Les Lectures de Cannetille
Des auteurs et des livres - Chroniques littéraires
mercredi 1 avril 2026
Bilan de lectures – Mars 2026 | Lectures de Cannetille
Coups de coeur :
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mardi 31 mars 2026
Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : En attendant le déluge
(Esperando al diluvio)
Auteur : Dolores REDONDO
Traduction : Isabelle GUGNON
Parution : en espagnol en 2022,
en français en 2024 et 2026
(Gallimard)
Pages : 560
Présentation de l'éditeur :
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.
Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.
Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.
Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)
Citations :
L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.
dimanche 29 mars 2026
Critique de "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : Très brève théorie de l'enfer
Auteur : Jérôme Ferrari
Parution : 2026 (Actes Sud)
Pages : 168
Présentation de l'éditeur :
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.
Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024, suivi de Très brève théorie de l'enfer en mars 2026.
Avis :
Dans ce décor étincelant où tout semble conçu pour lisser la moindre aspérité, le récit met en scène deux trajectoires que seule la géographie rapproche : d'un côté, le narrateur, professeur corse venu enseigner la philosophie dans l’un de ces campus ultramodernes où l’Occident exporte sa bonne conscience ; de l'autre, la Sri‑lankaise Kaveesha, domestique depuis trente ans, silhouette corvéable à merci parmi les innombrables travailleurs immigrés qui font tourner la machine sans jamais accéder à ses promesses. Aveuglé par les mirages de la ville, notre homme ne voit d'ailleurs même pas sa propre femme, entraînée là à son corps défendant et réduite malgré elle à l'oisiveté, dépérir lentement sous ses yeux. Entre ces trois êtres, rien ne se joue ouvertement, et c’est précisément dans ce presque‑rien, entre ces vies qui se croisent sans jamais converger, que l’histoire s’installe, révélant par leur simple juxtaposition l’abîme social, moral et affectif qui les sépare.
D’un dispositif narratif d’une grande simplicité, Jérôme Ferrari tire une puissance critique d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée, le récit de ces destins parallèles servant une mise en accusation feutrée de notre incapacité à voir l’autre. Le narrateur se révèle privé dans sa propre vie de la lucidité qu’il dispense en cours, et l’écart entre discours et expérience marque alors le lieu où se déplie la véritable violence du roman. La narration montre comment le confort matériel, la routine institutionnelle et l’illusion d’une supériorité culturelle anesthésient toute empathie, transformant l’indifférence en faute morale. Tout sauf spectaculaire, l’enfer décrit est tissé de renoncements minuscules, de lâchetés ordinaires et de cette cécité bien commode qui permet aux privilégiés de continuer à vivre sans se sentir troublés, aveugles à ceux qui les servent. Le roman fait alors figure de parabole contemporaine sur la responsabilité et la mauvaise foi, chacun s’y voyant sommé de reconnaître la part d’aveuglement qui lui appartient. Il montre aussi comment les bonnes intentions, brandies comme des preuves de probité morale, servent surtout à préserver la tranquillité de ceux qui les affichent : on fait ce que l’on peut, on se félicite de l’avoir fait, puis l’on retourne chez soi sans rien avoir réellement déplacé.
À cette mécanique narrative d’une redoutable sobriété répond une écriture résolument ample : l’écrivain déploie ici, comme dans Nord Sentinelle, ces phrases interminables, sinueuses et parfois volontairement boursouflées, qui semblent se construire en même temps qu’elles se moquent d’elles‑mêmes. Leur démesure mime l’enflure du discours occidental, sa propension à tout expliquer, tout justifier et tout recouvrir d’un vernis moral rassurant. Le narrateur, philosophe de métier, parle comme il pense, longuement, lourdement, avec cette solennité légèrement ridicule qui, faute de profondeur réelle, trahit surtout un besoin désespéré de se convaincre de sa propre lucidité. Cette grandiloquence assumée dessine un narrateur qui ressemble à l’auteur tout en en offrant une version volontairement déformée, un double dont Jérôme Ferrari accentue les travers pour mieux en exposer les aveuglements. L’écrivain joue de cette rhétorique contrôlée pour révéler ce que son personnage s’efforce de gommer : plus les phrases s’étirent, plus elles laissent affleurer l’impuissance, la mauvaise foi et l’aveuglement confortable qui les sous‑tendent, le style devenant le reflet d’un homme qui s’écoute parler pour ne pas entendre ce qui l’entoure.
Aussi remarquablement cohérent que parfois déroutant dans sa forme elliptique et sa tonalité à la fois tragique et onirique, ce récit partiellement autobiographique relève d’une méditation morale où se croisent culpabilité, damnation, rédemption et vacuité spirituelle. Le dispositif narratif croisé, qui oppose l’expatrié protégé à l’immigrée sans filet, met en lumière avec une netteté implacable les travers d’un monde que le narrateur traverse longtemps les yeux fermés, tandis que le style – miroir de ses certitudes comme de ses failles – laisse percevoir les fissures de son discours. De cette architecture sombre et désabusée naît un roman tendu, parfois inconfortable mais d’une réelle puissance d’interrogation, davantage préoccupé par la responsabilité individuelle que par la restitution sociologique, et dont la portée se cristallise dans cette phrase enfin dessillée : « j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, (…) parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. » (4/5)
Citations :
Tous les ans, certains collègues qui avaient eu la naïveté d’y accepter un poste nous rejoignaient aux Émirats où siégeait le jury du baccalauréat. Dès leur arrivée à l’aéroport, leurs visages exprimaient la béatitude de résidents de l’enfer bénéficiant d’une permission divine exceptionnelle pour passer parmi les élus un temps qu’ils comptaient bien mettre à profit en attendant d’être renvoyés vers le séjour des supplices. Avant même de descendre à leur hôtel, ils couraient se procurer, auprès des magasins habilités, de l’alcool dans des quantités peu compatibles avec l’exercice lucide et rigoureux de leur tâche de correcteur impartial. Certains d’entre eux émettaient ensuite le désir de se rendre au supermarché où, derrière le rideau de plastique opaque séparant, pour ménager la sensibilité des Croyants, le rayon Non Muslims only ! du reste du magasin, ils se ravitaillaient de surcroît en jambon, pâtés, saucisses et autres cochonnailles afin de se livrer, dans l’intimité de leur chambre, à la consommation compulsive de mets impurs, illustrant à merveille la façon dont la sévérité implacable de l’interdit transforme un vice inoffensif en obsession perverse et des fonctionnaires consciencieux en crétins monomaniaques.
De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe et j’avais peine à imaginer à quel degré de torpeur mortifère il fallait être exposé pour qu’une telle comparaison semblât crédible.
Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment.
Du même auteur sur ce blog :
vendredi 27 mars 2026
Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille
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Titre : Diables blancs (White Devils)
Auteur : James Robert BAKER
Traduction : Yoko LACOUR
Parution : en français en 2026
(Monsieur Toussaint Louverture)
Pages : 288
Présentation de l'éditeur :
Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.
Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.
Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite.
Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)
Citations :
Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.
Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.
mercredi 25 mars 2026
Critique de "La fin du voyage" de Arnaldur INDRIDASON | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : La fin du voyage (FerÐalok)
Auteur : Arnaldur INDRIDASON
Traduction : Eric BOURY
Parution : en islandais en 2024,
en français en 2026 (Métailié)
Pages : 256
Présentation de l'éditeur :
Il a rencontré pendant les vacances Keli, un jeune garçon, berger et
rêveur, né dans une famille très pauvre qui est devenu son ami. Le sort
va les frapper impitoyablement tous les deux au même moment : Jonas va
se casser la jambe, être hospitalisé et victime de la négligence du
chirurgien. Keli va disparaître dans la campagne déserte de l’intérieur
du pays. Les délires de fièvre de Jonas sont hantés par l’image de l’ami
disparu, et une enquête est lancée par le bailly de la région sur la
disparition.
Les méthodes d’enquête sont étonnantes dans cette colonie lointaine et
peu peuplée, parmi des paysans miséreux. Les explosions de violence y
sont nombreuses.
Le style remarquablement élégant et économe d’Arnaldur Indridason nous tient en haleine. L’histoire offre une perspective nouvelle et puissante sur le poète et la société qui l’a nourri, capturant les contrastes entre la vie urbaine animée à l’étranger et la campagne pauvre du nord de l’Islande. Sur ces deux fils narratifs simples, l’auteur entraîne le lecteur au cœur de la violence et le lecteur est tenu en haleine de façon incomparable. Indridason au sommet de son talent d’écrivain, Le jury du Grand Prix islandais de littérature ne s’y est pas trompé.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Avis :
Le récit ressuscite les dernières années de Jónas Hallgrímsson, depuis l’exil au Danemark et l’infection mal soignée qui fait suite à une chute dont il ne se remettra jamais jusqu’aux souvenirs d’une Islande encore rurale, pauvre et sous tutelle danoise. Par un jeu d’allers‑retours entre le chevet du malade, où défilent les savants danois auprès desquels ce poète et naturaliste a longtemps cherché une reconnaissance incertaine, et les épisodes marquants de son passé, Arnaldur Indriðason laisse apparaître un esprit tourmenté, déchiré entre le doute quant à sa place parmi ses pairs et les remords et regrets qui le poursuivent – les uns liés à la disparition du jeune berger Keli, les autres attachés à Thora, l’ombre d’un amour impossible. Dans ce tissage, l’intime et l’historique se répondent, les drames individuels soulignant les tensions d’un pays en quête de voix et de destin, et l’on comprend peu à peu comment blessures, paysages et pertes ont nourri et sculpté la poésie de Jónas.
Si Arnaldur Indriðason s’éloigne des codes du polar, il n’en renie pas pour autant son goût du mystère. Le roman repose en effet sur deux narrations parallèles : d’un côté, Jónas agonisant, en proie à une torture morale qui le ronge et déforme ses souvenirs ; de l’autre, le récit des faits passés, dont la disparition de Keli constitue le noeud obscur. Les circonstances de cet événement demeurent longtemps opaques, introduisant une tension narrative qui rappelle, en sourdine, l’art du suspense qui a fait la renommée de l’auteur. À mesure que les deux fils se resserrent, la révélation progressive de la vérité vient éclairer la manière dont les dures conditions islandaises, l’ambiance sombre et parfois effrayante du pays, le mépris danois, les pertes et les désillusions – bref, tout un faisceau d’expériences constitutives de l’esprit islandais – ont imprimé leur marque sur la mémoire et la sensibilité de Jónas. L’on pressent alors comment cette longue fermentation intérieure a nourri, presque malgré lui, la force singulièrement mélancolique de son génie poétique.
Cette hybridation entre introspection et suspense confère au roman sa tonalité particulière, entre mélancolie et tension. La narration fait sentir la fragilité sublimée en force d’un homme pris entre écrasement et désir d’émancipation, tout en inscrivant cette trajectoire individuelle dans le paysage plus vaste d’une Islande en train de se chercher une voix, un récit, une identité. À cet égard, la figure de Keli apparaît presque comme un miroir de l’Islande moyenne – celle qui rêve d’éducation et d’élévation mais reste entravée par la dureté du quotidien, la pauvreté et l’usure. Jónas, lui, incarne la possibilité d’un dépassement : un précurseur encore plein de doutes, portant presque timidement le drapeau d’une nation naissante. On pense alors à la manière dont Hallgrímur Helgason, dans la grande saga inaugurée par Soixante kilos de coups de soleil et Soixante kilos de coups durs, raconte lui aussi la condition ancestrale de l’Islande et l’émergence progressive de son identité nationale. En mêlant la sombre fatalité d’une disparition à la naissance d’une œuvre poétique, Arnaldur Indriðason signe un roman qui interroge autant la mémoire que la création, et montre, chez Jónas comme dans son pays, la lente gestation d’une identité et d’une estime de soi.
En s’aventurant sur les terres du récit historique et de la réflexion littéraire, Arnaldur Indriðason confirme, après Le Roi et l’horloger, qu’il n’est pas seulement un maître du polar, mais un écrivain capable d’élargir son registre en explorant des thématiques plus vastes. En interrogeant à travers Jónas Hallgrímsson ce qui fonde une voix, une mémoire et une identité, il révèle une ambition nouvelle, plus ample et plus profonde, qui, au‑delà de la construction d’intrigues, embrasse aussi la question de l’émergence d’un pays resté longtemps sous tutelle coloniale. Là où Hallgrímur Helgason met en scène de manière directe la naissance d’une conscience nationale, Arnaldur Indriðason en propose une approche plus diffuse, centrée sur une Islande rurale, misérable et encore travaillée par ses complexes face à la domination danoise et aux traces qu’elle a laissées. Sensible et immersif, ce roman richement documenté et d’une grande puissance évocatrice confirme, avec cette fusion pleinement réussie entre enquête, mémoire et destin national, l’évolution littéraire désormais très assurée de l’auteur. (4/5)
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lundi 23 mars 2026
Critique de "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall | Lectures de Cannetille
J'ai beaucoup aimé
Titre : Sans carte ni boussole (Without a Map)
Auteur : Meredith HALL
Traduction : Laurence RICHARD
Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2007,
en français en 2026 (Philippe Rey)
Pages : 352
Présentation de l'éditeur :
S’ensuivent vingt ans de détresse et d’errance, qui mènent Meredith à fuir toujours plus loin, en Europe, au Moyen- Orient, en équilibre au bord du monde. Même la naissance de deux autres enfants ne réussit pas à susciter l’espoir d’un avenir meilleur – jusqu’au jour où son fils perdu retrouve sa trace. Grâce à lui, tout son être semble se recomposer…
L’autrice du magistral roman Plus grands que le monde retrace ici son parcours avec sincérité et subtilité : rejetée si jeune par ses parents, elle finit par revenir auprès d’eux pour leur apporter son secours à la fin de leur vie, en dépit de leur histoire commune douloureuse. Voyage inoubliable, Sans carte ni boussole bouleverse en posant ainsi de manière lumineuse la question du pardon au sein d’une famille meurtrie.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
En 1965, dans une Amérique encore profondément conservatrice, Meredith Hall tombe enceinte à seize ans et voit alors son univers s'effondrer. Son village rural du New Hampshire, reflet fidèle d’une société qui condamne sans appel les mères célibataires, la met au ban aussitôt. Rejetée par sa mère, puis par son père soucieux de ne pas contrarier sa nouvelle épouse, elle est expulsée de son lycée, écartée de son église et reléguée dans l’ombre pour mener une grossesse que l’on veut invisible. L'abandon contraint du nouveau-né scelle son sort et la plonge dans une culpabilité durable. Quarante ans plus tard, elle revient sur ce séisme intime qui a « dissolu son ancien moi dans une forme de mort », retraçant comment l’effacement forcé de son identité a marqué sa vie d’adulte et retardé, pendant des décennies, la possibilité même de rechercher l’enfant perdu.Récit sensible et bouleversant d'une adolescence rejetée, Sans carte ni boussole est aussi le portrait d’une société qui, sous couvert de morale, organise l’effacement des femmes qui s’écartent de la norme. Meredith Hall montre avec une précision implacable comment la honte, outil de contrôle collectif bien éloigné d’un sentiment spontané, est inculquée, entretenue et surveillée. La violence du bannissement tient autant aux gestes et aux mots qu’à l’injonction au silence, à l’obligation de disparaître pour préserver l’ordre social. Montrant ce processus avec une lucidité sans complaisance, l’auteur met à nu l’hypocrisie d’un corps social qui préfère sacrifier une jeune fille plutôt que d’affronter la moindre déviance.
L’autre axe fort du livre réside dans la manière dont il articule mémoire et reconstruction. Quarante ans après les faits, Meredith Hall écrit depuis un lieu où la douleur, si elle n’est plus brute, demeure vive, et où l’écriture se fait acte de réappropriation. Le récit s'enroule en spirale autour du drame, suivant une chronologie souple qui ménage des retours et reflète l’état intérieur d’une femme qui, ayant vécu « dissoute », tente de rassembler une identité longtemps fracturée. La prose, dépouillée jusqu’à en paraître clinique, insuffle au texte une force d’autant plus marquante qu’elle rejette emphase, pathos et rancoeur. Cette lucidité accompagne une résilience saisissante : la Meredith adulte s’efforce, par son dévouement, de reconquérir une place auprès de ses parents vieux et malades, dans l’espoir de mots de réparation qui ne viendront jamais, trouvant pourtant dans cette fidélité silencieuse la possibilité d’un apaisement. « Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour… L’amour est la seule chose qui compte », écrit‑elle, résumant l’élan qui porte tout le livre.
Au‑delà du témoignage individuel, Sans carte ni boussole apparaît comme une oeuvre de transmission, un lieu de vérité que rien ni personne ne peut plus confisquer. À l’opposé du règlement de comptes, le livre expose, avec une rigueur quasi ascétique, ce que signifie survivre à l’effacement et reconstruire une existence à partir de ses propres ruines. Alliant pudeur et intensité, lucidité et tendresse, cette trajectoire marquée par l'exclusion ouvre sur une réflexion profonde autour de la dignité et de la persistance de l'être. En restituant à la jeune fille qu’elle fut une voix longtemps muselée, Meredith Hall offre un récit qui dépasse la confession pour célébrer la capacité humaine à se relever, à aimer encore et à reprendre place dans le monde malgré tout. Un récit d’une grande puissance, littéraire et émotionnelle, qui éclaire la violence morale d’une époque tout en révélant une force de résilience stupéfiante. (4/5)
Citations :
Mrs. Duggin s’est rassise dans son fauteuil.
« Tu comprends que tu ne pourras pas revenir dans cette école ? »
J’ai laissé sur son bureau mes livres, mes cahiers noircis de mon écriture enfantine, avec ses grandes boucles et ses griffonnages et ses « machin aime machine ». Empruntant le couloir encaustiqué et silencieux, j’ai gagné mon casier, enfilé mon blouson et mes mitaines, parcouru seule l’aile blanche, passant devant le personnel administratif qui me fixait par la grande fenêtre, puis j’ai franchi la porte. La première phase de la mise au ban venait de s’achever.
« C’est simple, m’a dit ma mère en traversant la pièce pour s’asseoir sur le canapé dans sa robe en laine et ses hauts talons, tu ne peux pas rester vivre ici. » Place à la deuxième phase.
J’étais censée emménager chez mon père dès le lendemain matin. J’ai demandé à ma mère si c’était possible d’attendre le dimanche, afin que je puisse aller à l’église. Elle a eu l’air surpris. « Ne me dis pas que tu n’as pas compris la situation ? Tu ne peux plus aller à l’église dans ton état. Ils ne voudront plus de nous. »
Ma demi-sœur Molly, élève en internat, revenait à la maison pour les vacances d’hiver. Le matin précédant mon arrivée, elle avait été expédiée chez sa grand-mère dans l’ouest du New Hampshire. On nous avait expressément ordonné de cesser de nous écrire, mon père m’expliquant que Molly n’avait que quinze ans et qu’ils ne voulaient pas qu’elle soit exposée « à ce genre de chose ». J’avais l’interdiction de sortir, car en ville, personne ne savait que j’étais ici et enceinte. Une fois, après une chute de neige bien épaisse et réconfortante, j’étais sortie pour dégager les allées, pensant que mon père et Catherine en seraient agréablement surpris à leur retour le lendemain. Ils se sont mis en colère, me répétant que je ne devais sortir sous aucun prétexte.
Je sais aujourd’hui que ce que j’ai vécu cet hiver-là relevait d’une profonde et terrifiante dépression. Le désespoir et une posture farouche de défi avaient pris le contrôle de ma jeune existence. Ces quatre mois ont considérablement façonné ma personnalité, quatre mois qui m’ont isolée de toute forme de vie, de toute croyance, de tout sentiment de reliance à qui que ce soit. J’étais seule. Ma peur et ma douleur se consumaient tels des incendies sur un horizon lointain et silencieux. Jour après jour, j’observais la destruction à l’œuvre, debout à la fenêtre de ma chambre donnant sur les champs couverts de neige, propriété de mon père.
Ma chambre ressemblait à un musée d’un autre temps. Elle était rose, accueillante, ensoleillée. Traîtresse. J’ai passé tout l’après-midi assise sur mon lit, à effleurer le couvre-lit en tuft blanc et à caresser mon chat noir qui ronronnait. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement. Un napperon en dentelle blanche, que j’avais repassé lorsque je vivais, enfant, dans cette maison, recouvrait la commode. Le réveil en plastique bleu égrenait doucement les secondes. Des voitures glissaient en silence dans High Street, avec à leur bord des personnes que je connaissais : Mrs. Sargent, Teddy Lawrence, Sally et Mr. Palmer. Ils étaient dans un film, que je regardais de l’autre côté de l’écran.
Une des fonctions de la mise au ban est d’éradiquer totalement la personne qui la subit. Elle s’apparente à un meurtre, d’autant plus troublant d’ailleurs qu’il n’y a pas de tombe ; il n’y a eu ni chant ni cantique pour accompagner mon dernier voyage ou pour implorer de Dieu la bénédiction de mon âme. La mise au ban est aussi précise qu’un scalpel, une ablation absolue ne laissant miraculeusement pas la moindre cicatrice sur le corps communautaire. Cette cicatrice est portée uniquement par la jeune fille – blessure profonde et invalidante qui suinte pour le restant de ses jours. C’est un prix plutôt élevé pour avoir eu, effrayée, une expérience sexuelle sur une plage, une nuit brumeuse de Labor Day, un début septembre.
Un coup de marteau ne peut briser une larme de verre. Mais, si la moindre pression est exercée sur le long filament de terminaison, une fissure se propage en un instant à travers le noyau, créant ainsi un exutoire à la tension cachée. Soudain, au moindre contact avec le filament, la larme explose, projetant des éclats tout autour d’elle.
Je suis une enfant. Puis je tombe enceinte. Ma mère me dit : Va-t’en loin de moi. La fragilité de son amour, le moment violent où la tension explose. La fille parfaite à la mère parfaite dans la famille parfaite, explosant en un instant.
Si j’avais cru que j’étais une fille ordinaire tombée enceinte après avoir fait preuve d’irresponsabilité, et non parce que mon destin était de nuire au monde, mon fils aurait un jour reçu un appel. Ce geste aurait fait une énorme différence. Cet appel, à dix ans, quinze ans ou vingt ans, lui aurait dit : « Je t’ai aimé. Je t’attends. Rentre à la maison, je t’en prie. »
Il n’y a pas de temps à perdre. Il n’y a pas d’autre vie qui nous attend. Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour. Le chagrin nous ouvre à la beauté et à la compassion. L’amour est la seule chose qui compte.
samedi 21 mars 2026
Critique de "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete | Lectures de Cannetille
J'ai aimé
Titre : Elles rêveront dans le jardin
(Soñarán en el jardín)
Auteur : Gabriela Damian MIRAVETE
Traduction : Margot Nguyen BERAUD
Parution : en espagnol (Mexique) en 2023,
en français en 2026 (Rivages)
Pages : 224
Présentation de l'éditeur :
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Gabriela Damián Miravete s’est imposée comme l’une des voix essentielles de la littérature spéculative au Mexique, grâce à des récits où le fantastique, la science‑fiction et le mythe servent d’instruments d’exploration politique et féministe. Son écriture visionnaire interroge les violences faites aux femmes tout en ouvrant des espaces de réparation et de réinvention. De la mémoire des disparues aux futurs possibles, le recueil Elles rêveront dans le jardin rassemble les motifs qui traversent son oeuvre, la nouvelle éponyme en offrant une synthèse à la fois poétique, incisive et profondément engagée.Les textes réunis ici déploient une grande diversité de situations : une nonne indigène confrontée à l’Inquisition, une fleur venue d’ailleurs transmettant des pensées, un mémorial futuriste où les hologrammes des victimes dialoguent avec les vivants. Ailleurs, une apocalypse prend la forme d’un enchantement, ou des communautés de femmes réinventent leurs mythes pour survivre. Chaque récit esquisse un fragment de monde où le merveilleux permet de relire la violence et d’imaginer d’autres formes de solidarité.
Cette diversité n’empêche pas une forte unité d’intention. Le registre spéculatif sert avant tout d’outil critique : glissements temporels, présences surnaturelles ou technologies improbables déplacent les cadres de perception et rendent visibles des réalités occultées. Ces décalages ouvrent un espace où corps, mémoires et luttes féminines peuvent être repensés, donnant au recueil une cohérence profonde malgré la variété des intrigues.
Dans cette même logique, l’auteur réactive et transforme les mythes – figures religieuses, légendes indigènes, motifs apocalyptiques – pour éclairer le présent autrement. Cette réinvention des récits fondateurs, mêlée à des imaginaires futuristes, fait émerger une mémoire alternative où les héritages symboliques se reconfigurent et offrent de nouvelles manières d’habiter le monde.
Par leur liberté formelle et leur manière de déplacer les repères du lecteur, ces récits – faits de correspondances, de ruptures et de transitions inattendues plutôt que d’une progression rationnelle – relèvent d’une logique oblique, intuitive ou symbolique souvent déroutante. Si l’ensemble présente quelques variations d’intensité, la cohérence de la démarche, la densité des images et la capacité de l’auteur à ouvrir des perspectives nouvelles lui confèrent une véritable épaisseur. Cette alliance entre invention narrative et profondeur émotionnelle fait de ce recueil une contribution originale et stimulante à la littérature spéculative contemporaine, même si son étrangeté peut parfois rebuter un esprit plus cartésien. (3,5/5)














