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samedi 24 octobre 2026

Critique : "Paradisi Gloria" de Elise Lespade | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Paradisi Gloria" de Elise Lespade

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Paradisi Gloria

Auteur : Elise LESPADE

Parution : 2026 (Cercle Ouvert)

Pages : 781

Accès au livre : ISBN 9791070210208  
                           en librairie

 

 

  

 



 

Présentation de l'éditeur :   

Depuis la prison, la jeune Zoé Bromberg écrit à une certaine Isabelle, amie de son oncle, pour la prier de lui trouver un avocat. Afin de convaincre son ex-mari, ténor du barreau, de défendre l’accusée, Isabelle entreprend de lui raconter ce qu’elle sait – ou croit savoir – à propos des Bromberg. Et notamment la relation destructrice qu’entretiennent deux frères : Dimitri, l’aîné, pilote de chasse, père de Zoé, figure de domination et de violence, et Gaspard, le cadet, victime de son emprise.

Peu à peu, les points de vue se déplacent, d’autres voix s’entrelacent et se succèdent. Se dévoile alors l’histoire d’une famille de petite bourgeoisie dans la France contemporaine, comme une constellation de destins dévastés, minée par les secrets, les traumatismes, les manipulations, et qui s’est complètement désintégrée à partir du jour où la mystérieuse et turbulente Alexis de la Paz, elle-même pilote virtuose, est arrivée pour épouser Dimitri. 

Avec ce premier roman d’une puissance et d’une ambition stupéfiantes, Élise Lespade nous précipite dans un tourbillon choral vertigineux, tragique et lumineux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1991, Élise Lespade vit et travaille à Paris depuis une quinzaine d’années. Paradisi Gloria est son premier roman.

 

 

Avis :

Le souffle et la densité d’un roman russe, la noirceur et la tension psychologique d’une tragédie grecque : avec ses près de huit cents pages, l’ambitieux premier livre d’Elise Lespade est une des belles découvertes de la rentrée littéraire. Sous son titre en trompe-l’oeil se cache une implacable descente aux Enfers.

Accusée d’avoir tué son père, Zoé Bromberg, dix-neuf ans, écrit depuis sa prison à Isabelle De Boeck, une amie psychiatre de son oncle, pour qu’elle l’aide à trouver un avocat après la défection des trois précédents commis d’office. Celle-ci s’emploie à motiver son ex-mari, ténor du barreau, en lui racontant ce qu’elle croit savoir de l’histoire des Bromberg, famille de la bourgeoisie alsacienne déchirée par la lutte fratricide entre Dimitri, pilote de chasse au tempérament ombrageux, et Gaspard, étudiant en psychiatrie écrasé par l’aura vénéneuse de son aîné. Une femme, Alexis, elle aussi pilote de chasse, va servir malgré elle de carburant à cette rivalité. Elle est l’épouse de Dimitri et la mère de Zoé. Des années 1980 à aujourd’hui, le récit d’Isabelle, entrecoupé d’enchâssements narratifs plongeant dans l'intimité de cette dynastie maudite, reconstitue pièce par pièce le puzzle d'un drame annoncé.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce coup d’essai, fruit de sept années d’écriture, n’est rien moins qu’un coup de maître. Jouant des ellipses et des changements de focale à travers époques et personnages, le récit qui, confié à Isabelle, assemble de manière indirecte et subjective les morceaux d’une réalité fuyante, se réajuste continuellement, pour le plus grand trouble du lecteur, à mesure que s’y intercalent les pans de narration, quant à eux saisis sur le vif, montrant tour à tour le point de vue des autres personnages. Captif de ce vaste kaléidoscope dont les cercles concentriques convergent peu à peu vers l’élucidation de ce qui s’est vraiment joué, l’on se retrouve pris au piège d’une tension psychologique étouffante, dans un engrenage infernal né d’une secrète faute originelle aux retombées d’autant plus incalculables que silencieuses et souterraines.

S’adaptant à chaque personnage, capable de déferler en phrases fleuves au lyrisme sombre comme de s’armer de précision technique aéronautique, l’écriture varie de registre et de rythme, les voix se relayant pour former le torrent d’une parole immersive, ultra-dense, qui n’hésite pas à faire le choix de la démesure dramatique pour retrouver la force d’effroi de la tragédie antique. Il faudra bien tout le talent de Maître De Boeck, dans le rôle d’un Deus ex machina attendu, pour enfin espérer une lueur au plus profond des cercles de cet enfer.

Ce premier roman-monstre, fascinant et vertigineux, dévoile une voix littéraire dont on a hâte de retrouver le souffle et la plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pas rasé, pieds nus dans des chaussures en cuir qu’il avait enfilées comme des babouches, l’arrière écrasé sous le talon, il était sanglé dans une robe de chambre à carreaux pelucheuse, bâillant sur une poitrine rougeaude, semée de poils blancs frisottés, et faisait, avec sa stature imposante, ses cheveux crépus et ses petits yeux bleu clair bordés de cils de poupée, l’effet troublant de quelque vieux casse-noisette lubrique, conçu par un fabricant de jouets aux instincts légèrement dévoyés.


L’invention de la poudre, le perfectionnement incessant des armes à feu montrent suffisamment qu’en progressant la civilisation n’a absolument pas entravé ni aboli la tendance sur laquelle repose le concept de la guerre : celle d’anéantir l’ennemi. (Carl von Clausewitz)


Les choses — elles ne viennent pas de rien, vous voyez ? Elles ont une origine, une cause, même si cette cause paraît déconnectée des faits qu’elle explique. Et si ces faits sont de nature, disons, mauvaise, alors il y a de grandes chances pour que la cause qui les ait provoqués soit de nature similaire. Parce qu’un mal vient toujours d’un autre mal, pas vrai ?


Et ce fut au bout de quelques mois à ce rythme qu’elle finit par réaliser la chose : qu’en dépit de sa condition physique encore diminuée, ces facteurs de charge, son corps les encaissait indéniablement beaucoup mieux qu’autrefois. Elle finit par s’en ouvrir à un médecin spécialiste en aéronautique, lequel lui expliqua qu’il n’y avait au fond là rien que de très naturel : dans les figures de voltige les plus ardues, soumettant le corps à des facteurs de charge positifs, le processus de centrifugation provoquait la descente du sang dans la partie basse du corps, d’où résultait la baisse du champ visuel et le risque de perte de connaissance. Mais, dans son cas particulier, expliqua le médecin, partiellement privé de la possibilité de migrer vers les jambes, le sang continuait d’irriguer le cerveau en plus grande quantité ; à facteurs de charge égaux, elle pouvait donc, assez paradoxalement, jouir d’une vision centrale et résister à la sensation de “voile noir” beaucoup plus longtemps qu’un pilote parfaitement valide. “C’est ce que montre l’exemple de Douglas Bader, conclut le médecin, ou de Maressiev. Culs-de-jatte, ils possédaient sur leurs opposants un avantage presque déloyal. Comment croyez-vous qu’ils aient pu réaliser des performances aussi spectaculaires sinon grâce à leurs jambes artificielles ?”

mercredi 14 octobre 2026

Critique : "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La dernière des Wilberforce" de Julia Kerninon




Coup  de coeur 💓

 

Titre : La dernière des Wilberforce

Auteur : Julia KERNINON

Parution : 2026 (L'Iconoclaste)

Pages : 279

Accès au livre : ISBN 9782378805944  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur : 

Une presqu’île, deux familles, une fête. Et des morts que l’on croyait enterrés.

Dix ans après l’avoir quittée, Waldo revient sur la presqu’île à l’invitation de sa mère, Diane Schnabel, écrivaine célèbre. Dans la maison achetée au lendemain de son premier succès, elle organise une réception d’été fastueuse, comme un défi lancé au passé. Autrefois, les étés se passaient à l’hôtel Wilberforce, du temps des jours « heureux », quand quatre enfants du même âge, Waldo et son frère Adam, Annabel et Olivia Wilberforce, couraient dans les dunes, se baignaient jusqu’à l’épuisement, grandissaient ensemble. Puis l’adolescence a tout déplacé. Les désirs se sont emmêlés, les tempéraments se sont assombris et les silences se sont épaissis. Et soudain les tragédies : Annabel, la cheffe de bande, est retrouvée noyée sur la plage des Tirs. Peu après, Adam se suicide en laissant derrière lui des questions irrésolues.

Dix ans ont passé et ce soir-là, Diane a convié toute la petite communauté : Max, le père des garçons ; Eva, la mère des filles, longtemps son amie la plus proche ; Naomi, la cadette, qui n’était qu’une enfant à l’époque. La réception est somptueuse, l’air sent le sel et les pins, la nature est d’une beauté presque indécente. Mais à mesure que la nuit tombe, la fête se fissure et devient un théâtre de confrontations : chacun est forcé de regarder en face ce qu’il a fait, ignoré ou tu.

Porté par une construction chorale et un rythme effréné, le roman remonte le fil du passage de l’enfance à l’âge adulte. Cette grande traversée explore la densité et la violence des liens : la famille, l’amitié, la sororité, les alliances et leurs angles morts, en jouant sur le hors champ, les détails négligés, les regards déplacés. Au cœur du livre, des portraits de femmes : non pas héroïnes insubmersibles mais êtres de désir et d’empêchements, cherchant leur liberté au prix de la transgression.

Un roman tempétueux et fascinant sur les amours perdues, les tensions familiales, la violence ordinaire, le besoin de réparation et le désir de libération. Une grande traversée aux phrases précises, et fulgurantes où le lecteur s’enfonce pas à pas dans les silences de chacun. Pour son septième roman et pour la première fois, Julia Kerninon nous donne à lire un thriller psychologique, marqué par des phrases précises et percutantes qui laisse au lecteur une envie, urgente, de lever les secrets et d’arracher sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Julia Kerninon compose des héroïnes complexes, sans cesse traversées par le doute mais toujours mues par une énergie indocile. Avec Liv Maria, best-seller récompensé et traduit dans plusieurs langues, Julia Kerninon raconte le parcours d’une femme marquée par un abominable secret. Dans Sauvage, l’autrice questionne la filiation et les paradoxes de la loyauté, aux autres et à soi – une ode à l’amour et à l’appétit pour la liberté. Julia Kerninon a aussi dirigé le recueil Être mère, réunissant plusieurs autrices autour de la maternité. Une romancière d’envergure qui explore la tension entre ce que l’on attend des femmes et ce à quoi elles aspirent.

 

 

Avis :

Le nouveau polar psychologique de Julia Kerninon s'imprègne des embruns d’une presqu’île isolée pour peindre, à travers les liens familiaux et la maternité, les déséquilibres dans les rapports entre les hommes et les femmes. 

Comme la romancière sur la presqu’île bretonne de Gâvres, Diane Schnabel a longtemps passé ses vacances sur une petite péninsule cernée par la mer, retrouvant chaque année l’hôtel de la plage tenu par Eva Wilberforce, vite devenue une amie intime. Pendant que, sous l’oeil impressionné de la trop jeune petite dernière, quatre de leurs enfants nouaient les liens quasi symbiotiques de « jumeaux cosmiques », toutes deux s’étaient découvert les affinités profondes de femmes confrontées à l’absence ou au désengagement de leur mari.

Un double drame était pourtant venu fracasser cette Arcadie sauvage, installant entre les deux clans un silence que, dix ans plus tard, désormais romancière à succès établie dans une belle villa surplombant le vieil hôtel, Diane décide de briser par l’organisation d’une somptueuse réception. Sous les lampions de la fête, la réunion des deux familles vire rapidement au huis clos psychologique. Tandis que, la nuit s’étirant, les souvenirs d’adolescence remontent avec la force d’une marée, les retrouvailles tournent au règlement de comptes, faisant exploser les non-dits et les aveuglements.

La beauté imperturbable de ce bord de mer, que son anonymat rend plus énigmatique encore, contraste cruellement, sous ses dehors de petit paradis tranquille, avec la noirceur des secrets humains, dont le patient et sournois travail de sape après un premier paroxysme de violence n’attendait que la prochaine occasion d’un désastre. Ces lieux que le drame semble parer d’une aura maléfique achèvent d’enfermer sur eux-mêmes et leurs méfaits des personnages laissant tour à tour leur point de vue percer les couches de silence et de ressentiment. Résultat de cette confrontation de perceptions demeurées irréconciliables, une tension psychologique s’installe au gré des chapitres courts et des indices distillés, d’ailleurs plus une accumulation de dénis et de malentendus que de faits objectifs. Peu à peu se profilent les ombres de culpabilités qu’il faudra bien finir par regarder en face pour mettre un terme à leurs ravages.

Ouverte sur les états d’âme d’un des fils Schnabel, peu enclin à renouer avec le théâtre de ses souvenirs, la narration bascule progressivement du côté des femmes, à mesure que, sortant de leur rôle de témoins passifs des drames familiaux, celles-ci s’emparent de la parole pour, ensemble, tenter d’imaginer une issue symboliquement réparatrice à la violence et à la lâcheté de leurs hommes. N’évoquant les crimes commis qu’au travers de leur onde de choc, elles réussissent, dans leur solidarité, à desserrer l’emprise du silence et du déni sur toute une génération.

Plus centré sur les séquelles et la transmission souterraine de la violence dans les familles que sur la recherche d’un coupable ou la reconstitution minutieuse des événements, le texte emprunte son suspense au polar tout en conservant une écriture sensible et atmosphérique. Evoqués en creux des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés, les conflits s’impriment dans une douleur silencieuse qui ourle le récit d’une mélancolie retenue d’autant plus poignante. Un roman en clair-obscur, doucement féministe, dont il faut explorer les profondeurs implicites. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

Il lui disait On voit juste les choses différemment, et elle pensait Mais non, c’est toi qui ne vois rien. C’est toi qui n’es pas dans la réalité. Et puis ça n’est même pas une question de regard – c’est une affaire de faits. Les courses, les vacances, les impôts – c’étaient des actes à accomplir, des charges inévitables –, sauf quand, comme dans son cas, on pouvait compter sur une personne plus sérieuse pour s’en occuper si jamais on n’avait pas envie de perdre son temps. Elle était la Miss Lemon de son Hercule Poirot – sa secrétaire, son assistante contre son gré. Il pouvait prétendre que la vie concrète était un détail, puisqu’elle se produisait de toute façon sans qu’il lève le petit doigt. Pour ce qu’il en savait, les maisons se lavaient toutes seules. Il devait penser que c’était magique, qu’elle exagérait. Au fond, sa technique avait toujours bien fonctionné. Malgré son ressentiment, Diane pouvait entrevoir les choses de son point de vue, mais elle ne comprenait pas pourquoi il n’était pas capable de la même acuité en ce qui la concernait. Elle avait la sensation d’avoir été capturée par un membre d’une autre espèce moins scrupuleuse, moins respectueuse. Elle aurait voulu protester, mais la vie se poursuivait, la vie allait trop vite. Elle avait deux enfants. Elle avait continué de travailler, d’élever ses fils, de couper des légumes. Elle avait continué d’organiser les courses de Noël, d’offrir des fleurs à sa belle-mère, de corriger des copies, d’acheter les auto-injecteurs de Max qui se périmaient tous les six mois et qui faisaient apparemment eux aussi partie de la liste infinie de ses devoirs. Max, en chemise toujours – Diane, je n’ai plus de chemises ! – et dans leurs poches ses crayons qu’elle devait enlever avant le passage à la machine, bâtonnets de bois comme des munitions dans sa main, des fagots de dynamite. Elle avait continué d’écrire, dans des espaces-temps de plus en plus réduits. Elle avait secrètement choisi l’appartement en raison d’une petite pièce dédiée au repassage, une sorte de grand cagibi avec une fenêtre haute, où, entre deux piles de linge, elle avait la place de poser son clavier et son avant-bras. Courbée comme une corneille sur un tabouret pliable, éclairée par une simple veilleuse, elle se cachait pour écrire dès qu’elle pouvait. L’odeur de la poussière et de la lessive lui rappellerait toute sa vie ce découragement-là, ce désespoir, seule et impuissante au cœur de sa maison. Quand elle se démaquillait avant de se coucher et qu’elle regardait dans la glace son visage de mère de famille harassée, elle se demandait Pourquoi je pense que je pourrais écrire un livre ? Qu’est-ce que je m’imagine ? Pour qui je me prends ? Pourtant, les phrases la hantaient, quoi qu’elle fasse.

 

mardi 25 août 2026

Critique : "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Le Club des femmes mariées" de Mubanga Kalimamukwento





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le club des femmes mariées 
            (The Shipikisha Club)

Auteur : Mubanga KALIMAMUKWENTO

Traduction : Benoîte DAUVERGNE

Parution : en anglais (Zambie)
                  et en français (L'aube) en 2026

Pages : 392

Accès au livre : ISBN 9782815967310  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Sali est une jeune femme cultivée et indépendante. Pourtant, à vingt-huit ans, elle vit encore chez ses parents – pas par choix. Car dans son pays, la Zambie, surtout quand on est fille de pasteur, on ne vit pas sans un père ou un mari… Des années plus tard, Sali est accusée du meurtre de son époux. Au fil du procès, ce sont trois générations de femmes qui nous sont données à voir : Sali, donc, mais aussi sa mère et sa fille. Qu’attend-on d’elles au juste ? Pourquoi leur statut marital compte-t-il tant ? La jeune fille a-t-elle le droit de rêver à l’amour ou est-ce que, comme sa mère et sa grand-mère, elle n’aura le choix qu’entre subir en silence ou être embarquée dans un tourbillon de violence ? Il y a ici quelque chose d’une Anatomie d’une chute, le sentiment que certains événements sont inéluctables.

À la fois profondément ancré dans la société zambienne et viscéralement universel, ce drame, à la fois familial et judiciaire, questionne les rapports entre hommes et femmes – notamment au sein du mariage –, en interro­geant le coût de la conformité et de la rébellion face aux contraintes culturelles. Un roman aussi subtil qu’intense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mubanga Kamalimukwento est une écrivaine et avocate pénaliste zambienne.

 

 

Avis :

Par ailleurs avocate pénaliste, la romancière zambienne Mubanga Kalimamukwento dénonce dans ses livres les pressions sociales subies par les femmes de son pays. Pour la première fois traduite en français, elle questionne l’institution du mariage qui, sous couvert de respectabilité, perpétue un cadre normatif vouant les épouses à la soumission et à la résignation.

Inauguré par l’état de choc de l’adolescente Ntashé au procès où sa mère Sali comparaît pour le meurtre de son mari, le récit multiplie les allers‑retours temporels pour expliquer progressivement ce qui a mené au drame. Reviennent d’abord les années où l’accusée, encore célibataire puis jeune épouse, tente de se conformer aux préceptes que sa mère et la nachimbusa, conseillère matrimoniale mêlant tradition et religion, s’emploient à lui inculquer pour le bien de son mariage, puis la réalité de son vécu conjugal, avec les renoncements et les violences qui finissent par faire basculer son existence dans l’irréparable.

Mubanga Kalimamukwento peint une institution du mariage qui, au nom de la bonne éducation et de l’honorabilité, fait peser sur les femmes des injonctions si bien déguisées en évidences morales qu’elles-mêmes s’emploient à les transmettre d’une génération à l’autre, devenant malgré elles les garantes d’un ordre qu’elles n’ont pas choisi. La parole donnée à Sali, à sa mère et à sa fille montre cette perpétuation consentie, l’obéissance érigée en vertu justifiant qu’elles souffrent tout en silence,  la réalité intime de leur couple soigneusement cachée derrière sa façade sociale. En zambien, on appelle cette endurance muette attendue des épouses « shipikisha », terme devenu synonyme même de mariage et consacrant de manière structurelle l’impunité des maris. La traduction française du titre original, The Shipikisha Club, perd malheureusement ce double sens de contrainte et de résignation, en lui ajoutant qui plus est une résonance « feel good » fort inappropriée.

Du drame judiciaire à une interrogation profonde sur la perpétuation par les femmes mêmes des normes qui les entravent, le roman, qui doit probablement beaucoup à l’expérience d’avocate pénaliste de l’auteur, dénonce un système où la violence conjugale procède de conventions héritées et intériorisées que les épouses apprennent à reproduire autant qu’à subir. Sans aucun doute représentative de bien des affaires réelles en Zambie, cette fiction bouleversante pose la question du consentement et de l’impossibilité de rompre avec un modèle matrimonial qui dissimule, sous prétexte de vertu, des rapports de domination profondément enracinés. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Félicitations. Bienvenue au club shipikisha. »
Je roulai des yeux et lâchai un petit rire. J’avais déjà entendu cette menace : se marier, c’était s’enchaîner à une souffrance non dite. Mais elle ne me connaissait pas. Je ne rejoignais pas ce club ; non, je ferais en sorte que mon mariage fonctionne, comme tout le reste.


« Voilà. Maintenant, comprends-moi bien, Sali. Parfois, tu auras de bonnes nouvelles. Comme lorsque tu rapportes un poulet du marché, et que tu es tentée de l’annoncer à tout le monde, enh. De faire étalage de tes bénédictions. Abstiens-t ‘en. Car d’autres jours, tu souffriras ; tu auras l’impression qu’on te tranche la gorge, toi aussi. »
La poule inanimée pendait entre ses mains.
« Garde la bouche fermée, comme ce bec. »
Elle rentra les lèvres pour me montrer.
« C’est de cette façon qu’on construit un mariage solide, compris ? »
Je revis la poule quelques secondes avant sa mort, le bec coincé entre le pouce et l’index de ma nachimbusa.
« Oui », répondis-je en m’imprégnant de ses paroles comme la terre absorbait le sang.


J’avais ri des leçons de ma nachimbusa. Dans ma voiture, j’avais secoué la tête en repensant à celle du fil et de l’aiguille, qui symbolisait la nécessité de souffrir en silence ; et pourtant je la voyais devant moi maintenant, une aiguille à la main, me demandant de coudre mes lèvres. Si je laissais l’écart de conduite de Kasunga me briser, ce serait à moi de supporter la honte. Les fidèles de mon père, les amis de ma mère et les miennes me pointeraient toutes du doigt.
 

jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent nourri dans ses livres, tantôt pour ce qu’ils révèlent de l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt pour la violence judiciaire qui s’en dégage, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Maypops s’inspire une fois encore d’une histoire vraie.

En 1944, en bordure d’une petite ville de Caroline du Sud sous l’influence du Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy McGillish et à son greffier l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Le regard contemporain de la magistrate et de son auxiliaire noir suffisant à la charge critique du roman, c’est avec la plus grande sobriété, mais aussi une implacable précision, que la narration laisse faits et comportements parler d’eux-mêmes. Le récit dépeint d'abord la lâcheté d’une communauté ordinaire, prompte à se rallier à un coupable commodément sans défense pour mieux détourner les yeux du vrai et embarrassant responsable. Puis, la froide et mécanique procédure administrative s’étant chargée de dédouaner chacun de ses derniers scrupules, l’on assiste horrifié aux atroces bégaiements d’une exécution dont - quel plus terrible plaidoyer contre la peine de mort ? - aucun détail ne nous est épargné. 

De la touffeur des paysages à l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent achèvent de rendre irrespirable ce huis clos prêt à tout pour protéger son ordre social. Pourtant, parce qu’il réhabilite George et les siens, le livre conserve une certaine lumière, provenant à la fois de la réparation morale posthume et de cette plaidoirie implicite pour une justice plus équitable et non plus assassine. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782818064023  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

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vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)

Accès au livre : ISBN 9782290434000  
                           en librairie


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

samedi 11 juillet 2026

Critique : "Voir venir" de Lucile Novat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Voir venir" de Lucile Novat


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voir venir

Auteur : Lucile NOVAT

Parution : 2026 (Editions du Sous-Sol)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782386630484  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Denis, voisin de la nécropole royale, se trouve un étonnant et imposant édifice: la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Vanessa est aujourd’hui surveillante dans cet internat de jeunes filles revêtant tantôt des airs de château de conte, tantôt de maison hantée. Véritable cheffe d’orchestre de ce roman choral, elle nous invite à faire la connaissance de quatre pensionnaires : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Ces adolescentes portent toutes un lourd symbole, une médaille remise à leur père ou à leur grand-père, leur clé pour entrer ici. Leur présent et leur passé s’entremêlent, le temps se détraque, jusqu’à ce drame irrémédiable, que personne n’avait vu venir. Dans un premier roman singulier, Lucile Novat détourne les codes du genre et donne à ce conte vénéneux des accents résolument modernes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lucile Novat enseigne les lettres à des collégiens et collégiennes de Seine-Saint-Denis. En 2024 elle a publié l’essai De grandes dents (“Zones”, La Découverte). Voir venir est son premier roman.

 

Avis :

Inscrit dans le cadre chargé de symboles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, ce premier roman suit quatre adolescentes dont les héritages familiaux, tissés de récits glorifiés mais aussi d’ombres, les influencent à leur insu. Contrairement à la prescience suggérée par le titre, et malgré les signes annonciateurs disséminés dans le livre, c’est à la stupéfaction générale que la sape de ces forces obscures aboutit à leur résurgence inattendue.

Au coeur de ce huis clos ritualisé, le regard complice de Vanessa, jeune surveillante bénéficiant de la confiance des pensionnaires, suit avec bénévolence ces filles dépositaires d’un passé méritoire. Parmi elles, à l’abri des hauts murs censés les préserver de l’effervescence parisienne, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne composent avec les exigences d’un quotidien millimétré, les alliances fragiles de l’internat et les tensions latentes qui les habitent. Au fil de leurs hésitations, confidences et élans, se précise un microcosme où l’amitié, la rivalité et le besoin d’émancipation alimentent des dynamiques souterraines qui finiront par ébranler l’équilibre apparent du lieu.

Dans cette institution demeurée fidèle à un autre âge, où les adolescentes vivent sous le poids d’un passé qu’elles n’ont pas choisi, la narration laisse deviner les déterminismes sans jamais les énoncer frontalement, donnant à percevoir, par petites touches, comment les récits familiaux configurent comportements, attentes et fragilités, jusqu’à ce que les impulsions longtemps contenues trouvent une expression imprévisible. Habile à capter ces moments infimes où un geste retenu, une parole esquivée ou un silence trop lourd révèlent ce qui travaille intimement les personnages, le texte construit peu à peu une tension sourde, d’autant plus efficace qu’elle se déploie dans un lieu où tout semble d’abord maîtrisé. Au fil de détails en apparence anodins, se forme un échafaudage invisible de contradictions, de loyautés incertaines et de failles intimes qui prépare, sans l’annoncer, l’onde de choc terminale. 

Son intrigue tenant presque entière dans cette déflagration finale, la longue observation qui y mène, au travers de portraits nuancés, plus vrais que nature, dont on découvrira qu’ils cachaient des profondeurs insoupçonnées, installe une sidération qui, à la culpabilité près, rejoint celle que l'on imagine chez l'encadrante Vanessa. Surveillante bienveillante mais tenue à distance des véritables enjeux, elle incarne cette position intermédiaire où l’on voit beaucoup sans jamais tout comprendre. Proche mais impuissant, son regard souligne la zone aveugle où se nouent les transformations décisives, rappelant que ce qui se transmet n’est pas toujours ce qui se dit.  

En équilibre entre ampleur romanesque et retenue, le livre convainc par la finesse de son observation, la cohérence de son cadre et sa manière oblique de laisser percevoir les tensions héritées qui traversent les personnages. Concentrée sur une explosion ultime après une longue installation bâtie sur les nuances et les non‑dits, l’intrigue, chorale et complexe de surcroît, peut susciter une impression quelque peu frustrante de flottement. Mais, nourrie par la précision des attitudes, les micro‑mouvements affectifs et la montée imperceptible d’un malaise, cette fiction subtilement inquiétante, qui abandonne son lecteur à des ambiguïtés non résolues et au sentiment presque coupable de n’avoir rien vu venir, séduit par l’étrange modernité d’une esthétique gothique où une institution « hantée » irradie une présence mélancolique et vénéneuse. (4/5)