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samedi 22 avril 2023

[Horvilleur, Delphine] Il n'y a pas de Ajar

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il n'y a pas de Ajar

Auteur : Delphine HORVILLEUR

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’étau des obsessions identitaires, des tribalismes d’exclusion et des compétitions victimaires se resserre autour de nous. Il est vissé chaque jour par tous ceux qui défendent l’idée d’un «  purement soi  », et d’une affiliation «  authentique  » à la nation, l’ethnie ou la religion. Nous étouffons et pourtant, depuis des années, un homme détient, d’après l’auteure, une clé d’émancipation  : Emile Ajar. Cet homme n’existe pas… Il est une entourloupe littéraire, le nom que Romain Gary utilisait pour démontrer qu’on n’est pas que ce que l’on dit qu’on est, qu’il existe toujours une possibilité de se réinventer par la force de la fiction et la possibilité qu’offre le texte de se glisser dans la peau d’un autre. J’ai imaginé à partir de lui un monologue contre l’identité, un seul-en-scène qui s’en prend violemment à toutes les obsessions identitaires du moment.  
 
Dans le texte, un homme (joué sur scène par une femme…) affirme qu’il est Abraham Ajar, le fils d’Emile, rejeton d’une entourloupe littéraire. Il demande ainsi au lecteur/spectateur qui lui rend visite dans une cave, le célèbre «  trou juif  » de La Vie devant soi  : es-tu l’enfant de ta lignée ou celui des livres que tu as lus ?  Es-tu sûr de l’identité que tu prétends incarner  ? 
En s’adressant directement à un mystérieux interlocuteur, Abraham Ajar revisite l’univers de Romain Gary, mais aussi celui de la kabbale, de la Bible, de l’humour juif… ou encore les débats politiques d’aujourd’hui (nationalisme, transidentité, antisionisme, obsession du genre ou politique des identités, appropriation culturelle…). 
 
Le texte de la pièce est précédé d'une préface de Delphine Horvilleur sur Romain Gary et son œuvre. Dans chacun des livres de Gary se cachent des «  dibbouks  », des fantômes qui semblent s’échapper de vieux contes yiddish, ceux d’une mère dont les rêves l’ont construit, ceux d’un père dont il invente l’identité, les revenants d’une Europe détruite et des cendres de la Shoah, ou l’injonction d’être un «  mentsch  », un homme à la hauteur de l’Histoire.  
J’avais 6 ans lorsque Gary s’est suicidé, l’âge où j’apprenais à lire et à écrire. Il m’a souvent semblé, dans ma vie de lectrice puis d’écrivaine que Gary était un de mes «  dibbouks  » personnels… Et que je ne cessais de redécouvrir ce qu’il a su magistralement démontrer  : l’écriture est une stratégie de survie. Seule la fiction de soi, la réinvention permanente de notre identité est capable de nous sauver. L’identité figée, celle de ceux qui ont fini de dire qui ils sont, est la mort de notre humanité.  

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Rabbin de Judaïsme en Mouvement, Delphine Horvilleur dirige la rédaction de la revue Tenou’a. Elle est notamment l’auteur de En tenue d’Eve : féminin, pudeur et judaïsme (Grasset, 2013), Comment les rabbins font des enfants : sexe, transmission, identité dans le judaïsme (Grasset, 2015), Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019) et Vivre avec nos morts (Grasset, 2021).

 

Avis :

En russe, Gary signifie « brûle » et Ajar « braise », en plus d’être le nom d’actrice de la mère de l’écrivain. Mais, par un étrange hasard (décidément) des mots, ils évoquent aussi « l’étranger en moi » et « l’autre » (Ah’ar) en Hébreu, sonnant ainsi étonnamment propitiatoires pour un auteur qui a su si bien refuser les limites de l’identité unique et se réinventer si génialement multiple.

Sa passion littéraire pour ce surdoué de la métamorphose de l’identité a inspiré à Delphine Horvilleur une fantaisie originale, dont chaque trait d’humour est un coup de griffe aux clivages communautaristes, notamment entretenus par le sectarisme et le fondamentalisme religieux. Jouée sur les planches dès sa sortie, cette « farce théâtrale » donne la parole à un personnage fictif, Abraham Ajar, qui, fils d’Emile Ajar, revient dans un monologue sur le janusisme de son père et nous interpelle sur les menaces identitaires qui fleurissent aujourd’hui.

« Nous sommes », dit-il, « esclaves des définitions figées et finies de nous-mêmes, de nos origines, de nos ancrages, de nos assignations ethniques ou religieuses ». Avec une verve pleine d’esprit et de savoureux jeux de mots, il évoque la « folie littéraire » qu’est l’histoire d’Abraham dans la Bible, la circoncision qui fait des juifs des « presque », le sang impur de la Marseillaise qui « coule dans nos veines, même dans celles du pauvre type qui se raconte que son monde est bien propre, aseptisé et hygiénique à souhait », la transmission épigénétique qui prouve que « l’origine, ça ne compte jamais autant que ce qui t’arrive en route »… Il raille les juifs qui ne peuvent prononcer le nom de « vous-savez-qui », ceux qui, « hyper-connectés à la volonté de Dieu », « savent parfaitement te l’interpréter comme s’ils faisaient partie de Sa garde rapprochée » et, parce qu’« ils croient dur comme fer qu’ils sont qui ils sont, et que leur croyance est la bonne » crient très fort à leur seule vérité tout en adoptant le comportement de l’idolâtre « qui croit que Dieu s’intéresse vraiment à ses problèmes, qu’il peut lui demander de l’argent, du succès ou un vélo électrique, du moment qu’il ne le vexe pas et le caresse avec ferveur dans le sens du poil ». Et de s’interroger : « de qui se moque-t-on ? »

Ironique, volontiers provocateur, mais jamais moralisateur, le texte pointe les mille étroitesses et incohérences hypocrites de nos sociétés, anciennes ou modernes, qu’il s’agisse par exemple de racisme mais aussi d’objection à l’appropriation culturelle. Il s’élève contre ceux qui rejettent l’altérité au nom d’une prétendue pureté, ou d’une soi-disant vérité divine, dont ils auraient l’apanage et qui leur donneraient jusqu’au droit de tuer. Et sur le modèle de Gary/Ajar, il nous pousse à sortir de nos carcans identitaires pour toujours nous réinventer, à nous ouvrir à l’autre plutôt que de rester figés dans de rigides et subjectives certitudes, soulignant le rôle essentiel de la littérature dans la construction de ces échanges et de cet enrichissement.

Brillant, drôle, irrésistible tant il fait mouche sans jamais se prendre tout à fait au sérieux : voici un petit bijou de plaidoyer pour l’ouverture d’esprit et la tolérance, à l’opposé de la bêtise, de l’obscurantisme et du fanatisme, qui conforte le classement de Delphine Horvilleur en tête de mes personnalités préférées. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Voilà comment un homme se met à écrire simultanément sous un nom et sous un autre et signe là une stratégie de survie littéraire – ou de survie, tout court – un stratagème qui rendrait jaloux tous les désespérés de la terre : renaître de son vivant et déjouer le morbide qui vient toujours de la conscience d’être arrivé quelque part. Gary réussit ainsi à sortir de l’impasse existentielle dans laquelle tombe tout homme reconnu pour son œuvre. Il retrouve un avenir.  


Depuis des années, je lis l’œuvre de Gary/Ajar, convaincue qu’elle détient un message subliminal qui ne s’adresse qu’à moi. Je ne cesse d’y chercher une clé d’accès à ma vie, un passe-partout qu’un jour, un homme aux multiples identités a déposé.                 
Le pire est que je ne suis pas seule. J’ai croisé bien des êtres qui souffrent d’une pathologie similaire, et considèrent que l’entreprise littéraire de Romain Gary, sa réinvention de lui-même les raconte, ou dit quelque chose de ce qu’ils aspirent à faire. Tous ont en commun de croire que cet homme est venu raconter un peu leur histoire, et que ses textes en disent davantage sur eux, lecteurs, que sur lui, auteur.                  
Si je devais tenter de définir ce qui relie les passionnés de Romain Gary que j’ai pu rencontrer, je dirais qu’il y a en eux une profonde mélancolie, très exactement proportionnelle à leur passion de vivre. Une volonté farouche de redonner à la vie la puissance des promesses qu’elle a faites un jour, et qu’elle peine à tenir. L’œuvre de Gary/Ajar est le livre de chevet des gens qui ne sont pas prêts à se résoudre ni au rétrécissement de l’existence ni à celui du langage, mais qui croient qu’il est donné de réinventer l’un comme l’autre. Ne jamais finir de dire ou de « se » dire. Refuser qu’un texte ou un homme ait définitivement été compris. Et croire dur comme fer qu’il pourra toujours faire l’objet d’un malentendu.


À travers Ajar, Gary a réussi à dire qu’il existe, pour chaque être, un au-delà de soi ; une possibilité de refuser cette chose à laquelle on donne aujourd’hui un nom vraiment dégoûtant : l’identité.


Il y a les voix du fondamentalisme religieux qui, comme leur nom l’indique, aspirent à revenir aux fondements, ou à l’idée qu’elles se font de l’origine. Au commencement, s’époumonent-elles, il y avait de la pureté et de l’entre-soi. C’était avant que l’on se mêle aux autres, à leurs croyances ou leurs rites, leurs cultures ou leurs influences qui nous ont pollués. Tous les fondamentalismes religieux ont en commun la peur d’avoir été dénaturés, la crainte d’une contamination des corps et des idées par un autre, qui prend au choix les traits des femmes, des homosexuels, des convertis, des hérétiques… C’est toujours le visage d’un non-soi qui menace l’intégrité de l’édifice. Gare à l’autre et vive le même !


Et dans cette tenaille identitaire politico-religieuse, je pense encore et toujours à Romain Gary, et à tout ce que son œuvre a tenté de torpiller, en choisissant constamment de dire qu’il est permis et salutaire de ne pas se laisser définir par son nom ou sa naissance. Permis et salutaire de se glisser dans la peau d’un autre qui n’a rien à voir avec nous. Permis et salutaire de juger un homme pour ce qu’il fait et non pour ce dont il hérite. D’exiger pour l’autre une égalité, non pas parce qu’il est comme nous, mais précisément parce qu’il n’est pas comme nous, et que son étrangeté nous oblige.
 
 
Les juifs se sont toujours débrouillés pour que la définition de leur judaïsme – ce à quoi « ça » tient – reste un indéfinissable, un au-delà de la naissance, de la croyance ou d’une quelconque pratique. Un presque rien qui n’a, au bout du compte, pas grand-chose à voir avec la religion de votre mère, la recette du foie haché, la stricte observance ou l’art de raconter des blagues. Le judaïsme s’assure en toute circonstance que la question de l’identité échappe à toute résolution, et ne tolère aucune définition définitive. La haine qui se déverse contre les juifs à travers l’Histoire n’est pas sans lien avec ce stratagème : tout obsédé de l’identité finira par prendre en grippe celui qui refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il sera alors submergé par l’irrépressible envie d’en finir avec lui.


Cet homme connaît la force des mots et des interprétations. Il sait mieux que quiconque que le texte et le monde ne correspondent pas toujours, que les mots ne parviennent pas à décrire la réalité et que, vice-versa, celle-ci n’est pas à la hauteur des promesses des livres. Il y a toujours entre le monde et le langage un rendez-vous raté, un lapin qu’ils se posent mutuellement. Il faudrait pour qu’ils se retrouvent, au choix, changer de monde ou inventer une autre langue. Mais qui sait faire cela ?


Il en va ainsi des œuvres qui nous marquent comme des auteurs qui les ont offertes au monde : ils font toujours un peu de nous leurs enfants.


Nous sommes pour toujours les enfants de nos parents, des mondes qu’ils ont construits et des univers détruits qu’ils ont pleurés, des deuils qu’ils ont eu à faire et des espoirs qu’ils ont placés dans les noms qu’ils nous ont donnés.        
Mais nous sommes aussi, et pour toujours, les enfants des livres que nous avons lus, les fils et filles des textes qui nous ont construits, de leurs mots et de leurs silences.


(…) pour se comprendre, il ne faut pas parler la même langue. Il faut toujours rester suffisamment incompréhensible pour avoir une chance de ne pas s’entendre et de mieux se connaître.


Je crois que c’est la pire chose qui puisse arriver dans l’existence : ne manquer ni de sel, ni de tendresse, ni d’amour… parce que alors, il n’y a aucune raison de se mettre à parler, à écrire ou à créer. Si t’es complètement, immanquablement toi-même, alors y’a rien à dire.
C’est le mutisme de la plénitude.             
Et c’est là qu’elle attaque et qu’elle s’accroche, cette saloperie. Tu sais : « l’identité », comme ils l’appellent tous. C’est fou comme elle les obsède aujourd’hui. Tu as remarqué ? Elle est partout. Elle bouffe toute la place : elle fait se sentir « bien chez soi » à la maison et en manque de rien. Et c’est comme ça qu’on devient muet, con, antisémite, et parfois les trois à la fois. 


(…) depuis quand l’objectivité serait-elle autre chose que la subjectivité de la majorité ?


On est tous en chemin vers ce qu’on peut encore être, et cela implique forcément de quitter ce qu’on était.


L’origine, ça ne compte jamais autant que ce qui t’arrive en route.             
Même la science le dit aujourd’hui. C’est prouvé.      
Tiens par exemple – tu savais ça ? – il y a des souris dans des laboratoires qui ont complètement grignoté la théorie du génome, et l’ont réduite en miettes avec une simple expérience. Ça s’est passé comme ça : on leur a fait renifler tous les jours un petit morceau d’ail et, simultanément, on leur a balancé un court-jus dans les pattes, genre aïe aïe aïe… Et figure-toi qu’on s’est rendu compte que leurs enfants et leurs petits-enfants, qui ne pouvaient pas être au courant de cette histoire, puisqu’ils avaient été confiés à l’assistance publique des souris avant de recevoir la moindre décharge électrique, eh ben ils en savaient quelque chose. Sans aucune trace génétique de l’expérience vécue par leurs darons, sans aucun traumatisme, ils ont mystérieusement développé une aversion totale à l’ail, sous toutes ses formes : tchik et tchik et tchik… Tu comprends ? Ils se sont souvenus d’un truc qu’ils n’avaient pas vécu et qui n’était pas inscrit dans leur ADN.      
Ça veut dire que tu transmets à tes enfants un morceau de ton histoire, qui n’est pourtant pas la leur ! C’est absent de ton génome mais eux, ils le récupèrent quand même. Ça s’appelle l’épigénétique… c’est une filouterie, une arnaque à la génétique.             
Et ça ne marche pas que pour les souris. J’ai lu que c’était vrai aussi pour les descendants des survivants de la Shoah. Aux États-Unis, on a testé la théorie sur eux, parce que, de toute façon, ils ont l’habitude des expérimentations humaines, et le résultat est sans équivoque :      
On a prouvé que si tes parents ou tes grands-parents sont allés à Auschwitz, même si tu ne le sais pas, même s’ils ne t’ont rien raconté du tout, tu vas réagir différemment au stress.
C’est comme s’il y avait tout un tas d’impacts dans ta vie, des résidus d’histoires qui ne sont pas les tiennes et que tu n’as pas vécues mais dont tu gardes la trace quelque part. Ton ADN n’en sait rien mais ton corps s’en souvient quand même.             
Qu’est-ce que ça veut dire ? Que rien n’est purement génétique ! Rien n’est purement quoi que ce soit d’ailleurs… En fait, rien n’est purement. Un bon traumatisme, ça s’imprime sur plusieurs générations. Ça dégouline sans gêne.


Tu le sais bien, toi aussi : parfois, on est les enfants de nos parents biologiques ou adoptifs… Mais on est toujours ceux de nos bibliothèques, les fils et les filles des histoires qu’on a lues ou entendues. On est tous conçus par procréation littérairement assistée.


Certains pensent qu’on écrit pour se débarrasser de quelque chose ou de quelqu’un qui vous hante, mais c’est le contraire. On écrit toujours pour retenir, et poursuivre une conversation avec ce qui n’est plus là, un dialogue que sans ça, la vie vous force à interrompre. On écrit parce que les mots consolident toujours les liens. Ça fait famille, beaucoup plus solidement que le sang et la filiation biologique.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 29 novembre 2021

[Castellanos Moya, Horacio] La diablesse dans son miroir

 


 
 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : La diablesse en son miroir
           (La diabla en el espejo)

Auteur : Horacio CASTELLANOS MOYA

Traducteur : André GABASTOU

Parution : en espagnol (Salvador) en 2000,
                   en français (Métailié) en 2021

Pages : 156

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au début des années 90 à San Salvador, Olga María Trabanino est froidement assassinée d’une balle dans la tête. Qui peut donc avoir voulu la mort de cette jeune femme apparemment sans histoires ? Au fil de l’enquête, sa meilleure amie, Laura, cancanière, hystérique et jalouse, découvre incrédule tout ce qu’elle lui avait caché : son passé, ses fréquentations, ses vices… Le portrait qui se dessine alors est celui de la bourgeoisie tout entière, qui abrite ses turpitudes et sa corruption sous le masque impavide de la respectabilité.

Le jour où l’assassin s’évade de prison, elle voit le piège se refermer sur elle.

Avec cette intrigue menée d’une plume haletante, l’auteur poursuit sa radiographie au vitriol de la société latino-américaine, gangrenée par les luttes politiques et le trafic de drogue. 
Sex and the City
vu par Thomas Bernhard.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Horacio CASTELLANOS MOYA est né en 1957 à Tegucigalpa, au Honduras. Il grandit et fait ses études au Salvador et s'exile à partir de 1979 dans de nombreux pays. Il enseigne aujourd'hui à l'université de l'Iowa. Il a écrit douze romans, qui lui ont valu de nombreux prix, des menaces de mort et une reconnaissance internationale. 

 

 

Avis :

Lorsqu’Olga Maria Trabanino est froidement abattue chez elle, dans sa riche villa de San Salvador, son amie Laura Ribera, indignée de voir l’enquête piétiner, se sent en devoir de s’en mêler. Ses découvertes sur la vie privée de la victime, et l’imbroglio des enjeux dont elle prend conscience autour de celle-ci, finissent par la mettre elle-même en danger.

Long monologue intérieur de Laura, le récit nous fait entrer dans la tête d’une jeune femme de la bourgeoisie salvadorienne, encore sous le choc de l’assassinat commandité à l’encontre de son amie. Son bavardage oiseux et prétentieux témoigne initialement, par sa morgue incrédule, d’un sentiment d’outrage bien plus que de frayeur. Le meurtre de l’une d’entre elles a l’impensable brutalité d’un pavé dans la vitre, qui protégeait jusqu’ici leur existence d’en haut, du méprisable chaos d’en bas. Qui plus est, l’enquête a l’inconcevable impudence de s’intéresser à leur milieu, jusqu’ici naïvement synonyme pour Laura d’une aisance si naturelle qu’il ne lui était jamais venu à l’idée de penser à sa provenance. Outrée, notre prétentieuse et assez méchante innocente ouvre néanmoins peu peu les yeux, découvrant d’abord, dans un sursaut de colère et de jalousie, les infidélités croisées de son amie et de ses amants, puis, dans un trouble de plus en plus affolé, alors qu’un scandale financier vient soudain éclabousser tout ce beau monde, l’effrayant enchevêtrement des intérêts et des intrigues dans une société corrompue jusqu’à la moelle.

Une ironie presque mauvaise accompagne le dessillement du lecteur en même temps que de Laura. Et c’est bien une forme de dégoût qui transpire de cette malodorante description de l’élite salvadorienne, dont on ne doute pas un instant qu’elle soit l’exact reflet d’une réalité qui a contraint l’auteur, menacé de mort, à l’exil. Profondément original, le parti-pris narratif s’avère toutefois à double tranchant. S’il permet d’épouser habilement les pensées de son personnage, peu à peu déstabilisé jusqu’à en sombrer, il risque aussi de noyer le lecteur dans l’écoeurement d’une logorrhée, d’abord exaspérante d’arrogance et de frivolité stupide, puis déconcertante d’absurdité paranoïaque. Une lassitude et la hâte d’en finir au plus vite m’ont ainsi d’autant plus rapidement envahie, gâchant inexorablement mon plaisir de lecture, que l’intelligence et l’intérêt du roman ne m’ont vraiment sauté aux yeux qu’une fois l’étonnement de son dénouement retombé. Car alors, certes, vous ne connaîtrez pas le fin mot de l’histoire, mais vous comprendrez enfin, vu l’état de pourriture ambiant, que cela n’aurait servi de rien, de toute façon. (2/5)

 

Citation :

Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de cimetières dans les endroits respectables. Ils sont tous très loin et perdus, ma belle, entourés de quartiers dangereux. À vrai dire, cette ville est infectée d’endroits marginaux. C’est ce que m’a dit Diana qui s’étonnait que les quartiers des gens respectables se retrouvent presque tous entourés par des endroits marginaux, par la pauvreté qui engendre la délinquance. C’est pourquoi il est si facile de tuer une femme sans que personne lève le petit doigt, comme ça s’est passé pour Olga María : les délinquants commettent leur mauvais coup et retournent immédiatement dans leurs tanières. Il y a des villes où ce n’est pas comme ça : on vit dans un endroit et les malfaiteurs dans un autre, à plusieurs milles de distance, comme il se doit. Mais dans ce pays, tout se touche. Olga María elle-même m’a montré à l’entrée de son quartier, à deux pas des taudis, trois maisons contiguës, aux murs mitoyens : dans l’une, il y a une école primaire ; dans la suivante, un bordel ; et dans la dernière, une église évangélique. Tu t’imagines ! Une folie.

 

jeudi 7 mars 2019

[Villemus, Philippe] Dix jours d'humanité






Je n'ai pas aimé

Titre : Dix jours d'humanité

Auteur : Philippe VILLEMUS

Editeur : Papillon Rouge

Parution : 2014

Pages : 288









Présentation de l'éditeur :   

Le narrateur de ce récit, ancien patron d’une grande marque de luxe mondiale, est victime une nuit d’un terrible accident cérébral. Il va découvrir l’univers des urgences, des soins intensifs et des rituels hospitaliers. Ce séjour brutal le plonge alors dans une réflexion inattendue sur le sens de la vie, la mort, l’amour. Va-t-il s’en sortir ? Le ressassement qui l’étreint dans sa chambre fait ressurgir en lui la nostalgie du paradis perdu de l’enfance, la vanité du pouvoir et de l’ambition. Dans la lutte contre la maladie, ses pensées le ramènent à des scènes tragiques ou poignantes, où l’on croise des victimes, des héros, des gens simples, Liliane Bettencourt, l’hôtel newyorkais de Dominique Strauss-Kahn, des PDG acariâtres, des mannequins, des parents, des amis, la peur, la souffrance, l’espoir, la douceur. En un mot : l’humanité. Un livre d’amour, exceptionnellement émouvant, qui nous rappelle l’extrême fragilité de la destinée humaine, et dans lequel chacun se retrouvera. 


Un mot sur l'auteur :

Né en 1961, Philippe Villemus est un expert en matière de stratégie, de marketing et de communication. Il conjugue un savoir académique de haut niveau (diplômé de l'ESCP, docteur de l'université en marketing, chercheur) à une expérience professionnelle de haut dirigeant dans les plus grands groupes internationaux, tant en France qu'à l'étranger : responsable nouveaux produits dans le groupe Colgate-Palmolive, directeur marketing dans le groupe M&M's-Mars, directeur marketing-ventes de la Coupe du monde de football 1998, président de L'Oréal luxe Italie, président monde de Helena Rubinstein (groupe L'Oréal). Il est aujourd'hui professeur-chercheur au groupe Sup de Co Montpellier, chroniqueur, conférencier, consultant et auteur d'une quinzaine d'ouvrages.

Ses recherches et ses ouvrages portent sur les stratégies de croissance et le marketing des entreprises. Il étudie aussi les pratiques de management et certains problèmes économiques comme les délocalisations ou la valeur du travail, ainsi que les aspects économiques et anthropologiques des sports.

(Sources : Librairie Eyrolles, Wikipedia)

 

 

Avis :

Ancien cadre dirigeant de L'Oréal reconverti dans l’enseignement et la formation en entreprises, l’auteur est victime une nuit d’un AVC. Emmené aux urgences par les pompiers, il est hospitalisé dix jours. Il relate son expérience de l’hôpital : les soins, mais aussi ce qui lui est passé par la tête pendant ces jours de vie suspendue.
  
Si le début du récit m’a harponnée dès les premiers mots par la panique et le sentiment d’urgence qui l’imprègnent, j’ai ensuite été profondément déçue au fur et à mesure que je m’enlisais dans l’ennui et l’agacement. Tandis que, sans le moindre humour, l’auteur ne nous épargne aucun de ses grands et petits malheurs d’hôpital, y compris son combat avec le pistolet et les laxatifs, ses réflexions plus générales, à mon avis décousues, sur la vie et le sens de la vie, n’ont que très partiellement réussi à capter mon intérêt : émaillé de citations qui m’ont parfois paru assez artificiellement plaquées dans le texte, le discours est jalonné d’opinions tranchées, notamment très virulentes à l’égard de la jungle humaine des grandes entreprises, et, ce qui m’a vraiment heurtée, affichant souvent un mépris assumé (le mot "mépris" revient à plusieurs reprises dans le texte), pour des personnalités et des comportements dissemblables de ceux de l’auteur. 

A mon avis un brin nombriliste et mégalomane, manquant parfois de nuances, malgré quelques passages d’une lucidité amère sur notre société et un hommage au dévouement des personnels hospitaliers, ce livre rejoint la liste de mes rares lectures flops. (1/5)

 

 

Citations :


J’ai cherché à tout voir, tout entendre, tout dire, en toute occasion, en tout lieu et à tout instant. Je ne peux pas rester de marbre. (…) J’admire autant que je les méprise ceux qui encaissent sans rien laisser paraître. J’assimile cette posture à de l’insensibilité, de la froideur ou de l’arrogance. Ou, pire, à de la bêtise. (…) Les gens qui ne réagissent pas aux critiques qu’on leur adresse, n’en comprennent peut-être pas la portée ou les sous-entendus fielleux. Je crois que parfois, pour rester heureux, il ne faut pas être trop intelligent.

Pour tous ceux qui aiment l’autorité, les conflits sont le carburant qui actionne le moteur. Ils adorent attiser les antagonismes pour mieux les mater. Sans coups, sans luttes, le pouvoir n’existe pas. Il a besoin de dissensions et de combats pour s’épanouir. Il fermente sur les crises, terreau propice à son ascension despotique. Voilà pourquoi le pouvoir, par essence, est dangereux. Il porte, en germe, la répression. Il faut donc de puissants contre-pouvoirs, dans toute société, pour encadrer l’abus d’autorité. Ce n’est pas le pouvoir qui rend fou, ce sont les hommes qui rendent le pouvoir insane. La hiérarchie est le fléau, le pouvoir la folie.

Chez nous, il va falloir passer cette annonce : « Entreprises riches et délocalisées cherchent consommateurs sans emploi pour acheter articles pas chers fabriqués par des miséreux.»

L’impolitesse est le privilège des arrogants et de ce ceux qui se croient forts.

mardi 5 mars 2019

[Caro, Fabrice] Le discours






J'ai aimé

Titre : Le discours

Auteur : Fabrice CARO

Parution : 2018

Editeur : Gallimard

Pages : 208








Présentation de l'éditeur :

"Tu sais, ça ferait très plaisir à ta sœur si tu faisais un petit discours le jour de la cérémonie." C’est le début d’un dîner de famille pendant lequel Adrien, la quarantaine déprimée, attend désespérément une réponse au message qu’il vient d’envoyer à son ex. Entre le gratin dauphinois et les amorces de discours, toutes plus absurdes les unes que les autres, se dessine un itinéraire sentimental touchant et désabusé, digne des meilleures comédies romantiques.
Un récit savamment construit où le rire le dispute à l’émotion.
 

Un mot sur l'auteur : 

Fabcaro, pseudonyme de Fabrice Caro, est né à Montpellier en 1973. Suite à des études scientifiques, il se dirige d'abord vers le professorat puis entreprend une carrière de dessinateur/scénariste en travaillant pour diverses revues de bandes dessinées (Tchô!, L'écho des savanes, Zoo, CQFD...), la presse et l'illustration de livres.
Le succès arrive en 2015 avec Zaï zaï zaï zaï, bande dessinée qui, d'après Télérama, réussit à doser « critique sociale et éclats de rire ».
Fabcaro est également musicien, auteur-compositeur et chanteur. Il est à l'origine en 1994 du groupe de rock Hari Om et réalise en 1999 un album en solo Les Amants de la rue Sinistrose puis en 2014 Shhherpa.
(Source Wikipedia) 

Avis :

Le discours ressemble plus à un long sketch de one-man-show qu'à un roman classique. Le style est vivant et oral, écrit comme l'on parle tous les jours, ce qui donne l'impression d'entendre s'exprimer un contemporain monsieur-tout-le-monde. Le début m'a fait redouter une sorte de "chick-lit" en version masculine, mais sous l'auto-dérision désabusée d'un homme qui attend désespérément des nouvelles de son ex et broie du noir pendant que son entourage mène sa petite vie aux préoccupations étroites sans se douter de ses affres, perce un regard très juste dans ses observations, et qui reste tendre dans sa lucidité. Déclinant comme Cyrano de multiples versions du discours qu'on lui réclame pour le mariage de sa soeur, il nous mène jusqu'à la chute au fil d'un récit pas si anodin et dont le style faussement brouillon cache une habile construction. L'humour est très présent, et j'ai ri, mais c’est au final l'émotion qui l'emporte. Un petit livre rapide et facile à lire, qui ne me laissera cependant pas un souvenir impérissable. (3/5)

 

Citation :

Je n’ai jamais entretenu avec mes parents autre chose que des rapports naviguant mollement entre non-dits, consensus respectueux et acceptation polie, un non-rapport, cette volonté de ne jamais faire de vagues pour ne pas avoir à les surmonter.