’est ce qui sauve de la drogue, ce qui construit la jeunesse populaire. Ce pays est plein de jeunes, mais vit en l’ignorant !”  
“Ce n’est pas si simple, a plaidé mon père après le dîner, et ma mère a hoché la tête en signe d’acquiescement, la réalité est complexe.”
Je n’ai rien dit parce que je sais que leur accord sur ce sujet est profond, inébranlable, mais j’y vois un subterfuge tacitement reconduit pour ne pas affronter dans une culpabilité dévorante la réalité de cette jeunesse abandonnée. Comment jouir de tant de privilèges s’il faut dans le même temps remettre en question toute l’organisation sociale et politique qui les protège ?
 

“Rien n’est simple, May. Les maisons de jeunes ont été fermées dès la fin des années 1970, après les coups d’État, elles étaient, c’est évident, des lieux extraordinaires de création, d’expression, le pays regorgeait de talents, la question de notre lien avec la modernité était au centre des préoccupations intellectuelles et politiques, tu as lu Khatibi et Khair-Eddine, il y avait des poètes, Zriqa bien sûr et Laabi mais pas seulement, je me souviens de l’un d’entre eux, ton oncle Yazid l’adorait au début des années quatre-vingt, Abdallah Alwaddane, il ne reste plus trace de lui… Il y avait aussi des peintres et des romanciers, Chraïbi, vois-tu, Edmond Amran el Maleh, proche de Mohamed Berrada, mais aussi de Jean Genet et de Juan Goytisolo, Zefzaf et tant d’autres… Toute une génération ouverte sur les transformations du monde, le non-alignement et les Palestiniens, la question de la langue, et l’évolution politique du pays, la révolte contre le passé, la tradition mais aussi le pouvoir et les inégalités. Les maisons de jeunes ont été délibérément condamnées et remplacées par des masjids consacrés à la récitation du Coran. Tu as raison évidemment. Mais aujourd’hui les jeunes, qui ont été laissés à l’abandon, c’est un fait, sont embrigadés par des imams obscurantistes, prosélytes, qui trouvent des ramifications dans de nombreuses associations de proximité, c’est très complexe, ma fille… Rouvrir de tels lieux serait aussi un risque important de les voir investis par les islamistes.”
 

'’Nous savons que nous pouvons rêver et inventer autre chose, c’est pourquoi nous rentrons chez nous, n’est-ce pas ? Pour ne pas vieillir exilés, séparés de nos enfants par notre propre enfance dont les récits ne pourraient résonner avec la leur d’aucune manière, pour pleurer et rire ensemble des travers de notre terre, pour nous indigner légitimement de ce qui est injuste, non pas en étrangers mais dans le vif de cette appartenance qui nous fonde et nous tient unis aux autres. Et aussi bien sûr pour apporter notre contribution, inventer à notre tour une autre manière de vivre tous ensemble, en accord avec ce que nous pensons juste.’’
 
 
C’est ainsi que May, bouclant à nouveau leurs valises, constatait dès la perspective de leur installation l’évidence d’une organisation qui la mettait en première ligne de la gestion des impératifs liés à l’éducation de leurs enfants, et assujettissait sa présence à Casablanca à la proximité de la maison de ses parents conçue comme un repère stable et pourquoi pas enviable, un atout pour Chérif inconsciemment libéré du poids exclusif de la sécurité des siens, dans une configuration mentale qu’il ne percevait pas mais qui agrégeait sa femme, Ilias et Selma en une entité homogène légèrement pesante.


La rupture pour nous, j’étais adolescent alors, ce n’est pas septembre 2001, c’est l’Irak, May, nous avons compris que nous ferions les frais de la nouvelle configuration américaine du Moyen-Orient. Et que les Palestiniens connaîtraient le sort des Indiens d’Amérique. Ces sociétés portent en elles de si grands crimes impunis, le génocide des Indiens et la destruction de leur monde, l’esclavage à une échelle inouïe, avec des corps et des âmes réduits à leur stricte valeur marchande, la prédation coloniale et l’humiliation de tant de peuples, la Shoah, les deux bombes envoyées sur Hiroshima et Nagasaki, comment avons-nous été assez naïfs pour croire à ce socle de valeurs dont se prévaut l’Occident et qu’il bafoue si aisément hors de son territoire, mais aussi bien chez lui, les juifs en ont fait les frais. La raison toute-puissante est effrayante, elle produit des œuvres immenses, mais lorsque Dieu s’absente, elle résonne d’un bruit de bottes et de schlague.


Mais ce qui agitait May tandis qu’elle parcourait avec précaution l’espace rocailleux qui la séparait de la pointe extrême de la presqu’île, c’était l’étonnante permanence de la ségrégation, les nouvelles élites nationales, le plus souvent francophones, prenant la place des anciens colons dans les quartiers d’habitation huppés, maintenant de fait la division de Casablanca entre ville européenne et ville populaire.


J’ai fait des rencontres uniques dans cette ville. Je vais y mettre au monde ma fille. J’y suis née. C’est dire si j’y suis liée. J’aime sa beauté, et l’éprouvante laideur de ses faubourgs me révolte. La prédation qui y règne aussi. Le cynisme dont on veut nous faire croire qu’il est la forme ultime du pragmatisme moderne. Ce que j’ai cru, en revenant y vivre, c’est que Chérif et moi ensemble, nous pouvions inventer une manière d’y exister autrement. Ça a sans doute été ma naïveté. Nessim n’est que le visage dans lequel s’est incarnée face à nous la voracité de Casablanca, sa violence, sa perversion comme tu dis, ce qu’elle impose à ceux qui, mus par une ambition légitime, doivent accepter la corruption de leurs intentions, de leurs actes pour avancer… et l’écrasement que les aménagements de ses espaces inscrivent jusque dans sa géographie, la hogra des plus démunis dont on se débarrasse comme de débris encombrants. Regarde les aménagements du bord de mer, l’enrichissement fulgurant des promoteurs, les passe-droits pour les marchés publics, les attributions opaques dont bénéficient toujours les mêmes, masqués derrière des sociétés écrans. Je suis écœurée à la seule pensée de souscrire de près ou de loin à cette prédation.
Othmane regarda pensivement sa belle-sœur : “Tu es écœurée, May, mais que devrais-je dire moi qui suis le témoin de la manière dont les cliniques privées retiennent en otages les patients arrivés en urgence, atteints dans leur corps, ligotés par la terreur de souffrir, de mourir, exigeant un dépôt exorbitant sous forme de chèque, monnayant la santé au prix fort… Certains médecins sont aujourd’hui des affairistes, de mèche avec les laboratoires privés, avec les centres de radiologie, avec les firmes pharmaceutiques. Ce sont eux que l’on respecte parce qu’ils roulent dans des voitures de luxe tandis que je me déplace à pied, en tramway ou dans ma vieille Fiat. Nos élites sont rongées par l’avidité, la parade et l’apparat, elles adorent le veau d’or May. Est-ce que Chérif va y succomber ? Je ne le crois pas, ce n’est pas ce qu’il cherche, même s’il semble fasciné par le monde de Nessim non pas l’argent en soi, mais l’argent pour pouvoir agir et faire exister sa vision de la ville. L’architecture est politique.
 
 
C’est ainsi qu’enveloppés de la bienheureuse indistinction que confère à Paris, comme dans les grandes cités occidentales, l’appartenance initiale au Sud du monde, ils avaient renforcé leur lien en s’éprouvant unis dans des positions communes, évidentes, en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes, contre la présence américaine au Moyen-Orient, pour l’existence d’un État palestinien, et pour la fin de la conception néocoloniale des liens entre la France et les pays africains. De la même manière, leurs appartenances conscientes et inconscientes accordées, ils éprouvaient la même impatience lassée face au racisme décomplexé des médias grand public qui embrassaient les vieux stéréotypes coloniaux jamais réellement disparus en même temps que leur adaptation au goût du jour sous la forme d’une islamophobie légitimée par la menace de l’islam politique par ailleurs largement toléré au moment de son implantation dans l’Hexagone au cours des décennies précédentes.
Ces positions revendiquées dans l’intimité mais aussi dans leur cercle d’amis proches, eux-mêmes français ou venus de pays appartenant aux deux rives de la Méditerranée, avaient masqué ce qui venait les séparer dans leur ville natale, leurs identités d’homme et de femme en premier lieu, mais aussi les univers sociaux qui avaient été les leurs avant leur rencontre et leur vie ensemble.


“Nous avons été hostiles ces jours-ci, May. Ne te désolidarise plus de moi ainsi.” Une exigence, mais aussi une manière de me faire porter seule la responsabilité de ce qui nous sépare, comme si ce que je pensais n’avait pas d’importance, ou moins que ses projets. C’est ce que la ville a fait de nous, ma fille, en quelques mois, ma parole est devenue enfantine, idéaliste, et surtout seconde, face à la nécessité pour ton père de s’affirmer, de construire une réussite selon des termes qui jusque-là ne semblaient pas le définir.


Chérif connaissait assez sa femme pour prévoir qu’elle n’accepterait pas de vivre selon des codes et des perceptions qui prescrivaient son retrait, d’autant que la réussite financière de Chérif installerait définitivement au regard de la société sa position à elle, attendue et évidente, une mère de famille dont toute la force et l’intelligence se déploieraient pour garder à ses côtés le père de ses enfants. Dans un renversement prévisible, Chérif, désirable et convoité, grandirait en puissance et en stabilité cependant que May serait invisiblement sommée de concourir à la réussite de son conjoint autant qu’à la sienne propre sinon davantage, sous peine de devenir infiniment vulnérable.


C’est ainsi que le sacrifice des femmes soutient notre société, ma chérie, les milliers de sacrifices invisibles qui permettent aux hommes d’être ce qu’ils sont. Ce que je découvre à mon corps défendant dans le karyane, c’est qu’ici, dans ces maisons de tôle et de plastique, si bringuebalantes, exposées aux vents de l’Atlantique qui mugit à leurs portes, les hommes et les femmes connaissent leur destin commun, chacun sait ce qu’il doit obscurément à l’autre, ce qui n’empêche ni les violences ni les déséquilibres. Mais plus les maisons sont fortifiées, plus le sentiment de sécurité grandit, plus la puissance sociale augmente, moins la conscience de cette communauté de destin est présente. Sans doute parce que cette puissance est celle des hommes davantage que celle des femmes. Souvent je me suis interrogée adolescente, puis jeune femme, sur la dureté qui imprègne les visages de mes tantes maternelles parées comme des châsses, leur amertume perceptible, leur sécheresse de cœur suivie de brusques et brèves effusions sentimentales et là je comprends la vigilance de tous les instants qu’implique leur lien avec ces hommes installés dans leur supériorité, encensés par toute la société, dont elles ont organisé la réussite avant d’en être exclues au profit d’une jeune maîtresse plus complaisante. Chaque bijou, chaque voyage, chaque privilège est une dîme versée et obtenue de haute lutte, et qui consacre aux yeux de leurs sœurs de caste la longévité d’un pouvoir incertain. À Paris, malgré des lois plus favorables, je n’ai pas constaté autre chose, exprimé autrement, c’est certain, les femmes y ont gagné de haute lutte la quasi libre disposition de leur corps, des droits, mais les révélations du mouvement MeToo ont mis à nu la trame des rapports de pouvoir et de domination sexuelle des hommes sur les femmes.  


Nous nous sommes attablées toutes les deux et j’ai mangé de bon appétit tandis qu’elle me racontait les nouveaux développements du mariage de Latefa dont la future belle-mère était une peste jalouse, puis elle a conclu avec satisfaction : “Seul Dieu connaît la perfection, j’ai conseillé à ma fille d’ignorer ses provocations et de toujours lui témoigner du respect. Ainsi elle ne trouvera rien à dire à son fils.”
Une mère aux prises avec son fils amoureux, face à elle une toute jeune femme et surtout une autre femme de sa génération, ma Rabea, leur lutte pour le pouvoir, les deux jeunes au milieu du duel larvé… Quelle vie pour ce couple otage d’une guerre ancienne ? Je me surprends à estimer le prix à payer pour ces liens familiaux étroits, le risque de l’étranglement de ces jeunes gens qui tentent de construire leur vie. Mais quelle alternative ? Rabea me sourit à son tour, convaincue que j’apprécie sa stratégie pleine de perfide sagesse. Et elle me dit sur le seuil : “Si elle veut faire la guerre à ma fille, elle va me trouver !” Voilà, mieux qu’un feuilleton turc !


(…) elle a effleuré de ses prunelles voilées mon ventre arrondi, et quand j’ai rencontré son regard, elle a souri avec une tristesse cachée. Peut-être qu’elle pensait à la grossesse honteuse de sa fille, peut-être même qu’elle regrettait à ce moment précis sa complicité avec la réaction violente de ses fils, de son mari. Pourquoi ne s’était-elle pas tenue, solidaire, aux côtés de Zohra ? Elle observait à présent, assises de l’autre côté de la pièce, lui faisant face, sa fille et sa petite-fille si évidemment liées, la main de Rahma dans celle de Zohra. Ce qui aurait pu être… Ce qu’elles auraient dû partager… J’y ai pensé aussi, toute cette violence aveugle de la loi des hommes qui ampute les femmes… Partout. Toujours. Leur obsession d’une pureté qui n’est que l’envers de leur désir, comme un fantasme fou de l’engendrement sans le sexe, la Vierge mère infiniment répliquée dans toutes les femmes, leurs filles, leurs sœurs, leurs mères… Chez nous… Et ailleurs…


Je me suis souvenue, assise dans ce salon, au milieu de cette famille frappée de plein fouet par la violence des injonctions liées à la sexualité des femmes, de ma colère face aux images de Donald Trump, élu par tous ces hommes blancs en perte de vitesse, inquiets de leur dégringolade sociale, de ce qu’ils ressentaient comme une perte de puissance et de statut : ils se sont identifiés sans peine à ce président misogyne qui a incarné avec une jouissance non dissimulée le triomphe du patriarcat, du libéralisme économique, de la suprématie de l’homme blanc, le grand retour du refoulé de l’Occident pris au piège de ce qu’il continue de faire dans une tourmente infernale aux corps des femmes : industrie de la pornographie, culte de la minceur, de l’éternelle jeunesse, sexualisation des petites filles dans une ronde de fantasmes qui tous profanent infiniment la vie des femmes.


“C’est un ambitieux, fulmina Chérif, il veut présenter des chiffres de relogement au-dessus de ceux attendus pour être promu ailleurs. May avait raison, les habitants du karyane sont sacrifiés au nom de calculs politiciens dissimulés derrière l’impératif de l’éradication des bidonvilles ! Nous ne pouvons pas accepter ça.”
Nessim fumait son cigare avec calme : “C’est la ville qui est ainsi. Votre agence doit vivre, vos familles aussi. Si vous ne voulez plus participer à ce projet, cent architectes sont prêts à le faire pour une moindre rémunération. Nous autres promoteurs ne faisons pas les lois, nous travaillons avec les budgets alloués. Les habitants du karyane vont troquer des habitats de fortune pour des logements urbains décents, électrifiés, avec des sanitaires, une vraie cuisine équipée, dans un quartier salubre. Pensez-y. Et vous pourrez avec les revenus de votre participation à ce projet financer ailleurs la construction d’une école écologique à Tétouan ou Imilchil. Ainsi va le monde… Ainsi va Casablanca… Nous apprenons à négocier avec nos idéaux… Le fameux principe de réalité, mon cher, conclut-il en se tournant vers Chérif.