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vendredi 16 janvier 2026

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 4 - Les belles promesses

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les belles promesses

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782702191477  
                           en librairie

 

 

 

   

 

Présentation de l'éditeur :     

Tout commence par un incendie, un bébé… et un sanglier.
Paris est transformé par des travaux titanesques, le cœur d’un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l’oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d’un effroyable dilemme moral, ce sera l’effondrement ou l’apothéose. Par bonheur, le chat Joseph veille encore.

Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. Après l’immense succès du Grand Monde, du Silence et la Colère, et d’Un avenir radieux, il clôt avec Les Belles Promesses sa plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Avec ce quatrième volet de la saga des Pelletier, Pierre Lemaitre achève sa vaste radiographie des Trente Glorieuses en nous plongeant au début des années 1970, alors que s’élève le chantier du périphérique parisien, emblème d’une modernité triomphante encore inconsciente des désillusions qu’elle porte déjà en elle. En prélude au cycle suivant, qui mettra au premier plan la génération des enfants, les Pelletier voient leurs trajectoires converger vers leur terme, chacun confronté à une version de lui-même plus nue, plus exacerbée, et aux répercussions parfois implacables de ses choix, dans un monde où les certitudes économiques et sociales commencent à se fissurer.

Si chacun des volets de la saga peut, en théorie, se lire de manière autonome, découvrir les Pelletier à ce stade reviendrait à se priver d’une grande part de la saveur du cycle. Ce dernier volume repose en effet sur l’évolution patiente des personnages, sur leurs contradictions accumulées et sur les décisions – parfois douteuses, souvent irréversibles – qu’ils ont prises au fil des décennies. La lumière se porte cette fois sans ambiguïté sur Jean, entrepreneur complexé qui dissimule un secret inavouable sous ses airs d’homme effacé, et sur son épouse Geneviève, plus tyrannique que jamais, sa férocité domestique atteignant son point d’incandescence. À travers eux, l'auteur poursuit son exploration des rapports de domination, des illusions de réussite et des violences symboliques qui traversent la cellule familiale comme la société.

La narration déroule la logique interne de ces deux êtres avec une jubilation presque cruelle, sous le regard d’une famille tour à tour témoin, juge ou victime. Autour d’eux, les attitudes varient : révolte contenue ou effacement douloureux chez leurs enfants, inquiétude persistante ou résignation tranquille chez les frères et sœurs, sans oublier l’énergie volontiers burlesque du chat Joseph, dont les apparitions offrent un contrepoint comique aux tensions dramatiques. Chacun, à sa manière, absorbe et renvoie les tensions du couple central, tel un miroir qui déforme autant qu’il révèle, jusqu’à laisser affleurer l’ampleur du drame en gestation. Pierre Lemaitre joue ici pleinement de son art du feuilleton : scènes rapides, ruptures de ton, humour noir, rebondissements savamment dosés, autant d’éléments qui amplifient la montée de la tension et accentuent la mécanique des conséquences. 

Ce quatrième volet s’impose comme l’aboutissement magistral de la saga. Entre sens du rythme, ironie mordante, art du retournement et plaisir évident à orchestrer les destins de ses personnages, Pierre Lemaitre y déploie le meilleur de sa puissance romanesque. Figures inoubliables, dialogues vifs et construction millimétrée composent un récit où chaque décision, même la plus anodine, déclenche une réaction en chaîne entraînant les protagonistes toujours plus loin qu’ils ne l’avaient prévu. À cette dynamique implacable s’ajoute le souffle du suspense : une enquête progresse en arrière‑plan, resserrant peu à peu l’étau autour du secret de Jean, que le lecteur connaît mais dont il ignore s’il finira par être mis au jour. L’écriture, brillante et incisive, mêle chronique familiale, tension dramatique, humour discret et menace latente avec une remarquable fluidité. Tout converge vers un final spectaculaire et émouvant, où chaque trajectoire trouve sa vérité, faisant de ce volume le plus accompli de la saga. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tout le monde, tôt ou tard, s’assied au banquet des conséquences. (R. L. Stevenson)

Et, au bout du compte, il dut admettre ce qu’il savait depuis le tout début, depuis le premier jour. Il avait lu Crime et châtiment : « C’est sa propre conscience qui est le dernier juge de l’homme. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

dimanche 13 juillet 2025

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 3 - Un avenir radieux

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un avenir radieux

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2025 (Calmann Lévy)

Pages : 592

Accès au livre : ISBN 9782702183625  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

«  Je viens sauver quelqu’un, se répétait-il, et maintenant qu’il se trouvait à deux heures de Prague, il sentait monter en lui une vive anxiété. » 
Une échappée belle de Paris à Prague, d’un studio de radio à des ruelles hostiles, d’un cachot glacé à une académie de billard, d’une école de bonnes sœurs aux bureaux obscurs de la République.
Chacun des Pelletier, à son heure, devra choisir entre son intérêt et son devoir, et pour certains entre la raison du cœur et  la raison d’État. Un dilemme parfois déchirant, sauf pour le chat Joseph, qui lui a choisi depuis longtemps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Après le Grand Monde et Le silence et la colère, Pierre Lemaitre poursuit sa tétralogie consacrée aux Trente Glorieuses avec un volet encore une fois malicieusement au carrefour des genres littéraires, puisqu’à la saga familiale et à la fresque sociale, il vient ajouter les ingrédients du roman d’espionnage pour évoquer le tournant des années 1960. L’on retrouve donc la famille Pelletier sur fond de guerre froide, de menace nucléaire, mais aussi d’une prospérité si bien convaincue de ses rêves de progrès qu’elle ignorera encore longtemps les vilaines graines, qu’à grands coups d’insecticides ou de violences sexuelles sur mineurs, elle est en train de semer pour notre monde contemporain.

Peu importe que l’on ait lu ou pas les tomes précédents, l’on se (re)familiarise très vite et avec plaisir avec les personnages de ce feuilleton à la mécanique bien huilée. Rentré en France après avoir vendu sa savonnerie beyrouthine, Louis, le patriarche des Pelletier, voit sa santé décliner et ses descendants prendre des chemins qui le laissent parfois perplexe. Ses fils ont pour leur part atteint la maturité, même si, mal marié avec l’épouvantable Geneviève, Jean l’entrepreneur reste secrètement la proie de ses frustrations et de ses démons criminels.

Ses tribulations d’éternel loser n’ont toutefois rien à envier à celles de son frère nettement plus affirmé. Toujours journaliste pour un quotidien, François doit affronter pour sa part le muselage des médias depuis qu’il a contribué à créer le premier magazine d’information à la télévision française. Amené à se rendre à Prague pour un reportage, une nouvelle salve de dilemmes moraux l’assaille lorsqu’il se retrouve activement impliqué dans une opération de contre-espionnage.

Mais, tout à ses préoccupations, cette génération passe totalement à côté de celles de ses enfants, en tête desquels la petite Colette qu’entre son désespoir pour ses ruches ravagées par les insecticides de l’agriculteur voisin et le secret dévastateur qu’elle n’a d’autre possibilité que de cadenasser au plus profond d’elle-même, l’on pressent déjà future championne de l’écologie et des droits des femmes dans le prochain tome.

Avec son titre ironique et sa radiographie de la société des Trente Glorieuse à la lumière de notre époque, cet épisode plein d’action de la saga Pelletier réussit une nouvelle fois à combiner le divertissement accessible à tous avec le roman social et politique, ici finement annonciateur des catastrophes qui nous concernent aujourd’hui. Tout à son plaisir, le lecteur acceptera bien volontiers la démarche, complice des « deux ou trois circonstances invraisemblables [maintenues] par respect pour la vérité » et annoncées en exergue par cette citation de Victor Hugo. (4/5)

 

 

Citations :

L’époque se faisait fébrile. L’angoisse nucléaire se dirigeait vers son apogée. La doctrine de la dissuasion s’accompagnait d’un surarmement nucléaire auquel les populations assistaient avec anxiété. On attendait des espions des deux camps des informations sur les capacités de l’adversaire, les défenses antimissiles, les sites de production d’armes, le Journal du soir, pour ne parler que de lui, publiait des articles du type : « Comment se protéger en cas d’attaque atomique », voire : « La peur de l’apocalypse nucléaire hante les familles françaises », il y avait beaucoup de travail dans les services de renseignement internationaux.


— Non, Arthur, cette fois, je ne vais pas t’écouter. Pendant des mois nous avons joué le jeu sans en discuter les règles. On ne s’autorise pas, à la télévision, le dixième de ce qu’on pratique tous les jours au Journal. Or, notre position est forte, notre émission est attendue et regardée, le ministère ne pourra pas la supprimer sans s’expliquer…
— Il ne supprimera rien, dit Baron, nous serons simplement remplacés.
— Tu penses ? Arthur Denissov, le directeur du plus grand quotidien national, sera purement et simplement remplacé ? Tu plaisantes ?
— Ça n’est pas comme ça que les choses se passent, dit Denissov.
Ce fut une révélation pour François.
— Tu as raison ! Le gouvernement n’a même pas besoin de nous demander de retirer ce qui le dérange, nous le faisons de nous-mêmes ! Parce que nous sommes d’accord ! Nous pensons que notre mission n’est pas seulement d’informer mais d’informer sans désagrément pour ceux qui nous autorisent à le faire.


 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

samedi 24 juin 2023

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 2 - Le silence et la colère

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le silence et la colère

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2023 (Calmann Lévy)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Après l'immense succès du Grand Monde
Un ogre de béton, une vilaine chute dans l’escalier, le Salon des arts ménagers, une grossesse problématique, la miraculée du Charleville-Paris, la propreté des Françaises, « Savons du  Levant, Savons des Gagnants », les lapins du laboratoire Delaveau, vingt mille francs de la main à la main, une affaire judiciaire relancée, la mort d’un village, le mystérieux professeur Keller, un boxeur amoureux, les nécessités du progrès, le chat Joseph, l’inexorable montée des eaux, une vendeuse aux yeux gris, la confession de l’ingénieur Destouches, un accident de voiture. Et trois histoires d’amour.
Un roman virtuose de Pierre Lemaitre

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman.

 

 

Avis :

Après Le Grand Monde qui ouvrait l’an dernier la trilogie des Années Glorieuses, l’on retrouve la famille Pelletier comme si l’on venait juste de la quitter. Quatre ans se sont écoulés depuis l’épilogue du premier tome, et, en cette année 1952, la reconstruction d’après-guerre s’achevant en même temps que bientôt la guerre d’Indochine, la narration se recentre sur les mutations sociales de la France qui, en ce début des Trente Glorieuses, quarante ans après les Etats-Unis, fait son entrée dans la société de consommation.

Pendant que Louis, toujours à la tête de sa savonnerie à Beyrouth, se prend de passion pour la boxe où l’un de ses ouvriers s’est mis en tête de percer, son épouse Angèle suit avec inquiétude le parcours de leurs trois enfants installés à Paris. Jean, toujours aussi mal marié et plus que jamais aux prises avec sa violence intérieure, œuvre à l’ouverture d’un grand magasin de prêt à porter bon marché, que le lecteur, amusé, associera volontiers au concept de l’enseigne Tati. François poursuit avec succès sa carrière à la rubrique faits divers du journal qui l’emploie, tandis qu’Hélène, engagée dans la profession de reporter-photographe, doit se frayer un chemin dans un monde d’hommes. Là encore, les clins d’oeil abondent, amenant à l’esprit le journal Paris-Match ou le magazine Elle, et évoquant même directement Françoise Giroud, dont un article sur l’hygiène des Françaises est reproduit en annexe du livre, ou le vrai village de Tignes, qui, comme dans le roman, tenta de résister à la destruction et à l’engloutissement promis par la construction d’un barrage hydroélectrique.

Mêlant avec dextérité tout un bouquet d’intrigues pimentées de suspense – l’étau se resserre notamment autour du tueur en série qui sévit depuis le début de la trilogie – et démultipliant ainsi l’addiction du lecteur, le récit épouse le tourbillon foisonnant de la vie et ne cesse de rebondir, sans baisse de rythme ni de crédibilité, pour mieux nous attacher à ses personnages, suffisamment bien campés pour convaincre et prendre vie. Mais que l’on ne s’y méprenne pas : sous ces apparences plaisantes de divertissement facile, le propos se colore souvent de gravité, touchant notamment du doigt la colère, de plus en plus mal rentrée, d’une génération de femmes à l’orée de la conquête de leur indépendance.

Si Geneviève, l’épouse de Jean, en est encore à une révolte inconsciente qui la transforme en terrible mégère, obstinée à lui faire payer sa souffrance « de n’être pas un homme » en se sabordant dans un rôle marital et maternel dont elle ne se satisfait pas, d’autres femmes commencent, encore silencieusement, à se battre pour leur liberté professionnelle et affective. Elles ont encore un long chemin à parcourir, preuves en sont la précarité et l’injustice qui déclenchent les grèves d’ouvrières, et, de manière plus spectaculaire encore, la chasse aux avortées et aux médecins avorteurs qui se poursuit alors dans la continuité des lois de Vichy. Si, depuis la Libération, l’avortement n’est plus passible de la peine de mort, il reste un délit traqué par des brigades policières spécialisées.

Tout aussi prenant et bien mené que le premier, ce deuxième opus de la dernière trilogie en date de Pierre Lemaitre ne déroge pas à la règle qui rend si remarquables les romans de l'auteur : le noyau central de son histoire, avec ses personnages et leur ressenti individuel, n’est que le prétexte d’une peinture beaucoup plus large d’une époque et de son contexte social, débouchant elle-même sur des perspectives sociétales d’une portée universelle. Alors quand l’intérêt se conjugue aussi bien au plaisir de lecture, l’on ne peut, naturellement, qu’attendre avec la plus grande impatience le prochain rendez-vous avec la famille Pelletier. (4/5)

 

 

Citations :

Geneviève estimait jouir d’une indiscutable supériorité sur Hélène et sur Nine : elle était mariée et attendait son deuxième enfant tandis que ces deux-là pouvaient se prétendre plus belles que les autres, c’étaient « des vieilles filles et voilà tout ! La Hélène, vingt-trois ans toujours célibataire, elle peut faire la fière, celle-là ! Quant à la sourdingue, elle c’est encore pire, elle a coiffé sainte Catherine ! On aurait dû lui offrir un chapeau avec des clochettes, ça ne l’aurait pas beaucoup dérangée… ». Ravie par toutes ces belles pensées, Geneviève croisait ses petites mains potelées sur la table et souriait aimablement, c’est ce qu’on fait quand on est en famille.


— Ah bon ? enchaînait-elle. Mais comment ça, elles sont sales, qu’est-ce que ça veut dire ?
— Je n’ai pas lu les articles, répondit François, ça paraîtra lundi. Mais on ne publie que des choses très documentées et le jugement est sans appel : les Françaises sont négligées.
Geneviève croisa les bras, méfiante.
— Parce que les Boches sont plus propres, peut-être !
— Les Allemandes, je ne sais pas s’il en sera question dans la série…
— Quelle série ? demanda Jean que la nouvelle du Charleville-Paris avait ébranlé.
— Des articles sur la propreté des Françaises, précisa François. Un par jour, pendant une semaine. Le patron garde le contenu jalousement, il s’attend à un tollé et je pense que c’est ce qu’il veut.
— J’espère qu’il y aura un second volet sur la propreté des hommes.
Toutes les têtes se tournèrent vers Nine dont la voix, menue comme sa personne, savait toutefois se faire entendre. Elle sourit gentiment en expliquant :
— Étant donné qu’elles s’occupent de leur linge, je vois mal comment des épouses sales feraient des maris propres…


La famille était réunie au grand complet pour la première fois depuis un an. Dans ces occasions, chacun mesure le temps à son aune. On relève la manière dont les autres vieillissent, on se rassure, on s’inquiète, c’est un moment triste et heureux, on se regarde, on se reconnaît, mais tout a changé.


Si l’avortement était une affaire de femmes, sa répression restait principalement une affaire d’hommes.
Il ne suffisait pas que nombre d’entre elles risquent la stérilité, il fallait encore qu’elles encourent des amendes et des peines de prison. Le législateur de 1939, qui avait accru la répression, fut bientôt semé par celui de 1942, un champion celui-là, qui éleva l’avortement au rang de crime contre la sûreté de l’État, la peine de mort n’était plus exclue pour les avorteurs comme en firent l’expérience Marie-Louise Giraud et Désiré Pioge en 1943, tous deux guillotinés. Au cours de ces années sombres, aiguillonné par l’Alliance nationale contre la dépopulation, une association de natalistes exaltés, notre législateur, très imaginatif, imagina même de sanctionner… sans preuve ! Le fait d’avoir tenté un avortement même si l’on n’en trouvait aucune trace vous faisait délinquante. En matière de droit, il était difficile de faire mieux.
 
 
Le plus sûr moyen de réprimer l’avortement consistant à décourager ceux qui le pratiquaient, les médecins, les sages-femmes risquaient des peines de prison ferme, des amendes considérables et la suspension voire l’interdiction définitive d’exercer. Étonnamment, ce n’est pas sous le régime de Vichy que la répression de ce « fléau social » avait été la plus vive mais… à la Libération. En 1946, on comptait mille comparants de plus qu’en 1943…


C’est ainsi que l’inspecteur venait jusque dans les étages interroger les patientes aux premières heures du matin, s’enquérir de leur grossesse malheureuse, remonter à la date de la conception, leur faire détailler les circonstances exactes de la fausse couche qui les avait conduites ici, les cuisiner sur leur désir d’enfant, leurs rapports avec leur mari, supputer un amant, leur rappeler parfois qu’elles avaient déjà procédé à un curetage (il n’était pas rare qu’il se fasse monter les registres des années précédentes), les menacer d’une expertise médicale, mentionner la peine qu’elles encouraient en cas de fausse déclaration, souligner ce que risquaient les complices, mari, mère, voisines, sœurs, exiger le nom de… Les deux minutes se transformaient alors en un long interrogatoire serré qu’enduraient des femmes terrifiées qui avaient subi un curetage, n’avaient quasiment pas dormi depuis une trentaine d’heures et qui souvent pleuraient parce qu’elles avaient perdu le bébé qu’elles espéraient, ce que Palmari mettait la plupart du temps sur le compte de la dissimulation.


Notre inconscient nous écoute, la réciproque est rare.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

mardi 24 mai 2022

[Lemaitre, Pierre] Les années glorieuses 1 - Le Grand Monde

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Grand Monde

Auteur : Pierre LEMAITRE

Parution : 2022 (Calmann Lévy)

Pages : 592

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La famille Pelletier. Trois histoires d’amour, un lanceur d’alerte, une adolescente égarée, deux processions, Bouddha et Confucius, un journaliste ambitieux, une mort tragique, le chat Joseph, une épouse impossible, un sale trafic, une actrice incognito, une descente aux enfers, cet imbécile de Doueiri, un accent mystérieux, la postière de Lamberghem, grosse promotion sur le linge de maison, le retour du passé, un parfum d’exotisme, une passion soudaine et irrésistible. Et quelques meurtres.

Les romans de Pierre Lemaitre ont été récompensés par de nombreux prix  littéraires nationaux et internationaux. Après sa remarquable fresque de l’entre-deux-guerres, il nous propose aujourd’hui une plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman..

 

 

Avis :

En cette année 1948, malgré leur réussite à la tête de leur prospère savonnerie à Beyrouth, Louis et Angèle Pelletier accusent le coup. A l’évidence, aucun de leurs quatre enfants ne reprendra jamais le flambeau, et il leur faut se résigner à les voir, l’un après l’autre, quitter le Liban pour « le Grand Monde ». Si deux de leurs fils et leur fille ont choisi de tenter leur chance à Paris, le dernier s’est mis en tête de retrouver à Saigon le légionnaire dont il est passionnément épris, et qui a cessé de donner de ses nouvelles alors qu’il est maintenant engagé aux côtés de l’armée française dans la guerre contre le Viêt-minh…

Comme il l’explique en fin d’ouvrage, l’auteur a butiné une myriade de sources pour composer ce foisonnant feuilleton qui doit se prolonger sur deux autres tomes. Agrémentant le fruit de cette promenade documentaire d’une bonne dose d’imagination, il entame une saga familiale animée d’un si puissant souffle romanesque qu’il parvient à en faire oublier, voire à rendre amusants, ses aspects les plus improbables. Car, certes, toutes ces péripéties font beaucoup pour une seule famille. Et, lorsque, entre autres surprises et rebondissements, s’entrecroisent les aventures du benjamin Etienne, inspirées de celles du vrai correspondant de guerre qui, en 1950, s’intéressa à l’affaire des piastres en Indochine ; les circonstances qui placent François, le cadet journaliste, à la tête de scoops détonants ; le terrible secret qui fait de l’aîné Jean et de sa redoutable épouse Geneviève de bien peu recommandables compères : l’on finit par déborder du roman historique pour verser dans un exercice de dextérité non dénué d’humour, comme le confirment les clins d’oeil de l’auteur à ses précédents livres ou à ceux de Simenon.

C’est donc avec un incontestable plaisir que l’on se laisse emporter par cette lecture fluide et facile, en compagnie de personnages réellement attachants ou carrément détestables, mais toujours bien campés, et surtout que l’on s’immerge dans son alternance d’atmosphères aussi vivides les unes que les autres. Qu’il s’agisse, d’une part, de l’incertitude du Paris d’après-guerre, entre pénuries et rationnement, opportunités lucratives pas très nettes, manifestations ouvrières et violente répression policière, mais aussi difficultés d’indépendance de la presse comme des femmes, ou, d’autre part, de la décadence d’une Saigon encerclée par une guérilla de décolonisation d’une violence inouïe, mais qui ne démord pas de ses juteux trafics construits sur la corruption et la concussion, et tant pis s’ils financent en même temps le Viêt-minh, le tableau n’est dans l’ensemble guère réjouissant, ni glorieux, le crime s’épanouissant en toute impunité d’un côté de ce monde comme de l’autre.

Jouant avec aisance et humour de tous les genres, Pierre Lemaitre enchevêtre roman historique, saga familiale et intrigue criminelle pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Il nous livre, à n’en pas douter, un nouveau grand succès populaire, dont beaucoup attendront la suite avec curiosité. N’a-t-il pas déroulé quelques fils narratifs qui ne demandent qu’à être tirés plus avant ? En attendant, ceux qui souhaitent conforter leurs impressions sur les troublants conflits d’intérêts économiques et financiers à l’oeuvre pendant la guerre d’Indochine pourront se plonger dans l’édifiant Une sortie honorable d’Eric Vuillard. (4/5)

 

 

Citations :

Si tu expliques trois fois un truc à quelqu’un et qu’il ne le comprend pas, c’est un imbécile. Mais si, à la fin, il est certain de l’avoir compris mieux que toi, alors, tu as affaire à un con.
 

Entre la terrasse du Métropole et celle du Cristal Palace, vous avez tout ce qui importe à Saigon. Diplomates sur le retour, aventuriers, séducteurs, banquiers corrompus, journalistes alcooliques, prostituées et demi-mondaines, aristocratie française, communistes masqués, planteurs richissimes, tout est là. L’erreur serait de croire que Saigon est une ville. C’est un monde à part entière. La corruption, le jeu, le sexe, l’alcool, le pouvoir, tout s’y donne libre cours sous l’autorité de la déesse absolue, celle que tout le monde révère, à savoir Sa Majesté la Piastre !
 
 
D’un geste, Jeantet vida sa coupe dans le cache-pot et traversa la terrasse. Étienne lui emboîta le pas jusqu’au parapet et un endroit moins éclairé où le directeur s’arrêta, posant ses larges mains sur la balustrade.
Étienne, comme lui, observa la nuit et fut saisi d’une étrange émotion en découvrant un immense trou noir percé des innombrables lumières de bateaux au mouillage.
— Vous sentez ? demanda Jeantet. L’odeur du fleuve…
Le brouhaha des conversations en anglais s’était éloigné jusqu’à disparaître, comme à la fin d’un film, pour céder la place au silence lourd et profond des rives de ce fleuve noir et inquiétant où l’œil, en s’habituant à la pénombre, distinguait ce qui devait être les herbes hautes de marécages ou de rizières.
— De l’autre côté, dit Jeantet, c’est le Viêt-minh. Il encercle la ville.
Il se tourna vers la petite foule des clients du palace qui s’interpellaient en riant :
— Ce que vous voyez là, c’est tout ce qu’il reste de la France en Indochine. En réalité, Saigon n’est plus rien d’autre qu’un fort assiégé, isolé.
Ils se tournèrent de nouveau vers le fleuve.
— Là-bas, dans la campagne, la France a fait construire des centaines de petits fortins qui ne servent à rien. Le Corps expéditionnaire tente de les défendre. Il tâche même, quand c’est possible, de gagner un peu de terrain en s’emparant de villages comme votre Hiển Giang peut-être, mais si vous prenez de la hauteur, vus du ciel, ces centaines de fortins sont eux aussi des postes assiégés. Ou qui le seront demain…
Étienne fut saisi par un vertige. Dans ce trou noir humide, vibrant, se trouvaient Raymond et ses camarades, Raymond dont il crut, un instant, sentir la présence physique, presque l’haleine chaude et familière.
— Partir visiter le pays serait suicidaire, vous ne feriez pas deux kilomètres. Vous ne pouvez sortir de la ville qu’armé, accompagné, escorté, et même ainsi vous n’êtes pas certain d’arriver à destination… Saigon est devenu une île.
La voix de Jeantet n’était plus tout à fait la même, c’était un murmure, une pensée qui se développait lentement, envahissante, sinueuse comme une algue.
— Finalement, la piastre, c’est son dernier lien avec le reste du monde.
Le mot sembla le réveiller. Il se tourna vers Étienne.
— C’est une richesse artificielle. Elle ne tient qu’à un décret. Le Viêt-minh, lui, conquiert peu à peu les rizières, les plantations, les faubourgs. Il parvient à convaincre, ou à faire peur, mais gagner Saigon, c’est une autre paire de manches. Parce que (il leva l’index vers le ciel), à Saigon, il y a la piastre…
Soudain, une lointaine explosion interrompit les conversations. Une lumière vive surgit sur l’autre rive, à plusieurs kilomètres, un rougeoiement disait qu’un feu s’était déclaré.
— C’est un fortin français qui se défend, dit calmement Jeantet. Le Viêt-minh attaque souvent la nuit. S’il tient jusqu’au matin, il aura gagné quelques semaines. Sinon, le Corps expéditionnaire en construira un autre quelques kilomètres plus loin.
Dans l’imagination d’Étienne, c’était de nouveau Raymond, là-bas, assiégé dans une tourelle en bambou, les soldats du Viêt-minh attaquaient de toutes parts ; à cause de la nuit, on ne les découvrait que lorsqu’ils surgissaient devant vous.
— Ça semble sans fin, lâcha Jeantet, et pourtant, il y aura une fin. Cette guerre ne peut pas être gagnée. Le gouvernement le sait, tout le monde le sait. En attendant on fait comme si.
Il s’était tourné vers la terrasse.
— Regardez…
Le bref étonnement qui avait saisi les clients du palace s’était évaporé. Les conversations avaient repris leur cours normal, primesautier. Jeantet fixa Étienne, lui posa la main sur l’épaule.
— Bienvenue sur le Titanic.
 
 
 Il y a des soldats qui se font tuer ici pour que des marlous fassent fortune sur le budget de la France…
— Mais au contraire, vieux ! L’économie française a besoin de cette guerre ! La guerre rapporte trois fois ce qu’elle coûte. C’est une arme, la piastre ! C’est grâce à elle que nous parvenons à convaincre ceux qui pourraient se ranger aux côtés des communistes.
— On ne les convainc pas, on les achète.
— Eh bien, oui, on les achète, tu préférerais qu’on les trucide ?


— Dites-moi, Diêm… Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Vous payez en piastres une société française qui est censée vous envoyer du riz. En réalité, on verra arriver ici, dans huit mois, trois sacs de riz pourri pour clore le dossier. Ce qui m’intrigue, ce sont les francs…
— Quels francs ?
— Bah, les piastres qui arriveront en France, vous allez les convertir en francs.
— C’est le projet, monsieur Étienne, tout à fait.
— Qu’est-ce que vous allez faire de ces francs, en France, vous qui habitez Saigon ?
Ils durent s’écarter parce qu’ils avaient atteint le quai et qu’ils risquaient de gêner les passagers descendant des bateaux. Diêm avait l’air embarrassé.
— En France, avec les francs, monsieur Étienne, on achète de l’or qu’on fait revenir ici. Cet or, on le transforme en piastres et on vous dépose un nouveau dossier de transfert.
Étienne tentait de mesurer les conséquences de ce trafic.
Diêm comprit sa sidération.
— Oui, c’est comme ça, monsieur Étienne, la piastre part en France et revient et repart… En matière de finances, l’Indochine a inventé le mouvement perpétuel.
— Et cet or revient comment ici ?
Diêm se contenta de montrer le paquebot dont les passagers descendaient la large passerelle, leurs valises à la main, le sourire aux lèvres…
Étienne suivit le regard de Diêm qui, maintenant, la crête oscillant de droite à gauche, observait le manège des douaniers qui arrêtaient certains passagers afin de contrôler leurs valises tandis qu’ils en laissaient passer d’autres. Les pots-de-vin devaient pleuvoir sur la douane comme ils pleuvaient sur l’Agence. Le trafic de piastres était une activité artisanale aux dimensions industrielles.


Grâce à la guerre, les Français trafiquaient de la piastre. Les sociétés, le capitalisme local profitaient de ce trafic pour s’enrichir, pour se gaver, mais il y avait pis. Le Viêt-minh était parvenu à entrer dans le système. À profiter du trafic de la piastre pour s’équiper. Ça voulait dire une chose, une seule, terrible, d’une importance tragique. Dans la guerre qui les opposait, la France, sans le savoir, finançait le Viêt-minh.
 
 
— Aucun de ces remboursements pour dommages de guerre, reprit Étienne, n’a fait l’objet d’une réelle vérification. Et on ne sait pas non plus où sont parties les sommes versées. Une enquête permettrait de…
— C’est l’inverse, monsieur, je suis au regret. Nous n’ouvrons pas une enquête pour chercher des preuves de quoi que ce soit. C’est parce que nous avons des preuves que nous ouvrons une enquête. C’est ça, la procédure.
— Sans preuve, pas d’enquête, mais sans enquête, pas de preuve…
Le jeune homme partit d’un rire jovial auquel on ne s’attendait pas.
— C’est un peu ça, oui.


J’ai eu ailleurs l’occasion de citer H. G. Wells dans sa préface à Dolorès, Édition des Deux-Rives, 1946. On me permettra de le refaire : « On prend un trait chez celui-ci, un trait chez cet autre ; on l’emprunte à un ami de toujours, ou à quelqu’un à peine entrevu sur le quai d’une gare, en attendant un train. On emprunte même parfois une phrase, une idée à un fait divers de journal. Voilà la manière d’écrire un roman ; il n’y en a pas d’autre. » 

 

 

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