lundi 9 mars 2026

Critique de "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Killing Me Softly

Auteur : Jacky SCHWARTZMANN

Parution : 2026 (La Manufacture de Livres)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tueur à gages, Madjid Müller accepte un contrat inhabituel : exécuter un homme accusé de pédophilie sous les yeux de celui qui fut sa victime, devenu prof à Sciences Po. Quand Madjid découvre que la cible est un vieillard sénile domicilié dans un EHPAD à Besançon, il estime que cette vengeance n’a aucun sens. C’est le début des embrouilles…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jacky Schwartzmann a longtemps vécu de jobs alimentaires, allant de barman à préparateur de chantier, en passant par chef de rang et conseiller qualité EDF… Il vit désormais de ses textes, romans, scénarios de bandes dessinées et longs-métrages. Ses romans à l’humour noir, entre polar et comédie sociale, lui ont valu plusieurs prix littéraires dont le prix Transfuge, le prix Amila-Meckert ou encore le prix Le Point du Polar européen.

 

Avis :

Comment transformer le polar en machine satirique ? En plaçant un tueur à gages face à l’absurdité morale de sa mission, Jacky Schwartzmann trouve un terrain idéal pour affûter son humour noir, son goût des situations déjantées et son regard incisif sur les failles sociales. Plus resserré et plus acide que ses précédents romans, celui‑ci confirme l’ampleur d’un art de la comédie grinçante qui ne sacrifie jamais sa vivacité. 

Madjid Müller, tueur à gages appliqué, mari distrait et père débordé, se voit chargé d’éliminer un vieillard autrefois accusé de pédophilie. La mission, déjà trouble, vire à l’absurde lorsqu’il découvre sa cible reléguée dans un EHPAD, diminuée et presque hors du monde. Autour de lui gravitent des figures baroques et joyeusement décalées : commanditaires obtus, proches envahissants, silhouettes secondaires qui accentuent le chaos moral ambiant. En filigrane, le roman interroge notre rapport à la vieillesse, à la vulnérabilité et à la manière dont la société délègue ou dissimule la violence qu’elle ne veut pas regarder en face. Ce dispositif permet à l’auteur d’entrelacer tension narrative et satire sociale, chaque personnage révélant à sa manière les contradictions qui nourrissent le récit. 

Jacky Schwartzmann règle la mécanique de son humour avec une précision jubilatoire. Jouant des frottements entre principes affichés et réalité triviale, il fait surgir le comique dans les interstices du sérieux – détail logistique, réplique trop franche ou geste mal ajusté –, exposant moins la maladresse individuelle que l’absurdité des cadres sociaux qui corsètent ses personnages. On pense parfois à Iain Levison, qui partage cette capacité à faire émerger le rire du décalage entre les règles supposées du monde et la brutalité du réel, même si son burlesque, plus sec et minimaliste, se distingue de celui, volontiers débridé et baroque, de l'auteur français. Cette manière de faire naître le comique du moindre dérapage nourrit l’énergie trépidante du roman : les scènes s’enchaînent, les dialogues aiguisent le propos et l’ensemble se déploie en une satire où le rire dévoile, presque malgré lui, ce que le vernis de la respectabilité s’efforce de masquer.

En détournant magistralement les codes du polar, Jacky Schwartzmann conjugue rythme, irrévérence et acuité sociale dans un équilibre maîtrisé. L’intrigue resserrée ouvre sur une observation plus large, où l’absurde met à nu les failles d’un monde trop sûr de ses principes et trop prompt à s’en accommoder. Porté par une écriture nerveuse et un sens du comique parfaitement dosé, Killing Me Softly fait rire tout en pointant les fissures du réel, renouvelant le polar en véritable instrument de lucidité. Sous le brillant divertissement, il renvoie à notre époque l’image d’un monde qui vacille, lui aussi, entre sérieux affiché et absurdité profonde. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation : 

Les chaînes d’information en continu ont tendance à se prendre au sérieux et ont une fascinante capacité à rendre passionnant n’importe quel sujet, qu’il le soit effectivement, comme le foot, ou qu’il ne présente aucun intérêt, comme la politique. Il suffit qu’une tempête traverse le pays, qu’une agence de notation nous dégrade ou que le prince William écrive un livre sur sa calvitie et la dépression que celle-ci a engendrée, et la machine se met en branle. Dans le temps, on qualifiait ce journalisme de rubrique des chiens écrasés ; de nos jours, on dit seulement journalisme. Il s’agit d’un show, en réalité, qui n’a pas plus d’importance que l’émission de téléréalité Les Marseillais. L’unique fonction de ces programmes est de remplir les cases entre les publicités. Tous les présentateurs ont une haute image de leur travail et d’eux-mêmes, pourtant, la vérité est qu’ils passent les plats. Ils sont les commerciaux de marques de bouffe, de marques de voitures, de marques de maquillage. Des laquais. Et dans toute cette bande de jeunes premiers et de jeunes premières, vous ne trouverez ni gros ni moches. Ces présentateurs sont les premiers grossophobes et mochophobes de France. En toute honnêteté, j’aurais plus de respect pour l’émission Les Marseillais à Pyongyang, si elle était produite un jour, que pour n’importe quelle émission sérieuse de BFMTV, CNews ou LCI.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

dimanche 8 mars 2026

Entretien avec Caroline Fabre-Rousseau à propos de son roman "Alma Karlin : voyageuse de l'extrême 1889-1950"

 

Photo de Caroline Fabre-Rousseau
 


Caroline Fabre‑Rousseau publie Alma Karlin, voyageuse de l’extrême (1889‑1950) aux Éditions Chèvre‑feuille étoilée. Elle y retrace le destin méconnu d’une exploratrice slovène qui, au début du XXᵉ siècle, a parcouru seule le monde dans des conditions extraordinaires. Un portrait qui réhabilite une figure marquante injustement tombée dans l’oubli.


Bonjour Caroline Fabre-Rousseau.

 
Comment présenteriez‑vous votre travail de romancière à quelqu’un qui ne vous connaît pas encore ? 
 
Je mets ma plume au service des effacé.es, des muet.te.s, des méconnu.e.s. L’histoire regorge de personnes extraordinaires, rayés de la carte de la mémoire, surtout des femmes. 


Qu’est‑ce qui vous a menée à Alma Karlin, et pourquoi était‑il important pour vous de lui consacrer un livre aujourd’hui ?

C’est un voyage en Slovénie, où je l’ai découverte par hasard dans le musée de sa ville natale à Celje. Tout était écrit en slovène, mais les photos de ce petit bout de femme en kimono, en pagne, posant avec des papous, franchissant des ponts de singe m’avaient impressionnée. Quand enfin ses journaux de voyage ont été réédités en Allemagne, après une exposition majeure à Vienne en 2020, j’ai pu assouvir ma curiosité. J’ai découvert un caractère indomptable, en avance sur son temps, un exemple pour des milliers de femmes en quête d’autonomie. Elle est d’ailleurs devenue l’égérie des féministes slovènes, après avoir été vilipendée pendant 50 ans dans son pays natal.    
 

Qu’est‑ce qui fait d’Alma Karlin une femme aussi singulière et indocile pour son époque ?

Quand elle entame son tour du monde en 1919, seule, sans mari, sans protecteur, une femme n’avait pas le droit de se promener non accompagnée dans un parc. Elle avait pris son parti de ne pas correspondre aux canons esthétiques de l’époque (elle souffrait de ptosis, chute de la paupière supérieure) et voulait se réaliser autrement qu’en se mariant. Sa mère, très conventionnelle, l’avait soumise à des traitements orthopédiques cruels jusqu’à sa majorité, pour la « redresser ». Alma Karlin avait conclu un pacte, qui montre une détermination exceptionnelle : elle subirait ces « soins » à condition de pouvoir partir à 18 ans. En attendant, elle apprenait les langues étrangères et fourbissait ses armes. Elle voulait financer ses futurs voyages par elle-même. Elle avait fondé une école de langue où elle assurait tous les cours d’anglais, français, russe, suédois, espagnol pour se constituer une cagnotte. Elle envoyait des poèmes aux journaux. La société bourgeoise de l’époque criait déjà au scandale. Puis dans son périple autour de la terre, elle a bravé les interdits, les agressions, assumé pleinement sa solitude et son indépendance. 

Quels enjeux féministes et politiques souhaitiez‑vous interroger à travers son parcours ?

La course aux obstacles infligée aux femmes, l’extraordinaire combativité des pionnières, l’acharnement masculin à vouloir en faire des objets sexuels et domestiques, tout cela est incarné par la petite Slovène d’un mètre cinquante, quarante-cinq kilos. Je voulais comprendre ce qui l’avait motivée, façonnée, poussée à agir et ne jamais abandonner. Son parcours montre ce qu’il faut de force et de courage à une femme pour mener sa vie comme elle l’entend. Sans oublier le contexte géopolitique de l’époque, où le monde était organisé en empires, dominés par l’homme blanc.

Comment avez‑vous travaillé pour écrire ce roman biographique et redonner vie à Alma Karlin ?

Je parle couramment allemand, donc je suis allée aux sources, munie d’un atlas pour suivre Alma Karlin dans son périple. Je me suis également appuyée sur les travaux de la chercheuse slovène spécialiste d’Alma Karlin, Barbara Trnovec, curatrice de l’exposition à Celje et Vienne en 2020-2021. Ensuite, j’ai tout laissé poser, pour me dégager de ce qu’elle avait écrit, de son style, assez suranné, parfois même ampoulé, avec des phrases et des descriptions interminables. Je voulais offrir aux lecteurs des pages d’aujourd’hui, rythmées, brûlantes ou glacées, suivant les pays et les gens qu’elle rencontrait. C’est la femme, plus que les pays qu’elle traversait qui m’intéressait.  
 

Comment concevez‑vous cette démarche de “réparation littéraire” envers une femme oubliée de l’Histoire ?

Cette démarche me paraît indispensable aujourd’hui. Le travail est immense. J’en veux beaucoup par exemple aux frères Goncourt en France qui ont tout fait pour invisibiliser et dénigrer les femmes artistes, romancières, sculptrices… J’ai mis en lumière une peintre de l’époque romantique, la belle-sœur de Victor Hugo, noyée dans son ombre, Julie Duvidal. J’ai raconté le parcours de deux Russes intrépides, venues étudier la médecine à Montpellier à la fin du 19e siècle : l’une abandonnera ses études, à cause d’un médecin qui lui avait prédit des problèmes cardiaques si elle s’obstinait à étudier au lieu de procréer et l’autre, admissible à l’agrégation de médecine en 1910 sera interdite d’oral, parce que femme. La première engendrera Joseph Kessel, la seconde mènera une brillante carrière de gynécologue obstétricienne. Toutes mes héroïnes ont des caractères hors du commun. Il faut leur rendre hommage et s’en inspirer. 


Quel accueil espérez‑vous pour Alma Karlin, et quel héritage son parcours peut‑il transmettre aujourd’hui ?

Le meilleur accueil possible, bien sûr ! Elle est déjà une star dans les pays de langue allemande et en Slovénie, il faudrait que les Français la découvrent, puis les Européens. Elle a voulu rapprocher les peuples en instruisant ceux qui ne pouvaient voyager, afin de lutter contre les préjugés. Elle œuvrait pour la paix, elle qui a subi dans sa chair deux guerres. Son combat est hélas d’une brûlante actualité aujourd’hui. Elle avait une quête d’absolu et de spiritualité qui devait transcender les religions. Son message résonne plus que jamais dans notre monde actuel. 


Qu’avez‑vous personnellement retenu de cette aventure d’écriture ?

L’évasion. J’étais immobilisée chez moi pendant un an par une mauvais chute de VTT en montagne, grâce à elle, j’ai pu faire le tour du monde, relativiser ma solitude imposée, m’inspirer de son mantra : si tout va mal, apprendre, découvrir, travailler est le meilleur remède au découragement. 


Merci beaucoup d’avoir partagé votre regard et votre travail autour d’Alma Karlin.

C’est moi qui vous remercie. Vous contribuez à faire connaître une femme exceptionnelle, sans votre travail et celui de vos pairs, elle restera dans l’ombre. 


Retrouvez ici la critique sur ce blog de : 

 
 
 

samedi 7 mars 2026

Critique de "Braconnages" de Reinhard Kaiser-Mühlecker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Braconnages " de Reinhard Kaiser-Mühlecker

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Braconnages (Wilderer)

Auteur : Reinhard KAISER-MUHLECKER

Traduction : Olivier LE LAY

Parution : en allemand (Autriche) en 2022,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 368

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’histoire de son pays, celle du silence et de l’incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s’abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Découvert en France avec les somptueux Lilas rouge et Lilas noir, Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd’hui et l’inconvénient d’être né. Porté par une langue limpide, Braconnages nous invite à parcourir les plaines de l’Autriche comme celles de l’âme déchirée de ses personnages.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1982 dans une famille paysanne de Haute-Autriche, Reinhard Kaiser-Mühlecker a étudié à l’université de Vienne et publié son premier roman en 2008. Aujourd'hui une figure majeure de la nouvelle littérature autrichienne, il se partage entre le travail sur l'exploitation agricole familiale et l'écriture.

 

Avis :  

Avec pour seuls rappels du monde extérieur, comme deux infiltrations têtues, la rumeur sourde de l’autoroute toute proche et la longue balafre de la ligne à haute tension, la ferme de Jakob en Haute-Autriche est une île que rien ne vient distraire de ses préoccupations laborieuses et de ses fermentations familiales.

« À la fin de l’enfance, voilà longtemps, vers l’âge de douze, treize ans, ça lui était tombé dessus : la sensation, impalpable et qui devait ne jamais plus le quitter, d’être banni de l’existence, (…) dans une sorte de retrait où il ne lui était offert de mener qu’une vie diminuée. Il se tenait à la fenêtre de l’existence, et il attendait. » « Tant que la mort n’était pas là, il lui fallait continuer, et il continuerait, vaille que vaille, solitaire et buté comme un âne de bât, (…) sans se demander une fois encore si, eût-il vécu ailleurs, dans un autre endroit, les choses n’auraient pas été différentes, non pas certes meilleures, peut-être, mais du moins un peu plus supportables. »

Depuis son adolescence, c’est lui, Jakob, qui se sent investi du fardeau de la ferme familiale, lui qui, du matin au soir et sans jamais de trêve ni même le temps de réfléchir à la manière, abat le plus gros du travail, rentrant à grand peine sa colère et ses frustrations de ne pouvoir compter que sur lui-même face à un père coutumier des initiatives hasardeuses, une mère murée en elle-même et un frère et une sœur partis mener en ville une existence qu’il ne parvient même pas à imaginer. Par leur faute, se figure-t-il, le voilà réduit à une bête de somme gagnant à peine sa pitance malgré ses efforts incessants, la ferme ne faisant que toujours péricliter un peu plus. Chaque année, il faut vendre un morceau de l’exploitation pour maintenir à flot ce qu’il reste. A ce train, ne subsistera plus grand-chose quand viendra le temps de l’héritage, pour l’heure encore aux mains de la grand-mère, la fort malcommode matriarche aujourd’hui clouée dans son fauteuil. Un héritage de toute façon maudit, puisque, par-devers lui, chacun sait ce qu’il doit à la spoliation juive pendant la guerre…

Mais la mairie venant d’ouvrir au village une résidence d’artiste, Jakob, venu prêter main forte au rafraîchissement du local, y rencontre une jeune femme en mal de projets et bien vite disposée à troquer les aléas de la création artistique contre la très concrète vie agricole. Bientôt mariée à un Jakob accoutumé à suivre la pente de son destin, pour une fois ascendante, Katja s’investit si bien dans la ferme que, convertie au bio et tournée vers l’extérieur, l’exploitation finit par retrouver une vraie prospérité. Est-ce la fin de la fatalité et le début d’une nouvelle ère ouverte au bonheur et au progrès ? C’est sans compter les vieux secrets et la violence qui couve, héritée du passé, au fond de l’âme de Jacob.

Car, tout comme son chien « braconnier » qu’il s’astreint en pure perte à dresser pour lui faire passer « le goût du sang », Jakob a beau se battre constamment avec lui-même, sa nature profonde finit toujours par prendre le dessus. Volontiers solitaire, peu enclin ni à l’introspection ni aux épanchements et incapable de repousser les frontières d’un monde clos qui constitue son seul horizon, il cède d’autant plus au fatalisme qu’une culpabilité plus ou moins consciente venue du passé pèse sur lui comme une malédiction. Face à son double héritage, celui collectif du nazisme et du silence, et celui plus personnel de ses origines, une sorte de résignation le pousse, comme s’il n’existait pas d’échappatoire, sur la pente d’une destinée aux allures de chemin de croix.

Lui-même agriculteur en Haute-Autriche, c’est en connaissance de cause que l’auteur sonde l’âme de son personnage et pèse l’héritage du passé de son pays. D’un réalisme parfois glaçant malgré la pudeur de l’écriture, il décrit un monde qui, trimant sans bruit et souvent misérablement dans un attachement viscéral à ses lieux et à son milieu d’origine, s’est peu à peu retranché du reste de la société, son isolement social et culturel favorisant une souffrance vécue comme sans issue et débouchant possiblement sur les pires tragédies. 
Une superbe exploration du monde paysan et de ses interrogations existentielles, qui trouve un écho saisissant, côté français, dans Hors Champ de Marie-Hélène Lafon. (4/5)

 

Citation : 

Les vertus de l’oisiveté, dont on vous rebattait les oreilles à la radio… Connards. Avait-il le temps de paresser, lui ? Du matin au soir il s’affairait dehors, bottes aux pieds. Ce n’est qu’à l’instant du coucher, quand, étendu dans son lit, bière en main, trop fourbu pour se livrer à une quelconque autre activité, il surfait un peu sur Tinder ou suivait d’un œil morne une série qu’il s’octroyait, peut-être, un moment d’oisiveté. Mais ce que ces imbéciles de la radio mettaient sous ce mot était différent, il était question de loisirs créatifs, de pause culturelle et de ce genre de choses, toutes nobles occupations que Jakob, et les gens comme lui, qui gagnaient leur pain à la sueur de leur visage et pour qui la société n’avait eu depuis toujours qu’un mépris goguenard, quand ce n’était pas, comme depuis peu, une hostilité critique, parce qu’ils détruisaient censément la nature, déréglaient le climat et autres fadaises du même acabit, ne pouvaient s’offrir ce luxe. Il sentit une vague de colère sourdre en lui, et changea de programme.

 

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 Lafon, Marie-Hélène : Hors Champ
 
 


 

jeudi 5 mars 2026

Critique de "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Alma Karlin. 
            Voyageuse de l'extrême 1889-1950

Auteur : Caroline FABRE-ROUSSEAU

Parution : 2026 (Chèvre-feuille étoilée)

Pages : 232

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Découvrez Alma Karlin, écrivaine et exploratrice, et son voyage inspirant autour du monde.
Caroline Fabre-Rousseau campe ici une femme furieusement libre, écrivaine, journaliste, exploratrice, botaniste, théosophe : une invisibilisée qui ne le restera pas longtemps. Son tour du monde en huit ans, sans protecteur et sans argent a défrayé la chronique et continue d’inspirer les voyageuses d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

La romancière Caroline Fabre-Rousseau a un penchant certain pour les oubliés de l'histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l'oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l'ombre de son beau-frère Victor Hugo. Biographie croisée, Elles venaient d'Orenbourg racontait avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.

 

Avis :

Les ouvrages de Caroline Fabre‑Rousseau constituent autant de gestes de réparation littéraire, chacun s’attachant à rendre leur place à des femmes que l’Histoire a reléguées dans ses marges. Avec Alma Karlin, elle exhume la trajectoire fascinante d’une exploratrice slovène du début du XXᵉ siècle, dont les récits et articles, après avoir captivé le public européen, sombrèrent dans un oubli presque total. En retraçant le parcours de cette femme cosmopolite, polyglotte et intrépide, la romancière prolonge la galerie de portraits qu’elle consacre aux existences effacées, tout en élargissant son horizon vers une héroïne dont les voyages, la solitude assumée et la quête d’émancipation résonnent puissamment avec nos interrogations contemporaines sur l’identité, l’exil et la liberté.

Alma Karlin apparaît, dans le récit, comme une figure de caractère : une femme qui refuse les assignations et avance hors des sentiers balisés, portée par une curiosité presque indomptable. Le livre la montre telle qu’elle fut : une voyageuse solitaire, déterminée à parcourir le monde avec pour seuls bagages sa machine à écrire, son sens aigu de l’observation et une volonté farouche d’indépendance. Sa maîtrise exceptionnelle des langues – elle en parlait dix – influe profondément sur son rapport au monde, chaque rencontre ouvrant pour elle un espace de compréhension, d’échange et parfois de désillusion. Érudite, sensible, vulnérable à certains égards mais jamais docile, Alma Karlin se tient à contre‑courant des normes de son époque. Sans appui ni argent, elle sillonne la planète dans des conditions souvent extrêmes, revendiquant une liberté qui lui coûte cher : constamment harcelée, fréquemment agressée et jugée scandaleuse pour son émancipation, elle affronte des obstacles que ses homologues masculins n’auraient jamais connus et ne reçoit qu’une reconnaissance dérisoire en comparaison. Caroline Fabre‑Rousseau met en lumière ses paradoxes : son besoin d’indépendance autant que son désir de reconnaissance, sa lucidité douloureuse, son ouverture à l’altérité. Il en résulte le portrait d’une pionnière de l’émancipation des femmes, dont le parcours rappelle combien la conquête de liberté fut – et demeure – un chemin semé d’inégalités.

Caroline Fabre‑Rousseau construit ce portrait d’Alma Karlin avec une rigueur documentaire qui n’exclut jamais la sensibilité littéraire. Son écriture, précise et sans emphase, s’attache moins à magnifier l’héroïne qu’à restituer la complexité d’une femme en lutte avec son époque. Le récit mêle citations, archives et reconstitution narrative, ce qui permet de faire sentir à la fois la matérialité du voyage et l’épaisseur psychologique d’Alma. Son parcours sert à merveille de révélateur aux structures sociales : la condition féminine, les hiérarchies coloniales et les contraintes imposées aux voyageuses. En refusant l’hagiographie, la narration laisse affleurer contradictions et zones d’ombre, et c’est précisément cette honnêteté qui donne vie au portrait. Loin d’un simple hommage, le livre apparaît ainsi comme une réflexion sur la place des femmes dans l’exploration du monde et sur la difficulté, pour celles qui s’émancipent, de trouver une reconnaissance à la hauteur de leur audace.

Ce récit captivant et solidement documenté rend justice à une figure d’exception, brillante et courageuse, qui dut affronter toute sa vie les préjugés sexistes et, plus encore, l’agressivité qu’attisait partout la présence d’une voyageuse seule et indépendante, aussitôt perçue comme une proie. Cette violence masculine, répétée et banalisée, traverse le parcours d’Alma Karlin et donne au livre un vrai impact politique. On pense volontiers à Alexandra Lapierre, qui s’attache elle aussi à restituer leur place à des femmes remarquables que les préjugés des hommes ont reléguées dans l’ombre. Parmi elles, Miles Franklin offre un parallèle frappant : même errance à travers le monde, même expérience de la misère, même lutte pour être reconnue comme auteur, même solitude farouche. Le destin d’Alma Karlin s’inscrit ainsi dans cette constellation de vies féminines indomptables que la littérature contemporaine entreprend enfin de remettre en lumière. Une lecture forte, passionnante et salutaire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

« Pourquoi ne vous maquillez-vous pas ? Pourquoi ne portez-vous pas des bas en soie ? Pourquoi vous habillez-vous aussi mal ? Je vous aurais bien embauchée si vous aviez été mieux fagotée. Je vous embauche, si vous passez les week-ends avec moi. Vous verrez, on aura du bon temps tous les deux. »


Elle subsiste en peignant et vendant des cartes de vœux à Noël, en faisant des traductions pour la raffinerie. Elle n’a pas d’élèves, hormis la connaissance panaméenne à qui elle donne des cours de français et qui la paie en tartes aux pommes, bourratives à souhait. Son régime se compose de pain et de thé le matin et de thé et de pain le soir, agrémenté parfois d’une pomme ou d’une banane. De temps à autre, elle s’offre un peu de porc aux haricots chinois pour avoir quelques protéines. Elle économise sur tout, garde son argent et ses papiers dans son sac, trop pauvre pour avoir un compte en banque. La maison en bois où elle loue une chambre ne ferme pas de l’extérieur et elle fait peu confiance aux autres locataires qui n’aiment pas les blancs.


Elle admire la demeure d’un noble coréen, l’enfilade de cours et de pièces, le sol noir brillant, les armoires anciennes serties de pierres précieuses et de perles, les chaises en porcelaine, les tortues et les grues peintes sur les kakemonos. Il ne montre pas le quartier des femmes, occupées aux tâches domestiques et qui autrefois avaient le droit de se rendre mutuellement visite de neuf heures du soir à minuit, dans les rues interdites aux hommes, tant que sonne le gong. La tortue, que l’on dit obéissante, est leur symbole : de même qu’elle rentre tête et pattes quand on la touche, une femme baisse tête et jambes quand son mari l’effleure.


Les rites mortuaires la fascinent. Elle assiste aux obsèques d’un vieux Chinois, qui, ayant entendu un appel intérieur, demande à son fils de venir avant de mourir. Le fils trouve son père en pleine forme et se moque de lui. Deux heures plus tard, il meurt subitement. La tradition veut que l’on brûle de l’argent et des possessions en papier de riz pour accompagner le défunt, qui répandra ses bénédictions sur ses descendants. Le cortège des porteurs de lampions et de fanions, la musique stridente, le cata- falque rouge et doré, le riche cercueil aux dix couches de soie font des souvenirs inoubliables. Le spectacle lui plaît davantage que le mariage fastueux auquel elle assiste depuis sa terrasse. Elle sait que la jeune fille va devenir l’esclave de sa belle-mère, sera trompée par son mari, devra mettre au monde un fils, sous peine de disgrâce. Elle met en garde les Européennes tentées, comme elle à Londres, par une union exotique. Elle connaît une douzaine de couples mixtes à Pékin, tous malheureux. Où qu’elle aille, la condition de la femme lui paraît bien triste, mais partout, elle loue la générosité et l’entraide des femmes, surtout les plus pauvres, qui l’ont souvent réconciliée avec le genre humain.

 

 

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mardi 3 mars 2026

Critique de "Soixante kilos de coups durs" de Hallgrimur Helgason | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Soixante kilos de coups durs de Hallgrimur Helgason



Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de coups durs
            (Sextiu kilo af kjaftshöggum)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2021,
                   en français en
2026 (Gallimard)

Pages : 672

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue. »
En cette année 1906, l’Islande se libère de mille ans de misère et commence à entrer dans le monde moderne. Gestur Eilífsson a dix-huit ans et subvient aux besoins de sa famille adoptive dans sa petite maison près de Segulfjörður. Pendant les six semaines que dure la saison de la pêche au hareng, le fjord et la ville se transforment en véritable eldorado, où des milliers de marins norvégiens ivres envahissent les bars illégaux, dansent sur les quais jusqu’au petit matin, se battent et fréquentent les prostituées de la petite ville, surnommée la Gomorrhe islandaise. Gestur voit là une occasion de gagner de l’argent et de sortir sa famille de l’âge de pierre, de quitter la cabane en tourbe pour une vraie maison en bois — le rêve de tout Islandais. Ce faisant, il perd sa vertu, tombe plusieurs fois amoureux et trace son chemin parsemé de nombreux coups du sort.
Dans Soixante kilos de coups durs, l’auteur décrit ce petit monde islandais qui change avec une verve truculente et un humour mordant, tout en reprenant la veine du roman réaliste. Avec ce deuxième volume consacré à Segulfjörður, Hallgrímur Helgason s’inscrit dans la tradition des grands conteurs d’histoires scandinaves.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrimur Helgason, né en 1959, a d'abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil et en 2021 pour Soixante kilos de coups durs.

 

 

Avis :

Après Soixante kilos de soleil, ce deuxième tome prolonge la vaste saga romanesque dans laquelle Hallgrímur Helgason retrace la métamorphose de l’Islande au début du XXᵉ siècle, au moment où le pays quitte une misère séculaire pour entrer brutalement dans la modernité. Mêlant énergie narrative, humour noir et sens aigu du grotesque, l’auteur reprend le fil du récit là où il l’avait laissé, dans un village de pêcheurs bouleversé par la manne du hareng. Il en tire une fresque vigoureuse, où l’élan des corps, la rudesse des paysages et la violence sociale s’agrègent en forces motrices d’un récit national en pleine gestation.

L’on retrouve Gestur Eilífsson, désormais âgé de dix-huit ans et chargé de faire vivre sa famille adoptive dans une modeste maison de tourbe près de Segulfjörður, double fictionnel de Siglufjörður, ce fjord du nord de l’Islande que la ruée vers le hareng transforme chaque été en un tumulte d’excès et de promesses. À l’orée de la saison 1906, le calme précaire du village est balayé par l’arrivée de milliers de marins norvégiens, dont l’ivresse, les bagarres et les nuits sans fin donnent à la bourgade des allures de capitale provisoire du chaos. Pour Gestur, cette effervescence représente autant une chance qu’un péril : l’occasion de gagner enfin l’argent qui permettrait de sortir sa famille de la misère, mais aussi l’entrée brutale dans un monde où les illusions se paient cher. Entre travaux harassants, rencontres décisives, amours contrariées et coups du sort, le jeune homme avance à tâtons dans un univers où chaque choix semble engager son destin.

Bâti sur une dynamique d’instabilité permanente, où chaque scène semble prête à basculer dans l’excès ou la catastrophe, le roman reflète par sa tension structurelle l’état d’un pays encore fragile, tiraillé entre traditions et bouleversements économiques. En suivant Gestur au plus près de ses hésitations et de ses emballements, l’auteur maintient une proximité presque physique avec les événements, donnant à voir un monde où rien n’est jamais acquis et où les trajectoires individuelles se dessinent au gré de forces qui les dépassent. Cette dramaturgie du déséquilibre insuffle au récit une énergie continue qui lui impulse son rythme. 

Au-delà de l’aventure individuelle de Gestur, Hallgrímur Helgason propose une véritable radiographie des rapports sociaux dans une Islande en pleine mutation. La saison du hareng agit comme un révélateur brutal, qui expose les inégalités, exacerbe les tensions entre locaux et étrangers, et met en lumière les mécanismes d’exploitation qui accompagnent l’essor économique. Sans jamais magnifier ni condamner cette effervescence, l’auteur en montre la complexité, les contradictions et les zones d’ombre. Les personnages secondaires, souvent esquissés en quelques traits vifs, incarnent chacun une facette de cette société en recomposition. Le roman gagne ainsi en densité, offrant un panorama social où le pittoresque n’efface jamais la dureté des conditions de vie.

Mais c’est sans doute dans sa tonalité que le livre affirme le plus nettement son originalité. Fidèle à son goût pour l’humour noir, le grotesque et une truculence parfois débridée, Hallgrímur Helgason mêle à la rudesse des situations une veine satirique qui dynamite toute tentation de pathos. Les excès des marins, les débordements des foules et les silhouettes outrées qui traversent le récit tissent une comédie humaine où le rire n’en souligne que mieux la violence du monde. Cette alliance du burlesque et du tragique contribue à la vitalité du roman et permet à l’auteur de saisir la naissance d’une nation dans toute sa confusion, sa brutalité et son énergie.

En filigrane, Soixante kilos de coups durs participe ainsi à la construction d’une mythologie islandaise moderne. La saison du hareng s’y érige en moment fondateur, presque rituel, où se rejouent les forces appelées à façonner le pays à venir. Les paysages, omniprésents, agissent comme des puissances qui modèlent les corps et les destins. Oscillant entre réalisme cru et souffle épique, le roman semble saisir l’instant précis où une communauté encore rurale commence à se penser comme une nation. Cette dimension symbolique, jamais appuyée, confère au récit une profondeur supplémentaire et prépare le terrain pour le troisième tome annoncé par la fin du volume.

Dans cette ruée vers le hareng où se mêlent beuveries, bagarres et élans de luxure, Hallgrímur Helgason orchestre une humanité haute en couleur qui évoque irrésistiblement les grandes toiles de Brueghel. Comme chez le peintre flamand, le trivial et le sublime, le grotesque et le tragique cohabitent dans un même mouvement, révélant sous le tumulte une vérité plus profonde sur les communautés humaines. La rudesse du cadre, la vigueur charnelle de la langue et la veine satirique qui traverse le récit donnent naissance à une fresque où chaque figure, même la plus outrée, participe à une vision d’ensemble. Saga sociale et morale autant que comédie humaine, Soixante kilos de coups durs déploie ainsi une formidable puissance d’évocation, capable de saisir un pays au moment précis où, sortant de son chaos originel, il commence à se forger une identité et à se reconnaître comme nation. Une lecture incarnée, turbulente et chamarrée, aussi originale et passionnante que celle du premier tome, et qui fait attendre la suite avec une impatience redoublée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous ces sentiments concordaient parfaitement avec la sensation fondatrice qui caractérisait tous les Islandais : « Je ne sais pas combien de temps je resterai ici, nous verrons bien. » Leur relation avec leur pays était plutôt lâche dans la mesure où ils étaient toujours prêts à fuir. Vers un autre fjord, par le prochain navire. Les fêtes de Noël étaient donc pour ces gens aussi douces que douloureuses. C’était l’unique moment de l’année où chacun était à peu près satisfait de son sort et ressentait en même temps le poids d’une exhortation à l’améliorer avant les fêtes suivantes. Ce n’était nullement par hasard que le dicton « Dieu décidera où nous danserons à Noël prochain » occupait la sixième position dans les proverbes préférés de nos compatriotes et exprimait une secrète aspiration à une meilleure vie sous de meilleurs cieux.


Il l’avait vénérée de loin comme une déesse de l’amour, comme la plus belle femme du fjord. Et s’il l’avait convoitée, c’est parce qu’elle le surplombait sur l’échelle de la vie. Inaccessible. En revanche, il ne l’avait jamais aimée, il avait seulement désiré l’aimer et, pire encore : désiré avoir le droit de l’aimer. Ce droit, il l’avait conquis, de manière tout à fait inattendue et sans doute sur un malentendu – ne s’était-elle pas servie de lui comme d’un remède à son chagrin d’amour ? –, et voilà qu’il buvait maintenant ce nectar doux-amer. Il n’y a pas pire que le meilleur lorsqu’il advient.


Le bonheur est une créature étrange, il survit longtemps à la faim qui le fortifie, s’épanouit à la moindre bouchée de pain, mais dès qu’il est repu il se fane et périt. 


La nuit d’août teintée de bleu sombre se para de quelques mouettes blanches qui venaient de prendre leur envol. Leurs cris soulignèrent le silence qui régnait dans l’immense salle qu’était le fjord, puis moururent en surplomb de la langue de terre d’Eyri. On entendait par là-bas des appels et des rires. La nuit était aussi tiède que peuvent l’être les nuits d’Islande, la température atteignait huit degrés.


Même s’il avait toujours des gants de rechange et s’il en portait deux paires, une en peau et une en laine, même s’il les huilait à l’huile de poisson avant chaque sortie en mer, Gestur n’échappait pas aux ampoules. La moitié de sa paume droite n’était plus qu’une blessure qu’Anna avait préservée de l’infection en l’enduisant de vaseline et de saindoux. Les saleuses de harengs que les Norvégiens appelaient ganajenter s’y connaissaient en ampoules et s’échangeaient des conseils pour les soigner. Les rois du hareng se montraient d’ailleurs intraitables en la matière depuis qu’ils avaient perdu des cargaisons entières l’été précédent, lorsqu’une grande partie des femmes n’avait pas été en mesure de travailler suite à l’épisode de la « maladie de peau ». Elles avaient salé des harengs qui s’étaient révélés pleins de krill, car on les avait pêchés en pleine digestion. Leurs sucs gastriques s’étaient mélangés au plancton, formant une bouillie marron assassine qui dégoulinait de leurs entrailles lorsqu’on les vidait, et qui avait continué à ronger les mains des saleuses longtemps après que les harengs étaient morts et mis en tonneaux. Les ampoules se formaient surtout là où la peau est la plus fine, dans le creux de la paume, entre le pouce et l’index et aux jointures des doigts. Si on n’y prenait pas garde, du pus risquait d’y apparaître. Alors les vaisseaux lymphatiques enflaient, l’infection se propageait au bras, puis atteignait ganglions et artères, qui gonflaient. Le médecin Guðmundur avait dû se former dans l’urgence au traitement de ces maux et il faisait tout son possible pour préserver les saleuses d’un empoisonnement du sang.


La saison durait entre six et sept semaines, sur lesquelles se bâtissait le reste de l’année et, désormais, le pays tout entier. Les caisses du trésor public étaient en grande partie alimentées par la manne que représentait la danseuse argentée et fantasque qui faisait scintiller l’océan. Daignerait-elle paraître au bal ? Seule ou accompagnée d’une centaine d’amies ? Ou bien n’était-elle pas d’humeur ? C’est ainsi qu’on parlait de « la belle hareng », parce qu’en islandais le mot síld est de genre féminin, soit les hommes la conquéraient, soit elle les ignorait.
 
 
Telle était donc la situation : c’était le premier été où le hareng brillait par son absence depuis le début de ce conte de fées. Fin juillet, on n’apercevait pas la moindre écaille à la surface des flots. Les étés précédents n’avaient certes pas été excellents, on avait toutefois salé sur la plupart des plateformes. Or, pour la première fois, l’argent de la mer ne se manifesta pas de tout le mois de juillet. Le village abritait une armée équipée jusqu’aux dents de trois mille pêcheurs et saleuses qui se réveillaient chaque jour dans cette bourgade de cinq cents âmes, avec leurs tabliers, leurs foulards et leurs gants, prêts à répondre à l’appel. 
Ici, on dormait sur toutes les surfaces plus ou moins planes : dans les lits et les couchettes, sur les sols et les banquettes, sur des planches et en dessous, sur les rebords des lits, sur les bancs, sur des alignements de chaises, dans les mangeoires, les étables et les granges. Les propriétaires ingénieux pouvaient satisfaire leurs besoins de l’année entière grâce aux revenus des six semaines que durait la saison en transformant leur maison en refuge pour pêcheurs ou leur grange en hôtel, il arrivait qu’on débourse jusqu’à deux couronnes pour une nuit dans une vieille ferme en tourbe. Certains n’hésitaient pas à vendre la paillasse de leur grand-mère, qu’ils installaient dans l’écurie. Gestur n’en arrivait pas à de telles extrémités, mais il avait tout de même l’impression d’avoir vendu, ou d’être en passe de vendre, la mère sourde et muette de sa propre fille. 
Assis dans leurs bureaux, les grossistes en hareng imploraient le Seigneur. Leur unique travail en ces journées oisives consistait à prier. Deux d’entre eux avaient rendu visite au pasteur pour lui demander d’organiser un moment de recueillement à l’église, c’était une question de vie ou de mort, ils étaient étranglés par les investissements qu’ils avaient faits pour l’été. « Entre tes mains, Seigneur, je remets l’avenir de mon activité. » Le pasteur avait fait pression sur le Tout-Puissant. Au bout des jetées, on voyait parfois des hommes lever les yeux vers le ciel, espérant y apercevoir un banc de harengs survolant l’Eyri.


La reine de l’océan n’était qu’une : constituée d’une myriade miroitante qui voyageait sans guide dans les profondeurs marines, aussi belle qu’un rêve capricieux, on eût dit l’histoire de l’humanité résumée en une fulgurance. Depuis des siècles, cette manne s’était frayé un chemin à travers les océans, répandant partout la prospérité sur les côtes. Le hareng avait créé la richesse des pays baignés par l’Atlantique. Le nom que lui avaient donné les nations du Nord, síld, était tiré de celui des lançons, síli. Dans un cas comme dans l’autre, on en parlait au singulier bien que référant à une multitude. En islandais, le mot síld désignant le hareng ressemblait à súld désignant la bruine et sa multitude de gouttelettes : deux vocables aussi brefs l’un que l’autre pour décrire une quantité innombrable. Longtemps, le hareng était resté cantonné à la mer Baltique, il avait fait la richesse des Vikings avant d’arriver aux Pays-Bas, transformant la Hollande en puissance mondiale en même temps que Rubens et Rembrandt. (Amsterdam est construite sur des arêtes de hareng.) Puis il s’était fendu d’un petit tour en Écosse où il avait touché les autochtones de sa baguette magique, en guise de remerciement, ces derniers avaient offert au monde la machine à vapeur. Partout, le hareng apportait croissance et prospérité. Et voilà maintenant que venait le tour de la Norvège et de l’Islande. Pour les deux colonies affligées depuis longtemps par une pauvreté endémique, un avenir meilleur se profilait enfin à l’horizon. La première venait d’obtenir son indépendance, la seconde ne tarderait plus à l’acquérir. À moins que la reine argentée des vagues ne se fût envolée vers l’Amérique ? Les poissons sont les oiseaux de l’océan.


(…)  ici, c’était le moins qu’on puisse dire, les liens familiaux formaient un nœud si complexe qu’il n’y avait pas moyen de discerner qui était parent de qui ni qui possédait quoi. Olgeir le borgne était par exemple le fils de Lási, mais l’appelait pépé, il suivait Gestur tel son père et appelait le chien Papa. Grandvör, la belle-mère de Lási, ne faisait jamais état du lien qui les unissait, et le vieux fermier la traitait pour sa part comme si elle n’était qu’un vieux mât brisé qui, pour une raison imprécise, aurait échoué sur la paillasse au fond de sa ferme, sous une couette. L’angélique Engilfríð n’était parente avec personne et surtout pas avec Gestur, bien qu’il fût le père de sa fille, et elle n’était pas non plus servante ni gouvernante, mais ressemblait plutôt à une invitée passionnée par les livres ayant élu domicile ici avec son enfant. À la tête de la petite maisonnée siégeait l’affable gouvernante et maîtresse de maison Málfríður, qu’aucun lien du sang n’unissait à quiconque même si elle et Gestur partageaient un passé commun en tant que mère et fils dans un autre fjord. Il en allait des gens de la ferme de Strönd comme de naufragés qui se retrouvent par hasard au pied de la même falaise, la seule chose qui les rassemblait, c’était cet abri qui les préservait des tempêtes, des vents et des violentes averses. Ils étaient comme on dit dans le même bateau. C’était là le cœur de la conception islandaise de la famille, une conception qui avait durant un millénaire imprimé à nos compatriotes une propension à la tolérance et à l’absence de préjugés. Ceux qui se tenaient sous le même bouclier devenaient parents de fait. Et le froid piquant fait de tous les hommes des frères. 
 
 
D’autres peuples sont sortis de leur grotte, ils ont navigué jusqu’aux confins du monde et ont marché sur la Lune. Mais aucun de ces grands pas n’était plus important que celui qui a marqué la naissance de la nation islandaise, celui par lequel elle a troqué ses sols en terre battue pour du parquet, ses tombes de tourbe pour des maisons. 
Ces gens qui avaient vécu dans les mêmes conditions depuis la Colonisation, à la fin du IXe siècle, entraient dans une nouvelle ère : ils quittaient une culture pour en adopter une nouvelle, ils laissaient derrière eux l’âge de glace, l’âge de pierre et l’âge de bronze, faisaient l’impasse sur le siècle des Lumières, enjambaient la révolution industrielle et entraient de plain-pied dans un présent subitement éclairé à l’électricité avec sa multitude de lampes à huile et de cuisinières à charbon. 
Ils passèrent directement de l’étable à l’avion à réaction. 
Ils cessèrent d’alimenter leurs feux de combustible issu de l’âge de glace (la tourbe), de dormir au pied de murs datant de l’âge de pierre, de cuisiner avec des ustensiles de l’âge de bronze, de conserver le feu dans des charbons de l’âge de fer, de s’essuyer les fesses avec des mousses et des racines humides, de dormir sur des matelas de tourbe, de se gratter le matin à cause des piqûres d’araignées de linge, de faire sécher les couches des enfants sur le dos des vaches, de ne jamais prendre le moindre bain, de se laver les cheveux à la pisse de vache, de se fabriquer des chaussures en peau de ventre de mouton, de ranger leurs vêtements sous leurs oreillers pendant la nuit, de se servir de vieux sacs de farine en guise de taies d’oreiller, de dormir dans la fumée, de cuisiner dans la fumée, d’utiliser de la crotte de mouton ou de cheval séchée pour alimenter leur feu, de cuisiner en utilisant du crottin, d’isoler leurs fenêtres avec de la bouse de vache, de se réveiller au son des flatulences sur la paillasse voisine, de se tourner vers le mur quand un couple s’étreignait sur la couche d’à côté, de se boucher les oreilles quand le maître de maison forniquait avec sa fille, d’essayer de trouver le sommeil bien qu’une servante soit en train d’accoucher dans le même lit, de se détourner quand quelqu’un mourait sur le grabat voisin, ils cessèrent de sentir le sol glacé sous leurs pieds le matin, de l’enduire de cendre pour le laver et de sécher, de nettoyer leurs couteaux et leurs écuelles en bois dans du bouillon de hangikjöt, de laver leurs sols en terre battue avec du bouillon de poisson, ils cessèrent tout à fait de laver quoi que ce soit au bouillon, de nettoyer leurs vêtements dans la neige fraîche et poudreuse, ils renoncèrent à garder leur pot de chambre sous leur toit et à faire la distinction entre crasse sale et crasse propre. 
Et ils cessèrent d’être leurs propres radiateurs, car il n’y avait pas de chauffage dans les baðstofur, autre que celui produit par leurs occupants eux-mêmes, les fermiers astucieux s’arrangeaient d’ailleurs pour emplir au mieux ces pièces communes : plus on était nombreux, mieux c’était. Certes, il fallait nourrir tous ces gens, mais cela revenait moins cher que de se fournir en combustible. Voilà pourquoi ces véritables machines à tricoter étaient assises au bord de leur lit et s’employaient à maintenir leur température corporelle à trente-sept degrés par leurs battements de cœur. Dix femmes armées d’aiguilles permettaient d’obtenir une chaleur convenable dans une baðstofa de taille moyenne, et elles procuraient un confort idéal si elles avaient un peu de fièvre. 
Les gens renoncèrent également à considérer leur urine comme une richesse, ils renoncèrent à s’uriner sur les mains pour les laver ou à conserver le précieux liquide dans des bassines jusqu’à ce qu’il « rancisse » et permette de laver la laine et les vêtements. Ils renoncèrent aussi à choisir l’usage qu’ils réservaient au suif : le manger ou s’en servir pour produire de la lumière. La question « Est-ce que je préfère vivre dans les ténèbres et rassasié ou la faim au ventre et dans la lumière ? » devint définitivement caduque avec la fin des fermes en tourbe. 
C’est ainsi que la nation islandaise vint au monde : en traversant de longs et étroits passages couverts, parsemée de moisissures et coiffée à l’urine, puant l’humidité et pouilleuse, le visage nettoyé au bouillon et les yeux rougis par la fumée, les poumons emplis de suie et le frimas dans la poitrine, le cœur refroidi d’engelures et l’âme maculée d’odeurs corporelles.
 
 
L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue.


Tels étaient les éternuements de l’Islande, ce pays qui semblait être allergique à lui-même, qui ne supportait ni sa propre chaleur ni ses propres frimas. Il suffisait d’une journée de soleil radieux en été pour qu’il sombre dans une épaisse et tiède brume de mer, qu’arrive un épisode de redoux en hiver pour qu’il ait la diarrhée et qu’une couche de flocons frais tombe sur de la neige gelée pour que les séracs se changent en guillotines capables de décapiter les pièces d’acier les plus solides que l’homme ait fabriquées, les murs les plus épais qu’il ait construits.  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 1 mars 2026

Critique de "Les saules" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les saules " de Mathilde Beaussault


 

J'ai aimé 

 

Titre : Les saules

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

 

Avis :

Dans un premier roman où la fragilité de l’enfance se brise sur l’âpreté du monde, Mathilde Beaussault se sert d’un meurtre comme d’un révélateur de rancoeurs qui fermentent au coeur de la campagne bretonne.

L’identité du coupable et la nature de ses mobiles sont ici presque accessoires, tant ce qui prend aussitôt le pas dans la narration est l’atmosphère empoisonnée de ce huis clos rural entre, d’un côté les odeurs de lisier d’un travail agricole toujours plus étranglé par les dettes, et de l’autre, le nez pincé de ceux qui, bien propres sur eux, leur opposent leurs convictions écologiques.

Lorsque Marie, dix-sept ans, est retrouvée étranglée sous les saules de la rivière en bordure de village, les esprits minés par l’aigreur se déchaînent à grands coups de rumeurs. C’est tout juste si la victime, la fille du pharmacien assez riche pour racheter toujours plus de terres agricoles bradées, n’apparaît pas comme la plus fautive, coupable de sa réputation de fille facile avec ses jupes trop courtes et l’insolence de sa liberté.

Il n’y a guère que Marguerite, souffre-douleur de ses camarades parce que rencognée dans son silence de petite fille peut-être pas tout à fait comme les autres, pour défendre dans le secret de son coeur cette aînée si merveilleuse qui, elle, n’avait pas froid aux yeux. Tout à l’observation de son idole, la petite est d’ailleurs la seule à avoir vu quelque chose la nuit du meurtre. Mais qui pour se soucier d’une gamine dépenaillée que l’on dit attardée ?

Pendant que le village bruit méchamment de mille ragots, l’enfant se replie en silence sur les bribes de tendresse taiseuse et maladroite de sa mère et de sa tante, fragiles éclats d’humanité survivant furtivement à l’érosion d’un quotidien tueur de rêves et de sentiments. L’innocence de l’enfance trouvera-t-elle quand même une voie pour se faire entendre dans le monde ranci des adultes ? Seules les femmes de cette histoire, usées, trompées ou tuées, semblent conserver par devers elles cette part de coeur qui, certes piétinée par la vie et par l’intransigeant égoïsme de leurs hommes, ne demande qu’à resurgir à la faveur des circonstances.

Elle-même fille d’agriculteurs bretons, Mathilde Beaussault puise dans un univers qu’elle connaît bien l’âpre réalisme de ses observations, toutes de petites trouvailles de justesse qui font le sel du récit, malheureusement entaché de maladresses syntaxiques et de phrases mal construites. Malgré ces imperfections, ce premier roman demeure une lecture prenante et attachante, où sous la vision noire d’un monde rural coincé entre désespoir et colère sourd la fraîcheur tendre de l’enfance et de l’innocence. (3/5)

 

 

Citation : 

Depuis lors, on s’est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu’on n’oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s’érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité.


 

vendredi 27 février 2026

Critique de "Murmuration" de Sylvie Germain | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Murmuration de Sylvie Germain



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Murmuration

Auteur : Sylvie GERMAIN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 208 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l’heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades qui se dilatent en immenses spirales, se condensent en ovales massifs pour éclater soudain, se disperser puis se reconstruire en de nouvelles figures monumentales et à la fin filer en jets obliques vers la terre, laissant le ciel nu, livré à l’épanchement de la nuit, du silence. »
Samuel s’est jeté à corps perdu dans les mots, leur magie, leur pouvoir ; c’est pour dire la puissance du langage qu’il est devenu écrivain. Au fil d’un texte hypnotique, Sylvie Germain évoque le parcours blessé de cet homme qui a préféré l’ombre à la lumière. L’écriture essentielle de la romancière, précise et poétique, tendre et caustique, lui fait magnifiquement écho.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis quarante ans Sylvie Germain construit une œuvre imposante et cohérente, couronnée de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1989 pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des Marais, Prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus, Grand Prix SGDL de littérature 2012 pour l’ensemble de son œuvre. Elle a notamment publié aux éditions Albin Michel Magnus (2005), L’inaperçu (2008), A la table des hommes (2015) et Brèves de solitude (2021).

 

Avis :

Sylvie Germain signe ici un roman tardif d’une limpidité presque désarmante, où ses thèmes de prédilection – le deuil, le silence, la fragilité des êtres – se recomposent autour d’une interrogation nouvelle : celle de la création littéraire elle‑même. En suivant Samuel, écrivain foudroyé par une panne d’inspiration après un premier succès, elle orchestre avec finesse une réflexion sur le pouvoir et l’évanescence des mots, métaphorisés par ces vols d’étourneaux qui donnent leur titre au livre. À travers cette figure d’auteur vacillant, elle interroge sa propre pratique sans jamais céder à l’introspection pesante, offrant un récit fidèle à son lyrisme mais traversé d’un jeu de reflets inhabituel dans son oeuvre.

Le roman s’ouvre – et se referme – sur un Samuel âgé, retiré du monde, aux prises avec une mémoire qui se délite et des mots qui lui échappent comme des oiseaux trop longtemps tenus en cage. Cette silhouette crépusculaire sert de point d’appui au récit, qui remonte ensuite le cours de sa vie pour éclairer le chemin d’un écrivain aux prises avec ses élans, ses silences et ses blessures. Entre l’éclat des débuts, les zones d’ombre et les longues périodes de retrait, se dessine la trajectoire d’un homme cherchant à comprendre comment les mots, jadis si vifs, ont fini par se dissoudre dans le temps.

L’un des ressorts du livre tient à la manière dont Sylvie Germain articule l’intime et le métaphysique. Sans jamais forcer le trait, elle fait de la panne d’écriture de Samuel non seulement un accident biographique, mais une véritable crise de présence au monde. Avec le silence de la page blanche vient aussi un effacement progressif du lien aux autres, une perte de densité du réel qui envahit le personnage. La romancière parvient à rendre perceptible cette zone trouble où l’existence se défait, où les perceptions se brouillent et où la langue cesse d’être un appui pour devenir un vertige, donnant à la fragilité d’un être vacillant toute sa profondeur narrative.

Parallèlement, Murmuration explore la manière dont les mots façonnent – et parfois déforment – la mémoire. Les étourneaux, motif métaphorique récurrent, incarnent ce mouvement incessant de recomposition qui caractérise toute tentative de se souvenir ou de se raconter. Samuel, en vieillissant, voit ses souvenirs se disperser comme ces nuées mouvantes, rendant toute narration incertaine et toute vérité fragmentaire. Toute sa vie, il aura couru après des mots qui se dérobaient ; avec l’âge, cet insaisissable ne fait que s’accentuer, le renvoyant à un brouillard où se confondent voix, images et personnages – tout ce qu’il a vécu, couché sur le papier ou rêvé, mais aussi tout ce qu’il n’a pas écrit. Car les récits abandonnés ou jamais formulés pèsent autant que ceux menés à terme, comme si l’ombre de l'oeuvre possible hantait autant que l'oeuvre accomplie.
 
C’est toutefois dans les pages d’ouverture et de clôture que l’écriture atteint sa plus grande beauté. Au plus près d’un Samuel vieillissant, aux prises avec des mots qui se défont, la langue se fait plus ample, plus incantatoire, comme si elle tentait de retenir ce qui déjà s’efface. La romancière saisit l’instant fragile où le langage se délite en même temps que le corps, où l’effacement littéraire rejoint l’effacement physique. Dans ces passages d’une poésie grave et lumineuse, elle donne à sentir la vibration ultime d’une voix qui se retire, laissant derrière elle une résonance ténue.

Le roman impressionne autant par la beauté que par la profondeur de son écriture. Sa langue, d’une musicalité grave, parvient à saisir l’effacement d’un homme avec une délicatesse presque liturgique. On y retrouve la cohérence d’un univers où le deuil, le silence et le sacré s’entrelacent à une réflexion plus inédite sur la création littéraire et la mémoire. Le rythme volontairement lent, presque contemplatif, porte l’intensité du récit : il accompagne Samuel jusqu’aux lisières de sa voix et aux ultimes vibrations de sa disparition. Lecture exigeante, notamment parce qu’elle refuse les ressorts faciles d’une intrigue qui guiderait le lecteur pas à pas, elle déploie une splendeur mélancolique, poétique, qui ne cesse de se recomposer dans l’esprit de celui qui la lit, à la manière de la murmuration d’oiseaux qui l’inspire. Ainsi le roman apparaît‑t‑il comme une oeuvre qui sait qu’on ne capture jamais le monde, mais qu’on peut parfois en saisir l’ombre mouvante – ce tremblement fragile où la littérature touche à ce qui, déjà, s’efface. (4/5)

 

 

Citations : 

Des signes de ponctuation de haute taille passent là-bas dans la brume, ils glissent en file indienne, ils ondulent dans le vent, parfois tremblent un peu. Certains par instants trébuchent ou s’immobilisent, désorganisant la colonne qui vite se recompose autrement, la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui d’interrogation recule en fin de ligne. Ou bien ils changent d’aspect, l’un, qui était courbe, se redresse, un autre, qui était droit, se penche en oblique avant. Il arrive que quelques-uns se mettent à courir.  Ces signes mouvants ne ponctuent aucun texte, ils forment une phrase vide de mots, ce ne sont que les ombres de gens qui s’acheminent vers leur arrêt de bus pour se rendre à leur travail. Le premier bus de la journée, celui de 5 heures 15. Debout derrière la fenêtre de sa chambre, Samuel Nart observe ce défilé de silhouettes gris plomb dont les corps ne sont plus de personnes humaines, mais ceux de caractères typographiques. Depuis des mois, le visible lui apparaît sous le prisme de l’alphabet, des mots, des signes syntaxiques, mais tous en débandade, en fuite éperdue. Le langage le lâche, il se disloque, part en lambeaux qui s’éparpillent en tous sens, comme le fuit le sommeil et se troue sa mémoire. Tout le délaisse et tout se brouille en lui. Il voit des poudroiements de voyelles dans la poussière des rais de soleil, des jets de verbes dans les oiseaux en vol, des rognures de poèmes dans les pelures de fruits, des majuscules dans les étoiles, des vracs d’apostrophes dans la pluie… Il perçoit au-dehors des traces éparses de sa langue comme un homme regarderait autour de lui le sang répandu par son corps blessé – gouttes, flaques, éclaboussures et filets. Son sang d’encre qui longtemps fut d’un noir dense, bruissant de sons, d’images, d’idées précises, vagues ou fantasques quand il glissait sur le blanc des pages, y déroulait des histoires. Mais ce sang-là a perdu sa couleur, sa force, son élan, il n’a plus de teneur en imagination et pas même en désir. Ou plutôt, son désir est toujours là, mais pétrifié, réduit à une brûlure sèche et aigre. La dynamique du noir sur blanc s’est inversée, désormais c’est le blanc qui s’épanche et recouvre le noir, il le dilue en grisaille toujours plus fade et froide.


On ne sait pas toujours quels échos produisent les propos que l’on tient, faute de savoir apprécier l’acoustique intérieure des autres, même des plus intimes, faute d’avoir su repérer les zones grises de leur sensibilité, d’avoir mesuré l’étendue de leur susceptibilité, de leur fragilité.


Un jour, agacé d’être laissé pour compte, Tubutsch avait sauté sur les genoux de Samuel, pointé son museau vers l’engin pour en flairer l’odeur, puis il avait posé une patte sur le clavier, écrasant sur la feuille un pâté de lettres. Samuel s’était alors amusé à taper en désordre sur les touches, très vite, mais le crépitement de mitraillette avait fait fuir le chien. Samuel avait continué quelques instants, couvrant une page de lettres serrées les unes aux autres en lignes droites, semblables à un défilé de fourmis ouvrières courant à leur travail. Il les avait longuement considérées avec un regard tubutschien, et il s’était demandé si les lettres aussi ont une reine à laquelle elles apportent de la nourriture glanée partout en chemin. Les lettres, les mots, les phrases ponctuées de signes, petits insectes opiniâtres formant des processions noires dans le désert des pages pour aller composer des romans-rois, des poèmes-reines, qui à leur tour engendraient des nuées de mots, d’images, dans l’esprit des lecteurs. Mais les fourmis d’encre ne transportaient que du vide, elles étaient des promesses sans effet.


Nous autres, êtres de fiction, nous ne sommes pas que de papier, d’encre ou de pixels, nous sommes faits avant tout des feux de l’imagination des vivants de chair et de sang tels que toi, des sables mouvants de leur mémoire, des braises de leurs amours autant que de leurs haines, du sel de leurs larmes, des poussières de leurs rêves, de leurs pensées, des bouffées de leurs jouissances… Nous sommes vos ombres portées.