Affichage des articles dont le libellé est Père/fils. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Père/fils. Afficher tous les articles

lundi 29 juin 2026

Critique : "Jacky" de Anthony Passeron | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jacky" d'Anthony Passeron


 

J'ai aimé

 

Titre : Jacky

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782246843573  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

«  Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeux.  »
Au tournant des années 1980 et 1990, Anthony et son frère jumeau grandissent entourés d’une famille paternelle soudée, dans une vallée enclavée de l’arrière-pays niçois. Entre des grands-parents aimants, une cousine atteinte d’une maladie mystérieuse et un jeune oncle plein d’entrain, ils tuent l’ennui grâce aux jeux vidéo – une passion nouvelle, transmise par leur père  : Jacky.
De Space Invaders à Zelda, de Nintendo à Sega, la conscience du monde dans lequel le narrateur et son frère évoluent s’aiguise avec les capacités techniques de ces étranges machines. Elles vont peu à peu s’imposer comme un refuge face aux injonctions qui pèsent sur eux,  à l’ennui d’un quotidien sans horizon et aux drames qui frapperont bientôt leurs proches. Jusqu’au départ brutal de leur père. 
Anthony Passeron plonge le lecteur dans une époque révolue : l’insouciance de la fin du XXème siècle, avec son horizon de prospérité et d’innovations technologiques. Mêlant son histoire personnelle à celle des grands inventeurs de jeux vidéo, il lance un cri d’amour au père, malgré la blessure inguérissable de l’abandon.
Ce roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence, a le charme et la puissance d’une chronique sociale douce-amère : « J’aurais voulu qu’on se demande enfin quelle malédiction, quelle pluie de mépris, de bêtise et de brutalité tombait depuis des décennies, des siècles peut-être, dans cette vallée que certains n’avaient d’autre choix que de fuir. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Après avoir passé son enfance dans l’arrière-pays azuréen, il suit un cursus de géographie et devient professeur de lettres, d’histoire et de géographie en lycée professionnel. Son premier livre, Les Enfants endormis (Prix Wepler, finaliste du Prix du Livre Inter), paru en 2022 aux éditions Globe, a connu un immense succès et a été traduit dans une quinzaine de langues. Jacky est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Après Les Enfants endormis, récit mêlant trajectoire familiale et enquête historique sur l’épidémie de sida dans les années 1980, Anthony Passeron revient avec un deuxième roman plus intimiste, centré cette fois sur la figure paternelle.

Délaissant la fresque documentaire, il s’ancre dans la mémoire d’un fils devenu adulte, qui s’obstine à cerner la présence insaisissable d’un père avant son éloignement volontaire, forme d’abandon sans fracas ni retour. Tout en revisitant les attitudes, les non-dits et les esquives, il tente de comprendre ce qui a conduit à la fracture, dans une quête où chaque détail se fait indice, et chaque souvenir, travail d’élucidation. 

La narration s'organise autour de trois consoles de jeux mythiques, qui balisent l’enfance de l’auteur comme autant de chapitres sensibles. Offertes par le père, elles ouvrent à ses deux fils un univers ludique devenu refuge et incarnent les gestes maladroits d’un homme pour transmettre quelque chose, sans toujours trouver les mots ni la juste attitude. Le jeu s'érige alors en langage affectif, une forme de contact indirect suppléant à la parole. À travers ces objets, l’écrivain capte les mutations d’une époque, mais surtout les traces d’un lien fragile, tissé dans le silence et les tentatives de partage. 

Parfois relâchée, l’écriture semble avancer à tâtons, comme si elle cherchait elle aussi à approcher une vérité fuyante. Avec ses phrases courtes, ses ruptures de rythme et ses ellipses qui en disent long, ce style dépouillé confère au texte une sincérité vibrante, mais aussi quelques fragilités : certaines séquences perdent en précision ce qu’elles gagnent en intensité, tandis que le dispositif formel centré sur les trois consoles fige parfois la narration dans une mécanique répétitive, au risque d’émousser l’émotion. La mémoire y est travaillée comme une matière instable, faite de bribes, de creux et de retours, que le récit tente d'assembler sans jamais prétendre à l’exactitude.

Plutôt que de théoriser, le roman aborde en filigrane des réalités sensibles – déclassement social, masculinités blessées et héritages invisibles – qu’il laisse se révéler à travers postures et silences. Evitant l’analyse frontale, il donne à voir ce qui se joue dans les replis de l’intime : une filiation marquée par le non-dit, et des enfances traversées par le manque où les transmissions échouent sans bruit. Opaque, maladroit, parfois touchant, le père n’est ni idéalisé ni condamné, mais présenté dans une complexité et une ambivalence d'une grande vérité.

Jacky explore avec justesse les blessures de la filiation, là où absence et défaut d’attention creusent un vide. Malgré une construction un peu artificielle qui tend à assécher l’émotion, le roman conserve une forme de pudeur vibrante et un art subtil de la suggestion. (3,5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’était comme ça. Peut-être qu’on ne choisissait pas qui on était, après tout. Faute de devenir quelqu’un d’autre, on devait prendre la place qui nous était attribuée.

Personne n’a jamais revu Jacky. Il a disparu avec mes consoles de jeux, avec mon enfance, avec la boucherie de ses parents et avec le village que j’ai connu. Il s’est évaporé dans le temps et l’espace, à travers le rideau de brume des gorges qui enferment la vallée avant de s’éclipser dans les possibles de la plaine qui gagne la côte. Il a abandonné son métier, sa famille et son histoire. Faute d’être parvenu à venger son nom, il l’a enfin trahi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 21 juin 2026

Critique : "Whalefall" de Daniel Kraus | Lectures de Cannetille

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Whalefall

Auteur : Daniel KRAUS

Traduction : Jonathan BAILLEHACHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Rivages) en 2026

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782743669195  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jay Gardiner s'est lancé dans une quête insensée : retrouver la dépouille de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach. La seule façon, pour lui, de se libérer du poids de la culpabilité. La plongée commence bien, mais l'apparition d'un calmar géant le met en danger, danger aggravé par l'arrivée d'un cachalot. Soudain, Jay est entraîné dans l’estomac de la bête. Il lui reste une heure avant que ses bouteilles ne se vident, une heure pour vaincre ses démons et s'échapper du ventre du cachalot.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Kraus est un romancier et scénariste à succès connu pour ses collaborations avec les réalisateurs George A. Romero (The Living Dead) et Guillermo del Toro (La Forme de l’eau, Chasseurs de Trolls). Whalefall a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et sera bientôt adapté au cinéma.
 
 

Avis :

Puisant son titre dans l’image scientifique d’une baleine morte qui sombre dans les abysses et y devient un écosystème entier, l’auteur américain Daniel Kraus éclaire d’emblée l’ambition du livre : raconter la descente d’un jeune homme jusqu’au point de rupture – physique, psychique et symbolique –, là où, paradoxalement, l’effondrement ouvre enfin la possibilité d’une renaissance.

Alors qu’ébranlé par le deuil succédant à une relation paternelle rude et tissée de malentendus, Jay Gardiner, dix-sept ans, entreprend une plongée à haut risque pour retrouver les restes de son père disparu, un accident le confronte à l’extrême : aspiré dans la gueule d’un cachalot, il se retrouve piégé dans un huis clos organique où chaque seconde menace d'être la dernière. Transformée en lutte acharnée pour sa survie, sa quête de réparation devient aussi un tête-à-tête forcé avec les souvenirs qu’il fuyait. Dans les entrailles obscures et palpitantes du géant des mers, les gestes appris auprès de ce père exigeant reviennent comme des réflexes de la dernière chance, en même temps que se ravivent les blessures anciennes. Même absents, les membres de sa famille l'accompagnent dans son combat pour la vie sauve, dessinant en creux le portrait d'un adolescent pris entre loyauté, peur et un amour que ni père ni fils n'ont jamais su formuler.

L’exploit de ce récit de survie – mais pas seulement – tient d’abord à sa capacité à rendre crédible l’invraisemblable : l’enfoncement dans le corps du cachalot devient pour le lecteur une expérience presque tangible, une immersion totale dont la physicalité monstrueuse – chaleur, pression, pulsations – souligne plus encore l’effondrement intérieur de Jay. À mesure que les souvenirs l’assaillent avec une netteté douloureuse, tension dramatique et exploration intime s’enchevêtrent dans une intensité qui naît autant de la menace corporelle que de la vulnérabilité psychique du personnage. Dans cet espace organique agissant en chambre d’écho, la moindre sensation réactive une faille ancienne et chaque geste de survie renvoie à un héritage paternel ambigu. Cette superposition constante entre danger immédiat et mémoire blessée dépasse les codes du roman de survie pour déployer les thématiques de la transmission, de la culpabilité et de l’amour empêché. Dans ce va-et-vient entre extrême et intime, la tension narrative nourrit la vérité émotionnelle, la confrontation au monstre extérieur révélant surtout celui que Jay porte en lui.

Espace symbolique dépassant sa seule fonction structurelle, le corps du cachalot renvoie Jay à un monde archaïque où, privé de repères et réduit à ses réflexes, il retrouve un état primal. Cette plongée dans l’animal renverse la logique du récit initiatique, non plus chemin vers l’extérieur, mais traversée vers l’intérieur, physique autant que psychique. Le cétacé incarne une mémoire non humaine, lente et millénaire, dont la présence silencieuse contraste avec la violence des liens familiaux qui hantent Jay. Prisonnier de cette masse vivante, le garçon se confronte à une altérité radicale qui devient tour à tour tombeau, refuge et matrice. Cette ambiguïté, à la fois protectrice et menaçante, confère au roman une dimension quasi mythique, l’animalité figurant un seuil, un lieu de passage où Jay doit renoncer aux récits hérités pour en forger un autre, plus juste et plus vivant.

Au‑delà de ses aspects spectaculaires, ce roman qui conjugue intensité narrative et profondeur émotionnelle réussit à faire de l’extrême un terrain d’exploration intime. À travers la survie de Jay se déploie une variation sur la filiation, la culpabilité et la rédemption qui renouvelle le genre initiatique. L’on pense bien sûr à Jonas, Moby Dick ou Pinocchio, mais Whalefall ancre ces résonances mythiques dans une expérience sensorielle réellement originale, où la métamorphose, plus concrète que symbolique, passe par la matière, la douleur et le souffle du corps. Malgré quelques effets de style très oraux et une prose parfois trop fonctionnelle pour soutenir pleinement l’ambition du récit, le roman n’en parvient pas moins à offrir un magnifique portrait d’adolescent qui, aux prises avec un deuil difficile, trouve dans les tréfonds d’une créature abyssale la possibilité d’une renaissance psychologique, éperdue et décisive. (4/5)

 

Citations :

Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd.


Imaginez que la Terre est vraiment plate. La planète qui s’arrête net. 
Plus de rochers, plus de sable, une mer sans fond. Jay s’avance aussi prudemment que possible. Sa flottabilité est équilibrée, il ne risque pas de couler. 
Mais devant un précipice, la peur de tomber est dans la nature humaine. 
Le fond de l’océan Pacifique s’ouvre soudain sur un abyme, comme au bord du toit d’un gratte-ciel. Des rochers s’agrippent à la corniche telles des dents pourries et se détachent plus bas sur la paroi, mais tout disparaît dans les ténèbres au bout de quelques mètres.


Rouge brique en réalité, bleu nuit ici-bas, Architeuthis est long d’une dizaine de mètres, depuis les nageoires de son manteau jusqu’à ses orteils tentaculaires. Une demi-tonne de chair gluante, suspendue dans l’eau, se répandant comme une tache d’huile, ses lueurs naturelles comme les éclipses scintillantes d’un millier de lunes. Il se tourne, et un œil se révèle. De la taille d’un ballon de foot, c’est le plus grand globe oculaire sur Terre, un disque de flammes blanches dans la noirceur de l’Océan.


Surpassés en nombre par les orques, huit contre vingt, quatre contre douze, neuf contre trente-cinq, les cachalots adoptent une « formation en marguerite » : leurs rostres assemblés au centre, la queue vers l’extérieur, une rosette en forme d’étoile qui protège leurs organes vitaux et expose les orques aux coups de leurs puissantes nageoires caudales. Si l’un d’eux est emporté par un assaillant, un de ses congénères quitte le rang, s’interpose, et escorte le blessé jusqu’au centre.


Une carcasse de baleine suffit à nourrir pendant des lustres la faune de la plaine abyssale où elle se dépose. Des créatures à l’anatomie étourdissante, ignorant jusqu’à l’existence même de la lumière, viennent s’y repaître. Poissons queue de rat. Myxines. Isopodes. Ils canalisent, ils mordent, ils lèchent, ils sucent, ils absorbent la carcasse graisseuse du colosse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bulles de méthane, de l’huile et des os. 
La vie ne s’arrête pas là. Des bactéries engloutissent la moelle à l’intérieur des os. Ça produit du sulfure d’hydrogène. Qui alimente des microbes. Les os disparaissent bientôt sous un tapis de vers scintillants, de lumineux coussins bactériens de palourdes, de moules, d’escargots, de barnacles. Des centaines d’espèces pendant des décennies, des siècles. Finalement, les os rongés se transforment en un récif comme du corail – tout un écosystème.


Personne ne porte en soi ce qu’il a de mieux à offrir. Nos proches portent en eux nos meilleurs côtés.

 

samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073130242  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 18 avril 2026

Critique : "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lâchez les chiens

Auteur : Antonin FEURTE

Parution : 2026 (Paulsen)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782375024515  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Au chenil, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable. Ces derniers temps, il se sait menacé : la nuit, dans le village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit. Alors, Valère prend la fuite avec pour seule boussole la carte dessinée par son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au détour des sentes pastorales, un itinéraire mène à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.
Servi par une prose syncopée, ce premier roman librement inspiré de faits réels entraîne le lecteur dans une cavale haletante à travers les Pyrénées.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 2002 à Amiens, Antonin Feurté a étudié l’art dramatique avant de rejoindre le master d’écriture créative de Toulouse. L’été, il travaille comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel, une expérience qui nourrit son écriture. Dans la lignée d’auteurs comme Jean-Baptiste Del Amo, David Lopez et Mathieu Palain, il développe un style précis et tendu, attentif aux silences et à la violence du réel. Lâcher les chiens est son premier roman.

 

Avis :

Une toute jeune voix d’à peine vingt-trois ans fait, avec ce premier roman, une entrée remarquée dans le paysage du noir français. Construit autour d’un ouvrier de chenil industriel dont l’existence monotone éclate après des années d’humiliation, le livre annonce son enjeu dès le titre : il renvoie au cadre brutal du travail, à une violence longtemps contenue qui finit par se libérer, et à la traque qui s’engage lorsque le protagoniste prend la fuite dans les Pyrénées. Entre fractures sociales et pulsions libératrices, un torrent d’énergie sombre irrigue le récit.

Valère, jeune époux et père discret, travaille depuis dix ans dans cet élevage où il nettoie les cages et encaisse sans broncher, sous les railleries de ses collègues, les brimades d’un supérieur tyrannique. Sa vie n’est plus que solitude et fatigue, quand un ultime incident, pourtant minime, fait soudain céder ce qui tenait encore en lui. Commence alors une cavale dans les Pyrénées où se mêlent instinct de survie, mémoire familiale et confrontation brutale avec la nature : la trajectoire désespérée d’un homme ordinaire que la pression sociale a fini par pousser hors des clous.

Maîtrisant avec maestria l’intensité de son récit, l’auteur installe une tension continue où la violence surgit comme l’aboutissement logique d’un engrenage implacable. La narration s’enracine dans un réalisme dur – nourri par l’expérience de l’auteur comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel – qui donne à la chute de Valère la force de l’évidence. Si la description du travail aliénant, des humiliations répétées et de l’usure psychique s’inscrit dans la tradition du roman social, l’écriture, nerveuse et précise, lui confère une dimension plus intime, qui fait ressentir la suffocation et le désarroi du personnage. 

Le livre parvient aussi à faire basculer le réel vers une forme de tragédie primitive. Le changement de décor de la cavale pyrénéenne agit comme un révélateur : un catalyseur des tensions accumulées qui confronte Valère à lui-même autant qu’à la nature. La narration éclaire la zone de fracture entre déterminisme social et pulsion de fuite, entre enfermement et débordement. On y lit la colère sourde d’une génération confrontée à la précarité, mais aussi un désir de rupture qui prend des allures de retour à l’instinct.

Enfin, la voix narrative, d’une maturité remarquable pour un premier livre, impose un rythme grave et tendu, sans afféterie ni complaisance. L’auteur sait aller droit au nerf des situations, saisir l’instant où tout craque, et donner à son personnage une densité tragique sans jamais le mythifier. S’y ajoute la force du cadre, rendu avec une précision sensorielle. Le chenil, d’abord, avec ses odeurs stagnantes, ses aboiements en continu, ses gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abrutissement, compose un décor d’enfermement où chaque détail renforce l’impression d’usure. À l’inverse, la montagne ouvre un espace plus vaste mais tout aussi implacable : un territoire minéral, abrupt, où la nature ne se donne jamais comme refuge mais comme épreuve. Ce contraste entre huis clos industriel et immensité sauvage accentue la dérive du personnage et confère au roman une atmosphère obsédante, entre oppression et vertige.

Au-delà de sa tension narrative et de la puissance de son cadre, Lâcher les chiens met au jour la vérité souterraine d’une existence broyée jusqu’à la rupture sociale. Entre harcèlement, humiliations et précarité, le roman suit au plus près la dérive psychologique d’un homme fragilisé, à la fois victime et danger – une bombe de colère rentrée, de peur et de paranoïa. Dans cette trajectoire éperdue, dictée par la nécessité plus que par le choix, se lit la manière dont la brutalité ordinaire peut consumer un individu à petit feu jusqu’à lui faire perdre pied. Conjuguant intensité romanesque et acuité sociale, ce premier roman aussi haletant que juste révèle une voix à suivre. (4/5)

 

Citation :

À mesure que je gagne en altitude, les arbres maigrissent, la forêt devient blanche. Mes pas font craquer le sol comme un tapis d’osselets. Brindilles, feuilles mortes. Les arbres se courbent, j’ai l’impression de pénétrer dans la cage thoracique d’une bête immense. Les troncs serrés des bouleaux étouffent tous les bruits.

 

jeudi 9 avril 2026

Critique : "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Je n'ai jamais dit papa" de Louis-Philippe Dalembert


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je n'ai jamais dit papa

Auteur : Louis-Philippe DALEMBERT

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221280898  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une bouleversante déclaration d'amour filial et paternel, par un homme dont l'inquiétude viscérale devient un grand poème de vie.

Un homme parle à son père.
Son père qui est mort alors qu'il n'avait pas un an. Lui en avait trente-deux. Ou peut-être trente-trois. Comme veut la croyance en Haïti, " on l'a mangé ". Le pays est alors dirigé par le dictateur " Papa Doc ", le père, quelle ironie, de son peuple qu'il massacre. Louis-Philippe Dalembert a grandi avec sa mère et sa grand-mère. Il a grandi dans la gêne et la fierté. Avec le manque lancinant, honteux, ravalé de l'absent, à jamais un inconnu. Mais un homme ne pleure pas. Pas de larmes, non. Des poèmes. Comme un instinct de survie. Comme un envol. Devenu adulte, Louis-Philippe Dalembert devient père, et une question le hante : que transmettre quand on n'a rien reçu ?
Un homme parle à son fils.

 

Un mot sur l'auteur : 

Louis‑Philippe Dalembert est né à Port‑au‑Prince et a grandi en Haïti avant de poursuivre des études en France et aux États‑Unis. Poète, romancier et nouvelliste, il construit une œuvre marquée par l’exil, la mémoire et les liens familiaux. Lauréat de nombreux prix littéraires, il est aujourd’hui reconnu comme l’une des voix majeures de la littérature haïtienne contemporaine.

 

Avis :

Connu pour une oeuvre où se croisent mémoire familiale, histoire d’Haïti et expérience de l’exil, Louis‑Philippe Dalembert aborde ici son propre passé, marqué par la mort de son père alors qu’il n’avait pas un an. Le livre s’attache à reconstituer, à partir de témoignages fragmentaires, la silhouette d’un père absent dont l’auteur n’a jamais pu prononcer le nom autrement qu’en creux. Cette démarche, à la fois biographique et introspective, donne au récit une tonalité factuelle qui met en lumière la manière dont un manque initial peut structurer une identité et orienter une trajectoire d’écriture.

Le récit restitue le décor d’une enfance haïtienne inscrite dans l’univers féminin de la mère, de la grand‑mère et des tantes qui ont assuré l’éducation du garçon après la disparition précoce du père. Ces figures, tour à tour protectrices, autoritaires ou mutiques, forment la trame humaine à partir de laquelle l’auteur tente de saisir ce qu’a pu être la place – ou l’absence de place – de cet homme dans la famille. À travers leurs souvenirs hésitants, leurs versions parfois discordantes et leurs nombreux non‑dits, se dessine un portrait indirect du disparu, tandis que la dictature de Duvalier, dit Papa Doc, impose au pays une paternité politique qui résonne ironiquement avec la quête intime de l’écrivain. À cette toile de fond s’ajoutent la pauvreté, la faim et l’extrême précarité du quotidien, qui marquent tout autant l’enfance du narrateur et donnent au récit une densité sociale tangible. L’histoire progresse ainsi entre reconstruction personnelle et évocation historique, portée par des personnages dont la mémoire lacunaire constitue le seul accès possible à une filiation interrompue. 

Adoptant une écriture volontairement dépouillée qui contraste avec la charge émotionnelle du sujet, Louis‑Philippe Dalembert refuse emphase et dramatisation pour mieux sonder la complexité d’un deuil jamais vécu mais toujours présent. Outil de vérité face à la fragilité des sources, à la précarité de la mémoire et à la difficulté de reconstruire une histoire familiale lorsque les traces sont minces, cette retenue stylistique lui permet de transformer son expérience en interrogation plus large sur la filiation, la transmission et les zones d’ombre qui accompagnent toute trajectoire personnelle. En choisissant la forme d’une lettre adressée à son fils, il donne à cette réflexion une dimension intime et tournée vers l’avenir. L’adresse directe instaure un espace d’échange où le père qu’il est devenu tente de combler, par l’écriture, le silence laissé par celui qu’il n’a pas connu. Ni règlement de comptes ni confession, ce dispositif épistolaire, qui permet la mise à distance et la lucidité, offre une manière d’examiner les manques de sa propre histoire pour éviter qu’ils ne se reproduisent, donnant ainsi au livre une portée réflexive sur la capacité de l’écriture à combler les vides et à donner forme à ce qui n’a jamais eu l’occasion d’advenir.

Sensible, pudique et profondément humain, ce récit intime trempé dans l’absence d’un père est aussi un hommage vibrant aux femmes de la famille qui n’ont jamais baissé les bras face à ce manque et aux difficultés quotidiennes, affectives comme économiques, qu’il a engendrées. Il est surtout l’occasion de repenser les thèmes de la filiation et de l’héritage, dans une tentative touchante de l’auteur de transformer le vide en plein pour son jeune fils. Et si l’extrême retenue du texte produit parfois un effet de distance qui, ajouté à la spirale d’une quête autour d’un vide impossible à combler, peut bercer le lecteur d’une certaine monotonie, il n’en demeure pas moins un ouvrage maîtrisé, juste et tendre, non dénué de poésie, où vibre l’écho persistant de ces « dizaines de milliers de garçons et filles de ce pays, orphelins de père », auxquels l’auteur offre, par l’écriture, une forme de reconnaissance. (3,5/5)

 

 

Citations : 

La souffrance majeure, j’ai longtemps cru cela, réside dans la privation d’une présence essentielle et dans la conscience de cette privation. Dans ton cas, il s’agit du vide pur et simple. Un peu comme pour un aveugle de naissance. La différence est de taille avec celui qui a bénéficié de la vue, avant de la perdre. Il faut alors apprendre à vivre avec la perte. On souffre du manque. On souffre d’imaginer ce dont on a été privé et dont on ne pourra plus profiter. Quand on ignore, comme moi, et qu’on sait qu’on ne saura jamais, quoi qu’il arrive, on a presque envie de bénir son ignorance. On se dit qu’on est mieux avec le vide qu’avec la perte. On se met l’âme en paix.


Peut-on, au demeurant, rêver de quelqu’un qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais vu ? De toute ma vie, je n’ai pas le moindre souvenir d’un rêve où tu aurais été ne serait-ce qu’un figurant de second plan.


Des années après, je lirai ces mots sous la plume de l’écrivain italien Erri De Luca : « Le manque de nourriture est humiliant. Ceux qui en souffrent ne le montrent pas. Ça m’est arrivé et je l’ai gardé pour moi. […] Quand je l’ai vu chez les autres, je l’ai reconnu. […] On le comprend aux yeux. […] Le reste du corps cache la privation, les yeux ne le peuvent pas. »


Au moment où j’écris ces vers, la question de la transmission obsède le père sans repère que je suis. Que transmettre quand on n’a pas reçu ? Que transmettre à un fils quand on n’est soi-même le fils d’aucun père ? Qu’on doit tout inventer à partir de ce rien ? Ma propre paternité me porte tout au bord de ce vide – ce déni, diront certains –, dont je me suis presque toujours tenu éloigné. Par peur sans doute d’y basculer.


Ta veuve, elle, est inconsolable. On le serait à moins. Tu la laisses, à vingt-huit ans, avec trois enfants sur les bras, dont le petit dernier, moi, n’a pas un an. Mais elle fait face. En dépit de ses pleurs. Comme elle fera face toute sa vie. Et avant elle sa mère et l’arrière-grand-mère. Et, avant les trois, des centaines de milliers, des millions de femmes de ce pays. Elles feront face, envers et contre tout. 


Quand on habite à l’étranger et que le téléphone résonne dans la nuit, on s’attend toujours à une mauvaise nouvelle de là-bas. Pas d’ici. Curieux, non ? Comme si « ici », le lieu où on réside, ne pouvait en aucun cas être associé à une douleur brutale. Mais « là-bas », si. Encore plus lorsque le coup de fil déboule au mitan de la nuit. « Là-bas ». Dans mon cas, ce concept désigne tout ensemble Port-au-Prince, Paris, New York, Montréal, où la diaspora familiale s’est éparpillée au fil des décennies. L’appel peut venir de partout troubler les eaux sereines de l’ici et maintenant. Nous plonger dans un tumulte d’émotions contraires. De décisions à prendre dans l’immédiat, à un moment où on est loin d’y penser. Où le cœur n’y est pas. Tous les immigrés le savent. Le vivent. Tôt ou tard.


Peut-on aimer quelqu’un qu’on n’a pas connu ? L’amour filial est-il automatique ? Encore des questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 
 

vendredi 25 juillet 2025

[Le Clerc, Xavier] Un homme sans titre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Un homme sans titre

Auteur : Xavier LE CLERC

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Si tu étais si attaché à ta carte d’ouvrier, c’est sans doute parce que tu étais un homme sans titre. Toi qui es né dépossédé, de tout titre de propriété comme de citoyenneté, tu n’auras connu que des titres de transport et de résidence. Le titre en latin veut dire l’inscription. Et si tu étais bien inscrit quelque part en tout petit, ce n’était hélas que pour t’effacer. Tu as figuré sur l’interminable liste des hommes à broyer au travail, comme tant d’autres avant toi à malaxer dans les tranchées.

En lisant Misère de la Kabylie, reportage publié par Camus en 1939, Xavier Le Clerc découvre dans quelles conditions de dénuement son père a grandi. L’auteur retrace le parcours de cet homme courageux, si longtemps absent et mutique, arrivé d’Algérie en 1962, embauché comme manœuvre à la Société métallurgique de Normandie. Ce témoignage captivant est un cri de révolte contre l’injustice et la misère organisée, mais il laisse aussi entendre une voix apaisée qui invite à réfléchir sur les notions d’identité et d’intégration.

 

Un mot sur l'auteur : 

Xavier Le Clerc, né en Algérie en 1979, vit à Londres. Il a publié un premier roman en 2008, De grâce, sous son premier nom Hamid Aït-Taleb, puis Cent vingt francs en 2021.

 

Avis :

Après son roman Cent vingt francs publié l’année d'avant et consacré à son arrière-grand-père Saïd, paysan kabyle enrôlé parmi les zouaves et tué sur le front de Verdun en 1917, Xavier Le Clerc rend cette fois hommage à son père, dans un récit du même coup également autobiographique.

Mohand-Saïd Aït-Taleb voit le jour dans les montagnes kabyles en 1937. Il y connaît la misère et le servage nés du colonialisme et alors dénoncés dans les articles d’Albert Camus, dont l’effroi résonne à l’unisson de toute cette partie du récit. Après avoir survécu à la famine, aux épidémies, puis à la guerre et à la torture, le jeune homme se joint à l’exode de 1962 et devient ouvrier métallurgiste en Normandie. Un parmi les neuf enfants qui lui naîtront, l’auteur se souvient d’un père aux silences de plomb et aux colères éruptives, rongé à petit feu par une existence sacrifiée à un travail pénible qui ne lui rapporterait jamais qu’un salaire de misère, dans une France méprisante où il ne serait toujours qu’un « homme sans titre », un éternel étranger sans bien ni citoyenneté.

Extirpé du laminoir de cette existence broyée par l’injustice et par le paupérisme, lui que son acharnement à maîtriser les mots qui manquaient tant à son père et que son homosexualité ont poussé à briser les carcans jusqu’à franciser son nom pour mieux acquérir ses titres d’égalité et de légitimité, le fils devenu auteur reconstitue le parcours de son père avec émotion, dans un récit où l’âpreté sans détour des phrases comme des couperets s’assortit d’une finesse d’analyse et de perception empreinte d’un incommensurable amour filial.

Et cet ouvrage qui, dépassant la colère et la révolte, s’affranchit de toute rancoeur, finit par se révéler le livre de la maturité et de l’apaisement, venu couronner, en une ultime réconciliation avec un père disparu sans adieux et une filiation restée douloureuse, un long cheminement vers l’équilibre identitaire et une intégration à plusieurs dimensions, puisqu’au racisme s’ajoute pour l’auteur l’homophobie qui l’a coupé jusque des siens y compris.

Captivant, superbement écrit, ce récit aux mots âpres et souvent bouleversants dont on perçoit sans peine la valeur cathartique pour l’auteur, est aussi bien un témoignage d’une rare intensité qu’une invitation à réfléchir aux questions de l’identité et de l’intégration. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Mohand-Saïd n’a jamais connu son grand-père Saïd, mort pour la France le 26 octobre 1917 dans les tranchées de Verdun. Les pilonnages d’obus avaient dévasté le village martyr de Bezonvaux, réduit à un paysage de cratères et de ruines. Vingt ans séparaient la mort de l’un et la naissance de l’autre. Mohand-Saïd était né dans les mêmes montagnes que son grand-père. Un siècle d’exploitation coloniale y avait concassé la vie des indigènes comme du minerai ou du charbon, et la Kabylie n’était plus qu’un creuset de la faim où l’alliage des injustices fondait les hommes à mille cinq cents degrés. Des générations entières avaient coulé dans les rigoles impériales ou industrielles, pour en faire des canons ou de la main-d’œuvre.


Dans la pénombre des gourbis, les femmes hagardes s’adossaient les unes contre les autres. Ici des crânes avec de longs cheveux desséchés, là des fémurs sous des robes en lambeaux, les femmes entassées ne bougeaient pas plus qu’un ossuaire. Les familles ne mangeaient qu’un jour sur trois, parfois quatre. Parmi les enfants rachitiques qui erraient dans le dédale, le petit Mohand-Saïd qui avait appris à marcher dans le relent des détritus ignorait lui aussi que la misère avait déversé leur vie dans le moule des damnés.


Ouardia rejoignit son mari quelques mois avant la naissance d’Abdallah en 1975. Sortie de la maternité de Caen, un couffin dans les bras, elle retourna à la baraque qui abritait la famille, située dans un terrain vague de Mondeville et faite de cloisons de carton bouilli et d’un toit plat bitumé. La baraque était probablement un kit américain d’après-guerre, le modèle UK 100, qui arrivait en « cinq caisses de cent morceaux » et qui était envoyé pour pallier la pénurie de logements. J’ai aussi lu quelque part qu’en 1945 le Royaume-Uni annula sa commande de huit mille cent cinquante baraques, pour n’en garder que cent soixante-cinq, et les baraques restantes furent vendues au ministère de la Reconstruction français. En pleine crise du logement, cette baraque devait appartenir à quelque marchand de sommeil.


Mon père n’était vraiment pas un héros, au sens où l’entendait le gamin que je deviendrais plus tard et qui rêverait à l’école du panache des Trois Mousquetaires. Lui qui trimait à l’usine n’avait pour ennemi que la peur du lendemain. Analphabète comme ma mère, il avait cette hantise du manque qui le rongeait jour et nuit, jusqu’aux plateaux des hauts-fourneaux, où il se rendait en bus avec sa gamelle cabossée pleine de riz sans sauce. Au pied de l’usine, les cités ouvrières qui comportaient des crèches, des épiceries, un dispensaire, un club de foot et même une église s’étalaient entre Mondeville, Giberville et Colombelles. Un horizon de fourneaux surplombait les maisons, avec aux alentours des restes de champs où parfois des chevaux et quelques vaches broutaient encore, comme les revenants obstinés d’un monde agricole révolu.  
Les soirs de la troisième semaine de chaque mois, mon père qui n’avait plus un centime, pas même de quoi acheter une plaquette de beurre pour l’étaler sur le pain, devenait fou et colérique. Dans la lumière pisseuse d’une ampoule qui pendait à un fil accroché au plafond, il hurlait sur sa femme enceinte et sur ses enfants, sans retenue. Il ne lui restait que des dettes, plus un seul meuble d’occasion à troquer, si ce n’est une table en formica jaune canari et quatre chaises assorties aux pieds chromés.
 
 
Ce n’est qu’en grandissant que j’ai compris qu’il y a les pères qui accumulent les connaissances, les richesses, les voyages et ceux qui perdent le peu qu’ils détiennent, encore et encore, jusqu’à finir dépossédés de tout amour-propre, résignés et dociles, dans la chaleur suffocante de l’usine et des coulées de métal en fusion.


Les quartiers de la ville d’Hérouville-Saint-Clair portaient des noms charmants : Grand Parc, Belles Portes, Bois, Val, Grande Delle, Montmorency ou Haute Folie. Des noms qui n’évoquaient en rien les tours grises d’une cité-dortoir. Au numéro 220 du Grand Parc, où nous allions vivre, il n’y avait pourtant pas de grand jardin public. Pas plus qu’il n’y avait de duc à Montmorency, au mieux des pavillons avec garage où vivaient des profs, des comptables ou autres employés municipaux, aux enfants bien habillés et qui formaient à mes yeux candides un monde distant de Gaulois nantis.


Yema, qui avait rasé les murs toute sa vie, de retour au bled devenait une duchesse, racontant à notre entourage l’opulence dans laquelle nous baignions. L’envie se lisait sur les regards où défilaient des boiseries, des dorures, la galerie des Glaces, les fontaines de jardins Le Nôtre aux parterres de broderie. Il n’y avait pas de caddies abandonnés dans notre cage d’escalier, mais des chaises à porteurs. Aucune voiture incendiée au Nouvel An, ni pompiers désemparés, mais une parade de carrosses dorés et des feux d’artifice à vous couper le souffle. Les voyages en Algérie donnaient à ma mère, comme à tant d’immigrés, l’occasion de briller. Une cour des miracles où les humiliés paradaient enfin.


Je n’aime pas mes photos d’enfance. Sur celle-ci avec des scellés à œillets qui date de 1986, je dois avoir six ans, assis dans un photomaton de la galerie marchande, où j’affiche un sourire espiègle en noir et blanc. J’ai gardé la carte de transport, dite « Famille nombreuse ». Le voyage vers le passé, lui, n’est pas au tarif réduit. Il me coûte même plutôt cher. Le vécu et les sensations ressemblent en cela aux tickets de bus oblitérés, pour qu’ils ne puissent jamais servir deux fois. Et pourtant la mémoire resquille, pour revivre des transports désormais interdits, parce que le temps reste aussi implacable qu’un contrôleur.


Mon père illettré fut mon premier livre. Il regorgeait de mots et de sentiments captifs, qui ne s’échappaient que par bribes. Difficile de soudoyer le geôlier de sa mémoire, mon père avait du mal à me parler des affres de la faim qu’il comparait à un sommeil. Lui et son geôlier s’entendaient bien au fond. Ses quelques récits n’étaient donc que des évadés, comme le jour où, par mégarde, mon père laissa s’échapper quelques mots sur la fièvre du typhus. Ou celui des fouilles du hameau par les paras, qui défonçaient les portes, brisant les amphores pour trouver des armes tandis que sa pauvre mère Keltoum tentait de ramasser, de ses deux mains, l’huile d’olive mêlée à la poussière et aux éclats d’argile.  
Mon père avait la mémoire surpeuplée, des souvenirs entassés comme les femmes rachitiques dans la torpeur des gourbis. Peut-être reconnaissait-il dans mes yeux d’enfant, si avide de connaître son passé, la lueur du regard des affamés, d’une obscurité si profonde, presque étincelante. Ses réminiscences n’étaient pourtant pas des madeleines, mais les shrapnels de la misère, des éclats d’enfance logés depuis dans mon crâne. 


Il y a très longtemps, Dieu créa d’abord les rues d’Alger, me dit Keltoum toujours pince-sans-rire, ensuite les dispensaires de Kabylie, après le pétrole du Sahara et pour finir toute l’Afrique avec ses mines de diamants.  
— Et la France alors ?  
— Mais tu crois que Dieu s’appelle comment ? »


Le mercredi matin, alors que la fratrie regardait le Club Dorothée, j’allais de mon propre chef aux ateliers de langue française. L’école primaire Malfilâtre les dispensait en premier lieu pour des enfants en difficulté, que l’on appellerait aujourd’hui des « migrants ». L’instituteur volontaire, surpris de me retrouver là, avait sans doute compris que je me sentais à ma place, entouré de dictionnaires, ébahi par la beauté du français. Il n’avait pas mesuré que l’enfant sage que j’étais, et qui chez lui ne parlait que le kabyle avec ses parents, ne s’amusait pas. J’étais au contraire concentré dans une bulle absurde. Je voulais apprendre le français une deuxième fois en quelque sorte, mémoriser sa texture, ses ingrédients et son goût, comme pour emporter une deuxième ration de mots, qui je ne le sais que maintenant devait nourrir un père affamé.


Dès l’âge de sept ans, au cours des dix-huit années à louer ses bras dans les champs d’Algérie, suivies de trente années de chantiers et d’usine en Normandie, notre père avait accompli son devoir : toujours poli, muet et solide. Il avait reçu l’indifférence que l’on réserve aux cailloux, pas même l’écoute que l’on prête aux grincements de graviers. Chez nous, il en avait poussé des hurlements de chien écrasé, sans doute envahi par la rage de n’avoir plus qu’une baguette à partager et le quart d’une plaquette de beurre pour nourrir ses gosses.  
Et à douze ou treize ans j’ignorais que mon père, ce caillou enseveli sous tant d’autres, ne s’énerverait plus jamais. Que son licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant, qu’il basculerait dans une langue minérale, un silence ineffable.  
Notre père se tenait en retrait comme un produit périmé, retiré des étagères de supermarché. La préretraite ne voulait pas dire grand-chose pour nous ses enfants. Si ce n’est que sa gamelle en fer ne lui servirait plus à rien. Qu’il ne servirait plus à rien. Mais c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment. Vingt-quatre longues années à l’usine s’étaient terminées par un « certificat de travail » plié dans sa poche, avec en exergue la mention légale « délivré conformément au Code du travail Article L. p 122.16 », ce qui donnait au document un accent de condamnation.


La première moitié des années 1990 marquait les désillusions des beurs, qui avaient tant espéré des marches pour la dignité, des slogans et des mouvements antiracistes, avec l’outrecuidance de s’être imaginés français comme leurs camarades d’école. Le mot beur, verlan de Arabe, allait devenir le symbole d’une ségrégation qui perdurerait dans les médias, la politique et le monde du travail. Désenchantés, de nombreux jeunes répondirent par le culte de la force : susciter la peur chez l’autre pour contrer le mépris ou pire l’indifférence. D’autres furent happés par une nouvelle came identitaire qui s’était propagée, le mythe du retour aux sources, dont la pièce maîtresse serait l’instrumentalisation de l’islam.


Depuis l’été 1995, je portais toujours sur moi une carte jaune. Un document de circulation pour étranger mineur, avec la stricte consigne de la préfecture de la garder sur moi en cas de déplacement. Mais n’exagérons rien, ce n’était pas l’étoile jaune. J’étais donc officiellement étranger. Quant à l’épithète mineur qui se référait à mon jeune âge, elle n’était pas sans ambiguïté. J’entendais ces deux mots comme la marque d’une double insignifiance : étranger, qui voulait déjà dire citoyen de seconde zone, était combiné à mineur, qui est dénué d’importance. Une vie mineure en somme, minuscule. Étranger mineur, c’était écrit noir sur jaune avec ma photo sur la carte plastifiée, mon père et sa culture devaient l’être aussi.


À sa manière lente de tournoyer la cuillère dans le café, le regard plongé dans le vide, je le sentis de nouveau préoccupé. Il parlait d’une petite voix, terminant à peine ses réponses, comme enlisées dans le sable de la gêne. Au fond, je ne l’avais jamais connu autrement que préoccupé. Mais cette fois-là, je le sentis vraiment détaché, perdu dans un autre pays, à une autre époque. Il avait glissé dans l’absence ultime. Le silence de mon père n’avait rien de paisible. Plutôt un cri de Munch inaudible, que je devinais non pas sur un pont mais derrière un mur épais, et que la pudeur ne faisait que fortifier.


Le lendemain, alors que mon père était encore alité, il me confia l’origine de sa détresse : la guerre d’Algérie. Il avait été torturé et humilié. La guerre, je ne l’ai pas connue. Mais après l’avoir écouté, j’ai compris qu’elle ne rend pas adulte. La guerre infantilise, au contraire. Un soldat n’a pas vocation à penser. Il suit les ordres des plus grands, c’est tout. Et quand, à force d’ennui, la guerre réveille sa cruauté, il régresse jusqu’aux pires abjections comme les gamins cruels qui recherchent si ce n’est du plaisir, du moins l’assouvissement d’une morbide curiosité. Oui, c’est peut-être cela la guerre, des enfants cruels qui s’ennuient et des hommes martyrisés, comme des mouches sans ailes.


Vivre au grand jour et dans la joie, refuser la soumission, les carcans, le conformisme, voilà ce à quoi j’aspirais, ivre de mes vingt ans et du tourbillon de mes lectures. (…)
Il était tard, mais avant mon départ il [mon père] me demanda en kabyle, presque en chuchotant, si la rumeur était fondée. Je lui affirmai par pudeur que je n’avais pas l’intention de me marier, ce qui revenait à lui dire oui. Il me demanda si quelqu’un me forçait. Ou si c’était pour de l’argent. Deux questions qui résumaient sa vision de l’homosexualité : le viol et la prostitution. J’étais toutefois surpris de sa relative douceur. Il ne me jugeait pas. Mais je le sentis désemparé comme si mes jours étaient comptés. Son visage portait toute l’agonie du monde. Nous étions comme cernés par les serpents de la rumeur. Et lui qui avait déjà subi toutes sortes de morsures ne pouvait pas se tromper. Je le voyais pour la dernière fois de ma vie.


De la tendresse et de l’instruction, comment mon père qui en avait cruellement manqué aurait-il pu me les offrir ? Lui qui était né dans un village d’affamés, avec la Seconde Guerre mondiale qui s’éterniserait jusqu’à ses huit ans, suivie des affres de la guerre d’Algérie qui durerait jusqu’à ses vingt-cinq ans. La faim et la guerre avaient pilonné toute chance pour lui d’aller à l’école ou de découvrir un jour l’insouciance, et il ne pouvait léguer à ses enfants qu’une grammaire du manque.


Au début de la trentaine, vers 2010, je désespérais de jamais recevoir d’appel pour un entretien d’embauche. J’avais hérité du nom de mon père qui n’était pas compatible avec un emploi qualifié. Est-ce à dire qu’il y a des noms plus propres que d’autres ? Je décidai alors de changer de nom. Je me rappelai le formulaire de l’école primaire et la rubrique « profession des parents ». Père : ouvrier non qualifié. Mère : au foyer. Et surtout la signature de mon père, en forme de croix, que je remplaçais par son nom en caractères d’imprimerie, pour m’éviter la gêne des instituteurs, la mienne surtout.  
Était-ce au fond un reniement de mon père ? Au contraire, c’était l’aboutissement de son éducation : traverser les frontières pour travailler dur, s’adapter pour survivre, cultiver la gratitude et non le ressentiment, refuser de se lamenter, rester fier même au bord du précipice. Par la traduction française de son nom, je continuerais à porter la dignité de son héritage, mais en lui donnant une chance de n’être plus piétiné comme des cailloux. Et chaque fois que « M. Le Clerc » serait prononcé avec civilité, pour une réservation d’hôtel ou pour un poste de cadre, c’est en quelque sorte à M. Aït-Taleb que reviendrait la déférence, que lui n’a jamais vécue. Le Clerc est un nom certes breton, mais dont le sens me rattache au sang d’un homme qui coule en moi, comme le Blavet irrigue la Bretagne.


Le prénom Xavier signifie maison neuve en basque. La nouvelle maison m’a abrité depuis contre bien des intempéries du racisme. J’assistais parfois à des tirades racistes, surtout d’inconnus, d’un livreur de meubles par exemple, visiblement excédé par « le trop-plein d’Arabes ». Avec ma tête d’Italien, il ne pouvait pas deviner que j’avais quatre femmes, deux projets d’attentat et un chameau garé en double file.


Et même si mon père me manque depuis déjà vingt ans, même si personne ne mérite une vie aussi pénible que la sienne, à quoi bon être hanté comme Hamlet ? Je ne cherche pas la vengeance – contre qui d’ailleurs ? J’entends des voix, souvent déchirantes, s’élever contre l’exploitation qu’elles confondent avec la France. Les mots de Camus en Kabylie me reviennent : « Et si nous avons un devoir en ce pays, il est de permettre à l’une des populations les plus fières et les plus humaines en ce monde de rester fidèle à elle-même et à son destin. »  
Je dois tout à la France, aux bonnes sœurs de Normandie qui m’ont habillé dans ma prime enfance, aux professeurs qui m’ont élevé, aux docteurs qui m’ont soigné, aux bibliothécaires qui m’ont nourri, aux conducteurs de trains et de bus qui m’ont transporté, aux HLM qui m’ont logé. Ayant voyagé dans le monde entier, je ne connais pas de pays aussi lumineux. À tel point que si je n’ai pas dans le malheur de la guerre l’honneur, comme mon arrière-grand-père Saïd ou mon grand-oncle Moussa, de mourir pour la France, j’aimerais que l’on dise de moi, le temps venu, que j’aurai au moins bien vécu pour elle.


Je te demande pardon si mes souvenirs t’ont parfois dépeint comme un ogre colérique. La véritable violence se joue dans le berceau. Pour survivre tu as dû te nourrir de racines, puis te déraciner. Quant à la tyrannie du ventre vide, il n’y a guère que l’école pour lui résister. La faim s’arrête-t-elle vraiment une fois le vide de l’estomac comblé ? Ou est-ce un ogre intérieur qui jamais ne sera repu et qui, une fois logé dans nos peurs les plus profondes, finit par nous dévorer l’esprit comme les entrailles ? Je repense à toi qui avalais ton casse-croûte la bouche grande ouverte, ne prenant pas même le temps de mastiquer, à t’en étouffer. Et enfant déjà, je sentais bien que ton empressement compulsif avait une histoire. J’étais aussi né de ton ventre d’homme, un ventre d’affamé.


Tu t’es sacrifié pour nous nourrir, toujours à trimballer ta gamelle de fer direction les hauts-fourneaux. Tu t’es déraciné pour que tes enfants s’enracinent en France. Je suis donc devenu français au prix de ta vie que je ne renie pas, au contraire. Quant à l’Algérie, comment l’oublier, moi qui cherche son souffle, livre après livre.


D’autres questions plus subtiles viennent parfois d’amis bourgeois, qui n’ont jamais connu ni les contrôles d’identité, ni la discrimination à l’embauche ou au logement. Devrais-je pour les satisfaire garder un nom au charme exotique, qu’ils exhiberaient gentiment comme un trophée de la « diversité », non pas dans un zoo humain mais en soirée mondaine, un verre à la main ? Devrais-je rester un « indigène » ou un « Français musulman », comme l’on disait à ton époque ? Qui pourrait décemment m’en vouloir de relever la tête, d’effacer les frontières et de refuser l’assignation au gourbi mental ? Tout cela me donne l’impression de ne pas parler la même langue.  
Et pourtant comme je l’aime la langue française, son peuple, sa terre aussi. Tu le sais bien mon cher père, combien de génération en génération nous l’avons labourée de notre sang, de notre sueur. Alors me retirer mon nom français, mon bout de terroir, ne serait-ce pas nous spolier encore et encore ? Ne serait-ce pas au fond une expropriation culturelle ?

 

Du même auteur sur ce blog :