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mardi 25 février 2025

[Lodoli, Marco] Si peu

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Si peu (Tanto poco)

Auteur : Marco LODOLI

Traduction : Louise BOUDONNAT

Parution : en italien et en français (P.O.L.)
                  en 2024

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Quand l’amour est comme le mien, juste un rêve solitaire infini, une insulte au malheur, un crachat à la face du destin, alors il élève ses flammes jusqu’aux cieux, il brûle et purifie tout et ne s’éteint jamais, ne se réduit jamais à un feu dans une cheminée qui réchauffe et apaise, qui illumine une maison bienheureuse. »

Le nouveau roman de Marco Lodoli raconte la passion silencieuse et implacable d’une femme, concierge dans une école, pour Matteo, professeur et écrivain, qui ne remarque rien, trop pris dans son art, ses ambitions, dans l’illusion d’être différent des autres. Elle n’a pourtant jamais cessé de l’aimer. Mais à quel prix ? Quarante années passées à le défendre des dangers, du mal, du monde. En silence, en secret, car pour aimer ainsi, il faut savoir tout perdre. Elle a dû être inflexible, féroce. Protéger et chérir sans jamais s’exposer, sans se dévoiler : « J’avais besoin de le voir chaque matin, d’échanger avec lui un rapide bonjour, et imaginer que sans moi, qui ne suis presque rien, il se serait égaré dans l’existence comme un enfant dans la forêt. »

Ces deux existences parallèles finiront peut-être par se rencontrer. Le temps d’une nuit, dans une étreinte entre illusion et oubli. Ce grand livre, d’une beauté sombre mais magique, fait le récit d’un amour fou, une grâce noire que l’on n’obtient que par renoncement. La fin du livre rejoint de très grands textes mystiques sur l’effacement. Parabole radicale sur l’espérance, comme une obsession absurde et magnifique, qui ne tient qu’à presque rien, à « si peu » (tanto poco). C’est aussi une parabole de la rédemption par la fiction, qui permet de tenir, d’espérer, d’inventer l’avenir même si les chemins sont impossibles. Avec ce sentiment bouleversant de poursuite d’un rêve que rien ni personne ne doit interrompre. Une fiction folle, et pour cela plus forte que toute réalité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marco Lodoli est né en 1956 à Rome où il vit. Écrivain prolifique de récits et de nouvelles. Journaliste à La Repubblica. Il enseigne également dans un lycée de la banlieue romaine. Et l’expérience n’est pas neutre : D’une certaine façon, la banlieue correspond à l’adolescence, à l’adolescence d’un lieu. En banlieue, je sens encore quelles ont été mes espérances, ma mélancolie aussi, et ce, d’une façon extrêmement claire. Quand je suis là, il me semble que je n’ai pas vieilli, que je n’ai pas encore fait fausse route, j’ai l’impression d’être toujours au commencement d’un voyage avec la possibilité de lire le monde sur une note plus vraie, plus directe. Chacun des livres de Marco Lodoli est un petit fragment du chaos qui constitue l’existence et, comme tout « poète », il ne raconte pas seulement des histoires : il tente absurdement d’ordonner le chaos. Les Prétendants (La Nuit – Le Vent – Les Fleurs) est sa seconde trilogie et le deuxième panneau d’un triptyque initié avec Les Débutants, dont P.O.L a publié Les Fainéants (1992) et Courir, mourir (1994).

 

Avis :

Professeur de lettres dans un lycée de la banlieue romaine, l’Italien Marco Lodoli écrit pour mettre un peu de magie et de poésie dans l’insupportable chaos du monde et de la vie. Il imagine ainsi une passion quasi mystique, un amour inaltérable et pur, à jamais préservé des flétrissures et des contingences du réel, parce qu’impossible. Comme si, pour ne pas l’abîmer, il valait mieux rêver sa vie que la vivre.

La narratrice est concierge dans un établissement scolaire qui pourrait être jumeau de celui de l’auteur. Ombre sans prénom, elle fait partie des murs depuis maintenant quatre décennies quand elle se lance dans ce récit ouvrant sur ses vingt-six ans et ce fameux jour qui devait donner le ton au reste de sa vie. Ce jour-là débarque au lycée, en retard et dégoulinant de pluie, celui qu’elle prend d’abord pour un élève indiscipliné et qui s’avère un jeune professeur de lettres, tout aussi peu adapté au moule de l’établissement. Dépourvu d'autorité, dédaignant notes et contrôles tout en s’affranchissant des programmes, ce poète-albatros s'attire aussitôt la réprobation ouverte de ses pairs et de sa hiérarchie, mais aussi, lui qui du haut de sa sphère intellectuelle ne la regardera jamais, le secret amour de la jeune femme humblement cantonnée à ses tâches subalternes.

Elle ne variera jamais, d’autant plus fidèle à son idéal que les laideurs de son quotidien n’offrent d’autre issue que la résignation. De même qu’entre vidage des poubelles et nettoyage des toilettes elle préserve farouchement les roses blanches qu’elle a pris l’initiative de faire fleurir dans le jardin du lycée, toute sa vie elle cultivera la beauté muette d’un amour rêvé, en réalité bien plus vaste que son véritable objet car cristallisant les aspirations mort-nées d’une existence socialement entravée et résignée à subir sans espoir une violence systémique, symbolisée par un viol et un avortement tous deux silencieux.

Pendant qu’elle sublime sa vie insupportable en un éden secrètement fantasmé, le défendant bec et ongle contre les assauts d’un réel que son inconscient lui fait se représenter sous la forme d’un gnome fantastique, lui que ses origines sociales encouragent dans ses ambitions entreprend de vaincre les mesquineries et les frustrations qui encombrent son métier en goûtant la gloire de l’écriture. Et si, de Marco Lodoli à son personnage Matteo Romoli, les évidentes proximités semblent teinter le récit d’une certaine auto-dérision, ce n’est là encore que pour mieux peindre les rêves, puis cette fois les désillusions, face à la cruauté d’un monde en vérité tueur de poésie.
 
Alors, de l’une qui s’évade de sa vie pour lui préférer le rêve ou de l’autre qui use ses rêves en tentant de les vivre, qui au final tire mieux son épingle du jeu ? En nous laissant douter, Marco Lodoli ouvre un questionnement existentiel dans un conte magnifique et bouleversant, où au temps qui passe et à la vie qui déjà s’efface sur le sentiment d’être passé à côté, répond la magie des histoires que l’on se raconte, en l’occurrence ici le clair-obscur d’un amour fou, pur et n’attendant pas de retour, aux résonances quasi mystiques. Superbe ! (4/5)

 

Citations :

Parfois j’allais à l’église, c’est un lieu où je me sens en sécurité, même si je ne suis pas spécialement pieuse. Je ne crois pas qu’il y ait un Dieu qui nous observe et nous protège et qui à la fin nous conduit au ciel avec lui, les êtres humains sont de petits animaux qui ne méritent pas tant d’intérêt. Mais ça me plaît qu’on ait inventé cette belle histoire : on se sent mieux dans le désastre avec une idée de pureté, un manteau azur, des anges blonds, une immortalité gorgée de lumière et de sérénité. 


Les années passant, tout devient plus vague, toute forme de détermination se dissout et il paraît presque étrange d’imaginer qu’un jour une chose précise a existé, un fait survenu à telle date, une rencontre dans tel lieu, que nous avons acheté des objets qui existent vraiment et qui sont encore là dans le placard ou sur la table de la cuisine, et qui sont les nôtres. La jeunesse veut, revendique, s’impose, mais ensuite, avec le temps, tout s’effiloche, perd de sa substance et devient un regard où rien n’est certain, un patchwork d’images qui vont et viennent et sont inintelligibles. C’est comme si la vie elle-même n’était plus ma vie ou la tienne ou la sienne, mais seulement un grand champ nébuleux où nous errons tous sans visage dans un voyage tel un courant qui nous entraîne où bon lui semble. Les pensées ne sont plus un bien ou un mal intime, personnel, ce sont les pensées du monde qui traversent nos esprits de plus en plus vertigineux, indéfinis. Bien sûr je ne suis pas capable d’expliquer rigoureusement ce qui se passe, je n’ai pas étudié et je n’ai quasiment rien compris, mais je sens que ma vie m’appartient moins, que j’y suis comme dans un hôtel avec beaucoup d’autres, avec tout le monde, un hôtel qui m’accueille, mais où rien n’est vraiment à moi. Et parfois je me demande : quand je ne serai plus là, où finira la somme de ce que j’ai vu ? La lumière s’éteint brusquement et tout disparaît ? C’en est fini des saisons, des villes, des fleurs, des guerres, de l’école ? L’amour pour Matteo s’évanouira lui aussi dans le néant, ou bien subsistera-t-il une trace dans l’univers, dans l’existence de ceux qui restent, dans l’air qui emplit l’hôtel infini ? Plus j’avance, plus tout ça ressemble à un rêve, et j’ai peur de me réveiller et de le voir se dissoudre dans le néant, de ne plus m’en souvenir. Je veux continuer à aimer Matteo, même si je ne sais plus bien qui je suis et qui est Matteo, mais je sais que ce sentiment est fort et nécessaire, que je veux aimer jusqu’à la fin, et aussi après.

 

vendredi 14 juin 2024

[Reverdy, Thomas B.] Le grand secours

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le grand secours

Auteur : Thomas B. REVERDY

Parution :  2023 (Flammarion)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Prix Landerneau des lecteurs 2023.
Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture.
Tout au long de cette journée fatidique, chacun d’entre eux devra réinventer le sens de sa liberté, dans un ultime sursaut de vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas B. Reverdy est né en 1974. Il est l’auteur de sept romans, parmi lesquels La Montée des eaux (Seuil, 2003) et, aux Éditions Flammarion, Les Évaporés (prix Joseph-Kessel 2014), Il était une ville (prix des Libraires 2016), L’Hiver du mécontentement (prix Interallié 2018) et Climax (2021).

 

 

Avis :

De son expérience d’enseignant en Seine-Saint-Denis, Thomas B. Reverdy tire une fiction terriblement vraie qui met en scène, en une seule journée explosive, le quotidien banalement chaotique d’un lycée de banlieue parisienne en voie de ghettoïsation.

Unité d’action, de temps et de lieu : nous sommes dans une tragédie classique mais très contemporaine, qui, pour être inventée, ne nous tend pas moins un troublant miroir de l’actualité. Séquencé d’heure en heure pour épouser le rythme d’un établissement scolaire, le récit nous immerge un jour entier dans un lycée de Bondy Nord, planté comme un îlot dans un courant boueux au confluent de l’autoroute A3, du canal de l’Ourcq, d’une zone industrielle et d’un campement de Roms. C’est à ce carrefour dantesque à deux pas du lycée que se resserre le nœud gordien d’un drame que la violence entreprendra de trancher. Tout commence en ces lieux par une altercation, de bon matin, entre un adolescent et un homme que la rumeur identifie bientôt comme un policier en civil. Tel un empoisonnement se répandant rapidement dans le sang, la colère se met aussitôt à enfler et, le temps que le mot d’ordre inonde les réseaux sociaux, une émeute s’apprête à déferler sur le quartier.

Inconscients du raz-de-marée qui se prépare dans un menaçant crescendo de tension narrative, lycéens et professeurs s’efforcent de leur côté de traverser au mieux cette nouvelle journée scolaire. Plusieurs lignes narratives s’entrecroisent et multiplient les points de vue. Tandis que Mo, un lycéen ni pire ni meilleur qu’un autre, s'évertue à plaire à la belle Sara sans s’attirer les railleries des caïds, que Candice la professeur de théâtre s’attèle dans le chahut habituel à une mission d’année en d’année toujours plus difficile, Paul, un écrivain confidentiel animant pour la première fois un atelier d’écriture en milieu scolaire, découvre en observateur candide les réalités de l’enseignement en banlieue défavorisée. Des classes à l’infirmerie en passant par l'infernal chaos de la cantine, des conversations autour de la machine à café aux réunions syndicales, apparaît par petites touches virtuoses un tableau d’ensemble frappant de justesse et de clairvoyance. Pendant que la proviseure atténue les vagues pour complaire à sa hiérarchie et que la CPE court follement de crise en crise, les enseignants rescapés de la démotivation affrontent la déconsidération, le manque de moyens et l’érosion des ambitions, dans des locaux aussi délabrés que ces quartiers de banlieue laissés à l’abandon.

Lorsque surviendra la déflagration, semblable à d’autres observées dans la réalité, l’on aura déjà saisi, au contact de personnages campés avec tendresse dans toute leur authenticité, leur terrible désenchantement en même temps que le miracle de leur ténacité quand l’effondrement général menace. Aux aspirations et aux talents des élèves résistant à la spirale mortifère du ghetto – à Bondy aussi, les pigeons ne demandent qu’à s’élancer vers le ciel, même s’ils reviennent toujours à leur pigeonnier bâti face au lycée – continue malgré tout de répondre le dévouement d’enseignants refusant de les abandonner. Mais le théâtre brûle, bientôt ne restera plus pour les sauver que le « grand secours », cette vanne anti-incendie qui permet d’inonder la scène...

Oscillant entre découragement et espoir autour d’un sentiment d’urgence, Thomas B. Reverdy signe de sa plume fine et nerveuse un roman du réel, magnifique de poésie et d’intensité, en même temps qu’un formidable hommage aux enseignants qui gardent la vocation malgré un terrible manque de moyens. (5/5)

 

 

Citations :

C’était vraiment la corrida, ce premier trimestre. Elle y est arrivée mais c’est de plus en plus dur, c’est ce qu’elle se dit, la faute à la politique d’orientation, ou à la politique de la ville, ou à la politique sociale, ou à la société de consommation, aux gamins sauvages, à la drogue qui gangrène tout, aux réseaux sociaux qui remplacent à la fois les informations et le savoir par une bouillie d’invectives, ou bien c’est elle qui vieillit. Les élèves, eux, ils ont toujours le même âge.
 

C’était vraiment la prof avec du métier, on pouvait penser qu’elle ne rencontrait jamais de problèmes d’autorité. Elle m’a dit : Quand je monte les marches pour aller en cours, je me répète tout du long, Ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier, ils vont pas me faire chier. C’était le premier conseil. Le second : Et quand ils me font chier, parce que ça finit quand même par arriver, je ne fais jamais de menace que je ne suis pas en état de mettre à exécution. Si tu dis à un élève de sortir, c’est que tu sais qu’à ce moment-là tu as assez d’énergie pour le sortir toi-même par la peau du cul. Si c’est pas le cas, si c’est en fin de journée, si t’es fatiguée, si t’as déjà trop gueulé, ne le dis pas. Si tu dis un truc, c’est que tu es capable de l’imposer, sinon tu fermes ta gueule. Tu leur donnes un exercice, une page à lire, tu crées une activité, au pire tu essuies cinq minutes de bordel et tu mets ton mouchoir dessus, tu passes à autre chose et tu respires.
C’est pour ça que les flics ne devraient pas avoir d’armes. Une fois que tu as dit que tu allais tirer, qu’est-ce que tu fais si le mec continue à courir ?
 

Autrefois job étudiant, surveillant est à présent un emploi précaire qui attire le genre de jeunes gens courageux qui n’ont pas vraiment le choix. Il faut avoir le sens des responsabilités, le contact facile avec les ados, une certaine forme d’autorité naturelle. Ce n’est pas simple. Même si cette personne existe, il faut encore qu’elle ait envie de faire ce travail ridiculement mal payé, contraignant et ingrat, et qu’elle ait envie de le faire à Bondy. En d’autres termes, il faut qu’elle n’ait pas peur. Qu’elle connaisse déjà. Qu’elle sache que, en fait, ça se gère. C’est-à-dire qu’il faut qu’elle vienne de là. C’est la définition du ghetto.
 

En gros, ici, les élèves ont toujours été arabes ou noirs. Il y avait un peu plus de mélange avant, c’est vrai, il y avait même des enfants de profs. Les Blancs ont fini par déserter complètement e quartier, ils se débrouillent pour aller au Raincy par le jeu des options, et sinon dans le privé. On serait aux États-Unis, on appellerait ça le white fly. Mais disons que les élèves sont à peu près les mêmes. C’est pas grave. C’est un échec social et politique complet, c’est la honte d’une nation civilisée, mais c’est pas grave. Tant qu’ils ont en face d’eux des adultes qui leur montrent autre chose, qui les élèvent, qui leur disent que le monde est plus vaste que ça et qui leur donnent des exemples et des codes, parce que l’exemple ça marche, quand même, en matière d’éducation, tant que tu as des adultes différents, c’est pas si grave. Ça fonctionne. Ça frotte, mais du coup ça fonctionne. Quand tout le monde est pareil, en vase clos, avec quatre pions sur cinq qui sont des anciens élèves, voilà, c’est le ghetto. On fait le boulot quand même, mais c’est de plus en plus dur.
 

Au moment des conseils de classe, qui ont eu lieu malgré tout, le commissariat a proposé aux profs de les escorter jusqu’au RER, et leur a demandé d’éviter de faire ce trajet seuls dans la mesure du possible.
 
 
L’an dernier, un élève de cinquième qui s’endormait en cours, et faisait des cauchemars dont il se réveillait en criant, a fini par expliquer qu’il vivait dans une ancienne clinique de Bondy reconvertie en hôtel pour sans-papiers, où les loyers des chambres étaient exorbitants. Comme il n’y avait plus assez de place quand ses parents sont arrivés, on l’avait mis, lui, avec d’autres enfants, dans l’ancienne morgue de la clinique, dans les tiroirs sortis du mur comme si c’étaient des lits superposés.
On n’imagine pas ce qu’on fait aux enfants.


Qui n’a pas peur de répondre à une annonce du genre : Cherche professeur de français pour vacations sur tout type de poste collège et/ou lycée sur l’académie de Créteil. Niveau licence requis. Sans garantie d’emploi sur l’année et sans congés payés. Éventuellement sur plusieurs établissements. Emploi du temps sur six jours. Salaire minimum. Postes à pourvoir en général dans les zones urbaines sensibles et les zones franches, dans des établissements situés en zone sensible, prioritaire +, ou prévention violence. Qui ? Qui n’a pas peur ?


Le ghetto, ce n’est pas quand tous les élèves viennent du même quartier pourri, mais également leurs professeurs. Le vase clos, abandonné de la République. 


Ici, on les a relégués, abandonnés. Les grands ensembles, construits pour reloger après la guerre de 40 et puis après la guerre d’Algérie, ils appartenaient à la mairie de Paris. Tu imagines ? À La Courneuve, à Aulnay, à Bondy Nord, les mairies n’avaient même pas la main sur les populations qu’on entassait chez eux juste parce qu’on ne voulait pas les voir dans la capitale, pas dans la Ville lumière. Et bien sûr, pas la main non plus sur l’aménagement, sur l’entretien. Tu parles comme Paris en avait quelque chose à foutre. Il faut les voir, les immeubles. L’état des façades. Les portes d’entrée au verre cassé, les digicodes foutus, les peintures de 1982, les parties communes dégradées. Les canisses aux balcons, les rideaux tirés, tous ces gens qui s’enferment, qui deviennent fous de vivre les uns sur les autres. À Bondy Nord, il n’y a pas un seul ascenseur qui marche, pas un seul. La mairie a récupéré les immeubles il y a moins de quinze ans, quand le maire PS a tapé du poing sur la table. Alors le lycée, c’est pareil. Tant qu’on tient les murs, ils tirent sur la corde. À moyens constants, au début, avec une population qui explose. À moindre coût. Jusqu’à ce que tout s’écroule. Des émeutes.


 

samedi 25 mars 2023

[Barnes, Julian] Elizabeth Finch

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Elizabeth Finch

Auteur : Julian BARNES

Traduction : Jean-Pierre Aoustin

Parution : en anglais et en français
                  en 2022 (Mercure de France)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Elle se tenait devant nous sans notes, ni livres, ni trac. Elle laissa son regard errer, sourit, immobile et commença : « Vous aurez remarqué que le titre de ce cours est “Culture et civilisation”. Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous bombarder de graphiques et de diagrammes. Je ne vais pas vous gaver de faits comme on gave une oie de maïs… Je m'adresserai aux adultes que vous êtes sans nul doute. La meilleure forme d’éducation, comme les Grecs le savaient, est collaborative. Nous pratiquerons donc le dialogue… Mon nom est Elizabeth Finch. Merci. »

Et Neil, le narrateur de ce roman d’amour pas du tout comme les autres, la trentaine, comédien sans beaucoup de succès s’éprend aussitôt de cette enseignante, largement cinquantenaire en « sachant obscurément que pour la première fois sans doute, j’étais arrivé au bon endroit ».
Mais qui est vraiment Elizabeth Finch ? Mystérieuse, indéchiffrable, on ne sait rien de sa vie. Que découvrira Neil, toujours amoureux, vingt ans plus tard, quand il héritera de ses papiers personnels ? Pourquoi en revenait-elle sans cesse au personnage de Julien l’Apostat, l’empereur romain qui n’alla jamais à Rome et qui, s’il n’était pas mort à trente et un ans aurait peut-être modifié le cours de l’Histoire en voulant renoncer au christianisme pour revenir aux dieux païens d’autrefois ?
Oui, qui était réellement Elizabeth Finch ? Et Julian Barnes nous donnera-t-il des réponses dans ce roman autour d’un amour si étrange et si romanesque ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julian Barnes est né en 1946. Il a écrit de nombreux romans, des recueils de nouvelles et des essais. Il est le seul écrivain étranger à avoir été couronné successivement par le Médicis et le Femina. Il vit à Londres. Il a reçu le David Cohen Price pour l'ensemble de son œuvre et le Man Booker Price pour Une fille, qui danse.

 

Avis :

Se considérant à cinquante ans comme le « roi des projets inachevés » après une carrière de comédien et une vie sentimentale aussi peu réussies l’une que l’autre, Neil se souvient de l’exceptionnelle et si peu conventionnelle enseignante universitaire qui a littéralement bouleversé son existence deux décennies plus tôt.

Cette « lettrée indépendante » de vingt ans son aînée, parmi « ces hommes et ces femmes de la plus haute intelligence qui se penchaient en privé sur leurs propres sujets d’intérêt » alors que « l’argent leur permettait de voyager et de chercher au bon endroit ce qu’il leur fallait, sans obligation de publier, sans collègues à surpasser ou chefs de département à satisfaire », dispensait alors à des adultes des cours de Culture et Civilisation, avec pour ambition d’aider ses élèves « à réfléchir et argumenter, et à penser par eux-mêmes. » Pris d’un amour platonique pour cette intellectuelle qui l’initiait à la libre-pensée, Neil est resté vingt ans en contact avec elle, au rythme de quelques déjeuners par an, jusqu’à ce qu’il hérite de ses livres et papiers. Alors, pour lui rendre hommage, il décide d’entreprendre la rédaction d’un essai historique et philosophique sur l'empereur romain Julien II, dit Julien l'Apostat, figure centrale dans l’enseignement d’Elizabeth Finch.

Elevé dans la foi chrétienne, Julien II tenta pourtant, sans en avoir le temps au cours des deux seules années de son règne (361 à 363), de rétablir le polythéisme hellène, et est resté, au cours des siècles, un symbole largement polémique de l’opposition entre paganisme et christianisme. Ses positions religieuses ont notamment inspiré les humanistes de la Renaissance comme Montaigne, puis les philosophes des Lumières comme Montesquieu et Voltaire, autour des thèmes de la liberté de conscience, du stoïcisme, de la tolérance éclairée. A travers lui, ce sont mille débats auxquels, dans les pas d’E.F, Neil nous invite, pointant l’autoritarisme et l’intolérance du monothéisme chrétien, ses préventions contre la science, son goût pour le martyre, et se plaisant à nous interroger sur ce que le monde serait devenu si Julien avait vécu plus longtemps et si les platoniciens l’avaient emporté sur les chrétiens : plus besoin de Renaissance ni de Lumières pour sortir de l’obscurantisme, plus de guerres de religion, et peut-être aussi davantage de joie sur terre puisque non sacrifiée à « quelque absurde Disneyland céleste après notre mort. »

Autant tenu en haleine par le portrait romanesque, tout en mystères et en fantasmes, de cette professeur hors pair, si admirablement dédiée à l’éclosion chez ses élèves d’une pensée libre qui, pour sa part, la marginalise totalement dans le microcosme intellectuel d'aujourd'hui, que fasciné par la portée si contemporaine de cette monographie d’un empereur romain resté étonnamment symbolique depuis des siècles, l’on se régale de l’érudition de ce livre, surprenant mais éloquent plaidoyer pour la liberté de pensée, de conscience et de religion. Un ouvrage aussi original qu’intelligent dans sa construction et dans son propos non dénué d'ironie. (4/5)

 

 

Citations :  

« Et n’oubliez pas, chaque fois que vous voyez un personnage dans un roman, et plus encore dans une biographie ou un livre d’histoire, réduit et simplifié en trois épithètes, méfiez-vous de cette description. »
 

« Soyez à peu près satisfaits d’être à peu près heureux. La seule chose dans la vie dont on ne puisse jamais douter est le manque de bonheur. »
 

De toutes les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. Celles qui dépendent de nous sont nos opinions, nos impulsions, nos désirs, nos aversions ; en un mot, tout ce par quoi nous agissons. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps et les biens qui nous sont donnés, la réputation, les dignités, bref, tout ce sur quoi nous ne pouvons agir. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves ; ce qui ne dépend pas de nous est faible, esclave, entravé et nous est étranger. Souviens-toi donc que, si tu tiens pour libre ce qui est de nature esclave, et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu seras contrarié, affligé, troublé, et tu en voudras aux hommes comme aux dieux. Alors que si tu juges tien ce qui t’appartient en propre, et étranger ce qui, de fait, n’est pas à toi, jamais personne ne te contraindra, ni ne te fera obstacle ; tu ne blâmeras personne, n’accuseras personne ; tu ne feras rien, pas même la plus petite chose, contre ton gré ; tu n’auras point d’ennemi, et personne ne pourra te faire de mal, parce que rien ne t’en fera. (Epictète)
 

Nous avons trop tendance, dirais-je, à voir l’Histoire comme une sorte de darwinisme. La survie du plus apte, par quoi, bien entendu, Darwin ne voulait pas dire le plus fort ou même le plus habile, mais le mieux équipé pour s’adapter à des circonstances changeantes. Or il n’en est pas ainsi dans l’histoire humaine réelle. Ceux qui survivent, ou excellent, ou dominent sont simplement ceux qui sont mieux organisés et brandissent de plus grosses armes ; les meilleurs tueurs. Les nations pacifiques sont rarement victorieuses – dans le domaine des idées, certes oui, mais une idée s’impose rarement sans l’appui d’un canon. 
 

« Pensons-nous vraiment que, disons, les Étrusques étaient inférieurs aux Romains ? N’auraient-ils pas eu une meilleure influence sur le monde ? Ne voyons-nous pas que l’hérésie albigeoise était plus éclairée et plus juste que l’Église catholique médiévale qui l’a écrasée si cruellement ? Imaginons-nous que tous ces colons blancs qui ont exterminé ces tribus indigènes dans le monde étaient moralement supérieurs à leurs victimes ? Songez aussi au fait qu’il est maintenant reconnu que ce qu’on appelait “l’âge des ténèbres” fut en réalité un âge de lumière. Songez aux cas des deux Julien – deux exemples flagrants de ce qui aurait pu être. Julien l’Apostat, le dernier empereur païen de Rome, qui tenta d’endiguer la désastreuse marée du christianisme. Et le moins connu Julien d’Eclanum, un homme détendu, pour ne pas dire festif, au sujet de l’instinct sexuel – voire révérenciel, puisqu’il le tenait pour naturel, et donc implanté en nous par Dieu. En outre, et plus gravement encore aux yeux de l’Église, il ne souscrivait pas au dogme du péché originel. Vous savez que l’Église imposait – et impose toujours – la cérémonie du baptême afin de laver l’enfant d’un péché originel et nécessairement hérité. Julien d’Eclanum ne croyait pas que ce fût là une volonté de Dieu. Hélas, il a perdu face à saint Augustin, qui insistait avec force sur la notion de souillure éternelle transmise de génération en génération, d’où un sentiment inapaisable de culpabilité sexuelle. Imaginez les conséquences de cette dispute doctrinale, et ce que le monde aurait pu être, si Augustin n’avait pas fini par l’emporter. »
 
 
« Songez aussi que le pauvre dragon qui a terrifié la cité à l’arrière-plan – voyez ces corps démembrés de victimes au premier plan – n’est pas seulement un spécimen extrême de faune sauvage, encore plus effrayant que ces éléphants solitaires qui sont pris de folie furieuse en Inde. Le dragon est symbolique. Il représente la Cappadoce où il vit, une contrée païenne jusqu’à ce que saint Georges soit venu montrer la puissance d’un christianisme musclé, ou plutôt militaire. Et si nous continuons avec ce story-board spirituel, nous verrons que cette victoire sur le dragon mène directement à la conversion du pays tout entier au christianisme. Et donc ce que Carpaccio nous offre ici est à la fois un arrêt sur image dans un film d’action et une éloquente œuvre de propagande. Un secret du succès de la religion chrétienne a toujours été d’employer les meilleurs réalisateurs. »


Swinburne, comme nombre d’éminents prédécesseurs, voit dans ce moment celui où l’histoire et la civilisation européennes ont pris un calamiteux mauvais tournant. Les dieux de la Grèce et de Rome étaient des dieux de lumière et de joie ; hommes et femmes comprenaient qu’il n’y a pas d’autre vie, de sorte que la lumière et la joie doivent être trouvées ici, avant que le néant ne nous reprenne. Alors que cette nouvelle secte de chrétiens obéissait à un Dieu de ténèbres, de souffrance et de servitude, qui déclarait que la lumière et la joie n’existaient qu’après la mort, dans Son paradis, au bout d’une vie pleine de chagrin, de remords et de peur. 


« Un grand historien et philosophe français a écrit ce que je formulerai ainsi : “L’erreur historique est une composante essentielle de ce qui fait une nation.” Nous connaissons bien les mythes fondateurs sur lesquels les nations s’appuient, et qu’elles propagent furieusement ; mythes de lutte héroïque contre l’occupant, contre la tyrannie de l’aristocratie et de l’Église, luttes qui produisent des martyrs dont le sang versé arrose la fleur délicate de la liberté. Mais les mots importants sont : “de ce qui fait une nation”. Autrement dit, afin de croire à l’idée que nous nous faisons de notre pays, il nous faut constamment, chaque jour, dans les petites actions ou pensées comme dans les grandes, nous leurrer nous-mêmes, comme on se répète de réconfortantes histoires pour s’endormir. Mythes de supériorité raciale ou culturelle. Foi dans les monarques bienveillants, les papes infaillibles, et les gouvernements honnêtes. Conviction que la religion reçue à la naissance, ou qu’on a choisi d’adopter, se trouve être la seule véritable parmi des centaines de croyances païennes ou hérétiques.
Et cette disjonction entre ce qu’on est et ce qu’on croit être mène tout naturellement à la question de l’hypocrisie nationale, dont les Britanniques sont un exemple bien connu. Bien connu, c’est-à-dire, dans l’esprit des autres, qui sont inévitablement aveugles à leur propre hypocrisie nationale. »


Il y a, dans l’attitude de Julien, une hautaine incrédulité. Comment une religion fondée sur les plus pauvres castes d’une société, et sans vraie civilisation derrière elle, en est-elle venue à conquérir le monde gréco-romain – certes déclinant – en si peu de temps, et avec un effet si délétère ? Alors même que les lois de gouvernement, le système juridique, l’économie et la beauté des cités, l’essor des disciplines et l’exercice des arts libéraux ne se voyaient chez les Hébreux que dans un état misérable et primitif ? Une partie de la réponse était justement cela : le judéo-christianisme n’était pas une civilisation avec une religion, mais une religion oppressive avec peu de civilisation derrière. Julien sous-estimait le risque que cela pût être un des grands atouts du christianisme pour se répandre. La « civilisation » viendrait éventuellement plus tard ; leur religion était leur civilisation. Elle était autonome, donc absolutiste et – inévitablement – monopolistique. 


Pour ses partisans au cours des siècles, Julien fut cette chose séduisante : un Guide perdu. Que se serait-il passé s’il avait régné trente ans de plus, marginalisant peu à peu le christianisme et rétablissant, de plus en plus fermement, le polythéisme de la Grèce et de Rome ? Et si ses successeurs avaient continué sur la même ligne au cours des siècles ? Peut-être n’y aurait-il pas eu besoin d’une Renaissance, puisque l’antique culture gréco- romaine et les grandes bibliothèques savantes auraient été intactes ? Ni peut-être besoin non plus des Lumières, parce que nombre d’entre elles auraient déjà brillé. Les distorsions morales et sociales imposées depuis si longtemps par une toute-puissante religion d’État auraient été évitées. Quand serait apparu l’Âge de Raison, nous y aurions déjà vécu depuis quatorze siècles. Et ces prêtres chrétiens survivants, avec leurs croyances bizarres, excentriques mais inoffensives – ou plutôt, rendues inoffensives –, coudoieraient à présent sur un pied d’égalité païens et druides, adorateurs d’arbres et tordeurs-de-cuillères, juifs et musulmans, et ainsi de suite, tous sous la bienveillante et tolérante protection de quelque forme qu’aurait pu prendre un hellénisme européen. Imaginez les seize derniers siècles sans guerres de religion, peut-être sans intolérance religieuse ou même raciale. Imaginez la science non entravée par la religion. Effacez tous ces missionnaires forçant des peuples indigènes à adopter leur croyance pendant que des soldats de même provenance volaient leur or. Imaginez la victoire intellectuelle de ce dont la plupart des hellénistes étaient convaincus, à savoir que, s’il y a quelque joie à espérer pour nous, elle est dans ce bref passage sur terre, et non dans quelque absurde Disneyland céleste après notre mort.


Déraison et cupidité et égoïsme : peuvent-ils être extirpés de la nature humaine ? Il faut aussi tenir compte de l’influence de la peur sur le comportement : peur du feu de l’enfer, d’être exclu de la grâce divine, d’une damnation éternelle. Même si une vertu forcée ne peut guère passer pour une vraie vertu. Mais c’était un argument utilisé contre les penseurs du siècle des Lumières : relâchez l’emprise des préceptes moraux chrétiens, supprimez la notion de Jugement dernier, et qu’est-ce qui pourra empêcher hommes et femmes de revenir à l’état sauvage ? Non qu’aucun de ces philosophes des Lumières soit revenu à l’état sauvage… Ah, mais quid des gens ordinaires ? Étrange peut-être, pour une religion, de se défier à ce point de ses propres fidèles. Le prêtre répondrait, bien sûr, que c’est le berger qui connaît le mieux son troupeau. Mais l’Église faisait preuve d’une vigilance proche de la paranoïa, dans sa crainte de perdre son pouvoir et son emprise.


Les deux systèmes sont d’accord pour postuler qu’il y a dans le corps une âme, et qu’à l’instant du trépas l’âme s’envole vers le ciel – la verticalité étant la métaphore préférée. Pour les chrétiens, c’est là qu’a lieu le grand moment dramatique de notre existence. La vie sur terre a été une affaire brouillonne et seulement préliminaire : comme d’errer dans quelque vaste appentis en attendant que s’ouvrent les portes de la Grande Demeure. Après ce piètre séjour terrestre, il y a une vie éternelle au paradis – ou une damnation éternelle en enfer. L’heure du Jugement est arrivée. Et puis il y a une autre matière à réflexion – au sujet de la matière. La plus stupéfiante invention des Galiléens fut la Résurrection réelle du Corps. Les platoniciens trouvaient cela non seulement absurde, mais dégoûtant – cette idée que nous serons à jamais encombrés de notre enveloppe charnelle, jusqu’au moindre cor au pied, durillon ou problème de cataracte.


Cette union de l’âme humaine et de l’éther divin est « l’ancienne doctrine de Pythagore et de Platon, mais elle semble exclure toute immortalité personnelle ou consciente », d’après Gibbon. Il faut un esprit robuste pour penser sans faiblir à un néant éternel. D’un autre côté, il faut un esprit robuste pour penser sans crainte au jugement d’un être divin tout-puissant.


Pour Voltaire, la tolérance et la liberté religieuse étaient les deux phares de l’esprit des Lumières. Et donc les deux désastres des débuts de l’histoire chrétienne avaient été la volonté d’imposer le monothéisme, et la fusion par Constantin de l’Église et de l’État. Julien, prince philosophe et exemple de tolérance, loin d’être une brève aberration historique faisant une dernière tentative héroïque (ou chimérique) pour arrêter l’avancée du christianisme, peut maintenant être tenu pour un éclatant précurseur du siècle des Lumières. Écrivant à Frédéric le Grand, Voltaire lui fait le plus grand compliment de son répertoire, en s’adressant à lui comme à un « nouveau Julien ».


Pourtant l’hellénisme, souple dans ses dogmes, ingénieux dans sa philosophie, poétique dans ses traditions, eût coloré peut-être l’âme humaine de teintes variées et douces, et c’est une grande question de savoir ce qu’eût été le monde moderne s’il avait vécu sous le manteau de la bonne déesse et non à l’ombre de la croix. Par malheur, cette question est insoluble. (Anatole France)


Les Églises eussent-elles été moins monothéistes et oppressives, les expulsions de gens-pas-comme-nous n’eussent-elles pas eu lieu, les Britanniques se seraient mêlés plus librement aux autres, le métissage serait devenu normal, et la blancheur de peau n’aurait plus été un indicateur de supériorité. D’où une société avec moins de marqueurs évidents de rang social et de situation financière et de pouvoir. L’histoire britannique aurait donc pu devenir celle d’une nation qui apprend de l’altérité, au lieu de l’ignorer délibérément et de la réprimer. Plutôt qu’un pays de conquêtes, vu de l’extérieur avec tout ce qui peut aller d’un respect prudent à une intense aversion, un pays qui guide le monde (ou une partie du monde) différemment – en tant qu’exemple de ces vertus, souvent présentes dans la société mais fréquemment éclipsées, de tolérance, de libéralisme et de cordiale ouverture aux autres. Plus difficile à réaliser à partir de notre situation actuelle. Tant d’autopropagande à désapprendre, tant d’erreurs historiques. Bien sûr tout cela, déclaré publiquement, attirerait les anathèmes habituels : défaitisme, haine de soi, gauchisme, dilution de vrai sang anglais et britannique, ennemis de l’État, etc., etc. Mais les tests ADN surprennent invariablement les « Blancs » en montrant une multiplicité d’« origines ». La folie de la pureté raciale. À sa place, une apologie de ce qui devient, dans les fantasmes des conservateurs, « l’État bâtard » ; pourtant, ce n’est pas une ambition, mais plutôt une constatation de ce qui est là de toute façon, et partout.


Et puis, assez récemment, j’ai découpé un article de journal où il était question d’une Coréenne qui avait fui le Nord pour se réfugier au Sud. Elle y parlait de l’amour. « Si vous grandissez en Occident, disait-elle, vous pouvez penser que l’amour vient naturellement, mais non. Vous apprenez à être amoureux en lisant des livres ou en regardant des films, ou par l’observation. Mais il n’y avait aucun modèle pour apprendre, du vivant de mes parents. Ils n’avaient même pas les mots pour parler de leurs sentiments. Il fallait deviner ce qu’éprouvait votre bien-aimée d’après sa façon de vous regarder, ou le ton de sa voix quand elle vous parlait. »


La civilisation progresse-t-elle ? Elizabeth Finch aimait nous poser cette question. Il y a sans nul doute des progrès en médecine, en science, en technologie. Mais sur le plan humain, moral ? Mais en termes de philosophie ? 


Je suppose que j’ai toujours cru instinctivement (ou nonchalamment) que ces mirifiques mythes et martyres, avec leurs fracassants messages de salut, quoique sûrement « améliorés » en étant maintes fois racontés, avaient leur origine dans quelque plus rude réalité. Quand on regarde un puissant tableau donnant à voir un violent martyre, il nous persuade que c’est la représentation d’un événement qui s’est jadis produit. Mais toutes ces saintes compilations, comme les Actes des martyrs, et leurs illustrations ultérieures ne sont que d’édifiantes fictions, plutôt que des Vies réelles. L’opinion actuelle des érudits n’est pas seulement que peu de ces célèbres martyrs ont existé, mais que leur nombre total fut en fait minuscule. Certes, beaucoup de chrétiens furent tués « simplement » parce qu’ils étaient chrétiens (et refusaient d’abjurer leur foi devant une cour de justice) ; mais, là aussi, bien moins que précédemment supposé. D’après un « prudent calcul », au cours des trois premiers siècles de l’ère chrétienne, « entre deux et dix mille chrétiens furent mis à mort par le pouvoir temporel de l’Empire romain ». (Même pas les onze mille de sainte Ursule !) Quant au nombre de ceux qui voulaient mourir, persuadés de prendre ainsi la voie d’accès rapide au Ciel : « Même les Docteurs de l’Église ne peuvent présenter plus d’un ou deux cas de martyre volontaire. »          
En outre : nous pensons (ou je pensais) que les païens tuaient les chrétiens, et les chrétiens, les païens, tour à tour, ripostant à un massacre par un autre. Ils le faisaient, mais c’était peu de chose, comparé à la violence entre les chrétiens de différentes obédiences. (Le narcissisme des petites différences.) Comme dit Ammien, ils étaient « pires que des bêtes féroces quand ils disputaient entre eux », tandis que Gibbon déclare avec une ironie désabusée : « C’est un rappel salutaire de l’importance d’une exactitude théologique, que davantage de chrétiens furent mis à mort en une seule année de l’empire chrétien, qu’on n’en avait exécuté en trois siècles de domination païenne. »
J’avoue que tout cela m’a d’abord découragé. Mais j’en ai pris note, et j’en ai tiré deux conclusions. Primo, que les théologiens peuvent aussi faire d’excellents romanciers. Et secundo, que l’erreur historique est une composante essentielle de ce qui fait une religion.


Je songeais à Julien, et à la façon dont les siècles l’ont interprété et réinterprété, comme un homme traversant une scène poursuivi par des faisceaux diversement colorés de projecteurs. Oh, il était rouge, non, plutôt orange, non, il était indigo teinté de noir, non, il était tout noir. Il me semble que c’est, d’une manière certes moins théâtrale et extrême, ce qui se passe quand nous considérons la vie des autres : comment ils sont vus par leurs parents, amis, amants, ennemis, enfants ; par des inconnus croisés qui remarquent soudain une vérité sur eux, ou par de vieux amis qui ne les comprennent pas. Et puis ils nous regardent, d’une autre façon que nous nous regardons. Eh bien, l’erreur historique est une composante essentielle de ce qui fait une personne.


 

samedi 16 avril 2022

[Harris, Eddy L.] Le Mississipi dans la peau

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

Titre : Le Mississipi dans la peau
            (River to the Heart)

Auteur : Eddy L. HARRIS

Traduction : Pascale-Marie DESCHAMPS

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis)
                  2021 en français (Liana Lévi)

Pages : 256

 

  

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur :  

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Eddy le sait. Pourtant il décide, trente ans après une première descente du Mississippi en canoë, de réitérer l’exploit. Mais justement, ce n’est pas l’exploit qui l’intéresse cette fois. Il n’a rien à se prouver. Il veut juste prendre la mesure du temps écoulé. Eddy a changé, le fleuve a changé, le pays a changé. Avec Obama à la Maison-Blanche, les tensions raciales se sont paradoxalement aggravées. Quelque chose flotte dans l’air, prémices d’un changement plus radical. Descendre le cours mythique du Mississippi, c’est traverser les lieux emblématiques d’un passé plus violent que glorieux, et le regarder en face. S’interroger sur les peuples qui vivaient sur ces terres avant l’arrivée des Européens. Évoquer, au gré des rencontres, les actions humaines, bonnes ou mauvaises, sur le milieu naturel. Mais aussi se laisser porter par le hasard, les flots tantôt calmes, tantôt impétueux, et par le fil de pensées vagabondes.
Une traversée tendre et lucide de l’Amérique.
 
 

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eddy L. Harris, né à Indianapolis en 1956, est poussé par son père à faire des études jusqu’à la Stanford University. Dès son premier livre, Mississippi Solo, il est salué par la critique américaine. Tout en voyageant régulièrement à travers l’Europe et le continent américain, Eddy L. Harris a choisi la France comme point d’ancrage, où il a publié Harlem, Jupiter et moi, Paris en noir et blackMississippi Solo et Le Mississippi dans la peau en septembre 2021. Il aime à se définir ainsi: «Je suis un écrivain, un flâneur, un pitre, un voyageur. Être noir n’est qu’une de mes facettes.»

 

 

Avis :

Dans les années quatre-vingts, l’auteur se lançait, seul, dans la descente du Mississipi en canoë. Ce périple de 4000 kilomètres, entre la source du grand fleuve et la Nouvelle-Orléans, représentait un exploit tout aussi sportif que symbolique, dans une Amérique où les Noirs ne disposent toujours pas du même champ de possibles que les Blancs. Il avait alors raconté son voyage dans son livre Mississipi solo. Trente ans plus tard, alors qu’il approche de la soixantaine, il renouvelle l’expérience et publie un nouveau récit, occasion de reprendre la température du pays et de mesurer trois décennies de changement : environnemental, social et racial.

On ne pense pas au Mississipi sans convoquer un certain nombre d’images mythiques. Après tout, c’est l’un des fleuves les plus importants au monde, le plus long en Amérique du Nord si l’on excepte l’un de ses affluents, le Missouri, et le descendre, c’est parcourir quasi intégralement la hauteur Nord-Sud des Etats-Unis. Voie de navigation depuis l’époque précolombienne, « grand fleuve » sacré pour les Amérindiens à qui il doit son nom - francisation de « misi-ziibi -, il traverse quantité de milieux naturels très différents, a fait l’objet d’aménagements colossaux pour tenter d’endiguer ses légendaires inondations, et demeure un axe de circulation majeur, ainsi qu’une composante économique et culturelle essentielle pour le pays. 
 
Le parcourir en canoë est l’occasion rêvée pour évoquer l’Histoire, des Amérindiens à la colonisation européenne, des récits de Mark Twain à son rôle essentiel dans l’économie de plantation esclavagiste dans le Sud, de l’essor de ses industries à celui de ses grandes agglomérations, comme Minneapolis, Saint-Louis, Memphis…, et aussi, de la musique née des bayous à la culture américaine dans son ensemble. Très pollué lors du premier parcours de l’auteur, le fleuve est aujourd’hui en cours d’assainissement. Mais si les oiseaux reviennent, l’invasion de carpes sauteuses d’origine asiatique, qui n’hésitent d’ailleurs pas à attaquer en masse les rameurs aventurés sur ses eaux, menace son équilibre.

Pour l’auteur, ce voyage en solitaire est une confrontation avec lui-même et avec ses choix de vie, mais aussi une expérience destinée à montrer aux autres que quelle que soit notre couleur, plus nous nous connaissons, moins nous avons peur et plus nous pouvons être unis en tant que nation. Les rencontres éphémères s’y succèdent, parfois angoissantes, souvent enrichissantes. A travers elles, et en comparaison avec celles de trente ans plus tôt, se révèle la température du pays en matière raciale, alors qu’à cette époque, après la période Barak Obama, s’amorçaient le retour de manivelle trumpiste et une recrudescence de la violence entre Blancs et Noirs. Et, alors que le texte interroge sur les questions d’identité afro-américaine, sur la culture américaine et son lourd héritage de la confrontation raciale, c’est une réflexion personnelle fine et constructive, une main tendue vers la connaissance et la compréhension mutuelles que ce livre propose, dans un immense espoir de voir finir la peur et naître l’apaisement collectif. 

Ce livre brillant, aussi intéressant qu’agréable, est à la fois une belle rencontre, un voyage enrichissant et un plaidoyer sincère pour l’union identitaire de tous les Américains. Quelles que soient les erreurs commises, il faut accepter le passé pour enfin tourner la page et envisager de construire l'avenir. (4/5)

 

Citations :

Un grand moment peut être un très bon moment, et même un moment très important, mais ce n’est qu’un moment. Comme un mariage qui part en vrille, quand c’est fini, c’est fini. Il est impossible de le prolonger. De le falsifier. De le ressusciter. Un faux est un faux, un point c’est tout. Quant à tenter de revivre un grand moment, c’est comme attraper deux fois la même truite. Le poisson qui nous a donné du fil à retordre la première fois, n’est plus qu’un animal hébété la seconde. Le plaisir n’est plus le même.
Cette soirée détrempée avait été un moment magnifique. Un parfait alignement de planètes. Mais un moment ne fait pas une amitié. Les amitiés sont comme les histoires. Il faut les dire, les redire et les redire jusqu’à ce qu’elles aient pris assez d’épaisseur pour durer.
 

Comme dit le proverbe, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Entrez dans le fleuve comme dans un quelconque moment du temps qui passe, et le fleuve et le moment s’enfuient aussitôt. Peu importe qu’elle se précipite en torrent ou qu’elle glisse oisive en prenant son temps, l’eau dans laquelle on entre et dont on sort ne sera plus jamais celle dans laquelle on se baignera à nouveau. Comme chaque seconde et chaque minute qui passent et chaque instant vécu, elle aura passé pour toujours.
L’eau a changé dans l’intervalle, et on a soi-même changé. Celui qu’on était à ce moment-là ne sera plus vraiment. Ce qu’il reste du passé et de ce qu’on était avant d’être marqué par le temps et l’expérience se fond dans la mémoire immédiate, faillible et infidèle, puis dans l’idée de ce qui a été, et bientôt dans une sorte de nostalgie, un désir de cette époque où l’on était jeune, hardi et de plus belle allure, où la vie elle-même, du moins telle qu’on s’en souvient, se comportait mieux. Le bon vieux temps, celui que mon père recherchait, je crois, lors de nos balades en voiture dans son ancien quartier, n’est plus.
 

C’est la beauté que je cherche cette fois, pas celle de la routine mais celle cachée qu’on ne voit pas toujours, que ce soit dans le calme, la nature ou un sourire, le mien aussi parfois. La nature est un antidote à la mort de l’âme, aux bruits incessants qui engourdissent. Dans la nature, on est mis à nu, on se dépasse et on est porté au-delà de l’organisé et du prédéterminé, vers ces instants où rien n’est prédestiné, où tout dépend de chaque décision prise, tout est aventure, même le silence. Sous les pas, chaque craquement de brindille surprend. Chaque bruit venant des bois ou du fleuve dans la nuit est plus étrange que le précédent. L’obscurité n’est jamais aussi obscure.
 

Je veux vivre délibérément, comme Henry Thoreau, conscient de chacune de mes pensées et de chacun de mes choix. Il ne s’agit ni de confort, ni de souffrance, ni de privilégier l’un ou l’autre, mais de me sentir vivant, sous quelque forme ou manifestation que ce soit, sincèrement, sans fard, ni excuse. Ici, il faut choisir et assumer, comme toujours. Impossible de se mentir à soi-même. « […] vivre délibérément, ne faire face qu’aux faits essentiels de la vie, et voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à enseigner, et non découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n’avais pas vécu. »
 
 
Je me suis souvent demandé si la peur s’inscrit dans la mémoire et le patrimoine génétique, se transmettant de génération en génération. Je me suis demandé également si les anciens n’exprimaient pas la peur d’une réalité plus sombre qui a peu à voir avec le fleuve et beaucoup avec l’inconnu. Peut-être était-ce la peur tapie au fond des cœurs d’un peuple qui vit dans un pays où elle est la norme, où des choses atroces sont arrivées à des gens comme eux, comme moi, et où des atrocités peuvent encore arriver sur le fleuve, du mauvais côté de la ville, ou sur une route du Texas, comme à Jasper, cette nuit où deux braves types ont coincé James Byrd, l’ont enchaîné à l’arrière d’un pick-up et traîné jusqu’à ce que sa peau soit arrachée de sa chair, sa chair arrachée de ses os et sa tête arrachée de son corps.
C’est elle, la peur que mon père portait comme le péché, la peur qu’il tentait de dissimuler par ses avertissements et ses tentatives de tempérer le désir d’aventure et d’exploration qui s’éveillait en moi.
Dans sa jeunesse, la route et le fleuve n’étaient pas pour les gens comme lui. La route, il la prenait quand même, mais avec une certaine appréhension. Il avait toujours dans son coffre, au cas où, des câbles de démarrage, une épaisse couverture de laine et une glacière remplie de provisions. Un homme noir, en cette époque d’exclusion arbitraire, ne savait jamais où il pourrait passer la nuit en sécurité, s’il ne serait pas obligé de dormir dans sa voiture, sur le bas-côté de la route, s’il pourrait trouver un restaurant et prendre un repas correct sans être harcelé ou humilié, aller où bon lui semble et vaquer à ses affaires sans finir au bout d’une corde.
Il n’y avait pas besoin de prendre le vent, ni de humer l’air pour sentir le fumet du racisme, nul besoin de sortir son antenne pour le capter ou de soulever les pierres à la recherche de signes ou d’indices subtils. Aucun risque non plus de se laisser aller à des soupçons infondés. L’intolérance et la discrimination s’étalaient au grand jour. Elles se lisaient partout sur les enseignes et les affiches : Réservé aux Blancs – Chiens bienvenus – Interdit aux Nègres, aux Portoricains et aux Juifs. Si vous sortiez du rang par une après-midi d’été ensommeillée, comme Emmett Till, 14 ans, à Money dans le Mississippi, vous risquiez de finir en chair à pâtée, mutilé, flingué, ficelé à un morceau de fonte, jeté dans le fleuve pour y mourir noyé si vous n’étiez pas déjà mort.
Vous évitiez les routes, si vous vouliez être sauf. Vous restiez hors de vue, ou en marge. C’est cela, l’objectif de la terreur : vous rendre craintif, vous faire croire à la peur et vous confiner à domicile. Pour être sauf, il suffisait de se cacher, de se rendre invisible, de ne jamais aller à l’opéra ou au théâtre, ni dans aucun lieu où on n’était pas censé vous trouver : les bons jobs, les meilleurs restaurants, les plus beaux quartiers, les clubs, les parcs, les piscines, les écoles, les bois et le fleuve. Restez à l’écart de la vie, ne vivez pas, et vous n’aurez jamais peur.
Sur le siège arrière de sa voiture, mon père avait toujours un fusil.
Ma mère ne croyait pas à cette peur-là. Elle ne s’interdisait aucun lieu, ni aucune activité. Elle croyait à l’avenir. Elle croyait que le meilleur existait. Mais il ne viendra pas à toi, me disait-elle. C’est à toi d’aller le chercher et pour le trouver, tu dois regarder devant toi, jamais en arrière, où il est impossible d’aller. De toute façon tu n’as pas le choix. La marche arrière n’existe pas, tu ne peux qu’aller de l’avant. Jamais à reculons.
Peut-être est-il plus humain d’avoir peur, plus naturel de chercher une zone de confort et de s’y maintenir, plus facile de s’installer dans l’identique et la stabilité, que de franchir les frontières. Mieux vaut pour certains se tenir tranquille, faire avec les démons qu’on connaît, plutôt qu’avec ceux qu’on ignore ou qu’on imagine.
 
 
Pour une partie des Américains, l’élection de Barack Obama a été plus que bénéfique, une brise rafraîchissante après cent cinquante ans de chape de plomb, deux cent cinquante ans d’hypocrisie nationale, quatre cents de racisme, quatre siècles de lutte raciale, d’esclavage, de lynchages, de lois Jim Crow et Bull Connor, de statut de seconde classe, de lignes rouges et de déni du droit de vote et d’une foule de délits et de crimes contre l’humanité.
C’était comme si nous étions en route pour la Terre promise et que, arrivés ensemble à la mer Rouge, il ne nous restait plus qu’à la traverser ensemble pour échapper à l’armée de Pharaon. Pour une autre partie des Américains, l’élection d’un homme noir à la présidence des États-Unis a juste paru invraisemblable. Ces Américains-là n’ont pas eu le sentiment d’une réussite commune.
Le soir de l’élection de Barack Obama, le candidat battu a évoqué dans son discours l’importance particulière que cette élection représentait pour les Noiraméricains et la fierté qui l’accompagnait. Il ne se trompait pas, mais il n’a pas su dire l’importance que le moment revêtait pour tous les Américains et la fierté qu’ils auraient tous dû ressentir après ces quatre longs siècles. Réserver l’importance, la fierté ou la honte d’un moment particulier à une partie seulement de la population perpétuait une sorte d’apartheid historique et culturel. La mer Rouge était déjà en train de se refermer.
Le temps qu’Obama vienne prononcer son premier discours de politique générale devant la Chambre et le Sénat, l’immense soupir de soulagement que beaucoup pensaient avoir entendu s’est mué en un gémissement angoissé. Pendant l’allocution, le représentant de la Caroline du Sud, Joe Wilson, a hurlé qu’Obama était un menteur. Bientôt, le chef de la majorité au Sénat, le républicain Mitch McConnell, promettait de tout faire pour que le premier mandat d’Obama soit aussi le dernier, et un échec. Le pitre des ondes, Rush Limbaugh, chantait à ses auditeurs « Barack, le Nègre magique ». Le rugissement de la mer Rouge qui se refermait était assourdissant. Nous étions parvenus à ses rives, mais étions dans l’impossibilité de la traverser.
La page blanche qui s’ouvrait sur l’élection d’Obama ouvrait en réalité un nouveau chapitre de peur. Élu président, il représentait pour certains une menace, facilement exploitable par d’autres. Ses opposants les plus farouches avaient peur sans savoir de quoi, ni pourquoi.
La réaction était trop viscérale et inexplicable pour n’être que politique. C’était une peur tapie dans la psyché et l’âme, gravée dans les gènes. Ça ne pouvait être que la peur ancestrale des Noirs assimilés à d’effrayantes créatures de la nuit, horribles et dangereuses.
Obama a remporté un second mandat. La fin du monde n’est pas arrivée. Il n’y avait donc rien à craindre, mais la peur est restée. Les préjugés et les appréhensions n’ont pas disparu, ni changé. L’occasion de montrer ce dont nous étions capables, la capacité à surmonter notre Histoire et à prouver que nous étions ce que nous disions, ont été balayées.
Pendant que je me préparais à repartir sur le fleuve, Michael Brown, un jeune homme noir désarmé âgé de dix-sept ans, a été abattu par un policier blanc à Ferguson, non loin de l’endroit où j’ai grandi à Saint-Louis. Le flic a dit qu’il s’était senti menacé. Les gens ont eu le sentiment qu’un système judiciaire dans lequel un badge de policier pesait d’un tel poids ne ferait pas justice à la victime. Ils ont pensé qu’ils n’auraient pas voix au chapitre, qu’ils n’avaient aucun recours et que ce meurtre était celui de trop. Le baril de poudre a explosé. Les gens sont descendus dans la rue. Les manifestations pacifiques ont tourné à l’émeute et au pillage. La police a riposté. Ferguson a pris l’allure d’un théâtre de guerre. La police ressemblait à une armée d’occupation.
Les manifestations et les émeutes se sont multipliées au cours des semaines et les mois qui ont suivi, les épisodes racistes se succédant en rafales : tour à tour ont été abattus ou frappés par des flics blancs un gamin noir âgé de douze ans, un jeune homme noir de vingt-deux ans en train d’acheter un jouet, un motard noir de trente et un ans arrêté sur le bas-côté d’une route, un joueur de tennis professionnel noir, un homme noir qui vendait des cigarettes au coin de la rue, un homme noir arrêté pour défaut de ceinture de sécurité.
Les flics abattent « par erreur » trop d’hommes noirs, et trop souvent les peines prononcées sont trop légères au prétexte que la peur, étant plus forte que la formation, la retenue et le discernement de la police, justifie les tirs. Tire d’abord et occupe-toi ensuite des victimes et des conséquences, s’il y en a.
 
 
Ce sont toujours les hommes noirs que les flics blancs semblent craindre le plus, qui leur paraissent les plus dangereux, qu’ils sont disposés à abattre : l’Emmett Till que nous sommes tous au fond de nous.
Avec ce passif, on peut s’étonner que les Noirs ne craignent pas davantage les Blancs et la police. Qu’ils ne tirent pas les premiers (et posent des questions après).
Rien n’est plus américain que la haine raciale. L’apple pie et le baseball arrivent loin derrière. Seules les armes et la violence sont presque aussi universelles que le racisme. D’une côte à l’autre, d’une frontière à l’autre, l’obsession raciale domine notre psyché, sans elle nous ne serions pas qui nous sommes. La question raciale sous-tend nos débats nationaux. Elle est notre hymne, notre cauchemar, notre obsession, notre passe-temps. Elle est le sport national de l’Amérique et son plat préféré, et ce d’autant plus que nous prétendons qu’il n’en est rien. Nous sommes tels des alcooliques dans le déni.


À l’approche de l’enfance du fleuve, le lac commence à se vider et, comme la gravité, un courant des plus légers attire le canoë à lui et le propulse dans le voyage des voyages.
On a placé des petits rochers en travers de l’exutoire ; ils marquent l’endroit où le lac Itasca s’achève et où le Grand fleuve entame son voyage de trois mois vers l’océan. Une goutte de pluie théorique, une feuille ou une brindille, qui tomberait ici et ne rencontrerait pas d’obstacle, arriverait au golfe du Mexique dans quatre-vingt-dix jours. Je suppose qu’il en irait de même pour un homme en canoë s’il pouvait voyager nuit et jour, sans interruption, et sans l’aide d’une pagaie.


Cela semble le bon moment pour une méditation sur la peur. Je pourrais tout aussi bien réfléchir à la mort. La peur ultime étant celle de la mort, il est inutile de penser aux deux. La peur est plus fondamentale. La mort arrête tout. La peur de la mort est celle de l’inconnu, ou plutôt la fin de ce qui est connu. La peur, quelle qu’elle soit, arrête la vie. On a peur de l’inconnu, de ce qui pourrait arriver, pour lequel on ne serait pas prêt. La peur arrête le progrès. La peur immobilise. Aller de l’avant, c’est aller vers l’inconnu. Ce qu’on ne connaît pas est parfois terrifiant.


Certaines idées, en effet, mûrissent et se concrétisent mieux quand on est seul. D’autres sont trop folles pour être partagées. Trop folles pour être entendues. Seul, on n’a jamais à s’inquiéter d’avoir l’air ridicule, sinon dans le miroir. Si on est incapable de rire de soi, mieux vaut ne pas se risquer à des choses nouvelles. Être seul est libérateur. Il n’y a pas de regards indiscrets. Être seul peut brider aussi. C’est une façon d’être, mais une échappatoire également. Personne n’est là pour vous convaincre, personne non plus pour vous dissuader, personne pour vous voir tomber, échouer ou abandonner, et pas d’humiliation à craindre. Être seul encourage parfois les folies ou les freine. Sans témoin, le renoncement n’en est pas un. Seul dans la nuit, ce qu’on fait ou ne fait pas ne dépend que de soi, de qui on est. Bonne ou mauvaise, la décision vous appartient.  


Malgré mes lunettes roses, je sais que le racisme existe. Président noir à la Maison-Blanche ou non, l’Amérique post-raciale n’est pas encore une réalité. Les vieux démons et les craintes persistent. Les stéréotypes, les fantasmes, les malentendus provoquent des actes qui entraînent des réactions aux effets durables. Ils peuvent vous plonger dans un état de doute et d’appréhension permanent, de pessimisme et de peur aussi.
Durant l’essentiel de son existence, l’Amérique s’est efforcée de nier la mienne. Elle a mené cette entreprise par des politiques publiques officielles, la terreur extrajudiciaire, les codes culturels et économiques de la ségrégation et de la marginalisation, la violence et les violations, et tout simplement par le refus d’inclure. Pour prouver mon inexistence, l’Amérique et ses habitants ont mis en place un processus systématique d’élimination à la fois cruel en réalité et dans ses représentations. Il suffit de jeter un œil aux vieux films de Hollywood pour s’en convaincre.
Un extraterrestre qui débarquerait avec ces vieux films pour unique guide culturel, historique et démographique de l’Amérique, trouverait peu d’indices de la présence de gens de couleur noire dans le pays, à l’exception d’une domestique par-ci, d’un majordome par-là et d’un pitre aux yeux exorbités ici et là. À moins que le film ne traitât d’esclavage ou ne fût destiné à un public noir, les apparitions de Noirs à l’écran avant l’application du Code Hays étaient excessivement rares. Après la levée de l’autocensure aussi d’ailleurs : il fallait ouvrir très grands les yeux au cinéma pour y déceler des soldats noirs œuvrant à la victoire des deux guerres mondiales. Il n’était déjà pas facile d’en trouver dans les unités combattantes. Dans la vraie vie, ils avaient été cantonnés aux fonctions logistiques.
Si l’Amérique s’était trouvée du côté des vaincus, je me demande jusqu’à quel point on n’aurait pas reproché aux Noirs leur absence, leur manque de patriotisme. L’issue ayant été celle qu’on connaît, la gloire qui revient légitimement aux vainqueurs n’a pas été, comme le reste d’ailleurs, partagée équitablement. L’Amérique n’a jamais rien su de l’engagement de certains et de leurs faits de gloire.
Ma première intuition que l’Ouest américain n’a pas été bâti uniquement par des Européens blancs m’a été donnée par un réalisateur italien, Sergio Leone, et son western spaghetti Il était une fois dans l’Ouest. Ce n’était pas grand-chose, mais enfin, il y avait eu des Noirs à la frontière qui avaient travaillé à la construction du chemin de fer transcontinental au côté des ouvriers chinois. Il y avait eu des cow-boys noirs, des Noirs sur les lignes de diligence, des hors-la-loi noirs, des juristes, des fermiers noirs. Celui qui tient la plume contrôle le passé, l’Histoire qui est racontée, ceux qui y entrent et ceux qui en sont écartés. Il contrôle aussi l’avenir qui jaillit du passé. Ce que les gens apprennent et ce qu’ils croient. Ce qu’ils pensent d’eux-mêmes et de tout un chacun.
Si l’Amérique n’était pas toute blanche, elle donnait furieusement l’impression de vouloir l’être et de tout faire pour y parvenir. Toutes les unités de l’armée ont été ségréguées jusqu’en 1948. Une grande fédération de baseball a décidé de l’être en 1880 et l’est restée jusqu’en 1947. La NBA l’a été jusqu’en 1950. La National Football League de 1934 à 1946. L’Amérique se targue d’être une démocratie, mais l’universalité du droit de vote ne va toujours pas de soi.
Autrefois, il n’y a pas si longtemps encore, la route du voyageur noir était semée d’embûches. Souvent rien ne l’avertissait du danger, rien ne le prévenait de l’endroit, ni du moment où tel un serpent, il fondrait sur lui, rien pour lui dire que la voie était libre ou lui indiquer un itinéraire plus sûr. Aussi pénible soit notre époque, celle-là était pire. Transgresser les règles exposait aux mutilations et à la mort, comme les avait subies Emmett Till.
On pourrait croire que la haine était l’apanage du Sud profond où le lynchage était érigé en sport et en spectacle à l’intention d’individus qui, regroupés sans vergogne autour d’un homme noir pendu, posaient fièrement sur la photo, comme une équipe après un match victorieux. Dans ce climat, un Blanc pouvait suivre en toute impunité les injonctions de son cœur et de sa conscience racistes, assuré qu’il était par les normes collectives qu’il ne serait pas condamné pour ses agissements. En réalité, le phénomène était aussi répandu au Nord qu’au Sud.
Une émeute éclata en 1919 à Chicago parce qu’un gamin qui se baignait dans le lac Michigan avait franchi une ligne rouge invisible qui, à partir de la 29e rue, empêchait les Noirs de rentrer dans la partie blanche de la plage. Le climat était déjà tendu. La population noire avait commencé à emménager dans des quartiers où jusque-là ne vivaient et travaillaient que des Blancs. Le gosse, Eugene Williams, fut tué. Le baril de poudre explosa.
En 1917, la prétention des Noirs à des emplois dont les Blancs se croyaient exclusivement titulaires déclencha des émeutes à East St. Louis dans l’Illinois.
La mise en place du busing pour déségréguer les établissements publics de Boston dans les années 1970 exposa les écoliers noirs aux crachats, insultes et lapidations avec le même vitriol et la même violence dont avaient été victimes en 1957 les jeunes noirs qui se rendaient au lycée de Little Rock, en Arkansas. Séparés mais égaux, telle était la règle de principe d’un pays où la séparation ne fut jamais synonyme d’égalité.
En 1936, Victor Green composa un petit guide indiquant aux automobilistes noirs les lieux où ils pourraient manger et dormir en sécurité, sans devoir se présenter à un passe-plat à l’arrière des restaurants pour avoir leur sandwich, ou utiliser des toilettes « réservées aux gens de couleur », le plus souvent répugnantes quand elles fonctionnaient ou existaient. Le Green Book de Victor avait pour vocation d’épargner aux voyageurs noirs les dangers et les humiliations qui les guettaient sur les routes américaines.
L’autre façon d’être en sécurité, c’était d’éviter les routes, les bois et le fleuve, de rester chez soi en somme. De renoncer aux écoles, aux restaurants, aux plages et à toutes les bonnes choses de la vie, en tout cas aux meilleures réservées aux Blancs. C’était l’objectif visé.


Je me demande parfois si certains Noirs, sommés pendant si longtemps d’avoir peur, n’en sont pas arrivés à croire ce qu’on dit d’eux, s’ils n’ont pas fini par intégrer l’exclusion et transformer des impossibilités en interdictions, par apprendre à se limiter et à s’en contenter. On n’a pas le droit, alors on ne fait pas. On ne pouvait pas aller à la piscine municipale du parc Broad Ripple à Indianapolis ou sur les plages du lac Michigan à Chicago, il était donc inutile d’apprendre à nager. On n’avait pas les moyens de passer une semaine sur les pentes du Colorado l’hiver, on n’a donc jamais appris à skier. La peur des péquenauds gras tient légitimement les Noirs à l’écart des bois, des fleuves et de nombreuses situations où ils sont susceptibles de devoir prouver leur identité, leur droit de se trouver là et qu’ils n’ont pas volé la belle voiture qu’ils conduisent. Alors on arrête. On n’essaie même plus. Si on arrête assez longtemps, on perd le goût. Si on le perd assez longtemps, l’absence cesse d’être un manque. On s’habitue au vide. À la fin, ce qu’on n’a pas ne manque plus et disparaît de l’horizon. Ce qu’on n’a pas, ce qu’on ne fait pas devient la norme.


L’union fait la force et protège, c’est sûr. La sécurité est dans le troupeau. Mais quand, à la suite de son chef, le troupeau saute de la falaise pour s’écraser sur les rochers en contrebas, il n’est plus protecteur. Au bout du compte, ce qui se fait ou ne se fait pas repose sur les épaules de l’individu, sur ce qu’il fait ou ne fait pas. Nous sommes l’addition de nos actes quand nous sommes seuls. Et seuls nous le sommes toujours, même en groupe.


Les routes les plus empruntées ne sont pas forcément les plus propices aux fantaisies. Une fois qu’on est lancé sur son tapis roulant, il peut être compliqué d’en descendre. On est coincé, très vite le temps manque pour arrêter la machine, oser les folies qui nous révèlent à nous-même et nous font découvrir ce que nous voulons être vraiment. Bref, on est réduit à ce qu’on fait.
Les chanceux voient ce qui les attend avant que ça n’arrive. Parfois ils parviennent à déjouer ou éviter le tapis roulant. (…)
J’ai eu du nez très tôt. Mes années de fac m’avaient coulé dans un rôle que j’avais accepté en bon petit soldat. J’avais un job, un emprunt, une voiture. J’étais aspiré dans une vie qui, avec le recul, ne m’aurait jamais convenu. En tout cas, pas à l’homme que je suis devenu.
Trois semaines plus tard, je prenais mes jambes à mon cou. J’ai rétropédalé et ne l’ai jamais regretté. Naturellement, j’ai été curieux de la route que je n’avais pas prise. Si je n’ai pas eu de gros regrets, j’ai tout de même douté, pas de mon choix, mais du résultat qui se faisait attendre. Tout ce qui pouvait ressembler, même de loin, à du succès a mis du temps à venir. On ne sait jamais ce qu’il y a au prochain virage.
Une route rarement empruntée est souvent dangereuse, souvent semée d’embûches invisibles. On trébuche, on fléchit, la nuit tombe et on commence à douter. D’un point à un autre, la route est rarement rectiligne, à moins d’être très courte. Il y a des détours et des compromis, parfois peu nobles, des décisions difficiles à prendre, parfois difficiles à avaler. Certaines choses sont plus importantes que d’autres. Il y en a qu’on ne ferait pour rien au monde, quelle que soit la récompense ou la punition. Parfois on en sort gagnant, parfois non. Certaines ne méritent pas qu’on prenne le moindre risque. D’autres qu’on les prenne tous. En ce qui me concerne, j’ai fait le bon choix. Peut-être ne savais-je pas encore qui j’étais, mais je savais qui je n’étais pas, qui je ne voulais pas devenir, ce que je ferai et ne ferai pas, ce que je faisais et ne voulais pas faire. Mon oncle Robert m’avait averti la première fois : « Tu dois savoir quelles chaussures te vont et quelles autres vont à ton voisin. »


Je lui demande s’il se considère Indien ou Américain d’origine.
« Indien américain, dit-il. N’importe qui peut se dire Américain d’origine. »
Aussi loin qu’on remonte dans l’histoire des négociations de traités et des procès, les tribus sont mentionnées sous le terme « Indiens ». En vertu de la loi du parchemin et de la plume, l’identité revendiquée ou attribuée a des conséquences juridiques.
La règle de la goutte de sang ne s’est pas appliquée aux Indiens aussi systématiquement qu’aux Noiraméricains. Selon le Code Jim Crow, quelle que soit la blancheur de votre peau et le nombre de générations antérieures, il suffisait d’avoir un seul ancêtre venu d’Afrique pour être aussi noir que moi et traité en conséquence. Je me suis souvent demandé pourquoi la règle ne valait pas pour toutes les origines, ce qui ferait de moi un Gallois autant qu’un Africain.
Pour ce qui est des Indiens, cela dépend de la tribu, de qui on compte et comment. Jim est rond et de couleur foncée. Son gendre et son petit-fils ne le sont pas. Tôt ou tard, les mariages exogènes, même avec un Indien d’une autre tribu auront des conséquences juridiques ou autres pour les tribus. En Amérique, les curieux tours et détours de la question raciale ne touchent pas que les Noirs.


Nous avons élu un Noir comme président. Deux fois. Je sais que cela signifie quelque chose. Mais je ne sais pas quoi. Avons-nous changé pour de bon la façon de nous voir les uns les autres et nous-mêmes, ou cette élection était-elle une aberration, une réaction contre le précédent président ? J’ai peur que la prochaine élection soit un retour de manivelle contre l’actuel. Parce que nous avons élu un président noir, on pourrait croire que nous sommes à la fin d’une ère et au début d’une autre, mais les choses peuvent facilement revenir en arrière ou empirer. Si on n’y prend garde, le retour de manivelle pourrait être pire.


(…) je me rends compte que je n’ai pas besoin de savoir d’où je viens pour savoir où je veux aller. Il me suffit de me savoir ici. Savoir d’où je viens est bien sûr utile pour comprendre comment j’en suis arrivé là. Utile aussi pour m’éviter de tourner en rond en répétant les mêmes erreurs et de revenir à mon point de départ. Le passé ne prédit pas l’avenir. Le passé n’est pas responsable du présent, mais il le rend possible. Il produit les pierres qui pavent sa route. S’il est parfois une ancre, il peut être aussi un tremplin. Ni l’un ni l’autre ne sont programmés. J’ai compris à ce moment-là que j’ai une tendance à l’oubli constructif. Je me vois comme un amnésique sélectif. À quel point, je ne sais pas. Je ne suis pas certain de ce qu’on peut réellement oublier, ni même jusqu’où il faut essayer. Si je le peux, je laisse tomber les vieilles rancunes et je ne gratte pas les croûtes des vieilles blessures. Elles ne guérissent jamais sinon. Un peu d’amnésie n’est pas toujours une mauvaise chose. Si les femmes ne pouvaient pas oublier les souffrances épouvantables de l’accouchement, elles ne donneraient sans doute plus naissance. Si on est hanté par la douleur chez le dentiste, on risque de finir avec des dents pourries. Il y a des choses qu’il faut savoir oublier. D’autres surtout pas. Chacun de nous a plus d’une histoire : celle que nous acceptons, celle que nous évitons et celle que nous oublions, notre histoire personnelle et l’Histoire avec un grand H, l’Histoire enseignée et l’Histoire glissée sous le tapis. L’envers de l’Histoire aussi. On nous enseigne celle de George Washington et du cerisier, mais pas celle de George et de ses esclaves ; on nous fait applaudir à la gloire du joueur de baseball Babe Ruth, mais en oubliant celle de Josh Gibson ou de Satchel Paige, des joueurs noirs de même stature ; on apprend le legs de Christophe Colomb découvrant l’Amérique, mais pas celui de sa tyrannie, de ses massacres et de sa cupidité. Ce que nous choisissons de pardonner est une façon d’oublier. Le bonheur est dans l’ignorance.


L’Amérique n’ayant ni coutumes, ni rites en commun pour exprimer qui nous sommes, j’ai toujours pensé qu’il était plus facile aux Américains de se redéfinir qu’aux peuples des pays lointains où je suis allé. Leurs traditions séculaires me sont longtemps apparues comme une sorte de nostalgie calcifiée, un ancrage dans la grandeur d’un passé générateur d’un présent moins enviable. C’est la nostalgie des Russes pour l’Union soviétique et les danses cosaques ; la soif de gloire impériale des Hongrois, leurs discours sur la grande Hongrie et le retour à leur ancien alphabet. Tout cela ne parle que de perte, de nostalgie, de folklore et paraît quelque peu inutile dans un monde globalisé qui se projette dans l’avenir et pour lequel les batailles contre la modernité, l’universalité et l’humanité commune semblent hors de propos et futiles au fond. Mais dans ce même monde globalisé où les traditions disparaissent et les cultures fusionnent, où le monde est formaté, où nous mangeons tous la même chose, écoutons la même musique, comment saurions-nous qui nous sommes si les Français ne s’assoient plus en famille autour de la même table et du même repas, si plus personne ne porte le béret à part les Basques et les étrangers qui jouent à être français, si les Irlandais relèguent leurs danses folkloriques aux activités périscolaires et si les Tziganes ne voyagent plus en roulottes tirées par des chevaux ?
Je ne dis pas qu’une culture se réduit à du pain et du vin, un style de danse ou un mode de transport, pas plus qu’elle ne se réduit à la violence, au port d’armes, à l’ingestion de hamburgers et au racisme. Mais tout cela contribue à une certaine vision du monde. Une chose en revanche est sûre. L’origine et la couleur de peau simplifient tout. Vous pouvez toujours apprendre à danser, à porter le béret, à parler la langue, à manger avec des baguettes ou une cuillère, si vous n’êtes pas à notre image, vous ne serez jamais des nôtres.
Nos traditions disent qui nous sommes. Elles disent aussi qui nous ne sommes pas. Cognez tant que vous voudrez à la porte, on ne vous laissera jamais entrer dans la grotte secrète.
Peut-être qu’en dépit des croyances, des apparences et de ses mythes, l’Amérique est aussi calcifiée que n’importe quel autre pays ou culture et qu’il lui est aussi difficile, voire davantage, de tourner la page. Difficile de se projeter dans l’avenir si on s’accroche au passé, surtout à un passé qui n’existe pas.


Après l’assassinat de Sitting Bull, Lyman Frank Baum, le rédacteur en chef de l’Aberdeen Saturday Pioneer écrivit : « Les Blancs, par la loi de la conquête, par la justice de la civilisation, sont les maîtres du continent américain ; la meilleure protection des colonies à la frontière sera assurée par l’annihilation totale des derniers Indiens. Pourquoi ? Leur gloire s’est envolée, leur courage est brisé, leur virilité effacée ; qu’ils meurent plutôt qu’ils ne vivent, ces misérables. »
Quinze jours plus tard, à la suite du massacre de Sioux à Wounded Knee, dans le Dakota du Sud, il continua dans la même veine : « Le Pioneer a déjà dit que notre sécurité est subordonnée à l’éradication des Indiens. Après leur avoir causé du tort pendant des siècles, nous devrions, pour protéger notre civilisation, y ajouter un tort supplémentaire et effacer de la surface de la terre ces créatures indomptées et indomptables. Là réside la sécurité de nos colons et de nos soldats. »
On lui doit des années plus tard, Le Magicien d’Oz, grand classique de la littérature enfantine.


L’Histoire est beaucoup plus complexe qu’une succession d’événements, de dates et de personnages. C’est un long fil narratif dont nous choisissons ou pas d’ignorer le contexte. Nous enterrons certains récits que nous oublions. Nous perdons leur trace. Nous ne les remarquons plus parce qu’ils se dissimulent derrière des noms de lieux dont nous choisissons de ne pas explorer les origines : Keokuk et Black Hawk, Ottumwa et Kaskaskia, etc.
Nous en passons sous silence parce que, dit-on, la fin justifie parfois les moyens, et que le butin revient aux vainqueurs à qui revient aussi de faire le récit de la victoire, ce qui ne signifie pas qu’ils écrivent l’Histoire. L’Histoire reste. L’Histoire est ce qui a été, et non ce dont nous nous souvenons. Ni la façon dont nous la racontons.
Racontez-la de travers et elle surgira de l’eau au moment où vous vous y attendrez le moins, et elle vous estourbira.
Effacez les traces, les actes resteront. Érigez des statues ou brisez-les, nos actes passés ou futurs resteront. Les livres, la politique, les grandes idées ne sont que des masques. Les faits ne peuvent être effacés, brisés ou ignorés. Qui nous glorifions et comment en dit plus sur nous et notre époque que sur les morts et leur temps.
L’amnésie est notre instrument le plus sûr. Plus sûr que le regret. En oubliant, nous nous autorisons à ne pas savoir et à ne pas réfléchir à ce qui a été et à ce que nous avons fait autrefois pour être là aujourd’hui et posséder ce que nous possédons. Si la gloire et les gains sont collectifs, la culpabilité doit l’être également. L’Histoire est ce qui nous a amenés jusqu’ici collectivement.
Si je n’ai jamais eu d’esclaves, jamais tué d’Indiens ni volé leurs terres, si je n’ai jamais fait la guerre, je bénéficie de ceux qui l’ont fait. À ma façon, j’ai profité de l’esclavage, du vol et du sang répandu, de même que j’ai profité de l’évolution de l’humanité et du progrès technologique, comme j’en ai souffert aussi. Si je suis incapable de le reconnaître, je m’ampute de quelque chose. C’est le propre de l’Histoire de l’humanité et des histoires nationales en particulier. Nous sommes responsables des bienfaits comme des méfaits. Nous ne pouvons nous glorifier des premiers qu’à la condition de reconnaître et de répudier les seconds, de nous en repentir. Alors nous pourrons commencer à reconstruire, une poignée de main, une tape dans le dos, un geste amical, un mot gentil à la fois.
Le sens de l’Histoire advient comme le lever du jour : doucement, progressivement, sans crier gare. Soudain, il est là, telle Athéna, équipé de pied en cap, prêt à engager la bataille.
Il n’y a pas de retour en arrière. On ne défait pas ce qui a été fait. Mais on peut réparer.


Soudain j’entends un gros ploc dans mon dos. Je me retourne à demi pour tenter de voir ce que c’est. Aussitôt j’entends un autre ploc sur le côté. Puis un autre. Et encore un autre. Bientôt tout un banc de poissons saute en l’air et dans tous les sens. C’est prodigieux. À distance, c’est un spectacle dont je suis l’observateur curieux. Soudain l’un d’eux me rejoint dans le bateau, si violemment agité qu’il retourne à l’eau avant que j’aie pu l’assommer d’un coup de pagaie pour en faire mon déjeuner. Puis une énorme carpe vient s’écraser contre mes côtes.
La folie perturbe soudain la paix. Moins d’une minute plus tard, l’éruption de poissons cesse. Le calme revient. D’un coup, sans prévenir. Le chahut dans ma tête, lui, ne se calme pas. La première fois, c’est presque drôle. Ça fait un choc de voir des poissons littéralement sauter hors de l’eau et pleuvoir comme des bombes. Après, c’est de moins en moins amusant. Mais, en dépit de la fréquence des attaques, c’est un spectacle en soi. Les uns après les autres, d’immenses bancs de poissons sautent en l’air à plus de deux mètres de haut, ils éclaboussent partout, se jettent sur vous. Dès la première éruption, le plus effrayant est de comprendre que ces explosions de carpes peuvent vous blesser, et même vous assommer, n’importe quand. Vous êtes tout le temps sur le qui-vive.


Le fait est qu’on vit dans une petite bulle. Qu’on s’en rende compte ou non, on est tous repliés sur notre petit milieu, on ne voit pas grand-chose d’autre, en partie parce que la bulle est plutôt confortable. Si j’ai fait ce premier voyage, c’était pour quitter ma zone de confort, faire un truc que je n’avais jamais fait avant, un truc un peu risqué, qui ferait que je me sentirais vivant.


À South Saint Paul, un peu plus bas, j’ai vu une église. (...)
Il y avait deux églises autrefois. Une paroisse noire, l’autre blanche. Les deux connaissaient de graves difficultés financières en raison du vieillissement de la population et de l’évolution des modes de vie qui avaient éclairci leurs rangs. Elles auraient pu fermer leurs portes. Elles avaient décidé au contraire de fusionner.
Je ne sais pas comment les choses se sont passées. Peut-être à la manière d’une petite annonce dans le journal : paroisse blanche célibataire, trente-cinq fidèles, cherche paroisse noire, célibataire, de taille, mentalité et impécuniosité semblables pour fusion spirituelle et plus si affinités. Et puis ? Pile ou face pour savoir lequel ex-pasteur devient le nouveau ? Ou bien prêchent-ils chacun à leur tour ?
Toujours est-il que la paroisse noiraméricaine et la paroisse blanchaméricaine ont uni leurs cœurs et leurs âmes pour ne faire plus qu’une. « Nous ne sommes ni une paroisse noire, ni une paroisse blanche, me dit Oliver White. Nous sommes une seule paroisse. » Oliver White et Lisa Bodenheim sont co-pasteurs. Pour eux, Grace-Clark United Church of Christ n’est pas une église unie mais une église qui unit. « Couleur de peau, âge, genre, statut, ça n’a aucune importance et ça ne compte pas ici, dit Oliver. On laisse tout ça à la porte. »
Je ne sais pas pourquoi un fait a priori très ordinaire devrait me paraître aussi remarquable. C’est une église après tout, un lieu de rassemblement, de communion. S’il y a bien un endroit où les divisions devraient s’effacer, c’est à l’église. « Pour moi, c’est une évidence, poursuit Oliver. En agissant ainsi, vous élargissez votre monde, comme nous avons élargi le nôtre. Plus ça va, plus on se rend compte qu’on est pas si différents les uns des autres. Il est temps pour l’église noire et pour l’église blanche de faire tomber les barrières de la division et de se rassembler. »
Plus facile à dire qu’à faire dans un pays où Martin Luther King disait de l’heure du culte du dimanche matin qu’elle était la plus ségréguée d’Amérique. C’était un office tout simple avec des cantiques. Quelqu’un m’a montré la bonne page dans le livre de chants. Oliver a prêché. Lisa a fait quelques annonces.
Le Minnesota n’est pas le Sud profond. C’est encore l’Amérique. La religion ne rassemble pas comme elle le prétend. Trop souvent en réalité elle conduit à plus de divisions.


Les fleuves, c’est comme la vie. Ils passent devant vous, en silence la plupart du temps, sans se faire remarquer, peut-être qu’ils vont quelque part où on voudrait aller. La plupart du temps, on reste assis là, sur la berge, et c’est comme si on voyait passer sa vie. On peut pas toujours attendre, en spectateur. On doit trouver ce qu’on est censé faire et le faire. On appelle ça la destinée. Tout le monde en a une. Enfin, c’est ce qu’on dit.


Devant le restaurant de Saint Francisville, j’étais resté de longues minutes à me demander, vu mon état, si je devais tenter le diable. Rien, absolument rien, ne permettait de dire que je posais un problème, rien qui suggérait que je n’étais pas le bienvenu, rien pour me donner l’impression que j’aurais dû entrer par la porte de service ou attendre dehors qu’on me livre mon repas à emporter. On ne m’avait pas conduit à la table la plus à l’écart, dans le coin le plus sombre. Je m’étais installé, on était venu prendre ma commande, j’avais été servi et avais fait un excellent repas. Une fois dehors, je m’étais étonné.
L’étonnement aussi est pernicieux. Il vous tient sur vos gardes, en déséquilibre. On ne sait jamais à quoi s’attendre, ni quelles règles s’appliquent, quand et où, s’il y en a. C’est ainsi que le pouvoir s’exerce sur ceux qui n’en ont pas. L’ignorance, l’absence de certitudes, de règles sûres transforment le sol en sables mouvants.
Du temps où j’étais ado, mes parents et moi rentrions, un soir, du Kentucky Derby. Nous étions à mi-chemin mais trop fatigués pour conduire toute la nuit. On avait fini par dormir quelques heures dans la voiture, sur le parking d’un motel où mon père avait tenté d’obtenir une chambre.
« Le gars à la réception dit que c’est plein », nous avait-il annoncé.
C’était peut-être vrai. Peut-être aussi que mon père ne voulait pas dépenser d’argent pour quelques heures de sommeil alors que nous étions si près de la maison. Il était comme ça aussi. Il se peut également que dans un petit motel de l’Indiana rural, il y eût de la place, mais pas pour nous. Je ne le saurai jamais.
Ce qui advient, et comment, dépend dans une large mesure de l’interprétation qu’on en fait, de la façon dont on s’en dépêtre ou se les approprie. On peut s’interroger jusqu’à l’asphyxie, se mettre tout sur le dos ou sur celui des autres, entretenir sa rancune ou laisser celles de l’Histoire étayer nos croyances. Ou bien laisser les choses couler comme l’eau sur les ailes du canard et avancer malgré tout. On peut résister, insister ou regarder tout simplement, comme si ce qu’il se passe arrivait à quelqu’un d’autre et n’avait pas de réalité.
Facile à dire quand on a eu la chance de tomber du bon côté de la barrière et de pouvoir se demander, comme un survivant des camps de concentration, pourquoi on a été épargné. Du bon côté de la barrière, on peut se permettre de ne pas prendre les choses au sérieux. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.


À chaque rencontre je peux jauger le caractère d’une personne. Collectivement, peut-être reflètent-elles celui du pays.
Une des principales inconnues avec laquelle les Européens ont vécu à leur arrivée dans ces vastes contrées sauvages était la peur permanente d’être attaqués par ceux-là mêmes dont ils volaient les terres, qu’ils conquéraient et réduisaient en esclavage. D’emblée, la peur était dans le brouet, mêlée à l’injustice et à la duplicité. Les attaques pouvaient surgir de n’importe où : mettez les roulottes en cercle. Armez-vous. Protégez-vous. Soyez les défenseurs de l’hypocrisie.
La peur incube dans l’Histoire. Elle vit dans les gènes. S’épanouit dans la pensée moutonnière. Quand les individus pensent en tant que membres d’un groupe, et non par eux-mêmes, ils pensent et agissent comme la tribu agirait ou voudrait qu’ils agissent.
L’individu se perd dans le groupe.
Impossible d’y échapper, à moins de tomber dans le piège de l’opposition binaire victime-agresseur, le manque de chance ou la maîtrise de son destin. Nous ne sommes jamais tout l’un ou tout l’autre, quoi qu’on en pense. On n’est jamais entièrement à l’abri des zigzags d’un chauffard ivre ; on ne peut jamais totalement écarter les coups du sort, pas plus que contrôler les gestes et les réactions d’autrui.
Il y a l’accident et l’intention, mais il n’y a pas à s’ériger en victime du fait d’être renversé par un chauffard ivre, ni parce qu’on a laissé autrui révéler son vrai visage, ou être ce qu’il est vraiment, généreux ou abruti. J’ai choisi de graviter vers les généreux et de faire mon possible pour éviter les abrutis, sans laisser ni les uns, ni les autres, empiéter sur mon intimité.
C’est le pouvoir dans lequel je crois. Je n’ai pas la main sur le mal qui est fait, la stupidité des uns ou la générosité des autres, ni sur les conséquences. Je ne peux contrôler, si tant est que ce soit possible, que moi-même. Je peux refuser de conduire un train vers les camps de la mort. Je peux refuser de frapper un manifestant à la tête. De tirer le premier. D’avoir peur. Je peux perdre mon emploi pour ça, mais je peux refuser. Je peux perdre ma vie aussi, mais je peux refuser.
Si je ne refuse pas, si je n’aide pas, c’est parce que c’est dans ma nature.
De même, je peux tenir la porte à quelqu’un en sortant d’un immeuble, mais je ne peux pas obliger cette personne à la tenir pour la suivante. Je peux m’attrister que ma courtoisie ne soit pas imitée, mais je ne peux y forcer quiconque, pas plus que je ne peux passer ma journée à tenir la porte aux gens. Je ne peux faire que ce qui est en mon pouvoir. Aussi tragique ou magique que soit l’issue, je ne peux faire que ma part et adapter mes propres réactions à ce qu’il se passe et ses conséquences. Je ne suis pas responsable des actes des imbéciles. Je n’y peux rien. La victimisation laisse à penser le contraire, qu’en quelque sorte c’est de ma faute. La victimisation consiste à céder trop de soi-même.
Victime ou attaquant, être au bon endroit au bon moment, au mauvais endroit au mauvais moment ou au bon endroit au mauvais moment, comme au baseball, nous sommes tous à la batte, à fixer le lanceur et à réagir à la trajectoire de la balle – accélérée, ondoyante, molle – pour tenter de la frapper. C’est souvent la manière dont on réagit au lancer, la façon dont on gère une situation donnée, qui fait la différence et qui, j’en suis convaincu, révèle en retour notre nature.


Nous ne savons que ce que nous savons au moment où nous le savons. Rares sont les visionnaires capables de relier les points avant qu’ils apparaissent tous ou d’anticiper ce qui aurait pu être avant que les faits se réalisent. Envisager un avenir meilleur nécessite des lunettes que la plupart d’entre nous n’ont pas ; c’est pourquoi nous subissons un avenir tissé de conséquences inattendues que nos actes et erreurs passées ont provoquées. Nous agissons en espérant que tout se passera au mieux.


Le voyageur par beaucoup d’aspects ressemble à un artiste. Le voyage est une toile vide, une page blanche, un bloc de pierre qui attend d’être buriné et sculpté. Il n’est rien, tant que l’envie ne se manifeste pas d’attaquer la toile, l’obligation de transformer la pierre, le besoin de s’aventurer quelque part en ayant conscience non seulement de la destination, mais du parcours. La quête du voyageur est celle de l’artiste. Un défi lancé à soi-même. Une remise en cause de ses croyances, la conscience qu’en transformant la toile on se transforme soi-même.


Mais l’aventure ne s’achève pas au prétexte que nous parvenons à un point d’arrivée. Que nous restions tranquilles, que nous parcourions mille kilomètres, un million ou une dizaine seulement, le voyage ne se termine jamais : immanquablement il nous ramène à nous-même.