mardi 13 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 4 - Wasurenagusa

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Wasurenagusa

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2003   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après un premier mariage raté, Kenji Takahashi découvre qu'il est stérile. Accablé, il quitte la maison familiale. Seule compte encore pour lui sa nurse, Sono. Lorsqu'il fait la connaissance de Mariko, qui vit seule avec son fils Yukio, il en tombe amoureux et l'épouse contre l'avis de ses parents, qui le déshéritent. Quarante-six ans plus tard, retraité, affaibli, il recherche les traces de Sono. Au moment où il retrouve sa tombe, sur laquelle est inscrit le nom de la fleur de myosotis (wasurenagusa), il découvre le secret de ses origines et le malheur qui a frappé ses parents.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aki Shimazaki est née au Japon et vit à Montréal depuis 1991. D'abord parue entre 1999 et 2004, sa première pentalogie, composée des titres Tsubaki, Hamaguri, Tsubame, Wasurenagusa et Hotaru, a été saluée par la critique et récompensée notamment par le prix Ringuet (2001), le prix Canada-Japon (2004) et le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada (2005). Au cœur du Yamato, son deuxième cycle, s’est conclu avec la parution de Yamabuki (2013), qui lui a valu le Prix littéraire Asie de l’ADELF. Maïmaï est le dernier titre du cycle L’ombre du chardon, qui comprend déjà Azami (2014), Hôzuki (2015), Suisen (2016) et Fuki-no-tô (2017).

 

 

Avis :

Après l’échec d’un premier mariage sans enfant, Kenji Takahashi se découvre stérile. Ne supportant plus la pression de ses riches parents traditionalistes pressés de le voir assurer la lignée familiale, conscient que la seule véritable affection qu’on lui ait jamais prodiguée fut en définitive celle de sa nourrice Sono, il se détourne des siens pour épouser, envers et contre tous, une jeune femme sans pedigree ni fortune dont il est tombé amoureux, Mariko, déjà mère du petit Yukio. Près de cinquante ans plus tard, sur la tombe de Sono, il découvre enfin la raison de l’intransigeance de ses parents…

Décidément, dans ce Japon d’avant-guerre où la tradition et l’honneur encadrent toute existence, il n’est aucun personnage de cette série qui ne cache jusqu’à sa mort un drame secret, avec dans son sillage une cascade de désastres impactant à son insu la génération suivante. Ainsi, comprend-on a posteriori que, recroquevillés leur vie durant sur une honte soigneusement dissimulée pour préserver les apparences et leur conformité aux bonnes mœurs japonaises, les parents Takahashi ont dû voir avec horreur leur propre tragédie les rattraper au travers de leur fils. Ne pouvant sans se renier exiger de lui autre chose qu’une rigueur et un sacrifice semblables aux leurs, ils n’ont pu qu’être choqués par les choix différents du jeune homme : un acte de rébellion destiné à poursuivre longtemps celui-ci, déchiré entre son amour pour Mariko et Yukio, et le devoir filial, si fondamental au Japon, qu’il s’est trouvé obligé de sacrifier.

Tous les personnages d’Aki Shimazaki se construisent sur une béance secrète, que le texte laisse deviner au travers des déchirures que leurs existences vécues vaille que vaille finissent par laisser apparaître, souvent au soir d’une vie, à l’heure des bilans et des questionnements. D’une magnifique et touchante humanité, la plume si légère et si épurée de l’auteur n’en finit pas d’éblouir par les profondeurs et les émotions suggérées avec tant de poétique sobriété. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Trois ans passèrent sans enfant. « Mariée à un héritier, la femme qui ne peut faire d’enfant en trois ans doit quitter la famille. » Ma mère me rappela cet usage traditionnel et lança un jour à ma femme : « C’est votre faute, l’infécondité ! » Mon père me suggéra une maîtresse en ajoutant : « Tu pourrais garder ta femme. » Je refusai. Satoko ne supporta plus les pressions exercées par mes parents et me dit : « Je voudrais vivre ailleurs. » Je comprenais son désir. Pourtant, je n’osais pas lui répondre que je le souhaitais aussi. « Je suis héritier, dis-je. Je ne peux abandonner ni ma maison ni mes parents. » Alors elle décida de partir.

— On n’oublie jamais les paroles gentilles de quiconque. (…)
« On n’oublie jamais les paroles méchantes de quiconque non plus. »

— C’est incroyable d’avoir une si vieille famille impériale, la plus vieille du monde. Nous avons maintenant le cent vingt-cinquième empereur !
— Pourtant, dis-je, il ne sera pas facile à l’avenir de garder seulement la lignée paternelle. C’est à cause du Code de la famille impériale appliqué à l’ère de Meiji et après la guerre. De fait, huit héritières ont régné entre l’époque d’Asuka et d’Édo.
 — Vous avez raison. C’est pour cela que jusqu’à l’époque de Taïshô, l’héritier dont la femme était inféconde ou qui n’avait que des filles pouvait avoir des concubines afin d’avoir des garçons. Mais cette coutume ne se pratique plus maintenant.
 — Alors, dis-je, on devrait modifier le Code pour que la femme puisse devenir héritière.
 — Très bien, répond-il.
 Son regard est fixé sur les pièces. Je continue :
 — Si l’on attache de l’importance à la continuité de la lignée paternelle ou maternelle, il faudra considérer toutes les possibilités de faire des enfants. Par exemple, la femme dont le mari est stérile pourrait avoir des concubins.
 Monsieur Nakamura me regarde, interloqué :
 — Quoi ? Qu’est-ce que vous avez dit ?
 — Des concubins pour les femmes. Pourquoi pas ? Ce n’est pas seulement les femmes qui sont infécondes. Les hommes peuvent l’être, et parfois les deux.
 — Je ne suis pas certain que je pourrais me faire à cette idée, même dans le cas où je serais stérile. J’aimerais mieux ne pas avoir d’enfant que de voir ma femme coucher avec quelqu’un d’autre.
 Il a l’air embarrassé. Je dis :
 — Moi aussi. Les hommes sont vraiment égoïstes. 
 
— Il y a trop de vénalité. Comme on dit le proverbe : « Même en enfer, le jugement dépend de l’argent. »

Au Moyen Âge, un chevalier se promenait avec sa belle au bord du Danube. Il s’appelait Rudolf et elle, Belta. La fille aperçut, sur la rive, de petites fleurs bleues et elle voulut les avoir. Rudolf descendit. En les cueillant, il tomba dans le courant rapide. Désespéré, il se débattit, mais en vain. Belta paniqua. Il cria, en lançant les fleurs vers elle : « Ne m’oublie pas ! » et il disparut dans l’eau…

 

Du même auteur sur ce blog :

 

Le poids des secrets 5 - Hotaru (à venir)
 
 

dimanche 11 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 3 - Tsubame

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Tsubame

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2001   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lors du tremblement de terre de 1923, qui a dévasté la région du Kanto et entraîné plus de cent quarante mille morts, la Coréenne Yonhi Kim devient, question de survie, la Japonaise Mariko Kanazawa. À la fin de sa vie, alors qu'elle est veuve, mère d'un chimiste et grand-mère de trois petits-enfants, le mystère de sa naissance lui est dévoilé : le prêtre catholique qui l'avait recueillie dans son église lors du tremblement de terre, surnommé monsieur Tsubame, était-il l'instrument du destin qui a permis à cette hirondelle de s'élancer hors du nid ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Coréenne émigrée au Japon, la mère de la toute jeune Jonhi Kim disparaît lors du massacre de ses compatriotes en 1923, au lendemain du séisme qui vient de dévaster la région du Kanto. Le prêtre catholique qui a recueilli l’orpheline parvient à la faire passer pour Japonaise. Devenue Mariko, elle passera sa vie à cacher ses origines étrangères au plus profond d’elle-même, jusqu’à ce que, au soir de sa vie, un autre secret resurgisse, lié cette fois à l’identité d’un père qu’elle avait toujours cru ne pas connaître.

Mariko n’est autre que la mère de Yukio, personnage principal du deuxième volet de la pentalogie. Ce retour dans le passé vient ajouter une nouvelle épaisseur aux couches de secrets qui entourent cette famille, éclairant d’un jour nouveau le récit des précédents tomes. L’on y découvre le terrible sort des zaïnichi, ces Coréens que le déclin économique de leur pays après son invasion par les Japonais a contraint à l’exil auprès de ceux-là-mêmes qui les méprisent au nom d’une persistante idéologie raciste. Objets de toutes les discriminations et persécutions, certains tentent de changer discrètement d’identité, comme Mariko, celant leur secret jusqu’auprès de leur descendance, pour lui permettre de vivre normalement dans un Japon qui ne tolère pas la double appartenance nationale et culturelle.

Comment ne pas fondre pour cette vieille dame si digne et si fragile qui se sera appliquée toute sa vie à occulter ses origines et son identité, trouvant jusqu’au bout la force de protéger son fils et ses petits-enfants pour qu’ils puissent construire librement leur vie ? Comme toujours chez Aki Shimazaki, l’émotion affleure avec la plus grande délicatesse, une extrême pudeur entourant la souffrance de personnages dont l’auteur restitue toute la profondeur avec une confondante sobriété. Quelle subtilité derrière l’apparente simplicité du récit, ciselé jusqu’à l’épure. Et quel tour de force de rendre chaque livre de la série à la fois indépendant et si complémentaire aux autres. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

« Nos fils étaient toujours parmi les meilleurs de la classe. Quand l’aîné a eu seize ans, il nous a demandé d’obtenir la nationalité japonaise pour toute la famille. Cela nous a étonnés. Il a dit : “Sans cela, j’aurai beau étudier fort et entrer dans une bonne université, je ne pourrai jamais trouver un bon emploi. J’aimerais devenir professeur de mathématiques. Il n’est même pas certain que l’école accepte que les zaïnichi  se présentent à l’examen d’admission.” Mon mari lui a expliqué : “Tu dois comprendre que kika ne veut pas dire simplement obtenir la nationalité japonaise tout en gardant son identité raciale. Il faut abandonner la nationalité d’origine et être Japonais avec un nom japonais. Et si tu es devenu Japonais, les Coréens d’ici ne t’accepteront plus comme compatriote et les Japonais ne te considéreront jamais comme Japonais s’ils apprennent que tu es d’origine coréenne. Cela n’a aucun sens. Si tu tiens vraiment à devenir professeur, va à l’étranger. Même si tu réussis bien dans ta profession, je ne serai pas heureux de savoir que tu dois encore cacher ton identité.” »

« Mes enfants étaient toujours la cible de l’ijime [brimades] . Leurs camarades se moquaient du nom coréen en disant “Toi, Chôsenjin [Coréen] !” Souvent, nos fils rentraient à la maison, le visage blessé. Et notre fille pleurait constamment, car ses camarades lui volaient ses fournitures scolaires et les jetaient à la poubelle. À l’époque de la colonisation, le gouvernement du Japon exigeait que nous portions un nom japonais. Mais mon mari ne l’a jamais accepté. Quand mes enfants nous ont demandé de changer leur nom en japonais, mon mari leur a dit : “Nous ne changeons pas notre nom pour cacher notre identité coréenne. Vous n’avez rien à corriger. C’est vos camarades qui doivent corriger leur attitude !” Il avait tout à fait raison. Mais j’avais pitié de nos enfants. Je comprends le sentiment des parents qui utilisaient un nom japonais. Pourtant, ce n’est pas facile non plus de vivre en cachant son identité ; leur vie doit être aussi difficile que la nôtre, car ils ne peuvent échapper non plus aux obstacles que tous les zaïnichi coréens affrontent et ils doivent avoir un poids sur la conscience, comme s’ils se mentaient à eux-mêmes. »

 

Du même auteur sur ce blog :

 

Le poids des secrets 5 - Hotaru (à venir)

 

vendredi 9 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 2 - Hamaguri

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hamaguri

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 2000   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Enfant illégitime, Yukio est très attaché à une petite fille avec laquelle il joue quand elle vient au parc avec son père. Le jour où sa mère se marie, ils quittent Tokyo pour Nagasaki. Une autre vie commence, avec enfin une figure paternelle, mais Yukio reste d’un naturel solitaire. Il pense souvent à la fillette qui l’avait demandé en mariage et dont il garde un souvenir aussi doux que vague. À l’adolescence, pendant la Seconde Guerre mondiale, il tombe amoureux de sa nouvelle voisine mais ne peut oublier sa promesse d’enfant…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Lorsqu’ils étaient de très jeunes enfants et habitaient Tokyo, Yukiko et Yukio avaient échangé un serment d’amour éternel avant de se perdre de vue. Devenus adolescents, ils se retrouvent sans se reconnaître à Nagasaki, où leurs familles ont emménagé dans deux maisons mitoyennes. Un tendre sentiment lie bientôt à nouveau le jeune couple, avant qu’inexplicablement pour Yukio, Yukiko ne prenne soudain ses distances. Bien des années plus tard, alors qu’elle s’apprête à mourir, sa mère laisse enfin entendre à Yukio la raison de cet éloignement qui le hante toujours…

Après avoir découvert le récit de Yukiko dans le premier volet de la pentalogie, nous voici cette fois dans la peau de Yukio, dont le point de vue nous fait aborder les mêmes évènements sous un angle différent. Contrairement à Yukiko qui en a porté consciemment l’invisible fardeau toute sa vie, Yukio ne soupçonnera jamais, avant les tardives révélations maternelles, le terrible secret impliquant leurs parents. Celui-ci n’en aura pas moins un impact décisif sur toute son existence, à jamais teintée des regrets et de la nostalgie d’un premier amour inexplicablement perdu et qui pourtant, à son insu, est venu par deux fois frapper à la porte de son destin.

Toujours aussi parfaite dans sa limpidité subtile et légère, l’envoûtante plume d’Aki Shimazaki laisse entrevoir avec délicatesse les sombres profondeurs creusées par les non-dits, si intrinsèques à la culture japonaise. Une tonalité douce-amère imprègne ce deuxième opus du Poids des Secrets, empli de la rémanence, à la fois tenace et fragile, des sentiments qui ont marqué une vie enfuie. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Dans le bois, Yukiko me parle du discours du commandant de son usine. Elle dit :  
— Pourquoi doit-on perdre la vie si facilement ? Il nous dit : « Il faut se battre jusqu’à la mort. Ne pas revenir vivant. C’est honteux d’être fait prisonnier. Cela déshonore non seulement le soldat mais aussi sa famille et toute la parenté. » On considère la famille d’un soldat comme otage. Pauvres soldats ! Le pire, c’est qu’ils croient en une telle idéologie stupide créée par le gouvernement pour gagner la guerre.
Je réponds :  
— Oui, vraiment. On est paralysé par le lavage de cerveau de la nation, comme dit ton père.

— Je pense à ce qui arrive à la mémoire après la mort. Ce qu’on a dit, ce qu’on a pensé, ce qu’on a appris… Où ça va après la mort ?
Je réponds :  
— Je ne pense pas à la vie après la mort. Je crois que la mémoire disparaît au moment de la mort.

 

Du même auteur sur ce blog :

 

Le poids des secrets 5 - Hotaru (à venir)
 

 


 

mercredi 7 avril 2021

[Shimazaki, Aki] Le poids des secrets 1 - Tsubaki

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Tsubaki

Auteur : Aki SHIMAZAKI

Parution : 1999                   

Editeur : Léméac / Actes Sud

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de sa mère, survivante de la bombe atomique de Nagasaki, Namiko se voit remettre deux enveloppes. La première est adressée à un oncle maternel dont elle ignorait l’existence et qu’elle est chargée de retrouver. La seconde contient une lettre en forme de confession à sa fille, sans laquelle elle n’aurait pu partir en paix. Elle y raconte son quotidien pendant la guerre, son premier amour, et révèle le secret qui l’a poussée à commettre l’indicible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née au Japon, Aki Shimazaki vit à Montréal depuis 1991. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud, notamment ses trois pentalogies : Le Poids des secrets, Au cœur du Yamato et L’Ombre du chardon. Ces quinze volumes peuvent parfaitement se lire individuellement, ou dans le désordre - c'est bien là l'étonnant art de la construction que maîtrise Aki Shimazaki.

 

 

Avis :

Au soir de sa vie, Yukiko décide de se libérer enfin du terrible secret qui pèse sur son âme depuis plus de cinquante ans. Dans une lettre à sa fille rédigée juste avant de se donner la mort, elle raconte son enfance et son adolescence, jusqu’à ce jour pour elle doublement fatidique du 9 août 1945, où la bombe atomique qui anéantissait Nagasaki effaçait du même coup toute trace de l'acte indicible qu’elle, Yukiko, venait de commettre à quatorze ans.

La concision et le dépouillement du texte, sa manière de ne laisser qu’entrevoir les abîmes intérieurs de ses personnages, démultiplient la force de cette histoire, toute de pudeur, de délicatesse et de non-dit. L’essentiel de la charge émotionnelle du roman vient de ce qu’il suggère au-delà des mots et du récit lui-même : en particulier, la béance qu’a dû devenir la vie de Yukiko, quand l’atroce et inimaginable destruction de sa ville, bientôt suivie par l’effondrement de son pays, est venue, telle un terrible châtiment, démultiplier son crime à l’infini, en même temps que le réduire à l’état d’un minuscule et invisible fait divers. L’adolescente se retrouvait désormais, et à jamais, sous le poids d'un secret familial et d'une culpabilité d’autant plus écrasants qu’ils étaient devenus dérisoires et indécents face à l’Histoire.

En un tour de force d’une seule centaine de pages, drame personnel et tragédie historique s’entremêlent dans une confusion de douleur, de stupeur et de honte qui, malgré le temps, le silence et la poursuite de la vie, laisseront des traces indélébiles destinées à resurgir malgré tout. L’on demeure durablement hanté par la puissance d’évocation, les profondeurs abyssales et la beauté épurée de cette œuvre. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

- La justice, donc, n'est pas importante ?  
- Il n'y a pas de justice. Il y a seulement la vérité.

Au moment où nous partions, ma mère dit, en se mettant au lit :
- Il y a des cruautés qu'on n'oublie jamais. Pour moi, ce n'est pas la guerre ni la bombe atomique.

J’aimais la vie simple et les gens en qui je pouvais avoir confiance, comme madame S. aujourd’hui. Vivre dans ce monde, c’est déjà assez compliqué. Pourquoi doit-on chercher une autre complication ? »

Ce matin, j’ai vu un jeune travailleur fouetter le dos d’un Coréen jusqu’au sang. Il l’accusait d’avoir volé de la nourriture. J’ai saisi le jeune travailleur par les bras et je lui ai dit : « Tout le monde a faim. Pardonnez-lui, s’il vous plaît. » Le Coréen s’est défendu : « J’ai toujours faim, mais ce n’est pas moi qui ai volé. » J’ai demandé alors à ce jeune travailleur qui semblait avoir le même âge que moi : « Vous l’avez vu voler ? » Il m’a répondu, très fâché : « Non, mais il était là-bas ! Il n’y avait que lui, ce Coréen. C’est une preuve suffisante ! » J’ai insisté : « Ce n’en est pas une et ce n’est pas nécessaire de fouetter quelqu’un de toute façon. » Aussitôt après, le travailleur en a parlé au commandant. On m’a ordonné d’aller le voir. Il m’a dit : « Tu dois lui obéir. Il travaille ici depuis plus longtemps que toi, il est plus âgé que toi et tu n’es qu’un étudiant. C’est clair. Nous nous battons contre les Américains pour l’unité et la paix en Asie. Pour l’unité, l’ordre est très important. Comprends-tu ? » Je lui ai dit : « Je voulais dire simplement la vérité. Ce garçon coréen disait qu’il n’avait pas volé et le travailleur ne l’avait pas vu voler. » Au lieu de me laisser finir, le commandant m’a donné un coup sur le bras gauche avec un bâton, ajoutant : « Tu n’as pas encore compris ! Ce n’est pas le temps de chercher la vérité. C’est l’unité qu’on doit chercher. Pour l’unité, il faut obéir aux ordres. Si tout est bien ordonné et bien respecté, la paix arrivera automatiquement. Donc tu dois obéir aux ordres. C’est tout. Va-t’en ! »

 

Du même auteur sur ce blog :

 

Le poids des secrets 5 - Hotaru (à venir)
 

 

lundi 5 avril 2021

[Bordes, Gilbert] La prisonnière du roi

 


 


J'ai aimé

 

Titre : La prisonnière du roi

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2021

Editeur : Les Presses de la Cité

Pages : 384

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ingeburge, princesse danoise de grande beauté, devient reine de France le 15 août 1193. Or, dès le lendemain, le roi Philippe Auguste la répudie et la place sous la protection de Guilhem de Ventadour, colosse tonitruant, chevalier troubadour maniant aussi bien l’épée que la vielle. Ainsi commence un amour insensé entre le chevalier et la reine sans trône, enfermée dans des couvents successifs. Bientôt le pape s’en mêle et exige de Philippe Auguste qu’il reprenne son épouse. Refus du roi qui pousse l’affront jusqu’à se remarier avec Agnès de Méranie. En 1200, le pape décrète « l’interdit » sur le royaume de France : plus de messe, églises fermées à la prière, sacrements interdits…. A la mort d’Agnès, Philippe fait revenir Ingeburge près de lui. Mais il l’a fait enfermer dans le fort d’Etampes où elle demeurera treize longues années, très mal traitée. Durant tout ce temps, Guilhem et Ingeburge se rapprochent. N’écoutant que son sentiment, le chevalier trahit le roi pour rejoindre la prisonnière. Leur cavale amoureuse, courte, sera d’une grande intensité.
Guilhem est condamné au billot. Mais le roi lui fait grâce et Guilhem se cloître dans un monastère au bord de la Dordogne. Ingeburge elle, retrouve son sort de prisonnière jusqu’en 1213 où le roi la reprend près de lui, à sa place de reine.
Mais jamais, il ne partagera sa couche.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en Corrèze, Gilbert Bordes est l’auteur d’une quarantaine de romans. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins. Les Presses de la Cité ont notamment publié Le Cri du goéland, Le Barrage (dans la collection Trésors de France), Chante, rossignol, La Garçonne et Le Testament d’Adrien.

 

 

Avis :

En 1193, la princesse danoise Ingeburge épouse Philippe Auguste et est sacrée reine de France. A la consternation générale, dès le lendemain de la nuit de noces, Philippe réclame la dissolution du mariage. Il ne l’obtiendra pas, et Ingeburge, qui ne consentira jamais à sa répudiation, est enfermée pendant vingt ans dans différents couvents, puis, dans de terribles conditions, à la forteresse d’Etampes. Qu'à cela ne tienne, le roi se remarie. Bigame, il est excommunié par le pape qui jette l’interdit sur le royaume de France, y suspendant toute activité cléricale au grand dam de la population épouvantée et au bord de la révolte. La mort en couches de "l'épouse ajoutée" lève l’interdit, mais il faudra attendre l’an 1213 pour que Philippe Auguste se résigne à restituer ses droits d’épouse et de reine à Ingeburge. Celle-ci reprendra sa place comme si de rien n’était…

Habitant d’Etampes et auteur de nombreux romans historiques, Gilbert Bordes ne pouvait qu’être sensible aux ombres du passé, qu’avec un peu d’imagination, on est tenté de faire revivre autour des vestiges de l’ancienne forteresse royale qui dominait la ville. Des siècles d’histoire qui nous ont laissé cette unique tour, l’auteur a retenu l’incroyable et aujourd’hui méconnu destin de la reine Ingeburge : une femme à la personnalité sans aucun doute hors du commun, qui, bafouée et maltraitée de la pire manière et pour les plus obscures raisons, jamais ne lâcha prise et réussit, après vingt ans de résistance misérable et solitaire, à reprendre sa place sans broncher, et à s’entendre intelligemment avec l’époux qu’elle devait haïr…

A sa manière bien à lui, et même si le récit passe par quelques scènes d’exécutions sanglantes, l’auteur a recréé une version relativement tendre de cette histoire, traversée par une romance longtemps chaste entre l’héroïne emprisonnée et un chevalier proche du roi, chargé de ses nombreux transferts. Guerrier fruste au grand et droit coeur, c’est aussi entre ses mains que, comme dans tous ses livres, Gilbert Bordes place l’un de ces instruments à cordes qui lui sont si chers, puisque l’homme se fait à l’occasion troubadour en jouant de la vielle. 
 
On l’aura compris, tout en s'inspirant d’un fond et de personnages historiques réels, l’écrivain reste fidèle à son univers romanesque où la méchanceté et la cruauté trouvent toujours une sorte de contrepoids. Si l’ensemble en acquiert une certaine légèreté un peu idéaliste et ses personnages un parfum de fantasme, la lecture coule facilement, offrant un agréable moment de détente sans prétention et l’avantage d’un aperçu historique qui ne laissera personne indifférent : il est de ces destins dont la réalité dépasse toute fiction… (3/5)

 

Citations : 

- " Si le roi, un mois après notre avertissement, ne reprend pas en grâce la reine et ne lui accorde pas l'honneur qui lui est dû, alors tu jetteras l'interdit sur toutes ses terres, de telle sorte qu'on n'y célèbre aucun office et qu'on n'y administre aucun sacrement, à l'exception du baptême des enfants et de l'absolution des mourants..."
- Il n’osera pas ! s’exclama Philippe.
- A ce qu’on m’en a dit, c’est un homme déterminé, plus enclin à porter l’épée que la tiare. Ce n’est pas un pape ordinaire. Il n’est pas prêtre et ne peut dire la messe.
- Qu’est-ce que cela change ?
- Tout, sire. Il n’est pas aussi proche de Dieu que l’était Célestin. Le temporel l’intéresse autant que les voies du paradis. Il se comporte comme un roi, pas comme le vicaire de Jésus.

L’interdiction d’enterrer les morts en terre consacrée rendait l’air de Paris irrespirable. Les cadavres étaient parfois abandonnés aux portes des cimetières fermés à double tour ou dans les ruelles, les nombreux jardins et bosquets. C’était temps d’abondance pour les chiens errants et les nuées de corbeaux.
Dès les premiers jours, un commerce lucratif se développa près des cimetières. Des trouées avaient été percées dans les murs, fossoyeurs et prêtres se faisaient payer des sommes exorbitantes pour enterrer de nuit les morts dans les caveaux de famille.

Le peuple grondait. Il se heurtait aux gardes groupés en batailles qui n’hésitaient pas à le charger. (…)
Les messes noires remplaçaient celles des églises. On se rassemblait dans les caves, ou dans les clairières. Des astrologues annonçaient le retour des temps sauvages où les hommes se mangeraient entre eux, où des monstres sortiraient des entrailles de la terre pour semer la terreur, boire le sang et engrosser les femme , qui accoucheraient de démons cornus.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Elle voulait voir la mer
La garçonne
Le testament d'Hadrien
Naufrage
 


 

samedi 3 avril 2021

[Duchamp, Chrystel] Le sang des Belasko

 



 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le sang des Belasko

Auteur : Chrystel DUCHAMP

Parution : 2021 (L'Archipel)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Cinq frères et sœurs sont réunis dans la maison de famille, la Casa Belasko, une vaste bâtisse isolée au cœur d’un domaine viticole de Provence. Leur père, un vigneron taiseux, vient de mourir. Il n’a laissé qu’une lettre à ses enfants, et ce qu’il leur révèle les sidère : leur mère ne se serait pas suicidée – comme l’avaient affirmé les médecins six mois plus tôt. Elle aurait été assassinée…
Au cours de la nuit, non-dits, jalousies et frustrations accumulés au fil des années vont se déverser. Mais le pire reste à venir. D’autant que la maison, coupée du monde extérieur, semble douée de sa propre volonté…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chrystel Duchamp, 35 ans, a signé en 2020 L'art du meurtre (L’Archipel), un premier suspense salué par le public et la critique : « Une écriture enlevée, sombre et claquante… Un polar addictif et original. » (Le Parisien-Aujourd’hui en France).


 

Avis :

Au lendemain de la mort de leur père, cinq frères et sœurs se réunissent dans la demeure familiale, Casa Belasko, au coeur d’un riche domaine viticole. Dans une lettre laissée à leur intention, le défunt affirme que leur mère, décédée six mois plus tôt, ne se serait pas suicidée mais aurait été assassinée. Pendant une soirée et une nuit dans cette maison réputée maudite depuis un mystérieux drame survenu dans le passé, la fratrie se déchire alors que rancoeurs et jalousies se déchaînent sans plus aucun frein. Au petit matin, que restera-t-il de la famille Belasko ?

En enfermant une fratrie dévorée par les rancunes dans le théâtre inquiétant de plusieurs drames obscurs, l’auteur nous plonge d’emblée dans un huis-clos angoissant et explosif dont il s’avère très vite que nul ne ressortira indemne. Alors qu’à la menace diffuse de vieux secrets tragiques à l’impact incertain s’ajoute l’ambiance troublante et quasi fantastique d’un lieu aux allures de piège infernal, les révélations se succèdent pour dessiner peu à peu le terrible tableau de décennies de haines et de violences familiales. Et quand tout semble enfin joué, un dernier retournement attend le lecteur, pour une apothéose de noirceur machiavélique.

Si l’auteur s’est amusée à forcer le trait autour d’un atavisme familial aux relents de malédiction, faisant passer le réalisme de l’ensemble au second plan, le lecteur n’en est pas moins emporté par une intrigue rythmée et sans temps mort, dont la tension doit beaucoup à l’ambiance angoissante habilement entretenue entre haine et démence, entre aigreurs longuement macérées et violentes explosions de colère, entre actes froidement calculés et coups de folie que l’on dirait démoniaques.

Un thriller percutant, totalement réussi, à dévorer sans bouder son plaisir, pour une incursion à faire froid dans le dos dans les noirs tréfonds des dissensions familiales. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Tu sais, David, quand on est con, c’est comme quand on est mort : c’est à jamais.

Mathieu avait détesté son frère au point de vouloir le tuer. Durant vingt-trois ans, il avait réprimé cette envie. Il avait accepté les excuses de son épouse et évité Philippe comme le plus contagieux des virus. Maintenir sa rancune en cage avait été un combat de chaque instant. Mais aujourd’hui, elle s’était échappée. Libérée, survoltée, elle avait choisi de satisfaire les plus basses pulsions de Mathieu, et il n’avait pas pu la retenir.

La rancune est la plus dévastatrice des tempêtes, disait papa. Elle désunit les frères et les sœurs. Elle détruit les familles.

Les émotions non exprimées ne meurent jamais. Elles sont enterrées vivantes et libérées plus tard de façon plus laide.


 

jeudi 1 avril 2021

[Yu, Charles] Chinatown, intérieur

 


 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Chinatown, intérieur
            (Interior Chinatown)

Auteur : Charles YU

Traductrice : Aurélie THIRIA-MEULEMANS

Parution : en anglais (USA)
                   et en français en 2020

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Pages : 256

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’est l’histoire d’un Américain d’origine asiatique qui essaie de trouver sa place dans la société américaine. Et, comme on est dans la patrie d’Hollywood, Yu raconte cette épopée sous la forme d’une quête du rôle idéal. Car le rêve de toujours du héros c’est de devenir Mister Kung Ku : il a vu la série à la télé quand il était petit, et c’est son but dans la vie. Sauf que plus il monte les échelons, plus il comprend que Mister Kung Fu n’est qu’un autre rôle qu’on veut lui coller parce qu’il est asiatique. C’est un roman high-concept écrit sous la forme d’un scénario : le héros n’est ni « je » ni « il » mais il est désigné par un « tu ». Le héros suit le script qui peint sa vie comme une série télé en mélangeant les genres : la bonne vieille série policière, avec un flic noir et une flic blanche et une grande tension amoureuse entre les deux, des scènes de kung fu, et on finit sur une superbe scène de court drama où l’Amérique se retrouve jugée pour son traitement de la communauté asiatique. Un roman virtuose, drôle et attachant : un Lala Land sauce aigre-douce.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Charles Yu est un Américain d’origine taïwanaise, né à Los Angeles en 1976. Nouvelliste, il est lauréat de nombreux prix (Sherwood Anderson Fiction Award en 2004). Charles Yu fut distingué par la National Book Foundation comme un des 5 écrivains américains les plus prometteurs de sa génération, sur recommandation de Richard Powers (lauréat 2006 du National Book Award). Actuellement, Charles est un des scénaristes de Westworld, la nouvelle série de JJ Abrams pour HBO. En 2020, il est le lauréat du National Book Award pour son roman Chinatown, intérieur.

 

 

Avis :

Américain d’origine asiatique né à Taïwan, Willis tente désespérément de percer au cinéma et dans les séries télévisées. Tirant le diable par la queue, il fait de la figuration et cumule les petits rôles, dans l’espoir de devenir un jour la  vedette de films de kung-fu. Il réalise peu à peu que ces rôles souvent insignifiants et toujours stéréotypés réservés aux « Asiats » par Hollywood ne sont que l’exact reflet de la place accordée aux « ni Noirs, ni Blancs » aux Etats-Unis.

Ecrivain mais aussi scénariste pour la télévision américaine, Charles Yu a choisi d’écrire ce livre à la manière d’un script, tutoyant le lecteur pour mieux le faire entrer dans le rôle du personnage asiatique, et confondant sans cesse fiction et réalité dans l’idée que l’image renvoyée par les productions audiovisuelles en dit long sur les représentations et les interactions sociales qui régissent le pays tout entier. Sous couvert d’un texte aux allures de farce souvent loufoque, l’auteur se livre en fait à une sorte d’analyse sociologique des films et séries produits par Hollywood, y retrouvant en condensé les modes de pensée, les rapports sociaux et les clichés raciaux qui prévalent ordinairement aux Etats-Unis. Il rappelle ainsi, qu’éclipsée par la forte et historique confrontation entre le « noir » et le « blanc » en Amérique du Nord, la discrète et calme communauté asiatique n’en souffre pas moins de préjugés d’autant plus pernicieux, qu’ils font partie d’un inconscient collectif intériorisé par les premiers concernés eux-mêmes.

Audacieux dans sa construction, brillant dans sa démonstration, ce livre plein de dérision est un véritable tour de force expérimental. Sa lecture n’en est toutefois pas vraiment une promenade de santé. Souvent sans repères dans ce texte labyrinthique où l’on ne sait plus où s’arrête la scène et où commence la ville, le lecteur devra accepter de se laisser déstabiliser et de voguer à vue dans un univers déstructuré aux apparences absurdes. J’en ressors admirative de l’exploit littéraire et de son intelligence, mais assez soulagée d’en être venue à bout. (2/5)


Citations :  

Pauvre, c’est relatif, bien sûr. Aucun d’entre vous n’a jamais été riche, ni rêvé de l’être, ni jamais connu quelqu’un de riche. Mais le plus grand gouffre au monde, c’est celui qui sépare le fait de s’en sortir et celui de ne pas vraiment s’en sortir. Il y a mille et une façons de le franchir, ce gouffre, presque toutes accidentelles. Mauvaise journée au boulot et/ou mon gamin est malade et/ou j’ai raté le bus et donc dix minutes de retard à l’audition, et donc le rôle de l’Asiat’ à l’Arrière-Plan Avec un Air Abattu te passe sous le nez. Et donc les finances sont au plus bas cette semaine, tu fais bouillir deux fois les mêmes os de poulet pour un petit bouillon et tu décides que la fin du paquet de riz fera encore un repas, ou encore trois.
Le gouffre franchi, tout change. De l’autre côté, le temps est ton ennemi. Ce n’est pas toi qui passes la journée, c’est la journée qui te passe dessus. Chaque mois qui passe, ton embarras progresse, s’accumule, implacable comme l’arithmétique. X vaut moins que Y, et il n’y a rien à y faire. Le courrier quotidien apporte chaque fois son lot d’inquiétude ou de soulagement, seulement temporaire dans le dernier cas, il remet à zéro le minuteur jusqu’à la prochaine facture, au prochain avis d’échéance, au prochain coup de fil des huissiers.

(…) tout mène à cela : une famille. Ils te ramènent à la maison en sortant de l’hôpital, et là tout s’accélère. C’est un montage des premiers moments, les étapes majeures et mineures : premiers pas, premiers mots, première nuit complète. Il y a quelques années dans la vie d’une famille où, si tout va bien, les parents ne sont plus seuls, ils sont en train d’élever leur propre compagnon. Le gamin qui les sortira de la solitude, et pendant ces quelques années, ils sortent effectivement de la solitude. 
C’est un brouillard – dense, rauque, épuisant – des sentiments, des pensées sens dessus dessous qui forment des jours, puis des semestres. Le train-train, les premières fois, ça roule, plus ou moins, les nuits d’été la fenêtre ouverte, allongé sur les couvertures ; et les sombres matins d’automne quand personne n’a envie de sortir du lit ; on se prépare, on s’améliore ; on gagne, on perd, les jours où rien ne va, et puis, juste quand le chaos commence à prendre forme, n’a plus l’air d’une suite désordonnée d’urgences et de choses qu’on aurait pu mieux faire, le calendrier, les mois et les années, le fil des ans, tout s’empile jusqu’à ce que le tas se mette à faire sens, la douceur de tout ça, juste à ce moment-là, les premières fois se muent en dernières fois : dernière rentrée, dernière fois qu’il vient dans notre lit, dernière fois qu’on dort tous ensemble, tous les trois. Les souvenirs les plus importants se construisent juste sur l’espace de quelques années. Puis on passe les décennies suivantes à les revivre.
 
C’est là que se trouve l’origine de tout, la véritable histoire du peuple jaune en Amérique : deux cents ans à être de perpétuels étrangers.  (…)
On nous a parqués, maintenus à l’écart de tous les autres. Piégés à l’intérieur. Coupés de nos familles, de notre histoire. Alors, on s’est fabriqué un endroit : Chinatown. Un lieu de mémoire et d’auto-préservation. Donnez-leur ce qui leur plaît, ce qui les sécurise. Conformez-vous à leur idée de ce qu’on y trouve. Rien de menaçant. Chinatown, et le fait d’être chinois aussi, ça a toujours été, depuis le début, un artefact, une mise en scène de traits, de gestes, de culture et d’exotisme. Une invention, une réinvention, une stylisation. Comprendre le spectacle, y trouver notre place dans le décor, être le décor, des personnages muets. Comprendre ce qu’on a le droit de dire. Surtout, essayer de ne jamais, jamais froisser qui ce que soit. Regarder la société, comprendre le genre d’histoire qu’ils se racontent, et y trouver un petit rôle. Être attirant et acceptable, être ce qu’ils veulent voir.

Parce qu’on n’a pas notre place. Pas dans cette histoire. Si quelqu’un dans la rue vous montrait ma photo, vous diriez quoi ? Ah ouais, un mec Asiat’, un type Asiat’, un Asiat’. Combien diraient : c’est un Américain ? Qu’est-ce qui fait qu’un Asiat’ est si difficile à intégrer ?  (...)
Pourquoi n’a-t-il pas de rôle dans Noir et Blanc ? La vraie question c’est : qui a le droit d’être américain ? À quoi ressemble un Américain ? On se retrouve piégés dans des rôles de guest-stars au sein d’un petit ghetto dans un épisode spécial. Des personnages mineurs enfermés au cœur d’une histoire qui ne sait pas trop quoi faire de nous. Après deux siècles passés ici, pourquoi ne sommes-nous toujours pas des Américains ? Pourquoi est-ce qu’on se fait toujours virer de l’histoire ?