vendredi 12 juillet 2024

[Nore, Aslak] Le cimetière de la mer

 



J'ai aimé

 

Titre : Le cimetière de la mer
            (Havets kirkegård)

Auteur : Aslak NORE

Traduction : Loup-Maëlle BESANÇON

Parution : en norvégien en 2021
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 512

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

La matriarche d’une riche dynastie norvégienne se suicide sur le domaine familial. Elle laisse derrière elle le mystère d’un testament disparu et un manuscrit, seule trace d’un drame familial : une catastrophe maritime durant la deuxième guerre mondiale dans laquelle son mari et des centaines de personnes ont perdu la vie. Sa petite-fille se lance à la recherche de ce testament. Aidée par un journaliste, ancien agent des services du renseignement qui a ses propres motivations, elle se retrouve plongée dans le passé labyrinthique de la famille. Une histoire sombre et hantée de secrets, de trahisons et d’amours vouées à l’échec.
Le cimetière de la mer est une fresque sociale, une saga familiale et un drame sur le pouvoir et l’héritage inspiré à la fois des grands récits du XIXème siècle et des séries télévisées d’aujourd’hui.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1978, Aslak Nore a rejoint le bataillon d’élite norvégien Telemark en Bosnie, avant de travailler comme journaliste au Moyen Orient et en Afghanistan. Il est l'auteur de plusieurs best-sellers et a reçu le prix Riverton du meilleur roman policier en Norvège en 2018.

 

 

Avis :

Le suicide inattendu et la disparition du testament de sa doyenne Vera Lind placent soudain le clan dynastique des Falck, riches armateurs de pères en fils depuis presque deux siècles, face à un conflit de succession. Des deux branches ennemies de cette famille norvégienne, laquelle héritera de la fortune et du pouvoir ? Celle d’Olav, le fils de Vera et le dirigeant actuel de la puissante fondation SAGA ? Ou celle de Hans, le célèbre et charismatique médecin humanitaire, né d’un mariage antérieur à celui de Vera avec le patriarche de l’époque ? Ebranlée par la disparition de sa grand-mère et par certains comportements troubles de son père en ces circonstances, Sasha, la fille d’Olav, décide de profiter de ses fonctions de responsable des archives de la société pour mener l’enquête. Quels secrets, si embarrassants qu’ils ont autrefois empêché la publication d’un récit autobiographique de Vera, lui aussi disparu, se cachent-ils donc derrière l’honorable réputation des Falck ? Et que s’est-il réellement passé lors du naufrage de l’express côtier DS Prinsesse Ragnhild, qui, en 1940, devait coûter la vie de son grand-père et miraculeusement épargner Vera et son nourrisson Olav ?

L’on ne remue pas les boues du passé sans risque. C’est ce que le récit nous laisse constater en ménageant ses effets de suspense, à mesure qu’aux secrets de cette famille fictive, se mêlent politique et faits historiques authentiques, parfois méconnus, des années quarante à nos jours. De la résistance intérieure au nazisme révélée à l’occasion du naufrage, célèbre en Norvège, de l’express côtier qui, en 1940, coûta la vie de quelque 300 passagers, dont bon nombre de soldats allemands à son bord, aux cellules « stay-behind », ces réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN pendant la Guerre froide pour protéger l’Europe de l’Ouest d’une invasion soviétique, en passant par les dérives privées de la lutte contre l’État islamique, l’auteur qui fut membre de l’armée de l’OTAN en Bosnie, puis journaliste dans les forces norvégiennes et américaines en Afghanistan et en Irak, inscrit son histoire dans une perspective bien sombre et bien éloignée de la version officielle de l’histoire nationale norvégienne.

Le résultat est un roman foisonnant, entre saga familiale, thriller psychologique et polar géopolitique, dont, nonobstant quelques longueurs, l’on vit avec curiosité les aventures pleines de coups de théâtre. Plus que ses intrications familiales savamment construites pour nous tenir en haleine, ce sont son épaisseur historique et ses coups de projecteur sur quelques aspects méconnus de la politique extérieure de la Norvège ce dernier siècle qui font le principal intérêt de ce livre. A noter qu’Aslak Nore a déjà suscité la polémique dans son pays à l’occasion de publications précédentes, comme son essai Extremistan en 2009, non traduit, où il exprimait, à propos de l’immigration, ses interrogations quant à l’extrémisation « pour le meilleur et pour le pire » de la Norvège. (3,5/5)

 

 

Citations :

La mort ne m’effraie pas. Au fond, le plus dur est la douleur qu’elle cause aux proches, et avec l’âge ce chagrin s’amoindrit fortement. Paradoxalement, la mort cesse dès lors qu’elle survient. Elle n’existe qu’aux yeux des vivants.

Il était libre, sorti de la pire prison sur terre. Il aurait dû être heureux. Pourquoi n’était-ce pas le cas ? Il se surprenait à regretter cette période derrière les barreaux. Pas les passages à tabac, la torture et les maladies, bien sûr. Non, il regrettait le temps où il rêvait à la liberté. Toutes les prisons du monde sont pleines de rêves. C’est le seul luxe qu’aucune geôle ne peut retirer aux détenus. Or aujourd’hui les rêves avaient disparu, il ne restait plus que la réalité.

J’ai l’impression d’entendre les mêmes paroles que celles que prononcent de nombreux autres vétérans, constata le médecin-chef. Ce qui est difficile, ce ne sont pas les missions elles-mêmes, aussi dramatiques soient-elles, serais-je tenté de dire. C’est le retour.

Peut-être suis-je le seul à le ressentir ainsi, mais est-il possible d’être aussi malheureux et heureux en même temps que l’on peut l’être à quatorze ans ? À cet âge, notre passé se résume à presque rien. Tout ce que l’on a, ce sont des rêves. Puis on construit sa vie, et les rêves peu à peu s’estompent. Et quand on meurt, les rêves ont disparu, seul le passé demeure.

 

mercredi 10 juillet 2024

[Faye, Eric] Il suffit de traverser la rue

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il suffit de traverser la rue

Auteur : Eric FAYE

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Années 2010, un journaliste vit de l’intérieur les convulsions de l’entreprise de presse pour laquelle il travaille depuis un certain temps : rachat, brutalité managériale, obsession du profit envers et contre tout... À l’occasion d’un plan de départs volontaires, il prend ses cliques et ses claques en saisissant au vol une opportunité de reconversion professionnelle. Mais, dans les méandres des organismes de formation qui sont un business à part entière, rien ne va se passer comme prévu, sous le regard de l’ex-homme d’information qui est aussi poète à ses heures perdues.

Au fil de ce roman, Eric Faye brosse le tableau d'une classe moyenne incapable de résister à l'offensive néo-libérale et de se mobiliser lorsqu'elle est attaquée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1963, Éric Faye, ancien journaliste, est l'auteur de romans, nouvelles, récits de voyages et essais. Son recueil de nouvelles fantastiques, Je suis le gardien du phare (José Corti, 1997), a été couronné du prix des Deux-Magots. Il a été lauréat du Grand Prix du roman de l'Académie française pour Nagasaki, paru en 2010 et traduit dans une vingtaine de langues. Il suffit de traverser la rue est son douzième roman.

 

Avis :

Dans sa course au profit, la pourtant florissante agence de presse américaine MondoNews a commencé, depuis quelque temps déjà, la délocalisation de ses bureaux européens vers des pays à bas coûts. C’est maintenant le tour du bureau parisien, où un plan de départ volontaire vient tendre encore l’atmosphère kafkaïenne entretenue par les nouvelles méthodes de management du groupe. Mais tous les salariés n’y seront pas éligibles. A 57 ans et avec trois décennies d’ancienneté, le journaliste Aurélien Babel se retrouve au coeur d’une lutte pour le moins paradoxale : celle pour le droit d’être viré.

Eric Faye a longtemps exercé la profession de son personnage principal, et si son livre est un roman à part entière, avec sa part de réécriture de la réalité en même temps que d’invention de ses protagonistes, c’est tout de même bien un témoignage de son expérience qu’il nous livre ici, en insistant sur sa représentativité quand son vague alter ego déclare qu’il est la foule, cette «  part de la foule qui, dans ces années 2010, forme sans doute la première génération à avoir autant peur en temps de paix », et en lui insufflant une dimension politique, quand, en regard du titre renvoyant à une remarque d’Emmanuel Macron à un chômeur, il pointe, dans cette « petite saga des années 2010 », l’évolution récente des entreprises privées, du secteur de l’information mais pas seulement, dans une logique à ce point exclusivement financière qu’elle finit par devenir leur unique raison d’être, au grave détriment de l’éthique et de l’humain.

A l’approche d’une soixantaine qui ne lui laisse aucune illusion sur ses chances de retrouver un emploi ailleurs, Aurélien Babel constate qu’en externalisant et en délocalisant à tour de bras pour profiter d’une main d’oeuvre bon marché, ici sans métier ni qualification, MondoNews « est en train d’inventer le journalisme sans journalistes » et que c’est toute sa profession qui se retrouve dévoyée par la pression du « bankable ». L’information rentable, celle qui génère les clics, se met à prendre le pas sur une information parfois plus cruciale. Cette presse-là, qui ne se donne plus la peine d’investiguer ni de vérifier, manque à son rôle de fond et à sa fonction, essentielle pour la démocratie, de contrepoids aux différents pouvoirs.

Et puis, plus globalement, de décisions bêtement financières en absurdités bureaucratiques – comme ce formulaire en anglais transitant par l’Inde pour parvenir au siège et bloquant pendant des jours le simple remplacement du clavier d’ordinateur d’un Aurélien Babel privé de son plus indispensable outil de travail – , se développent au sein des entreprises des systèmes kafkaïens, où plus rien d’humain n’a de place. Pourtant, accrochées à leur salaire et à leur aisance, ces classes moyennes supérieures qui, corvéables à merci, explosent sous la pression des organisations qui les emploient, loin de lutter et de se défendre collectivement, se contentent de se faire la guerre dans une compétition acharnée qui achève de rendre leur quotidien infernal. Chez MondoNews, c’est à qui marchera sur son voisin pour bénéficier du plan de départ volontaire : un triste privilège qu’il faut conquérir de haute lutte…

Avec un humour et un style qui font de cette lecture un régal, Eric Faye met en scène un Lucien de Rubempré contemporain qui a perdu au moins autant d’illusions qu’en son temps, celui de Balzac. Sa si juste observation des métamorphoses actuelles de l’industrie de la presse, entre mondialisation et dumping social, interroge, plus globalement et au-delà de tout clivage politique, sur la place de l’homme dans le travail et sur les grandes orientations sociales du monde de demain. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Chez MondoNews, dans le monde réel, personne ne s’est jamais jeté dans le vide : climatisation oblige, les fenêtres sont constamment verrouillées. Et puis, persiflent les plus acerbes, le vide, c’est MondoNews, impossible de s’y jeter puisque nous en faisons déjà partie. Nous baignons dedans. Quant au grand patron, il serait difficile de le prendre en otage. Existe-t-il seulement, n’est-il pas plutôt une création numérique ou un hologramme ? De lui, nous ne voyons que les messages d’autosatisfaction qu’il nous envoie de son Olympe, de temps à autre, répétant que la stratégie suivie est la seule possible et nous invitant à persévérer sur la voie tracée. Pour le séquestrer, il faudrait effectuer un long voyage, s’introduire à l’intérieur d’un gratte-ciel de Seattle en déjouant la sécurité puis se hisser au sommet, dans le séjour des dieux de la presse, au cœur du Siège mondial de MondoNews. Le trouverions-nous, ou tomberions-nous sur un bureau désert ?
 

Je suis une part de la foule, cette part qui, dans ces années 2010, forme sans doute la première génération à avoir autant peur en temps de paix. Non pas peur que la guerre éclate, ce n’est pas ça… Peur de la paix. La paix comme offensive soft pour chasser l’humain du monde qu’il a engendré. Oh ! il n’y a pas à dire : c’est une guerre propre, et lente, méthodique. Et sans merci. L’homme civilisé est apparu au début de l’holocène ; il organise sa disparition aujourd’hui, en plein anthropocène, et n’aura besoin ni de l’arme atomique ni du dérèglement climatique pour parvenir à ses fins.
 

Ce que je vais ajouter maintenant paraîtra sans doute anodin, mais je ne prête pas suffisamment attention aux petits riens qui, dans la vie de tous les jours, annoncent les grandes ruptures. Si nous savions réellement observer, nous décèlerions ce qui est en devenir. Nous deviendrions des voyants. Probablement devrions-nous être davantage réceptifs aux signes avant-coureurs qui ne paient pas de mine. Mais cela impliquerait que nous nous fiions à notre intuition, que nous considérions attentivement les petits riens ; or on ne prend pas le temps d’écouter son intuition ni de repérer les signaux les plus faibles, ce qui est regrettable.
 

Ces dernières années, lorsque l’agence MondoNews avait commencé à partir à vau-l’eau, sujette aux méthodes de management et aux oukases des Nouveaux Maîtres (un groupe suédois, Team SK, nous avait rachetés), j’en étais venu à regretter les matins où je décrochais le téléphone la trouille au ventre, relisant mentalement les lignes que je venais d’écrire et attendant les reproches de notre surmoi.
J’étais loin d’être le seul dans ce cas. Nous regrettions presque le temps des convocations à la Loubianka et les reproches chuchotés à froid, c’est dire… « Regretter » n’est sans doute pas le mot exact, car il impliquerait une certaine dose de masochisme. Disons que nous avions l’impression que le travail fourni n’était plus valorisé ni estimé, et que la recherche de la qualité n’était plus l’objectif de la direction. Désormais, il fallait que chaque info rapporte. Que l’on comptabilise un maximum de « clics » pour chaque article mis en ligne… Oui, la disparition de Lemoine annonçait bien l’extinction d’un monde ; et, en s’en allant, Citizen Kane nous avait rappelé que, nous aussi, nous étions des dinosaures, et que, à toute époque, chacun est le dinosaure du monde suivant.
 
 
C’est dans ces moments-là, entre trois et cinq heures du matin, qu’un jeune homme se matérialisait parfois de l’autre côté des tables. Il m’observait en silence, sans me quitter des yeux. Je ne remarquais qu’au bout d’un certain temps sa présence fantomale, voisine de l’hologramme, et je le dévisageais sans mot dire. Il avait dans les vingt-trois ou vingt-quatre ans depuis toujours, c’est-à-dire depuis qu’il avait entrepris de me rendre visite au creux de la nuit. Je le connaissais bien. Devant moi se tenait celui que j’étais à mon arrivée chez Mondo, frais émoulu d’une école de journalisme, et avec ça timide et complexé, beaucoup trop « pur ». Un autre moi détaché du moi présent, en somme, avec ses rêves de jeunesse et ses projets pour meubler le vaste avenir. Oui, cette heure si particulière était propice à nos rencontres et jamais je n’ai eu d’échange plus profond que durant ces nuits-là, entre le moi des vingt-trois ans et celui que je peinais à être à quarante ou cinquante. Surtout, il avait le tact de ne pas me poser la question que je redoutais : « Qu’as-tu fait de ta vie, mon vieux, depuis la dernière fois ? De notre vie ? »


Il y a une grande part de nuit en chacun de nous, je crois. À ne pas confondre avec la « part d’ombre », bien sûr. La « part de nuit », c’est ce qui nous reste d’instinct et d’intuition, sous une chape de rationalité. Notre part chamanique, qui échappe à la Machine et aux tentatives de domestication.


Un jour, le moulin à rumeurs a recommencé de tourner. Des bruits insistants, concernant l’avenir du travail de nuit dans nos bureaux, ont remis ses ailes en mouvement. Depuis des années déjà, tout nouveau projet de la direction parisienne ou du Siège était synonyme de menace. Une année sans projet était une année de sursis, de tranquillité, dont nous profitions jusqu’au dernier instant. Nous avions la conviction que l’avenir nous en voulait. Oui, l’avenir était en embuscade, derrière les fourrés du temps, il guettait notre passage…


Les mines se sont assombries. Dans la foulée de Londres et de Madrid viendra notre tour, tout le monde en est persuadé. Ils arriveront chez nous pour dégraisser. À leurs yeux, nous, les salariés, nous ne sommes que de la graisse. Le cholestérol du capitalisme. Son mauvais cholestérol. 


Moi non plus, je ne manquais de rien. Nous vivions tous comme des coqs en pâte. Nous avions l’eau courante et l’électricité, nous mangions à notre faim et possédions des appareils, des objets à ne plus savoir qu’en faire. Nous vivions dans un pays de cocagne et pourtant, comme le beau-père Henry, je courais derrière le sommeil en fuite, refoulais le cafard en prenant chaque soir mes cachets bleus. Nous avions tout mais quelque chose manquait. Les malades de la Grande Peste ou les poilus de Verdun en auraient bien ri, de nos bobos à l’âme, tiens… Jour après jour, nous aurions dû nous réjouir de ne plus connaître la guerre ni la peste, et de pouvoir combler nos envies en quelques clics. Au lieu de ça nous coulions une existence d’animal triste, comme dans un zoo. C’est que notre souffrance lancinante n’était pas un petit bobo. Il nous arrivait quelque chose que, du fond de leurs drames, les pestiférés du Moyen Âge et les fantassins de Verdun n’auraient pu comprendre. S’ils avaient visité nos appartements, les pestiférés et les poilus n’en auraient pas cru leurs yeux. Le paradis ! auraient-ils pensé. Et pourtant notre souffrance était bel et bien réelle, et que l’on s’appelle Henry Montalivet, de centre droit, ou Aurélien Babel, de gauche, nous étions logés à la même enseigne. 
 
 
Je lui avais parlé aussi de la « marchandisation de l’information » : « Ils veulent vendre de l’information à bas coût, comme des T-shirts made in Bangladesh. Et les textes sur lesquels les clients ne “cliquent” pas, ils veulent qu’on cesse de les traiter… »


En somme, MondoNews inventait un concept nouveau : le journalisme sans journalistes. L’absence de qualifications des recrues de Constanța, Clémence Corap l’avait constatée par elle-même quelques mois plus tôt. Voilà cinq ans qu’elle dirigeait le service matières premières, qui avait permis de décrocher un nombre important de nouveaux clients francophones. Le Siège n’en avait pas moins décidé de le délocaliser, estimant que le traitement des communiqués et la rédaction de comptes rendus des contrats de blé tendre ou de blé dur pouvaient tout aussi bien être effectués en Roumanie. Aucun prétexte invoqué, aucun cache-misère. C’était ainsi. Et, pour partir sur de bonnes bases, la direction avait envoyé Clémence sur place, à Constanța, jugeant qu’elle était la mieux à même de former les nouvelles recrues. C’était comme faire une bouture, en somme, mais en déracinant la plante sur laquelle on la prélevait, car, à Paris, ce service n’existerait plus.


Voilà qui je suis, maintenant que je me suis présenté au long de ces pages. Et cependant, comme je l’ai recommandé au commencement de cette histoire, ne cherchez pas à me donner un visage. Non pas que je veuille me soustraire à quoi que ce soit ou que je n’existe pas ; mais en m’assignant une identité, vous en découvririez une foule. Je suis Aurélien Babel, certes, mais pas seulement. À ma façon je suis la foule. Cela peut paraître emphatique, dit comme ça, mais il y a du vrai. Je suis une part de la foule, cette part qui, dans ces années 2010, a formé sans doute la première génération à avoir autant peur en temps de paix. Non pas peur que la guerre éclate, ce n’est pas ça… Peur de la paix. La paix comme offensive soft pour chasser l’humain du monde qu’il a engendré. Et si cette foule-là a autant peur de la paix, je devine pourquoi, à présent que les choses ont eu lieu et que chacun quitte la scène : la foule a perdu le sens du combat. Elle s’est résignée. Or les tyrans ne sont puissants que parce que nous consentons à vivre à genoux, explique La Boétie. L’homme de la Renaissance acceptait sa servitude parce que tel était l’état dans lequel il avait grandi. Mais les choses ont changé depuis lors. L’homme de la classe moyenne naît libre et n’a pas la servitude pour coutume. Sa servitude, il la choisit. C’est qu’il espère. C’est qu’il a des biens. Il entend ne pas les perdre, il compte même en accroître l’étendue, pour ressembler un jour aux nantis de la classe d’au-dessus. Non seulement notre homme accepte le pouvoir, compose, mais il dédaigne la liberté. Il s’en méfie, alors que les dominants, il les connaît bien, pour les servir.


Ce qui subsistait de la rédaction francophone trimait sous la férule des nouveaux responsables, lesquels, dépassés, n’étaient plus que de molles courroies de transmission entre les rameurs et des supérieurs injoignables, enfermés dans la tour d’ivoire de Seattle. Comment les collègues réussissaient-ils à tenir encore ? Où trouvaient-ils le ressort de se lever pour rejoindre leur poste, matin après matin ? Le salaire – je ne voyais pas d’autre explication. La carotte et la pénurie d’emplois dans la profession. Ils faisaient le gros dos, dans l’espoir que ça passe. Les arrivistes baignaient dans leur jus, courant servilement au-devant des nouvelles consignes. Parfois, j’essayais d’imaginer Pascal Laure opposant un « non » à son supérieur et lui administrant publiquement un « coup de boule » pour le mettre à terre. Ce jour-là, les poules auraient des dents en or. 
 
 
Être invité à évaluer chaque prestation qu’on vous a fournie est décidément une des plaies de l’époque. Opportunities se disait « heureux » de m’avoir accompagné dans la gestion de ma carrière et attendait maintenant mon « retour d’expérience ». Le cabinet n’y allait pas par quatre chemins : il me promettait ni plus ni moins d’en tenir compte. Oui, il en tirerait les leçons et s’engageait même à adopter « les mesures nécessaires ». Ce sondage, de plus, ne me prendrait pas plus de cinq minutes.
Chacune de mes observations devait être convertie en chiffre, sur une échelle allant de 0 à 10, et impossible de les nuancer à l’aide de quelques mots. Impossible de laisser le moindre commentaire. Mes sentiments, mes impressions, mes réflexions devaient être traduits dans la langue des nombres. On me demandait entre autres d’évaluer les personnes avec qui j’avais « échangé » chez Opportunities. Cher monsieur Martineau, quel peut bien avoir été mon « niveau de satisfaction » vous concernant ? Notre rencontre valait-elle 4, ou 6, ou bien 7 ? La question méritait réflexion… Je crois que je lui ai collé une bonne note, pour qu’il puisse dépérir quelques années de plus dans son bureau tout blanc et rêver de « faire » l’Arménie. J’ai oublié quelle a été ma réponse aux autres questions. De quoi pouvaient-ils tenir compte, chez Opportunities, et quelles « mesures nécessaires » prendraient-ils ? Si je répondais par 0 à leurs questions, auraient-ils le cran d’interrompre leurs activités et procéderaient-ils à un suicide collectif, digne des samouraïs ? Allons… Le moment était venu pour eux d’aller tondre la laine sur d’autres dos – les dos voûtés de honte que la Machine expulsait d’elle comme des étrons, et mes réponses finiraient comme statistiques au fond d’un rapport que nul ne lirait. Au sortir de cet exercice, l’idée m’est venue de composer un poème uniquement à base de chiffres, pour sceller la défaite définitive des lettres. Et je me suis mis, par dérision, à noter le comportement d’Adèle, chacun de ses actes, chacune de ses paroles et de ses caresses sans oublier sa cuisine, trop salée, pas assez épicée, en espérant qu’elle en « tiendrait compte » et prendrait « les mesures nécessaires ». Sa tolérance vis-à-vis de ma plaisanterie n’a pas dépassé les vingt-quatre heures – elle a menacé de riposter en m’évaluant à son tour. Et je me suis demandé tristement si, au fond, ce n’était pas ce qui attendait l’amour et l’amitié, annuellement soumis à des évaluations de performances, de sorte que chaque fille noterait sa mère, chaque élève son maître ou bien chaque sœur son frère.

 

lundi 8 juillet 2024

[Chandernagor, Françoise] L'or des rivières

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'or des rivières

Auteur : Françoise CHANDERNAGOR

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Des rivières sauvages, des vallées sombres, des gorges, des torrents, des cascades, et, au creux des collines, un lac immense : dans un récit autobiographique, Françoise Chandernagor nous décrit la Creuse, pays des sources et des eaux qui inspira Claude Monet.
Pauvre, secrète et longtemps inaccessible, cette région du Massif central — dont, pendant trois siècles, les fils devaient migrer chaque printemps vers des chantiers parisiens pour survivre —, cette terre granitique vouée au chêne et au genêt, fut le paradis de son enfance. Une enfance à demi paysanne, placée sous l’égide d’un grand-père lui-même « maçon migrant ».
Dans un hameau de dix-sept feux, une enfance libre et buissonnière qui est à l’origine de sa vocation d’écrivain.
À travers le sort de ceux qu’elle a connus dans son village, et les changements économiques ou climatiques violents de ces dernières années, Françoise Chandernagor, avec son art de conteuse, montre la transformation de cette « île » hors du temps, son île battue des vents où, longtemps, on n’arrivait qu’à pied : « Eux savaient où était caché l’or vrai, et ils se promettaient qu’un jour ils reviendraient vers leurs landes familières, reviendraient dans leur village sans route, perdu entre Limoges et Clermont, pour y contempler chaque été, et jusqu’à en être aveuglés, les paillettes de soleil que nos vents fous arrachent aux rivières. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Françoise Chandernagor a publié une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels L'Allée du Roi, La Sans Pareille, L'Enfant des Lumières, La chambre, ou, dernièrement, la fresque historique La reine oubliée.

 

Avis :

Racines familiales, mémoires d’enfance et paysages aux mille sortilèges : la Creuse rude et sauvage lui tient tant au coeur que, chaque fois déchirée de la quitter, Françoise Chandernagor n’a eu de cesse de revenir s’y installer grâce à son métier d’écrivain. Dans un récit autobiographique aussi émerveillé que nostalgique, elle raconte cet attachement, égrenant ses souvenirs comme autant de pépites cueillies au plus secret des rivières de ce pays.

« C’est aussi cela, choisir la Creuse. C’est choisir la lenteur, le silence, la profondeur, peut-être la sérénité, sûrement pas la facilité. » Sortie major de l’ENA, passée par le Conseil d’État et grande dame des lettres membre de l’Académie Goncourt, Françoise Chandernagor n’a jamais oublié ses racines, profondément ancrées en terre creusoise, plus précisément en Haute-Marche, dans le nord du Limousin. Songeant à son grand-père, maçon de la Creuse émigré en région parisienne, elle évoque l’extrême pauvreté d’une terre accidentée, granitique et peu fertile – « Les seuls fruits qui vous seront donnés sont les fruits secs dont vous étiez écœurés, les glands, les noix, les châtaignes, et pour charmer le palais de vos enfants, vous n’aurez que les mûres des ronciers. » – qui, faute de nourrir ses habitants, contraignaient bon nombre d’entre eux à partir dès les premiers beaux jours s’embaucher sur les chantiers du bâtiment et des travaux publics des grandes villes. Ce sont pourtant cette histoire et cette géographie longtemps ingrate, qui, classant la Creuse en tête des départements les moins peuplés et les plus pauvres de France, en ont aussi fait un coin de nature préservée, aux bois épais et aux bocages semés d’étangs et de demeures cachées, comme celle dont l’auteur a fait son refuge et son « théâtre d’illusions », s’attachant à y cultiver ce « parfum d’antan » au coeur de son identité.

De sa plume si élégamment chantournée, elle célèbre ainsi ce « pays secret », où elle possède « une maison secrète » : « une forteresse à l’intérieur d’une île ». Et de s’interroger : « Peut-être en va-t-il des hommes comme des arbres ? Certaines espèces semblent impossibles à dessoucher. » Se représentant insulaire de ce creux de France, elle décrit les « attaches invisibles », viscérales, qui la retiennent ici : l’histoire de ses ancêtres, les beautés âpres et sauvages de paysages qui ont attiré les peintres impressionnistes à la suite de George Sand, enfin les mille particularités locales dont elle nous délecte avec passion. Et puis, à la mélancolie du temps qui passe et la rapproche de la pierre tombale en attente au fond du parc de sa demeure, viennent finalement se mêler inquiétudes – lorsqu’elle voit ses arbres périr du réchauffement climatique – et accents de colère – quand les zadistes viennent « jouer aux gendarmes et aux voleurs » dans des forêts qui ne sont pas les leurs.

« La beauté, non seulement rend heureux mais rend bon : le cœur se remplit, se dilate, déborde, on éprouve le besoin de partager. Pour que ce cœur n’éclate pas, il faut l’ouvrir aux autres. Cette forme de générosité était familière aux Creusois d’autrefois, qui par ailleurs avaient si peu à donner ! » Elle caractérise à merveille cet ouvrage envoûtant, à l’écriture somptueuse, qui vous reste durablement dans l’esprit et le coeur. (4/5)

 

Citations :

Ancienne « vachère », je ne prends plus le risque, désormais, de traverser un pré où broutent ces limousines incontrôlables. L’autre jour pourtant, en ramassant des champignons, j’ai franchi une clôture et me suis trouvée, tout étonnée, devant un gros troupeau qu’un mouvement du terrain m’avait caché. Pour rassurer les vaches et les ramener vers la barrière afin de faire avec elles un brin de causette, j’ai crié « Vè-ète, vè-ète » comme j’en avais eu l’habitude, autrefois, pour rameuter les bêtes. Il y a trente ou quarante ans, apercevant « un être à deux pattes », la plupart des bêtes auraient d’ailleurs marché vers lui avec empressement ; elles fréquentaient quotidiennement les humains et recherchaient leur contact. Dans ma jeunesse, le « salut aux vaches » n’avait pas changé depuis plus d’un siècle : le cri adéquat était déjà mentionné dans ses souvenirs par Jules Marouzeau, enfant d’un pauvre village creusois devenu, par la grâce de la méritocratie républicaine, titulaire de la chaire de latin à la Sorbonne. Amateur de langues, Marouzeau a fourni dans son ouvrage un lexique assez complet des mots échangés chez nous entre les bêtes et les hommes ; ainsi, quand on veut rappeler des vaches éloignées au fond d’un pré, on doit hurler « Vè-ète » sur une note basse longuement tenue.
Mais avec mon panier de champignons, mes bons sentiments et mes cris sauvages, je me suis soudain trouvée bien sotte : pas une vache ne bougeait. J’eus beau m’égosiller pendant deux ou trois minutes, rien. Aucun mouvement. C’est alors que je me suis rappelé que l’espérance de vie naturelle d’une vache n’excède pas vingt ans. Or j’avais déjà constaté que plus un seul de mes compatriotes de moins de soixante ans ne comprenait le marchois... En revenant vers mon mari, un Parisien que mes braillements avaient un peu déconcerté, je dis, dépitée : « Même les vaches ne parlent plus le patois ! »
 

Car, à une vache, la luzerne paraît aussi attirante qu’à un enfant le chocolat. Alors, imaginez : un plein champ de chocolat ! En principe, la luzerne n’était cultivée que pour compléter, en petites quantités et une fois séchée, le foin de la mangeoire quand la vache était à l’étable ; mais la vache, si elle entre librement dans la luzerne sur pied, se gorge, se goinfre, se gave, et le gaz produit par la digestion de cette légumineuse lui gonfle la panse autant que si elle était pleine d’un veau à terme. Son ventre enfle même tellement qu’il lui comprime le poumon et qu’elle crève étouffée, la langue pendante. Une vache échappée dans la luzerne doit donc être rattrapée au plus vite et ramenée en hâte à la ferme, où le fermier, aidé de deux gars solides, la couchera sur le sol pour lui percer le flanc avec un énorme trocart métallique – aussitôt s’échappe de la panse un jet de gaz et de liquide mêlés, aussi vert que la prairie même. L’intervention et le jet sont impressionnants, mais la vache, soulagée, rentre la langue, retrouve son souffle, se relève, et, bientôt, elle s’ébroue dans la cour de ferme comme si de rien n’était.
 

J’ai parfois l’impression que, malgré mon admiration pour l’aptitude de George Sand à la vie amicale, et le modèle de Nohant sur lequel j’aurais voulu calquer Verneige, je suis restée aussi peu accessible qu’un marron dans sa bogue... Aurais-je gardé de mon arrière-grand-père roulier quelque passion de la solitude que je ne pourrais dominer tout à fait ? Cachée comme une vieille châtaigne, quand il me tarde d’écrire je ne serais pas fâchée, c’est vrai, de piquer un peu, même ceux que j’aime le mieux.
 
 
Peut-être en va-t-il des hommes comme des arbres ? Certaines espèces semblent impossibles à dessoucher. Les Corses, par exemple, ou les Creusois qui, même transplantés, restent reliés à leur pays d’origine par un rhizome caché. Privilège de l’insularité ? Ni les uns ni les autres n’aiment à quitter leur île, qu’elle soit au milieu de la mer ou au creux des terres, et on ne les en arrache jamais aussi profondément qu’on croit. Ils gardent là-bas, avec leur « arbre mère », des attaches invisibles : c’est au village, l’entretien de la tombe familiale (on « descend » encore pour la Toussaint), la possession d’une maisonnette qu’on habite quinze jours par an ou d’une grange qui s’écroule, mais qu’on ne vendra pas aux Anglais parce que « c’est un bien de famille », ou, plus simplement, même à Paris, la lecture assidue du journal régional – je connais un PDG parisien qui n’a pas revu nos rivières depuis vingt ans, mais qui reste fidèlement abonné à La Montagne.
Les Creusois ne seront jamais des gens d’anywhere. Pour reprendre la terminologie de David Goodhart, un célèbre sociologue anglais, ils sont, et restent, de somewhere. Paris, pour eux, c’est déjà bien loin ; alors New York ou Dubaï, vous pensez ! D’ailleurs, jusqu’à la fin du siècle dernier, mes compatriotes avaient-ils jamais été des émigrés ? Des migrants tout au plus, ce qui est différent. Ils partaient et revenaient. Au pays, pendant l’hiver (ou, par la suite, pendant les vacances d’été), ils construisaient lentement, pierre à pierre et sou à sou, la maison qu’ils habiteraient une fois retraités.
De tous les étrangers venus en France depuis le siècle dernier, les Portugais me semblent, par leur comportement, les plus proches de ces gens-là : hommes de la terre et de la pierre eux aussi, la plupart repartent finir leurs jours « au pays », une fois leurs enfants élevés et installés dans nos banlieues. Et ceux de la seconde génération, qui ont conservé là-bas, du côté de Lisbonne ou de Ceuta, la maison bâtie par le Pépé disparu, ne vont jamais en vacances ailleurs... Ils semblent parfaitement « intégrés », comme on dit ; pour autant, ils ne se sont pas détachés de leur souche. Car ils sont de somewhere, et la mondialisation tant vantée ne les convainc pas.


En tout cas, dans cette famille poitevine, de quelque côté que nous nous tournions, nous ne savions guère d’où nous venions. Outre les mystérieux Chandernagor et les Parhazard sans ancêtres, il y avait en effet des Trouvé, et, si la famille avait été plus bourgeoise, elle aurait pu faire imprimer des cartes de visite au nom des « Trouvé-Parhazard », ce qui en aurait dit long !


Quand j’ai quitté Fontloup pour m’installer à Verneige, la petite ville la plus proche (mille cinq cents habitants) disposait encore de cinq médecins, deux dentistes, deux pharmaciens et quatre kinés. Aujourd’hui, sans que sa population ait sensiblement diminué (le flux d’émigration s’est tari), elle ne compte plus que deux généralistes – l’un qui a atteint les soixante-quinze ans, et l’autre qu’on a fait venir de Roumanie –, aucun dentiste et aucun kiné. Encore heureux qu’il nous reste des rebouteux ! Quant à l’hôpital départemental, il n’a quasiment plus de médecins titulaires, juste des vacataires étrangers payés au prix fort pour passer quelques semaines en exil à Guéret. Dans ce pays sinueux et mouvementé, pas non plus d’hélicoptère sanitaire : comme en 1950, les cardiaques meurent en route, ce qui permet ensuite à l’administration, ravie, de « fermer des lits »…
C’est cela aussi, choisir la Creuse. C’est choisir la lenteur, le silence, la profondeur, peut-être la sérénité, sûrement pas la facilité.


Les enfants qui ironisent aujourd’hui sur le « passéisme » des septuagénaires ignorent qu’ils sont eux-mêmes victimes d’une idée toute faite : le progrès, le caractère inéluctable d’un progrès lisse, sans à-coups ni limites, un progrès quasi déifié.  


J’ai eu froid pendant toute mon enfance. Froid à Fontloup et froid à Palaiseau. Car, à Palaiseau aussi, les levers étaient difficiles quand ma mère n’avait pas encore allumé, dans l’entrée, le gros Godin à charbon qui devait suffire à tiédir tout le logement. Mais j’aurais eu scrupule à me plaindre de cet inconfort quand je voyais à Fontloup de vieilles femmes tailler leurs jupons et leurs longs tabliers dans la toile de jute élimée des sacs à pommes de terre – ou que j’apprenais par mes cousins du pays qu’ils ne dormaient qu’avec un seul drap pour user moins vite le trousseau des parents…


Si donc je compare mon pays d’aujourd’hui à celui d’autrefois, je vois bien tout ce que nous avons gagné matériellement : la Creuse a parcouru deux siècles en cinquante ans ! Mais je vois aussi ce que les Creusois ont perdu de leur patrimoine immatériel : nous jouissions alors d’un climat réellement tempéré, l’eau de nos sources était pure, l’agriculture, saine, et les paysages, plus touffus, plus farouches et plus beaux.
« La beauté ne se mange pas en salade », disait ma grand-mère, élevée dans la sagesse paysanne. « Ne se mange pas » ? C’est à voir : ne dit-on pas « dévorer des yeux » ? À défaut de homards et d’ortolans, nous nous nourrissions de cette beauté profuse des eaux et des arbres, nous nous gavions des laits de l’automne – ciels écumeux et lacs de brume qui engloutissaient nos vallées –, et nous jouissions pleinement des couleurs sucrées, presque liquoreuses, du printemps : le « jaune mirabelle » des genêts en fleur, le « vert absinthe » des jeunes avoines et le « rouge cassis » des fleurs de pentecôte, tranchant, pour quelques semaines, sur le bleu profond des puys et le noir des forêts. Nous étions riches alors ! Et quand je dis « nous », je ne parle pas de ma famille proche qui, peu à peu, devenait transclasse et découvrait des sensibilités nouvelles, mais de gens plus modestes, dont les vies « simples », comme on disait, n’iraient jamais au-delà du chef-lieu de canton : les plus délicats de ces gens de peu étaient émerveillés, eux aussi, par la puissance de la nature et son exubérance insolente contre lesquelles, pourtant, ils devaient lutter sans mollesse. Passant récemment à Paris devant l’un des hauts lieux de la laideur – la faculté de Jussieu –, je songeais que tant de disgrâce ne pouvait susciter, chez les étudiants parqués là, que la tristesse et la haine. Au contraire de la beauté, qui non seulement rend heureux mais rend bon : le cœur se remplit, se dilate, déborde, on éprouve le besoin de partager. Pour que ce cœur n’éclate pas, il faut l’ouvrir aux autres. Cette forme de générosité était familière aux Creusois d’autrefois, qui par ailleurs avaient si peu à donner !

 

samedi 6 juillet 2024

[Boum, Hemley] Le rêve du pêcheur

 


 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Le rêve du pêcheur

Auteur : Hemley BOUM

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Dans l’avion qui me menait au loin, j’ai eu le sentiment de respirer à pleins poumons pour la première fois de ma vie et j’en ai pleuré de soulagement. On peut mourir mille morts, un peu à la fois, à essayer de sauver malgré lui l’être aimé. J’avais offert à Dorothée mon corps en bouclier, mon silence complice, le souffle attentif de mes nuits d’enfant et en grandissant l’argent que me rapportaient mes larcins, sans parvenir à l’arrimer à la vie. Je pensais ne jamais la quitter mais lorsque les événements m’y contraignirent, j’hésitai à peine. C’était elle ou moi. »

Zack a fui le Cameroun à dix-huit ans, abandonnant sa mère, Dorothée, à son sort et à ses secrets. Devenu psychologue clinicien à Paris, marié et père de famille, il est rattrapé par le passé alors que la vie qu’il s’est construite prend l’eau de toutes parts... À quelques décennies de là, son grand-père Zacharias, pêcheur dans un petit village côtier, voit son mode de vie traditionnel bouleversé par une importante compagnie forestière. Il rêve d’un autre avenir pour les siens…
Avec ces deux histoires savamment entrelacées, Hemley Boum signe une fresque puissante et lumineuse qui éclaire à la fois les replis de la conscience et les mystères de la transmission.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hemley Boum, d’origine camerounaise, vit en région parisienne. Elle a reçu plusieurs prix littéraires, notamment le prix Ahmadou Kourouma pour Les jours viennent et passent (Éditions Gallimard, 2019), traduit en plusieurs langues. Le rêve du pêcheur est son cinquième roman.

 

 

Avis :

Calmes de part et d’autre de l’embouchure, c’est pourtant dans le fracas que les eaux foncées du fleuve Ntem rencontrent celles plus claires de l’Atlantique. A l’image de cette confluence tumultueuse, depuis le village de pêcheurs de Campo jusqu’à Paris et les traumas de l’exil, la romancière camerounaise Hemley Boum raconte le parcours sur plusieurs générations d’une famille de son pays et, à travers elle, les rapports historiques entre la France et l’Afrique.

Ils s’appellent tous deux Zacharias, l’un le grand-père, l’autre le petit-fils, mais ils ne se connaissent pas. Lorsque le récit s’ouvre, le premier est pêcheur à Combo et coule des jours paisibles entre sa femme Yalana et leurs deux petites filles. Il n’a pas encore succombé aux nouveaux rêves  – moto, radio, frigo… – qui vont bientôt surgir à crédit dans le sillage d’une société forestière étrangère, d’une coopérative, puis d’une compagnie de chalutiers. Le chapitre suivant nous montre le second, Zack, en proie quelque trente ans plus tard à une crise d’angoisse sur un trottoir de Paris. Etabli en France où il est devenu psychologue, il a tiré un trait, croit-il, sur le passé et son enfance dans l’un des quartiers les plus misérables de Yaoundé, là où sa mère, en rupture avec sa famille, l’élevait seule en se prostituant. Que s’est-il passé entre les deux époques ? C’est ce que, entre Combo, Yaoundé et Paris sur un intervalle d’un demi-siècle, la narration va peu à peu restituer, retraçant, d’un inconscient familial à un inconscient collectif, à mesure que le « je » de Zack renoue avec la troisième personne des récits familiaux, une géographie autant intime qu’universelle des relations franco-africaines.

« Ma vie était une étoffe fragile retenue comme par une multitude de nœuds. Si j’en défaisais un, le reste partirait en lambeaux ». Parti sans se retourner pour oublier un passé se résumant à ses yeux à la déchéance misérable et solitaire de sa mère et à l’unique perspective de la délinquance et de la violence, Zack qui ne connaît pas l’histoire des siens, privés d’ancrage après l’arrachement à leur culture ancestrale, a hérité de blessures qui, ignorées, l’empêchent d’autant plus de se bâtir un avenir. « J’essayais de devenir quelqu’un d’autre mais je ne savais pas qui, ni comment faire. » Désespéré de se conformer jusqu’à se renier et se rendre invisible, refusant d’admettre jusqu’aux discriminations subies par refus du racisme, le jeune homme va devoir se réapproprier le passé pour se construire une identité et dépasser les traumatismes du déracinement et de l’exil.

De la solidarité villageoise dans la tradition africaine au mercantilisme occidental, Hemley Boum montre l’aliénation d’une Afrique amenée sans transition à renier ses valeurs culturelles pour se conformer à un modèle dit « supérieur », menant en réalité les personnages à la ruine, l’humiliation et la perte d’identité. Pour penser l’avenir, l’Afrique doit d’abord se réconcilier avec elle-même. Voilà toute la portée de ce roman aussi didactique qu’attachant qui, au fil d’une plume fluide, précise et profonde, jamais manichéenne, prête superbement la puissance d’évocation et l’émotion de la fiction à une voix désormais l’une des plus percutantes de la littérature camerounaise. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Si nous restions dans cet environnement, des actes comme celui-là deviendraient notre quotidien. Il y a toujours une bonne raison de s’en prendre à quelqu’un, une bonne occasion. Ce n’était pas tant le goût de l’argent facile que l’absence de toute autre possibilité de se projeter dans un avenir désirable. Nous n’étions pas prêts à nous résigner, à nous contenter de la périphérie dans laquelle la vie nous maintenait. Et nous n’étions pas les seuls. Les jeunes de notre quartier bouillonnaient de colère et de frustration. Filles et garçons se lançaient dans la ville avec l’idée arrêtée de se faire à tout prix une place au soleil. La démarche était rarement honnête mais on s’en fichait. Cela occasionnait une nette rupture avec l’ancienne génération qui s’était contentée d’occuper docilement sa place. Elle ne nous comprenait pas, nous l’effrayions. Le père d’Achille avait noté son peu d’intérêt pour la vente de fripes et cela créait des tensions dans la maison surpeuplée : « Tu as quoi à reprocher à un travail qui m’a permis de nourrir ma famille ? Ce n’est pas assez bien pour toi ? Il n’y a pas de sots métiers, fils, il n’y a que des sottes gens. Si tu veux devenir feyman comme les autres jeunes du quartier, tu verras toi-même où ça mène. » Nous, nous savions qu’il y avait une profusion de sots métiers. Ceux qui ne vous instruisent pas, qui vous épuisent sans rétribution compensatrice, et que gagner de quoi nourrir sa famille au jour le jour comme unique horizon ne nous suffisait pas. Nous étions des débrouillards d’une nouvelle trempe. La prochaine victime nous coûterait moins d’atermoiements, mieux, nous allions la repérer, nous organiser et, sans états d’âme, devenir aussi violents que nécessaire.
 

Ici, on savait quand on entrait, jamais quand on ressortait. Seuls les plus chanceux, ceux qui avaient des relations, pouvaient prétendre passer devant un tribunal. Certains attendaient encore leur procès après des années d’incarcération. Tout était aléatoire. Ils étaient peu nombreux à pouvoir se payer les services d’un avocat et de toute façon, le recours à un conseil juridique était considéré par les magistrats comme un affront personnel. Les pots-de-vin, les vexations et les sentences n’en étaient que plus importants. Zacharias avait découvert un univers si absurde, si cauchemardesque pour les plus démunis qu’il avait encore du mal à imaginer que cela puisse exister. Est-ce que les gens dehors savaient que certains d’entre eux, au cœur même de la ville dans laquelle ils vivaient, étaient entassés et traités comme personne n’oserait traiter une bête ? À quoi et à qui servait cet endroit ? Qui avait pu imaginer un enfer de cette envergure ? Ces deux années avaient été une longue traversée du désert. Il avait côtoyé des bandits endurcis, mais aussi de pauvres hères qui se retrouvaient là parce qu’ils avaient offensé un dignitaire quelconque. Ils n’avaient aucun droit, moins du fait de leur faute que de leur pauvreté, de leur incapacité à se défendre. Certains continuaient de recevoir de la visite, un peu de nourriture, mais la plupart avaient été abandonnés par des familles qui ne parvenaient que difficilement à subvenir à leurs propres besoins. Tous finissaient par s’adapter à la dure loi de la prison, celle du plus fort, du plus féroce. Les riches, ceux qui se retrouvaient là pour des accusations de corruption, étaient placés dans une aile plus décente et bénéficiaient d’un traitement de faveur : ils avaient même des avocats. Mais il semblait à Zacharias que du haut en bas de l’échelle, tous étaient emprisonnés par la décision arbitraire d’un plus puissant.
 
 
Je suis comme beaucoup d’immigrés, à chaque dégradation, délit, crime, chaque fois qu’un fait divers s’étale à la une des journaux, ma première pensée ne va pas à la victime, mais à la personne incriminée. Je pense d’emblée : « Pourvu que ce ne soit pas un Noir. » Il n’y a pas de singularité possible, nous sommes une communauté pour le pire. Les meilleurs d’entre nous, ceux qui se distinguent positivement, sont français, les pires sont ramenés à leur statut d’étrangers. Rien n’est acquis, le premier imbécile venu peut vous dire : « Rentrez chez vous », comme on vous foutrait à la porte.


Tous les récits d’exil et de dérobade se déclinent au moins en deux temps : ce qu’on a réellement traversé et ce que les autres, ceux qu’on supplie de nous accueillir, ceux à qui nous sommes tenus de montrer notre meilleur profil, sont capables d’entendre. Il s’agit moins de l’indicible que de l’inaudible. Du tri féroce que l’on s’impose pour ne pas risquer d’être exclu. 


Chaque fois que nous faisons un choix, nous renonçons à autre chose et parfois nous nous trompons, nous voudrions revenir en arrière, savoir ce qu’aurait été notre existence si nous avions opté pour tel chemin plutôt que tel autre. Nous fantasmons ce qui aurait pu être, ce qui est à jamais perdu. Ils sont conçus dans nos désirs déchirants, contradictoires : il faudrait ne rien avoir vécu pour espérer échapper aux regrets. 


Nous consommons tout ce qui nous vient des eaux. Les rivières, le fleuve, la mer sont notre garde-manger naturel et le crocodile est un gibier de choix destiné aux grandes occasions, aux personnes à qui l’on tient à exprimer son respect. Normalement les femmes n’y ont pas droit, mais ici tu n’as que des femmes-hommes, c’est-à-dire ménopausées. Elles ne sont plus concernées par les interdits alimentaires. 


 

jeudi 4 juillet 2024

[De Luca, Erri] Les règles du mikado

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Les règles du mikado
            (
Le regole dello Shangai)

Auteur : Erri DE LUCA

Traduction : Danièle VALIN

Parution : en italien en 2023,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dans les montagnes près de la frontière entre l’Italie et la Slovénie, un vieil horloger a pour habitude de camper en solitaire. Une nuit d’hiver, une jeune tsigane entre dans sa tente et lui demande de l’abriter. Elle a fui sa famille et le mariage forcé qu’on lui imposait de l’autre côté des montagnes. Cette rencontre inaugure une entente faite de dialogues nocturnes sur les hommes et la vie, un échange de connaissances et de visions — elle qui croit au destin, aux signes, qui sait lire les lignes de la main, elle qui dresse un ours et l’aime comme le meilleur des amis ; lui qui se sent tel un rouage de la machine du monde et qui interprète ce monde selon les règles du Mikado, comme si le jeu était une façon de mettre de l’ordre dans le chaos. Dans ce roman dense et délicat, où chaque mot ouvre sur des significations plus profondes, où chaque phrase est un chemin vers soi-même, Erri De Luca nous invite à un jeu calme, patient et lucide, dans lequel un mouvement imperceptible peut changer le cours de la partie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Erri De Luca, né à Naples en 1950, est écrivain, poète et traducteur. Il est l’auteur d’une œuvre abondante, publiée en France par les Éditions Gallimard, dont les romans Montedidio (2002, prix Femina étranger) et plus récemment Impossible (2020, prix André Malraux)

 

Avis :  

« Lui, c’est un vieux campeur solitaire. Il passe de longues périodes en montagne, même en hiver. Elle, c’est une jeune gitane qui a fui sa famille et son campement. » Ajoutant que l’histoire « se passe à une époque récente, si le XXe siècle l’est encore », l’auteur s’efface aussitôt du récit qui, sans plus d’intervention extérieure, ni même de noms pour lui et elle, laisse le dialogue, puis un échange de lettres, et enfin un cahier, nous faire comprendre le fil des événements, au gré de ce que les personnages voudront bien se dire. Au bout du compte, comme l’un et l’autre auront longtemps gardé leur part de secret, le dévoilement final sera aussi inattendu pour eux que pour le lecteur.

De lui, l’on pensera tout savoir quand il racontera distraire sa vieille solitude bien réglée d’horloger réparateur de montres anciennes en venant souvent camper sauvagement sur la frontière italo-slovaque et en s’investissant dans une fondation humanitaire, nommée Mikado en référence à sa passion pour ce jeu très ancien. Il ne paraîtra donc pas étonnant qu’il vienne en aide à une adolescente fuyant d’abord un mariage arrangé, puis la police des migrants. Entre elle qui lit dans les lignes de la main et lui qui tente d’ordonner le chaos du monde en lui opposant les règles du Mikado – rester patient, anticiper et, ni vu ni connu, enlever impassiblement le bâton noir –, se noue une histoire d’amitié que rien ne viendra plus rompre, commencée par une nuit de hasard au gré d'une conversation entre deux solitudes et poursuivie de façon épistolaire sans que l’un ni l’autre ne réalisent à quel point leur échange est devenu une affaire de transmission. Car, si lui, pour la protéger, n’a pas tout dit sur ses motivations humanitaires, elle ne lui révèlera pas non plus ce que, pour l’épargner à son tour, elle finira par endosser à sa place. Conformément aux règles du Mikado, chacun jouera sa vie en veillant à pas toucher à celle de l’autre.

D’une richesse métaphorique aussi remarquable que la sobriété de son écriture, le texte travaillé jusqu’à l’épure s’avère un conte philosophique qui, l’air de rien, au détour de petites phrases s’imposant comme autant d’aphorismes, déploie une réflexion toute de bienveillance et de poésie douce-amère sur l’amitié, la solitude et la vieillesse, ménageant ses effets de surprise jusqu’au retournement final. Pourtant, est-ce de trop chercher à tout doter d’un double sens ? L’ensemble si bien léché finit par prendre un éclat artificiel, ses joliesses et son indéniable tour de main ne rendant que plus frustrant un sentiment de creux et d’agacement. A défaut de paraître tout à fait sentencieuse, une telle surenchère allégorique sape l’émotion et désincarne les personnages auxquels l’on ne croit plus. Reste un bel objet de virtuosité formelle, une fable suffisamment dotée en charme et en suspense pour se lire sans déplaisir. (3,5/5)

 

Citations : 

J’ai commencé à réparer les réveils, les mécanismes les plus gros, puis je suis passé aux montres.  
J’aimais démonter, nettoyer.
Elles tombent en panne à cause de la poussière qui arrive quand même à entrer. La poussière dérègle les montres parce qu’elle veut être celle qui mesure le temps.  
— Comment ça ? Je n’ai pas compris.
— Ça ne fait rien. Il existe une lutte ancienne entre la poussière et les montres, à qui mesurera le mieux le temps.  
C’est la poussière qui gagne, elle est plus ancienne.
 

Nous campions près d’un village sur le fleuve. Ils lançaient des bombes qui arrivaient avec un sifflement. Moi je savais le faire, comme ça la bombe ne me touchait pas, parce que les bombes ne s’attaquent pas entre elles.
 

— C’est comment d’être vieux ?
— C’est quand on te parle et qu’on glisse le mot « encore ». Vous travaillez encore ? Vous campez encore, vous faites encore ça et ça ?  
Alors mon mot préféré est devenu « encore ». Si on me demande comment je vais, je réponds : « Encore, je suis encore là. »
 

Certains voient la vie comme un fleuve, certains comme un désert, d’autres comme une partie d’échecs avec la mort. Moi, je la vois sous la forme d’un jeu de Mikado en solitaire.  
À l’origine, la chute des quarante et un bâtonnets servait à interroger le destin. On lisait la réponse dans la forme du tas.  
Toi, tu lis les lignes de la main : ne sont-elles pas comme un lancer de bâtonnets ?
— C’est toi qui le sais. En tout cas ce sont des plis, il faut une loupe et une bonne lumière.  
— Mais toi tu les lis et tu expliques leur dessin, comme on le faisait avec les bâtonnets du Mikado avant de le transformer en jeu.
 

C’est ce qui arrive au prisonnier. Au bout d’un certain nombre d’années, un beau jour il dit : ma cellule. Il est parvenu au possessif dans l’endroit même où il ne possède rien.
 

Il n’appartient à personne de dire : j’ai été ceci. C’est à ceux qui viennent ensuite d’en décider.


 

mardi 2 juillet 2024

[Flyn, Cal] A l'abandon - Quand la nature reprend ses droits

 

 

 Coup de coeur 💓

 

Titre : A l'abandon - Quand la nature
            reprend ses droits

           
(Islands of Abandonment – Life
            in the Post-Human Landscape)

Auteur : Cal FLYN

Traduction : Nathalie GUILLAUME

Parution : en anglais (Ecosse) en 2021,
                  en français en 2024 (Paulsen)

Pages : 352

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Que se passe-t-il lorsqu’un territoire est laissé à l’abandon ? Villes-fantômes, zones d’exclusion, no man’s land, friches post-industrielles, Cal Flyn a voyagé pendant deux ans dans ces espaces désertés ou presque, sur lesquels, progressivement, la nature reprend ses droits.
Cal Flyn diversifie les lieux, les époques et les contextes de désertification afin de rendre compte le plus justement possible de la façon dont la nature reprend possession des no man’s land. Forêts contaminées par la radioactivité à Prypiat, sites industriels désertés dans les îles écossaises, fosses gigantesques dédiées à l’enfouissement des armes chimiques dans la zone rouge de Verdun, parcs botaniques à l’abandon où prolifèrent des pestes végétales en Tanzanie, quartiers de Detroit transformés en squats à ciel ouvert, fermes collectives délaissées en Estonie à la fin de l’ère soviétique, autant d’escales insolites sur des sites qui portent encore l’empreinte de la désolation. La journaliste révèle, à travers ce récit plein d’espoir, les processus grâce auxquels la nature œuvre à sa propre restauration. Un aperçu fascinant de ce que nous ne sommes plus là pour voir.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cal Flyn est née à Inverness, dans la région des Highlands. Journaliste, critique littéraire et voyageuse infatigable, elle a travaillé pour National Geographic, The Guardian ou encore The Times. Elle s’est aussi aventurée en Laponie pour y travailler dans un chenil de chiens de traîneau. Elle vit aujourd’hui sur une île de l’archipel des Orcades, dans l’une des régions les plus sauvages d’Écosse.

 

Avis :  

L’on se souvient comment la nature avait aussitôt commencé à reprendre de ses droits pendant la pandémie de Covid-19. Cette vitalité et cette résilience écologiques observables dès que la présence humaine s’efface, Cal Flyn l’a constaté aussi sur chacun des sites à l’abandon, que, pendant deux ans d’enquête, elle a parcourus de par le monde. Fascinant, son récit témoigne de la façon dont, même dans les « endroits où le pire s’est déjà produit », la nature se régénère, pourvu qu’on lui en laisse le temps.

Ce sont parfois des lieux simplement laissés en paix, comme la zone tampon qui déchire Chypre en deux, la ceinture verte qu’est devenu l’ancien rideau de fer en Allemagne, ou la Mer du Nord sans pêcheurs pendant la seconde guerre mondiale. Ceux-ci deviennent des bouts d’éden où la biodiversité prospère, du moins tant que l’homme s’en tient écarté.

D’autres, encombrés de crassiers ou de bâtiments en ruines, ont été abandonnés après épuisement de leurs ressources ou pour des raisons économiques. Qu’il s’agissent des vieux terrils ou des friches urbaines, telles celles, gigantesques, des quartiers fantômes de Detroit, la vie sauvage finit par s’y réensemencer, en un progressif, mais vorace, processus de reconquête.

Et puis, il y a les sites que leur dévastation a rendu inhabitables. Désertifiés, recouverts de cendres volcaniques, irradiés, imbibés de produits toxiques ou minés, ils semblent devenus impropres à toute vie. Pourtant, dans la zone rouge de Verdun et même dans sa lunaire place à gaz intoxiquée par la destruction des obus chimiques de l’armée allemande, à Prypiat en plein coeur de la zone d’exclusion contaminée par les retombées radioactives, ou encore au sein des pires concentrations de polluants héritées des industries du XXe siècle dans le New Jersey, partout la vie s’adapte, mute, invente des stratagèmes pour se maintenir et régénérer les lieux, faisant preuve d’une résilience qui paraît véritablement à toute épreuve.

Souvent lorsque ces lieux ne sont pas - du moins pas complètement - interdits, des êtres humains persistent à y vivre, quitte à en payer le prix fort. Mal relogés, des habitants déplacés se sont empressés, malgré le danger, de revenir dans leurs maisons de Prypiat. En dépit des avertissements, les plus pauvres consomment le produit de leur pêche dans les eaux polluées aux métaux lourds à Newark. A Detroit, sans parler des squatteurs, toxicos et autres marginaux hantant les bâtiments en ruines tels des zombies post-apocalyptiques, ceux qui s’accrochent à leurs quartiers fantômes doivent se défendre de l’insécurité et de la contagion, car l’abandon est une gangrène qui ne cesse de s’étendre, contaminant jusqu’à l’état psychique des résidents. Autant la végétation et la vie sauvage se saisissent du moindre interstice pour incruster leur reconquête, autant il est une adaptation que l’on pressent immensément difficile : celle de l’être humain…

Rigoureux et intelligent dans ses observations, mais aussi vivant et immersif dans ses restitutions des atmosphères et des beautés étranges des sites visités, cet essai étonne, impressionne et passionne si bien qu’il se parcourt des plus avidement. Le lecteur en sortira plein d’espoir quant à la résilience de la vie sur terre. De la vie en général bien sûr. Ce qui ne dit pas dans quelles conditions et pour quelles espèces… Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Quand l’homme se retire, la nature reprend ce qui lui a un jour appartenu. (…)
Pour citer les auteurs d’une récente étude sur le sujet : « Le nombre considérable et croissant d’écosystèmes en régénération dans le monde entier offre une occasion sans précédent de contribuer à la restauration écologique pour contribuer à limiter une sixième extinction de masse. »
 

J‘ai passé deux ans à voyager dans des endroits où le pire s’est déjà produit. Il s’agit de paysages ravagés par une guerre, un accident nucléaire, une catastrophe naturelle, une désertification, une intoxication, une irradiation, une crise économique. En faisant l’inventaire des pires lieux du monde, ce livre pourrait avoir des accents funèbres. En réalité, c’est une histoire de rédemption : ou comment les sites les plus pollués de la planète – dévastés par des marées noires, anéantis par des bombes, contaminés par des retombées radioactives ou entièrement  dépouillés de leurs ressources naturelles – peuvent être réhabilités grâce à divers processus écologiques.
 

Là encore, cette vie en latence flotte autour de nous en permanence, invisible, tel un éther. Elle est dans l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons. Savourons-là : chaque souffle, chaque gorgée déborde de potentiel. Dans ce verre de rien, le germe de tout.
 

En 1967, l’historien Lynn Townsend White Jr. a affirmé que notre crise écologique actuelle prenait sa source dans l’« orgueil judéo-chrétien » envers la nature. Dans la Genèse, Dieu accorde en effet à l’homme la domination sur la création – les oiseaux, les poissons, le bétail, « tous les reptiles qui rampent sur la terre ». White souligne  que « le christianisme, en particulier sous sa forme occidentale, est la religion la plus anthropocentrique du monde ». 
 

Il est excitant d’accéder à un endroit sans garde-fou et d’y tracer sa route ; en poussant sa détermination à l’extrême, on se sent plus fort. Mais sans les cadres et restrictions de la société, l’éventail des possibles devient vertigineux. Dans un endroit comme celui-ci, en marge de la société, on se dit qu’on pourrait tout faire, être n’importe qui. Personne ne nous en empêcherait. On comprend à quel point les contours de notre identité sont fragiles. Peut-être est-ce seulement là où personne ne nous dit quoi faire qu’on découvre véritablement qui on est.
 

La faune benthique, composée de ces opportunistes qui élisent domicile dans la boue et la vase, est la plus exposée au poison enfoui dans les sédiments ; les vers polychètes, palourdes et raisins de mer tuniciers sont les espèces résistantes qui prédominent. Et parmi elles, dans les fonds marins limoneux, des milliers de crabes bleus : ils ont le dos olive, font la taille d’une main, leurs pattes et leur abdomen sont d’un bleu éclatant. Ils sont des milliers. Vous pourriez en manger à satiété. Ils n’ont pas l’air empoisonnés, mais un seul crabe bleu de Newark recèle suffisamment de dioxine dans le corps pour provoquer un cancer.
 

L’industrie a changé le monde. Même si nous devions tous disparaître demain – les usines réduites au silence, les générateurs arrêtés, les cargos à la dérive sombrant dans des volutes de sédiments -, nous avons déclenché des forces évolutives qui continueront d’agir sur la composition génétique de presque toutes les espèces. Elles se métamorphosent, transmutent et s’adaptent de façon imprévisible. Elles veulent vivre à tout prix.
 
 
Ces tombeaux maudits sont l’équivalent dans notre culture de la Vallée des Rois. Ce sont les monuments que nous avons laissés en souvenir de nous aux civilisations futures, et avec eux les BPC, les dioxines et les autres polluants organiques persistants qu’ils renferment vivront, pour ainsi dire, éternellement. Leur pouvoir de nuisance durera sans doute plus longtemps que nos constructions ne resteront hermétiques. Une nouvelle malédiction pharaonique, qui attend son heure pour frapper.


Le vert a connu un vif engouement pendant l’époque victorienne. Un émeraude intense qui s’est décliné sur les robes, le papier peint, les fleurs artificielles. Seul hic, cette teinture était hautement toxique, composée d’un mélange de cuivre et de trioxyde d’arsenic. Les ouvrières en mouraient, de l’écume verte aux lèvres ; leurs yeux, ongles, estomac, poumons, tout était vert. Une femme portant une robe de bal « vert de Scheele » avait assez d’arsenic dans ses jupes pour décimer tous les participants d’un bal. Une quantité infime d’arsenic (0,3 gramme) suffit à terrasser un homme. Au cours d’une réception, une robe teinte à l’arsenic pouvait en saupoudrer près de 4 grammes par terre.