lundi 31 mai 2021

[Doerr, Anthony] Toute la lumière que nous ne pouvons voir

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Toute la lumière que nous ne
             pouvons voir

            (All the Light We Cannot See)

Auteur : Anthony DOERR

Traductrice : Valérie MALFOY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2014,
                   en français (Albin Michel) en 2015,
                   (Le Livre de Poche) en 2016

Pages : 704

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Toute la lumière que nous ne pouvons voir possède la puissance et le souffle des chefs-d’œuvre. Magnifiquement écrit, captivant de bout en bout, il nous entraîne, du Paris de l'Occupation à l'effervescence de la Libération, dans le sillage de deux héros dont l'existence est bouleversée par la guerre : Marie-Laure, une jeune aveugle, réfugiée avec son père à Saint-Malo, et Werner, un orphelin, véritable génie des transmissions électromagnétiques, dont les talents sont exploités par la Wehrmacht pour briser la Résistance.
Cette fresque envoûtante, bien plus qu'un roman sur la guerre, est une réflexion profonde sur le destin et la condition humaine. La preuve que même les heures les plus sombres ne pourront jamais détruire la beauté du monde.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Couronné par plusieurs prix prestigieux et finaliste du National Book Award, Anthony Doerr bâtit une oeuvre étonnante et inclassable. Toute la lumière que nous ne pouvons voir a créé l'événement : en tête des meilleures ventes depuis près d'un an, vendu à deux millions d'ex aux États-Unis, il est en cours de traduction dans 40 langues et sera adapté au cinéma.

 

 

Avis :

Pendant la seconde guerre mondiale, deux destins que tout oppose, celui de Marie-Laure, jeune aveugle réfugiée chez son oncle à Saint-Malo, et celui de Werner, orphelin recruté par la Wehrmacht pour son génie des transmissions électromagnétiques, finissent par se croiser sous les bombes de la Libération qui pilonnent la cité malouine.

Vaste fresque épique et foisonnante, cette histoire très romanesque centrée sur deux adolescents est un récit d’aventures et d’apprentissage sur fond de guerre. Alternant entre le Paris de l’Occupation qui tente de sauver ses trésors, comme ceux du Museum d’Histoire Naturelle où travaille le père de Marie-laure, et une Allemagne jetée dans une folie meurtrière et dévastatrice qui n’épargne pas sa population, embrigadée, exploitée et terrorisée, la narration converge vers la cité corsaire de Saint-Malo, dans un décor magique de pierre et de mer bientôt voué à l’enfer du feu et de la destruction lors des bombardements de la Libération.

Dans ce maelström, Marie-Laure et Werner sont deux galets roulés et usés par la tempête, tous deux emportés malgré eux dans une vague qui leur dérobe leur innocence. Les confrontant au pire et à ce qui devrait les dresser l’un contre l’autre, elle finit par les pousser aux choix les plus essentiels, ceux qui préserveront leur humanité, et, à travers elle, l’avenir du monde. Un curieux mélange de poésie et de réalisme imprègne les pages de ce roman aux multiples niveaux de lecture. Derrière la restitution historique pleine d’exactitude et de discernement, où les populations, y compris allemandes, se retrouvent toutes victimes du conflit qu’elles subissent, se dessine une fable symbolique, porteuse d’espoir et de réconciliation, comme celle qui unira les descendants respectifs des familles de Werner et de Marie-Laure.

S’accrochant coûte que coûte aux beautés d’un monde qu’on croirait pourtant devenu fou, l’auteur s’émerveille de curiosités autant naturelles que scientifiques : oiseaux, diamant fabuleux, ingénieuses maquettes de villes pleines de compartiments secrets, magiques transmissions radio… Habité par Jules Verne dont les Vingt mille lieux sous les mers jalonnent le récit, ce roman historique teinté de poésie fabuleuse, où la lumière refuse de céder le pas à l’ombre, m’a aussi parfois évoqué Marina de Carlos Ruiz Zafon. C’est d’ailleurs avec le même étrange envoûtement que l’on parcourt chez l’un la cité de Saint-Malo, et chez l’autre la ville de Barcelone.

Aucun temps mort ne vient rompre le rythme de cet épais roman qui se dévore avec le plus grand plaisir. Entre Histoire, aventure et fable, il emporte le lecteur dans une intrigue originale, pleine d’intelligence et de sensibilité, dont le point d’orgue est sans aucun doute son extraordinaire évocation de la cité malouine et de sa libération en août 1944. (4/5)


Citations:

Le Jour J, c’était il y a deux mois. Cherbourg a été libéré, Caen aussi, puis Rennes. La moitié de l’ouest de la France est libre. À l’est, les Soviétiques ont repris Minsk. Les forces de l’Armée de l’intérieur polonaise mènent l’insurrection dans Varsovie, quelques journaux se sont enhardis jusqu’à suggérer que le vent a tourné.
Mais pas ici. Pas cette dernière citadelle au bout du continent, cet ultime « point fort » allemand sur la côte bretonne.
Ici, chuchote-t-on, les Allemands ont rénové deux kilomètres de galeries souterraines sous les murailles médiévales. Ils ont construit de nouvelles défenses, de nouvelles conduites, de nouvelles issues de secours, tout un labyrinthe d’une ahurissante complexité. Sous le fort de la Cité d’Alet qui s’élève sur sa pointe rocheuse, plus haut sur la Rance, face à la vieille cité, il y a une salle des pansements, des soutes à munitions, et même un hôpital, du moins à ce qu’on dit. Il y a la climatisation, un réservoir d’eau d’une contenance de deux cent mille litres, une ligne directe avec Berlin. Il y a des pièges qui crachent des flammes, un réseau de casemates avec viseur périscopique. Ils ont assez de stock pour balancer des obus dans la mer tous les jours, toute la journée, pendant toute une année.
Ici, dit-on, un millier d’Allemands sont prêts à mourir. Ou cinq mille. Peut-être plus.
Saint-Malo : l’eau cerne la cité de toutes parts. Son rattachement au reste de la France est ténu : une chaussée surélevée, un pont, une langue de sable. Ils sont : « Malouins d’abord, Bretons peut-être, Français s’il en reste. »

Le désespoir ne dure pas. Marie-Laure est trop jeune et son père trop patient. Le désespoir, assure-t-il, ça n’existe pas. Il y a la chance, et la malchance. Une légère orientation de chaque journée vers le succès ou l’échec. Mais les malédictions, non.

Le silence est le fruit de l’Occupation ; il est suspendu dans les branches, dégoutte des chéneaux. Mme Guiboux, la mère du cordonnier, a quitté la ville. Tout comme la vieille Mme Blanchard. Toutes ces fenêtres dans le noir… C’est comme si la ville était devenue une bibliothèque de livres écrits dans une langue inconnue ; et les maisons, des rayonnages de volumes devenus illisibles en l’absence de lumière.

 Il songe à ces mineurs usés par la vie, qu’il voyait dans son enfance, prostrés sur des caisses ou dans des fauteuils, inertes, attendant la mort. Pour eux, le temps était un tonneau qui se vide lentement. Alors qu’en fait, c’est une coupe précieuse ; il faudrait employer toute son énergie à protéger ce qu’elle contient, lutter pour elle. Ne pas en perdre une seule goutte.


 

samedi 29 mai 2021

[Tudoret, Patrick] La gloire et la cendre : l'ultime victoire de Napoléon

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La gloire et la cendre.
            L'ultime victoire de Napoléon

Auteur : Patrick TUDORET

Editeur : Les Belles Lettres

Année de parution : 2021

Pages : 228

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Que se passe-t-il ce 15 décembre 1840 où les « cendres » de Napoléon Ier sont transportées, en grande pompe, de Courbevoie jusqu’à l’hôtel des Invalides ?
En dépit d’un froid sibérien, une véritable marée humaine — plus d’un million de personnes, dont Hugo, Balzac, Gautier et tellement d’autres —, vient rendre hommage à la dépouille d’un empereur déchu, mort dix-neuf ans plus tôt sur une île anglaise perdue, hostile, battue par les vents.
Quelques mois auparavant, La Belle-Poule appareillait à Toulon, sous le commandement du prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, et c’était le début d’une incroyable et bouleversante épopée, de la dernière campagne du grand exilé de Sainte-Hélène. Ce sera son ultime victoire…

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Patrick Tudoret, docteur en science politique de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages et de pièces de théâtre, dont La Gloire et la cendre, adaptée et jouée à Paris, en province et au festival d’Avignon. Ses livres — romans, essais… —, lui ont valu un certain nombre de prix dont le Grand Prix de la Critique, et le Prix des Grands Espaces. Il a également publié aux Belles Lettres Fromentin, le roman d'une vie (2018), récompensé en 2019 du Prix Brantôme de la Biographie historique.

 

Avis :

Dix-neuf ans après la mort de l’empereur déchu sur l’île de Sainte-Hélène, la dépouille mortuaire de Napoléon 1er est finalement rapatriée en France pour être inhumée aux Invalides le 15 décembre 1840. Plus d’un million de personnes, soit l’équivalent de toute la population du Paris de l’époque, se masse le long de l’impressionnant cortège qui traverse la capitale transie par un froid sibérien. Ce jour-là, en ce qui sonne comme une ultime victoire de l’illustre exilé, s’achève en grande pompe l’extraordinaire expédition partie de Toulon près de six mois plus tôt pour assurer le « retour des Cendres », et s’ouvre l’éternité de la gloire et du mythe…

Imprégné d’une abondante et sérieuse documentation qui lui permet une totale exactitude historique, Patrick Tudoret réussit à nous immerger dans une narration aux allures de reportage sur le vif, qui, en investissant le regard de la population parisienne et en s’assortissant des commentaires des personnages de l’époque – politiques, peintres ou écrivains, en tête desquels l’intarissable Hugo, mais aussi Balzac, Gautier, Lamartine, Chateaubriand… -, crée la sensation de vivre de l’intérieur cette froide et grandiose journée de 1840. A la plongée au plus près des événements répond une mise en perspective historique qui éclaire toute leur portée. Destiné à redorer l’image de la Monarchie de Juillet, le retour des Cendres s’avère un échec politique pour le roi Louis-Philippe et le gouvernement d’Adolphe Thiers, mais un magistral dernier coup d’éclat pour un Napoléon définitivement entré dans la légende.

Tandis que l’intérêt du lecteur rebondit de page en page, au fil de détails qui n’en finissent pas de surprendre, affleure aussi l’émotion, celle qui étreint le peuple de Paris et, en particulier, les plus humbles des vétérans. Mais c’est aussi le sourire aux lèvres que, décidément séduit, le lecteur se délecte de ce texte plein d’humour et d’esprit.

Aussi passionnant qu’étonnant, parfois bouleversant mais souvent drôle, ce récit d’une grande exactitude historique et d’une érudition sans apprêt coule avec la fluidité d’un roman, nous laissant songeurs face à tant d’incroyable théâtralité de l’Histoire et d’imprévisible puissance des ressorts de la gloire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Napoléon, parangon du grand homme au sens hégélien du mot, cela ne fait aucun doute. Personne,  pas même son pire contempteur, ne pourrait lui contester ce statut. Grand homme de guerre, grand stratège, grand conquérant, grand esprit (même Germaine de Staël, son ennemie la plus acharnée sans doute, le concédait : « Chaque fois que je l’entendais parler, j’étais frappée de sa supériorité »), grand administrateur. Grand despote aussi et grand sacrificateur de vies humaines… Mais avant tout, ne fut-il pas un grand communicant, capable d’édifier son propre mythe à coups de géniales proclamations, de gazettes calibrées pour l’exaltation de sa gloire, d’art officiel voué à la promotion de son image, capable aussi de sculpter sa propre statue jusqu’à la veille de sa mort en dictant ses pensées à quelques évangélistes zélés ?

Affermir son pouvoir en consolidant celui du roi, c’est bien l’ambition de Thiers. Il lui faut pour cela gagner les coeurs bonapartistes, mais aussi ceux des républicains nostalgiques d’un ordre jacobin incarné naguère par un certain… Bonaparte. Accaparer symboliquement le pouvoir et le prestige de l’Empereur, mais aussi détourner l’opinion des sujets qui fâchent en faisant revenir ses cendres, voilà qui semble jouable et qu’il plaide auprès de son souverain. Outre qu’elle couperait l’herbe sous le pied de l’opposition bonapartiste, l’opération constituerait aussi un habile écran de fumée pour masquer les difficultés extérieures du pays et l’enlisement politique d’un régime atone et sans envergure.

C’est bien à une opération symbolique que vont se livrer le roi et son ministre, à une entreprise de réconciliation nationale. Rapatrier les restes de Napoléon et les conduire à leur dernier tombeau dans une procession comme les empereurs romains en auraient rêvé, c’est permettre à tous les Français de communier dans une même ferveur, autour d’un même symbole, ferment de l’unité nationale.

Dans un exercice assez fastidieux, j’ai relevé à Paris au moins cent soixante noms de rues, de boulevards, d’avenues, de squares ou de places qui font référence à Napoléon, au Consulat ou au premier Empire. Sans doute quelques généraux un peu plus obscurs que les autres m’auront-ils échappé.

Mme de Staël : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur ».
 
Arthur Wellesley, duc de Wellington, est au fond le seul à avoir vraiment vaincu Napoléon sur un champ de bataille, mais à deux contre un ou presque et avec l’aide de Blücher. La revanche de l’histoire prendra la forme du plus terrible des venins : une véritable fascination du vainqueur pour le vaincu… Wellington, dit-on, passa des heures à méditer en silence devant le portrait de l’Empereur et n’eut de cesse qu’il n’eût créé le premier musée au monde qui lui fût presque entièrement consacré… Il ira jusqu’à se mettre en ménage avec la Grassini, cantatrice aussi célèbre pour sa voix que pour sa liaison avec son grand adversaire. Et l’historien Frédéric Masson de commenter, avec un rien de fiel : « Il a comme une folie de manger les restes de Napoléon... »

Fulgurante destinée que celui qui fut général de brigade à vingt-quatre ans, de division à vingt-six, général en chef de l’armée d’Italie un an plus tard, Premier consul à trente, empereur à trente-cinq pour achever son vol à quarante-six ans et mourir à cinquante et un. A cet âge, Alexandre avait conquis un monde, mais était mort depuis vingt ans, César, lui, avait à peine franchi le Rubicon et n’était pas encore César… Fulgurantes destinées de tous ces généraux, déjà aux commandes de l’armée à vingt-cinq ans à peine. Ils sont souvent morts avant la trentaine : Hoche, Marceau, Desaix… « Un hussard qui n’est pas mort à trente ans n’est qu’un jean-foutre », disait, d’ailleurs, le général Lasalle à ses troupes d’élite.

Une chose est sûre, Paris aura connu bien peu d’événements cérémoniels de la dimension du retour des Cendres : les funérailles de Victor Hugo, peut-être (deux millions de personnes défileront dans « son » avenue), et le défilé triomphal du général de Gaulle sur les Champs-Elysées à la Libération de Paris. Sic transit, aujourd’hui, le seul motif capable de mobiliser de telles foules serait sportif, comme la victoire de la France à la Coupe du monde de football de 1998…

Napoléon n’est jamais aussi grand qu’à l’heure de son déclin et même à son couchant. C’est là que se bâtit sa gloire, c’est là que se trame sa légende. Plus le « héros » est à terre, plus sont grandes les chances de son salut.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

jeudi 27 mai 2021

[Macdonald, Ross] Le corbillard zébré

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Le corbillard zébré
           (The Zebra-Striped Hearse)

Auteur : Ross MACDONALD

Traducteur : Jacques MAILHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1962,
                   en français à partir de 1964 

                    (dont Gallmeister en 2021) 

Pages : 336

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’avenir sourit à Harriet Blackwell. À vingt-quatre ans, elle est sur le point d’hériter d’un demi-million de dollars et compte épouser un peintre désargenté dont elle est éperdument amoureuse. Seulement, son père, le colonel Blackwell, se méfie. Autoritaire et plein de certitudes, il charge Lew Archer d’en apprendre davantage sur le prétendant de sa fille, avec la ferme intention de le discréditer. Et justement, certains éléments troublants donnent de bonnes raisons de s’inquiéter. Mais Harriet Blackwell n’a pas l’intention de se laisser dicter sa conduite par son père, et bientôt le couple disparaît.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ross Macdonald, de son vrai nom Kenneth Millar, naît en 1915 en Californie. Lorsqu’il est âgé de quatre ans, sa famille s’installe au Canada. Son père quitte alors le foyer familial et le jeune garçon grandit dans la pauvreté. Il connaît une adolescence violente, à la limite de la délinquance.

À la mort de son père, un petit héritage lui permet d’entrer à l’université. Sa mère meurt en 1935. Après deux années passées à voyager en Europe, il revient au Canada, où il reprend ses études et épouse en 1938 Margaret Sturm, qui s’illustrera elle aussi dans le monde du polar sous le nom de Margaret Millar.

Il enseigne pendant quelques années avant de rejoindre l’US Navy dans le Pacifique. À son retour de la guerre, il s’installe en Californie et publie un premier roman, The Dark Tunnel, en 1944, sous son véritable nom. Trois autres romans suivront avant la publication, en 1949, de Cible mouvante. Celui-ci paraît sous le pseudonyme de "John Macdonald", que l'auteur ne tardera pas à remplacer par celui de "Ross Macdonald". La série dont Lew Archer est le héros est née.

Mais si la carrière de Ross Macdonald décolle à ce moment-là, sa vie privée le condamne à traverser plusieurs épreuves. Son mariage bat de l’aile et il tente de se suicider. En 1956, sa fille unique Linda, alors âgée de dix-sept ans, est impliquée dans un homicide involontaire. Trois ans plus tard, alors qu’elle est en liberté conditionnelle et sous traitement psychiatrique, elle disparaît pendant une semaine avant d’être finalement retrouvée dans le Nevada.

Dès lors, l’œuvre de Ross Macdonald connaît un tournant. Les aspects les plus sombres et les plus troublants de son expérience personnelle entrent dans ses romans : enfants perdus, adultes aux prises avec les regrets, secrets de famille. Ses personnages gagnent en nuance et en profondeur.
En 1969, une poignée de journalistes organisent ce que l’on appellera la “conspiration Ross Macdonald” : décidant de dépasser le présupposé selon lequel le polar est un sous-genre littéraire, ils s’accordent pour publier de concert des articles majeurs destinés à pousser l’auteur sur le devant de la scène littéraire. À partir de cette date, les romans de Ross Macdonald deviennent des best-sellers ; il fait même la une de Newsweek en 1971. Des millions d’exemplaires sont vendus et le roman policier acquiert grâce à lui ses lettres de noblesse.

Ross Macdonald meurt en 1983 à l’âge de soixante-sept ans. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands écrivains de romans noirs. James Crumley disait avoir relu dix fois son œuvre et James Ellroy lui a dédicacé le premier volume de sa trilogie Lloyd Hopkins.

 

 

Avis :

Le très autoritaire Colonel Blackwell est inquiet : à vingt-quatre ans, sa fille Harriet doit hériter de sa tante à son prochain anniversaire. Or, la voilà entichée d’un peintre sans le sou au passé pas très net, qui semble user de plusieurs identités… A peine ce père a-t-il engagé le détective privé Lew Archer pour démasquer celui qu’il suspecte d'être un dangereux coureur de dot, que le jeune couple disparaît.

C’est un classique du polar noir américain des années soixante que remettent à l’honneur les Editions Gallmeister, par cette nouvelle traduction, pour la première fois intégrale, qui redonne vie au détective Lew Archer, personnage récurrent de Ross Macdonald. Fin psychologue au grand coeur, notre limier se retrouve plongé dans une intrigue compliquée qui réserve bien des surprises, tant couvent de troubles secrets derrière la respectable façade de la bourgeoisie californienne. Avec ses doubles ou triples fonds, l’histoire s’avère bien ficelée et ses protagonistes crédibles dans leur complexité. Peu à peu se dessine un tableau coloré, mais sans illusion, des différentes populations qui se croisent sur cette côte du Pacifique, à deux pas du Mexique : entre nantis qui cachent leur mal de vivre dans leurs somptueuses villas, et modestes employés aux vies misérables, évoluent marginaux en tout genre, artistes aiguillonnés par l’espoir de percer, surfeurs bigarrés un rien zébrés, joueurs de casino prêts à perdre l’argent du ménage...

Avec son rythme sans temps mort, son intrigue habilement tissée et ses révélations savamment distillées, cette très bonne enquête policière à l’ancienne est une fort agréable occasion de découvrir un écrivain réputé maître dans l’art du roman noir américain. (3,5/5)

 

Citation :

Je pénétrai dans le « club », dont les nombreux habitués s’amusaient avec ardeur en cette fin d’après-midi, si tant est que des joueurs aient jamais l’air de s’amuser. Ils maniaient cartes ou dés comme des pécheurs invoquant le ciel pour un peu de pardon. Ils poussaient convulsivement les poignées des machines à sous, comme si elles étaient des cerveaux électroniques capables de répondre à toutes leurs questions.

mardi 25 mai 2021

[MBUE, Imbolo] Puissions-nous vivre longtemps

 




J'ai aimé

 

Titre : Puissions-nous vivre longtemps

Auteur : Imbolo MBUE

Traductrice : Catherine GIBERT

Parution : 2021 (Belfond)

Pages : 432

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Après l’immense succès de Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue revient avec une œuvre d’une force et d’une beauté inouïes. Dans la lignée des Damnés de la terre de Frantz Fanon, Puissions-nous vivre longtemps est un grand roman politique sur les dégâts du capitalisme à outrance, sur l’Afrique et sur les fantômes de la colonisation ; c’est aussi l’inoubliable portrait d’une femme puissante et lumineuse.
 
levez-vous enfants, mettez-vous en formation,
la folie a pris feu, poings levés
brûle, brûle, brûle ; que toutes les voix s’élèvent,
vivantes et fières – ou donnez-nous la mort
dix mille régimes, se repaissant de nos âmes, et pourtant
nous continuons de nous battre, jusqu’à quand ?
puissions-nous vivre longtemps pour voir ce matin resplendissant.


C’est l’histoire d’un petit village d’Afrique de l’Ouest en lutte contre la multinationale américaine qui pollue ses terres et tue ses enfants.
C’est l’histoire d’une génération d’anciens qui a cru en la promesse d’une prospérité venue d’Occident.
C’est l’histoire d’une jeunesse qui décide de se révolter, quitte à user de la violence et à prendre les armes.
C’est l’histoire de Thula, la belle et courageuse Thula, prête à tout pour sauver les siens au risque de tout sacrifier.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Imbolo Mbue a quitté Limbé, au Cameroun, en 1998 pour faire ses études aux États-Unis. Elle a grandi en lisant les grands auteurs africains : Chinua Achebe, Ngugi wa Thiong’o, mais c’est chez Toni Morrison et Gabriel García Márquez que sa sensation d’être éclatée entre deux cultures a trouvé un écho. Elle a aujourd’hui 38 ans et vit à Manhattan. Les plus grands éditeurs américains ont enchéri pour acquérir Voici venir les rêveurs, son premier roman, qui a fait l’événement de la Foire de Francfort en 2014. Puissions-nous vivre longtemps est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Le petit village africain de Kosawa se meurt, ses terres polluées et ses enfants empoisonnés par les activités d’extraction pétrolière d’une multinationale américaine. Lasse des promesses de réparation non tenues, la jeune génération entreprend de se défendre, par tous les moyens s’il le faut. A leur tête, Thula est prête à y consacrer sa vie.

Lutte du pot de terre contre le pot de fer, le combat à l’origine plein d’espoirs d’une poignée de villageois tenus pour quantité négligeable va s’avérer une partie épineuse, désespérante et usante. Malgré leur détermination d’autant plus ferme qu’elle s’assortit d’une confiance ingénue en leur bon droit et en la justice, rien ne se déroulera selon les attentes de Thula et des siens, les contraignant à user tour à tour de toutes les armes à leur disposition. Intervention des media et d’organisations humanitaires, action en justice auprès des instances internationales, voie pacifique ou violente : leur adversaire est au coeur de bien trop d’intérêts croisés pour se sentir ne serait-ce qu’un instant ébranlé. Surtout lorsqu’à la longue, les habitants de Kosawa eux-mêmes ont toutes les chances de succomber à leur tour aux sirènes de la compromission et de l’enrichissement…

Plus fable politique que roman, le récit rassemble, en une histoire unique et symbolique, tout ce qu’ont pu vivre différents peuples, envahis, assujettis et exploités par des puissances étrangères, motivées par leurs seuls intérêts. Confrontées à l’esclavagisme, puis à la colonisation, et enfin au pillage de leurs ressources avec parfois la complicité de dictatures locales sanglantes et corrompues, bien des populations d’Afrique n’ont eu d’autre choix que de finir par abandonner toute résistance, troquant leurs modes de vie ancestraux contre une conformité dont ils espèrent tant bien que mal tirer leur part du profit.

Malgré sa formidable portée et la justesse de son observation historique et géo-politique, ce texte s’est révélé pour moi d’une lecture difficile et pénible. Lent, long et désespérément répétitif au fur et à mesure de l’alternance des points de vue des différents protagonistes, le récit nous plonge dans un combat aux multiples rounds, tous condamnés à l’échec, où Thula, l’héroïne principale, fait plus figure d’allégorie qu’elle ne s’incarne en personnage réel. L’ensemble en acquiert parfois un côté presque abstrait, qui perturbe l’immersion du lecteur dans le fil narratif. 
 
A défaut de vrai plaisir de lecture, restent une démonstration puissante et une vision d’une sombre lucidité, propres à ouvrir bien des réflexions. Le combat de Thula m’a notamment souvent fait penser à celui, bien réel, des Chagossiens, raconté récemment dans Rivages de la colère de Caroline Laurent. (3,5/5)

 

Citations : 

Vous croyez être les seuls à souffrir ? demande-t-il. Partout dans le pays, des villages et des villes souffrent pour une raison ou une autre. Votre eau est impure. Dans tel village, les soldats violent les filles. Dans tel autre, une autre société abat les arbres et le sol s’érode. À moins que des pierres précieuses n’aient été trouvées dans le sous-sol, alors là les soldats débarquent armés d’un arrêté gouvernemental les autorisant à sécuriser la zone et ce faisant à tuer des gens parce que… Ont-ils besoin d’une raison ? Le village ancestral de ma femme, pas très loin du mien dans la région de Bikonobang, a été annexé par le gouvernement pour y développer une réserve animalière, tous les habitants doivent plier bagage et trouver un autre endroit où vivre. Que pensez-vous que ces villageois ont pu faire pour s’y opposer ? Rien. Des dizaines d’entre eux ont fait le voyage à Bézam, ont pleuré et supplié qu’on les aide – vous savez ce qui s’est passé ? On leur a dit de rentrer chez eux et d’attendre, l’aide ne tarderait pas à arriver. Alors ils sont rentrés chez eux et ils ont attendu, attendu. Parfois, ils retournent à Bézam, ils retournent à Bézam un nombre incalculable de fois. Mais rien ne change. Pas pour eux. Pas pour vous. Vous pouvez aller construire un autre pays ailleurs si celui-ci ne vous convient pas ; les gens qui possèdent le nôtre l’aiment tel qu’il est.

Tu es jeune, dit-il. Un jour, quand tu seras vieux, tu comprendras que ceux qui sont venus pour nous tuer et ceux qui se sont précipités pour nous sauver sont les mêmes. Quel que soit le prétexte, ils débarquent ici, persuadés d’avoir le pouvoir de nous prendre ou de nous donner, l’un ou l’autre du moment que leurs besoins sans fin sont satisfaits.

La colère d’un homme n’est souvent rien de plus qu’un refuge pour sa lâcheté.

Qui ferait les choses que personne ne pensait devoir faire si chacun ne faisait que ce qu’il devait faire ?

Ma mère m’a toujours conseillé de ne pas m’appesantir sur le passé ni sur l’avenir. Ce qui s’est produit ne se déproduira pas, se plaisait-elle à dire ; ce qui doit advenir adviendra – tu ferais mieux de te concentrer sur ce qui est en train de se passer sous tes yeux. Mais, un soir comme celui-ci, quand je suis seule sous l’auvent de la case – Yaya et Juba à l’intérieur, Thula en Amérique depuis plusieurs mois déjà –, je n’entends d’autres voix que celles du passé et de l’avenir. Elles m’entourent de chaque côté, se disputent mon esprit. Rappelle-toi ce qui est arrivé, dit le passé. Envisage ce qui pourrait arriver, dit l’avenir. Le passé gagne toujours car ce qu’il avance est vrai – ce qui est arrivé vit en moi et m’enveloppe, toujours présent. Je ne peux me fier à l’avenir et à ses incertitudes.
 
Au moment où je suis née, on sentait les frémissements d’un retour de la paix dans notre région, mais rien de semblable à ce qui avait été jadis. Les histoires de ravisseurs semblaient appartenir désormais à une légende, la soif de caoutchouc s’était calmée en Europe, il n’était donc plus nécessaire de faire couler le sang de notre peuple pour l’étancher. Pourtant, la peur qu’une nouvelle exigence des Européens survienne et que leurs enfants soient emmenés n’a jamais quitté nos mères et nos pères. Parvenus à l’âge adulte, nous n’avons vu aucun signe annonciateur d’un nouveau malheur. Les Européens occupaient le terrain depuis un certain temps et nous avons commencé à en avoir moins peur, mais sans jamais oublier qu’ils étaient venus non pour être nos amis, mais pour que nous obéissions à leurs ordres. Ils nous ont initiés à l’argent non parce que nous en avions besoin, mais parce que nous devions apprendre son fonctionnement pour leur faciliter la vie. Ils ont inculqué de force leur Esprit aux faibles d’esprit et bâti une église à Lokunja non parce que nous en avions l’utilité, mais parce qu’ils voulaient nous persuader que notre Esprit était le mal, nos manières immorales. S’ils nous incluaient dans leur monde, nous devions intégrer dans notre vie les principes qui régissaient la leur.

Trop d’hommes perdent la notion de leur véritable nature, ce qui conduit les plus avides d’entre nous à considérer le reste de leurs semblables comme un festin à dévorer.

Thula n’a pas balayé mes espoirs, elle m’a simplement fait remarquer qu’il était peu probable dans un pays comme le nôtre que l’on passe en douceur d’un gouvernement pitoyable à un gouvernement irréprochable. Notre nation n’avait pas les fondations nécessaires pour que cette transition se produise, par manque de constitution ; chaque pays doit se doter d’une déclaration émise par le peuple tout entier qui définit les contours du pays dans lequel il souhaite vivre afin de le bâtir ensemble. Intéresse-toi aux pays dont l’histoire est marquée par des gouvernements solides et tu verras que tous reposent sur des fondations créées par leurs prédécesseurs. L’Amérique s’appuie sur des bases établies par les pères fondateurs. Les monarques européens ont défini les assises des pays dans lesquels leurs descendants vivraient. Qui a créé les fondations de notre pays ? Personne. Nous formons un agrégat de tribus sans rêve commun. Notre pays a été construit de force sur des sables mouvants qui, aujourd’hui, s’effondrent de l’intérieur.

 

dimanche 23 mai 2021

[Yvars, Alain] Deux petits tableaux

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Deux petits tableaux

Auteur : Alain YVARS

Parution : 2021 (Auto-Edition)

Pages : 114






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Pouvais-je savoir, ce jour-là, qu’une visite au Louvre par un sombre après-midi de novembre allait devenir un des moments importants de ma vie d’amateur d’art ? Deux lumineux petits tableaux de Johannes Vermeer avaient bouleversé ma vision de la peinture. « La Dentellière » méditait sur son ouvrage et je ne voyais qu’elle et ses doigts si fins. Je flottais dans un monde où tout était facile, simple, à son image… Enfermés dans mon musée, peut-être ressentirez-vous cette sensation fulgurante provoquée par la vision de chefs-d’oeuvre des grands artistes qui vous attendent : Paul Cézanne, Eugène Delacroix, Édouard Manet, Auguste Renoir, Jan Van Eyck, Henri de Toulouse-Lautrec, Vincent Van Gogh, Jean-Siméon Chardin… De toile en toile, les pages de ce recueil, balade en mots et en images dans l’histoire de l’art, conserveront le souvenir et l’émotion de mes rencontres parcourues avec un regard complice.


Un mot sur l'auteur :

Alain Yvars, qui a passé toute sa vie professionnelle dans la gestion d'entreprise en région parisienne, a toujours gardé intacte la passion de sa vie : la peinture. Après avoir peint de longues années, le blog qu’il a créé, Si l’art était conté, est consacré à des récits, nouvelles, et écrits divers sur l’art. Il aime imaginer dans leur contexte historique les peintres qui ont fait l’histoire de l’art, ce qui lui permet de s’inspirer de leur talent pour écrire ses récits.

Après son premier roman Que les blés sont beaux, hommage à Vincent Van Gogh, il a déjà publié un premier recueil de nouvelles Conter la peinture, chacune en rapport avec le tableau d'un peintre important de l'histoire de l'art.

Retrouvez ici mon interview d'Alain Yvars.


Avis :

Après l’édition l’an dernier de son premier recueil de nouvelles « Conter la peinture », Alain Yvars récidive, pour notre plus grand plaisir, avec onze petits textes additionnels, chacun consacré à une œuvre majeure qui a marqué son parcours d’amateur d’art.

Cézanne, Chardin, Delacroix, Manet, Renoir, Toulouse-Lautrec, Van Eyck et Van Gogh… Un pas devant tous ces maîtres, c’est Vermeer qui préside cet ouvrage, lui offrant son titre et sa couverture, et nous introduisant dans le musée personnel de l’auteur où il semble occuper la place d’honneur, à la faveur d’une émotion et d’une fascination inversement proportionnelles à la si petite taille de ses deux tableaux visibles au Louvre. La balade se poursuit de toile en toile avec la même force émotionnelle, et surtout en procurant la sensation magique de pénétrer à l’intérieur de chaque tableau, dans une scène rappelée à la vie le temps de quelques pages.

Invité à guincher au bord de l’eau ou au bal du Moulin de la Galette, enveloppé de l’odeur de poudre flottant sur les barricades, engourdi par les séances de pose où, pour quelques heures, se figent muses et modèles, le lecteur voit soudain les tableaux s’animer, leurs sujets reprendre vie et l’accueillir dans une tranche d’existence saisie sur le vif. Les fidèles d’Alain Yvars retrouveront un des plus beaux passages de son roman « Que les blés sont beaux », lorsque l’église d’Auvers se met à vibrer sous le pinceau de Van Gogh. Je me suis personnellement attardée avec curiosité dans l’intérieur bourgeois des si désassortis époux Arnolfini, intriguée par les multiples lectures possibles de cette scène truffée de messages codés. Enfin, l’on sourit du texte de clôture, où le peintre amateur – alter ego de l’auteur ? - , se sent si petit face à ces géants de l’art.

Soulignons l’agréable toucher peau de pêche de la couverture et la qualité des reproductions en couleurs qui font de cette lecture un petit moment de bonheur, et il ne reste plus qu’à mentionner le reversement des droits de l’auteur à l’association Rêves qui soutient les enfants gravement malades, pour vous convaincre de découvrir ce petit ouvrage plein de charme. (4/5)


Du même auteur sur ce blog :


 


 

vendredi 21 mai 2021

[Dubois, Jean-Paul] La succession

 


 


Coup de coeur 💓

 

Titre : La succession

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2016 (Editions de l'Olivier)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Paul Katrakilis vit à Miami depuis quelques années. Jamais il n’a connu un tel bonheur. Pourtant, il se sent toujours inadapté au monde. Même la cesta punta, ce sport dont la beauté le transporte et qu’il pratique en professionnel, ne parvient plus à chasser le poids qui pèse sur ses épaules.

Quand le consulat de France l’appelle pour lui annoncer la mort de son père, il se décide enfin à affronter le souvenir d’une famille qu’il a tenté en vain de laisser derrière lui.
Car les Katrakilis n’ont rien de banal: le grand-père, Spyridon, médecin de Staline, a fui autrefois l’URSS avec dans ses bagages une lamelle du cerveau du dictateur; le père, Adrian, médecin lui aussi, est un homme étrange, apparemment insensible; la mère, Anna, et son propre frère ont vécu comme mari et femme dans la grande maison commune. C’est toute une dynastie qui semble, d’une manière ou d’une autre, vouée passionnément à sa propre extinction.
Paul doit maintenant rentrer en France pour vider la demeure. Lorsqu’il tombe sur deux carnets noirs tenus secrètement par son père, il comprend enfin quel sens donner à son héritage.

Avec La Succession, Jean-Paul Dubois nous livre une histoire déchirante où l’évocation nostalgique du bonheur se mêle à la tristesse de la perte. On y retrouve intacts son élégance, son goût pour l’absurde et quelques-unes de ses obsessions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Editions de l'Olivier, 2019).

 

 

Avis :

Cela fait plusieurs années que Paul Katrakilis est pelotari professionnel au Jaï-Alaï de Miami, ce casino où l’on parie sur les joueurs de pelote basque. Diplômé de médecine, il a préféré s’écarter de la voie tracée par son père et son grand-père, eux-mêmes médecins, pour vivre modestement d’une passion qui lui permet en outre de prendre ses distances avec une famille aux tendances névrotiques et suicidaires. Le décès paternel le rappelle toutefois à Toulouse, pour y régler une succession qui va s’avérer bien plus encombrante qu’escompté : on n’échappe pas si facilement à ses atavismes…

On se délecte chaque fois autant de la plume et de l’humour de Jean-Paul Dubois qui, du rire aux larmes, entre gravité et légèreté, nous embarque pour notre plus grand plaisir dans l’exploration de ses thèmes de prédilection. Nous nous retrouvons donc à nouveau aux côtés d’un narrateur prénommé Paul, appliqué à se choisir une vie outre-atlantique pour se retrouver irrémédiablement rattrapé par un destin familial aux allures de malédiction. Si le propos s’habille d’une fantaisie cocasse, accentuant avec dérision les névroses qui ravagent chaque membre de la famille Katrakilis, il n’en suinte pas moins une profonde mélancolie, alors que l’envie de vivre, grignotée par le deuil, la solitude et la désillusion, y cède peu à peu la place à l’aliénation et à la dépression. Les personnages, enlisés dans le sillon de vie tracé par leur filiation, subissent un destin qui les emprisonne et leur coupe les ailes, au point que leur liberté finit par se résumer au seul choix de leur fin de vie.

De la pelote basque convertie en business mafieux au droit de grève quasi inexistant aux Etats-Unis, de la médecine aux ordres de la dictature soviétique à celle qui se résout discrètement à pratiquer l’euthanasie réclamée par ses patients, d’automobiles miteuses à d’autres presque mythiques, ou de la disparition du dernier quagga dans un zoo d’Amsterdam au touchant attachement à un chien sauvé de la noyade, la balade finit, malgré tous ses détours, par nous ramener à l’essentiel : « Je regrette de ne pas avoir su trouver ma place. » « Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n'existe pas de marche arrière ».

Ce texte admirablement écrit, dont la désespérance se pare élégamment d’un humour désabusé, est un curieux cocktail de tristesse et de drôlerie qui vous empoigne le coeur comme il vous séduit l’esprit. Il ne déroge pas à la règle : les romans de cet auteur sont irrésistibles. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.

Le ciel était gris avec, çà et là, des taches sombres qui faisaient penser à des hématomes.

J'allais devoir rentrer en France pour enterrer mon père et m’occuper de ces choses que l’on doit régler quand on est le seul et le dernier à pouvoir les régler. Je pensai qu’après ma mort il n’y aurait plus personne pour s’occuper de ces formalités. Et pourtant tout se réglerait. Comme à chaque fois qu’un type meurt et qu’il faut faire de la place pour les suivants. Les numéros de sécurité sociale s’effacent les uns après les autres, les assurances se lassent de réclamer, les facteurs oublient l’adresse, les banques regardent ailleurs, et toute cette petite comptabilité d’une existence s’éteint d’elle-même comme une triste et mauvaise journée d’hiver.

« Il ne faut jamais se tromper de vie. Il n’existe pas de marche arrière. »

« Est-ce que tu sais à quelle vitesse tombent les gouttes de pluie ? Quels que soient la hauteur du nuage et le poids de chacune, elles arrivent toutes sur le sol à une vitesse à peu près constante, comprise entre 8 et 10 km/h. Et cela est dû à leur forme qui augmente l’effet de frottement dans l’atmosphère et empêche leur accélération.

Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour la porte d’entrée d’un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d’humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d’une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l’ongle incarné primait toujours sur l’herméneutique. Comme disait l’un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d’en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

  
 


 

 

mercredi 19 mai 2021

[Damas, Geneviève] Si tu passes la rivière

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Si tu passes la rivière

Auteur : Geneviève DAMAS

Parution : Luce Wilquin (2011)
                  Livre de Poche (2014)

Pages : 106






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Il lui avait dit, son père, de ne jamais passer la rivière. À dix-sept ans, François se souvient encore de la mise en garde paternelle, alors qu’il était haut comme trois pommes. Il a grandi dans une ferme, où il a trouvé pour confidents Oscar et Hyménée, deux cochons, ses amis. Dernier d’une fratrie de cinq enfants, il voit bien qu’il ne ressemble pas aux autres. Il se demande pourquoi son père lui a fait jurer de ne jamais franchir la rivière, pourquoi il n’a pas connu sa mère, pourquoi sa sœur est partie de l’autre côté. À la recherche de réponses, il se lie d’amitié avec plusieurs villageois. Grâce à eux il découvrira le mystère de ses origines et la personne par qui tout a commencé. L’accession d’un être à la conscience de soi, le rôle providentiel des figures maternelles ou encore la place essentielle de la culture et de la littérature… autant de thèmes que l’auteur aborde, dans ce premier roman, avec profondeur et sensibilité.


Un mot sur l'auteur :

Geneviève Damas est une comédienne, metteur en scène et auteure belge née en 1970. Après une licence en droit à l'Université catholique de Louvain, elle suit les cours de l'IAD-Théâtre de Louvain-la-Neuve. S'ensuit une carrière de comédienne, de metteur en scène et d'auteur dramatique, puis de romancière.


Avis :

A dix-sept ans, François n’a jamais quitté la ferme où il a grandi, trimant misérablement aux côtés d’un père sans tendresse et de ses quatre aînés. Malgré sa tête folle, il a pris conscience de l’anormal isolement de sa famille, et mille questions le taraudent. Pour quelles raisons son père lui interdit-il si farouchement de traverser la rivière ? Pourquoi ne parle-t-on jamais de la mère qu’il n’a pas connue ? Et qu’est-ce qui a poussé sa sœur à partir sans retour ? Pour tenter de trouver des réponses, l’adolescent se rapproche de quelques villageois avec lesquels il se lie. Il découvrira bientôt le secret de ses origines…

Rédigé à la première personne, dans le langage fruste et naïf d’un jeune homme maintenu dans un tel état de sauvagerie et de rustauderie qu’il en paraît d’abord un peu simple, le récit sans lieu ni date est celui d’un éveil progressif, d’un passage d’une quasi animalité à une conscience de soi pleine et entière. Alors que depuis le départ de sa sœur, seul être humain à l’avoir aimé, François s’en est trouvé réduit aux seuls liens affectifs qu’il entretient avec ses cochons, ses initiatives, d’abord maladroites puis de plus en plus assurées, vont peu à peu l’extirper de ses conditions misérables et lui permettre les apprentissages essentiels à son émancipation. Il apprend à lire, connaît sa première expérience sexuelle, découvre autour de lui les joies et les souffrances de l’amour, et, en explorant le passé et le secret de ses origines, comprend enfin son identité.

L’histoire, habilement contée, possède beaucoup de charme. Touché par la candeur et la sincérité de François, mais aussi par la fragile et lumineuse humanité de quelques autres personnages, le lecteur évolue à fleur d’émotion et de poésie, alors que le narrateur, jusqu’alors asservi par la misère et l’obscurantisme, s’apprête enfin, et très symboliquement, à sauter la rivière qui le séparait de l’espoir et de la liberté.

Profondément lumineux et optimiste, ce conte symbolique apparaît en frappant contraste d’un autre roman plus récent, pour sa part noir et désespéré, sur une thématique très semblable : Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie. Si le premier croit allégoriquement et positivement à tous les possibles, le second les referme sans recours sur l’identique innocence de son narrateur, ne lui laissant pour seul rivière à franchir que celle qui sépare la vie et la mort. (4/5)


Citations :

Une mère, j’imagine bien que j’en ai eu. Tous les cochons en ont une, pourquoi pas moi ? J’ai beau fouiller dans ma caboche, je ne la vois pas, sinon le visage de Maryse quand j’avais la varicelle et qui me tenait la main et me caressait le front en disant « Fifi ». De notre mère, pas de photo, juste la taloche quand je posais la question au père et ses yeux qui regardaient vers nulle part, le grand silence qui se faisait alors.

Je n’osais pas bouger et en même temps je me tenais prêt à lui sourire, pour qu’il le voie, mon sourire, quand il ouvrirait les yeux, Roger, parce qu’un sourire, ça fait toute la différence, avec un sourire tu n’es plus seul.

À ce moment-là, j’ai eu envie de lui demander de quelle histoire il s’agissait, mais dans ma caboche ça a fait chut car les silences, ce n’est pas bien de les remplir tous en une fois. Alors, je suis rentré chez moi, le nez dans les questions.

J’ai ouvert le paquet, doucement, en épargnant le papier sur lequel il y avait des anges qui pourraient toujours servir. C’était comme un duvet gris, tricoté, une écharpe à serrer autour du cou, et tu le voyais au premier coup d’œil que les mains aux bagues l’avaient tricotée elles-mêmes, et c’était rempli de fils d’ange, et tout à coup j’ai pensé que la vie était belle. Pas belle comme quelque chose que tu observes dans une vitrine et qui ne t’appartient pas, qui ne t’appartiendra jamais et qui te nargue et te dis « Ce n’est pas pour toi, petit » ; belle comme quelque chose de sanglant qui te tombe dessus par hasard, qui t’écorche, mais c’est ça la vie quand tu en es le centre, qu’il se passe quelque chose et que cela t’arrive à toi, tu peux dire alors qu’elle est belle, la vie.

Il y en avait plein, des grimoires, lourds et sales et contenant les noms de centaines de Martin, de Sorrente, depuis des années et des années, même d’avant le déluge. Je n’ai pas tout de suite trouvé le bon, et mon impatience me faisait prendre ceux d’à côté alors qu’après je me suis rendu compte que celui que je voulais se trouvait depuis le début face à mes mirettes. J’ai pensé, c’est comme la vie, le secret des secrets se trouve depuis toujours devant toi, et toi, c’est comme si tu avais du brouillard dans les yeux, de la fumée ou de la suie, et tu passes ton temps à tâtonner comme un simple qui n’a rien compris.


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ROUCHON-BORIE Dimitri : Le démon de la colline aux loups
 

 


 

lundi 17 mai 2021

[Kressmann Taylor, Kathrine] Inconnu à cette adresse

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Inconnu à cette adresse
            (Address Unknown)

Auteur : Kathrine KRESSMANN TAYLOR

Traductrice : Michèle LEVY-BRAM

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1938,
                   en français en 2002

Editeur : Autrement

Pages : 120

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils sont tous deux allemands. L’un est juif, l’autre non, et leur amitié semble indéfectible. Ils s’expatrient pour fonder ensemble une galerie d’art en Californie, mais, en 1932, Martin rentre en Allemagne. Au fil de leurs échanges épistolaires, Max devient le témoin impuissant d’une contamination morale sournoise et terrifiante : Martin semble peu à peu gagné par l’idéologie du IIIe Reich. Le sentiment de trahison est immense ; la tragédie ne fait que commencer…
Ce texte d’une force inouïe, au dénouement lumineux, a connu un succès instantané lors de sa parution aux États-Unis en 1938 dans le magazine Story. Redécouvert soixante ans plus tard grâce à la publication par Autrement de la traduction française, qui s’est écoulée à un demi-million d’exemplaires, il est aujourd’hui considéré comme un classique du XXe siècle.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Kathrine Kressmann Taylor est née à Portland en 1903. Après un diplôme de littérature et de journalisme de l'université d'Oregon, elle déménage à San Francisco où elle devient correctrice et rédactrice dans la publicité. En 1938, elle publie, dans Story magazine, Inconnu à cette adresse, sous le pseudonyme « Kressmann Taylor ». Elle consacre ensuite sa vie à l'écriture, au journalisme et à l'enseignement. En 1967, elle épouse à Florence, en second mariage, le sculpteur américain John Rood. Kressmann Taylor est décédée en 1997 à l'âge de 94 ans.

 

 

Avis :

Les deux Allemands Max et Martin, associés marchands d’art installés en Californie, sont des amis de longue date. Lorsqu’en 1932 Martin retourne vivre à Munich, s’établit entre les deux hommes une correspondance d’abord assidue, puis de plus en plus espacée, à mesure que Max, de confession juive, constate l’emprise croissante de l’idéologie nazie sur son ami.

Inspirée de vraies lettres, cette nouvelle fit grand bruit lorsqu’elle parut en 1938, en pleine tension d’avant-guerre. Comment ne pas voir dans cette histoire une miniature du processus d’escalade menant à la seconde guerre mondiale, entre une Allemagne nazie de plus en plus belliqueuse et sûre d’elle, et des nations d’abord incrédules, bientôt contraintes à la confrontation violente une fois l’inconcevable avéré ? A l’époque de sa publication, un tel texte ne pouvait que sonner comme une terrible prémonition et soulever un raz-de-marée émotionnel chez ses lecteurs.

L’aspect le plus saisissant du récit réside sans doute dans le contraste entre sa formidable puissance et son extrême économie de moyens. L’échange de quelques lettres suffit à rendre claire et palpable une vérité, alors forcément pressentie, mais encore repoussée dans l’esprit du public. L’indifférente et désinvolte cruauté de Martin s’exprime en quatre mots lapidaires : « Ta sœur est morte ». La riposte de Max tient en quelques très courtes lettres, assassines au sens littéral du terme, qui laissent au lecteur le soin d’imaginer leurs tragiques conséquences. Sous la surface de chaque page se profilent ainsi des perspectives d’autant plus vertigineuses qu’elles laissent à notre intuition le soin de les sonder et de combler les pointillés.

Coup de maître donc que cette nouvelle, au point qu’elle fut jugée par l’éditeur et par l’époux de l’auteur comme « une histoire trop forte pour avoir été écrite par une femme », d'où le pseudo masculin Kressmann Taylor. Un texte choc, intemporel, dont les qualités m’ont irrésistiblement évoqué Stefan Zweig. (5/5)


Citations:

Heureusement qu’il existe un havre où l’on peut toujours savourer une relation authentique : le coin du feu chez un ami auprès duquel on peut se défaire de ses petites vanités et trouver chaleur et compréhension.

L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. Mais je m’interroge : est-il complètement sain d’esprit ? Ses escouades en chemises brunes sont issues de la populace. Elles pillent, et elles ont commencé à persécuter les juifs. Mais il ne s’agit peut-être là que d’incidents mineurs : la petite écume trouble qui se forme en surface quand bout le chaudron d’un grand mouvement. Car je te le dis, mon ami, c’est à l’émergence d’une force vive que nous assistons dans ce pays. Une force vive. Les gens se sentent stimulés, on s’en rend compte en marchant dans les rues, en entrant dans les magasins. Ils se sont débarrassés de leur désespoir comme on enlève un vieux manteau. Ils n’ont plus honte, ils croient de nouveau à l’avenir. Peut-être va-t-on trouver un moyen pour mettre fin à la misère. Quelque chose, j’ignore quoi, va se produire. On a trouvé un Guide ! Pourtant, prudent, je me dis tout bas : où cela va-t-il nous mener ? Vaincre le désespoir nous engage souvent dans des directions insensées.

Tu dis que nous persécutons les libéraux, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève un
cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans le vif, sans états d’âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal ; notre renaissance l’est aussi. Mais quelle jubilation de pouvoir enfin redresser la tête ! Comment un rêveur comme toi pourrait-il comprendre la beauté d’une épée dégainée ?


 

samedi 15 mai 2021

[McCann, Colum] Apeirogon

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Apeirogon

Auteur : Colum McCANN

Traducteur : Clément BAUDE

Parution : en anglais (Irlande) et
                   en français (Belfond) en 2020

Pages : 512

 

 
 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Apeirogon, n.m. : figure géométrique au nombre infini de côtés. 
Rami Elhanan est israélien, fils d’un rescapé de la Shoah, ancien soldat de la guerre du Kippour ; Bassam Aramin est palestinien, et n’a connu que la dépossession, la prison et les humiliations.
Tous deux ont perdu une fille. Abir avait dix ans, Smadar, treize ans.
Passés le choc, la douleur, les souvenirs, le deuil, il y a l’envie de sauver des vies.
Eux qui étaient nés pour se haïr décident de raconter leur histoire et de se battre pour la paix.

Afin de restituer cette tragédie immense, de rendre hommage à l’histoire vraie de cette amitié, Colum McCann nous offre une œuvre totale à la forme inédite ; une exploration tout à la fois historique, politique, philosophique, religieuse, musicale, cinématographique et géographique d’un conflit infini. Porté par la grâce d’une écriture, flirtant avec la poésie et la non-fiction, un roman protéiforme qui nous engage à comprendre, à échanger et, peut-être, à entrevoir un nouvel avenir.
 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann vit aujourd'hui à New York avec sa femme et leurs trois enfants..
Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils, La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir, et de six romans, Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic. Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme, qui rassemble soixante-quinze textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur. Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez 10/18.
 

 

Avis :

Rami Elhanan est juif israélien, Bassam Aramin palestinien. Tous deux ont perdu leur fille : alors âgée de quatorze ans, Smadar a été tuée en 1997 dans un attentat-suicide perpétré par des Palestiniens. Abir, dix ans, est morte en 2007, abattue par un garde-frontière israélien alors qu’elle était sortie acheter des bonbons. Ils sont aujourd’hui membres de l’organisation Parents Circle-Families Forum, qui réunit des familles palestiniennes et israéliennes endeuillées à cause du conflit israélo-arabe, et qui milite pour la réconciliation et la paix.

Les personnages et les faits sont réels. Le récit nous les fait découvrir en même temps qu’un raisonnement qui, peu à peu, s’impose comme un leitmotiv : pour sortir de l’engrenage sans issue de la violence, Israël n’aurait d’autre choix que de reconsidérer sa politique d’occupation et de tenter de mettre en place une cohabitation égalitaire dans des territoires reconnus communs. L’auteur se fait le relais de ces voix israéliennes, vilipendées comme traîtres par leur opinion publique nationale, qui s’élèvent çà et là, accusant leur gouvernement d’induire la violence au travers d’actions et de comportements profondément injustes pour les Palestiniens. Courageusement, elles se regroupent dans des associations où Israéliens et Palestiniens prônent ensemble le dialogue, pour une meilleure compréhension mutuelle, préalable à toute possibilité de réconciliation.

D’une manière originale, le texte tisse autour de la trame du récit un tissu d’anecdotes et de considérations variées qui, souvent étonnantes mais toujours édifiantes, viennent renforcer le propos. La succession de chapitres, parfois très brefs et d‘apparence hétéroclite, dessine ainsi peu à peu le motif général d’une mosaïque, où se détachent notamment l’effarante ingéniosité humaine dans l’art de la guerre, mais aussi la miraculeuse et fragile variété de la vie qui devrait nous inciter à la protéger. Tout en se montrant parfaitement réaliste et lucide, l’ensemble laisse fleurir l’espoir que l’humanité puisse finir par prévaloir sur les instincts belliqueux. Même si, comme Freud l’écrivait à Einstein dans les années trente, ces derniers ne sont pas prêts de s’éteindre, il existe une chance de les combattre en cultivant les liens émotionnels et en favorisant le sentiment de communauté. Regardez l’Afrique du Sud, l’Irlande du Nord, l’Allemagne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ?

Un apeirogon est un polygone au nombre infini de côtés, comme le si complexe conflit israélo-palestinien, mais aussi comme cet ouvrage aux mille facettes, aussi étonnant que bouleversant, qui ouvre avec brio une réflexion pacifiste dont on espère qu’elle essaimera le plus largement possible. (4/5)

 

Citations :

Rami avait un jour entendu dire que, pendant la Seconde Guerre mondiale, des bombes remplies de chauves-souris vivantes furent conçues en vue de mettre le feu au Japon. Chacune des bombes, développées d’abord par l’armée américaine, comportait des milliers de compartiments, immense rayon de miel en métal.           
Un molosse du Brésil était placé dans chaque compartiment avec une minuscule bombe incendiaire attachée à son corps. Les détonations maîtrisées eurent lieu, d’abord, dans des laboratoires et de grands hangars à avions.
Ces bombes devaient être larguées aux aurores par une série de bombardiers à haute altitude : elles seraient lâchées à cinq mille pieds. Il était prévu que les enveloppes s’ouvriraient quelque part au-dessus d’Osaka et que les chauves-souris s’égailleraient dans les airs, une flottille de malheur. Les chauves-souris se réveilleraient de leur hibernation et dériveraient jusqu’à une grande aire urbaine où, au lever du jour, elles se cacheraient dans les avant-toits sombres des maisons, se faufileraient sous les chevrons en bois ou se fraieraient un chemin à l’intérieur des lanternes en papier suspendues, voire passeraient par les fenêtres ouvertes pour se nicher dans les rideaux, jusqu’à ce que leurs retardateurs s’arrêtent.           
À ce moment-là, les bombes – et les chauves-souris elles-mêmes – exploseraient.           
Les maisons japonaises étant principalement construites en bois, en papier et en bambou, on pensait que les chauves-souris enflammées déclencheraient un spectaculaire incendie. (…)
Ce que personne n’admit lors des essais de bombes à chauves-souris était que, quand les molosses du Brésil étaient relâchés dans l’air, ils étaient la plupart du temps encore en état d’hibernation. Ils tombaient des enveloppes des bombes sans se réveiller. Au terme de l’expérience, les savants comprirent qu’ils auraient tout aussi bien pu larguer une cascade de pierres.

Le 9 août, trois jours après que la bombe atomique eut été larguée sur Hiroshima, une deuxième bombe devait frapper la ville de Kokura, sur l’île de Kyushu. La cible principale était l’usine Nippon Steel, au cœur de l’effort de guerre japonais. (…)
Les appareils décollèrent par beau temps mais, au moment où ils atteignirent l’île de Kyushu, le ciel était devenu nuageux. Au sol, de fins rideaux de fumée grise s’élevaient de l’usine. (…)
Sweeney reçut l’information selon laquelle il n’y avait pas de nuages au-dessus de Nagasaki. (...)
Souvent, Rami pense à cela : à cause d’un incident de nuage – un petit défaut dans le tissu du temps atmosphérique –, soixante-quinze mille vies furent perdues à un endroit et, par conséquent, épargnées ailleurs.
 
C’est une ville qui ne laisse pas de l’étonner : aux devantures des restaurants, il a souvent vu des sacs en plastique roses remplis de pain, laissés là en vertu d’une coutume locale selon laquelle aucune nourriture ne doit être gâchée ou jetée.           
Le pain devant aller d’abord aux nécessiteux, ou aux pauvres, les sacs en plastique sont noués et disposés soigneusement sur le premier mur disponible.
Le plus souvent, les sacs ne sont pas récupérés. La nourriture doit donc être ensuite proposée aux animaux, et il revient traditionnellement aux vieillards de Beit Jala – chrétiens comme musulmans – de s’en aller tôt le matin, par les collines escarpées, pour dénouer délicatement les sacs, l’un après l’autre après l’autre, comme de petits sacs à main roses.
Il n’est pas inhabituel de voir un oiseau fondre pour attraper le pain et, de temps à autre, un sac en plastique rose s’élever dans les airs au-dessus de Beit Jala.

Les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous leurs diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même –, les sommes de leurs diviseurs sont égales.           
Les nombres – tels qu’estimés par les mathématiciens – sont considérés comme amicaux parce que les diviseurs stricts de 220 sont 1, 2, 4, 5, 10, 11, 20, 22, 44, 55 et 110, lesquels, additionnés, font 284. Et les diviseurs stricts de 284 sont 1, 2, 4, 71 et 142, dont la somme égale 220.
Il n’y a de nombres amicaux qu’en deçà de 1 000.

A l’été 1932, dans le cadre d’un échange de lettres entre plusieurs intellectuels célèbres, Albert Einstein écrivit à Sigmund Freud. (…)
La question essentielle qu’il souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l’humanité de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace persistante de la guerre ? (…)
Dans sa réponse finale – qui arriva plusieurs semaines après la demande initiale –, Freud se disait flatté qu’on lui pose la question, mais expliquait qu’à son avis il y avait peu de chances que quiconque soit capable de réprimer les tendances les plus agressives de l’humanité. Rares sont les êtres humains, dit-il, dont l’existence s’écoule paisiblement. Il est facile d’infecter l’humanité de la fièvre guerrière, et l’homme a un instinct actif pour la haine et la destruction. Malgré tout, dit Freud, l’espoir de voir la guerre cesser n’était pas une chimère. Il fallait pour cela l’établissement, par consentement collectif, d’un organe de contrôle central qui aurait le dernier mot dans chaque conflit d’intérêts.
En outre, tout ce qui crée des liens émotionnels entre les êtres humains combat inévitablement la guerre. Ce qu’il fallait viser était un sentiment de communauté, et une mythologie des instincts.
 
Pour lui, tout tournait encore autour de l’Occupation. Elle était un ennemi commun. Elle était en train de détruire les deux camps. Il ne haïssait pas les juifs, disait-il, il ne haïssait pas Israël. Ce qu’il haïssait, c’était le fait d’être occupé, l’humiliation que cela représentait, l’étouffement, la dégradation quotidienne, l’avilissement. Il n’y aurait aucune sécurité tant que l’Occupation ne cesserait pas. Essayez un checkpoint ne serait-ce qu’une journée. Essayez un mur en plein milieu de votre cour d’école. Essayez vos oliviers défoncés par un bulldozer. Essayez votre nourriture en train de moisir dans un camion, à un checkpoint. Essayez l’occupation de votre imaginaire. Allez-y. Essayez.

Au-dessus de son bureau, il punaisa une phrase de Rumi, le poète persan, dont il se souvenait : Hier j’étais intelligent, et je voulais changer le monde. Aujourd’hui je suis sage, et j’ai commencé à me changer moi-même.

Dans les années 1980, l’endroit où il se vendait le plus de drapeaux israéliens – en dehors d’Israël – était l’Irlande du Nord, où les loyalistes les brandissaient pour défier les républicains irlandais qui avaient adopté le drapeau palestinien : des quartiers résidentiels entiers aux couleurs soit bleu et blanc, soit noir, rouge, blanc et vert.

Aux deuxième et troisième étages des immeubles blancs et carrés, le vent fouette le linge et lui fait faire de la gymnastique, obligeant une chemise blanche à lever les mains en l’air en signe de reddition.

La vérité, c’est qu’il ne peut y avoir d’occupation humaine. Ça n’existe tout simplement pas. Ce n’est pas possible. Tout est une question de contrôle. Peut-être faudra-t-il attendre que le prix de la paix devienne exorbitant pour que les gens commencent à comprendre. Peut-être que cela s’arrêtera seulement le jour où le coût sera plus élevé que le profit. Coût économique. Manque de travail. Pas de sommeil la nuit. Honte. Voire peut-être mort. Le prix que j’ai moi-même payé. Ceci n’est pas un appel à la violence. La violence est faible. La haine est faible. Mais aujourd’hui un camp est complètement rejeté sur le bord de la route. Les Palestiniens n’ont aucun pouvoir. Ce qu’ils font est né d’une colère, d’une frustration et d’une humiliation incroyables. On leur prend leur terre. Ils veulent la récupérer. Et cela débouche sur toutes sortes de questions, dont la moindre n’est pas : Que faire, alors, des colons ? Rapatriement ? Échanges de terres ? Compensation généreuse pour les Palestiniens s’étant fait voler leur terre ? Peut-être un mélange de tout ça. Et ensuite, ces colons qui veulent rester là pourraient rester là et devenir des citoyens de Palestine sous le régime de la souveraineté palestinienne, comme les Arabes en Israël. Droits égaux. Droits scrupuleusement égaux. Puis, après une période d’essai, on crée une Europe du Proche-Orient, des États-Unis du Proche-Orient. Les deux camps font des sacrifices. Redéfinissent les raisons pour lesquelles nous tuons et nous mourons. Aujourd’hui, on tue et on meurt pour des choses simples. Pourquoi ne pas mourir pour quelque chose de plus complexe ? Il n’est pas envisageable qu’un camp ait plus de droits que l’autre – plus de pouvoir politique, plus de terres, plus d’eau, plus de tout. Égalité. Pourquoi pas ? Est-ce aussi dément que le vol ? Que le meurtre ?

On doit mettre fin à l’Occupation avant de nous asseoir tous ensemble pour régler le problème. Un État, deux États, pour le moment peu importe – on met fin à l’Occupation et on commence à redonner une possibilité de dignité pour chacun d’entre nous. Dans mon esprit, c’est clair comme de l’eau de roche. Quelquefois, bien sûr, j’aimerais me tromper. Ce serait tellement plus facile. Si j’avais trouvé une autre voie, je l’aurais suivie – je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que dominer, opprimer et occuper, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respecter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut dominer un autre peuple et obtenir la paix et la sécurité. L’Occupation n’est ni juste ni soutenable. Et être contre l’Occupation n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.

Je lisais toujours plus de textes sur la non-violence et l’engagement politique. J’ai commencé à me rendre compte que la violence était exactement ce que nos adversaires voulaient nous voir employer. Ils préfèrent la violence parce qu’ils peuvent l’affronter. Ils sont beaucoup plus rodés à la violence. C’est la non-violence qu’il est difficile d’affronter, et ce, qu’elle provienne des Israéliens ou des Palestiniens, ou des deux. Elle les désarçonne.

Parfois j’ai l’impression qu’on essaie de prendre l’eau de l’océan avec une petite cuiller. Mais la paix est une réalité. Question de temps. Regardez l’Afrique du Sud, l’Irlande du Nord, l’Allemagne, la France, le Japon, et même l’Égypte. Qui aurait cru que ce serait possible ? Est-ce que les Palestiniens ont tué six millions d’Israéliens ? Est-ce que les Israéliens ont tué six millions de Palestiniens ? Les Allemands, eux, ont tué six millions de juifs, et regardez, aujourd’hui il y a un diplomate israélien à Berlin et un ambassadeur d’Allemagne à Tel-Aviv. Vous voyez, rien n’est impossible.

Il nous faut apprendre à partager cette terre, sans quoi nous la partagerons dans nos tombes.

Dans certaines parties du désert d’Atacama, au Chili, aucune pluie n’a jamais été enregistrée. C’est un des endroits les plus secs de la planète, néanmoins les paysans locaux ont appris à recueillir l’eau qui est dans l’air en suspendant de grands filets afin d’attraper les bancs de nuages en provenance de la côte du Pacifique.            
Quand le brouillard atteint les hauts filets, il forme des gouttes d’humidité. L’eau ruisselle le long des mailles en plastique, passe par de petites gouttières et s’accumule en bas du filet, où le liquide est canalisé dans un tuyau relié à une citerne.            
Partout dans le paysage, de grands poteaux métalliques retiennent les filets sombres face au ciel pâle. Le brouillard est capturé tôt le matin, avant que le soleil brûle les nuages.            
À partir de rien, quelque chose.
Les paysans appellent ces filets des attrape-brouillard.

L’eau dissout davantage de substances que tout autre liquide, même l’acide.

Grâce à des microphones laser, des scientifiques, en Allemagne, ont établi que les plantes et les arbres rejettent des gaz quand ils se sentent attaqués. Ces gaz produisent à leur tour des ondes sonores qui se diffusent à un niveau inaudible, sauf aux appareils les plus sensibles.           
D’après ces scientifiques de l’Institut de physique appliquée de l’université de Bonn, les fleurs émettent un gémissement quand on coupe leurs feuilles, les arbres peuvent se prévenir les uns les autres quand approchent des essaims d’insectes, et l’odeur d’herbe coupée provient d’un système de sécrétion à l’intérieur des brins d’herbe.           
Cette équipe a établi, sur la foi de découvertes antérieures, que les neurotransmetteurs tels que la dopamine et la sérotonine peuvent exister dans les plantes, bien qu’il n’y ait pas trace de neurones ou de synapses dans leurs systèmes sensoriels.

Le meurtre n’était pas la faute des kamikazes, dit-elle. Eux aussi étaient des victimes. Israël était coupable. Il avait du sang sur les mains. Netanyahou avait du sang sur les mains. Elle aussi, dit-elle. Elle n’était pas exempte, tout le monde était complice. Oppression. Tyrannie. Mégalomanie. On la vit à la télévision nationale. Des spécialistes affirmèrent qu’elle était encore sous le choc. Rien à voir avec le choc, répondit-elle. Le seul choc était qu’il n’y ait pas plus souvent d’attentats palestiniens. Israël invitait ses propres enfants à se faire massacrer, dit-elle. Autant placer du Semtex dans leurs cartables. Le pays ne serait jamais en paix tant qu’il n’admettrait pas cela. Les journaux conservateurs publièrent des dessins : Nurit dans une salle de classe à l’université, en uniforme de général, et un keffieh autour de la tête. D’après les radios de droite, elle n’était pas une bonne juive, elle s’était fait laver le cerveau, et puis son père était devenu un peacenik, il avait trahi Israël, il avait été l’ami d’Arafat.

LE GOUVERNEMENT ISRAÉLIEN A TUÉ MA FILLE, Haaretz, 8 septembre 1997. La fille d’un général accuse Israël de meurtre, Yedioth Aharonoth, 9 septembre 1997. La famille d’une victime d’attentat affirme qu’Israël produit les terroristes, Fil info Associated Press, 9 septembre 1997. La mère d’une victime israélienne d’un attentat accuse les dirigeants, Chicago Tribune, 10 septembre 1997. Une mère endeuillée attaque le gouvernement, Jerusalem Post, 11 septembre 1997. UNE MÈRE ACCUSE LA POLITIQUE ISRAÉLIENNE DANS LA MORT DE SON ENFANT, L. A. Times, 11 septembre 1997. Une mère endeuillée accuse Israël, Courier Mail, Queensland, 11 septembre 1997. BIBI A TUÉ MA FILLE, The Sun, 11 septembre 1997. Selon une mère endeuillée, c’est l’oppression qui pousse les extrémistes arabes à la violence, Moscow News, 12 septembre 1997. Une mère accuse Israël de la mort atroce de sa fille, People’s Daily, Chine, 13 septembre 1997. Le malaise national israélien, The New York Times, 14 septembre 1997. L’OCCUPATION EST RESPONSABLE DE LA MORT DE MON ENFANT, Paris Match, 14-21 septembre 1997. « Partez du Liban ! » : le cri d’une mère réveille les Israéliens, Tel Aviv Journal, 19 septembre 1997. « BIBI, QU’AS-TU FAIT ? », Le Monde diplomatique, 1er octobre 1997.

L’architecture des maisons bien équipées de Jéricho est telle qu’elles sont considérées comme introverties – beaucoup de leurs pièces regardent la cour intérieure plutôt que la rue : elles sont tournées vers elles-mêmes.           
Certaines demeures sont surmontées d’un malqaf, ou attrape-vent : une grande tour qui fait face, sur un ou plusieurs côtés, au vent dominant. L’attrape-vent récupère l’air frais, plus dense, et le fait descendre dans le cœur de la maison, où il agit comme un climatiseur. Des récipients d’eau sont parfois placés à l’intérieur du conduit, ou des serviettes mouillées suspendues aux ouvertures du bas, afin d’augmenter l’effet rafraîchissant.           
Dans certains foyers, on peut sentir la fraîcheur immédiate repousser le rideau de chaleur.

L’écrivain allemand Goethe disait que l’état d’esprit qu’inspire l’architecture se rapproche de l’effet produit par la musique – que regarder une chose revient à l’entendre. La musique est une architecture liquide, écrivit-il, et l’architecture est une musique fixée.