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lundi 13 juillet 2026

Critique de "Après Dieu" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Après Dieu" de Richard Malka


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Après Dieu

Auteur : Richard Malka

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une nuit. Le Panthéon pour enceinte d’un dialogue entre Richard Malka, incroyant bien décidé à rire encore de Dieu, en guerre contre le « respect » nouvellement dû aux religions, et Voltaire, le plus irrévérencieux philosophe des Lumières, défenseur de Calas et du Chevalier de la Barre. Sont-ils d’accord sur tout ? Pas tout à fait. Disciple de Robert Badinter et Georges Kiejman, l’avocat évoque les attentats, les morts, son histoire familiale, sa répulsion envers le prosélytisme et les enfermements communautaires. Surtout, il pose à Voltaire la question qui l’a mené au Panthéon. Par quoi remplacer Dieu ?

 

Un mot sur l'auteur :

Richard Malka est avocat, défenseur de la liberté d’expression et du journal Charlie Hebdo depuis plus de trente ans. Il est auteur de romans et d’essais pour lesquels il a reçu le prix du Livre politique, le prix des Députés, le prix de la Laïcité. Il est également scénariste de romans graphiques.

 

Avis :

Sollicité par les éditions Stock pour leur collection « Ma nuit au musée », l’avocat de Charlie Hebdo a choisi… un cimetière. Plus précisément le Panthéon et sa crypte, où il installe son lit de camp près du tombeau de Voltaire. Sa nuit, il la passe en un tête‑à‑tête imaginaire avec le philosophe des Lumières, pourfendeur des fanatismes religieux, et s’interroge, dans une époque qui semble donner raison à Victor Hugo lorsqu’il écrivait que « ne pas croire est impossible », sur ce qui pourrait « remplacer Dieu » afin de préserver tolérance et liberté. 

Au nom de la raison et de la pensée libre, Voltaire fut celui qui libéra les esprits de ce qu’il considérait comme le « pire des tyrans » : la religion. L’auteur reprend le flambeau et dénonce à son tour une « secte insensée et despotique », une foi qui, oubliant « philosophie, éthique de vie et morale personnelle », prétend imposer à tous « un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres ». On imagine presque Voltaire se retourner dans son tombeau tandis que son visiteur d’une nuit déplore le retour des fanatismes. « Des meurtres de masse sont commis depuis des années en France au nom de la religion. »

Alors, Richard Malka de raconter ses origines juives au Maroc, sa première confrontation avec le fanatisme religieux à Jérusalem, son parcours d’avocat dans le sillage de ses mentors et amis Robert Badinter et Georges Kiejman, enfin ses engagements et ses trente ans de combat aux côtés de Charlie Hebdo. Comment, après avoir goûté à la liberté héritée des Lumières, en est‑on arrivé, au début des années 2000, à ce que tout bascule ? « Peut-être serons-nous la génération qui aura connu le plus de liberté dans l’histoire de l’humanité et n’aura pas su en transmettre le goût. »

L’être humain a besoin de transcendance, quitte à sacrifier sa liberté au profit de dogmes qui dérivent tôt ou tard vers l’intolérance. Comment préserver l’héritage des Lumières, la citoyenneté laïque et la pensée universaliste ? Un jour, peut-être, saura-t-on inventer une « autre transcendance », un substitut à la religion. En attendant, rappelle l’auteur, « la soumission est un pacte avec le diable. » 

« Il suffit qu’un peuple décide d’être libre pour le devenir et le rester. Il suffit de quelques esprits rebelles, comme celui de Voltaire, pour changer le monde. » Après Le droit d’emmerder Dieu et Traité sur l’intolérance, ce nouveau texte, d’une fluidité et d’une finesse remarquables, où chaque page ou presque offre son lot de punchlines mémorables, confirme que son auteur est fait de cette étoffe‑là. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Le Panthéon devait être la première église de ce nouveau monde débarrassé de la tyrannie des prêtres. Telle était la promesse.
J’aime ce bâtiment-idée autant que j’admire Voltaire. Ils sont étroitement liés. Nul philosophe n’a eu autant d’influence sur son siècle et n’a porté de coups aussi rudes à la religion. D’Aguesseau disait de Voltaire que « par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un État ». Il a fait davantage. Il a perdu le christianisme. C’était son objectif. Un jour, las d’entendre que douze hommes avaient suffi pour établir le christianisme, il déclara avoir envie de prouver qu’il n’en faudrait qu’un seul pour le détruire.
Par son combat contre le fanatisme, Voltaire a inspiré aux révolutionnaires la religion de l’humanité, ce qui les a conduits à instaurer un Panthéon des grands hommes dans lequel, logiquement, il prit place.
Mais la promesse n’a pas été tenue.


Et pour toi, le pire des tyrans, c’était la religion. Tu disais que les tyrans avaient corrompu le monde et qu’ensuite « on inventa les prêtres pour les opposer aux tyrans et les prêtres furent pires ». Alors, il fallait écraser la religion qui avait « infecté le monde » car ce serait « le plus grand service que l’on puisse rendre au genre humain ». Pour toi, les catholiques pratiquants étaient de « misérables esclaves d’une secte insensée et despotique ». Dans ton enthousiasme anticlérical, tu déclarais même qu’il fallait « mourir dignement sur un tas de bigots immolés ». Tu dénonçais « les tigres et les sauvages » persécutant le peuple au nom de Dieu autant que tu ironisais sur la fable de la divinité de Jésus et les « contes de sorcier » de l’Ancien Testament. Tu as espéré et voulu que l’Encyclopédie de tes amis Diderot et d’Alembert soit une machine de guerre contre le fanatisme, et tu as été l’avocat de la raison. « Faire l’homme, disais-tu, c’est exercer la raison. C’est la meilleure part de lui-même. Un animal doté de raison a un combat à mener contre les rêveries, les illusions, la coutume. »


« Si Dieu voulait un culte, il l’aurait obtenu aisément de tous les hommes ; il a voulu que tous les hommes eussent un nez et ils en ont. »
Tu avais le sens de la formule. Ta phrase m’évoque un des plus beaux versets du Coran : « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »


Par ta plume, tu as fait plier les juges, les parlements et la royauté elle-même. Tu as obtenu la révision de procès et le renvoi de magistrats. Tu as accompli l’impensable.Faire reculer l’Église et, en effet, nous préparer à être libres, nous, les « animaux à deux pieds sans plumes » dont tu te demandais jusqu’à quand nous ferions « Dieu à notre image ». Dans ta « Prière à Dieu », tu t’adresses à lui en ces mots : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger. » Cette supplique est ta plus terrible condamnation des religions.


Tu fais partie de ceux auxquels nous devons la laïcité. Tu as été un précurseur du combat pour la liberté des hommes face à Dieu, l’instigateur de la citoyenneté laïque et d’une pensée universaliste.
Mais regarde où nous en sommes, toi qui pensais que le fanatisme connaissait ses dernières heures et que disparaîtraient les « fous furieux » lisant la Bible au premier degré. (…)
Partout la servitude aux dieux empoisonneurs revient dans nos vies, parfois sous la forme la plus barbare, moyenâgeuse. Le xxie siècle est religieux.
 
 
On ne va quand même pas laisser les obscurantistes régenter le monde et nos vies après avoir à peine pu goûter à la liberté ? Je ne parle pas des croyants qui ont transformé leur foi en philosophie, en éthique de vie, en morale personnelle, se détournant des dogmes, des rites et des liturgies. Les obscurantistes sont ceux pour lesquels les lois des dieux l’emportent sur celles des hommes, la croyance sur la raison, les ordres découlant de contes pour enfants sur le libre arbitre. Ils révèrent un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres et veulent l’imposer à tous.


Si nous ne parvenons pas à faire un pas supplémentaire sur le chemin de l’évolution, ça va mal se passer. Croire en l’existence d’une force supérieure, c’est une chose, vouer sa vie à un Dieu maniaque et tatillon qui n’aurait rien d’autre à faire que nous emmerder sur nos vêtements, nos repas et la manière dont on le dessine, c’en est une autre. 


Ni le culte de la raison, ni celui de l’Être suprême, ni le sacré républicain, ni une quelconque philosophie n’ont durablement remplacé les religions que tu as combattues et le fanatisme dégoûtant est revenu, aussi monstrueux que tu l’as connu. Peut-être pire encore. De mon temps, on décapite des enseignants.
Alors dis-moi, François-Marie… Quelle transcendance faut-il inventer pour remplacer ces impostures ? Quel « plus grand que soi » faut-il imaginer pour satisfaire notre indéracinable besoin de croire ? Quel combat faut-il mener pour vaincre ces maladies honteuses de l’humanité et cesser de préférer l’esclavage à la liberté ?


Vous ne pouvez pas demander au paysan du Sahel qui se brise le dos sur sa terre aride, à l’ouvrier du Bangladesh qui peine à nourrir ses enfants en travaillant quinze heures par jour, à la femme de ménage haïtienne qui s’échine au milieu du chaos, de renoncer à une vie meilleure dans l’au-delà. Ils ont besoin de croire à un plus grand que soi, sinon c’est trop dur. Renoncer à une puissance consolante et prometteuse reviendrait, pour eux, à se priver de tout espoir. C’est impossible. Et quand la croyance en un absolu rencontre la sève bouillonnante et idéaliste de la jeunesse, alors le fanatisme guette.


Le désir de Dieu est viscéral. Pour beaucoup, la vie sans liberté est possible mais la vie sans Dieu ne l’est pas. Quelles libertés, d’ailleurs, pour l’ouvrier du Bangladesh ou le paysan du Sahel ?


Après des siècles de massacres, d’inquisitions, de guerres de religion, de combats pour ne plus vivre à genoux, après des millénaires de pensée philosophique et de maturation politique, un pays s’est arraché à l’attraction des religions. Ce pays est à l’origine d’une idée qui veut dire liberté, humanisme, possibilité de vivre ensemble, par-delà les enfermements communautaires et les différences. La laïcité est le produit le plus abouti des Lumières. Un don, un espoir, une promesse d’avenir pour le monde, une idée-identité pour le pays dans lequel mes parents ont été accueillis.
Et nous n’en voulons plus.
 
 
Mais si l’État ne contrôle pas les religions, ce sont les religions qui le contrôlent. Si le prosélytisme n’est pas encadré, c’est un cancer qui métastase en violence, en aliénation des esprits, en soumission des corps. Il est donc simplement réclamé aux croyants de tous les cultes de ne pas interférer avec les lois des hommes, celles de la République. C’est tout, c’est simple, ce n’est pas raciste et c’est même vital. Quand on me vante une religion quelle qu’elle soit plutôt que de la garder pour soi, on ne veut pas mon bien, on veut m’inféoder, me manipuler, bref, on se fout de moi. Pour endormir, on invente une fausse proximité tribale, on s’appelle mon frère ou ma sœur ou mon père alors qu’on ne se connaît pas. Ce sont des mots d’emprise, d’appropriation clanique et d’exclusion de ceux qui ne font pas partie de la communauté. Les ni frères ni sœurs.


Penser contre chacune de ses identités – en général non choisie – est un impératif pour ne se laisser écraser par aucune.


Comment peut-on militer pour le droit à la dissimulation des femmes en imaginant œuvrer pour leur bien-être ?
Ce n’est évidemment pas Dieu qui réclame de voiler les femmes, ce sont les hommes et eux seuls. Il faut être malhonnête pour ne pas l’admettre. Mais au fond, cela ne fait de doute pour personne. Cette prescription ne figure, au demeurant, nulle part explicitement dans le Coran. Je veux bien qu’on soutienne le droit à cacher le visage des femmes quand on s’assume masculiniste mais pas en se prétendant militant de l’égalité. Même Tartuffe n’oserait pas.


L’ennemi de nos libertés est aussi redoutable que masqué. Il se fait appeler Respect. Une fois pour toutes, le respect des religions mène dans une sombre caverne gardée par des fanatiques qui se diront victimes en vous torturant. Je respecte absolument tous les croyants mais pas les délires des dix mille religions recensées sur la surface de la Terre.
En enseignant à nos enfants le respect des religions, nous les avons préparés à l’esclavage. C’est un fascinant suicide de la liberté, dicté par une vision de la tolérance dont profitent l’intolérance religieuse et son cortège de préjugés. Un suicide assisté par des philosophes, des sociologues, des politiques, des journalistes.


La religion opprime, on la combat, elle recule, elle laisse un vide, c’est la panique, elle revient, on n’en sort pas. C’est un cercle vicieux qui ne sera brisé qu’en trouvant un substitut à la consolante transcendance du divin.


Quant à ton ami Condorcet, que l’on a eu la gentillesse d’installer près de toi dans le caveau numéro 7, il considérait, dans la biographie qu’il t’a consacrée, qu’« en attaquant les oppresseurs avant d’avoir éclairé les citoyens, on risquera de perdre la liberté et d’étouffer la raison ». Anéantir un oppresseur sans que le peuple soit plus éclairé, c’est prendre le risque d’une tyrannie pire que la précédente.


Quoi qu’il en soit, ta thèse est proche de celle de Schopenhauer, un philosophe allemand né dix ans après ta mort. Lui ne jugeait pas la religion mais faisait le constat qu’elle était une nécessité pour ce qu’il appelait « l’humanité en gros », c’est-à-dire les neuf dixièmes de la population de son époque, condamnés à un pénible labeur et n’ayant pas les moyens de trouver par elle-même un sens à l’existence. La religion serait donc l’unique moyen de transmettre une transcendance, clé en main, à la majorité d’entre nous, la philosophie ne pouvant bénéficier qu’à une minorité d’initiés. 


Selon lui, seul le message religieux est de nature à unir l’humanité. Le théisme serait donc crucial pour l’ordre social et moral. Il regrettait néanmoins que la condition de survie de toute religion soit de « fausser de part en part l’ensemble du savoir humain ». Lucide, il décrivait des princes qui « se servent de Dieu comme d’un croque-mitaine à l’aide duquel ils envoient coucher les grands enfants, quand tout autre moyen a échoué ; c’est la raison pour laquelle ils tiennent tant à Dieu ». 


Les motivations sont plurielles et souvent respectables mais le symbole ne change pas. Qu’il s’agisse du hijab porté par des étudiantes prosélytes, d’un voile de protection, de dévotion, de recherche identitaire, ou du foulard de ma grand-mère, le voile reflète le pire d’une société patriarcale, un différentialisme à raison du genre conduisant à invisibiliser la féminité. Pour les Iraniennes, les Afghanes et bien d’autres, il symbolise la mort sociale, voire la mort tout court. Ne serait-ce que par solidarité pour ces femmes, cela devrait conduire à une réflexion de celles qui le portent ou le défendent. Par quel étrange miracle un symbole de tyrannie à l’égard des femmes en Iran est-il devenu un étendard de la liberté religieuse en France ?


Alors je te répondrais ce que j’ai dit et écrit bien souvent : on ne doit empêcher personne de porter le voile dans l’espace public. On ne saurait défendre la liberté en ayant recours à de telles interdictions et, pour reprendre les mots d’Aristide Briand qui débattait de l’interdiction éventuelle du port de la soutane, « l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aura tôt fait de créer un vêtement nouveau qui ne serait plus une soutane ». C’est transposable au voile. Il n’est pas interdit et prétendre le contraire relève de la propagande. Le principe c’est la liberté, mais il y a des limites, comme pour toute liberté. Plus précisément il y a trois types de restrictions : dans la fonction publique, ce qui va de soi dans un pays laïc où les représentants de l’État doivent montrer une neutralité religieuse ; dans le monde du travail ou le sport, mais uniquement s’il y a un motif légitime ; et dans l’enseignement public primaire et secondaire.


La liberté de conscience n’est pas un individualisme forcené consistant à pouvoir imposer partout les caprices de sa volonté ou de sa foi.


L’absurdité des comportements me terrifie. Une communauté qui se montre hermétique à la raison est capable de tout. Au fond, peu importent les vêtements, seul compte le message. Une redingote noire, une burqa, un hijab ou un vêtement masculin salafiste censé ressembler à celui du Prophète il y a mille quatre cents ans dans le désert d’Arabie, cela nous dit, à divers degrés : je suis moins accessible à la discussion avec les hommes qu’aux lois de Dieu telles qu’elles m’ont été rapportées par ses porte-parole autoproclamés.
es hommes et les femmes qui font ce choix librement s’engagent sur la voie de la dépossession de soi, ils ont tourné le dos au libre arbitre et à la croyance critique, ils ont opté pour leur exclusion d’un monde où l’on discute en égalité et parfois où l’on se laisse convaincre de changer d’opinion. On ne peut pas avoir tort quand c’est Dieu qui le dit.
Ce choix de l’enfermement ne peut produire qu’une montagne de préjugés et de rejets à l’égard des incroyants ou des malcroyants. Ceux qui le font tenteront, par tous moyens, de convaincre leurs « sœurs » ou leurs « frères » d’y adhérer et d’abdiquer leurs libertés sous prétexte de devenir dignes de Dieu. Leur prosélytisme est inévitable, le spectacle de la liberté d’autrui étant insupportable à ceux et celles qui y ont renoncé. Quant à leurs enfants, ils n’auront aucune chance d’échapper à leurs superstitions, comme les gosses de Jérusalem.
 
 
Il faut rappeler ce que disait, le 4 février 2010, le guide bien connu d’un parti de gauche radical, autrefois laïc, sur le port du voile : « On a le sentiment que les gens vont au-devant de la stigmatisation : ils se stigmatisent eux-mêmes – car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate – et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes. » Concluant plus loin : « Ce n’est pas acceptable. »
Il avait bien raison mais il semble avoir changé d’avis.


Tu haïssais les donneurs de leçons. Des hypocrites et des frustrés. Pour toi, la vertu était le ressort principal de la tyrannie.
Tu avais mille fois raison. La vertu c’est comme la religion. Vécue avec humilité, c’est une richesse ; affichée, c’est une escroquerie.


À chacun de faire son choix entre la difficulté de vivre sans commandements célestes mais libre, ou avec des certitudes réconfortantes mais déjà mort vivant, brandissant des livres de lois incompréhensibles y compris d’eux-mêmes, dans l’obsession d’arracher la vie à d’autres. Renoncer à la vie par anticipation est un curieux remède à la peur de la mort.


Le christianisme t’a pourri la vie et son évanescence te gâche ton repos. Si tu avais vécu deux siècles de plus, tu aurais constaté le vide laissé ; vide que les valeurs républicaines n’ont pas su combler ou, plutôt, n’ont comblé que le temps où la République fut, elle aussi, une religion. Alors tu aurais assisté à l’effondrement spirituel d’une société privée de récit unificateur. Tu aurais vu la religion être remplacée soit par un consumérisme compulsif et un individualisme effréné, soit par une quête désespérée de sens. « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés », s’inquiétait Durkheim… C’est la thèse du désenchantement du monde de Max Weber. Dieu est devenu si lointain, qu’il a enfin laissé place à la liberté humaine, à la raison, à l’émancipation. Mais cela a un prix : l’éloignement de Dieu se paye en difficulté de vivre.


De nombreuses études, certaines de très grande ampleur, ont été réalisées par des armées de chercheurs.
Les résultats sont parfois contradictoires, difficiles à analyser ou peu probants au regard de la complexité du sujet et des multiples biais méthodologiques. Mais les statistiques les plus fiables, pour la plupart nord-américaines, convergent vers le même constat : les enfants élevés dans un foyer chrétien ou musulman (les autres religions n’étant pas assez représentées dans le panel) se montrent moins altruistes que ceux élevés dans un foyer non religieux. Plus la famille est religieuse, moins l’enfant est altruiste. En outre, plus l’enfant élevé dans une famille religieuse grandit, plus il se montre enclin au jugement d’autrui et au désir de punir. Ces résultats se retrouvent, quels que soient les pays et le statut socio-économique du panel.
D’éminents psychologues expliquent ces résultats en avançant l’hypothèse que les croyants sont poussés à « bien » agir par peur de la sanction divine ou pour recevoir une récompense dans l’au-delà. En revanche, les enfants élevés dans un écosystème laïc seraient encouragés à adopter des règles de vie morales tout simplement car c’est la bonne et juste manière de se comporter et non parce qu’il existerait un système de vidéosurveillance divine.


Un système libertaire répugne, par essence, à imposer un système de valeurs, y compris le respect des libertés, laissant ainsi prospérer les ennemis de la liberté, qui se présentent toujours masqués, jusqu’à leur triomphe. Un tiers des 15-17 ans interrogés en 2020 par un institut de sondage refusaient de condamner les attentats de 2015. Un tiers. C’est un début de triomphe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Traité sur l'intolérance
 

 


 

samedi 27 juin 2026

Critique : "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka




Coup de coeur 💓

 

Titre : Traité sur l'intolérance

Auteur : Richard MALKA

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Après  Le droit d’emmerder Dieu, éloge du droit au blasphème,  Richard Malka revient sur l’origine profonde d’une guerre millénaire au sein de l’Islam  : la controverse brûlante sur la nature du Coran.
Plus qu’une plaidoirie, ces pages mûries pendant des années  questionnent ce  qu’il est advenu de l’Islam entre le VIIe et le XIe siècle, déchiré entre raison et soumission.
Les radicaux ont gagné,  effectuant un tri dans le Coran et les paroles du Prophète, oppressant leurs ennemis – au premier rang desquels les musulmans modérés, les musiciens, artistes, philosophes, libres penseurs, les femmes et minorités sexuelles.
Plonger avec passion dans cette cassure au sein d’une religion n’est pas être « islamophobe », c’est  regarder l’histoire en face.
Traité sur l’intolérance  est  une méditation puissante, un appel aux islamologues du savoir et de la nuance – pour qu’enfin  chacun sache, comprenne, échange, s’exprime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Malka, avocat, romancier, scénariste de romans graphiques, est l’auteur chez Grasset de Tyrannie (2018), d’Eloge de l’irrévérence avec Georges Kiejman (2019), du Voleur d'amour (2021) et du Droit d'emmerder Dieu (2021).

 

 

Avis :

Après Le droit d’emmerder Dieu, qui, en 2021, retranscrivait sa plaidoirie lors du procès des attentats de 2015, Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, publie cette fois son intervention lors du procès en appel, à l’automne 2022.

Partant du préambule qu’ « On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision des frères Kouachi », et que, selon Voltaire dont la salle du procès porte le nom, « Il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas », l’avocat démonte la thèse du blasphème, avancée par les accusés pour justifier de leur vengeance terroriste, en remontant aux origines de l’Islam et à l’émergence de deux courants théologiques : le mutazilisme, prônant l’exercice de la raison dans la croyance, et, s’y opposant de tout son rigorisme radical au prétexte d’un Coran « incréé », c’est-à-dire d’origine divine et ne pouvant tolérer ni interprétation ni critique, le hanbalisme, dont le wahhabisme saoudien et le salafisme sont aujourd’hui des émanations extrêmes.

De cette fracture historique sont ainsi nés « un islam des lumières et un islam des ténèbres. » Aussi vindicatif que dogmatique, c’est le second qui a fini par s’imposer toujours davantage. Choisissant, pour mieux dominer le monde - « C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude. » -, d’appliquer à la lettre les versets les plus violents du Coran sans tenir compte de l’évolution du contexte au fil des siècles, il aboutit à un système où règnent, sans limite aucune, intolérance et violence, au détriment de toute liberté de conscience, de pensée et d’expression.

Alors, parce que « Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité », parce que « Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université », et parce que se taire est accepter que la peur triomphe, Richard Malka poursuit courageusement son appel à la prise de responsabilité. Il ne peut y avoir de tolérance pour l’intolérance : il en va de la survie de la raison et de l’intelligence face au dogmatisme et à l’obscurantisme, de la primauté de la paix sur la violence, de la préservation des valeurs démocratiques de notre société.

« Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur. » Lire et diffuser ce Traité sur l’intolérance, c’est refuser de se résigner. Coup  de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Voltaire… Le pourfendeur des religions, l’esprit libre, révolutionnaire, celui dont on a brûlé le dictionnaire philosophique dans le bûcher du chevalier de La Barre, l’auteur du Traité sur la tolérance et de la pièce de théâtre Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète que l’on n’ose plus jouer nulle part au monde ou presque. Celui qui n’hésitait pas à affirmer, en un temps ou cela entraînait la mort, l’enfermement ou l’exil, plus certainement qu’aujourd’hui, que le christianisme était la religion « la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde », ou encore « la superstition la plus infâme qui ait jamais abruti les hommes et désolé la terre ».
Ainsi osait-on parler des religions au XVIIIe siècle. Il est de ceux auxquels nous devons de vivre libres. Mais nous ne le savons plus, nous l’avons oublié.


La réalité, c’est que jusqu’à ce jour, malgré toutes mes interventions, je n’ai fait que plaider des conséquences de la terreur, et en effleurer la cause, parce que la cause fait peur et qu’elle est si délicate à évoquer.
Voilà pourquoi plaider. Pour nommer la cause, clairement, sans circonvolutions, comme celui dont cette salle porte le nom l’aurait sûrement fait. Je n’ai pas son génie mais au moins, il faut essayer d’en être digne.
Et pourquoi nommer la cause ? Parce que la pensée provient du langage. Si on ne nomme pas, alors on ne peut pas raisonner. Si l’on ne pose pas le diagnostic d’une maladie, on n’a aucune chance d’y trouver un remède. Et les massacres se poursuivront, inexorablement.


On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision de l’islam des frères Kouachi. La peur, chez l’humain, ne peut produire que deux réactions : la violence ou la soumission. C’est une détestable alternative et si nous ne parlons pas, nous aurons l’une ou l’autre, voire les deux.  
Il faut combattre cette vision car il en va de l’intérêt de tous et parce que, pour citer une dernière fois Voltaire, « il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas ».


L’islam des Kouachi, mon accusé, n’a rien de marginal ; il veut, depuis mille ans, tout écraser, éliminer, supprimer, à commencer par les autres courants de l’islam avec, parfois, la complicité de certains de nos intellectuels, écrivains ou politiques.
J’avais évoqué, il y a deux ans, leurs réactions au moment de la publication des caricatures par Charlie Hebdo. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler les propos de certains sur Salman Rushdie au moment de la publication des Versets sataniques.
Salman Rushdie qui, dénonçant en 2017 « l’aveuglement stupide des gens de gauche qui font tout pour dissocier le fondamentalisme de l’islam », s’alarmait de « l’évolution radicale de l’islam, dévoré par ce fanatisme qu’est le wahhabisme » et nous exhortait « à voir la réalité des origines du jihadisme qui n’est pas extérieur à l’islam ».
Adonis a consacré un livre entier à cette question, relevant que, sur 3 000 versets du Coran, 518 portent sur des châtiments ; les supplices divers et variés font l’objet de plus de 370 versets dont les versets 70 et 72 de la sourate 40 qui promettent à ceux qui désobéissent d’être « traînés avec des chaînes dans l’eau bouillante et précipités dans le feu ». C’est un exemple parmi d’autres. Mais comment faire si l’on se refuse la faculté d’interpréter le texte ? On fait bouillir de l’eau ?
Tant d’intellectuels arabes se battent pour qu’une autre vision triomphe. Mais ils sont traités de tous les noms puis on leur accole le qualificatif de « sulfureux » et ensuite on ne veut plus les entendre ; leurs voix disparaissent.
 
 
De cette question du blasphème, c’est-à-dire de la possibilité de la critique – ce qui heurte frontalement la thèse du Coran incréé –, dépend la vision de l’islam qui l’emportera. C’est la clé du futur.
Nous sommes, dans cette salle d’audience, malgré nous, des acteurs de ce débat millénaire.
Cette salle Voltaire se retrouve à l’épicentre de cette controverse théologique millénaire parce que la France est le porte-étendard mondial, en raison de son histoire, du droit à la critique des religions et parce que le journal Charlie Hebdo était et reste le gardien de cet étendard.
Alors, ne serait-ce que pour convaincre quelques personnes, on ne peut pas renoncer à parler, à analyser, à nommer, à critiquer, à caricaturer la monstruosité de la vision des Kouachi. Sinon, c’est foutu. Voilà pourquoi plaider.


Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité.


(…) c’est ce qu’on a fait pour Charlie Hebdo, pour Salman Rushdie, pour Taslima Nasreen et même pour Samuel Paty. Une partie de notre élite s’acharne à rendre ces victimes de la terreur responsables de ce qui leur est arrivé.


Si on ne tient pas compte du contexte, on ne peut pas comprendre une littérature, aussi sacrée soit-elle », nous a précisé Delphine Horvilleur et elle a raison d’ajouter que « toute lecture est déjà une interprétation, qu’on le veuille ou non ».


Une expérience a été menée par des ethnologues qui sont allés voir des bardes en Serbie, tous les cinq ans, en leur demandant de leur raconter une même épopée de leur clan. Les bardes ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de se répéter, ne se rendant même pas compte qu’à chaque fois, leur récit était différent du précédent. Il s’agissait des mêmes narrateurs à seulement cinq ans d’intervalle. Vous pouvez imaginer la fiabilité d’un récit répété sur trois siècles par une chaîne de multiples générations.


Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université.


Le salafisme, dont on nous dit que les prédicateurs doivent être protégés même quand ils sont antisémites et homophobes, le wahhabisme et ses milliards déversés, les Frères musulmans, le Tabligh, ont confisqué une religion pour en imposer une vision politique et pour y parvenir, ils émettent des fatwas contre de prétendus blasphémateurs.
Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Hamadi Redissi, érudit islamologue tunisien, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et probablement le plus grand expert des textes coraniques sur le blasphème, qui déplore que « l’islam sectaire wahhabite soit devenu l’islam, ce qui est d’abord une tragédie pour les musulmans ».  
Le questionnement de l’islam, ce n’est pas de l’islamophobie, c’est une condition de sa survie et de la nôtre.  
C’est le seul moyen pour que l’islam de la spiritualité et de la liberté, l’islam du courageux policier Ahmed Merabet, triomphe de celui des Kouachi qui instrumentalise, terrifie et fanatise. 


Ce ne sont pas des textes de paix et d’amour. Il faut n’en avoir jamais lu une ligne pour le prétendre. Ni la Torah, ni le Coran.
S’agissant de l’homosexualité, la punition en est la mort dans le Lévitique et dans le livre de Josué, successeur de Moïse, on exhorte les juifs à massacrer des villes entières. Quant au blasphème, il est puni par la lapidation de manière bien plus explicite dans la Torah que dans le Coran. Mais cela, je peux le dire sans difficulté car je parle du judaïsme ou du christianisme, je ne risque rien. En revanche, dire cela de l’islam, c’est risquer sa liberté voire sa vie et ça, c’est un immense problème.
Heureusement, ces textes ont été interprétés mille fois, en particulier dans le Talmud qui est une réécriture de la Torah.
L’interprétation, la critique et même l’humour grinçant de Charlie Hebdo, sont une nécessité vitale pour les religions elles-mêmes et surtout pour les hommes.


Pour éviter d’autres Kouachi, d’autres Coulibaly, d’autres femmes incendiées, nous avons besoin de connaissances, d’études, de thèses, de débats et il n’y en a quasiment plus en France, à l’université, aujourd’hui. On ne le permet plus, sous différents prétextes, s’en désole l’islamologue Bernard Rougier. La peur et le silence ont triomphé.
À Charlie Hebdo, on ne s’y résigne pas. La religion est un sujet trop sérieux pour en laisser l’étude aux seuls religieux.


On en est arrivé là parce que l’arme du blasphème, nous explique Gilles Kepel, a fait l’objet d’une surenchère de radicalité entre Daech et Al-Qaïda, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, entre le sunnisme et le chiisme, qui, je le cite, « se disputent la mobilisation de leurs coreligionnaires dans un jihad universel contre l’Occident judéo-chrétien ».
C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude.


Ce n’est ni anecdotique, ni marginal, mon accusé  (La Religion] sévit et sévira encore tant que l’islam du Coran incréé, du refus des interprétations, des tracts et des réseaux sociaux, de la toute-puissance d’un Dieu qui écrase les hommes, se fera davantage entendre que l’islam du savoir et du doute.


Il faut écouter Omar Youssef Souleimane, l’écrivain, qui évoque « des quartiers entiers récupérés par l’islamisme », nous relatant qu’arrivé en France, il a constaté une islamisation « que même en Syrie on ne trouvait pas sauf dans quelques villages fanatisés », en particulier avec le voilement de fillettes de 9 ans.
Ces pratiques n’existaient pas dans les générations précédentes. Aujourd’hui, elles explosent et, peu à peu, l’idée que le vrai islam serait celui des salafistes ou des Frères musulmans s’impose. Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur.


Une culture ne peut rayonner sans liberté d’expression, c’est impossible.


Dans 22 pays dont l’islam est la religion d’État, l’athéisme est considéré comme un crime et il est puni de mort dans 12 d’entre eux. Dans ces pays, les musulmans sont donc privés du droit de décider de ne plus l’être. On leur retire leur liberté de conscience. Je n’ai jamais entendu personne au monde parler d’athéophobie ni lu un article sur ce sujet.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

vendredi 2 septembre 2022

[Malka, Richard] Le droit d'emmerder Dieu

 




 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Le droit d'emmerder Dieu

Auteur : Richard MALKA

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de réfléchir, d’analyser et de prendre des risques pour rester libres. Libres de nous engager et d’être ce que nous voulons. C’est à nous, et à personne d’autre, qu’il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire avec force, pour couvrir le son des couteaux sous nos gorges.
À nous de rire, de dessiner, d’aimer, de jouir de nos libertés, de vivre la tête haute, face à des fanatiques qui voudraient nous imposer leur monde de névroses et de frustration – en coproduction avec des universitaires gavés de communautarisme anglo-saxon et des intellectuels qui sont les héritiers de ceux qui ont soutenu parmi les pires dictateurs du XXe siècle, de Staline à Pol Pot.


Ainsi plaide Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, lors du procès des attentats de janvier 2015. Procès intellectuel, procès historique, au cours duquel l’auteur retrace, avec puissance, le cheminement souterrain et idéologique du Mal. Chaque mot pèse. Chaque mot frappe. Ou apporte la douceur, évoquant les noms des disparus, des amis, leurs plumes, leurs pinceaux, leur distance ironique et tendre.
Bien plus qu’une plaidoirie, un éloge de la vie libre, joyeuse et éclairée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Richard Malka, célèbre avocat, romancier, scénariste de romans graphiques, est l’auteur de Tyrannie (Grasset, 2018, en cours d’adaptation en série), et, avec Georges Kiejman, d’Eloge de l’irrévérence (Grasset, 2019).

 

 

Avis :

Ce livre est la publication intégrale de la plaidoirie de l’auteur, avocat de Charlie Hebdo, lors du procès des attentats de janvier 2015. Richard Malka y revient sur la genèse de la crise des caricatures, retraçant comment une manipulation mêlant vrais et faux dessins a entrepris d’enflammer les esprits dès 2006, comment la plupart des personnalités en vue, politiques et intellectuelles, ont aussitôt cédé du terrain dans des prises de position visant l’apaisement, et comment la réprobation générale a fait de Charlie Hebdo la cible désignée aux exactions que l’on connaît.

Dans une argumentation remontant aux apports fondamentaux des Encyclopédistes et de leur esprit critique au siècle des Lumières, l’auteur s’alarme de nos doutes et de nos compromissions face à la terreur, tandis qu’ils ouvrent la porte à la remise en cause d’acquis aussi essentiels que la liberté de penser, d’objecter, de s’exprimer. Renoncer à critiquer une religion, c’est accepter la mise au pas de la pensée et de la raison, prôner l’inaccessibilité de certaines idées au débat, laisser la conviction s’imposer par la force. Reconnaître la supériorité absolue d’une religion, c’est permettre l’intolérance autant que soumettre l’intelligence, c’est faire le lit de l’obscurantisme et du despotisme : une triste réalité où se débattent bien des peuples aujourd’hui privés de la plus élémentaire liberté, et qui ne devrait pouvoir prétendre mettre un pied dans le pays des Droits de l’Homme sans rencontrer une réaction catégorique, franche et massive.

Alors quand, au nom d’une certaine conception – toute humaine –, de la suprématie divine, les locaux d’un organisme de presse sont incendiés, ses rédacteurs assassinés, un professeur décapité, rester sans réaction, ou pire, céder à l’intimidation d’une quelconque façon, revient à accepter le ver dans le fruit, comme s’il n’allait pas finir par le dévorer tout entier. Une forme de lâcheté dont, appliquée à un autre contexte d’extrême intolérance, celui des années trente, on a vu l’exorbitant prix qu’elle peut mener à payer ensuite…

Richard Malka nous livre un texte pesé dans chacun de ses mots, aussi fulgurant dans son imparable argumentation que touchant dans sa tendresse manifeste pour ses amis de Charlie Hebdo, tués pour quelques traits de crayon symbolisant notre liberté face à l’oppression de l’obscurantisme. Un livre essentiel, à mettre entre toutes les mains, qui ne peut que forcer le respect pour cet homme menacé et contraint de vivre sous protection. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le sens de ce procès, c’est aussi de démontrer que le droit prime sur la force. Tout cela serait déjà beaucoup, et suffisant, pour n’importe quel procès. Mais pas pour celui-là, pas au regard des crimes commis. Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ne sont pas seulement des crimes. Ils ont une signification, une portée politique, philosophique, métaphysique. Les attentats commis par les frères Kouachi et par Amedy Coulibaly convergent vers la même idée. Ils sont indissociables, ils ont été préparés de concert, ils ont le même but. Quand Coulibaly tue des Juifs, il ne tue pas que des Juifs, il tue l’Autre. Le Juif, c’est l’Autre. Sous toutes les latitudes, à toutes les époques de l’humanité, de l’Égypte ancienne à l’Allemagne nazie, des ghettos de Pologne aux quartiers réservés du Maghreb, en passant par les shtetls de Bessarabie.          
Le Juif, c’est celui qui est différent, qui garde son identité à travers les millénaires, qui refuse de se fondre. C’est l’idée de l’irréductible singularité, donc de la diversité. Charlie Hebdo aussi, c’est l’Autre. Celui qui est libre, libertaire, qui s’exprime sans entraves et, pire, qui rit de ceux dont la pensée totalitaire refuse la différence. Le sens de ces crimes, c’est l’annihilation de l’Autre, de la différence. Si l’on ne répond pas à cela, alors on se sera arrêté au milieu du chemin, on aura sanctionné l’acte, le crime, sans appréhender sa portée.
 

C’est toute la problématique de ce procès et la solution est simple. Vous avez organisé cette audience en deux temps bien distincts : le temps des victimes et celui des accusés. De la même manière, je crois qu’il faut accepter qu’il n’y ait pas un, mais deux procès en un : celui des accusés, et celui des idées que l’on a voulu assassiner et enterrer. Ce sont les fameuses « valeurs républicaines ébranlées » qu’évoque le président Hayat dans son ordonnance autorisant l’enregistrement de ce procès.
 

C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de s’engager, de réfléchir, d’analyser et parfois de prendre des risques pour rester libres d’être ce que nous voulons. C’est à nous et à personne d’autre qu’il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire pour couvrir le son des couteaux sur nos gorges.         
À nous de rire, de dessiner, de jouir de nos libertés, de vivre la tête haute, face à des fanatiques qui voudraient nous imposer leur monde de névroses et de frustrations, en coproduction avec des universitaires gavés de communautarisme anglo-saxon et d’intellectuels, héritiers de ceux qui ont soutenu parmi les pires dictateurs du XXe siècle, de Staline à Pol Pot.         
C’est à nous de nous battre, comme l’a dit Riss, pour rester libres. Nous et ceux qui nous succéderont. Voilà ce qui se joue aujourd’hui.         
Et rester libres, cela implique de pouvoir encore parler librement, sans être menacés de mort, abattus par des kalachnikovs ou décapités. Or ce n’est plus le cas dans notre pays.
 
 
C’est aujourd’hui qu’il faut se battre, aujourd’hui que cela se joue.          
Alors comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce que c’est que cette guerre qui oppose des dessinateurs avec des crayons ou des enseignants avec leurs tableaux noirs à des fanatiques armés de kalachnikovs ou de couteaux de boucherie ? Par quel enchevêtrement d’idées, de faits historiques, de discours et d’événements en est-on arrivé à cette situation où, pour la première fois dans le monde occidental depuis au moins la fin de la guerre, un journal, après avoir été décimé, est obligé de se retrancher dans un bunker à l’adresse secrète ? Et enfin, qui a nourri le crocodile en espérant être le dernier à être mangé, pour citer Churchill à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, parce que c’est toujours la même histoire : quand on est confronté à des phénomènes qui nous font peur, certains choisissent de pactiser. Mais à un moment, le crocodile munichois devient tellement gros, à force d’être nourri de nos renoncements, que ce qui aurait pu être arrêté avec un peu de courage devient un monstre qui menace de nous engloutir. Et là, le prix à payer pour rester libres devient beaucoup plus élevé.


La science a cet avantage sur la religion qu’elle peut se déjuger sans se discréditer. La raison progresse par ses erreurs quand la foi meurt de ses errements.


Cinq ans plus tard, forts de cet exemple, une dizaine d’hommes se réunissent. Ils s’appellent D’Alembert, Diderot, Rousseau… (…)
Et leur œuvre va devenir l’Encyclopédie, immédiatement mise à l’Index par le pape pour hérésie. Ils ont regardé le monde débarrassé de Dieu, ils l’ont regardé sous l’angle de la raison et tout va changer. Le monde ne sera plus jamais le même, on change de paradigme.          
En quelques années, on va passer d’une société qui écartelait en place publique à Beccaria qui réclame l’abolition de la peine de mort. On va revendiquer l’égalité entre les hommes et les femmes, c’était inimaginable jusqu’alors. En quelques années, des voix s’élèvent pour exiger l’égalité pour les Juifs et l’abolition de l’esclavage. Les encyclopédistes ont changé le monde et les valeurs bourgeoises – le travail, la transmission des connaissances – vont remplacer les valeurs aristocratiques – la gloire par les armes, l’élitisme.


Les révolutionnaires sont les enfants des encyclopédistes et ils savent ce qu’ils leur doivent. Alors lorsqu’en 1789, ils proclament la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ils vont sacraliser la liberté d’expression et, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, déclarer qu’il s’agit d’une liberté fondamentale avec une magnifique formule, celle de Mirabeau, réservée à cette seule liberté, « l’un des droits les plus précieux de l’homme ». Ils savent que c’est la liberté-mère et que sans elle, aucune autre ne peut exister.
 
 
Renoncer à la libre critique des religions, renoncer aux caricatures de Mahomet, ce serait renoncer à notre histoire, à l’Encyclopédie, à la Révolution et aux grandes lois de la Troisième République, à l’esprit critique, à la raison, à un monde régi par les lois des hommes plutôt que par celles de Dieu. Ce serait renoncer à enseigner que l’homme est cousin du singe et ne provient pas d’un songe, renoncer aussi à ce que la Terre ne soit pas totalement ronde. Ce serait renoncer à considérer la femme comme l’égale d’un homme. Ce serait renoncer à ce que les homosexuels ne soient pas punis de mort après d’atroces supplices, et je précise que, curieusement, les 72 pays au monde où l’homosexualité reste une abomination sont à peu près les mêmes que ceux où le délit de blasphème continue à exister. Ce serait renoncer à jouer la pièce de Charb sur les escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes comme on a déjà renoncé à jouer l’Idoménée de Mozart ou le Mahomet de Voltaire parce que la peur a gagné. Les auteurs ont bien compris que, lorsque les islamistes désapprouvaient une œuvre, ils voulaient non seulement supprimer celle-ci, mais aussi l’auteur de l’œuvre. Ce serait renoncer à l’indomptable liberté humaine pour vivre enchaînés.


Oui, il faut prendre des risques pour essayer de faire en sorte que nos enfants ne vivent pas dans le monde des Kouachi, des Coulibaly et des Imran Khan. La liberté de critique des idées et des croyances, c’est le verrou qui garde en cage le monstre du totalitarisme.


Les croyances ne peuvent jamais exiger le respect. Seuls les hommes y ont droit. Aucune croyance, aucune idée, aucune opinion ne peut exiger de ne pas être débattue, critiquée, caricaturée.


Le problème, c’est que la religion catholique a causé bien plus de morts que toutes les autres. La Saint-Barthélemy, c’est trois mille morts à Paris en une seule nuit. Ce bâtiment entier ne suffirait pas à en organiser le procès. Et trente mille morts en France la nuit en question. Les croisades et l’Inquisition additionnées, ce sont des millions de morts. Et pour en revenir à l’islam dans une période récente : deux cent mille morts en Algérie durant la décennie noire, quatre cent mille morts en Syrie, les Yézidis massacrés…     
Non, les religions ne sont pas faites que de paix et d’amour, elles sont ce que les hommes en font. (…)
Les religions ont structuré l’humanité en lui apportant une morale, mais elles peuvent aussi conduire au pire.


Ces personnes comprennent-elles que renoncer à la liberté d’expression, cela reviendrait aussi à abandonner des millions de musulmans, des journalistes, des intellectuels, des écrivains, des femmes, des étudiants qui se battent pour vivre libres. Si le pays des Lumières renonçait à cette liberté, ils n’auraient plus aucun espoir. Nous ne pouvons pas les laisser tomber. Ils ont besoin de nous pour continuer à espérer.
 
 
Je ne sais pas quelle direction nous prendrons, celle du crépuscule des Lumières ou celle d’une nouvelle aube. Dans tous les cas, il y aura probablement, et malheureusement, d’autres attentats, d’autres morts et d’autres procès. Alors autant que ce soit pour redevenir ce peuple qui, il y a bien longtemps, inspira l’idée de liberté au monde, celle de l’acceptation de l’Autre. C’est notre rêve commun depuis trois cents ans et nous n’en avons pas de rechange. Il n’y a pas de salut dans la lâcheté. J’espère que nous ne serons pas la génération qui aura tourné le dos à son histoire et à son avenir.

 

 

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