Affichage des articles dont le libellé est Deuil. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Deuil. Afficher tous les articles

jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

mercredi 14 octobre 2026

Critique : "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon




Coup  de coeur 💓

 

Titre : La dernière des Wilberforce

Auteur : Julia KERNINON

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 279

Accès au livre : ISBN 9782378805944  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts que l’on croyait enterrés.

Dix ans après l’avoir quittée, Waldo revient sur la presqu’île à l’invitation de sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre. Dans la maison achetée au lendemain de son premier succès, elle organise une réception d’été fastueuse, comme un défi lancé au passé. Autrefois, les étés se passaient à l’hôtel Wilberforce, du temps des jours « heureux », quand quatre enfants du même âge, Waldo et son frère Adam, Annabel et Olivia Wilberforce, couraient dans les dunes, se baignaient jusqu’à l’épuisement, grandissaient ensemble. Puis l’adolescence a tout déplacé. Les désirs se sont emmêlés, les tempéraments se sont assombris et les silences se sont épaissis. Et soudain les tragédies : Annabel, la cheffe de bande, est retrouvée noyée sur la plage des Tirs. Peu après, Adam se suicide en laissant derrière lui des questions irrésolues.

Dix ans ont passé et ce soir-là, Diane a convié toute la petite communauté : Max, le père des garçons ; Eva, la mère des filles, longtemps son amie la plus proche ; Naomi, la cadette, qui n’était qu’une enfant à l’époque. La réception est somptueuse, l’air sent le sel et les pins, la nature est d’une beauté presque indécente. Mais à mesure que la nuit tombe, la fête se fissure et devient un théâtre de confrontations : chacun est forcé de regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.

Porté par une construction chorale et un rythme effréné, le roman remonte le fil du passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette grande traversée explore la densité et la violence des liens : la famille, l’amitié, la sororité, les alliances et leurs angles morts, en jouant sur le hors champ, les détails négligés, les regards déplacés. Au cœur du livre, des portraits de femmes : non pas héroïnes insubmersibles mais êtres de désir et d’empêchements, cherchant leur liberté au prix de la transgression.

Un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdues, les tensions familiales, la violence ordinaire, le besoin de réparation et le désir de libération. Une grande traversée aux phrases précises, et fulgurantes où le lecteur s’enfonce pas à pas dans les silences de chacun. Pour son septième roman et pour la première fois, Julia Kerninon nous donne à lire un thriller psychologique, marqué par des phrases précises et percutantes qui laisse au lecteur une envie, urgente, de lever les secrets et d’arracher sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Julia Kerninon compose des héroïnes complexes, sans cesse traversées par le doute mais toujours mues par une énergie indocile. Avec Liv Maria, best-seller récompensé et traduit dans plusieurs langues, Julia Kerninon raconte le parcours d’une femme marquée par un abominable secret. Dans Sauvage, l’autrice questionne la filiation et les paradoxes de la loyauté, aux autres et à soi – une ode à l’amour et à l’appétit pour la liberté. Julia Kerninon a aussi dirigé le recueil Être mère, réunissant plusieurs autrices autour de la maternité. Une romancière d’envergure qui explore la tension entre ce que l’on attend des femmes et ce à quoi elles aspirent.

 

 

Avis :

Le nouveau polar psychologique de Julia Kerninon s'imprègne des embruns d’une presqu’île isolée pour peindre, à travers les liens familiaux et la maternité, les déséquilibres dans les rapports entre les hommes et les femmes. 

Comme la romancière sur la presqu’île bretonne de Gâvres, Diane Schnabel a longtemps passé ses vacances sur une petite péninsule cernée par la mer, retrouvant chaque année l’hôtel de la plage tenu par Eva Wilberforce, vite devenue une amie intime. Pendant que, sous l’oeil impressionné de la trop jeune petite dernière, quatre de leurs enfants nouaient les liens quasi symbiotiques de « jumeaux cosmiques », toutes deux s’étaient découvert les affinités profondes de femmes confrontées à l’absence ou au désengagement de leur mari.

Un double drame était pourtant venu fracasser cette Arcadie sauvage, installant entre les deux clans un silence que, dix ans plus tard, désormais romancière à succès établie dans une belle villa surplombant le vieil hôtel, Diane décide de briser par l’organisation d’une somptueuse réception. Sous les lampions de la fête, la réunion des deux familles vire rapidement au huis clos psychologique. Tandis que, la nuit s’étirant, les souvenirs d’adolescence remontent avec la force d’une marée, les retrouvailles tournent au règlement de comptes, faisant exploser les non-dits et les aveuglements.

La beauté imperturbable de ce bord de mer, que son anonymat rend plus énigmatique encore, contraste cruellement, sous ses dehors de petit paradis tranquille, avec la noirceur des secrets humains, dont le patient et sournois travail de sape après un premier paroxysme de violence n’attendait que la prochaine occasion d’un désastre. Ces lieux que le drame semble parer d’une aura maléfique achèvent d’enfermer sur eux-mêmes et leurs méfaits des personnages laissant tour à tour leur point de vue percer les couches de silence et de ressentiment. Résultat de cette confrontation de perceptions demeurées irréconciliables, une tension psychologique s’installe au gré des chapitres courts et des indices distillés, d’ailleurs plus une accumulation de dénis et de malentendus que de faits objectifs. Peu à peu se profilent les ombres de culpabilités qu’il faudra bien finir par regarder en face pour mettre un terme à leurs ravages.

Ouverte sur les états d’âme d’un des fils Schnabel, peu enclin à renouer avec le théâtre de ses souvenirs, la narration bascule progressivement du côté des femmes, à mesure que, sortant de leur rôle de témoins passifs des drames familiaux, celles-ci s’emparent de la parole pour, ensemble, tenter d’imaginer une issue symboliquement réparatrice à la violence et à la lâcheté de leurs hommes. N’évoquant les crimes commis qu’au travers de leur onde de choc, elles réussissent, dans leur solidarité, à desserrer l’emprise du silence et du déni sur toute une génération.

Plus centré sur les séquelles et la transmission souterraine de la violence dans les familles que sur la recherche d’un coupable ou la reconstitution minutieuse des événements, le texte emprunte son suspense au polar tout en conservant une écriture sensible et atmosphérique. Evoqués en creux des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés, les conflits s’impriment dans une douleur silencieuse qui ourle le récit d’une mélancolie retenue d’autant plus poignante. Un roman en clair-obscur, doucement féministe, dont il faut explorer les profondeurs implicites. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Il lui disait On voit juste les choses différemment, et elle pensait Mais non, c’est toi qui ne vois rien. C’est toi qui n’es pas dans la réalité. Et puis ça n’est même pas une question de regard – c’est une affaire de faits. Les courses, les vacances, les impôts – c’étaient des actes à accomplir, des charges inévitables –, sauf quand, comme dans son cas, on pouvait compter sur une personne plus sérieuse pour s’en occuper si jamais on n’avait pas envie de perdre son temps. Elle était la Miss Lemon de son Hercule Poirot – sa secrétaire, son assistante contre son gré. Il pouvait prétendre que la vie concrète était un détail, puisqu’elle se produisait de toute façon sans qu’il lève le petit doigt. Pour ce qu’il en savait, les maisons se lavaient toutes seules. Il devait penser que c’était magique, qu’elle exagérait. Au fond, sa technique avait toujours bien fonctionné. Malgré son ressentiment, Diane pouvait entrevoir les choses de son point de vue, mais elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas capable de la même acuité en ce qui la concernait. Elle avait la sensation d’avoir été capturée par un membre d’une autre espèce moins scrupuleuse, moins respectueuse. Elle aurait voulu protester, mais la vie se poursuivait, la vie allait trop vite. Elle avait deux enfants. Elle avait continué de travailler, d’élever ses fils, de couper des légumes. Elle avait continué d’organiser les courses de Noël, d’offrir des fleurs à sa belle-mère, de corriger des copies, d’acheter les auto-injecteurs de Max qui se périmaient tous les six mois et qui faisaient apparemment eux aussi partie de la liste infinie de ses devoirs. Max, en chemise toujours – Diane, je n’ai plus de chemises ! – et dans leurs poches ses crayons qu’elle devait enlever avant le passage à la machine, bâtonnets de bois comme des munitions dans sa main, des fagots de dynamite. Elle avait continué d’écrire, dans des espaces-temps de plus en plus réduits. Elle avait secrètement choisi l’appartement en raison d’une petite pièce dédiée au repassage, une sorte de grand cagibi avec une fenêtre haute, où, entre deux piles de linge, elle avait la place de poser son clavier et son avant-bras. Courbée comme une corneille sur un tabouret pliable, éclairée par une simple veilleuse, elle se cachait pour écrire dès qu’elle pouvait. L’odeur de la poussière et de la lessive lui rappellerait toute sa vie ce découragement-là, ce désespoir, seule et impuissante au cœur de sa maison. Quand elle se démaquillait avant de se coucher et qu’elle regardait dans la glace son visage de mère de famille harassée, elle se demandait Pourquoi je pense que je pourrais écrire un livre ? Qu’est-ce que je m’imagine ? Pour qui je me prends ? Pourtant, les phrases la hantaient, quoi qu’elle fasse.

 

mercredi 16 septembre 2026

Critique : "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois | Lectures de Cannetille

 

 Couverture du roman "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois




J'ai aimé 

 

Titre : Choses que je croyais perdues

Auteur : Clémentine MELOIS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073162854  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Je voulais te dire : sans le faire exprès, j’ai cassé le verre à moutarde Musclor que tu aimais bien. Le prince sous stéroïdes mal imprimé a perdu sa tête, mais il continue de flatter d’une main distraite l’encolure de son tigre vert de compagnie. Tu avais trouvé ce verre dans un vide-greniers où les gens vendaient pas cher de jolies choses. Après l’avoir regardé longtemps, avec intensité, tu l’avais négocié à deux euros. C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois. » 
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures...
Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Clémentine Mélois est née en 1980. Elle est notamment l'autrice, aux éditions Grasset, de Cent titres, Sinon j'oublie, Dehors la tempête, ainsi que du très remarqué Alors c'est bien (L'Arbalète, éditions Gallimard, 2024).

 

 

Avis :

Habituée par son travail de plasticienne et de membre de l’Oulipo à détourner les choses du quotidien pour en extraire les micro-fictions qu’elles contiennent, Clémentine Mélois appuie ce roman sélectionné pour le Goncourt sur le tri d’un appartement après une rupture, faisant émerger, à partir d’objets manipulés un à un, la mémoire d’une relation disparue.

La narratrice, dont le texte ne fournit ni nom ni portrait détaillé, revient seule dans l’appartement qu’elle partageait avec son compagnon. Encore sous le coup de leur séparation, elle doit vider les lieux et trier ses affaires entre ce qu’elle garde et ce qu’elle jette. Mais, à mesure, c’est insensiblement à l’inventaire de leur relation que ce classement aboutit, chaque bibelot rappelant un moment de vie et dessinant en creux l’histoire du couple et de ses malentendus. 

Cette archéologie intime qui, replaçant les objets répertoriés dans une chronologie affective, retrace, mieux que toute explication psychologique, la manière dont le couple s’est construit, puis désajusté, finit par faire émerger une vérité que les sentiments et le déni avaient sur le moment habillée d’illusions, et dont les contours se dégagent désormais avec la netteté permise par l’observation plus détachée des choses. Une émotion discrète surgit, de ce que la narratrice découvre qu’elle n’avait pas voulu voir. Il lui aura fallu attendre de trier les vestiges de sa vie pour parvenir à remettre en ordre son histoire.

L’intelligence de l’exploration d’une psyché à partir d’un inventaire matériel, la sobriété d’une voix trouvant son équilibre entre autodérision et émotion contenue sans verser dans la plainte ni l’ironie froide, enfin l’efficacité d’une écriture juste et nette : tout cela aurait de quoi susciter la totale adhésion du lecteur si ne s’insinuait, au fil de la lecture, une coloration un peu trop réconfortante, empruntant discrètement aux codes de la littérature feel good. De quoi, peut‑être, compromettre une position sur le podium du Goncourt. (3,5/5)

 

 

Citations :

(…) une paire de chaussettes, le torchon à carreaux cousu par ma grand-mère, mon décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, un fragment de lave du volcan au nom imprononçable, point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, une fleur de trèfle qui n’était pas encore séchée quand tu l’as cueillie pour moi, sans parler du reste, tout le reste, cet amas de choses utiles ou futiles que j’ai accumulées de façon déraisonnable, empilées, tassées au fond des placards et dont l’ensemble finit par composer un portrait en creux de la personne que je suis malgré moi. Pour me transformer en la personne que je voudrais être – mystérieuse, mesurée, raisonnable, raffinée et si possible envoûtante –, il faudrait faire le vide, allumer un grand feu de joie, cramer mon passé et repartir ensuite de zéro, allégée, vierge de toute identité. Mais je ne peux pas faire ça. Les choses que je possède sont lestées de trop de souvenirs. Elles me vaudraient un supplément bagage dispendieux si les compagnies aériennes décidaient d’établir une taxe sur la charge affective. Sans que j’y puisse rien, les grands sentiments et les petits riens déboulent sans arrêt dans ma tête, comme des bandits de grand chemin qui surgiraient au détour d’un sentier. Chapeau sur les yeux, surin à la main : la bourse ou la vie.


Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. Parfois, l’une de ces histoires en a assez de voleter dans les airs. Elle s’attache alors à un objet, souvent dérisoire, qui sert de pont entre le visible et l’invisible. En se posant sur un caillou, l’histoire en fait une pierre précieuse. C’est une magie ordinaire qui ne cesse de m’émerveiller. On peut, si on le souhaite, s’acheter des souvenirs dans des boutiques de souvenirs, des artefacts pensés et fabriqués dans l’unique but d’être investis de l’histoire personnelle du plus grand nombre : sphinx en résine rapporté du Caire, magnet avec eau miraculeuse de Lourdes, tour Eiffel lumineuse ou carte postale multivues du mont Ventoux. C’est un accomplissement industriel. Mais les souvenirs sont des fleurs sauvages, ils s’épanouissent où bon leur semble et le plus souvent là où on ne les espère pas.


Je n’ai jamais été capable de deviner ce que tu pensais. Résultat, on a marché deux heures et tu n’as pas dit un mot. Pendant ce temps, dans ma tête, c’était le métro à l’heure de pointe. S’y pressaient une quantité d’émotions contrastées et d’impressions diffuses où dominaient, en vrac, des regrets, un chagrin et un ressentiment que je ne me sentais pas capable de formuler. Comment dire ces choses-là ? Il faudrait inventer un permis spécial qui autorise à manier certains mots, trop grands pour nous, comme amour, mort, liberté, justice, bonheur ou vérité. L’épreuve pratique pour l’obtention du permis professionnel consisterait à garer en épi un superbe trente-trois tonnes lexical, dans le style de Victor Hugo. Quant à l’équivalent du permis moto, il donnerait le droit de filer sur l’autoroute de l’information, sans circonlocutions ni pincettes oratoires. C’est celui-là dont j’aurais eu besoin. J’aurais enfilé un casque et des gants, j’aurais mis le contact et je t’aurais annoncé très simplement que je te quittais pour ne plus être malheureuse. Mais pour ça, il aurait d’abord fallu admettre que j’étais en train de gâcher une balade formidable et les meilleures années de ma vie. Ce jour-là, sur le chemin des douaniers, j’ai juste dit : « C’est joli, ici, ça te plairait si tu étais là. »


J’en suis encore à me demander comment on a pu tenir aussi longtemps dans ces conditions. Sept ans, c’est presque un quart de ma vie. Nous n’avions pas les mêmes attentes, pas les mêmes aspirations. Nos deux solitudes coexistaient dans un climat d’incompréhension si habituel que nous n’y faisions plus attention. La vie ne pouvait pas être autrement, puisque c’est comme ça qu’elle était. Pourquoi s’embêter à tout remettre en question ? Lorsqu’on a déjà passé une heure à attendre le bus, il est de plus en plus difficile de partir. On a trop investi. Accepter l’idée qu’on a attendu pour rien reviendrait à avouer qu’on a bêtement gâché son temps. Alors on continue de patienter, en vain. Je suppose que c’est ce qui explique mon immobilisme : je commençais à fatiguer, mais la vie idéale dont j’avais rêvé avec toi allait bien finir par apparaître au coin du boulevard. Un déni pareil force l’admiration, mais ça ne sert plus à rien de s’encombrer la tête avec ça. Là, tout de suite, j’ai du travail : il faut que je range mon existence dans des cartons d’ici demain, et ça ne va pas se faire tout seul.
 
 
J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. 


Le propre des débuts, c’est qu’ils ne durent pas, tandis que les fins s’étirent parfois le temps d’un générique infini. Alors qu’on venait à peine de se rencontrer, je n’y pensais pas encore. Le propre des débuts c’est aussi de ne pas vouloir imaginer la fin. 
 

lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l’expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne ce qui refuse de disparaître avec l’être cher.

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, dans un monde vidé de sa substance. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Le récit s’ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent, entre corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture, dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, comme marqué par une trace de fièvre et de vertige. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d’une cohérence impressionnantes, pour dire l’enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

dimanche 21 juin 2026

Critique : "Whalefall" de Daniel Kraus | Lectures de Cannetille

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Whalefall

Auteur : Daniel KRAUS

Traduction : Jonathan BAILLEHACHE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Rivages) en 2026

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782743669195  
                           en librairie

 


  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jay Gardiner s'est lancé dans une quête insensée : retrouver la dépouille de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach. La seule façon, pour lui, de se libérer du poids de la culpabilité. La plongée commence bien, mais l'apparition d'un calmar géant le met en danger, danger aggravé par l'arrivée d'un cachalot. Soudain, Jay est entraîné dans l’estomac de la bête. Il lui reste une heure avant que ses bouteilles ne se vident, une heure pour vaincre ses démons et s'échapper du ventre du cachalot.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Daniel Kraus est un romancier et scénariste à succès connu pour ses collaborations avec les réalisateurs George A. Romero (The Living Dead) et Guillermo del Toro (La Forme de l’eau, Chasseurs de Trolls). Whalefall a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et sera bientôt adapté au cinéma.
 
 

Avis :

Puisant son titre dans l’image scientifique d’une baleine morte qui sombre dans les abysses et y devient un écosystème entier, l’auteur américain Daniel Kraus éclaire d’emblée l’ambition du livre : raconter la descente d’un jeune homme jusqu’au point de rupture – physique, psychique et symbolique –, là où, paradoxalement, l’effondrement ouvre enfin la possibilité d’une renaissance.

Alors qu’ébranlé par le deuil succédant à une relation paternelle rude et tissée de malentendus, Jay Gardiner, dix-sept ans, entreprend une plongée à haut risque pour retrouver les restes de son père disparu, un accident le confronte à l’extrême : aspiré dans la gueule d’un cachalot, il se retrouve piégé dans un huis clos organique où chaque seconde menace d'être la dernière. Transformée en lutte acharnée pour sa survie, sa quête de réparation devient aussi un tête-à-tête forcé avec les souvenirs qu’il fuyait. Dans les entrailles obscures et palpitantes du géant des mers, les gestes appris auprès de ce père exigeant reviennent comme des réflexes de la dernière chance, en même temps que se ravivent les blessures anciennes. Même absents, les membres de sa famille l'accompagnent dans son combat pour la vie sauve, dessinant en creux le portrait d'un adolescent pris entre loyauté, peur et un amour que ni père ni fils n'ont jamais su formuler.

L’exploit de ce récit de survie – mais pas seulement – tient d’abord à sa capacité à rendre crédible l’invraisemblable : l’enfoncement dans le corps du cachalot devient pour le lecteur une expérience presque tangible, une immersion totale dont la physicalité monstrueuse – chaleur, pression, pulsations – souligne plus encore l’effondrement intérieur de Jay. À mesure que les souvenirs l’assaillent avec une netteté douloureuse, tension dramatique et exploration intime s’enchevêtrent dans une intensité qui naît autant de la menace corporelle que de la vulnérabilité psychique du personnage. Dans cet espace organique agissant en chambre d’écho, la moindre sensation réactive une faille ancienne et chaque geste de survie renvoie à un héritage paternel ambigu. Cette superposition constante entre danger immédiat et mémoire blessée dépasse les codes du roman de survie pour déployer les thématiques de la transmission, de la culpabilité et de l’amour empêché. Dans ce va-et-vient entre extrême et intime, la tension narrative nourrit la vérité émotionnelle, la confrontation au monstre extérieur révélant surtout celui que Jay porte en lui.

Espace symbolique dépassant sa seule fonction structurelle, le corps du cachalot renvoie Jay à un monde archaïque où, privé de repères et réduit à ses réflexes, il retrouve un état primal. Cette plongée dans l’animal renverse la logique du récit initiatique, non plus chemin vers l’extérieur, mais traversée vers l’intérieur, physique autant que psychique. Le cétacé incarne une mémoire non humaine, lente et millénaire, dont la présence silencieuse contraste avec la violence des liens familiaux qui hantent Jay. Prisonnier de cette masse vivante, le garçon se confronte à une altérité radicale qui devient tour à tour tombeau, refuge et matrice. Cette ambiguïté, à la fois protectrice et menaçante, confère au roman une dimension quasi mythique, l’animalité figurant un seuil, un lieu de passage où Jay doit renoncer aux récits hérités pour en forger un autre, plus juste et plus vivant.

Au‑delà de ses aspects spectaculaires, ce roman qui conjugue intensité narrative et profondeur émotionnelle réussit à faire de l’extrême un terrain d’exploration intime. À travers la survie de Jay se déploie une variation sur la filiation, la culpabilité et la rédemption qui renouvelle le genre initiatique. L’on pense bien sûr à Jonas, Moby Dick ou Pinocchio, mais Whalefall ancre ces résonances mythiques dans une expérience sensorielle réellement originale, où la métamorphose, plus concrète que symbolique, passe par la matière, la douleur et le souffle du corps. Malgré quelques effets de style très oraux et une prose parfois trop fonctionnelle pour soutenir pleinement l’ambition du récit, le roman n’en parvient pas moins à offrir un magnifique portrait d’adolescent qui, aux prises avec un deuil difficile, trouve dans les tréfonds d’une créature abyssale la possibilité d’une renaissance psychologique, éperdue et décisive. (4/5)

 

Citations :

Jay n’est pas sûr de croire aux bienfaits de la thérapie. Il ne croit certainement pas à l’idée de « tourner la page ». Les gens ne sont pas des livres. Chaque personne est une bibliothèque entière, un dédale d’archives, et plus on essaie de s’en échapper, plus on s’y perd.


Imaginez que la Terre est vraiment plate. La planète qui s’arrête net. 
Plus de rochers, plus de sable, une mer sans fond. Jay s’avance aussi prudemment que possible. Sa flottabilité est équilibrée, il ne risque pas de couler. 
Mais devant un précipice, la peur de tomber est dans la nature humaine. 
Le fond de l’océan Pacifique s’ouvre soudain sur un abyme, comme au bord du toit d’un gratte-ciel. Des rochers s’agrippent à la corniche telles des dents pourries et se détachent plus bas sur la paroi, mais tout disparaît dans les ténèbres au bout de quelques mètres.


Rouge brique en réalité, bleu nuit ici-bas, Architeuthis est long d’une dizaine de mètres, depuis les nageoires de son manteau jusqu’à ses orteils tentaculaires. Une demi-tonne de chair gluante, suspendue dans l’eau, se répandant comme une tache d’huile, ses lueurs naturelles comme les éclipses scintillantes d’un millier de lunes. Il se tourne, et un œil se révèle. De la taille d’un ballon de foot, c’est le plus grand globe oculaire sur Terre, un disque de flammes blanches dans la noirceur de l’Océan.


Surpassés en nombre par les orques, huit contre vingt, quatre contre douze, neuf contre trente-cinq, les cachalots adoptent une « formation en marguerite » : leurs rostres assemblés au centre, la queue vers l’extérieur, une rosette en forme d’étoile qui protège leurs organes vitaux et expose les orques aux coups de leurs puissantes nageoires caudales. Si l’un d’eux est emporté par un assaillant, un de ses congénères quitte le rang, s’interpose, et escorte le blessé jusqu’au centre.


Une carcasse de baleine suffit à nourrir pendant des lustres la faune de la plaine abyssale où elle se dépose. Des créatures à l’anatomie étourdissante, ignorant jusqu’à l’existence même de la lumière, viennent s’y repaître. Poissons queue de rat. Myxines. Isopodes. Ils canalisent, ils mordent, ils lèchent, ils sucent, ils absorbent la carcasse graisseuse du colosse jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des bulles de méthane, de l’huile et des os. 
La vie ne s’arrête pas là. Des bactéries engloutissent la moelle à l’intérieur des os. Ça produit du sulfure d’hydrogène. Qui alimente des microbes. Les os disparaissent bientôt sous un tapis de vers scintillants, de lumineux coussins bactériens de palourdes, de moules, d’escargots, de barnacles. Des centaines d’espèces pendant des décennies, des siècles. Finalement, les os rongés se transforment en un récif comme du corail – tout un écosystème.


Personne ne porte en soi ce qu’il a de mieux à offrir. Nos proches portent en eux nos meilleurs côtés.

 

samedi 6 juin 2026

Critique : "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous nous verrons en août
            (In agosto nos vemos)

Auteur : Gabriel GARCIA MARQUEZ

Traduction : Gabriel LACULLI

Parution :  en espagnol (Colombie)
                   et en français
(Grasset)
                   en 2024                

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 9782246836322  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Nous nous verrons en août est le roman inédit de Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982. Cette sortie mondiale est un événement éditorial majeur qui advient une dizaine d’années après la disparition de l’écrivain colombien, en 2014.
 
Chaque seize août, Ana Magdalena Bach prend un ferry pour se rendre sur une île des Caraïbes où est enterrée sa mère. Malgré la splendeur d’une lagune peuplée de hérons bleus, elle se contente de déposer un bouquet de glaïeuls sur sa tombe, ne passe qu’une nuit dans le vieil Hotel del Senador et retourne chez elle avec le bac du lendemain. Mais l’été de ses quarante-six ans, ses habitudes sont bouleversées. Le soir du seize août, Ana Magdalena remarque un homme qui finit par lui offrir un verre sur un fond de boléro. Lorsqu’elle se retrouve avec lui dans sa chambre, elle réalise que c’est la première fois qu’elle trompe son mari Domenico.
Prise pour une prostituée par cet homme dont elle ne connaît même pas le nom, Ana Magdalena repense sans cesse à lui. Enfin de retour sur l’île, le seize août suivant, Ana Magdalena ne retrouve pas son amant. Débute néanmoins une nouvelle phase de sa vie où chaque été, elle connaîtra une nouvelle aventure. De l’évêque en vacances au tueur en série en passant par l’ami d’enfance, Ana Magdalena multiplie les rencontres estivales tout en laissant son mariage partir à vau-l’eau. Lorsqu’elle comprendra la raison pour laquelle sa mère a choisi ce coin des Caraïbes comme ultime demeure, cette spirale érotique pourra-t-elle enfin se terminer  ?
 
Nous nous verrons en août est un roman d’une intense sensualité. Avec la découverte de la passion à l’âge mur, Gabriel García Márquez déploie tout son humour pour brosser le portrait d’une femme libre. Des retrouvailles avec un immense écrivain autant qu’une publication historique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca en Colombie, et décédé en 2014 à Mexico. Après des études de droit, il a été journaliste en Colombie puis au Mexique, en France et en Espagne. Ses premières nouvelles Des yeux de chien bleu et son premier roman Des feuilles dans la bourrasque ont été publiés en 1955. Cent ans de solitude paraît en 1967 et connaît un succès mondial. Il remporte en 1982 le Prix Nobel de Littérature.

 

 

Avis :

Dix ans après la disparition de Gabriel García Márquez paraît ce qui restera son ultime roman, fruit d’un minutieux travail de recomposition mené par ses fils à partir de multiples versions annotées. L’auteur, déjà affaibli par la maladie, avait jugé le texte inabouti. Pourtant, dans ces pages rassemblées comme on recueille les traces d’une mémoire qui se défait, s'élève toujours la voix intacte du maître. 

Installée dans un confort sans heurts, Ana Magdalena Bach voit son existence se dérégler à l’occasion d’un rituel immuable : chaque 16 août, elle se rend sur une île des Caraïbes pour fleurir la tombe de sa mère. Cette année-là, un infime déplacement dans l’ordre des choses – un visage inconnu, une musique trop chargée d’émotion – suffit à faire dérailler la mécanique bien huilée de sa vie. À partir de cette brèche, le roman explore la manière dont, une fois l’an, elle laisse s’exprimer une part d’elle-même que son quotidien étouffe. 

Gabriel García Márquez tisse autour de cette métamorphose discrète une variation sur le désir, la solitude et la condition féminine, des thèmes qui traversent une grande partie de son oeuvre. L’écrivain procède par touches légères, parfois cruelles, souvent teintées d’humour, dans une atmosphère où l’étrangeté s’insinue sans jamais se muer en fantastique. On y observe ce que la vie impose à nos aspirations, et la façon dont une femme tente d’y opposer, fût‑ce fugitivement, sa liberté.

La postface des fils de l’écrivain, bouleversante, rappelle la lutte entre le perfectionnisme d’un créateur et l’effacement progressif de ses facultés. On lit alors ce roman comme un geste ultime, fragile et têtu, d’un artiste refusant de renoncer à la fiction. Et c’est avec une émotion double – celle du texte et celle de sa genèse – que l’on referme ce livre inachevé mais vibrant, où la lucidité et la tendresse se mêlent dans un dernier souffle littéraire. (4/5)


 

Citation :

L’homme aux vingt dollars, dont le souvenir la rendait amère, lui avait ouvert les yeux sur la réalité de son mariage, jusqu’alors soutenu par un bonheur de convention qui esquivait les divergences pour ne pas trébucher contre elles, comme on cache la poussière sous le tapis.