Coup de coeur 💓💓
Titre : Heures sauvages
Auteur : Marie PETITCUENOT
Parution : 2026 (Héloïse d'Ormesson)
Pages : 144
Accès au livre : ISBN 9782487819450
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Marie Petitcuénot signe un roman stupéfiant sur l'âme humaine. Au cours de ce huis clos où hommes et femmes lâchent la bride de leurs émotions, c'est un rite qui se joue, une épreuve dont on ressort aussi bouleversé que les spectateurs.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Originaire de Nancy, Marie Petitcuénot vit à Paris. Elle a travaillé dans la communication d'influence et comme plume pour des politiques. Elle a écrit pour la jeunesse. Son premier livre, Ce qui gronde (Flammarion 2021), un récit percutant sur l'amour maternel, a été remarqué.Heures sauvages est lauréat du prix Transfuge du roman d'art 2026. Il fait partie des sélections du prix Femina et du prix Renaudot. Il est finaliste du prix Blù et du prix Talent Cultura.
Avis :
« Instructions. Il y a 72 objets sur la table, tout le monde peut les utiliser sur moi comme il le désire. Je suis l’objet. Durant ce laps de temps, j’en prends l’entière responsabilité. Durée : 6 heures. » Voilà l’invitation qu’une quarantaine d’Italiens, tous issus de la bourgeoisie et du monde artistique, découvrent alors qu’ils ont été conviés à l’inauguration d’une galerie à Naples. Il est vingt-deux heures, les portes sont verrouillées et, dans un anonymat qui ne sera jamais levé, commence le face-à-face de la neutralité absolue de l’artiste et de « ce dont est capable l’humanité enfermée, cachée, autorisée ».
La surprise initiale laisse d’abord place à un ennui ankylosant, teinté d’incrédulité. L’on commence par l’inventaire de ce que la grande nappe blanche tient à disposition : des objets hétéroclites, inoffensifs pour la plupart, mais parfois aussi immensément provocants, comme ces cordes de cuir, cette lame de rasoir, ces couteaux et cette arme à feu, avec son unique balle juste à côté. Le public ne peut encore croire à la totale inertie de cette femme, alors on fait quelques tentatives timides, qui prouvent que, non, décidément, on n’obtiendra pas la plus petite réaction de sa part. L’attente promet d’être longue, quand soudain survient le premier geste de transgression, cruel et libérateur. La rose proposée vient de trouver son usage : étriller de ses épines la peau offerte de l’artiste. Comme une meute que déchaîne la première goutte de sang, la petite foule de gens ordinaires vire au ramassis de bêtes sauvages et la performance au cauchemar.
Comment croire que quelques heures d’impunité en huis clos ont réellement suffi à faire craquer le vernis et à révéler en monsieur-tout-le-monde la bête mue par d’insondables pulsions ? Le talent de Marie Petitcuénot est précisément de rendre cette dérive crédible heure après heure, laissant le lecteur abasourdi et troublé, impressionné aussi par l’endurance et la bravoure de cette femme prête à risquer sa vie pour son art. Ses motivations s’éclairent à mesure des retours du livre sur son enfance et sa jeunesse en Yougoslavie. Grandie entre les mâchoires de l’autorité marxiste, l’artiste préfère aux œuvres muséales, trop facilement asservissables, l’expression libre et vivante du courage et de l’intégrité, quitte à faire de son propre corps l’ultime vecteur de sa révolte. Alors exhibitionniste et masochiste ? Non, mais convaincue que l’art qui ne dérange ni ne change rien n’est qu’abdication.
Impossible de rester indifférent à ce bref et stupéfiant roman qui, restituant avec précision le basculement progressif d'un groupe d'individus ordinaires dans la violence collective, installe un huis clos proprement glaçant, au plus près de l’expérience physique et mentale de Marina Abramović. Grand coup de coeur. (5/5)
Citations :
L’artiste est à nouveau seule d’un côté de la pièce, la scène a été désertée. Elle ne comprend pas bien le rythme de l’onde, il n’y a pas de modèle prévisible, elle ne peut pas se préparer. Elle cherche son centre de gravité. Aucune sensualité ne se dégage de son corps, aucun charme, aucune présence, elle n’est pas morte, elle se neutralise, elle fait une performance remarquable. Le revolver est à sa place, les couteaux et la hache aussi. Elle a proposé des objets, pas le scénario. Personne ne sait d’où viendra la douleur. Il y en aura, c’est certain, tous s’y préparent. La douleur pour elle.
LE ROUGE VIF SUR SA PEAU PÂLE, son teint de terreur. Personne ne retient cet homme, personne ne l’interrompt. Comment est-ce possible. Pas un homme capable de lui mettre une main sur l’épaule, de sécuriser le scalpel de l’autre, et de l’écarter de l’artiste. C’est bon maintenant, ça suffit. Pas un seul pour le faire. Pas une seule.
Elle travaille avec cinq autres jeunes étudiants du Centre, ils sont en train de recréer l’aménagement intérieur d’un hall d’aéroport, obsédés par le départ, tous, possédés par l’urgence de la fuite. Tu sais bien, Neša, je vais produire de l’art yougoslave, parce que je suis yougoslave. Je tourne toujours autour de la souffrance et du courage, toujours j’y reviens, vous aussi d’ailleurs, dans tout ce que vous créez. Il lève le bras droit dans un geste théâtral et l’interrompt. Non, Marina, moi je ne veux plus rien produire, je ne veux plus rien créer de matériel, je ne veux pas façonner des objets qui seront comparés aux sculptures des musées, aux tableaux des écoles de peinture, de l’histoire de l’art. Je ne veux plus rien dessiner, plus rien écrire. C’est fini, plus jamais je ne voudrai représenter quelque chose, ou pire, expliquer. Que l’œuvre naisse seulement du courage de l’artiste, de son intégrité absolue et du danger qu’il brave. Je ne veux pas être moderne ou post-moderne. Je ne suis d’accord avec aucune de leurs classifications, toutes leurs évaluations sont suspectes. Mais tu vas faire quoi, Neša. Je ne sais pas. Quoi que nous fassions, nous serons toujours des marginaux nourris par l’État… Ce qui ne fait pas de nous des marginaux très honnêtes. Ils rient doucement, et puis un long moment de presque silence. Des ciseaux, des clous, des chocs de métal. Lesquels d’entre eux étaient attendus par la grande Histoire. Lesquels d’entre eux mangeraient à leur faim.
Peut-être qu’il la trahirait s’il mettait fin à la performance maintenant. Il la trahirait. Mais qu’est-ce qui peut advenir après ça. Est-ce qu’elle pourrait être plus menacée que d’une balle dans la tête. Est-ce qu’ils pourraient être plus assassins. Il la trahirait, mais est-ce que l’art est à dix minutes près. Ils ont vu ce qu’ils devaient voir. Désormais, que chacun s’arrange avec sa conscience, avec Dieu, avec sa propre mémoire. Ils avaient vu l’origine de la barbarie, ils avaient vu la fragilité de la civilisation. Le mythe d’une société. La bonté humaine, le bien. Ils savaient tout ce qu’il y avait à savoir. Elle avait réussi.
C’est la fin du silence. Alors elle leur parle, elle leur dit qu’elle savait ce qu’ils pouvaient faire, elle n’a pas été déçue. Elle leur dit que la performance est réussie, qu’elle a créé cet espace où il est désormais évident, incontestable, que l’homme est malade de violence. Une maladie congénitale, pas seulement les nazis et les communistes, non, pas seulement la grande Histoire. L’homme malade, les gens comme eux, les gens normaux comme eux, du bibliothécaire au coiffeur, de la jeune secrétaire à la mère de famille. Tous ivres de violence, il n’avait fallu que six heures pour que ce soit révélé. Il n’y avait pas besoin de traité de philosophie, pas besoin d’enquête ni de contre-enquête. Tous ici, ils pourraient témoigner, ils avaient failli la tuer. Elle, le soixante-treizième objet de cette salle.










