lundi 27 juillet 2026

Critique : "La bagarre" de Lauren Groff | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "La bagarre" de Lauren Groff



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La bagarre (Brawler)

Auteur : Lauren GROFF

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution : en anglais (Etats-Unis) 
                  et en français (L'Olivier) en 2026

Pages : 258

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort. »
La vie est un combat souvent invisible. La famille, l’amour ou l’amitié sont des lieux de joie autant que d’adversité, où tout peut basculer dans un cercle infernal. Les neuf nouvelles de La Bagarre sont traversées de personnages tiraillés entre leurs bonnes intentions et ce qui vient les parasiter.
Comment conquérir une place à soi quand le monde entier vous enjoint d’attendre et de contenter les autres ? Des années 1950 à nos jours, de la Nouvelle-Angleterre à la Floride, Lauren Groff explore les chemins accidentés de l’existence, en particulier celle des femmes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1978, Lauren Groff est notamment l’auteur des Monstres de Templeton et d’Arcadia (Plon, 2010 et 2012). Les Furies (l’Olivier, 2017), livre préféré de Barack Obama en 2015, a connu un immense succès aux États-Unis, et un extraordinaire accueil critique et public en France (100 000 exemplaires vendus, toutes éditions confondues).

 

Avis :

Connue pour ses romans écoféministes tels que Matrix ou Les terres indomptées, Lauren Groff assemble cette fois un bouquet de nouvelles qui déclinent, en autant de variations, la tension entre forces sociales et aspirations individuelles. Scrutant la manière dont la violence, souvent diffuse, parfois ouvertement masculine, déforme les parcours, elle fait de chaque récit le théâtre d’un affrontement, discret mais constant, où les personnages tentent de préserver une part de liberté face à un monde qui la leur conteste. La densité du format court et l’acuité du regard aiguisent la mise en évidence de la persistance des structures patriarcales et de la puissance de résistance nichée dans les gestes les plus ordinaires.

Une mère fuyant un mari violent, une jeune femme héritant de la charge d’un frère handicapé, ou encore des amies au chevet d’une mourante : les protagonistes, essentiellement féminins et confrontés à des choix qui engagent leur place, leur dignité ou leur survie, évoluent dans des situations où le quotidien se retrouve insensiblement mis sous tension. Habile à saisir ces instants fatidiques où un rôle imposé, une responsabilité écrasante ou une relation asymétrique révèle la fragilité d’une vie, Lauren Groff s’attache à peindre l’instinct de préservation qui surgit alors, cette vigilance intérieure permettant de tenir malgré tout. Bousculé, chacun de ces destins se met en quête, parfois à tâtons, d’une issue – espace de respiration, déplacement minime ou refus discret – qui suffit à infléchir le cours des choses et à maintenir vivante la possibilité d’une liberté.

L’assemblage de ces trajectoires meurtries souligne la cohérence d’un univers littéraire moins soucieux de l’événement spectaculaire que des forces souterraines à l’oeuvre dans nos vies. Tout ici suggère ce qui travaille les êtres en profondeur : la peur, la lassitude, la colère rentrée, mais aussi une énergie têtue qui refuse la soumission. Précise sans sécheresse, tendue sans emphase, l’écriture capte ces fêlures décisives, ces instants de bascule où se joue secrètement l’essentiel. D’autant plus implacable que brève, chaque nouvelle offre la vue en coupe d’une existence, et avec elle l’image d’un horizon plombé par un patriarcat encore pesant. Pourtant, loin d’un constat figé ou résigné, Lauren Groff laisse surgir une capacité de résistance qui, même infime et fragile, déjoue l’inertie du monde et ouvre la possibilité d’un autre rapport au réel.

Avec leurs silhouettes de femmes cabossées mais refusant la défaite, ces miniatures déploient en filigrane une exploration résolument féministe et politique des liens familiaux, amoureux et amicaux. Toutes ces trajectoires prises dans l’étau des contraintes sociales révèlent une humanité qui, silencieuse et souvent aveugle, avance pourtant portée par un instinct de survie plus tenace qu’il n’y paraît. Ciselés tant sur le fond que sur la forme, ces récits ouvrent chacun une perspective vertigineuse dans un dénouement souvent elliptique d’une grande force émotionnelle. Et, en pensant à ces courants de lave souterrains qui, un jour, par résurgence discrète ou par brusque déflagration, finissent par trouver une issue, l’on se prend à imaginer l’émergence féminine et sociale, encore inattendue, que ce recueil semble interroger. (4/5)

 

Citations :

Elle avait beau être aussi grande que moi, c’est-à-dire plutôt grande pour une femme, je voyais en elle une enfant étrangement vieillie. Ses cheveux noir de jais grossièrement coupés au carré étaient retenus d’un côté par une barrette en plastique, elle avait un visage rond, dont la peau, pourtant, s’était ridée en une carte topographique. Elle avait les yeux enfoncés, leur emplacement vaguement annoncé par l’eye-liner qui tombait en miettes sur ses joues. Son cou était extrêmement long et son corps enflait en descendant depuis ses épaules fragiles, pour reposer sur deux colonnes violettes dépourvues de chevilles, débordant d’une paire de pantoufles en faux cuir verni et craquelé.


À certains moments de notre vie, le sentiment que nous avons d’être une bonne personne est si fragile que nous nous construisons des défenses élaborées pour nier la possibilité que nous puissions être bien pires que nous le redoutons. J’ai fini par croire que j’avais une intention secrète, terrée au cœur même de mes agissements, si petite et si obscure que je prétendais ne pas la voir ; même dix ans plus tard, je n’avais toujours pas ouvert les yeux. C’est aujourd’hui seulement, à présent que je sais confusément que je suis bonne et mauvaise à parts égales, que je peux l’entrapercevoir, et encore.


Dans cet appartement clair, sur un autre continent, où je suis seule à présent, je me suis réveillée avec surprise dans la lumière et la paix, m’émerveillant que la beauté puisse apparaître si soudainement, après une obscurité tellement profonde que je l’avais crue définitive. La grâce est un don qui ne se mérite pas, mais qu’on vous offre quand même. Dans ces collines, je ressens enfin de nouveau ce désir profond, non pas tourné vers quelque chose en particulier, mais vers la satisfaction folle de me sentir pleinement moi-même que j’ai connue pour la première fois dans cette petite maison couverte de mousse et de fougères, à l’ombre du chêne, où la liberté me submergeait. Parfois, lorsque je ne fais rien d’autre qu’écouter les oiseaux qui nichent dans les fissures du château tout proche, je songe qu’aux alentours, dans la campagne, il existe une constellation d’églises remplies de madones, de peintures, de fresques, de sculptures. Il y a là mille madones montrant mille visages différents. Chacune revêt celui d’une femme mortelle particulière que l’artiste aimait. Et dans chacune de ces femmes, l’animal a brièvement été vaincu par le dieu qui vivait en elle.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

samedi 25 juillet 2026

Critique : "L'enfant grise" de Grégoire Courtois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'enfant grise" de Grégoire Courtois


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant grise

Auteur : Grégoire COURTOIS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. "
Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger.
À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes ; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une oeuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

 

Avis :

Libraire, écrivain et homme de théâtre, Grégoire Courtois aime décaler le réel dans des romans où l’étrangeté s’installe doucement, par touches mesurées. Son Enfant grise, chimère à la fois humaine et végétale dans une forêt fonctionnant comme un organisme vivant, s’enveloppe d’un réalisme magique discret qui sonde la persistance en nous des perceptions premières de l’enfance. Le narrateur, en revisitant les traces ténues de ses sensations d’autrefois, observe combien sa disponibilité au monde, immédiate et instinctive, s’est atténuée avec le temps, ne subsistant plus qu’à l’état de réminiscences fragiles.

L’histoire nous apparaît donc au travers des brumes du passé, comme un ensemble de scènes dont il ne retrouve que les contours essentiels. Enfant rêveur et solitaire, bien plus heureux dans la forêt qu’en compagnie de ses semblables, il grandit au contact d’une nature dont il est seul à percevoir l’intention diffuse, souvent protectrice à son égard. À mesure que les humains deviennent pour lui une source croissante de blessures – camarades qui le harcèlent et le frappent, mère qui s’éloigne pour un autre homme, seule amie glissant vers une adolescence qui lui répugne –, il se réfugie toujours plus souvent parmi les arbres, seuls capables de le rasséréner. C’est là qu’il rencontre l’enfant grise, fillette issue d’un récit de son grand‑père et qu’il découvre vivante, en osmose avec le monde végétal qu’il rêve lui aussi de rejoindre.

Organisé autour d’une mémoire lacunaire et fouillant ainsi en nous les traces arachnéennes de l’enfance, le roman procède par séquences sensorielles et par retours d’images qui, plutôt que de reconstituer un passé cohérent, dessinent une géographie intérieure. Infléchissant le rapport immédiat au réel faute d’une expérience encore construite, imagination et intuition y font de la forêt le cadre d’une perception élargie, sensible et vibrante, réceptive aux moindres inflexions du monde. L’étrangeté s’y glisse comme une modulation de la réalité, une dérive légère qui fait basculer le quotidien vers un registre où l’organique semble doté d’une intention propre. Loin d’une figure fantastique au sens classique, l’enfant grise, miroir tendu à celui qui raconte, incarne cette capacité, perdue chez l'adulte, à laisser l'imaginaire se glisser dans l'ordinaire. Dans cette nostalgie d’un état révolu, le narrateur se souvient de ces passages imperceptibles entre le réel et une dimension consolatrice, et le texte prend alors une tonalité presque hypnotique, où la nature – système sensitif auquel tout est relié – réagit aux blessures du protagoniste comme une présence animée. Se confondant avec son désir d’écoute et l’extrayant d’un monde où il peine à trouver sa place, cette magie offre à l’enfant vulnérable l’attention qu’il ne trouve pas chez les autres.

Ne relevant pas tant du merveilleux que d’une exploration de ce qui demeure en nous des perceptions originelles, ces intuitions premières qui s’atténuent avec l’âge tout en continuant d’orienter souterrainement notre manière d’être, le roman déploie une densité atmosphérique qui doit beaucoup à sa manière de laisser l’étrangeté s’immiscer et imbiber sans bruit le monde d’une sensibilité organique, irréductible et foisonnante. Certes en discordance avec le parcours d’un personnage resté en marge de toute formation littéraire, la voix très travaillée du narrateur adulte mobilise des trésors d’élégance et de poésie qui parachèvent les qualités immersives, sensorielles et vibratiles du roman. Volontairement lent, presque allégorique et d’une grande beauté, ce livre subtilement fantastique est un chant mélancolique à l’enfance révolue et à son état perceptif oublié, en même temps que l'ode triste d’un être qui, se sentant étranger aux autres, parvient fugacement à s'inventer un monde fantaisiste consolateur. (4/5)

 

Citations : 

Les instants stériles, ceux qui n’engendrent aucune idée et ne sont traversés par aucun geste, ces instants s’amenuisent et, au fil du temps, sont comprimés par d’autres plus riches et plus lourds de sens. J’aimerais me souvenir avec précision de ces heures d’ennui ; je suis persuadé d’en avoir vécu mais n’en conserve aucune trace. Je pense à des hommes et des femmes qui n’auraient vécu que dans la vacuité et l’insipidité. A la fin de leur vie, leur mémoire se révélerait-elle blanche ? Peut-on vivre sans avoir vécu ? Et si oui, comment ? Dans la somme des événements insignifiants qui leur sont arrivés, une hiérarchie aura fini par s’établir pour que, au crépuscule de leur vie monotone, un moment qui l’aura été infiniment moins surnage et les fasse sourire une dernière fois avant qu’ils ne s’éteignent.


Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, nous souhaitons aussi avoir été, ou l’avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu.


Grand-père Jean, je crois, ne m’a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines ; il m’a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l’obtenir vraiment. C’est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd’hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m’aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. 


« Pourquoi tu lis tout le temps ? Demandai-je un jour à Grand-père Jean. – Parce que, dans mes livres, je me sens bien », répondit-il. Comme s’il s’était agi d’un lieu.


« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu’on s’en rende compte, elles dévorent tout. »


Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c’est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu’il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C’est un sentiment vivace, luxuriant, qui pousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l’es déjà. Tu es mon fils, tu l’as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c’est déjà tout.


Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l’image exacte du jeune arbre qu’il était. C’est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J’espère qu’il est encore là, enfoui quelque part l’enfant que j’étais. Pour suivre le conseil de mon père. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre les doigts comme le flux d’une source.


Il est fréquent, sous un saule pleureur, d’être mouillé par une ou deux gouttes de condensation accumulée sous ses feuilles. Le saule est un arbre d’eau. Il absorbe des quantités inimaginables de liquide et il en suinte de tous ses pores. Si ses racines ne plongeaient pas aussi profond, il s’extirperait de la terre, marcherait, retournerait à la rivière la plus proche et s’y précipiterait pour devenir une algue géante. On verrait passer dans les ondes calmes ces immenses méduses végétales comme de placides épaves vivantes. Mais, prisonnier du sol, il n’a que ses larmes pour dire au monde qu’il n’est pas à sa place.


Notre mémoire peut-elle à ce point réduire à néant un être, un air de musique, un paysage côtoyé si longtemps ? Nous avons vu notre campagne en fleurs, de somptueux et incandescents levers de soleil, des champs couverts d’une brume organique et vivante, la neige, le givre, la tôle pliée d’accidents de la route. Qu’en reste-t-il ? Un soupçon. Une idée. Une supposition. Il est vraisemblable que nous ayons vu tout cela, alors déjà les images surgissent, et nous y croyons. Notre vie entière n’est au mieux qu’une présomption.
 
 
Depuis que ma mère était partie, Noël n’était plus une fête réjouissante chez nous. Mon père et moi continuions à la célébrer, feignant d’être une famille heureuse. Nous ignorions qui ce spectacle était censé duper. Les comédiens savent qu’ils jouent la comédie. Mais qu’est-ce qu’un duo de comédiens qui ne joue pour personne ? 

 

jeudi 23 juillet 2026

Critique : "Court-circuit" de Wolf Haas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Court-circuit" de Wolf Haas

a

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Court-circuit (Wackelkontakt)

Auteur : Wolf HAAS

Traduction : Rose LABOURIE

Parution : en allemand (Autriche) en 2025,
                   en français en 2026 (Flammarion)

Pages : 272

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Franz Escher attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise. Pour tuer le temps, il se plonge dans un livre sur Elio Russo, ancien mafioso devenu témoin protégé. Elio Russo est en prison et attend d’être exfiltré. Ayant trahi les siens, il craint pour sa vie et, incapable de fermer l’œil, il se met à lire en pleine nuit. Son livre parle d’un certain Franz Escher. Qui attend l’électricien. Il y a un faux contact dans sa prise.
Court-circuit est un feu d’artifice narratif : à la manière des illusions de M. C. Escher, deux histoires sans aucun rapport à première vue s’entremêlent, au fil des pages, en une valse étourdissante qui nous électrise et nous tient en haleine jusqu’au court-circuit final.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Wolf Haas est né en 1960 à Maria Alm dans les Alpes de Berchtesgaden et vit à Vienne. Il a publié de nombreux romans, et a notamment signé une série de polars. Son oeuvre a été récompensée par le prix de littérature de Brême, le prix Wilhelm Raabe, le prix Jonathan Swift et le prix Erich Kästner.

 

Avis :

Connu pour la construction ludique et l’humour noir de ses polars, l’écrivain autrichien Wolf Haas poursuit ses expériences littéraires avec la mise en abyme de deux récits qui, renvoyant l’un vers l’autre par un astucieux jeu de miroirs, produisent un bouclage fictionnel aux allures de ruban de Möbius. Ce court-circuit narratif, où chaque histoire alimente et reflète l’autre, installe une circularité troublante qui brouille progressivement les frontières entre lecture, narration et réalité, jusqu’à faire du titre non seulement un motif thématique, mais le principe même d’organisation du roman. 

Pendant qu’un électricien répare chez lui une prise défectueuse, Franz Escher entame une lecture dont le protagoniste, Elio Russo, mafioso repenti en attente d’exfiltration dans le cadre d’un programme de protection des témoins, ouvre quant à lui un livre relatant la vie d’un certain Franz Escher. L’histoire que chacun se met à dévider par un bout sans se connaître se tend alors comme un fil narratif partagé, où l’avancée de l’un semble infléchir le destin de l’autre. Ce jeu de lectures croisées, qui fait progresser l’intrigue en même temps qu’il la dédouble, construit peu à peu un lien fictionnel si étroit que chacun se retrouve entraîné par le récit qu’il lit, comme si la fiction, en se refermant sur elle-même, finissait par imposer sa logique au réel. 

Au-delà de l’exercice de style bluffant et jubilatoire qui suffirait déjà à hypnotiser le lecteur, le roman montre comment la fiction agissante reconfigure les trajectoires des personnages et, par ricochet, la perception que l’on a de leur réalité. Ce double récit en miroir interroge la performativité de la narration, plus précisément la manière dont elle fait émerger un sens en perpétuelle mutation, qui se déplace et se reconfigure au gré des renvois internes. Plutôt que d’installer des certitudes, elle instaure un mouvement continu où chaque élément narratif semble se redéfinir à mesure qu’il apparaît. Le livre se lit alors comme une démonstration ludique de ce que peut la littérature lorsqu’elle se prend elle-même pour objet, révélant que le « court-circuit » annoncé par le titre est en vérité une manière de déjouer les attentes du lecteur autant que les conventions du récit linéaire, et de rappeler que toute histoire, même la plus réaliste en apparence, repose sur un équilibre fragile entre invention et croyance.

L’ingéniosité de sa construction électrise ce roman‑puzzle qui, circulant d’échos en reprises au fil de circonvolutions incessantes, ne perd jamais sa fluidité ludique. À mesure que les deux récits se répondent, s’installe une atmosphère étonnante, où la gravité des situations combinée à un humour discret, volontiers absurde, instille un plaisir de lecture aussi troublant que jubilatoire. Jouant à déplacer les repères et à brouiller la frontière entre sérieux et fantaisie, la narration, d’une malice parfaitement maîtrisée, fascine et réjouit de bout en bout. Coup de coeur. (5/5)

 

mardi 21 juillet 2026

Critique : "Cathédrale" de Tarik Noui | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Cathédrale" de Tarik Noui





J'ai aimé

 

Titre : Cathédrale

Auteur : Tarik NOUI

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 336

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Une nuit, dans la cité déchue d’Enoch, un garçon noir issu des quartiers miséreux est pris pour cible par la police. Corban Khôl ne souhaitait pourtant qu’une chose : découvrir la construction en cours de "la plus grande cathédrale du monde".
Quelques mois plus tard, alors que des nuées de corneilles se sont abattues sur les rues, Sarah Stavisky, une jeune étudiante a priori sans histoires, disparaît. Jonathan Lamm, affecté à l’enquête, sait qu’il doit faire vite : semant des cadavres sur son passage, la pègre pourrait bien être elle aussi à la recherche du coupable…
Tarik Noui signe ici un grand roman noir sur une humanité qui contemple sa propre fin et tente à toute force d’y échapper. Entre ténèbres et éclat, au cœur d’une ville qui dévore ses enfants : un lieu en devenir où tous pourront réclamer leur part de pardon. Mais, en enfer, rares sont les innocents, et rares ceux qui n’obéissent qu’à une seule loi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1973, Tarik Noui est l’auteur de plusieurs romans et de nombreuses fictions pour France Culture. Il est également scénariste pour le cinéma et la télévision.

 

 

Avis :

Scénariste et écrivain reconnu pour son goût du noir, Tarik Noui ancre Cathédrale dans Enoch, ville imaginaire dont la géographie sociale, entre pauvreté, violence et assignations, prolonge directement son propre vécu de jeunesse en banlieue défavorisée. Flic, repenti, dealer ou parrain, ses personnages affrontent tous la même interrogation : comment se défaire de la faute dans un monde qui ne laisse aucune échappatoire. Cristallisant la tension entre déterminisme social et espoir d’un miracle, le surgissement d’une cathédrale en chantier au beau milieu de cette déliquescence fait figure de signe paradoxal, à la fois irruption du merveilleux et promesse fragile de rédemption que l’ordre urbain s’emploie à étouffer.

Un adolescent noir de la trashbelt, venu braver les frontières invisibles d’Enoch pour apercevoir le chantier, est laissé pour mort par les « loups », ces policiers qui veillent à maintenir chacun à sa place. Des années plus tard, une jeune femme disparaît inexplicablement. Ces deux implosions à peine remarquées dans le tumulte de la ville déclenchent pourtant des secousses souterraines dans l’existence d’une poignée de protagonistes : Jonathan, flic hanté par ses renoncements ; Paul, repenti en quête d’amendement ; Eton, dealer modelé par les logiques qu’il voudrait fuir ; et Igor, parrain vieillissant dont l’autorité se délite. Leurs trajectoires, que tout semble opposer, s’entrechoquent dans un récit où chaque tentative d’échapper à l’emprise sociale révèle la force des mécanismes qui les retiennent captifs.

Peu importe l'enquête, au final très discrète, l'originalité du roman tient à l'atmosphère de malaise, de désespoir et d'oppression qui asphyxie une cité en voie de décomposition avancée. Monde où institutions, criminalité et abandon politique participent d’un même mouvement d’effondrement, Enoch apparaît comme un organisme malade, une ville tentaculaire dont chaque recoin reconduit la violence et l’injustice, et où la frontière entre ordre et chaos s’est depuis longtemps effacée. Cette impression de dégénérescence est appuyée par une écriture tendue, rythmée, incantatoire, qui entretient la sensation de suffocation. 

Dans ce paysage dévasté, la cathédrale en construction concentre toutes les ambivalences. Monument de démesure dans une cité à l’agonie, mais aussi frêle espoir d’élévation, elle évoque une sorte de Tour de Babel inversée, édifiée non pour défier le ciel mais pour masquer la déroute d’une ville qui ne croit plus en rien. Projet pharaonique dans un monde à bout de souffle, elle incarne les illusions de grandeur d’un pouvoir déconnecté, les fantasmes mystiques de groupes marginaux et les projections contradictoires d’habitants en quête de sens. Comme la Babel biblique, elle attire, divise et affole, sauf qu'en lieu et place d'une punition divine, la confusion naît ici du chaos social, de la stratification d’Enoch et de l’incapacité collective à produire un horizon commun. Cette dimension symbolique entre gouffre et promesse achève de souligner les ténèbres d'un univers de fin de civilisation où errent des êtres en perdition, pris dans une mécanique sociale inextricable.

L’on referme ce récit presque aussi dérouté que ses personnages. Si la maîtrise stylistique de Tarik Noui, la puissance de son imaginaire urbain et la cohérence implacable de son univers forcent l’admiration, l’inconfort l’emporte face à une noirceur poussée jusqu’à la saturation, à des figures parfois outrancières et à des visions hallucinées d’une ville livrée à ses démons. Aucun espace de respiration ici : seulement un monde poisseux où la violence systémique écrase toute entreprise d’émancipation et condamne d’office à l’échec. A l'opposé de l'apaisement ou de la consolation, le roman tend un miroir grossissant, presque dystopique, à une société contemporaine minée par les fractures sociales, l’abandon politique et la montée des radicalités – un reflet déformé, certes, mais dont les contours résonnent avec une inquiétante familiarité. (3,5/5)

 

 

Citations :

Depuis sa voiture garée sous une arche en béton brut éclatée par endroits, Jonathan observait les gamins. Il leur trouvait le même regard bovin que leur paternel. Rejetons débiles élevés pour accompagner leur père aux matchs. Comme lui, ils avaient appris à beugler pour soutenir leur équipe. Ils ressentaient déjà cette excitation à dire des saloperies à l’adversaire. Et, plus tard, ils seraient ces adolescents brutaux qui iraient casser d’autres adolescents tout aussi idiots, jusqu’à se laisser pousser le ventre à la bière bon marché. Et ainsi de leurs propres rejetons. — Si tu n’as pas de miroir, engendre des monstres pour contempler ta monstruosité.


Igor Niev arrêta sa BMW noire aux abords du stade. Il n’y avait pas de match ce soir-là. Et, autour de l’enceinte, la même faune à errer entre les ombres et les lumières du bâtiment colossal. Sous l’une des voûtes s’étaient installés quelques groupes de sans-abri. Ils avaient fabriqué, avec les déchets de la ville, une forme larvaire de camp dans lequel ils vivaient. Une dizaine d’hommes et deux femmes se tenaient debout devant un maigre braséro. Les flammes lançaient des étincelles qui éclairaient un instant des visages fous. Ils avaient, autour de ce feu reconstitué, la condition éternelle des humains : la lumière sur leur face mais le dos aux ténèbres. Retour à la grotte.
 

dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

vendredi 17 juillet 2026

Critique : "Adolphe" de Benjamin Constant | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Adolphe" de Benjamin Constant




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Adolphe

Auteur : Benjamin CONSTANT

Parution : 1816

Pages : 96 chez Librio (2026)


 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Est-on responsable de la douleur que nous infligeons à l’être aimé ? Telle est la question qui tourmente Adolphe et le pousse à relater son histoire. C’est en Allemagne, chez le comte de P***, qu’il fait la connaissance de la belle Ellénore. De famille noble, elle est prête à tout abandonner pour suivre son jeune amant. Mais leur idylle se transforme vite en enfer…
Entre le journal intime et le roman psychologique, Adolphe, chef-d’œuvre du mal du siècle, est une peinture à la fois âpre et lucide de la passion amoureuse.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Benjamin Constant de Rebecque, né en 1767 à Lausanne, grandit dans un milieu protestant cosmopolite qui le sensibilise tôt aux idées nouvelles. Installé à Paris, il se rapproche en 1794 de Germaine de Staël et du cercle de Coppet, foyer du libéralisme naissant. Ses premiers écrits en faveur du Directoire lui valent d'être nommé au Tribunat après le 18 Brumaire, avant que l'autoritarisme de Bonaparte l'oblige à l'exil.

Il consacre alors plusieurs années à son vaste traité De la religion, publié entre 1824 et 1831, et rédige en 1806 le roman Adolphe, qui ne paraîtra qu'une décennie plus tard et fera de lui une figure majeure du roman psychologique. Rappelé brièvement par Napoléon durant les Cent‑Jours, il reprend ensuite sa place dans l’opposition libérale sous la Restauration et est élu député en 1819.

Constant meurt à Paris en 1830, peu après les Trois Glorieuses, laissant une œuvre politique et littéraire qui marque durablement le libéralisme du XIXᵉ siècle.

 

 

Avis :

Benjamin Constant, écrivain et penseur libéral franco‑suisse, fut, au tournant des Lumières et du romantisme, l’un des premiers analystes lucides des mécanismes affectifs. Paru en 1816, son roman Adolphe a pour narrateur un jeune homme incapable de concilier désir d’aimer et refus de l’engagement. La relation qu’il noue avec Ellénore, femme plus âgée qui se dévoue jusqu’au sacrifice, tourne au drame, à mesure que l’élan amoureux s'y mue en dépendance et culpabilité, la quête de liberté du protagoniste entravée par les liens qu’il a lui‑même contribué à resserrer.

L’intrigue repose sur une liaison déséquilibrée. Par curiosité, défi et besoin d'affirmation, Adolphe, jeune homme encore en quête de repères, séduit Ellénore, femme plus mûre que son statut de compagne officielle, mais jamais épousée, d'un homme de rang supérieur, maintient sur la fragile ligne de crête du discrédit et contraint à une irréprochabilité absolue. Bientôt aussi éperdument engagée que socialement perdue, elle se retrouve sous la dépendance, vite désespérée, d'un nouvel amant qui, l’amour obtenu s'avérant un poids qu'il ne sait ni porter ni déposer, s’enferme toujours davantage dans la temporisation et l’esquive, incapable d’assumer une rupture qu’il désire autant qu’il redoute. Leur histoire s'achemine alors vers une issue tragique qu'aucun des deux ne saura conjurer.

L’implacable rigueur d’observation de l’auteur fait tout le prix de cette mise en scène d’un sentiment qui, né d’un mélange d’orgueil, de curiosité et de désir de plaire, se transforme en engagement involontaire, puis en contrainte morale, révélant la logique intime qui fait d’un attachement d’abord léger une force capable de submerger celui qui l’a suscité. Se regardant trop pour agir, Adolphe se découvre prisonnier de ses propres gestes, incapable de rompre sans se sentir coupable, incapable de rester sans se sentir entravé. Son indécision le noie dans un océan d’atermoiements, où la souffrance d’Ellénore se fait le miroir de sa faiblesse. Victime d’un système social qui la rend vulnérable, puis d’un homme qui, sans intention de nuire, la condamne de fait par son impuissance à choisir, elle s’accroche à ce qu’elle sait déjà perdu. 

Le roman montre comment la dépendance affective se nourrit de la dépendance sociale, l’une renforçant l’autre jusqu’à l’étouffement. Plus que d'une passion dévorante, la tragédie naît d'un déséquilibre structurel : elle s’abandonne parce qu’elle n’a plus rien, lui se retient de peur de se sentir lié pour toujours. Dans cette perspective, le livre apparaît comme une exploration précoce de ce que l’on nommerait aujourd’hui la dynamique toxique d’un couple : un attachement qui se nourrit de la culpabilité, une relation où l’amour devient dette, et où la liberté de l’un se paie de l’anéantissement de l’autre. Exposant sans juger, la prose, froide et méthodique, décrit l'enchaînement de chaque rouage jusqu'à l'issue inévitable. Cette relation se consumant dans l’attente, les malentendus et les promesses impossibles à tenir, rien ne se résout et, dans une douleur et une fatigue morale décrites sans emphase, les sentiments se délitent dans une narration qui annonce tout un pan de la littérature introspective du XIXᵉ siècle.

D’une sobriété et d’une précision presque cruelles d’entomologiste, le récit observe les ressorts intimes d’une relation vouée à l’échec avec une acuité indifférente à tout jugement moral, inédite pour l’époque. Élément structurant du roman, l’analyse psychologique expose méthodiquement les lâches contradictions d’un homme pris entre ses désirs et leurs conséquences, et donne, pour pendant à sa légèreté, la vulnérabilité d’une femme sur qui les normes sociales font peser tout le poids des engagements mal assumés. La narration, d’une rigueur impitoyable, s’achemine vers une vérité sans artifice, défaisant les illusions de la passion et laissant entrevoir, en creux, une intuition précoce de l’inégalité qui, en ce domaine, contraint les destins féminins. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : « Cela leur fait si peu de mal, et à nous tant de plaisir ! »


Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et affectées. 


Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et telle est la bizarrerie de notre cœur misérable que nous quittons avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.


C’est un grand pas, c’est un pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme, jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.


Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs ; on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

 

mercredi 15 juillet 2026

Critique : "Moon Tiger" de Penelope Lively | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Moon Tiger" de Penelope Lively




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Moon Tiger

Auteur : Penelope LIVELY

Traduction : Paule GUIVARCH

Parution : en anglais en 1987,
                  en français en 1989 sous le titre 
                  Serpent de lune,
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (L'Olivier) 

Pages : 312

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une histoire du monde, oui. Et, dans la foulée, la mienne. La Vie et le Temps de Claudia H. Le morceau de vingtième siècle auquel j’ai été enchaînée bon gré mal gré, que ça me plaise ou non. »
Claudia Hampton a toujours été ambitieuse. Allongée sur un lit d’hôpital, ses forces quittent son corps mais pas son esprit qui vagabonde et mène la danse avec puissance. Elle se lance un ultime défi : raconter le monde à sa manière, mais surtout se raconter, elle. On traverse à ses côtés la jeunesse, l’inceste, la Seconde Guerre mondiale, les amours et les combats d’une femme avec ses failles et ses forces.
L’écriture merveilleuse et précise de Penelope Lively donne vie à un personnage inoubliable, déterminé à suivre ses désirs, à s’émanciper de tout ce qui menace sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1933 en Égypte, Dame Penelope Lively (anoblie par la reine Elizabeth II), a composé l’une des œuvres les plus remarquables de la littérature anglaise. Elle a écrit des dizaines de romans – pour la jeunesse et pour les adultes – ainsi que des essais autobiographiques. Moon Tiger, son plus grand succès, est aujourd’hui un classique étudié dans les universités. Déjà publié en France il y a plus de trente ans, ce roman était tombé dans l’oubli, les Éditions de l’Olivier en proposent une nouvelle traduction.

 

 

Avis :

Romancière britannique née au Caire en 1933, Penelope Lively a bâti une oeuvre hantée par l'omniprésence du passé dans nos vies. Cette thématique prend toute son ampleur dans Moon Tiger, couronné par le Booker Prize en 1987. Le titre, emprunté à un serpentin anti‑moustiques utilisé en Égypte, évoque la combustion lente d'une braise, métaphore de ces rémanences du vécu qui ne cessent d'irradier la conscience.

Claudia Hampton, historienne renommée, entreprend depuis son lit de mourante une reconstitution de sa vie qui se confond avec une tentative d’écrire « une histoire du monde ». Au fil de ses réminiscences, aimantées par son expérience de reporter en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale et par l’amour que le conflit lui a arraché, se dessine le portrait d’une femme brillante, indépendante et souvent abrasive, gainée d’une carapace intérieure qui, depuis cette perte irréparable, rigidifie son rapport aux autres et à elle‑même. Cette dureté a construit autour d’elle une sorte de mur, maçonné d’incompréhension et de crainte, ses proches percevant son intransigeance sans jamais deviner cette blessure originelle et son refus d’être atteinte. Sa fille Lisa n’a jamais su comment approcher cette mère imprévisible et distante, qui semble réserver à un jeune réfugié hongrois, à la longue presque fils adoptif, une attention qu’elle‑même n’a jamais reçue. Quant à son frère Gordon, d’autant plus sur la défensive qu’admiratif et subjugué malgré lui, leur relation complexe s’établit entre fusion exclusive et rivalité sourde, dans une tension incessante qui entretient entre eux une proximité âpre, faite de loyauté et de heurts, traversée de sentiments incestueux.

Basée sur la discontinuité et la multiplicité de points de vue, la composition du roman montre comment subjectivités et affects produisent, à partir d’une même réalité, des versions divergentes qui se répondent et se déforment mutuellement. Loin d’une vérité unifiée, Moon Tiger expose une mémoire entrelacée de récits concurrents, chacun en infléchissant le sens selon ce qu’il retient, transforme ou occulte. L’ambition de Claudia d’écrire « une histoire du monde » se heurte ainsi à la résistance du vécu, l’histoire n’étant jamais qu’une construction partielle, tissée d’oublis, de choix et d’incertitudes. Sa vie, telle qu’elle se raconte ou perçue par les autres, révèle l’écart entre ce que l’on voudrait saisir du passé et ce que le passé consent à laisser émerger. De blessures en fidélités et regrets, nos perceptions se reconfigurent en autant de récits intérieurs, dessinant, dans le cas de Claudia, une figure sans cesse redéfinie par ce qu’elle dit, tait, et par ce que les autres projettent sur elle. 

S’il fragmente les points de vue, le récit désarticule aussi le temps, progressant par retours, surgissements et réminiscences, à mesure que la mémoire, fouissant dans les galeries à demi effondrées du passé, exhume les épisodes selon leur acuité affective plutôt que par ordre chronologique. Sortant des cadres de l’histoire officielle, cette temporalité subjective se contracte autour d’un instant décisif, se dilate dans l’attente, ou se dérobe dans les silences, présentant la durée non comme un écoulement, mais une constellation de moments qui s’éclairent ou s’obscurcissent les uns les autres. Ainsi se livre, non pas la continuité d’une vie, mais la manière dont, emportée par ses élans et freinée par ses failles, une conscience réorganise le passé en fonction de son intensité. 

Inscrit dans le contexte précis de la Seconde Guerre mondiale en Égypte vue par une correspondante de guerre, le livre fait de son décor un champ de tensions, où s’affrontent discours, interprétations et prises de position. Avec en tête son « histoire du monde », Claudia adopte un point de vue qui se veut englobant, mais qui reste marqué par sa position d’Occidentale, d’intellectuelle et de témoin privilégiée. L’Histoire y est une perspective, avec ses biais, ses partis pris et ses zones aveugles, et la géographie un huis au‑delà duquel le regard européen trouve ses limites, la guerre révèle son vrai visage, et l’amour vécu par Claudia prend une dimension politique autant qu’intime. Ainsi, raconter le monde, c’est d’abord mesurer la portée et les limites d’une situation, comprendre que toute vision d’ensemble comporte ses déformations, et que tout récit ne saurait que demeurer partiel et partial. 

D'emblée, le roman montre Claudia mourante. Écrire sa vie sur ce qui ne va pas tarder à devenir son lit de mort, c’est écrire dans l’urgence et la conscience aiguë de la fin, dans un rapport au temps où le moindre souvenir fait figure de dernier geste de pensée. La mort imminente transforme la remémoration en ultime tentative de se saisir soi‑même, non pour transmettre une vérité, mais pour affronter l’irrésolu. Juste avant l’effacement final, ce qui subsiste n’est pas une synthèse, mais un kaléidoscope de sensations et d’images réfléchissant la fragilité du savoir. Roman sur la mémoire, Moon Tiger raconte ce que la conscience retient avant de s’éteindre, ces instants essentiels qui surnagent et composent, dans leur dispersion même, la forme définitive d’un récit intérieur.
 
Cette nouvelle traduction permet de redécouvrir un roman majeur du XXᵉ siècle, dont la puissance tient à la maîtrise de sa construction et à la finesse de son regard sur la mémoire et l’Histoire. Par sa forme kaléidoscopique, ses changements de voix et son art d’exposer les distorsions perceptives, Moon Tiger explore avec intelligence la subjectivité du récit historique, montrant comment toute tentative d’embrasser le monde se heurte à la réfraction du vécu. Claudia Hampton irradie une présence d’autant plus crédible qu’elle apparaît dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les moins conciliants. Elle laisse percevoir une conscience que les autres ne parviennent jamais à lire entièrement. Cette tension entre ce qu’elle est, ce qu’elle montre et ce que les autres perçoivent souligne la nature tragique de son destin, mais aussi, en ricochet, de ceux qui l’entourent – notamment sa fille – et, plus largement, de la condition humaine, rendant le roman profondément bouleversant. Porté par une écriture d’une grande beauté et d’une remarquable acuité, Moon Tiger apparaît ainsi comme un très grand livre et un immense coup de coeur. (5/5) 

 

 

Citations :

J’ai une reproduction – on peut les acheter au Victoria and Albert Museum – d’une photographie de la rue principale du village de Thetford, prise en 1868, sur laquelle ne figure pas William Smith. La rue est déserte. Il y a une épicerie, une forge, une charrette à l’arrêt et un grand arbre aux longues branches, mais pas une seule silhouette humaine. En fait, William Smith – ou quelqu’un d’autre, ou plusieurs personnes, des chiens aussi, des oies, un homme à cheval – est passé sous l’arbre, est entré dans l’épicerie où il s’est attardé un moment à parler avec un ami pendant que quelqu’un prenait la photographie, mais celui-ci est invisible, tout est invisible. Le temps de pose de la photographie – soixante minutes – a été si long que William Smith et tous les autres sont passés sans laisser de trace. Même pas ce qui s’apparenterait à la marque des vers primitifs qui traversèrent la boue cambrienne de l’Écosse du Nord en laissant le tuyau vide de leur passage dans le rocher. J’aime ça. 
J’aime beaucoup ça. Belle image de la relation de l’homme au monde physique. Il est parti, il est passé puis a disparu. Mais supposons que William Smith ou celui qui descendit la rue ce matin-là avait, en chemin, déplacé la charrette du point A au point B. Que verrions-nous alors ? Une tache ? Deux charrettes ? Ou supposons qu’il ait coupé l’arbre. Altérer le monde physique est notre talent suprême – peut-être y parviendrons-nous complètement un jour. Finis. Et l’histoire touchera effectivement à sa fin.


Je déplaisais à tous les professeurs. « Je crains, a écrit l’un d’eux sur un bulletin scolaire, que l’intelligence de Claudia ne s’avère être une pierre d’achoppement si elle n’apprend pas à contrôler ses enthousiasmes et à canaliser ses talents. » Évidemment, l’intelligence est toujours un désavantage. Les parents devraient être démoralisés dès son apparition. J’ai été incroyablement soulagée de découvrir que celle de Lisa était tout juste moyenne. Sa vie n’en a été que plus confortable. Ni son père ni moi n’avons mené une vie confortable, mais savoir si nous aurions aimé qu’elle soit différente est une autre affaire. La vie de Gordon, aussi, a été inconfortable par intermittence, mais, quand on y songe, celle de Sylvia n’était guère plus douce, ce qui semblerait mettre à mal ma théorie sur l’intelligence et le bonheur. Sylvia est totalement stupide.


Nous ouvrons la bouche et s’en écoulent des mots dont nous ne connaissons même pas les ancêtres. Nous sommes des lexiques sur pattes. Dans une seule phrase d’une conversation futile nous préservons le latin, l’anglo-saxon, le vieux norrois. Nous transportons un musée dans notre tête, chaque jour nous commémorons des êtres dont nous ne savons rien. Qui plus est, nous parlons énormément, notre langage est le langage de tout ce que nous n’avons pas lu. Shakespeare et la Bible du roi Jacques émergent dans les supermarchés, sur les bus, bavardent à la radio et à la télévision. Je trouve ça miraculeux. Je m’en émerveille toujours. Que les mots soient plus durables que tout le reste, qu’ils voyagent au gré du vent, hibernent et se réveillent, s’abritent en parasites sur les hôtes les plus improbables et survivent, encore et toujours.


Les enfants ne nous ressemblent pas. Ce sont des êtres à part : impénétrables, inabordables. Ils habitent non pas notre monde mais un monde que nous avons perdu et ne récupérerons jamais. Nous ne nous rappelons pas notre enfance, nous l’imaginons. Nous la recherchons, en vain, à travers des voiles de poussière aveuglante et opaque, et récupérons quelques lambeaux emmêlés de ce qu’elle était selon nous. Et pendant ce temps-là, les habitants de ce monde sont parmi nous, tels des aborigènes, des minoens, des gens d’ailleurs bien au chaud dans leur capsule témoin.


Dieu aura l’un des premiers rôles dans mon histoire du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? S’Il existe, alors Il est responsable de l’effroyable et merveilleux récit. S’Il n’existe pas, l’idée que ce soit une possibilité a tué davantage de gens et préoccupé davantage d’esprits que n’importe quoi d’autre. Il domine la scène. En Son nom ont été inventés le chevalet, la poucette, la vierge de fer, le bûcher. En Son nom des gens ont été crucifiés, fouettés, brûlés, bouillis, écrasés. Il est à l’origine des Croisades, des pogroms, de l’Inquisition et de plus de guerres que je ne peux en nommer. Mais sans Lui il n’y aurait ni La Passion selon saint Matthieu, ni les œuvres de Michel-Ange, ni la cathédrale de Chartres.
 
 
Cette ville ne ressemblait pas à l’ancienne mais son impression sur moi était la même ; les sensations se cramponnaient à moi et me transformaient. Debout devant une tour de verre et de béton, j’ai arraché une poignée de feuilles d’eucalyptus de leur branche, les ai écrasées dans mes mains, les ai reniflées et les larmes me sont montées aux yeux. Claudia, soixante-sept ans, debout sur un trottoir inondé de matrones américaines aux bras chargés de paquets, pleurant non pas de chagrin mais d’étonnement à l’idée que rien n’est jamais perdu, que tout peut être récupéré, qu’une vie n’est pas linéaire mais instantanée. Que dans la tête tout arrive en même temps. 

 

 

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