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samedi 18 avril 2026

Critique : "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lâchez les chiens

Auteur : Antonin FEURTE

Parution : 2026 (Paulsen)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782375024515  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Au chenil, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable. Ces derniers temps, il se sait menacé : la nuit, dans le village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit. Alors, Valère prend la fuite avec pour seule boussole la carte dessinée par son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au détour des sentes pastorales, un itinéraire mène à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.
Servi par une prose syncopée, ce premier roman librement inspiré de faits réels entraîne le lecteur dans une cavale haletante à travers les Pyrénées.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 2002 à Amiens, Antonin Feurté a étudié l’art dramatique avant de rejoindre le master d’écriture créative de Toulouse. L’été, il travaille comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel, une expérience qui nourrit son écriture. Dans la lignée d’auteurs comme Jean-Baptiste Del Amo, David Lopez et Mathieu Palain, il développe un style précis et tendu, attentif aux silences et à la violence du réel. Lâcher les chiens est son premier roman.

 

Avis :

Une toute jeune voix d’à peine vingt-trois ans fait, avec ce premier roman, une entrée remarquée dans le paysage du noir français. Construit autour d’un ouvrier de chenil industriel dont l’existence monotone éclate après des années d’humiliation, le livre annonce son enjeu dès le titre : il renvoie au cadre brutal du travail, à une violence longtemps contenue qui finit par se libérer, et à la traque qui s’engage lorsque le protagoniste prend la fuite dans les Pyrénées. Entre fractures sociales et pulsions libératrices, un torrent d’énergie sombre irrigue le récit.

Valère, jeune époux et père discret, travaille depuis dix ans dans cet élevage où il nettoie les cages et encaisse sans broncher, sous les railleries de ses collègues, les brimades d’un supérieur tyrannique. Sa vie n’est plus que solitude et fatigue, quand un ultime incident, pourtant minime, fait soudain céder ce qui tenait encore en lui. Commence alors une cavale dans les Pyrénées où se mêlent instinct de survie, mémoire familiale et confrontation brutale avec la nature : la trajectoire désespérée d’un homme ordinaire que la pression sociale a fini par pousser hors des clous.

Maîtrisant avec maestria l’intensité de son récit, l’auteur installe une tension continue où la violence surgit comme l’aboutissement logique d’un engrenage implacable. La narration s’enracine dans un réalisme dur – nourri par l’expérience de l’auteur comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel – qui donne à la chute de Valère la force de l’évidence. Si la description du travail aliénant, des humiliations répétées et de l’usure psychique s’inscrit dans la tradition du roman social, l’écriture, nerveuse et précise, lui confère une dimension plus intime, qui fait ressentir la suffocation et le désarroi du personnage. 

Le livre parvient aussi à faire basculer le réel vers une forme de tragédie primitive. Le changement de décor de la cavale pyrénéenne agit comme un révélateur : un catalyseur des tensions accumulées qui confronte Valère à lui-même autant qu’à la nature. La narration éclaire la zone de fracture entre déterminisme social et pulsion de fuite, entre enfermement et débordement. On y lit la colère sourde d’une génération confrontée à la précarité, mais aussi un désir de rupture qui prend des allures de retour à l’instinct.

Enfin, la voix narrative, d’une maturité remarquable pour un premier livre, impose un rythme grave et tendu, sans afféterie ni complaisance. L’auteur sait aller droit au nerf des situations, saisir l’instant où tout craque, et donner à son personnage une densité tragique sans jamais le mythifier. S’y ajoute la force du cadre, rendu avec une précision sensorielle. Le chenil, d’abord, avec ses odeurs stagnantes, ses aboiements en continu, ses gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abrutissement, compose un décor d’enfermement où chaque détail renforce l’impression d’usure. À l’inverse, la montagne ouvre un espace plus vaste mais tout aussi implacable : un territoire minéral, abrupt, où la nature ne se donne jamais comme refuge mais comme épreuve. Ce contraste entre huis clos industriel et immensité sauvage accentue la dérive du personnage et confère au roman une atmosphère obsédante, entre oppression et vertige.

Au-delà de sa tension narrative et de la puissance de son cadre, Lâcher les chiens met au jour la vérité souterraine d’une existence broyée jusqu’à la rupture sociale. Entre harcèlement, humiliations et précarité, le roman suit au plus près la dérive psychologique d’un homme fragilisé, à la fois victime et danger – une bombe de colère rentrée, de peur et de paranoïa. Dans cette trajectoire éperdue, dictée par la nécessité plus que par le choix, se lit la manière dont la brutalité ordinaire peut consumer un individu à petit feu jusqu’à lui faire perdre pied. Conjuguant intensité romanesque et acuité sociale, ce premier roman aussi haletant que juste révèle une voix à suivre. (4/5)

 

Citation :

À mesure que je gagne en altitude, les arbres maigrissent, la forêt devient blanche. Mes pas font craquer le sol comme un tapis d’osselets. Brindilles, feuilles mortes. Les arbres se courbent, j’ai l’impression de pénétrer dans la cage thoracique d’une bête immense. Les troncs serrés des bouleaux étouffent tous les bruits.

 

mercredi 29 novembre 2023

[Desbiolles, Maryline] Il n'y aura pas de sang versé

 





J'ai aimé

 

Titre : Il n'y aura pas de sang versé

Auteur : Maryline DESBIOLLES

Parution :  2023 (Sabine Wespieser)

Pages : 152

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au tournant de l’année 1868, elles sont quatre très jeunes femmes à converger vers les ateliers de soierie lyonnaise où elles ont trouvé à s’employer : « ovalistes », elles vont garnir les bobines des moulins ovales, où l’on donne au fil grège la torsion nécessaire au tissage. Rien ne les destinait à se rencontrer, sinon le besoin de gagner leur vie : Toia la Piémontaise arrive à Lyon en diligence, ne sachant ni lire ni parler le français, pas plus que Rosalie Plantavin, dont l’enfant est resté en pension dans la Drôme, où sévit la maladie du mûrier. La pétillante Marie Maurier vient de Haute-Savoie. Seule Clémence Blanc est lyonnaise : elle a déjà la rage au cœur après la mort en couches de l’amie avec qui elle partageait un minuscule garni, rue de la Part-Dieu. Les mettant littéralement en mouvement par la grâce de sa langue nerveuse et inventive, Maryline Desbiolles imagine ses quatre personnages en relayeuses, à se passer le témoin dans une course vers la première grève de femmes connue.
C’est en juin 1869 que la révolte éclate : les maîtres mouliniers font la sourde oreille aux revendications des ouvrières qui réclament de meilleures conditions de travail et de logement. Les filles s’enhardissent, le mouvement s’amplifie et dès lors le livre avance au rythme exaltant d’une troupe féminine s’autorisant enfin à ne plus courber l’échine : nos quatre relayeuses y apparaissent comme en couleur, dans une foule anonyme en noir et blanc, titubantes dans l’élan de leur propre audace.
Donner vie et chair à leurs émotions, leurs élans et leurs expériences est le plus bel hommage qui pouvait être rendu à ces oubliées de l’histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1959 à Ugine, Maryline Desbiolles vit à Nice. Elle est l’autrice d’une œuvre importante, essentiellement publiée dans la collection Fiction & Cie au Seuil. Elle a été révélée au public avec La Seiche (1998), bientôt suivi d’Anchise (prix Femina, 1999). Son roman le plus récent, Charbons ardents, a remporté le prix Franz-Hessel 2022. Elle rejoint avec Il n’y aura pas de sang versé le catalogue de Sabine Wespieser éditeur.

 

 

Avis :

Le fil de soie grège ne peut être tissé directement. Il faut le rendre plus résistant en le moulinant, c’est-à-dire en lui faisant subir une torsion avant de l’enrouler sur les bobines de moulins rendus plus performants par leur forme ovale. Au milieu du XIXe siècle, cette opération emploie des milliers d’ouvrières en France, dont beaucoup dans la région lyonnaise où on les appelle les ovalistes. Sans qualification, elles travaillent douze heures par jour, sont payées à la pièce bien moins cher que leurs homologues masculins, et comme on les recrute dans les campagnes environnantes et même jusqu’au Piémont, elles s’entassent dans des dortoirs insalubres et surpeuplés, totalement assujetties au strict règlement de leurs « usines-pensionnats ». A l‘été 1869, ces filles illettrées, qui se voient contraintes d’avoir recours à un écrivain public pour exposer leurs revendications, se mettent en grève, réclamant un meilleur salaire et un temps de travail réduit. C’est la première grève de femmes connue. Elle va durer un mois, se solder par des emprisonnements et des expulsions des ateliers-dortoirs, avant que le travail ne reprenne sans aucune avancée significative. Elle marque cependant l’histoire d’une pierre blanche, celle qui inaugure la longue lutte dont les femmes se sont passé le relais jusqu’à aujourd’hui pour l’amélioration progressive de leur condition.

Cette image du passage de relais entre les femmes s’est si bien imposée à l’auteur lorsqu’elle s’est intéressée à la grève des ovalistes qu’elle en a fait le fil conducteur de son roman. Soif d’émancipation, prise de conscience de leur sororité face à la toute-puissance des hommes et des employeurs qui les traitent en « bonnes filles » modestes et dociles : sans violence ni sang versé, avec la seule calme détermination née d’un trop-plein d’injustice et de servitude silencieuse, ces femmes sont les premières, non pas à se révolter, mais à en prendre l’initiative. Ce sont elles qui s’autorisent enfin à ne plus courber l’échine. Et même si elles n’obtiennent pas gain de cause, elles sont des pionnières qui ouvrent à leurs semblables, femmes de leur temps ou des générations à venir, le long chemin du féminisme. Alors, à cette troupe en jupons perdue dans l’oubli incolore de l’anonymat, Maryline Desbiolles a choisi de prêter quatre visages imaginés comme en technicolor, leur redonnant chair et vie en quelques scènes croquées sur le vif, et insistant sur la sororité des femmes par-delà les siècles.

Jonglant avec les mots et les images dans une langue courant comme une rivière en longs rubans de phrases non dénuées de poésie, l’écrivain met l’originalité, probablement clivante, de son style au service d’un roman social et féministe, construit sur un fait historique oublié pour mieux inviter les femmes à reprendre le flambeau de la lutte. (3,5/5)

 

 

Citations :

En attendant, toute la semaine, debout douze heures par jour, elles veillent jusqu’à sept heures du soir sur les moulins dont elles garnissent et dégarnissent les bobines, vérifient la qualité de la soie, nouent et dénouent les fils cassés. Nul besoin de qualification. (…) Femmes sans qualification. Femmes sans qualités. Ovalistes. Les mots dépassent la petitesse de la paie comme de la pensée.

Philomène Rozan ne mène pas ses paroles à la baguette, ses paroles s’envolent, elles ne se dispersent pas, elles se posent sur la tête des ovalistes, sur leur langue, des paroles qui ne font pas tourner la tête, ou qui la font tourner mais pas à la manière des ritournelles, des paroles qui n’enivrent pas, mais qui donnent soif, gagner davantage que 1,40 F, gagner 2 F comme les hommes même si c’est impensable, être payées au temps, pas aux pièces, et pas nourries logées comme des domestiques, avoir le droit de s’asseoir, prendre plus de pauses, avoir une chambre à soi, ou du moins un lit à soi, travailler dix heures et non pas douze, avoir un lit et du temps à soi, c’est pas la lune et c’est la lune à voir la tête des patrons auxquels ces doléances sont présentées le 17 juin 1869, de vive voix, bien sûr de vive voix, ces dames et demoiselles ne savent ni lire ni écrire (…).


 

samedi 8 juillet 2023

[Filice, Mattia] Mécano

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mécano

Auteur : Mattia FILICE

Parution : 2023 (P.O.L.)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« J’ai, d’une certaine manière, tenté de dresser le portrait d’un héros d’une mythologie qu’il nous reste encore à écrire », explique l’auteur de ce premier roman, rédigé à la fois en prose et en vers. Le narrateur pénètre, presque par hasard, dans un monde qu’il méconnaît, le monde ferroviaire. Nous le suivons dans un véritable parcours initiatique : une formation pour devenir « mécano », conducteur de train. Il fait la découverte du train progressivement, de l’intérieur, dans les entrailles de la machine jusqu’à la tête, la cabine de pilotage. C’est un monde technique et poétique, avec ses lois et ses codes, sa langue, ses épreuves et ses prouesses souvent anonymes, ses compagnons et ses traîtres, ses dangers. On roule à deux cents kilomètres à l’heure, avec la peur de commettre une erreur, mais aussi avec un sentiment d’évasion, de légèreté, sous l’emprise de centaines de tonnes. Le roman de Mattia Filice épouse le rythme et le paysage ferroviaires, transmute l’univers industriel du train, des machines et des gares en prouesse romanesque, dans une écriture détournée, qui emprunte autant à la langue technique qu’à la poésie épique. Mais c’est aussi un apprentissage social, la découverte du monde du travail, et parfois la rencontre de vies brisées. Un étonnant roman de formation, intime et collectif, où les plans de chemin de fer, les faisceaux des voies, décident de nos mouvements comme de nos destins, où se distinguent et se croisent vers et prose.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mattia Filice, comme le héros de son livre, devient un peu par hasard en 2004 conducteur de train. Il est depuis, toujours sur les rails, au départ de la gare Saint-Lazare, à Paris. Mécano est son premier roman.

 

Avis :  

Mattia Filice conduit des trains depuis dix-huit ans. Cet ancien projectionniste de cinéma s’est retrouvé mécano au hasard d’une reconversion, après un licenciement. Avec un irrésistible sens de l’humour et de la poésie, ce peu ordinaire premier roman transcrit son parcours en véritable épopée, virtuose bouquet de prose et de vers libres sur fond de grisaille industrielle.

« L’apprentissage du chevalier sans armure ni épée ni cheval », « Le lyrisme du chevalier acheminé jusqu’au butoir », « Le chevalier posté au croisement bon » : avec autant d’humour que de passion pour son métier, c’est en véritable chevalier du rail que s’érige l’auteur. Adoubé après une formation aux allures de rude parcours initiatique, le voilà à chevaucher des monstres d’acier d’une puissance colossale que seuls les membres de sa confrérie savent mener au doigt et à l’oeil, forts d’un savoir technique au jargon si obscur qu’il en devient étonnamment poétique, constamment sur le pied de guerre pour battre en brèche incidents et accidents - toujours possiblement dramatiques, en tout cas nécessitant chaque fois de livrer sans faillir la bataille qui assurera la sécurité et la continuité du service -, « lonesome cow-boys » convoyant contre vents et marées leurs cargaisons d’âmes ou de fret, dans une vie nomade semée de bivouacs en foyers perdus entre dépôts et gares de triage.
 
De traits d'humour en clins d’oeil cinématographiques, Mattia Filice réussit si bien à faire des petites anecdotes journalières de véritables épopées, que, chaque page comportant son lot d’épreuves à traverser, le récit nous tient au rythme de ses rebondissements comme un facétieux roman d’aventures. Formant une riche et disparate galerie de portraits, les acteurs anonymes du quotidien y deviennent des héros, liés par un esprit de corps prompt à se manifester par l’entraide, mais aussi par la grève. Le livre se fait alors également social et politique, au gré d’observations de la relation au travail, des rapports hiérarchiques et de la manière dont les dirigeants considèrent les employés.

Mais, plus que tout le reste, ce sont véritablement ses qualités littéraires qui achèvent de rendre génial ce livre sans pareil. Et l’on s’incline chapeau bas devant le prodige de tant de poésie jaillie du mystérieux jargon des techniciens du rail et de l’austère ambiance industrielle des gares, des dépôts et des locaux techniques ferroviaires. (4/5)

 

Citations : 

Au royaume du hasard 
Je suis le maître du temps 
Transporte des milliers de cœurs 
Des millions de battements 
Il me suffit de cravater quelques commutateurs 
Et j’avancerai l’heure de chacun d’entre eux 
Je ne sonne pas le tocsin, ni ne détiens de pouvoir divin 
Je conduis le train
 
 
Période d’essai
je me sens comme un pantalon en cabine d’essayage  
espérons que la taille soit la bonne  
que je passerai en caisse  
et non jeté tout froissé dans le panier destiné  
immanquablement  
à retourner au rayon de ceux qui attendent
 

Nonna, je ne comprends pas pourquoi, enfant, alors que tu sentais que nous avions soif de sensations, tu nous faisais le récit de naufrages, d’incendies et autres
séismes où le cannibalisme devenait un moyen de survie, alors qu’il aurait suffi que tu nous contes une simple journée de travail.
 
 
La gare est comme un océan  
marée basse et marée haute  
des vagues humaines peuvent nous traîner loin  
surtout lors des grandes marées  
au moment de la pleine rentrée  
lorsque scolarité et travail sont dans l’alignement  
il nous faut vérifier le coefficient  
pour celui d’entre nous  
qui doit longer plusieurs voies  
avant de retrouver son train  
il faut anticiper les vagues  
des vagues amenées par des trains  
des vagues qui emportent tout sur leur passage  
panneau d’affichage kiosque à journaux  
vendeur ambulant  
quand la masse humaine s’engouffre  
dans le goulot qu’est Saint-Laz  
L’onde mécanique se propage à une vitesse  
qui surprend celui qui a travaillé pendant la marée basse aux heures creuses où les voyageurs sortent pour flâner le marnage  
la différence avec les heures de pointe est telle  
que le Mécano non averti finit contre un rocher  
Ou une vitrine de prêt-à-porter
(…)
Les anciens reconnaissent les algues, celles qui restent sur la plateforme, qui se déplacent de distributeur en poubelle en quête de pièce oubliée, de restes à manger, telle cette algue dont les cheveux en broussaille et la démarche détendue nous rappelle Pablo.


Le fil de contact commence à vibrer lentement, un son s’étend et s’empare de l’environnement, une cascabelle munie d’anneaux en cascade, le train annonce son approche tel un serpent géant. La caténaire est un instrument de musique à une corde et le train son archet. Son timbre se répand et transperce l’air quand, sous les stries dessinées par les fils tendus, apparaissent au tournant l’engin moteur et ses voitures ; une chevauchée sonore envahit le territoire, des roues sur les rails, du panto sur le cuivre, de l’air purgé par le compresseur, des frottements et des essieux, des moteurs et des bogies. Sur le quai, les ondes qui se dégagent ressemblent à celles d’un éclair.
Puis le train s’éloigne et la voix s’éteint lentement, la caténaire oscille encore légèrement puis s’immobilise, jusqu’à ce qu’un autre archet vienne se frotter à elle.  


On va faire le tête-à-queue  
Tu vas refouler puis appuyer pour la coupe  
puis je vais te faire évoluer jusqu’au Cv17 à revers  
de type bas  
et à l’ouverture tu pourras directement appuyer


Je suis comme aspiré, aimanté par l’inavouable renoncement, comme un wagon dans un triage à butte poussé sur la bosse, entraîné par la gravité.


Un micro s’approche d’un homme avec sa mallette sagement posée sur ses genoux, comme un comptable qui rêve secrètement de devenir dresseur de lions. Il prend le temps d’observer son seau à mots. Il les pèse, les soupèse, les écale soigneusement et les prononce avec la même rigueur, sans hausser le ton et sans être flottant non plus, il manie les mots comme un transporteur d’objets antiques sur un chemin caillouteux et, après avoir décrit son parcours du combattant pour rejoindre l’autre rive, répond à la question fatidique du  
que pensez-vous de cette grève ?  
Paradoxalement, je pense qu’ils ont raison


Je ne sais pas alors, lui non plus d’ailleurs, que, de direction en direction, ce poète atteindra la place de numéro un, et ne manquera pas alors, de lancer, sans ironie, le programme dit Humain, contenant des mots qui, s’ils devenaient des êtres, porteraient plainte pour usurpation d’identité.


Pour que je comprenne au mieux, il fait le parallèle avec les portables. Quand un directeur change de poste, c’est suite à la sortie du dernier modèle : Manager D8. Il dispose des mêmes fonctionnalités que le précédent, exigence de robustesse, de restructuration permanente, mais avec de nouvelles applis, avec une plus grande autonomie, une capacité à tenir dans le temps un envahissement de réunion malgré l’heure du déjeuner amplement dépassée, de nouvelles fonctions comme la capacité de compatir, d’approuver même, tout en finissant par conclure qu’il n’a pas le pouvoir pour changer la donne. Selon les années, le modèle est plus ou moins grand, svelte ou compact, mais ce n’est alors que d’ordre esthétique, qu’une question de goût. Les directeurs sont remplacés quand les fins de série sont bradées, en période de soldes ou quand le modèle est obsolète. Je suis d’autant plus convaincu par l’exposé d’Adama qu’en voyant les mains du directeur trembloter je repense à l’écran de mon portable dont l’image vacillait : batteries en fin de Vie.
 
 


 

mardi 21 mars 2023

[Baglin, Claire] En salle

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En salle

Auteur : Claire BAGLIN

Parution : 2022 (Editions de Minuit)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un menu enfant, on trouve un burger bien emballé, des frites, une boisson, des sauces, un jouet, le rêve. Et puis, quelques années plus tard, on prépare les commandes au drive, on passe le chiffon sur les tables, on obéit aux manageurs : on travaille au fastfood.
En deux récits alternés, la narratrice d’En salle raconte cet écart. D’un côté, une enfance marquée par la figure d’un père ouvrier. De l’autre, ses vingt ans dans un fastfood, où elle rencontre la répétition des gestes, le corps mis à l’épreuve, le vide, l’aliénation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Claire Baglin est née en 1998. En salle est son premier roman.

 

Avis :

Lorsque la narratrice et son petit frère étaient enfants, leur plus grand plaisir était un repas au fastfood, les rares fois où leur famille, très serrée financièrement, s’autorisait un extra. Mais voilà que, désormais étudiante, la jeune femme décroche un job d’été dans ce même restaurant…

En d’incessants ricochets entre passé et présent, sur un ton lapidaire alignant en rafales, comme autant de flashes stroboscopiques, des images sèches, sans psychologie ni sentiments, le récit met d’emblée en place un frappant jeu de miroirs où, la magie de l’enfance envolée, la narratrice découvre l’envers du décor du fastfood, les gestes répétitifs et la cadence à tenir en cuisine dans la chaleur et l’odeur de friture, le stress des commandes au Drive et l’infernale pression en salle, prenant du même coup toute la mesure, alors que les souvenirs remontent, de l’usure subie par son père à l’usine, au fil d’une vie toute entière aliénée par son labeur d’ouvrier.

De l’usine au fastfood et du fastfood à l’usine, Claire Baglin dissèque ainsi, avec une précision froide et ironique qui n’empêche pas la tristesse de percer dans une sensation d’étouffement révolté, les conditions de travail au bas de l’échelle, l’épuisement dans l’obsession du rendement et dans la répétition de tâches déshumanisées, la mesquinerie de la compétition et des rapports de force sous l’égide de petits chefs redoutables, la violence et l’humiliation d’une pression sociale de plus en plus assise sur la précarité de contrats à temps partiel ou de rémunérations à la tâche, comme dans le cas des livreurs à vélo.

Dans son observation quasi documentaire et totalement factuelle, sans parti-pris ni commentaire, qui nous laisse entièrement libres de nos ressentis et de nos conclusions, la seule chose qui fait toute la différence avec l’expérience de son père, c’est qu’elle quittera ce laminoir à la fin de l’été, pour reprendre ses études et s’échapper, on l’espère, vers d’autres horizons…

Un premier roman dont la froideur clinique redouble l’efficacité, pour un tableau choc de notre société au travers d’un monde du travail absolument terrifiant. (4/5)

 

 

Citations : 

La pelle à frites dans la main, je remplis les cornets, racle les bacs mais les alarmes m’arrêtent, je lâche tout, réponds à l’appel. J’appuie, la sonnerie s’arrête, je secoue la panière, j’en plonge une nouvelle et mon soulagement dure quatre secondes, il faut valider, vingt secondes, il faut secouer, trois minutes, il faut sortir les frites. Une équipière me reprend pourquoi tu lâches ta pelle, je veux que tu ne la relâches que quand tu as fait toute ta prod’. Je ne suis plus seule avec mes frites, ils surveillent mon travail, de la façon dont je tiens la pelle aux mouvements des panières, je dois enchaîner. Reprendre l’outil, remplir, les cornets partent sitôt prêts, je tasse dans les sachets, dans les boîtes, je coule, les commandes s’alignent. Quelqu’un me dit en fait il faut que tu plonges dès que tu relèves une panière, tu vois ? tac, tac, tu vois ou ? pourquoi tu le fais pas alors ?        
Les signaux sonores, lents, deux en même temps, rapides, au début j’hésite, c’est les friteuses qui sonnent ou les poissons panés plus loin dans la cuisine ? À la fin je sais, le bruit vient de ma poitrine comme quand les basses la font vibrer, comme quand je posais ma main d’enfant sur mon cœur avec l’impression qu’il allait exploser au son des Démons de minuit. De nouvelles alarmes, les commandes internet sur le tableau de bord derrière moi, mes mains sont trop grasses, le bruit me fatigue, je secoue la panière, lâche, reprends, ça sonne, volte-face, la pelle avec le sachet au bout, la panière suspendue au-dessus des cuves, égoutter, secouer doucement, l’huile crépite et vient pincer mes avant-bras, allez c’est bon là, il faut pas y passer des heures non plus, je la vide, je la jette avec les autres. Les clients qui renvoient leurs frites trop froides, envie de plonger leurs mains dans l’huile bouillante, les miennes rouges, le sel griffe.        
Un équipier a besoin d’une moyenne frite en urge et je la fais. Merci moyenne frite ! Ils ne connaissent toujours pas mon prénom. Je tasse, secoue, relâche enfin. Une alerte, il faut secouer secouer secouer mais pas le temps. Quelqu’un appuie sur le bouton à ma place, agite brutalement la panière pour me reprocher de ne pas l’avoir fait et les autres reviennent. Ils disent en fait il faut que tu, mais je n’écoute plus, il y a une énième explication au bout et je n’ai pas le temps. Dans mon dos, le directeur chante qu’on ira tous au paradis, on ira.
 

Jérôme tient les deux bouts, essuie son front, il ne démine pas une bombe, il n’est pas stressé, il a froid et la transpiration roule sur son front, de la fièvre. Il se dit qu’il a chopé la crève et très vite, t’as pas oublié de couper le courant ? comme quand on change une ampoule, éteindre la lumière, t’as pas oublié ? Il pense au copain qui a gardé son alliance et le doigt est parti avec, à celui qui a vu ses jambes se faire écraser sous une presse. Le courant passe, 220 volts, traverse les câbles et le corps de Jérôme, suit le circuit enfin rétabli. (…)
Jérôme se fatigue, il se dit je vais tomber dans les pommes, j’en peux plus. La radio grésille, depuis combien de temps il est là, à recevoir du courant, il ne sent plus ses pieds qui lui faisaient si mal, il veut que ses pieds lui fassent mal de nouveau mais seul son cœur bat à toute vitesse, le reste est engourdi, un corps étranger. Alors il se penche et sans vraiment savoir comment, il parvient à se sortir de l’emprise, libérant un de ses deux bras. Le premier bras dégagé, tout lâche soudain.
À l’infirmerie, la secrétaire dit il faut l’inscrire en accident de travail, mais il sait que l’erreur va lui être imputée, qu’il peut se faire licencier pour avoir négligé ce point de sécurité, alors non non c’est bon. Un chef est présent et insiste pour le ramener chez lui comme on fait pour un enfant qui a mal au ventre. Dans la voiture le chef ne cesse de parler pour anéantir le temps. Quinze minutes plus tard, devant l’immeuble, avant que Jérôme sorte de la voiture, le chef pose enfin la question qui le brûle depuis le début, c’était ta faute non ?


 

dimanche 31 mars 2019

[Ponthus, Joseph] A la ligne. Feuillets d'usine




Coup de coeur 💓


Titre : A la ligne. Feuillets d'usine

Auteur : Joseph PONTHUS

Editeur : La Table Ronde

Parution : 2019

Pages : 272






 

 

Présentation de l'éditeur :    

Grand Prix RTL/Lire 2019.
À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.
Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de
bulots comme autant de cyclopes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Joseph Ponthus est né en 1978. Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, il a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne où il a notamment dirigé et publié Nous... La Cité (Editions Zones, 2012). Il vit et travaille désormais en Bretagne. 

 

 

Avis :

Ancien élève d’Hypokhâgne puis éducateur spécialisé, l’auteur se retrouve contraint par les aléas de la vie à accepter des emplois intérimaires : les plus durs et les plus ingrats, en usine, la nuit, sur des postes souvent très pénibles physiquement. Il se retrouve d’abord dans une conserverie de poissons, des nuits entières en tête-à-tête avec des tonnes de crevettes, puis des monceaux de bulots, ou encore des tombereaux de sauce pour plats de poissons. Mais ce n’était qu’un préambule au pire du pire : le travail dans un abattoir, dans le froid, le sang et la mort, des nuits entières à charrier des carcasses qui pèsent bien plus que des ânes morts. Un travail très éprouvant physiquement et moralement, répétitif, abrutissant, déshumanisant, qui l’aspire tout entier dans un puits sans fond de fatigue et d’ennui, dans un univers sans horizon, une sorte de trou noir où ne subsiste que la nécessité de tenir encore une nuit, encore quatre heures, encore une heure... 

Ce qui permet à l’auteur de tenir, c’est la camaraderie et l’entraide entre forçats, mais ce sont surtout les mots : les mots qui cascadent dans sa tête pendant ses nuits de vide mental, ceux qui exorcisent par leur poésie et leur humour, ceux qui rendent l’absurde supportable parce que formuler c’est déjà mettre à distance, permettre de partager et de sortir du néant.
Alors jetés sur le papier en offrande à son épouse, ces mots forment un long poème en prose, une seule exhalaison sans ponctuation, une respiration rythmée par la seule scansion, un ruisseau salvateur qui vous emporte irrésistiblement, le long d’une jolie cascade d’émotions et de poésie d’autant plus fragiles et touchantes qu’elles contrastent avec la brutalité du cadre.


Ce roman est une jolie surprise, une œuvre atypique et surprenante, une pépite surgie de ce qui aurait pu être un désespoir, une fleur poussée dans la fange : l’illustration que, si l’homme est capable de créer des enfers sur terre, il sait aussi les sublimer en les transformant en œuvre d’art.



jeudi 7 mars 2019

[Sogno, Pierre] Les oubliés de Clansayes





J'ai beaucoup aimé

Titre : Les oubliés de Clansayes

Auteur : Pierre SOGNO

Editeur : Flammarion

Parution : 1982

Pages : 185








Présentation de l'éditeur :   

Ce récit est un document poignant sur ces hommes et ces femmes qui de nos jours encore pelurent à la main les cannes de Provence. Exposés sur un chantier de plein air aux morsures du soleil et du vent et aux souffrances d’une « maladie des cannes » que provoquent les moisissures, peuvent-ils échapper à leur condition de sous-prolétaires campagnards ? Julien, un étudiant, croit pouvoir les aider. Mais sa sincérité, sa générosité lui permettront-ils d’amadouer ces fauves que seuls impressionnent le travail sur le terrain, la force physique et les jeux d’un érotisme débridé ? L’auteur nous raconte l’aventure de cet idéaliste qui a oublié de se fortifier avant d’entrer dans l’arène. Le livre évoque aussi l’âpreté de ce plateau de Clansayes où les touristes de passage en été ne cueillent que des images superficielles et des brassées de thym. Il y a aussi, là-haut, la violence du mistral et des orages. Il y a, bien à l’écart des routes, ces « oubliés » dont les mains saignent… Et l’amour de l’auteur pour les décors les plus sauvages de son pays natal.


Un mot sur l'auteur :

Pierre Sogno est né en 1932. Diplômé d'HEC et licencié en droit, il a servi à Madagascar comme sous-lieutenant dans l'artillerie coloniale, d'abord en brousse, puis à Tananarive. Il s'est vivement intéressé à l'histoire et aux coutumes de ce pays : ses connaissances lui ont valu de participer à un voyage d'État dans l'océan Indien comme invité officiel du président de la république, en tant que spécialiste de l'histoire malgache.
De retour en France, après des activités dans l'industrie et l'agriculture, il s'est reconverti dans l'écriture, sa véritable passion. Il a publié une douzaine de livres.
(Sources : Babelio)

 

 

Avis :

L’intérêt majeur de ce livre est la découverte d’une profession insolite et méconnue, sur laquelle je n’ai pu trouver aucune information, qui a sans doute disparu aujourd’hui sous la forme décrite, mais qui existait encore lors de la rédaction de ce récit, en 1982.

Les cannes de Provence sont de grandes graminées qui ressemblent au bambou et au roseau, dont les longues tiges servent à fabriquer des cannisses et des clôtures, des cannes à pêche, des paniers, des anches d’instruments de musique… Coupées en hiver, elles sont entreposées en meules, puis, à partir de l’été et jusqu’en automne, elles sont effeuillées et raclées. Dans ce récit, cette opération se déroule à la main, en plein air, sous la morsure du soleil et du mistral, tandis que les pluies favorisent le développement de moisissures responsables d’une terrible dermatose. Les mains en sang, déformées par les cicatrices, les ouvriers, saisonniers payés à la tâche, ne sont pas des tendres.

L’auteur nous conte une histoire sans espoir, où le rude quotidien favorise méchanceté et cruauté, transformant les hommes en loups impitoyables entre eux. L’écriture très classique est admirablement maîtrisée, laissant la place à de superbes descriptions du pays de Clansayes, dans la Drôme, notamment lorsque sévissent les orages ou le mistral. Un livre étonnant, très sombre, un tantinet désuet, qui fait figure de document autant que de roman, à lire par curiosité. (4/5)

 

 

Citation :

Physiquement, Césarie apparaît comme une carcasse robuste recouverte de feuilles de chair qui se superposent par endroits. Bien qu’elle soit maigre et desséchée, quelques lambeaux assez mal cousus pendent sur ses joues et sur sa poitrine. Quand elle écarte les bras, on dirait qu’elle met ses muscles à l’étendoir. Ondine paraît sortie d’un cataclysme encore plus ravageur. Pas même un morceau de sourire pour atténuer sa laideur. Les seuls reliefs de la fille Varasse : les ilions taillés en arrêtoirs. Pour comble de disgrâce, les circonstances lui ont façonné le moral dans les mêmes formes que le physique. Elle a le caractère osseux.