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mercredi 8 avril 2026

Critique : "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio | Lectures de Cannetille

 

Couverture de l'essai "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio



J'ai aimé

 

Titre : Trois Mexique

Auteur : J.M.G. LE CLEZIO

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 144 

Accès au livre : ISBN 9782073137210  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qui importe à Juana Inés de la Cruz, c’est le chemin du labyrinthe, la vérité que le dédale cachait à Thésée, et que seul le fil d’Ariane pouvait révéler, puisque l’amour était au bout. »
Dans ce récit lumineux, J. M. G. Le Clézio se penche sur trois figures mexicaines de son panthéon personnel : la poétesse sœur Juana Inés de la Cruz (1651-1695), génie méconnu et féministe avant l’heure ; l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), mythique auteur du roman Pedro Páramo et d’un seul recueil de nouvelles, véritable inventeur du réalisme magique ; et Luis González y González (1925-2003), historien de son village perché natal, qui est la première expression de ce qui deviendra plus tard la microhistoire. Par leur attachement à la terre, leur « mexicanité » instinctive et leur recherche d’authenticité dans l’écriture, Cruz, Rulfo et González illustrent des thèmes chers au plus mexicain des auteurs français.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

J. M. G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940. Il est originaire d'une famille de Bretagne émigrée à l'île Maurice au XVIIe siècle. Il a poursuivi des études au collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres. Malgré de nombreux voyages, J. M. G. Le Clézio n'a jamais cessé d'écrire depuis l'âge de sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n'avait été publié avant Le Procès-verbal, son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Influencée par ses origines familiales mêlées, par ses voyages et par son goût marqué pour les cultures amérindiennes, son œuvre compte une cinquantaine d'ouvrages. En 1980, il a reçu le grand prix Paul-Morand décerné par l'Académie française pour son roman  Désert. En 2008, l'Académie suédoise a attribué à J. M. G. Le Clézio le prix Nobel de littérature, célébrant « l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

 

Avis :

J. M. G. Le Clézio entretient depuis longtemps un dialogue intime avec le Mexique, à la fois terre d’élection et matrice imaginaire. Lui qui, de livre en livre, explore ce pays comme un espace de création et de résistance culturelle, prolonge cette démarche en la recentrant sur trois figures tutélaires : Sor Juana Inés de la Cruz, Juan Rulfo et Luis González y González. À travers elles, il esquisse une cartographie de ses « trois Mexique » – baroque, mythique et populaire – et montre comment ces voix ont nourri sa vision de la littérature. Le livre révèle combien cette terre demeure pour lui un foyer d’inspiration majeur, où se croisent mémoire, altérité et quête d’un humanisme élargi. 

L'écrivain choisit ainsi de traverser le Mexique en suivant trois voix qui, chacune à sa manière, en révèlent une profondeur différente. Sor Juana Inés de la Cruz, figure du XVIIᵉ siècle, surgit comme une pionnière de la pensée critique en terre coloniale, femme de savoir et de liberté dans un monde qui lui refusait les deux. À l’opposé chronologique, Juan Rulfo, le véritable inventeur du réalisme magique, fait entendre au XXᵉ siècle un Mexique de poussière, de fantômes et de silences, où la légende s’infiltre dans les craquelures du réel. Quant à Luis González y González, historien contemporain, il explore les vies modestes et les territoires oubliés, offrant une lecture fine et sensible du pays profond. En réunissant ces trois figures éloignées dans le temps, l’auteur propose un portrait du Mexique qui embrasse à la fois son passé colonial, ses imaginaires modernes et la mémoire de ses communautés.

Dans sa manière d'aborder la biographie, J. M. G. Le Clézio préfère la résonance intime à l’exposé factuel. Plutôt que de disséquer ses trois figures, il les approche par une écriture d’écoute, réceptive aux inflexions d’une voix, à la densité d’un paysage ou à la vibration d’une mémoire. Ce refus de la distance académique rapproche le livre d’une forme d’essai sensible, où l’admiration guide le regard. Il lui permet aussi de faire apparaître, derrière chaque portrait, une réflexion plus large sur la littérature comme contre‑histoire : un lieu où s’inventent des récits capables de résister aux violences politiques, aux oublis institutionnels et aux simplifications du discours dominant. Ainsi, Trois Mexique honore trois figures majeures, mais interroge aussi la puissance des oeuvres qui ouvrent des voies nouvelles pour penser un pays et, plus largement, notre rapport au monde.

Livre précieux par la finesse de son regard et la cohérence de son parcours intérieur, Trois Mexique n’en demeure pas moins une œuvre très elliptique, qui laisse beaucoup en suspens. On y admire la capacité de l’auteur à faire sentir la vitalité d’une culture à travers trois voix singulières, et la manière dont il tisse, avec une grande sobriété, un lien sensible entre ces figures et son propre imaginaire. Mais cette économie de moyens, qui donne au texte sa clarté, en réduit aussi l’ampleur : l’on reste sur l’impression d’un livre qui effleure plus qu’il n’explore, au gré d’une subjectivité assumée qui en limite la portée critique. Entre intensité et retenue, Trois Mexique apparaît avant tout comme un ouvrage de transmission intime, plus méditatif qu’ambitieux, d’une sincérité qui en fait tout le prix mais laisse le lecteur sur sa faim. (3,5/5)
 

samedi 21 mars 2026

Critique de "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete | Lectures de Cannetille

 

Couverture du recueil de nouvelles "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete



J'ai aimé

 

Titre : Elles rêveront dans le jardin 
            (Soñarán en el jardín) 

Auteur : Gabriela Damian MIRAVETE

Traduction : Margot Nguyen BERAUD

Parution :  en espagnol (Mexique) en 2023,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782743669157  
                           en librairie

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À travers le procès pour sorcellerie d’une nonne indigène, la découverte d’une fleur cosmique, l’expérience d’une apocalypse merveilleuse, la rencontre entre un romancier d’anticipation et sa muse, la visite d’un mémorial futuriste, et des contes sublimant les traumatismes de l’enfance, Gabriela Damián Miravete offre la vision positive d’un monde où les morts tendent la main pour aider les vivants et où des femmes conspirent pour concevoir des sortilèges de liberté. Mêlant fantastique, science-fiction et féminisme, un recueil de douze nouvelles dans la lignée d’Ursula K. Le Guin et du nouveau roman gothique latino-américain. 
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriela Damián Miravete est née à Mexico. Ses récits ont été traduits en six langues et publiés dans des anthologies finalistes des prix Hugo et World Fantasy. Son premier recueil Elles rêveront dans le jardin a remporté le prix Shirley Jackson en 2023, et la nouvelle éponyme le prix Otherwise en 2018.

 

 

Avis :

Gabriela Damián Miravete s’est imposée comme l’une des voix essentielles de la littérature spéculative au Mexique, grâce à des récits où le fantastique, la science‑fiction et le mythe servent d’instruments d’exploration politique et féministe. Son écriture visionnaire interroge les violences faites aux femmes tout en ouvrant des espaces de réparation et de réinvention. De la mémoire des disparues aux futurs possibles, le recueil Elles rêveront dans le jardin rassemble les motifs qui traversent son oeuvre, la nouvelle éponyme en offrant une synthèse à la fois poétique, incisive et profondément engagée.

Les textes réunis ici déploient une grande diversité de situations : une nonne indigène confrontée à l’Inquisition, une fleur venue d’ailleurs transmettant des pensées, un mémorial futuriste où les hologrammes des victimes dialoguent avec les vivants. Ailleurs, une apocalypse prend la forme d’un enchantement, ou des communautés de femmes réinventent leurs mythes pour survivre. Chaque récit esquisse un fragment de monde où le merveilleux permet de relire la violence et d’imaginer d’autres formes de solidarité. 

Cette diversité n’empêche pas une forte unité d’intention. Le registre spéculatif sert avant tout d’outil critique : glissements temporels, présences surnaturelles ou technologies improbables déplacent les cadres de perception et rendent visibles des réalités occultées. Ces décalages ouvrent un espace où corps, mémoires et luttes féminines peuvent être repensés, donnant au recueil une cohérence profonde malgré la variété des intrigues. 

Dans cette même logique, l’auteur réactive et transforme les mythes – figures religieuses, légendes indigènes, motifs apocalyptiques – pour éclairer le présent autrement. Cette réinvention des récits fondateurs, mêlée à des imaginaires futuristes, fait émerger une mémoire alternative où les héritages symboliques se reconfigurent et offrent de nouvelles manières d’habiter le monde. 

Par leur liberté formelle et leur manière de déplacer les repères du lecteur, ces récits  –  faits de correspondances, de ruptures et de transitions inattendues plutôt que d’une progression rationnelle  –  relèvent d’une logique oblique, intuitive ou symbolique souvent déroutante. Si l’ensemble présente quelques variations d’intensité, la cohérence de la démarche, la densité des images et la capacité de l’auteur à ouvrir des perspectives nouvelles lui confèrent une véritable épaisseur. Cette alliance entre invention narrative et profondeur émotionnelle fait de ce recueil une contribution originale et stimulante à la littérature spéculative contemporaine, même si son étrangeté peut parfois rebuter un esprit plus cartésien. (3,5/5)
 

lundi 23 juin 2025

[Prudhomme, Sylvain] Coyote

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Coyote

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2024 (Minuit)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir écrit son livre Par les routes, l'auteur a réalisé un reportage en parcourant la frontière mexicaine des Etats-Unis en autostop. Il relate les rencontres qu'il a faites et les conversations qu'il a échangées à cette occasion avec les automobilistes, des femmes et des hommes ordinaires, qui incarnent cette région limitrophe et liminaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

Avis :

Pour les besoins d’un reportage publié en 2018 dans la revue America, Sylvain Pruhomme avait parcouru, en deux semaines de stop, les 2500 kilomètres de frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, de Tijuana en Basse-Californie à Matamoros sur la côte Est. Sentant arriver la réélection de Trump, il a rouvert ses carnets pour tirer de ce voyage un livre plus que jamais d'actualité.

« Je venais à l’époque de terminer mon roman Par les routes, dans lequel un personnage voyage en stop dans le but délibéré de rencontrer des gens, de les photographier, de leur poser des questions sur leur vie. J’avais eu envie d’en faire autant. Souvent on s’inspire de ce qu’on a vécu pour écrire. Pour une fois ç’avait été le contraire : je m’étais inspiré de ce que j’avais écrit pour vivre. »

Adoptant le format d’un journal de bord, l’écrivain s’efface le plus possible au travers d’un « je » elliptique pour laisser s’assembler la mosaïque de portraits que la retranscription fidèle, dans toute leur oralité, de ses conversations avec les automobilistes rencontrés dessine, photos polaroid à l’appui. Parmi eux figurent une majorité de Mexicains – quasiment les seuls à s’arrêter pour le prendre en stop en le traitant d’ailleurs de fou et en multipliant les avertissements pour sa sécurité –, régularisés, illégaux ou travailleurs transfrontaliers, et, parmi les rares Américains blancs, un « green bean » ou haricot vert en référence à la bande verte identifiant les véhicules de la Border Patrol chargée de poursuivre les « coyotes » et les « pollos », les passeurs et les « poulets », qui viennent chaque jour tenter la traversée clandestine de la frontière. 
 
Une constante marque toutes ces tranches de vies ordinaires : la présence obsessionnelle de la frontière, dans un climat pesant et tendu. Balafre scindant d’anciens territoires indiens – « Nous les Yaquis notre territoire est à cheval sur les deux pays. On n’est que quinze mille mais depuis toujours on circule, on va et vient du Nord du Mexique jusqu’à Phoenix. Maintenant il y a ce mur. Les troupeaux ne peuvent plus passer. Le vent, le sable, les serpents, les oiseaux, tous les petits animaux passent. Pas nous. » – et suppurant l’irrationalité – « De l’autre côté de la frontière il y a la faim, ici il y a le besoin de bras. Et malgré tout l’autre veut faire son mur. » ou encore « No quieren trabajar los gringos. On est tous des Mexicains. Et, parmi nous, 70 % d'ouvriers qui habitent au Mexique. 70 % d'ouvriers qui, tous les jours, se lèvent à 5 heures du matin, prennent le bus affrété par la plantation, viennent travailler, et le soir rentrent chez eux. La plantation est à plus de 100 bornes de la frontière mais ils font l'aller-retour. Ils ont pas le droit de rester dormir sur le territoire. » –, elle est un cauchemar pour les riverains aussi – « Y’a plus que la Border Patrol qui nous fatigue. 24 heures sur 24 ils font leurs rondes. On est dans la zone de passage des migrants. Pas loin du couloir de la mort où ils sont des centaines chaque année à mourir de soif. La Border Patrol les traque jour et nuit. Avec des hélicoptères, des jeeps, des troupes armées. » – et n’en finit plus de diviser tout comme celui qui en a fait un emblème et dont le nom est sur toutes les lèvres – « C'est faux de dire qu'il serait totalement crétin. Simplement, il regarde que la réussite. Il est raciste, c'est une évidence. Mais il est encore plus classiste que raciste. C'est-à-dire que tu peux être noir ou latino ou ce que tu veux, si tu réussis à t'enrichir, pas de problème : t'as ta place dans son Amérique. Le problème, c'est si t'es pauvre. » Quant à la question de la violence tant rebattue à propos du Mexique : « Est-ce qu'on s'inquiète pour la sécurité ? Sincèrement c'est plutôt ici qu'on s'inquiète. Au Mexique, il y a des règlements de compte entre bandes de narcos, c'est sûr. Il y a des morts, il y a beaucoup de violence entre membres des cartels. Mais tu verras jamais de fusillade dans un lycée. C'est aux États-Unis que le premier crétin venu peut acheter des armes au supermarché, c'est ici que presque chaque jour un malade débarque dans un lycée avec une arme et tire sur des gamins. Que chacun balaie devant sa porte avant de donner des leçons. »
 
Peu à peu, à mesure que les points de vue se répondent et se complètent et que le récit y entremêle les représentations véhiculées par la littérature et par le cinéma – 2666 de Roberto Bolaño, Paris-Texas, la série de narco-thrillers Sicario, ou encore les westerns des frères Coen  –, se précise sous tous les angles l’image d’une frontière de tous les enjeux et de tous les fantasmes.
 
Plus qu’un récit de voyage, Coyote se nourrit d’une démarche quasi sociologique et, procédant par collage de points de vue individuels, compose au final une œuvre littéraire originale, où la frontière se fait mythologie. (4/5)

 

Citations :

Je venais à l’époque de terminer mon roman Par les routes, dans lequel un personnage voyage en stop dans le but délibéré de rencontrer des gens, de les photographier, de leur poser des questions sur leur vie. J’avais eu envie d’en faire autant. Souvent on s’inspire de ce qu’on a vécu pour écrire. Pour une fois ç’avait été le contraire : je m’étais inspiré de ce que j’avais écrit pour vivre.


Le long de la frontière États-Unis / Mexique, on appelle coyotes les passeurs qui conduisent les migrants à travers la zone frontalière, les rançonnent, parfois les abandonnent. Les passeurs sont les coyotes, les migrants les pollos, les poulets. Pendant ce voyage, est-ce que je serai un coyote ? Un poulet ? Pour le moment je rame, je cuis en plein soleil : je me sens poulet. Et les automobilistes qui me prendront : seront-ils mes coyotes ? Seront-ils les poulets que, très civilement, je plumerai de leurs récits, pour les transporter à mon tour dans ces pages. 


« L’auto-stop est-il légal aux États-Unis ? Oui, mais en fait non. Il n’y a pas, à ma connaissance, de loi fédérale à ce sujet. Mais la plupart des États ont des lois qui l’interdisent le long des principaux axes de circulation. D’autres l’interdisent de fait, par le biais de lois contre “l’obstruction du trafic”. De façon générale, je recommande catégoriquement d’éviter tout projet de ce genre, sauf cas d’extrême urgence. Les automobilistes aux États-Unis sont trop occupés, trop absorbés ou trop méfiants vis-à-vis des étrangers pour vous prendre à bord. Préparez-vous à faire tout le trajet à pied. » Mark A., forum internet Quora.


Tu sais combien d’illégaux il y a aux États-Unis ? Onze millions. Onze millions qui pourraient payer des impôts, contribuer à la richesse du pays. Il suffirait de lancer une grande régularisation. Même Reagan à l’époque l’avait compris. Moi je suis entré clandestinement en 1986. Et coup de chance : cette année-là ils ont décidé d’ouvrir les régularisations. On a été 2,7 millions à en profiter. Est-ce qu’ils ont pas eu raison, Silvano. Regarde. Est-ce que depuis 1986 j’ai cessé un seul jour de travailler. Maintenant j’ai des papiers. Je suis résident permanent. Je paie mes impôts. Est-ce que onze millions de travailleurs régularisés ça ferait pas une fortune pour le pays. Mais tout le monde s’en fout. Même parmi les dizaines de millions d’immigrés comme moi, tu sais combien ont voté Trump ? Presque trois sur dix. Ça veut dire des millions. Est-ce que tu peux le croire ? Et l’autre qui parle de son mur. Son mur, toujours son mur. Mais même s’il arrive à le faire, tu sais qui le construira ? C’est nous, les immigrés mexicains. Et parmi nous des illégaux, à tous les coups !


De l’autre côté de la frontière il y a la faim, ici il y a le besoin de bras. Et malgré tout l’autre veut faire son mur. Il est prêt à mettre 25 milliards de dollars pour ça. Ay El Trump, El Trump. C’est grave ce qu’il fait. Il détruit le pays. Il sépare les familles. Il réveille la colère des gens. Le géant du racisme dormait tranquillement, il l’a réveillé. Regarde comme il traite les Indiens de la région. Le Trump s’en fout. Il va faire son mur. Il va couper leur territoire en deux comme s’ils n’existaient pas. Il va séparer les familles, couper des gens de leurs proches, leur faire perdre à jamais les tombes de leurs ancêtres. Comment tu veux qu’ils se sentent pas humiliés. Il veut même virer les enfants d’illégaux nés ici. T’as entendu parler des dreamers. Des jeunes qui ont fait leurs études en Amérique, qui ne connaissent même pas le Mexique. Huit cent mille jeunes diplômés qui revendiquent le droit de rester aux États-Unis où ils sont nés. L’Obama avait construit tout un programme pour résoudre leur situation. Le Trump a tout arrêté. Il veut les jeter dehors. Il est fou. Mais ça il n’y arrivera pas. Ça franchement je vois pas comment il y arriverait.
 
 
Depuis dix jours que je voyage, je peux faire le compte : j’ai été pris en stop par 18 Mexicains, riches, pauvres, anglophones, hispanophones, illégaux, régularisés, résidents, naturalisés américains. Je peux aussi faire le compte des Blancs qui m’ont pris : 1. C’était il y a dix jours. Je me demande à partir de combien d’occurrences un échantillon devient représentatif. Combien de fois encore il faudra que des Mexicains me prennent et que des Blancs ne me prennent pas pour que cela commence à ressembler à une vérité objectivement énonçable : les Mexicains, ou les Américains d’origine mexicaine, pour ce qui est du stop au moins, sont beaucoup plus aidants que les Américains blancs.


Y’en a pas beaucoup des étrangers qui viennent ici. On les voit tout de suite. Ici c’est pas comme à Ciudad Juárez, à Tijuana, à Nuevo Laredo, dans les grandes villes. Ici c’est tout petit. La moindre souris qui passe la frontière, tout le monde la voit. Tout le monde le sait, qu’elle vient d’entrer. Ça c’est la place Che Guevara. Des photos tu peux en prendre, bien sûr. Vas-y. Te gêne pas. Surtout si t’as envie qu’on se fasse enlever tous les deux. C’est exactement ce qu’il faut faire. T’es bien parti, Silvano ! C’est la grande mode ces dernières années. Les enlèvements. Les demandes de rançon. C’est devenu le sport de la ville. Tu peux aussi le ranger ton appareil évidemment. C’est pas une mauvaise idée. Là tu vois il faut pas venir le soir. Surtout pas. Et tu vois ce bar ? C’est un bar de mafieux. Là surtout t’entres jamais, à moins de chercher de gros ennuis. Là c’est la cathédrale. Il y a deux ans ils ont fait péter une bombe sur le parvis. Pourquoi ? Pour rien. Juste pour faire peur à tout le monde. Pour terroriser un peu plus encore les gens. Pour montrer à tout le monde qu’ils sont partout. Qu’ils peuvent tout se permettre. Pour rappeler à chacun qu’il a intérêt à verser bien sagement la cuota, l’impôt. Devant la cathédrale ça te choque. Haha. Tu pensais qu’ils respectaient au moins ça, la religion, Dieu ? Qu’est-ce que tu crois. Qu’est-ce qu’ils respectent. Ils respectent rien. Bien sûr que non. Les journalistes osent même plus dire ce qui se passe dans la ville. Tous ceux qui osaient se sont fait tuer. Eh oui. C’est la mafia qui commande tout ici. Le cartel du Golfe. Les Zetas. Tu files doux, tu te fais tout petit, ou alors ça se passe très mal. Après, il y a la politique. Ça c’est un autre genre de mafia. Une mafia légale, avec plaques d’immatriculation ! Allez je te fais voir encore une ou deux rues et on s’en va. Regarde les voitures de la police. Non c’est pas l’armée, c’est juste la police. Avec des voitures blindées et des automitrailleuses sur le toit oui. Comme en Irak ! Regarde les voitures de sécurité privée. Agent de sécurité, garde du corps, c’est les boulots les plus florissants de la ville. Y’a que ça. Haha c’est les seuls qui sont pas au chômage. Ça rapporte gros mais l’espérance de vie est limitée.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 


 

mardi 22 avril 2025

[Sinno, Neige] La Realidad

 


 


J'ai aimé

 

Titre : La Realidad

Auteur : Neige SINNO

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Il n’y a rien de tel que la réalité. » On pourrait dire que ce livre est un récit de voyages dans la réalité ou vers la réalité. Avec un premier voyage, il y a plus de vingt ans, où deux jeunes femmes en sac à dos, Netcha, la narratrice, et Maga, une amie espagnole, essaient de rejoindre un village du Chiapas, au Mexique, appelé précisément La Realidad. « Des sources fiables, dit cette amie, lui assuraient que le Sub, alias le souscommandant Marcos, était à La Realidad [...] Marcos est dans la réalité. » Quête autant politique (la rencontre avec les mouvements révolutionnaires zapatistes) qu’initiatique et intime. Si les deux amies renoncent en chemin, elles ne renoncent jamais vraiment. Elles insistent, et par d’autres voies, par d’autres routes, par toute sorte d’approches, on les voit avancer à tâtons vers ce qu’elles imaginent comme un monde inconnu, un monde nouveau, un monde autre. Pour Netcha, l’autre, ce sont avant tout les Indiens qu’elle aimerait rencontrer tout en ayant très peur de cette rencontre. Elle a peur de porter sur les épaules le poids de l’histoire, d’être une représentante du peuple de colonisateurs dont elle est issue, d’avoir lu trop de livres, de passer à côté de ce qui importe vraiment, c’est-à-dire l’altérité. Et c’est bien sûr quand elle décide d’arrêter de voyager, que le vrai voyage commence vraiment.

« Combien de fantômes murmurent encore dans ce livre ? » se demande, à la fin, la narratrice. Celui du mystérieux leader zapatiste, le sous-commandant Marcos, ceux des Indiens en lutte du Chiapas, celui d’Antonin Artaud qui en 1936 fit un voyage énigmatique au Mexique, mais aussi les fantômes d’une existence en quête d’un lieu autre, et le fantôme de la réalité, celui de nos blessures et de nos illusions. Ce nouveau livre de Neige Sinno, autobiographique lui aussi, confirme avec profondeur son immense talent d’écrivain, et offre un récit magique sur l’aspiration autant intime que collective d’un autre monde possible : « Il y a bien une question de stratégie, de choix, de recherche des armes qui nous permettraient de faire advenir un autre monde, mais les forces prennent des chemins qui ne sont pas ceux qu’on croit, plus longs, plus souterrains et moins clairs que ce que l’on souhaiterait. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes et vit aujourd’hui au Mexique.

 

Avis :  

Moins de deux ans après la déflagration provoquée par Triste tigre, une réflexion menée autour des viols à répétition qu’elle a subis de son beau-père entre sept et quatorze ans, Neige Sinno revient avec un livre déconcertant, un diamant brut ne dévoilant sa brillance qu’au lecteur persévérant, où, explorant ses liens avec le Mexique où elle vit depuis vingt ans, elle voit sa quête d’une réalité insaisissable se transformer en quête de soi : un voyage initiatique qui prend notamment, mais pas seulement, des allures de préquel à Triste tigre.

La Realidad, c’est d’abord un village au Mexique où, en 2003, la narratrice Netcha et son amie Maga, alors jeunes enseignantes dans une université américaine, décident de se rendre pour y rencontrer le mystérieux sous-commandant Marcos, leader du mouvement social zapatiste initié dix ans plus tôt pour défendre l’autonomie des peuples indigènes. Le voyage tourne court, mais s’avère pour Netcha le point de départ d’une quête qui la mènera loin. S’étant vu opposer qu’avec sa peau blanche d’Européenne, « ‘’Ustedes no entienden nada’’, vous ne comprenez rien », Netcha, alias l’auteur désormais installée au Mexique, n’aura de cesse, par-delà les barrières de la langue et de la culture, de saisir la réalité du pays en mettant de côté ses idées reçues d’Occidentale.

Écrit d’abord en espagnol, le livre commence comme un récit de voyage pour progresser en escalier entre essai et autofiction, sans rien cacher des tâtonnements et des bifurcations de sa réflexion. Plus qu’un récit, l’on suit ainsi le développement d’une pensée zigzaguant de parenthèses en digressions en passant par l’analyse littéraire - en particulier de textes d’Antonin Artaud et de Le Clézio, passés eux aussi par le Mexique -, pour tenter de comprendre les êtres qui l’entourent et ainsi trouver un sens à une réalité qui lui échappe. Lancée à la poursuite des idéaux zapatistes en même temps que d’une intégration dans un pays où elle reste étrangère, elle finira par retourner plusieurs fois au Chiapas où elle se retrouvera confrontée aux actions menées contre la violence sexuelle par les femmes zapatistes.

Ainsi se déroule le long voyage vers une révélation à l’origine d’une épiphanie, celle qui, face à l’impossibilité de comprendre, lui donnera la force et la détermination de porter au grand jour une réalité pour le coup bien vécue, mais demeurée inapprochable au plus profond d’elle-même. De La Realidad à Triste tigre, il fallait trouver le chemin. L’on comprend dans les dernières pages qu’il passe par l’écriture, seule façon d’approcher une réalité indicible, mais qui vous rattrape toujours.

Entre récit intime, essai et réflexion politique, un livre pas si facile à suivre, mais brillamment composé pour raconter l’histoire d’un déclic et le rôle salvateur de la littérature, à la fois arme de combat et baume contre les blessures d’un réel indifférent à toute raison. (3,5/5)

 

Citations : 

Pour la première fois une insurrection des peuples autochtones contre l’oppression postcoloniale devenait une option politique possible pour tous les autres opprimés, une lutte qui rassemblait toutes les autres et qui permettait à nouveau d’employer le mot révolution sans qu’il soit associé à la violence et à la terreur. Maga avait alors dix-neuf ans. [1994] Dans les milieux qu’elle fréquentait, la nouvelle fut reçue avec un enthousiasme inédit. Elle a réveillé un espoir pour toute une génération qui avait jusque-là grandi dans un monde de désillusion politique. Il s’agissait bien d’une guérilla armée, mais une guérilla qui ne cherchait pas à prendre le pouvoir, qui voulait avant tout des accords de paix, la reconnaissance des peuples indiens, la justice, l’éducation, la santé, le droit à la différence. Après le massacre d’Acteal, village proche des zapatistes, où quarante-cinq personnes – dont une majorité de femmes et d’enfants – furent tuées par un groupe paramilitaire dans une église où elles s’étaient réfugiées, l’indignation était totale. Des manifestations furent organisées. Des concerts de soutien, des festivals, des rassemblements, des tables rondes. Certains prirent même l’avion pour aller soutenir directement les peuples indiens du Mexique contre l’oppression capitaliste, répondant à l’appel d’un autre monde possible, un monde où tous les mondes auraient une place.


Aujourd’hui encore, tant d’années après les faits, je ne saurais dire exactement ce que j’ai vu. J’ai la sensation, une sensation étrange car je ne saurais l’expliquer totalement, qu’il s’agissait de quelque chose d’important. Mais c’est quelque chose que je n’ai pas su, que je n’ai pas pu, comprendre vraiment, quelque chose qui pourrait éclairer non seulement mon existence mais aussi ma compréhension du monde, une clef que je tiens dans la paume de ma main et qui pourtant n’ouvre aucune porte.


Toi qui marches, tes traces sont le seul chemin / Toi qui marches, il n’y a pas de chemin / Le chemin se fait en marchant. / En marchant on fait le chemin / et lorsqu’on se retourne / on voit / le sentier / qu’on n’empruntera plus jamais. / Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin / si ce n’est celui que laisse / le sillage / sur la mer.


En relisant aujourd’hui ses textes, écrits il y a presque un siècle, on peut trouver des significations nouvelles et divinatoires capables de mettre en lumière certains aspects des dilemmes qui hantent notre monde contemporain. La crise climatique, fruit de la course menée par les pays développés pour dominer la nature, tirer profit de tout, de l’eau jusqu’aux richesses du sous-sol, du travail de la main jusqu’à celui de l’inconscient, est la forme ultime de dissociation : nous sommes en train de réduire à néant ce qui permet notre vie sur terre. Notre science, notre raison, atteignent des niveaux de sophistication aussi élevés qu’ils sont absurdes. Au lieu de nous sauver, elles nous enfoncent chaque jour un peu plus. Était-ce de cela qu’Artaud voulait nous avertir ? Il ne pouvait sans doute pas avoir une vision exacte de ce qui allait nous arriver, mais il pouvait sentir dans sa chair les effets destructeurs du système de domination mis en place par les États occidentaux. Il se sentait limité, émasculé, contrôlé par des puissances extérieures. Et cette prémonition finira par se réaliser sous la forme terrible de l’enfermement. Après le voyage au Mexique, de retour en Europe, il est interné dans un asile psychiatrique où il restera neuf ans, étape finale de l’« expropriation du corps » de laquelle il disait être victime depuis son enfance.
 
 
Artaud écrit cela longtemps avant que de jeunes gens fiévreux arrivent depuis le nord dans les déserts et les montagnes de la Sierra Madre occidentale en quête de sagesse ancestrale, de connexion avec la terre, d’expériences hallucinogènes. Il écrit cela dans une perspective certainement plus radicale encore que celle des hippies occidentaux des années 1970 inspirés par Castaneda, autre écrivain de l’initiation qui part en quête des sorciers indiens. Guérir la vie. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Peut-être que la vie est malade, que notre façon d’être au monde doit être soignée. Il s’agit d’un souhait mystique, personnel, nourri de vieilles obsessions mais aussi d’un projet politique nouveau, une interprétation radicale de l’idée de révolution. Artaud ne parle pas simplement d’une guérison individuelle, celle qu’il cherche en voulant sortir de l’addiction et de la souffrance intérieure. Il parle de guérir notre conception de la vie, guérir le temps dont nous disposons pour le passer ici en mettant en pratique des manières d’être qui changeraient véritablement la donne.


Guérir la vie. Traduit dans un vocabulaire païen, cela revient quand même à chercher une façon d’habiter le monde qui ne mettrait pas l’homme au centre de l’univers, dominant tout le reste, mais au cœur d’une complexité constellaire où tout est question d’interactions, de mouvement, de rapports de vitesse et de lenteur plutôt que de rapports de pouvoir. Il s’agit d’un désir qu’on peut comprendre aujourd’hui avec une clarté si grande qu’on a du mal à croire qu’il n’ait rencontré aucun écho quand Artaud l’a exprimé pour la première fois. 


« Finalement, Marcos est un être humain quelconque de ce monde. Marcos est toutes les minorités non tolérées, opprimées, qui résistent, explosent et disent : « Ça suffit ! » Tout ce qui est minorité au moment de parler et majorité au moment de se taire et de tenir bon. Tous les exclus qui cherchent la parole, leur parole, quelque chose qui rende la majorité aux éternels fragmentés, nous. Tout ce qui dérange le pouvoir et les bonnes consciences, tout cela est Marcos. » (Sous-commandant Marcos, Communiqué du 28 mai 1994.)


Pour pouvoir me permettre de critiquer quoi que ce soit, à n’importe quel niveau, politique, social, culturel, il faut que je sois en confiance, avec une personne connue et, même comme ça, il existe de grandes probabilités que la personne le prenne mal et que notre relation se détériore ensuite très rapidement. Critiquer, même de loin, même juste commenter avec un peu d’esprit critique, avec un regard un peu aiguisé, est dangereux pour l’amitié, et même pour les relations cordiales. Si on veut survivre socialement, c’est plutôt à bannir.


Est-ce ma faute si je suis de la race des voleurs ? Il m’est arrivé, dans des bars, que des serveurs me servent en premier alors que j’étais assise à côté d’un Arabe qui était entré avant. Quand je regarde des films, ou des annonces publicitaires, ou des gens de pouvoir qui parlent de l’avenir de la planète, je peux reconnaître mon profil génétique dans leurs traits. La police de Détroit ou de Paris ne m’arrête pas en raison de ma couleur de peau. Je suis blanche, mais je suis aussi femme. J’ai donc eu ma part d’expérience de la violence systémique. J’ai été violée, ma voix a été réduite au silence, mon travail a été ignoré ou déprécié, tout ça en raison de mon genre. J’ai donc connu deux types de honte, celle d’être humiliée en tant qu’inférieure, et celle de me sentir humiliée par ma position de privilégiée. On ne peut comparer ni les violences ni les hontes, mais ce que je sais c’est que dans aucun des deux cas je ne suis contente de ma place et ne compte m’en satisfaire. L’humiliation me limite, elle m’empêche une communication authentique avec les autres, elle me condamne à être quelqu’un que je ne souhaite pas être.
 
 
Le premier jour a été consacré à des conférences où on nous a expliqué de manière concrète comment les zapatistes s’organisent pour que ce soit « le peuple qui commande et les gouvernants qui obéissent » et pas l’inverse. Depuis trente ans, dans une région grande comme la Belgique, une forme inédite de démocratie participative a été mise en place, de manière empirique, fluctuante, qui cherche à s’adapter sans cesse. On nous détaille le fonctionnement des Assemblées où se prennent toutes les décisions collectives, les Juntas de Buen Gobierno. Il n’y a pas d’élection, ni de programme politique, ni de partis, ni de dépenses extravagantes pour des campagnes électorales. Chaque personne, homme ou femme, jeune ou vieux, peut être appelée à participer aux Assemblées. Si c’est son tour, quand la saison des réunions arrive, elle quitte sa communauté, son village, pour le temps imparti et s’installe dans le Caracol de sa région afin d’adopter, avec les autres, des accords sur les sujets les plus variés. Quand les réunions se tiennent loin du lieu de vie des participants, ils doivent rester pendant des jours ou même des semaines sur place. Il leur faut parfois se mettre d’accord avec d’autres zapatistes qui parlent une langue différente de la leur. Ici se retrouvent des gens parlant tzotzil, tezltal et tojolabal. L’espagnol est utilisé comme lengua franca, et des interprètes bilingues sont toujours présents pour aider ceux qui ne le parlent pas. Les réunions peuvent durer plusieurs jours. Quand les femmes quittent leur foyer pour y participer, leur charge de travail retombe sur les autres membres de la famille. Les hommes se mettent à faire à manger, à confectionner les tortillas, ces galettes de maïs qui constituent la base du repas un peu comme le pain chez nous. 


Le grand-père de la famille raconte comment le mouvement a commencé, longtemps avant le soulèvement. Il parle de débuts balbutiants de révolte, dans les années 1950 ou 1960, quand il était très jeune et que des hommes se réunissaient en secret dans des clairières au cœur des bois pour organiser la résistance contre les patrons, les propriétaires terriens qui exploitaient la force de travail de tous les Indiens qui n’avaient pas de terrains à eux. Ils étaient sans terre, sans droits, sans dignité. Tout ça, tout ce qu’ils ont aujourd’hui, ils l’ont conquis. 


Leur liberté a un prix, et c’est justement celui-là : ne dépendre de personne ni de rien d’autre que de leur travail, de leur effort, de leur volonté. Il ne s’agit pas de vivre en autarcie, car les zapatistes sont conscients de la nécessité des interdépendances. Il s’agit de conquérir sa propre liberté. La tierra es de quién la trabaja. La terre est à qui la travaille, ce premier mot d’ordre du zapatisme historique. Terre et liberté. Je comprends comment dans leur quotidien ils et elles ont conquis leur autonomie : à la force du poignet. Je comprends que l’autonomie n’est pas une façon de manier des concepts, c’est une culture, dans le sens profond que nous avons déjà évoqué, celui de l’effort pour cultiver la vie.


Je me demandais si la liberté anticapitaliste selon les zapatistes permettait vraiment une émancipation des femmes ou si, au contraire, elle passait par une sorte de régression, se construisant encore une fois au prix de l’exploitation et de la domination de genre. Le capitalisme, sans le vouloir ou en le voulant, a pu participer d’une certaine manière à l’émancipation : dans sa nécessité de disposer de la force de travail des femmes, il a créé les conditions pour qu’elles puissent s’éloigner des tâches du foyer et du soin des enfants. Il leur a donné à choisir si elles voulaient être à la maison ou travailler, avoir des enfants ou ne pas en avoir, choisir combien en avoir, les allaiter ou pas, les élever chez soi ou les envoyer à l’école. Les avancées techniques et sociales ont permis ces libertés : la pilule, le droit à l’avortement sans risque, la planification familiale, les garderies, le lait en poudre. Tout ça, répondent les marxistes, pour qu’elles puissent remplir les tâches subalternes et moins bien payées que les hommes, dans des entreprises qui détruisent l’environnement et épuisent les corps jusqu’à la mort. Le problème consiste donc à trouver la manière de rejeter le capitalisme néolibéral avec sa charge de violence, ses logiques de domination et de destruction sans avoir à retourner aux conditions d’esclavage du passé. Chacun depuis sa tranchée. 


(Certains de mes amis disent que la double culture est une richesse, un plus. Il ne faut pas dire que tu n’es ni d’ici ni de là-bas mais que tu es à la fois d’ici et de là-bas. Avec eux non plus je n’essaie pas de débattre. Ils sont tellement convaincus de ce qu’ils disent. En plus, une de leurs deux cultures est la mexicaine, et donc critiquer serait mal vu de toute façon. Mais je ne suis pas certaine qu’ils aient raison : la double culture n’est pas nécessairement une richesse. Trop de choix tue le choix. La culture, les racines, les traditions, en plus de constituer un ancrage, un lien à la terre, sont des structures de comportement bien utiles quand il s’agit de s’orienter dans la vie, de prendre une décision. C’est ainsi parce que c’est ainsi, ça l’a toujours été, et il faut suivre la route déjà tracée. Mais si on a toujours deux options possibles, c’est comme n’en avoir aucune. Et si l’identité est une perception qui nous appartient en propre, qui existe dans l’intimité de soi à soi, ce sont aussi les autres qui la définissent. Si ma fille dit qu’elle est mexicaine, ce n’est pas suffisant, cela n’est valable que si le cercle de ceux qui partagent cette identité valident ce qu’elle dit, s’ils y croient. En France elle essaiera de dire qu’elle est française et on se moquera d’elle, de son accent du Michoacán. En réalité la seule chose qu’elle puisse faire c’est dire qu’elle est française au Mexique et mexicaine en France, et c’est ce qui semble le plus logique aux gens. C’est-à-dire : pour valider son identité, elle devra se dire étrangère dans les deux endroits. Et c’est bien, ça n’est pas grave. Moi aussi je suis issue de l’immigration, d’une famille sans terre ni maison qui a toujours changé de lieu selon les opportunités de travail, les rêves, le sens du vent, et j’ai hérité de cette sensation de n’être de nulle part, une sensation avec laquelle il m’a fallu apprendre à vivre et que ma fille devra apprendre à dompter elle aussi. Mais un plus, non, ce n’est pas un plus, c’est un moins. Un moins qui parfois te pèse, parfois te rend plus libre.)


(Je traduis ceci de l’espagnol. J’ai écrit ce livre en espagnol avant qu’il n’existe en français. Ça semble snob de dire ça, comme si ça allait de soi, naviguer d’une langue à l’autre comme les bourgeois universels qui étudient des langues depuis l’enfance et dont l’un des privilèges est de pouvoir passer d’un univers à l’autre avec désinvolture, naturellement, sans trop souffrir ni faire souffrir. Ce n’est pas mon cas. J’ai souffert pour apprendre, me costó, ça m’a coûté. J’ai peiné et travaillé et perdu un peu mon âme dans cette affaire. Me costó un huevo, ça m’a beaucoup coûté, ou littéralement ça m’a coûté un œuf (une couille). J’attendais beaucoup de cette transformation. J’attendais une métamorphose qui suivrait ma conversion en une autre langue. On peut dire qu’elle a eu lieu, mais pas comme je l’attendais, pas aux endroits où je l’attendais. Ce je qui parle ici c’est un je qui n’existerait pas s’il n’avait d’abord été conçu dans une langue étrangère. J’essaie aujourd’hui de le ramener au pays natal, et il résiste, car il n’est plus le même et c’est la terre d’origine qui lui est aujourd’hui devenue un peu inconnue.)

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

mardi 11 février 2025

[Zamora, Javier] Solito

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Solito

Auteur : Javier ZAMORA

Traduction : Carole d'YVOIRE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Du haut de ses neuf ans, Javier quitte ses grands-parents, ses copains d’école et son pays d’origine, El Salvador, pour retrouver ses parents déjà installés clandestinement aux États-Unis. Seul, il part pour un périple de 3 000 kilomètres à travers le Guatemala, le Mexique, la mer et le désert, au bout duquel l’attendent le rêve américain et sa vie de famille tant désirée.
Vécue et observée à hauteur d’enfant, cette épopée hors norme semée de nombreux dangers et épreuves est avant tout teintée d’émerveillement et d’espoir. Car Javier poursuit vaillamment son long chemin, suivant les passeurs et les autres migrants, découvrant de magnifiques couchers de soleil ou de somptueuses étendues de cactus, mais aussi le meilleur et le pire dont l’humain est capable.
Devenu un phénomène mondial, Solito est un témoignage rare, poignant et universel sur le sort des migrants. L’écriture sensible de Javier Zamora, associée à son jeu avec la langue hispanique, offre une expérience de lecture singulière et particulièrement vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Javier Zamora est d’origine salvadorienne et vit aux États-Unis depuis qu’il a traversé la frontière clandestinement, seul, à l’âge de neuf ans. Après des études à Stanford et Harvard, il est devenu poète et a publié un recueil de poésie remarqué, Unaccompanied. Solito, best-seller du New York Times depuis sa parution en 2022, a conquis des centaines de milliers de lecteurs et a fait de Zamora une figure qui porte la voix des migrants.

 

Avis :

En 1999 alors qu’il avait neuf ans, Javier Zamora quittait le Salvador, seul et clandestin, pour rejoindre ses parents en Californie. Fuyant la guerre civile, son père avait été le premier de la famille, huit ans plus tôt, à immigrer illégalement aux Etats-Unis. Sa mère n’avait pas tardé à le rejoindre, laissant l’enfant à la garde de ses grands-parents. Faute de visa pour leur fils, ils avaient engagé un « coyote », autrement dit un passeur, pour le cornaquer au long des 3000 kilomètres de son périple à travers le Guatemala, le Mexique et le désert du Sonora, là où il devrait franchir illégalement la frontière vers « las Unitades ».

Prévu pour durer deux semaines, le voyage truffé d’embûches et d’épreuves devait en réalité en prendre huit. Miraculeusement sauf mais durablement traumatisé, il lui faudrait un peu plus de vingt ans pour que, désormais diplômé de Stanford et légalisé résident permanent aux Etats-Unis, devenu activiste en faveur de la cause des migrants, il trouve la force d’affronter ses souvenirs, d’abord dans un recueil de poésie, Unaccompanied, publié en 2017 et salué par la critique, ensuite dans ce premier roman, best-seller du New York Times en 2022, point d’orgue d’une longue thérapie en même temps qu’impressionnante réussite littéraire.

Narré à hauteur d’enfant, sans jamais de commentaire ni de point de vue extérieurs, le récit immerge le lecteur au plus près du vécu, dans une spontanéité sincère et candide qui, quoi qu’il arrive toujours prête à s’émerveiller, fût-ce à propos des poissons volants du Pacifique ou de la variété des cactus dans le désert, considère avec le même naturel aussi bien les mille détails matériels des éprouvantes conditions du voyage que les plus terribles dangers qui le jalonnent. C’est donc bien plus horrifié que lui, l’enfant qui ne comprendra sans doute pleinement que bien plus tard tout ce par quoi il est passé, que l’on voit son premier coyote disparaître dans la nature, les suivants l’abandonner avec d’autres migrants au beau milieu du désert du Sonora, la Migra le refouler deux fois à la frontière des Etats-Unis et plusieurs armes le braquer comme un redoutable criminel.

Aucune analyse ni leçon de morale, aucun pathos ni sensationnalisme donc, mais la seule candeur d’un enfant pour donner chair à la peur, la solitude, le froid, la soif, les jours d'attente sans fin, le manque d’argent et la dépendance à des passeurs douteux auxquels il faut bien se fier, la traque policière et l’inhumanité administrative, l’humiliation et la promiscuité avec les autres migrants, certains prêts à toutes les trahisons pour se sauver, d’autres merveilleux d’entraide et de solidarité, comme Patricia, sa fille Carla et le jeune homme Chino à qui Javier Zamora dédie son livre. Ce sont eux qui, le prenant sous leur aile et se faisant passer pour une famille, lui sauvent probablement la vie et lui permettent de parvenir à destination.

Ce récit dont jusqu’à la langue, mêlée de références à des marques locales, de paroles de chansons, enfin de termes et d’expressions hispaniques, salvadoriens et mexicains comparés, traduit l’arrachement identitaire et culturel de ce voyage vers une autre vie, n’est pas seulement un témoignage individuel éminemment touchant et saisissant. Il est aussi l’arbre qui permet de voir la forêt avec une acuité nouvelle, l’expression particulière d’une souffrance collective et la voix de tous ces migrants dont l’actualité politique américaine va désormais compliquer plus encore le sort.

Ecrit pour guérir, remercier et porter la voix des migrants, un livre qui, du haut de l’indiscutable sincérité d’un enfant, ne peut qu’emporter le lecteur dans un souffle d’effroi et de tendresse pour ses personnages et sensibiliser de manière magistrale à sa cause. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Pendant sept semaines (du 20 avril 1999 au 10 juin 1999), personne n’a su où j’étais. À Tecún Umán, Papy m’avait confié à Don Dago, et ce dernier n’avait jamais donné de nouvelles à ma famille au Salvador. Aucun des coyotes auxquels j’ai eu affaire n’a jamais téléphoné à mes parents en Californie. La première fois qu’ils ont su que j’étais vivant, c’est grâce à Marcelo qui a réussi à joindre mes parents le 1er juin 1999. Je ne sais pas comment il a pu arriver à Los Ángeles, mais il leur a dit que j’étais « entre de bonnes mains », que j’étais « tellement optimiste et certain de les revoir ». Avant de raccrocher, il avait ajouté : « Ne vous inquiétez pas, vous avez un petit garçon spécial. »
Mes parents en ont perdu le sommeil. La nuit, leur téléphone était posé à côté de leur lit et ils attendaient qu’il sonne. Ils ne pouvaient pas partir me chercher en voiture près de la frontière, car ils craignaient que la patrouille frontalière ne les arrête et ne les expulse. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était attendre en espérant que je parvienne à réussir la traversée, sain et sauf. Ils sont allés au travail comme d’habitude, appelant El Salvador deux fois par jour, ont emprunté de l’argent au cas où un pollero les contacterait, et ont poursuivi leurs cours d’anglais pour adultes étrangers au College of Marin.
 

Comme mes parents, j’ai refusé de ressasser tout ce qui m’était arrivé pendant ces sept semaines entre El Salvador et la Californie. Je n’ai jamais oublié Chino, Patricia, Carla, Chele, Marcelo, ni aucun de ceux que j’ai croisés sur ma route, mais me souvenir d’eux était trop douloureux. C’est uniquement grâce aux poèmes que j’écrivais, et plus tard à ce livre (qui aurait été impossible sans l’indéfectible soutien de mon psychothérapeute), que j’ai trouvé le courage nécessaire, une fois que je me suis senti assez guéri, pour revisiter les lieux, les personnes et les événements qui m’ont façonné. J’espère que ce texte me permettra de retrouver Chino, Patricia et Carla, que je découvrirai ce qui leur est arrivé après notre séparation et que j’apprendrai ce qu’a été leur vie dans ce pays. Je ne crois pas les avoir remerciés. Et je veux le faire aujourd’hui, en tant qu’adulte, d’avoir risqué leur peau pour cet enfant de neuf ans qu’ils ne connaissaient pas.


 

mardi 23 avril 2024

[Aguilar Zéleny, Sylvia] Poubelle

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Poubelle (Basura)          

Auteur : Sylvia AGUILAR ZELENY

Traduction : Julia CHARDAVOINE

Parution : en espagnol (Mexique) en 2018,
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ciudad Juárez, située à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, est connue pour être l’une des villes les plus dangereuses de la planète, en particulier pour les femmes. Il s’y trouve aussi une décharge qui abrite des centaines d’habitants et une économie parallèle. À travers trois voix de femmes qui s’élèvent de ce territoire, c’est tout un monde qui nous est raconté. Une adolescente née dans la décharge, une patronne de maison close qui ne rêve que de s’en extirper et une scientifique américaine qui vient étudier les effets de cet environnement sur ses habitants. Poubelle entrelace les destins de ces femmes que seule la solidarité pourra sauver.

Tantôt tendre et poétique, tantôt bouleversant, ce texte explore une réalité inconcevable, à hauteur d’êtres humains inoubliables.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvia Aguilar Zéleny est une romancière et une nouvelliste née à Hermosillo, Sonora, Mexique, en 1973. Elle a étudié la littérature hispanique à l’université de Sonora et a commencé sa carrière comme enseignante à l’Institut de technologie et d’études supérieures de Monterrey. Elle occupe actuellement un poste de professeure assistante au sein du master de creative writing de l’université du Texas à El Paso. Une partie de son œuvre a été publiée au Mexique, aux Etats-Unis, en Argentine et en Espagne. Poubelle est son premier livre traduit en France.

 

 

Avis :

De part et d’autre du Rio Bravo qui dessine la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, se font face la tristement célèbre Ciudad Juarez, capitale mondiale du meurtre et du féminicide, et la prospère El Paso, pour sa part l’une des agglomérations les plus sûres de l’Amérique. C’est dans cette zone frontalière de tous les contrastes que se croisent trois destins de femmes. Alicia, adolescente abandonnée et vagabonde, vit sur l’immense décharge à ciel ouvert qui, côté mexicain, permet à une foule de pauvres hères de subsister de la vente du moindre déchet récupérable. Griselda, médecin à El Paso, vient y mener un travail de recherche sur les « enjeux de santé publique et environnementaux ». Enfin, Reyna, chassée de son emploi et de sa vie américaine lorsqu’elle a décidé de quitter son identité d’homme pour s’assumer femme, s’efforce de tourner le dos au cloaque qui empuantit le quartier, tout en régentant la petite troupe de prostituées transsexuelles qu’elle a prise sous son aile.

Aux antipodes les unes des autres en raison de profondes inégalités – toutes deux adoptées, Alicia n’a connu que la misère au Mexique, tandis que Griselda, qui a grandi et étudié au Texas, a pu accéder à une vie confortable ; Reyna a, quant à elle, d’abord connu l’aisance sous ses traits d’homme à El Paso, avant de devoir se résoudre à rentrer au Mexique et à s’y prostituer pour subsister, cette fois en femme –, ces trois Mexicaines ne découvriront jamais, contrairement au lecteur, le lien invisible qui les unit pourtant. Mais, femmes au carrefour de diverses frontières poreuses et incertaines, entre sécurité et précarité, rôle de sujet ou d’objet, genre masculin et féminin, en tous les cas confrontées à l’éternelle loi du plus fort, elles ont en commun le courage et le sens de l’entraide, seuls capables de transmuer en opiniâtre résilience leurs incertitudes et leurs fragilités.

L’on se souvient du terrifiant 2666 où Roberto Bolaño s’inspirait de Ciudad Juarez pour peindre l’effroyable tableau d’une ville mexicaine frontalière ravagée par des assassinats de femmes. Ici aussi, les cadavres se mêlent à la marée des déchets quotidiennement déversés sur la décharge au coeur du récit. Ils sont simplement devenus la manifestation ordinaire – que, pour leur sécurité, les habitants ont pris l’habitude d’ignorer – de contingences avec lesquelles il faut bien composer pour survivre. Alors, pour autant toujours prégnants, violence et danger, qu’ils prennent la forme de meurtres ou d’agressions courantes – conjugales, familiales, ou même professionnelles pour les prostituées –, ne se manifestent qu’indirectement dans la narration, au travers de leur intégration dans le comportement quotidien des personnages. Sans se plaindre, chacune des trois femmes se défend comme elle peut : la plus jeune, avec la rage de survivre ; la plus favorisée, avec culpabilité ; et la plus lucide avec l’ironie du désespoir. Leurs regards et leurs voix se croisent en une alternance virtuose de trois styles d’expression, oral et lapidaire chez Alicia, plus nuancé et introspectif chez Griselda, plein d’une verve intarissable et délibérément irrévérencieuse chez Reyna.

Dans cette histoire, où non seulement les déliquescences familiales n’ont finalement rien à envier aux violences commises à grande échelle dans la ville de Ciudad Juarez, mais aussi où les personnages ne prendront de toute façon jamais conscience des secrètes filiations qui les unissent, ce sont en définitive d’autres formes de proximités que biologiques ou nationales, celles qui rassemblent par un vécu commun et une identité partagée, que reconstruisent les personnages pour se sortir de la poubelle, au propre comme au figuré, qu’est devenu leur environnement.

Un livre fort et parfaitement maîtrisé, sur un sujet que l’auteur, née à Sonora au Mexique et aujourd’hui enseignante à l’université d’El Paso, connaît de près, puisqu’elle a coordonné bénévolement des ateliers d'écriture pour les adolescents et les victimes de violence à El Paso et qu'elle y a fondé une résidence pour femmes et écrivains LGBTQ. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous les chiens qui sont arrivés après, je ne leur ai plus jamais donné de nom. Les chiens, maintenant, ils s’appellent juste les chiens. C’est plus facile quand ils n’ont pas de nom. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que parfois il vaut mieux qu’ils n’aient pas de nom, parce que quand tu les appelles et qu’ils ne viennent pas, tu t’en fous. Les chiens, ils finissent toujours par revenir, mais je sais qu’un jour non, un jour ils ne reviendront pas, un jour je vais les trouver les tripes à l’air, écrasés par un pneu de camion ou tout gonflés après avoir bouffé un mauvais truc. Et tant pis, c’est comme ça, avec les chiens, ils vont et viennent. Y en a toujours un autre qui arrive et c’est comme si c’était le même chien. Si tu l’appelles « chien » et c’est tout, tu t’en fous que ce soit un autre et pas celui qui te suivait depuis des mois.
Les chiens sans nom sont ma seule famille.
 

Chela habitait dans un autre quartier, pas loin d’ici. Elle était femme au foyer. Son mari subvenait aux besoins de la famille, jusqu’à ce qu’un jour il ne revienne pas de la maquiladora, l’usine où il travaillait. Elle a d’abord signalé sa disparition, puis est allée interroger les gens de l’usine, mais elle a fini par comprendre qu’elle ne le retrouverait pas et qu’elle risquait plutôt de mettre en danger ses enfants, alors elle a arrêté de poser des questions. Elle a travaillé dans une boucherie, puis dans un supermarché, jusqu’à ce qu’elle rencontre Alicia, qui l’a emmenée à la décharge : « Pour moi, la poubelle, c’est comme de l’argent. Ca ne me dégoûte même plus, vous voyez, je viens même avec mes gosses quand ils n’ont pas école, parce qu’ensemble on ramasse plus de trucs. Tout ce que vous voyez, ce n’est pas de la poubelle, c’est de la nourriture, c’est une maison, c’est des vêtements, c’est des meubles, c’est la vie. La misère est galopante, mais ici on peut s’en sortir.
 

Ce jour-là, il y avait plus de brouillard que d’habitude. Le brouillard, c’est ce qu’il reste dans l’air quand les camions sont passés balancer leurs ordures et ont roulé sur la poubelle. Plus que du brouillard, d’ailleurs, c’est de la poussière, une couche de poussière que parfois on ne sent pas du tout et qui, d’autres fois, pique les yeux. Ce jour-là, le brouillard piquait un max, ça grattait et tout et tout . Les camions sont partis et je n’avais pas envie d’attendre les suivants. J’étais sur le point de rentrer à la baraque quand je l’ai aperçu. Il était par terre, enroulé dans une couverture, comme tous les corps qui apparaissent ici de bon matin. Au début, je ne pensais pas aller voir, s’il y a bien quelque chose qu’on sait dans la décharge, c’est qu’il vaut mieux laisser les morts là où ils sont. Mais j’ai entendu un autre camion arriver, il se rapprochait lentement et le corps a commencé à bouger. Il a secoué la couverture. Il s’est découvert. Il a fait un effort pour se lever. Je l’ai reconnu à cause des cheveux blancs, mêlés aux gris et aux noirs, accrochés en petite queue-de-cheval sur sa nuque. J’ai couru l’aider, je me suis dépêchée. Coup de bol, le camion a vidé sa putain de charge un peu plus loin, sinon, adios don Chepe, il serait mort de chez mort. C’est déjà arrivé à un gamin, à une femme, et à un mec de mon âge aussi. La vérité, c’est que ça arrive à tous les gens trop cons pour savoir se placer correctement quand le camion décharge sa cascade d’ordures.
Des novices, quoi.


 

samedi 23 janvier 2021

[Cuisset, Philippe] Miranda

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Miranda

Auteur : Philippe CUISSET

Parution : 2020 (Kyklos)

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Bien que Miranda soit essentiellement une héroïne de papier ou l’ombre indécise de quelques souvenirs vagues, je l’ai croisée au cours de l’automne 2017 à Reims sur un camp de réfugiés et de demandeurs d’asile.  

Miranda n’est qu’une des innombrables figures de l’abandon qui s’échouent sur les plages, s’épuisent au pied de murs fraîchement érigés, disparaissent sur le fil ininterrompu de l’exil avant de mourir dans les mascarades savantes des études statistiques. M’est-elle apparue dès le début sous la forme d’un squelette ? Je l’ignore, mais il fallait bien que quelqu’un songe un jour à lui rendre un peu de sa chair.

 

Un mot sur l'auteur :

Philippe Cuisset vit à Reims où il enseigne le français. Il a publié son premier roman Zacharie Blondel, voleur de poules en 2018.

 

 

Avis :

Compromise malgré elle dans la guerre des cartels au Mexique, la prostituée Miranda n’a d’autre choix que de fuir pour tenter de sauver sa peau. Lancée sur les routes de son pays avec la peur aux trousses, parviendra-t-elle à passer inaperçue et à gagner l’état mexicain de Basse-Californie où l’attend, peut-être, une autre vie ?

Le récit nous plonge dans la vie misérable et sans espoir d’une de ces filles tombées dans les griffes d’un réseau de prostitution au Mexique. Son destin aurait pu peu à peu s’acheminer vers l’usure et la déchéance classiquement réservées à ses semblables, si un coup de théâtre n’était venu soudain anéantir jusqu’à cette pauvre et désolante perspective. Contrainte à une fuite précipitée, sans ressource ni appui si ce n’est la fidèle amie qui l’accompagne, Miranda devient du jour au lendemain l’une de ces innombrables ombres qui traversent furtivement le Mexique, poussées par une urgence vitale dans une odyssée de tous les dangers.

Au travers du destin de Miranda et de la narration toute en tension de sa trajectoire éperdue, se dessinent les silhouettes de tous les migrants, chassés de chez eux par un sort devenu intenable, et lancés à la dérive de courants aléatoires entrecoupés d’obstacles souvent infranchissables. C’est d’ailleurs une rencontre de l’auteur dans un camp de réfugiés en France, avec une femme tatouée de la Santa Muerte - cette déesse de la mort qui remonte à l’histoire ancienne du Mexique -, qui lui a inspiré ce roman. Imaginé avec la plus grande crédibilité, raconté avec une sensibilité pleine de tendresse et de pudeur, le personnage de Miranda prend des allures d’allégorie, fragile et touchante, universelle dans le malheur de son destin brisé par la folie et l’indifférence humaines : une âme à la dérive parmi tant d’autres, une vie de désespoir sans fin pourtant pétrie de dignité, face auxquelles l’auteur exprime sa triste et respectueuse impuissance.

Après Zacharie Blondel voleur de poules paru en 2018, j’ai retrouvé avec plaisir l’élégance et la tonalité douce-amère de la plume de Philippe Cuisset, assorties d’une tension dramatique lucide et désespérée. Ce livre coup de coeur est à découvrir sans hésiter. (5/5)

 

Citations :

Derrière ce masque puéril d’une froideur frénétique, le carnaval exhibe en réalité la puissance militaire des forces locales. Les troupes de chaque section avancent et animent le coeur maladif d’une ville sous perfusion. Camée depuis ses artères principales jusqu’aux moindres veinules de ses ruelles, la ville frontière gavée de poudre et d’alcool frelaté avance et crépite, rue après rue, comme une coulée de lave sur une forêt sèche. Elle prend des allures de boxeur groggy dont les yeux hallucinée fixent un horizon de haine. Somnambule et incandescente sur cette terre qui craquelle, la procession criarde se nourrissant de poussière ricoche sur les murs et se laisse dériver comme des algues mortes.

En réalité rien n’aura changé. Les mêmes filles seront vendues dès l’âge de quinze ans, le même tonnage de cocaïne partira vers les USA et le Vieux Monde, on aura simplement fait triompher le plus puissant des cartels. Les lois d’une économie mondialisée s’appliquent ainsi dans cet univers. Tout tend vers le monopole absolu et l’hégémonie totale. Ce nouveau totalitarisme dépourvu de bannière officielle, recouvert d’une myriade de symboles tatoués à même la peau ou gravé dans l’or des chevalières étranglant les doigts boudinés des mains meurtrières, ce nouvel ordre pèse à ce jour quarante milliards de dollars à l’année. Il est la toute puissance économique d’un pays agonisant d’overdoses et de folie. Les églises ne désemplissent plus, les asiles débordent, les hospices refusent du onde et les prisons sont pleines. Le pays tout entier vomit son surplus d’humanité pourrissante dans les rues des nouvelles cités maudites. L’air même que l’on respire a des relents de bile.

Les sermons manichéens des prêtres catholiques ou les propositions moralisatrices des tribuns politiques auront beau résonner dans les consciences, le peuple a bien compris l’obsolescence de ces propos bien intentionnés. Le gain de cette partie faussée n’est plus relatif de quelque affrontement entre le vice et la vertu. Depuis trop longtemps, le diable a contaminé les deux camps et le véritable enjeu ne réside plus que dans le développement d’une monoculture indiscutablement imbattable en termes de rentabilité.

L’humanité n’existe plus que sous des formes résiduelles, c’est la résurrection d’un autre monde que Miranda ne connaissait plus depuis l’enfance, une sorte de tissu usé jusqu’à la trame entièrement tendu vers la survivance à tout prix ; et cette civilisation dispersée et déployée dans des étendues insensées de plaines arides et de chaînes rocheuses a développé le sens du camouflage. Les derniers paysans hantent les coins d’ombre, les replis, les cavités. C’est une peuple d’insectes infatigables, de lézards obstinés qui se fossilise silencieusement, un peuple dont Miranda se devine orpheline. Ce pays traversé ne constitue rien pour elle qu’une terre d’exil dont l’«étrange hostilité se manifeste par l’absence : villages déserts, maisons vides, routes à l’abandon, terres en friches…
 
La foudre ne tonne que pour ceux qui lui survivent.

La machine bien huilée tourne comme une horloge. Aucun raté, pas la moindre hésitation, chaque mexicain avance les yeux fermés sur des chemins balisés. Aucune faiblesse inutile, pas d’état d’âme superflu puisque la substance même de la mort suinte par tous les pores, traverse tous les tissus, se répand au-delà de toutes les frontières. Celle belle mécanique tragique pourra de poursuivre pendant des siècles et des siècles. Et qu’il en soit ainsi est tout naturel puisque l’indifférence ne cesse de nous anesthésier.

L’indifférence face au malheur ne tient que parce que nous nous agrippons à cette pensée : la mort se contente de nous frôler de son aile et la vie, indolore et tenace, s’échappe au compte-goutte sans que nous nous en rendions réellement compte.
 

 

 

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