vendredi 14 juin 2019

[Bouysse, Franck] Glaise






Coup de coeur 💓

Titre : Glaise

Auteur : Franck Bouysse

Année de parution : 2017

Editeur : Manufacture de livres

Pages : 432







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Au pied du Puy-Violent dans le Cantal, dans la chaleur d’août 1914, les hommes se résignent à partir pour la guerre. Les dernières consignes sont données aux femmes et aux enfants : même si on pense revenir avant l’automne, les travaux des champs ne patienteront pas.
Chez les Lary, le père est mobilisé, ne reste que Joseph tout juste quinze ans, en tête à tête avec sa mère et qui ne peut compter que sur Léonard, le vieux voisin. Dans une ferme voisine, c’est Eugène, le fils qui est parti laissant son père, Valette, à ses rancoeurs et à sa rage : une main atrophiée lors d’un accident l’empêche d’accomplir son devoir et d’accompagner les autres hommes. Même son frère, celui de la ville, a pris la route de la guerre. Il a envoyé Hélène et sa fille Anna se réfugier dans la ferme des Valette. L’arrivée des deux femmes va bouleverser l’ordre immuable de la vie dans ces montagnes.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse, né en 1965 à Brive-la-Gaillarde, a été enseignant en biologie et se lance dans l’écriture en 2004. Grossir le ciel en 2014, puis Plateau en 2016 et Glaise en 2017 rencontrent un large succès, remportent de nombreux prix littéraires et imposent Franck Bouysse sur la scène littéraire française. Il partage aujourd’hui sa vie entre Limoges et un hameau en Corrèze.



Avis :

En ce début de 20e siècle, la vie dans les montagnes du Cantal est rude. Elle le devient bien plus encore lorsque la mobilisation de la Grande Guerre vide les fermes des hommes valides. Au village de Chantegril, ceux qui restent s'organisent tant bien que mal : chez les Lary, Joseph, quinze ans, trime aux côtés de sa mère et de sa grand-mère, avec l'aide d'un vieux voisin. Chez les Valette, le père rage de n'avoir pu partir au front en raison de sa main mutilée : redouté de tous pour sa rancoeur et sa méchanceté, il s'adonne violemment à la boisson et à la persécution de son entourage, soudain élargi par sa belle-soeur et sa nièce débarquées de la ville pour trouver refuge à la ferme.

Le décor est planté pour la mise en place d'un drame dont la tension ne va faire que s'amplifier au fil des pages. Bien peu de choses se passent en réalité : les jours se succèdent selon l'immuable rythme des travaux agricoles, dans une atmosphère pesante et orageuse. Hommes et femmes s'épuisent dans un labeur incessant et une succession d'épreuves qui usent les caractères ou les transforment en bêtes enragées. Les douleurs font d'autant plus de ravages qu'elles s'enfouissent dans le silence de ces êtres rudes et taiseux, impitoyablement endurcis par la vie. Les drames, lorsqu'ils explosent, en sont d'autant plus meurtriers.

Ambiances et caractères sont criants de vérité : chaque geste, chaque mot sont restitués avec une précision cinématographique et une justesse d'observation qui leur confèrent un réalisme absolu. Impossible de ne pas se sentir transporté sur cette terre, dont la beauté n'a d'égale que son âpreté, et qui ne pouvait engendrer que des êtres forts, courageux et obstinés, aussi durs et cassants que des cailloux sous le gel.

Servie par une langue ciselée d'une remarquable beauté, cette fresque rurale noire immerge le lecteur dans un récit tellurique oppressant, qui écrase peu à peu ses personnages sous le poids d'une vie misérable où s'usent peu à peu tous les espoirs : rien d'autre que des drames engendrés par l'ordinaire et vécus dans le silence, restitués ici avec un réalisme et une justesse qui forcent l'admiration. Coup de coeur (5/5)




Citations :

Les roulements de tonnerre devinrent de plus en plus distincts, faisant comme des mots se carambolant dans une même phrase dénuée de ponctuation, répétée à l’infini.

Le ciel était une toile tendue, boulochant en altitude sous quelques nuages filandreux.

La vieille les jaugea du regard à tour de rôle durant un long moment. Puis elle prononça des mots difficiles à comprendre, comme raclés au fond d’une auge à cochons, s’y prenant à deux fois pour les faire basculer à grand peine par-dessus un rebord constitué de lèvres blêmes et déchirées.

Le balancier d’une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu’en faire.

La lune ressemblait à une assiette de porcelaine blanche trônant sur une nappe noire pleine de trous.

mercredi 12 juin 2019

Interview d'Alain YVARS (peintre et auteur de Que les blés sont beaux) - 11 juin 2019

 


  

Bonjour Alain Yvars, vous avez publié un roman :
Que les blés sont beaux : l’ultime voyage de Vincent Van Gogh,
ainsi qu’enregistré en livres-audio plusieurs nouvelles sur la peinture.



Pouvez-vous décrire en quelques mots qui vous êtes ?  

Je suis incapable de me décrire. Même mes proches auraient du mal... La vie m'a appris que nous sommes complexes, multiples, bien en peine de savoir ce qui dirige nos comportements. Peut-être en décodant nos gênes ?



Quel a été votre parcours avant de venir à l’écriture ?

Une vie professionnelle longue, aujourd’hui terminée, a occupé une bonne partie de ma vie. 

Celle-ci débuta lorsque j'avais 16 ans. Il fallait travailer. Issu d'une mère ouvrière et d'un père absent, j'ai passé mon enfance dans un petit studio parisien. Difficile dans ces conditions de faire des études, les inégalités sociales ne le permettant pas. Cela n'a d'ailleurs guère changé aujourd'hui. Plus tard, j'ai tenté de rattraper la culture qui me manquait et que je trouvais insuffisamment dans les livres dont je disposais adolescent.
Des études professionnelles supérieures, d'un bon niveau, me permirent de faire carrière dans la gestion administrative de nombreuses entreprises où j'appris la rencontre avec les autres et le partage. 

Ma femme, une Landaise qui n'a toujours pas perdu l'accent - c'est foutu pour elle - me donna une fille. Je viens de devenir grand-père récemment, ma fille et son mari ayant adopté un petit garçon d'origine africaine nommé Melvil qui les rend heureux.



Comment et quand vous est venue l’envie d’écrire ?

J'avais du temps et pouvais enfin penser à autre chose, faire ce que j'aimais.

Durant mes années professionnelles, je m'étais aperçu que je possédais une certaine facilité pour écrire. Sur un sujet donné, je pouvais écrire longtemps et plutôt bien.
J'avais gardé en mémoire, dans mes courtes études secondaires, les conseils prodigués par un professeur de français qui nous répétait sans cesse une maxime : "Faites simple, précis, concis". Je l'ai toujours appliquée car elle me correspondait.

Pratiquant la peinture, j'avais des idées d'écriture en tête.

La peinture et l'écriture ont de troublantes relations entre elles. Un chapitre de la Recherche de Marcel Proust m'inspirait. Il faisait mourir son personnage de l'écrivain Bergotte devant le tableau de Vermeer Vue de Delft : "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune".

J'ai donc commencé à écrire des nouvelles toutes en lien avec l'art. Le roman Que les blés sont beaux a été ensuite publié.
 


Parlez-nous de Que les blés sont beaux : qu’avez-vous voulu exprimer au travers de ce livre ? 

Ce livre est l'histoire d'une rencontre.

Ma première rencontre avec Van Gogh au musée d'Orsay n'avait pas été un franc succès. Etonnante Eglise d'Auvers, difforme et grimaçante sous un ciel plombé ! Je ne détestais pas... Ce style me déroutait. trop de couleurs. Des touches hachurées posées en pâte épaisse. Une peinture directe, sans fioritures. Je ne percevais pas sa singularité.

Moi, j'aimais les impressionnistes qui étaient finesse, subtilité, lumière. Lui était force et couleur. J'étais allé au Van Gogh Museum à Amsterdam pour tenter de trouver une explication, car l'essentiel de son œuvre se trouvait dans ce musée : à peine dix années de peinture de 1880 à 1890 et un nombre étonnant de toiles peintes par ce forçat de travail...  

Van Gogh m'avait bluffé ! Assis sur la balustrade faisant face au dernier tableau de la collection du musée : Champ de blé aux corbeaux, j'avais fixé, incrédule, les blés torturés de hachures orangées et ocre, verticales au premier plan, horizontales à l'horizon. Un chemin tortueux s'éclatait en trois branches agressives. Le ciel sombre, orageux, terrifiant, écrasait les blés. Un vol de corbeaux noirs donnait un aspect hallucinant à ce paysage de désolation.

Je n'avais rien compris à Paris... Je saisissais pourquoi les toiles de Van Gogh me dérangeaient autant. Cette technique toute en force maîtrisée donnait l'impression qu'un fauve s'était jeté sur la toile pour y planter ses griffes ? Ce Champ de blé aux corbeaux peint en juillet 1890 à Auvers-sur-Oise, sur une toile d'un format de 100 centimètres sur 50, était un des derniers tableaux de l'artiste avant son geste désespéré.

En quittant le musée, j'arborais le même regard ébloui que les autres visiteurs s'en allant à regret... Un très grand peintre... Un génie... 

L'admiration que je portais au peintre et la sympathie que j'éprouvais pour l'homme cultivé que j'avais découvert dans ses écrits, m'a incité à me lancer dans ce roman biographique pour faire connaître la vérité de l'artiste sur cette période de deux mois passée à Auvers-sur-Oise. Vincent m'a beaucoup aidé dans sa riche correspondance, je n'ai eu qu'à suivre la chronologie de son parcours et tenter en imagination de lui donner une âme.

J’ai découpé le roman en trois parties : les deux premières du 17 mai au 30 juin 1890 montrent un peintre qui semble guéri de ses dernières crises qui le secouèrent en Provence, heureux de peindre, plein d’espoir, amoureux de la région qui lui rappelle sa Hollande natale. Dans la dernière partie du livre, ce maudit mois de juillet verra le retour de ses démons intérieurs.

Dans la plupart des livres que j’avais lus, on présentait trop souvent Van Gogh comme un être malade, anxieux, fou même parfois. J’ai voulu que la partie la plus importante de mon livre soit consacrée à cette période à Auvers - les soixante premiers jours -, que j’appelle « heureuse », celle qui m’intéressait. Je souhaitais essentiellement parler de ce court moment de calme, de plénitude du peintre où il était lui-même et pouvait ainsi s’exprimer pleinement.

J’ai donné ensuite, plus brièvement, comme je le ressentais, aidé par de nombreux documents d’époque et des correspondances, du peintre, de sa famille comme Théo et sa femme Johanna, de ses amis proches comme Emile Bernard, ou bien la jeune Adeline Ravoux, la fille de l’aubergiste, les vraies raisons qui amenèrent l’artiste à perpétrer son geste fatal.



Ce roman a dû vous demander une immense documentation. Comment s’est organisé votre travail d’écriture ?
Je ne pouvais entreprendre un livre sur un artiste de la qualité de Vincent sans une grosse documentation. J’ai donc beaucoup lu. Les livres sur le peintre sont multiples. J’ai même passé des journées dans les archives de la BNF pour trouver des livres rares parlant du peintre, d’Auvers et de sa région, des guinguettes et des lieux de loisirs nautiques nombreux à cette époque.

Le livre prenait forme lentement. Il comportait une trentaine de chapitres que je publiais bimensuellement dans mon blog Si l’art était conté sous forme de roman feuilleton illustré de nombreuses images des tableaux peints à Auvers. Par la suite, j’ai publié mon récit dans un site de partage Calaméo en lecture libre.

Finalement, pensant que ce roman pouvait présenter un intérêt historique et artistique, je me suis décidé, sur les conseils d’amis, à le publier en auto-édition sur Amazon.



Vous êtes passionné par l’art et la peinture. Que représentent-ils pour vous ?
La peinture a été et est restée ma première passion.

Un peu par hasard, progressivement, celle-ci est entrée dans ma vie. Dans les creux de mon activité professionnelle, je pratiquais la peinture à l’huile qui ne me satisfaisait pas. Dans le même temps, je me documentais et visitais les musées et expositions temporaires.

La révélation vint le jour où je m’offris quelques bâtons de pastel sec, pour voir. Je compris instantanément que ce mode d’expression était le mien et mon matériel de peinture à l’huile fut rapidement rejeté, sans remords, à l’étagère la plus haute de l’unique armoire installée dans la petite pièce qui me servait d’atelier.

J’obtins des prix dans des manifestations régionales. La peinture était devenue cette passion qui continue de m’habiter.



Vous avez créé un blog : Si l’art était conté Que souhaitez-vous y partager ? Avez-vous des thèmes de prédilection ?
En prenant l’exemple de Proust dans sa Recherche, j’ai expliqué dans un chapitre précédent les relations qui existent entre la peinture et l’écriture. Léonard de Vinci en avait déjà parlé dans son Traité de la peinture : « Si vous appelez la peinture une poésie muette, le peintre pourra dire du poète que son art est une peinture aveugle. »

Le blog que j’ai créé se veut un lien entre ces deux arts.

Les livres sur la peinture, biographies ou catalogues, écrits par des spécialistes de l’art, ne me satisfaisaient pas totalement. Cela manquait de vie. J’ai donc commencé à écrire des nouvelles en rapport avec des tableaux et les peintres qui les avaient conçus. Dans le contexte historique du peintre le plus souvent, je racontais dans de courtes fictions des histoires qui me paraissaient plus parlantes pour les non-initiés que des ouvrages savants. Ces récits étaient publiés régulièrement dans mon blog. Je fis de même ensuite avec mon roman sur Vincent Van Gogh.

J’ai beaucoup écrit sur mes peintres préférés, Van Gogh, surtout Vermeer mon peintre préféré, et d’autres, uniquement des peintres figuratifs, l’art moderne contemporain, à part quelques exceptions, ne me correspondant pas.

Des écrits divers relatifs à l’art, des critiques sur des visites d’expositions, et la publication d’extraits de correspondances de peintres, complètent également le blog.



Peignez-vous toujours ? Acceptez-vous de partager quelques images de vos œuvres ? Comment décririez-vous votre style et vos sujets ?
J’ai peint longtemps. J’ai dû arrêter il y a quelques années pour cause de douleurs visuelles m’amenant à ne plus supporter la poussière du pastel et à peiner en fixant longuement la toile. 


Actuellement, les murs de ma maison sont tapissés de haut en bas de mes toiles sous-verre car le pastel est fragile. A Orsay, les pastels sont montrés dans des pièces sombres pour les protéger. 

Faute de photos faites avant l'encadrement, je ne peux montrer la plupart de mes toiles.

Toutefois, j'ai pu en photographier trois. Elles sont visibles sur mon blog. 
Deux d'entre elles sont aussi visibles en permanence en cliquant sur ma biographie dans Amazon.

Dans ma peinture, j'avais opté pour le style de mes peintres préférés, les impressionnistes, fait de vibrations lumineuses et de touches divisées. Ce n'était pas facile avec des bâtons de pastel car cette technique n'admet guère les superpositions de couleurs. Pour cette raison, la plupart des pastelllistes estompent les teintes et utilisent des papiers spéciaux comme le Pastel Card qui accroche bien la poudre. 


 
Avez-vous d'autres projets d'écriture ? 
Mes projets d'écriture ne sont plus des projets puisqu'ils ont déjà été écrits. Ce sont les nouvelles sur l'art dont j'ai parlé. Elles feront l'objet d'une prochaine publication à l'automne dans un recueil de nouvelles.



Merci Alain Yvars d'avoir répondu à mes questions.
(Interview de Cannetille le 11 juin 2019)

Les livres-audio d’Alain Yvars sont disponibles ici.
Que les blés sont beaux est vendu sur Amazon. Les bénéfices sont reversés à l’association Rêves, qui soutient des enfants gravement malades.

Retrouvez ma chronique de Que les blés sont beaux.

lundi 10 juin 2019

[Brocas, Sophie] Le baiser






J'ai aimé

Titre : Le baiser

Auteur : Sophie BROCAS

Année de parution : 2019

Editeur : Julliard

Pages : 306







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Camille a toujours exercé son métier d'avocate avec sérieux, mais sans grande passion. Jusqu'au jour où on lui confie une affaire inhabituelle : identifier le propriétaire d'une sculpture de Brancusi, Le Baiser, scellée sur la tombe d'une inconnue au cimetière du Montparnasse. Pour déterminer à qui appartient cette oeuvre, il lui faudra suivre la destinée d'une jeune exilée russe qui a trouvé refuge à Paris en 1910. En rupture avec sa famille, Tania s'est liée à l'avant-garde artistique et a fait la rencontre d'un sculpteur roumain, Constantin Brancusi. Avec lui elle découvre la vie de bohème. Cent ans plus tard, élucider les raisons de sa mort devient pour Camille un combat personnel : rendre sa dignité à une femme libre, injustement mise au ban de la société. Avec ce portrait vibrant de deux femmes en quête de justice et d'indépendance, Le Baiser questionne aussi le statut des oeuvres d'art, éternelles propriétés marchandes, qui sont pourtant le patrimoine commun de l'humanité.



Un mot sur l'auteur :

Ecrivain, haut fonctionnaire et journaliste, Sophie Brocas est aujourd'hui préfet d'Eure-et-Loir.



Avis :

Constantin Brancusi a bel et bien réalisé une sculpture intitulée Le Baiser, qui orne la tombe, au cimetière du Montparnasse à Paris, d’une jeune Russe suicidée en 1910. Et cette œuvre, qui vaut aujourd’hui une petite fortune sur le marché de l’art, fait réellement l’objet d’un long affrontement juridique entre les ayants droit qui voudraient la récupérer pour la vendre, et l’État français qui entend en protéger l’intégrité.

Sophie Brocas s’est servi de ces faits pour imaginer, en toute liberté, un roman qui alterne entre sa version de l’histoire de Tatiana en 1910, et le combat contemporain d’une avocate fictive, qui a décidé d’empêcher l’appétit financier de l’emporter sur le respect des intentions originelles de l’artiste.


Voici donc un récit intéressant à plusieurs titres : pour l’évocation du contexte historique et artistique de la Belle Epoque, qui nous fait au passage découvrir l’anarchiste et féministe américaine Voltairine de Cleyre ; pour son double hommage, à l’artiste Brancusi d’une part, à cette jeune fille victime de la condition féminine du début du 20e siècle d’autre part ; mais surtout pour son questionnement sur la notion de propriété d’une œuvre et de ses droits, et sur ce qu’elle implique en termes de responsabilité morale et intellectuelle au-delà de sa simple exploitation marchande.


L’auteur a choisi de nous livrer une jolie histoire à tendance plutôt sentimentale : le résultat est fluide et plaisant, même s’il tend à s’autoriser une certaine facilité parfois presque naïve. Si l’on peut regretter son relatif manque de profondeur, c’est au final un agréable et honnête divertissement, bien écrit et gentiment ficelé. (3/5)




Citations :

Qu'importe, quel spectacle, un fleuve qui prend de force une ville tout entière, la violente et l'oblige. L'eau a tellement gonflé. Elle a trouvé la force d'une évidence que nul ni rien ne peut plus arrêter. Elle veut, elle prend. Voilà tout. Il y a deux jours qu'elle a jailli de son lit, ivre de rage et de vigueur. Depuis, elle s'immisce, envahit, inonde, brise, souille. Rien ne résiste à une telle force de la nature. Sa puissance liquide ouvre des voies au milieu des pierres, tranche des chemins dans les chantiers du métropolitain qui éventrent Paris depuis des mois, tord des palissades de bois. J'ai même vu un petit pavillon baigné d'eau jusqu'aux fenêtres du premier étage. Cela m'a fait songer à un sucre en train de fondre dans une tasse de thé noir.

C'est précisément cela qu'il veut atteindre dans ses œuvres : l'essence de la beauté naturelle, le principe même du miracle de la vie, l'âme sous l'apparence des choses.
Nul besoin pour cela d'évoquer le vrai, le réel, affirme-t-il. L'essentiel n'est pas de figurer ni même de voir, mais de contacter l'essentiel, d'aller à l'invisible. C'est pourquoi il refuse de représenter les passions humaines comme le fait aujourd'hui l'académisme le plus répandu.
« À quoi bon tailler les montagnes pour faire de leurs pierres des cadavres ou du bifteck enragé ? a-t-il tranché. Que sont les statues classiques qui représentent nos héros, nos poètes, nos rois et nos saints si ce n'est un morceau de viande morte et figée dans le marbre ? »
Ce ne sont pas les larmes de l'orphelin qu'il veut montrer, c'est donner à comprendre la douleur de son âme. Ce n'est pas la plume soyeuse de l'oiseau qu'il veut représenter, c'est la liberté de son vol. Ce n'est pas le détail d'un visage qui l'obsède, c'est l'étincelle de l'esprit. Voilà ce que dit Brancusi.

« J'ai cherché, tâtonné, admiré M. Rodin pour sa liberté. Mais j'ai refusé de rejoindre son atelier, car je crois qu'il ne pousse rien sous les grands arbres. Aujourd'hui, j'ai trouvé mon chemin. Je suis heureux. »

« Je travaillerai à même la pierre. Pas contre la pierre mais avec la pierre. Vous comprenez, m'a-t-il expliqué, je veux, en retirant doucement de la matière, aller chercher au cœur du bloc cette expression que vous aviez l'autre jour dans les yeux. » Brancusi assure préférer cette façon de faire au modelage de la matière qui permet d'ajouter à l'infini pour corriger, effacer, recommencer. Non, lui, il taille, il va vers le centre. C'est plus dangereux, bien sûr, car on peut arriver à un point de non-retour avec la pierre, jusqu'à la perdre sans être parvenu à exprimer le sentiment, cependant, c'est cette exigence qui le porte. « Il faut en prélever mais le moins possible, a-t-il expliqué, pour que, dans cette masse qui diminue, je puisse atteindre la perfection. C'est une façon neuve d'envisager la sculpture, vous savez. Au fond, c'est comme si j'étais, dans une même personne, l'artiste qui pense la pièce et l'artisan qui la produit. »




Le coin des curieux :

Le Baiser est une série de 40 sculptures du Roumain Constantin Brancuși, représentant deux amants enlacés, aux formes géométriques tenant en un pavé droit. Brancusi crée l’oeuvre originale en 1905, puis la décline en plusieurs versions, aux formes toujours plus simplifiées.

La deuxième version en pied est installée au cimetière du Montparnasse, à Paris : elle sert de stèle et de socle à la tombe d'une jeune femme russe, Tatiana Rachewskaïa, suicidée en 1910. Lorsque la famille commanda une stèle funéraire à Constantin Brancuși, alors inconnu mais disciple de Rodin, l'artiste proposa cette sculpture réalisée peu de temps auparavant. C’est la seule version sculptée en taille directe, la seule qui représente le couple en entier, et avec ses 90 centimètres de haut, la plus grande de la série. Depuis 2010, elle est inscrite au titre des monuments historiques. Elle est désormais protégée par une caisse en bois et un système de vidéosurveillance.

Depuis les années 2000, une controverse juridique oppose les héritiers des Rachewskaïa, qui voudraient récupérer et vendre la statue estimée à entre 30 et 40 millions d’euros sur le marché international de l’art, et l’Etat français qui considère que l’oeuvre fait partie intégrante de la tombe.


Tombe et stèle de Tatiana Rachewskaïa au cimetière du Montparnasse




samedi 8 juin 2019

[Papin, Line] Les os des filles






Coup de coeur 💓

Titre : Les os des filles

Auteur : Line PAPIN

Année de parution : 2019

Editeur : Stock

Pages : 126







 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Tu avais dix-sept ans alors, à peine, et tu as pris l’avion, seule, pour retourner à Hanoï. Tu vois, j’en ai vingt-trois aujourd’hui, et je retourne, seule, une nouvelle fois, sur les lieux de ton enfance. Tu es revenue et je reviens encore, chaque fois derrière toi. Je reviendrai peut-être toujours te trouver, trouver celle qui naissait, celle qui mourait, celle qui se cherchait, celle qui écrivait, celle qui revenait. Je reviendrai peut-être toujours vers celle qui revenait, vers les différents coffrets d’os, vers les couches de passé qui passent toutes ici. »



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Hanoï en 1995, Line Papin y a grandi jusqu’à l’âge de dix ans, avant de s’installer en France. Elle se consacre à l’écriture, au dessin et au cinéma. Après L’Éveil (prix de la Vocation 2016) et Toni, elle publie son troisième roman Les Os des filles.



Avis :

L’auteur est née « par accident » à Hanoï, de mère vietnamienne et de père français. Sa vie s’écoule avec insouciance, au sein de la bruyante et chaleureuse tribu familiale où, entre grand-mère, tantes et nourrice, elle compte « plusieurs mamans ». La soudaine décision de ses parents de partir s’installer en France fait exploser l’univers de la fillette. A onze ans, Line se retrouve brutalement transplantée dans un environnement inconnu et froid, loin de ses attaches. C’est un déracinement culturel, mais surtout une déchirure affective qui va la dévaster : Line sombre peu à peu dans un insondable trou noir, irrésistiblement aspirée vers un néant mortifère. L’anorexie la détruit.

Le récit s’ouvre sur le retour de Line à Hanoï. Elle a maintenant vingt-trois ans et est déjà revenue une fois après le début de sa guérison, à la recherche de ce qu’elle a quitté bien des années plus tôt. Hélas, la vie ne l’a pas attendue, et Line s’aperçoit bien vite qu’elle est désormais autant française que vietnamienne. Alors elle raconte : la vie de sa grand-mère, de sa mère et de ses tantes pendant les guerres qui ont ravagé son pays d’origine, sa propre enfance dans un bonheur coloré et turbulent, tout ce qui a constitué « ses os », même si cela a disparu aujourd’hui et si elle doit apprendre à en faire son deuil.

Les deux parties du livre sont aussi fascinantes l’une que l’autre : le récit du passé familial et de l’enfance vietnamienne de Line plonge le lecteur dans un tourbillon de vie et de couleurs dépaysantes ; l’anorexie racontée de l’intérieur ouvre des abîmes terrifiants de noirceur et d’impuissance. L’on ne peut que rester sans voix devant tant de souffrance et tant de force, dans cette guerre toute intérieure qui menace la vie de l’adolescente.

Les livres ont été le seul point d’accroche de Line pendant son désespoir. Et l’on comprend toute l’importance de la rédaction de son histoire pour la reconstruction de l’auteur. L’écriture possède un style très personnel : elle alterne constamment entre le "je", le "tu" et le "elle", dans une courageuse tentative d’exploration de soi, de cette fille fragile et forte qui avait perdu le contrôle et qui cherche à tâtons à se réconcilier avec elle-même.

Tout le livre n’est-il pas finalement que le rassemblement des pièces éparses du puzzle qu’était devenue l’auteur ?
Quoi qu’il en soit, jamais ce récit ne pointe du doigt ni n’accuse, jamais le moindre ressentiment n’affleure : Line ne règle ses comptes qu’avec elle-même, sans une once d’auto-apitoiement et sans une plainte.

Voici au final un roman fort et courageux, celui d’une résurrection personnelle effectuée avec une dignité qui force le respect. Il se dévore dans un souffle de sidération, celle que l’on ressent, impuissant, devant la souffrance la plus brute. Coup de coeur. (5/5)




Citations :

Il serait difficile d’exprimer le sentiment de cette vieille dame à sa place mais ce qui est certain, c’est qu’elle s’est retrouvée seule dans le Vietnam du XXIe siècle. Sa fille aînée, remariée, déménageait avec son nouvel époux en Pologne. Elle emmenait avec elle ses deux fils, à Varsovie. La grand-mère, qui gardait tout ce petit monde sous son toit, a vu un pan se décrocher et une place vide s’étendre. Ensuite, sa seconde fille est partie en France, avec ses deux enfants et son mari. Un second pan tombait et une seconde place vide venait s’accoler à la première pour former une innommable vacance. La maison, d’abord si bruyante, se taisait. La vieille femme esseulée, qui s’était défendue contre les coups, les bombes, les guerres, les famines et les couches, n’avait plus rien à combattre. Autour d’elle, on avait déserté. Le territoire qu’elle avait défendu, sa propre armée, sa garde rapprochée, l’avait quittée. Vétérane isolée : tout cela pour rien ? Elle glissa le long d’une pente de tristesse, qu’avait préparée déjà son caractère nerveux, y creusant des sillons profonds où l’eau coulait plus encore. C’était une pente terreuse, fragile, vacillante, qui portait le poids d’une vieille femme seule. Longtemps, le liquide insinua les rainures de ce pénible toboggan pour le fragiliser plus encore et, longtemps, elle se laissa déraper dessus.

Puisqu’il n’y avait plus de chaleur ni de jeu, puisque ses efforts d’enfant n’avaient rien empêché, voilà ce qui arriva : la troisième guerre dut commencer. Cette guerre n’était pas extérieure, mais il y avait autant de bombes, d’os et de morts que lors des deux premières. La petite fille est entrée en guerre comme ses aînées, mais elle n’est pas entrée en guerre contre les Japonais, les Français ni les Américains, elle est entrée en guerre contre elle-même, tout simplement. Oui, c’était une guerre civile, entre une part d’elle-même et une autre. Cela a commencé de la même manière : par des famines et des bombes. Dans son corps, c’étaient des obus de pensées, constamment, qui détruisaient des territoires entiers. Ils atteignaient toutes les zones d’amour, de tendresse, de souvenirs, de paroles. Elle n’avait plus envie de rien dire, ni de rien apprécier. Elle n’avait plus d’envie, en fait. Les projectiles déferlaient pour tout ruiner. C’était un paysage bien triste, bien désert et bien froid. Ses cabanes d’avenir tombaient, leur terre battue d’espoir s’affalait. Il n’y avait plus que l’instant, sans horizon. Or cet instant était un instant de guerre : la première part de son être gueulait au crime, à la mort, au suicide ; la seconde part se cachait la tête dans les bras, pleurait, laissez-nous tranquilles. Le vacarme que c’était… Et puis, je l’ai dit, il y a eu les famines : il n’y avait plus rien à manger. La première bande, violente, s’emparait de tous les vivres pour les brûler. Elle refusait que l’on se nourrisse. Crevez, crevez, elle détournait son regard des sandwichs, des gâteaux, des fromages. Il fallait que la population n’ait plus rien, plus un grain de riz. La seconde bande, fragile, souffrait d’abord, s’habituait ensuite. À la fin, plus personne n’avait faim. Ceux qui hurlaient n’y pensaient pas, trop en colère, ceux qui larmoyaient n’y pensaient plus, trop en peine. Ils avaient autre chose à faire, ils avaient des bombes à contrer, à subir, des zones à défendre ou à laisser tomber. Il n’y avait plus de nourriture aux alentours. Tout était détruit. La petite fille avait quinze ans et cette guerre éclatait : elle était détruite.


Ça ne m’intéresse pas de marcher dans la ville, parce que je n’ai rien à y faire, je n’en ai pas la force et l’on m’y dévisage tout le temps, parce que, oui, l’on s’effraie à ma vue comme à celle de la mort. Traîner dans Paris ne m’amuse guère. La seule chose que je fais, avec plaisir et sans me sentir observée ni jugée, c’est lire. Dans les romans que je dévore, dans les poésies que je récite, les personnages me laissent en paix. L’auteur me parle, raconte, je regarde, je suis, j’écoute. Et j’oublie un peu mon corps de rescapée. Et personne ne me le rappelle, ne le pointe du doigt, ne le regarde de haut en bas. Il n’y a plus rien à cet instant-là que la littérature et elle me sauve la vie, elle occupe mon temps, elle m’extrait de ma guerre un instant.

Alors, c’est ainsi. À l’instant, elle n’existe pas. C’est une ombre mouvante, sans corps, sans voix, sans envie, sans vie. C’est trop facile de ne pas jouer : il suffisait de se débrancher. C’est trop facile de mourir : nous tenons à si peu, si peu… « Mesdemoiselles, vous êtes prêtes ? Tout le monde est là ? Comment ça va aujourd’hui ? » Il y a d’autres corps flottants autour d’elle ; ils sont plusieurs à se traîner ainsi, les yeux hagards, hochant la tête, sans savoir. Qu’est-ce qu’on fout là ? Pas là, dans cette pièce, mais là même, en vie ? Prêtes pour quoi ? Non, nous ne sommes pas prêtes, à rien. Et pourtant… Nous ne sommes pas mortes. Assises dans cette salle d’attente, elles ne sont pas mortes, c’est certain – mais elles ne sont pas vivantes non plus, c’est certain aussi.

– Elle ne grandira plus ? C’est fini, pour ses os ?
Le médecin acquiesce. Non, elle ne grandira plus. Sa croissance est arrêtée nette. Elle restera avec ce corps d’enfant, les os sont calcifiés, ils ne pousseront plus. Derrière les lunettes, on ne sait pas si c’est une larme qui brille ou simplement le reflet d’une lumière. Les parents, eux, retiennent un sanglot. Mais elle devait grandir encore, elle devait atteindre le mètre soixante-dix, elle ne va… Enfin, elle ne va pas faire cette taille toute sa vie ? Elle a quinze ans, sa croissance n’est même pas finie… Je suis désolé, dit le médecin, les os sont comme traumatisés. Ils ne peuvent plus croître… Les parents serrent un peu plus les cuisses contre leurs mains. Après un temps, ils demandent encore.
– Et les enfants ? Elle ne pourra plus tomber enceinte, pas avoir d’enfant ? C’est fini, pour ses eaux ?
Le médecin le craint bien, oui. Il sait : après ces maladies-là, souvent, on ne pense plus à « la stérilité ». C’est fini pour les os et les eaux. Elle ne grandira plus, elle ne pourra plus avoir d’enfant. Petite comme ça, elle restera.
Mais vivra-t-elle au moins ? C’est la dernière question que l’on a envie de poser, puisque tout le reste est fini, puisqu’il n’y aura plus d’enfant, puisqu’il n’y aura plus de croissance, vivra-t-elle au moins ? C’est la question que l’on veut poser en hurlant, d’une manière désespérée, c’est le médecin que l’on a envie de saisir par le col, de secouer, que ses lunettes en tombent : vivra-t-elle ?! Il ne le sait pas… Lâchez-moi, enfin… Je ne sais pas.


Vivra-t-elle ? Posée comme cela, doucement, si doucement… Plus personne n’a de force. Et l’on ne sait pas quoi répondre. Personne ne le sait. Vivra-t-elle ? Personne n’en est la cause. Personne n’a la solution et personne ne peut se saisir de la source. C’est une gamine, maintenant, qui ne grandira plus, qui n’aura pas d’enfant, qui est debout seule sur terre, sans passé, sans futur, sans vie, cassée et qu’on ne peut pas sauver. C’est une gamine, un solfège sans musique, qui doit se sauver sans raison, qui doit rester parce qu’elle est. Expliquez-lui cela ? Donnez-lui envie ?

Qu’ont-elles vécu ? Qu’ont-elles vu ? Qu’ont-elles perdu pour vouloir continuer à perdre tant ? Il fallait avoir été déjà si défaite pour entreprendre de défaire encore. C’est moi qui vais finir le travail, voilà ce que veulent dire les os qu’elles ont sur la peau, c’est moi qui vais achever le boulot. Qui l’a amorcé, comment, pourquoi ? Elles ont quinze ans, dix-sept ans, elles ont l’âge de devenir bientôt des femmes et ce sont des enfants parce qu’elles avancent à reculons, pour expirer en arrière, d’où elles sont venues, pour effacer ce qu’il y a là, derrière. Elles sont assises, squelettes de gamines, et ça veut dire, j’arrête, je ne continue plus le chemin que l’on m’a tracé. C’est fini. Personne ne parle, personne ne sait, personne ne veut. Derrière ces ossements, personne n’existe.

Des enfants ? Oui, c’est ce que je vois dans cet hôpital, des enfants qui ne veulent pas faire ce qu’on leur dit, qui refusent de manger à table, et ce n’est pas une question de régime ni de goût, c’est une question de vie ou de mort. Il y a une cantine où elles dînent et déjeunent. Des infirmières doivent passer derrière constamment pour forcer l’une à mâcher, l’autre à avaler. C’est idiot ? Non, c’est logique. Elles ont tout perdu, exprès, parce qu’elles avaient déjà tout perdu, et qu’il fallait, après avoir laissé la vie, rejoindre l’autre extrémité, la mort. Dans l’entre-deux où elles se trouvent, ce sont elles qui travaillent. Alors, c’est logique, elles ne veulent pas manger. Elles ne veulent pas vivre, c’était dit pourtant sur leur visage, sur leur corps, sur leurs os. Quelqu’un, quelque chose les a tuées. Alors, pourquoi de la bouffe, maintenant ? C’est vulgaire. Face à la douleur, ta purée et ton steak, c’est vulgaire. La douleur est si énorme, si noble, si essentielle, elle est inévitable et criminelle. Alors, qu’est-ce que signifie un poulet, une barre chocolatée ? Quasiment un affront, contre la peine, et un obstacle aussi, contre le travail de destruction. Dans le plateau qu’elles refusent de terminer, ce n’est pas un plat et un dessert qui sont représentés, c’est la vie et la mort. Il ne s’agit pas de dîner ou de ne pas dîner, il s’agit d’une question cruciale : vivre ou mourir ? Nourriture ou mort ?


Cette nuit-là, petite fille, tu t’es accoudée au guichet de la mort et celle qui donnait les tickets t’a regardée droit dans les yeux. « Vous en prenez un ? » Tu as hésité. Tu as demandé s’il n’y avait pas un aller-retour, si c’était remboursé ? La dame t’a toisée. « Aller simple. » Elle t’en a tendu un, l’air de dire, vu ta gueule, vas-y, saute, l’heure a sonné. Mais voyez, la petite hésitait, il était toujours temps de revenir en arrière. Elle jetait un regard par-dessus son épaule : le fleuve coulait vers elles, d’amont en aval, son flot se versait sur elles, brouillé de remous, de bleu sombre et de noir clair, mousse et mort que le fracas, à leurs pieds, signait. Il fallait tout remonter ou bien prendre ce fichu ticket. Et elle était maigre, et elle était petite, et elle était seule.

On ne pouvait rien lui conseiller ni lui donner. Finalement, ils n’avaient qu’une envie, que la fille s’en aille, puisqu’elle ne pouvait pas guérir, car son mal était contagieux, sa guerre destructrice, et l’on ne peut rien pour un pays en guerre civile. Y poser un pied, c’était recevoir une bombe. Il fallait qu’elle reparte, seule avec la mort.
Cette dernière a été, en l’adolescence de la fille, sa première relation, sa première fois, son plus grand amour, le plus douloureux, le plus passionnel, le plus destructeur. Elle a été son temps, son angoisse, sa menace… Entre le Vietnam et la France, entre l’enfant qu’elle était et la femme qu’elle allait devenir, entre les accidents et les choix, la mort se tenait debout, noire, opaque, inesquivable. Elle était son parfum, sa liaison secrète, son bourreau, sa raison de ne plus être.

vendredi 7 juin 2019

[Pigani, Paola] Des orties et des hommes






J'ai beaucoup aimé

Titre : Des orties et des hommes

Auteur : Paola PIGANI

Année de parution : 2019

Editeur : Liana Levy

Pages : 304







 

 

Présentation de l'éditeur :   

L’enfance de Pia, c’est courir à perdre haleine dans l’ombre des arbres, écouter gronder la rivière, cueillir l’herbe des fossés. Observer intensément le travail des hommes au rythme des saisons, aider les parents aux champs ou aux vaches pour rembourser l’emprunt du Crédit agricole. Appartenir à une fratrie remuante et deviner dans les mots italiens des adultes que la famille possède des racines ailleurs qu’ici, dans ce petit hameau de Charente où elle est née. Tout un monde à la fois immense et minuscule que Pia va devoir quitter pour les murs gris de l’internat. 

Et à mesure que défile la décennie 70, son regard s’aiguise et sa propre voix s’impose pour raconter aussi la dureté de ce pays qu’une terrible sécheresse met à genoux, où les fermes se dépeuplent, où la colère et la mort sont en embuscade. Une terre que l’on ne quitte jamais tout à fait.

Paola Pigani déploie dans ce roman, sans aucun doute le plus personnel, une puissance d’évocation exceptionnelle pour rendre un magnifique hommage au monde paysan et aux territoires de l’enfance.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Paola Pigani naît en 1963 dans une famille d’immigrés italiens installés en Charente. Éducatrice, elle vit depuis de nombreuses années à Lyon. Auteur de plusieurs recueils de poésie, elle publie en 2013 aux éditions Liana Levi un premier roman très remarqué, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures. En 2015 paraît Venus d’ailleurs et en mars 2019, Des orties et des hommes.



Avis :

L’auteur se remémore son adolescence au sein d’une famille de modestes agriculteurs de Charente, dans les années soixante-dix, alors que le monde rural en pleine mutation voit peu à peu disparaître les petites exploitations et mourir les villages.

Pia est la dernière-née d’une famille de cinq enfants, surnommés les Panzanis parce que les grands-parents sont venus d’Italie. La ferme et ses vaches laitières suffisent à peine pour joindre les deux bouts, au prix d’un travail incessant auquel participe activement la fratrie. L’enfance de Pia est pauvre et travailleuse, mais heureuse, au sein d’une tribu turbulente et unie, au contact de la nature et des animaux, dans un village qui connaît l’entraide.

Pia grandit, part en pensionnat à l’heure du collège puis du lycée, se retrouve confrontée à une société éloignée des préoccupations des « ploucs » en pleine crise. Déchirée entre sa fidélité à ses racines et l’appel du large, la jeune fille voit avec impuissance se déliter l’univers de son enfance : son frère et ses sœurs partent chacun leur tour vers leurs destins, les plus âgés et les plus fragiles des êtres chers disparaissent, personne ne reprendra la ferme familiale.

Le récit aux mille détails authentiques observe sans juger et avec humour les petits et grands évènements du quotidien, dans une ode à un monde en voie de disparition, pleine de tendresse et de nostalgie : c’est avec une infinie tristesse que s’impose sans recours l’incompatibilité entre l’énergie et les rêves de la jeune génération d’un côté, la déliquescence d’un univers condamné de l’autre.

Récit personnel et intime, servi par une langue souvent surprenante par ses trouvailles, Des orties et des hommes est un roman sensible et touchant, où l’émotion contenue rivalise avec l’humour, pour évoquer le passage du temps et l’éphémèrité de la vie. (4/5)




Citations :

Dans la cuisine, j’ai trouvé Mila une tartine dans une main, son livre de classe dans l’autre. Pov’sotte, comment tu peux lire en mangeant, toi ? j’ai crié. Elle a répondu dans ma tête, je mâche pas et les mots ne font pas de miettes.

Je refais l’ourlet du pantalon avec des points de Jésus qui court après Marie. Je déteste coudre, c’est toujours minable. Maman dit que j’ai deux mains gauches. Mais j’ai quand même dix doigts pour faire semblant.

À notre retour, la journée clapote doucement avec la polenta dans la marmite. On vit en rond mais on a déjà le cœur séparé. Demain, la maison se videra. Les parents travailleront sans nous. Nos devoirs, nos pensées seront tendus vers le lointain. Inévitable. Nous irons au-delà des frontières tendres de Cellefrouin. La rivière, le château, la charmille ne nous appartiendront plus. Nous nous en écarterons à mesure que tomberont nos dépouilles de gamins. Déjà on ne court plus sur la route qui descend au bourg, plus personne ne saute à chaque entrée d’une voiture dans la cour. On n’a plus la joie des chiens. On ne crie plus pour s’interpeller. On ne siffle plus entre nos doigts. On a laissé l’enfance sauvage pendue dans un séchoir à maïs vide, là où on se planquait pour manger des Carambar.



Le coin des curieux :

Il existe une trentaine d’espèces d’orties, dont cinq poussent en France : les plus courantes y sont la grande ortie et l’ortie brûlante, toutes deux reconnues parmi les plantes médicinales les plus utiles et les plus efficaces. Dotée de propriétés énergisantes et vitalisantes, l’ortie a en effet des vertus toniques, dépuratives, diurétiques et anti-inflammatoires. Elle est aussi utilisée dans l’industrie pour sa fibre, et dans l’agriculture comme engrais vert et comme insecticide. Comestible, elle est riche en protéines, en fer et en calcium.

L’ortie est hérissée de poils raides, dotés à leur extrémité d’une pointe de silice qui se brise comme du verre au moindre contact, libérant et injectant alors dans la peau un liquide très irritant. Un vent violent et prolongé suffit à faire disparaître pendant une semaine la propriété urticante de l’ortie. A noter que cette plante ne pique pas dans l’eau : il est donc plus facile de la récolter par temps de pluie.

L’ortie a des fleurs mâles et femelles, soit sur le même pied, soit sur des pieds différents. Les fleurs femelles sont verdâtres et pendantes, les fleurs mâles jaunâtres, horizontales ou en épi. Les étamines, pliées dans la corolle, se détendent soudainement lors de la fécondation et répandent un nuage de pollen sur les fleurs femelles.

L’ortie fut sans doute l’un des premiers légumes consommés, puisque des scientifiques ont découvert qu’on lui réservait des parcelles de terre pendant la préhistoire. Elle fut vénérée pendant l’Antiquité. Grecs et Romains en faisaient une cure printanière pour se protéger des maladies pour toute l’année, tandis qu’ils lui attribuaient des vertus aphrodisiaques. Dans les panthéons germaniques et scandinaves, elle était consacrée à Donar et à Thor, dieux du Tonnerre : elle était censée protéger de la foudre.
Au Moyen Age et au cours des siècles suivants, on la cultivait pour la consommer comme des épinards, s’en servir de fourrage pour les bêtes, et fabriquer papiers et tissus. Elle présentait l’avantage de croître dans tous les lieux impropres à d’autres cultures. On continua à la faire pousser jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Les maquignons qui connaissaient ses propriétés, mêlaient l'ortie à l'avoine, pour des chevaux plus fringants, au poil plus brillant. On la mélangeait à la pâtée des volailles et des cochons qu’elle protégeait des parasites et des maladies, tandis qu’elle activait la ponte des poules. On l’utilisait pour faire cailler le lait lors de la fabrication de fromages. On en enveloppait viandes et poissons pour en mieux conserver la fraîcheur, tandis qu'on gardait les pommes de terre plus longtemps sur un lit d’orties séchées.

Aujourd’hui, les propriétés médicinales de cette plante sont reconnues, et les produits à base d’ortie se développent, dont de nombreux médicaments.

Si l’on n’y jette plus guère son froc, elle sert encore aussi parfois à y pousser mémé.


mardi 4 juin 2019

[Yvars, Alain] Que les blés sont beaux : l'ultime voyage de Vincent Van Gogh







Coup de coeur 💓

Titre : Que les blés sont beaux

Auteur : Alain YVARS

Année de parution : 2018

Editeur : Independently Published

Pages : 238








 

Présentation de l'éditeur :   

Une prémonition ? : « Je voudrais faire des portraits qui un siècle plus tard aux gens d’alors apparussent comme des apparitions. » 
En écrivant cette phrase à sa sœur Wil, le 5 juin 1890, Vincent Van Gogh pouvait-il se douter que son souhait se réaliserait ? 

Je me suis rendu dans cette petite commune d’Auvers-sur-Oise où la présence de Vincent Van Gogh est toujours perceptible. Je l’ai rencontré. Il est devenu un ami. Je n’ai eu qu’à l’écouter. Tour à tour joyeux, mélancolique, il m’a raconté, au jour le jour, son activité durant les deux mois qu’il a passés dans cette ville où il était venu pour oublier son mal et se soigner. Intarissable, il m’a fait tout partager : ses joies, ses doutes, ses rencontres, sa tendresse pour son frère Théo. Il m’a décrit ses journées occupées à courir la campagne en quête de motifs et de modèles. Au sommet de son art, il peignait parfois plus d’un tableau par jour. Il m’a expliqué sa technique, sa passion pour cette peinture qui lui faisait dire : « Il y a du bon de travailler pour les gens qui ne savent pas ce que c'est qu'un tableau ».



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :


Ayant toujours vécu dans la région parisienne, Alain Yvars, depuis la fin de sa vie professionnelle dans la gestion d'entreprise, a gardé intacte la passion de sa vie : la peinture. Après avoir peint de longues années, le blog qu’il a créé, « Si l’art était conté », est consacré à des récits, nouvelles, et écrits divers sur l’art. Il aime imaginer dans leur contexte historique les peintres qui ont fait l’histoire de l’art, ce qui lui permet de s’inspirer de leur talent pour écrire ses récits.

Son premier roman Que les blés sont beaux se veut un hommage à Vincent Van Gogh universellement admiré de nos jours. Des années de recherches dans l’impressionnante correspondance de l’artiste, divers documents, et de nombreuses visites dans les archives de la BNF ont été nécessaires pour donner une âme au livre. Il nous fait découvrir l’artiste qu’il a suivi au jour le jour durant deux mois à Auvers-sur-Oise : l’homme nous apparaît avec sa sensibilité, sa culture littéraire et artistique, son amour de la nature et des gens.


Après avoir obtenu, pour des pastels, diverses distinctions dans des expositions régionales de peinture et un prix dans un concours de nouvelles, quatre de ses nouvelles ont été enregistrées en livres audio.


Accédez à mon interview d'Alain Yvars le11 juin 2019.



Avis :

Nous sommes en juin 1890. Sur les conseils de son frère Théo, Vincent Van Gogh, à peine remis de ses dernières crises de violence qui l’ont amené à se faire interner lors de son séjour à Arles, décide de s’établir à Auvers-sur-Oise, où réside le docteur Gachet. Enchanté par cette campagne paisible où il est accueilli avec bienveillance, ragaillardi par la proximité de Théo et de sa femme Jo, Vincent se consacre à la peinture avec frénésie. Il est alors au sommet de son art. Pourtant, ses tableaux, avant-gardistes, ne se vendent pas. Il mène une vie indigente, aux crochets d’un frère qui connaît lui-même quelques difficultés financières. La trêve sera de courte durée, deux mois d’un été qui se terminera tragiquement, mais qui aura vu l’apothéose du talent de l’artiste.

Alain Yvars a mis à profit tout son amour de la peinture et toutes ses connaissances accumulées au cours d’un immense travail de documentation, pour se glisser dans la peau de Vincent et narrer en son nom ces deux mois passés à Auvers-sur-Oise. Il en résulte un roman parfaitement fidèle à la réalité connue, empreint de charme et de délicatesse, au ton délicieusement suranné et nostalgique, et à la lecture fluide et captivante. Alors que revivent lieux et atmosphères, évoqués si naturellement qu’ils en paraissent familiers, les derniers tableaux du peintre prennent forme sous nos yeux, capturant les vibrations de la vie par la seule force des couleurs.

Si le roman reste pudique sur les sentiments de Vincent, ne faisant qu’effleurer les tourments qui devaient ravager l’artiste, l’émotion est bel et bien présente au travers de l’évocation des toiles, qu’on a presque l’impression de voir naître sous nos propres doigts. Qui pouvait mieux décrire le combat de la création et la genèse de ces œuvres, qu’un autre peintre, familier des gestes nécessaires à la maîtrise du mouvement et des couleurs ?

Que les blés sont beaux
m’a fait redécouvrir certaines œuvres de Van Gogh, qu’il est dommage de ne pouvoir admirer dans cette édition mais qui sont visibles sur le blog de l’auteur. Il m’a aussi donné l’envie de retourner à Auvers-sur-Oise, que j'avais visité il y a quelques années, et où on se plairait à imaginer une exploitation touristique du roman.

Saluons par ailleurs le fait que les bénéfices de ce livre sont reversés à l’association Rêves, aidant les enfants gravement malades.

Coup de coeur. (5/5).


Merci à Alain Yvars pour sa confiance.



Citations :

J’étais dans le repère de Gachet. Des toiles, encore humides pour certaines, qu’il avait peintes récemment, déposées le long d’un mur, ne me paraissaient pas dépourvues de qualité. Un paysage hivernal brossé dans des tons ocre était bien senti. Je faillis faire tomber une pile de masques en plâtre superposés reposant sur une table. 
— Ne les cassez pas, mon ami ! Je suis membre d’une société d’anthropologie et je collectionne des moulages de têtes d’assassins qui furent exécutés par le passé. Vous avez entendu parler de Lacenaire, ce criminel écrivain et voleur ? Voici le moulage de sa tête guillotinée. 
Le docteur prit le grimaçant portrait et le contempla en ricanant. Il le reposa, en prit un autre au milieu de la pile, en caressa les formes affectueusement et le remit en place. Ces masques de cadavres blanchâtres m’impressionnaient et m’amusaient. Ce docteur est un sacré original, pensai-je !

Vincent, vous devez connaître la technique de l’eau-forte, mais je me permets de vous l’expliquer à nouveau… Comme vous le savez, c’est un procédé de gravure en creux dont l’origine remonte à plusieurs siècles… Voici une pointe sèche, un outil bien aiguisé avec lequel vous allez pouvoir exercer votre art directement sur la plaque de cuivre qui a été enduite d’un vernis spécial. Lorsque vous aurez terminé le dessin, nous ferons mordre la plaque dans un bain d’acide dilué d’eau, d’où le nom d’eau-forte… Le miracle va s’accomplir : l’acide va attaquer la plaque uniquement aux emplacements où le dessin sur le vernis a mis à nu le métal. Ensuite, celle-ci, nettoyée de son vernis, permettra de reproduire des estampes sur papier en quantité.

Je peins la vie comme je la ressens. Ma méthode : peindre en une seule fois en se donnant tout entier ; exagérer l’essentiel et laisser dans le vague, exprès, le banal. Un tableau doit être autre chose qu’un reflet de la nature dans un miroir, une copie, une imitation. J’ai compris qu’il ne fallait pas dessiner une main, mais un geste, pas une tête parfaitement exacte mais l’expression profonde qui s’en dégage, comme celle d’un bêcheur reniflant le vent quand il se redresse fatigué…

Un art populaire, tel est mon but ! Ma peinture doit pouvoir s’accrocher dans une cuisine, un corridor, un escalier. Jamais je ne serai préoccupé si elle ne figure pas en bonne place dans un salon. Ma technique peut paraître fruste, loin du classicisme qui est encore solidement implanté dans les salons officiels. Nous, les peintres contemporains, sommes en train de changer tout cela… Martinez, l’art a plus évolué dans ce seul siècle que durant tous les siècles précédents !
(…)
Je veux créer un art qui sera celui de l’avenir… Le portrait moderne est ce qui me passionne le plus dans mon métier, celui qui permet de révéler l’âme du modèle avant son apparence. Je voudrais faire des portraits qui apparaîtront aux gens qui les verront dans un siècle comme des apparitions…

— Qu’est-ce qu’elle vous a fait notre église ? 
Placé de biais sur la route, je n’avais pas vu arriver le jeune homme au sourire canaille planté derrière moi. Il était grand et svelte, habillé d’une chemise à rayures bleues verticales qui étiraient sa silhouette. 
— Pourquoi ? Elle ne vous plaît pas ? 
Le garçon ne répondit pas. Il observait avec attention l’oeuvre, penché sur mon épaule. Sa chevelure était aussi blonde que les blés gorgés de soleil aux alentours. Des mèches folles lui balayaient le visage en cachant partiellement ses yeux malicieux qui s’allumaient par instant d’un vert étrange. 
— Pour moi, elle souffre cette église ! 
Il se redressa, regarda le monument longuement, se pencha à nouveau vers ma toile pour vérifier ce qu’il ressentait. Il se décida : 
— C’est difficile à expliquer… votre église ne ressemble pas à notre église d’Auvers, calme, sereine. La vôtre dégage comme une douleur… Elle se plaint… On dirait qu’elle veut parler, exprimer quelque chose, sans y parvenir.
 Il remua sa bouche dans tous les sens, comme s’il malaxait quelque chose. 
— Mmm… Tout bouge dans votre tableau ! Les murs ne sont pas droits, les jointures de la toiture plient, se tordent… Cela me fait penser aux couleuvres prêtes à mordre que je dérange parfois en marchant dans les champs… Et puis ces couleurs ! Ce ciel sombre… Où est passé le soleil qui brille aujourd’hui ? Votre ciel écrabouille la malheureuse église qui est enserrée dans cette pince formée par les deux chemins de chaque côté. Elle ne risque pas de s’échapper ! Regardez vous-même, vous ne voyez pas qu’elle étouffe notre église? 
Il arrêta de parler pour contempler la bande de pré triangulaire et les chemins sablonneux de chaque côté. Il reprit : 
— La terre semble se soulever comme une vague qui s’apprête à happer l’église… Vous l’avez vraiment voulu ainsi ? Je ne voudrais pas être à la place de la femme sur le chemin qui paraît toute fragile à côté de ce vaisseau balayé par des éléments déchaînés.

Pas facile à comprendre ma peinture, Tom… Je suis un avant-gardiste. En dix années de peinture, j’ai assimilé les différentes influences picturales des grands maîtres : Millet, Delacroix, Rembrandt… Ils ont ouvert la voie. Aujourd’hui, je me sers de ce qu’ils m’ont appris et tente, modestement, d’aller plus loin. Tom… seules la sincérité et l’émotion devant la nature doit guider notre travail. L’émotion… Celle-ci est parfois si forte que je travaille en oubliant que je peins. Les touches viennent d’elles-mêmes, avec des rapports entre elles comme des mots dans une lettre.

Les Japonais m’ont tout appris, Marguerite. A l’étude de leurs toiles, j’ai compris que l’utilisation des couleurs pures pouvait donner un résultat harmonieux. Il suffit de les mettre en musique comme vous le faites si bien avec les notes sur votre piano.



Le coin des curieux :

Le 19 juin prochain, à l'hôtel Drouot à Paris, va être mis aux enchères le revolver avec lequel Van Gogh se serait mortellement blessé. L'arme est estimée à entre 40 000 et  60 000 euros.

Trouvé par un agriculteur en 1965, dans le champ d'Auvers-sur-Oise où le peintre avait été retrouvé agonisant le 27 juillet 1890, le pistolet, difficile à authentifier formellement, est néanmoins considéré de provenance sérieuse. De même calibre que la balle responsable de la mort du peintre, il avait été remis après sa découverte au propriétaire de l'auberge Ravoux, à Auvers-sur-Oise, où résidait le peintre avant sa mort le 29 juillet 1890. Il a ensuite toujours été conservé par la même famille.

Surnommé "l'arme la plus célèbre de l'histoire de l'art", le revolver a été présenté pour la première fois en 2012, lors de la parution du livre Aurait-on retrouvé l'arme du suicide ? d'Alain Rohan. Il a été exposé par le Musée Van Gogh d'Amsterdam en 2016. L'analyse de l'arme, très abîmée, conclut qu'elle est restée dans le sol depuis une époque qui pourrait coïncider avec l'année 1890.



Souvenirs d'Auvers-sur-Oise :

 




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lundi 3 juin 2019

[Henderson, Eleanor] Cotton County




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cotton County 

           (The Twelve-Mile Straight)

 

Auteur : Eleanor HENDERSON

Traductrice : Amélie JUSTE-THOMAS

 

Parution : 2017 en américain (4th Estate Ltd),
                2019 en français (Albin Michel)

Pages : 656




 

 

Présentation de l'éditeur :   

Cotton County, Géorgie, 1930. Elma Jesup, une jeune femme blanche, fille du métayer du domaine, met au monde deux jumeaux. L’un est blanc, l’autre mulâtre. Accusé de l’avoir violée, Genus Jackson, un ouvrier agricole noir, est aussitôt lynché par une foule haineuse avant que son corps ne soit traîné le long de la route qui mène au village le plus proche. Malgré la suspicion de la communauté, Elma élève ses enfants de son mieux sous le toit de son père avec l’aide de Nan, une jeune domestique noire qu’elle considère comme sa sœur. Mais le récent drame a mis à mal des liens fragiles qui cachent bien des secrets. Jusqu’à faire éclater une vérité douloureuse qui va confronter chaque membre de la communauté à sa responsabilité dans la mort d’un homme et dans la division irrévocable d’une famille. 

Alternant flashbacks et points de vue avec brio, Eleanor Henderson signe une grande épopée américaine qui conjugue l’intimité d’un drame et le foisonnement d’une fresque historique sur fond de Grande Dépression. Dans la grande tradition des romans du Sud, un récit puissant, servi par des personnages de chair et de sang et par une langue d’une infinie beauté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en Grèce en 1979, Eleanor Henderson a grandi en Floride et étudié en Virginie. Son premier roman, Alphabet City (Sonatine, 2013), a été largement salué par la presse et récompensé par le Prix du Meilleur Roman du Los Angeles Times. Il a par ailleurs été retenu dans la sélection des dix meilleurs livres de l’année 2011 du New York Times et adapté au cinéma par Shari Springer Berman et Robert Pulcini. L’auteur vit aujourd’hui à Ithaca, New York, avec son mari et leurs deux enfants. Cotton County est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Nous sommes en 1930, en Géorgie, dans le sud des Etats-Unis où le racisme tue : les lynchages sont monnaie courante et Genus Jackson, employé agricole noir à la ferme de Jesup Juke, n’a pas eu le temps de fuir avant son exécution sauvage et collective. Mais qui est donc le véritable meneur de cette action punitive, liée à une double naissance, celle d’un garçon noir et d’une fille blanche déclarés jumeaux par Elma, la fille de Jesup Juke ? Genus a-t-il vraiment violé Elma déjà enceinte, comme l’affirment les Juke ?

Dans ce village isolé, cul-de-sac de la seule route non revêtue qui y conduit, la vie se déroule en un véritable huis-clos où les haines couvent telles des braises sous la cendre. Et il faut dire qu’elles se sont accumulées, depuis des générations que triomphe à Cotton County la loi du plus fort : celle du propriétaire sur les métayers et sur les employés de la filature de coton, celle des blancs sur les noirs, celle des hommes sur les femmes, celle de l’alcool de contrebande en ces temps de prohibition, et, toujours, celle du silence.

La vérité finira pourtant par éclater, entraînant avec elle la résurgence de secrets beaucoup plus anciens, et démontrant qu’à Cotton County, personne n’est vraiment ni noir ni blanc, parfois au propre comme au figuré. Ne se dévoilant que peu à peu, au fil des pages de ce long et dense récit qui tâtonne vers la lumière en de multiples allers-retours temporels, elle surprendra chaque personnage autant que le lecteur, tant chacun était prisonnier des mensonges et des silences qui rongeaient la communauté.

Construit comme un extraordinaire mille-feuilles dont la complexité contribue à restituer l’enchevêtrement des destins, les ignorances et les incompréhensions, au final les souffrances d’autant plus douloureuses et dévastatrices qu’elles demeuraient cachées, le récit plonge le lecteur dans une atmosphère noire et étouffante, une tragédie qui se renforce des perceptions tronquées de ses protagonistes et qui empile les drames de génération en génération.

Les personnages, restitués dans toute leur ambivalence, y sont profondément humains. Et c’est toute la force du livre de parvenir à expliquer sans simplifier, de mêler attachement et répulsion dans une narration dont le lecteur ne sortira pas indemne. Cotton County est en effet de ces livres qui vous hantent longtemps après leur dernière page, tant leur ambiance est parvenue à s’insinuer en vous et leurs personnages à prendre vie dans votre tête. (4/5)

 

 

Citation :

Lorsqu’on vous a fait du mal, il vous faut parfois faire du mal en retour à ceux que vous aimez, pour être capable de supporter l’amour que vous leur vouez.