samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

jeudi 14 mai 2026

Critique : "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lalie en l'air

Auteur : Anne-Sophie KALBFLEISCH

Parution : 2026 (Rouergue)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Lalie n’est qu’une enfant. Et si elle dérive bien souvent de rue en rue, dans le quartier de l’Ancien Canal, c’est que ses parents travaillent et que ni sa grande sœur ni son grand frère ne veulent s’encombrer d’une gosse. Un jour, elle entre dans le jardin d’un homme qui s’exprime avec un drôle d’accent. Sa meilleure amie Sophie a beau lui dire que les hommes sont dangereux, Lalie ne peut renoncer à ses échappées auprès de Mark. Là où, enfin, quelqu’un prend le temps de s’intéresser à elle. Et puis elle ne lit pas les journaux, lesquels ne parlent plus que des petites filles qui disparaissent dans le pays, semant la peur et le désarroi. Avec ce roman pudique et tendre, Anne-Sophie Kalbfleisch raconte par petites touches une amitié sous le sceau de l’interdit au milieu des années 1990, lorsque des crimes inouïs ont changé la Belgique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1988 à Bruxelles, Anne-Sophie Kalbfleisch enseigne la physique. Son premier roman, Eureka dans la nuit (Rouergue, 2024), pour lequel elle a reçu le Prix des lecteurs Quais du Polar / Le Figaro 2025, a révélé son grand talent d’écriture.

 

 

Avis :

Dans le climat de suspicion générale que l’affaire Dutroux commence à installer dans la Belgique du milieu des années 1990, l’innocente affection qui se développe entre une fillette et un vieil homme solitaire se retrouve soudain exposée aux interprétations les plus anxieuses. En variant les focalisations – tantôt proches de l’enfant, tantôt de l’adulte ou de leur entourage –, la romancière Anne‑Sophie Kalbfleisch montre comment une angoisse collective naissante peut déformer la manière d’appréhender une situation pourtant bénigne. 

Lalie, petite fille vive et attachante, découvre le monde avec la spontanéité propre à son âge. Sa rencontre avec Mark, un voisin âgé et discret, lui ouvre un espace de complicité fait de conversations simples, d’observation des oiseaux et d’une confiance immédiate. Autour d’eux se dessine un environnement social et familial ordinaire : une mère attentive mais absorbée par le quotidien, un quartier où chacun observe sans toujours comprendre, et une époque où les adultes projettent sur les enfants des inquiétudes qui ne leur appartiennent pas.

Faisant circuler la narration entre Lalie, Mark et quelques figures secondaires, Anne‑Sophie Kalbfleisch construit un dispositif polyphonique qui déjoue toute interprétation unilatérale. De l’élan confiant de l’enfant à la solitude pudique de l’homme, en passant par le regard suspicieux des autres, chaque point de vue apporte sa nuance et fait apparaître un jeu d’écarts où se glissent malentendus, projections et peurs, sans que l’auteur tranche jamais. Volontairement sobre, l’écriture laisse émerger les tensions plutôt qu'elle ne les souligne, invitant le lecteur à interroger ses propres réflexes et à mesurer ce que le contexte social fait peser sur des gestes et des liens pourtant anodins. Tout en empathie et en finesse, le roman gagne ainsi en complexité et en justesse, déployant sous son apparent minimalisme un voile de silences et de sous‑entendus qui laisse entrevoir la zone grise où, de préjugés en inquiétudes croissantes, se fabriquent les jugements. 

De son écriture délicate, poétique et tendre, qui trahit une compréhension fine des interactions humaines, Anne‑Sophie Kalbfleisch parvient à suggérer les pesanteurs d’un climat social anxiogène, ainsi que la fragilité des êtres qu’elle met en scène. Scrutant avec acuité les peurs diffuses, les malentendus qui s’enracinent et les regards qui se durcissent, le roman se tend entre innocence et soupçon, jusqu’à l’injustice et la malveillance engendrées par l'anxiété et les distorsions de perception qui en découlent. Il offre ainsi une illustration subtile de la manière dont se forment les jugements et de ce qu’ils révèlent, en creux, de nos intolérances. (4/5)

 

 

Citations :

Il utilise des phrases importantes, par exemple il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs, citant Victor Hugo comme si tu le connaissais toi aussi.

Tu te demandes si être enfant n’est pas la chose la plus dangereuse au monde, il suffit d’un adulte, un seul…

 

mardi 12 mai 2026

Critique : "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Au grand jamais

Auteur : Jakuta ALIKAVAZOVIC

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. »
La mère de la narratrice a disparu. Cette femme, une poétesse acclamée dans son pays, avait déjà connu l’effacement après son installation en France : peu à peu, l’écriture l’avait quittée. La disparition s’impose dès lors à sa fille, devenue mère à son tour, comme une clé pour résoudre l’« énigme qu’est une personne ». Suivant son instinct — serait-ce plutôt un don ? —, elle collecte les symptômes d’une histoire refoulée, jusqu’à en exhumer le cœur battant.
Tout en échos et replis secrets, Au grand jamais est un grand livre sur les non-dits familiaux, sur ce qui se transmet derrière les silences et sur les histoires qui nous aident à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière née à Paris, Jakuta Alikavazovic est lauréate du prix Goncourt du premier roman, décerné en 2008 pour Corps volatils, et, en 2011, du prix Médicis de l'essai pour Comme un ciel en nous

 

 

Avis :

Héritière d’un passé familial marqué par l’ex‑Yougoslavie, Jakuta Alikavazovic interroge, livre après livre, la manière dont les silences, les bribes de mémoire et les transmissions souterraines influent sur une sensibilité et nourrissent une écriture. Sa prose, précise et habitée, explore ce qui se joue dans les non‑dits, entre effacement et persistance. 

Dans cette veine autofictionnelle, elle raconte la mort de sa mère, retrouvée sans vie dès les premières pages, un livre entre les mains. Se confrontant aux vides laissés par la disparue et tentant de comprendre ce qui subsiste, elle fouille les objets, rouvre les souvenirs et convoque les gestes oubliés pour retrouver un lien avec celle qui n’est plus. Le roman, bâti sur une profusion de silences plutôt que sur des certitudes, privilégie l’intuition et la rêverie, faisant de l’écriture un lieu où se rassemblent les fragments d’une histoire familiale. 

Porté par une langue d’une grande justesse, le roman séduit par la finesse avec laquelle il transforme une expérience intime en réflexion sur la transmission, la mémoire et l’exil. Sa forme fragmentaire, fidèle au mouvement du souvenir, fait dialoguer passé et présent, réel et imaginaire, et trouve son ampleur dans ces traces infimes qui permettent de recomposer une présence disparue. Cette sensibilité renforce l’émotion d’une narration libre, nuancée et profondément incarnée.

Mais Au grand jamais est aussi un hymne à la littérature, un livre qui réfléchit à ce qui nourrit l’acte d’écrire et à la manière dont les mots permettent de retenir ce qui s’efface. Le charme du récit tient autant à la virtuosité de sa langue qu’à la présence évanescente de la mère, figure lointaine qui n’en irradie pas moins tout le texte. En faisant de l’écriture un geste de survie, un moyen de rendre perceptible l’invisible, Jakuta Alikavazovic transforme la disparition en matière vive et tisse avec ses phrases un lieu où la mère, pourtant fuyante, retrouve une forme de présence.

Plus que l'intrigue, l'on retiendra de ce livre l’expérience d’une voix qui cherche, avec une patience obstinée, à approcher ce qui échappe et meurt. En sourd une émotion profonde, comme une vibration intérieure éloignée de toute tentation pathétique. Le titre lui‑même éclaire cette démarche en pointant l’irréversible, ce qui ne reviendra plus, mais aussi ce contre quoi l’écriture tente de lutter en maintenant vivante une présence vouée à disparaître. Cette présence est d’autant plus fragile que la mère, avec l’exil, a cessé d’écrire, le déracinement semblant ainsi sceller son propre effacement.
 
À travers cette exploration de l’absence et de la disparition, Jakuta Alikavazovic affirme une conception exigeante de la littérature, espace où se déploie une pensée sensible de la filiation et de la survivance. Loin de se réduire à un récit de deuil, le livre ouvre une réflexion plus vaste sur ce qui nous constitue et sur la manière dont les mots, par leur seule intensité, peuvent retenir quelque chose de la fragilité des êtres. Du grand art et un immense coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon Dieu, m’étais-je dit, comme un coup en pleine poitrine – on dirait l’un de mes livres. Pas un personnage en particulier, non ; mais le principe même de mon écriture, son cœur secret. Le fait, connu de moi seule, que j’ai souvent écrit pour dissimuler dans et entre les lignes ce qui m’est le plus cher et qui, m’étant le plus cher, est aussi, inévitablement, le plus fragile, d’une fragilité vous blesse, parfois même vous abat. Ainsi ai-je abrité dans mes textes, au fil des ans, des lieux qui ont depuis longtemps disparu de ma vie, un cinéma, une cabine téléphonique, un pays tout entier ; une robe en soie safran qui a longtemps été mon bien le plus précieux et qui a, une nuit, comme fondu sur moi ; un regard d’un certain bleu qui, je le craignais, ne se poserait plus jamais sur mon visage ; et sans ce regard et ce bleu sur moi, vivre, me semblait-il, ne valait pas la peine. Ce qu’on appelle la réalité, ce qu’on appelle le réel – et qui n’est peut-être que le temps – m’ont toujours donné raison. Toutes ces choses si précieuses, irremplaçables, ont été effacées, ont été remplacées. Ainsi mon écriture est-elle, mais personne d’autre que moi ne le sait, une archive matérielle, la somme de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai désiré et convoité. Et que j’ai perdu, qui m’a été ou qui un jour me sera pris. Mais cela, cette intuition de la perte, et le refus obstiné de cette loi du monde qui est que tout passe, je le cachais à tous, y compris à moi-même. Et voici que ma mère, avec tous ses trésors sur elle, tous ces objets un jour précieux, désormais à divers stades de déliquescence – voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi.


Plus étonnant peut-être, un jour elle m’avait dit, Ne mange jamais dans la rue. Son père lui avait inculqué cela. Son père dont elle avait toujours dit qu’il m’aurait aimée, mais que je n’ai pas connu. Il était déjà un vieil homme. Mort avant ma naissance, bien avant, ma mère avait vingt ans. Ne mange jamais dans la rue. 
Mais pourquoi, avait-elle dit, car certains entêtements de l’enfance sont aussi, sans doute, quasiment universels. 
Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim.
Une phrase qui en dit long sur les attentions d’un homme pour ceux qui n’étaient pas de son milieu, mais sur sa tranquille acceptation, aussi, de cet ordre des choses. Certains ont faim et d’autres non. Une phrase qui en dit long, surtout, sur un pays et une époque, Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim. Partout de grands yeux brillants de fièvre, partout des ventres vides. 


On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales, elles n’ont pas toutes la même résonance, la même valeur. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. L’histoire qui prend le dessus est prédatrice. Elle fait le vide autour d’elle, les autres récits ont du mal à lui résister. À lui survivre. Lorsqu’ils le font c’est en cachette, ailleurs que dans les mots, qui sont allés se ranger dans le camp du récit le plus glorieux. Or, qu’est-ce qu’une histoire qui n’a plus droit aux mots ? Comment peut-elle survivre ? 
Comme dans la nature, celles qui sont les plus faibles ne sont pas pour autant celles qui tiennent le moins à leur existence. Et, comme dans la nature, elles se cachent. Elles se camouflent. Parfois elles se font passer pour l’inverse de ce qu’elles sont : des silences, des vides. Parfois, quand elles se déclarent vaincues, elles deviennent réellement des silences, des vides. Les histoires mortes, étouffées, enterrées, ont tellement voulu vivre qu’elles reviennent parfois, comme nous, sous la forme de fantômes. Mais qu’est-ce qu’un fantôme d’histoire ? Une histoire fantôme ? Ce peut être un chagrin qu’on ne s’explique pas, la peur de quelque chose qu’on n’a jamais vu, ou une démangeaison à l’épaule, au mollet, qui rougit, s’enflamme. Ce peut aussi être quelque chose de plus dangereux. Il y a des flammes, par exemple, il y a des incendies entiers qui sont la forme que prend une histoire lorsqu’elle doit se passer des mots.
 
 
C’était une amitié d’enfance, vraie, pleine : une présence pure. Une connivence pure. C’est grâce à Thomas que j’ai su que l’on peut être à la fois soi-même et l’autre ; et, si ce n’est plus un sentiment que je cherche dans la vie (car il est toujours, dans la vie, trop cher payé), c’est encore celui que je recherche lorsque j’écris, celui qui fonde mon rapport même aux textes, aux personnages, à leurs histoires. Là, sur la page, dans et entre les lignes, on peut être à la fois soi-même et l’autre. Et, sur la page comme dans l’enfance, il est possible d’être les deux sans se perdre. Dans toutes les autres situations de l’existence, dans la passion, dans la dévotion, on prend, qu’on l’accepte ou pas, le risque de se diluer, de disparaître. Parfois, c’est même ce que l’on cherche, sans le savoir ou en le sachant au contraire fort bien. Mais dans l’enfance, comme sur la page, être l’autre n’est pas une menace pour celle qu’on est, et j’ai aimé et j’aime ces deux états, ces deux osmoses.


Ce que je ne savais pas, bien sûr, et que lui, le père de ma mère, savait : rien n’est sûr en ce monde, et rien n’est stable, et le mur le plus épais s’écroule, et la vitre la plus solide redevient le sable qu’elle a été, et tout en ce monde peut nous être enlevé d’un souffle, disparaître en une nuit, tout, les corps aimés, les plus grandes bibliothèques, tout ce que l’on croit solide, durable, n’est que vapeur, oui, tout cela n’est qu’une larme qui quitte l’œil et s’évapore avant d’avoir atteint la commissure des lèvres. On peut tout nous prendre mais la dernière chose à céder, la plus difficile à faire ployer, à extirper, c’est ce qu’on a dans la tête et dans le cœur. Et ce à quoi l’on tient, mieux vaut ne le confier ni à un meuble, ni à une machine, et encore moins à une machine d’État. Ce à quoi l’on tient, mieux vaut l’incorporer. Les seuls endroits où certaines choses peuvent survivre sont les têtes et les cœurs. Et c’est par cœur que l’on doit connaître ce qui est utile et ce qui est précieux. Les itinéraires de secours, en cas d’incendie. Son numéro de passeport. Une poignée de numéros de téléphone. Les façons de construire un abri pour échapper à la nuit au-dehors. Et un ou deux poèmes, pour échapper à la nuit au-dedans.


J’aurais dit, donc : Nous sommes pudiques, ou taiseux, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est moins question ici d’émotion, de choix personnels, que d’un pli pris politiquement avant ma naissance, avant même l’arrivée en France ; par prudence, par précaution ; qui m’a été transmis comme une façon de vivre, et que j’ai appliqué sans en connaître les raisons. C’est dans ma longue incapacité à dire, à écrire je que s’est le mieux manifestée l’histoire des miens, une histoire que je trahis du simple fait de vouloir la déployer ; une histoire où il est préférable, pour survivre, de ne pas être soi.


De l’excellente éducation que j’ai reçue dans les grands établissements de la République, il ne me reste que des bribes, comme des traînées de nuages, des rêves que l’on m’aurait racontés – cette éducation à laquelle mes parents ont tant tenu, à laquelle j’ai tant tenu moi-même, car nous le savons bien, nous, la deuxième génération : l’excellence est un camouflage, un rêve pas tant d’exploit que de sécurité, de protection. L’excellence est le prix à payer pour avoir accès à ce qui, pour certains, relève de la plus grande banalité – le droit d’être tel que l’on est, et de vivre tranquillement, tel que l’on est, où l’on se trouve ; de vivre tranquillement, tout tranquillement, sans avoir soudain, ici, ou là, le cœur qui se met à battre de façon sauvage – l’excellence, dans ces rêves souvent déçus qui sont les nôtres et qu’il est parfois cruel de mettre en mots, n’est pas le contraire de la nullité, ni de la médiocrité, mais le contraire de la peur). 


Ma connaissance de la géopolitique européenne, dans les années 1960 et 1970, est superficielle. Un mince vernis de culture historique, une mince couche de glace qui menace à tout moment de céder sous mon pas. Ce ne sont pas des choses qu’on enseigne à l’école. Et puis, avec ce fond de honte et de rejet envers une origine que je ne reconnais pas aisément comme mienne, j’ai ignoré, évité les contacts et les échanges avec ce monde-là. Celui des émigrés. Celui des immigrants. Et de ceux restés, ou rentrés, au pays. Cette honte, j’en ai honte. Ainsi je vis sous le coup d’une honte au carré, qui est le propre, me semble-t-il parfois, des enfants d’immigrés. Nous avons honte, et comme nous sommes fiers, comme nous aimons nos parents, nous avons honte d’avoir honte.  


 

dimanche 10 mai 2026

Critique : "1979" de Christian Kracht | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "1979" de Christian Kracht



J'ai aimé

 

Titre : 1979

Auteur : Christian KRACHT

Traduction : Corinna GEPNER

Parution : en allemand (Suisse) en 2001,
                  en français en 2003 (Fin de Party),
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (Denoël)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1979. L’année de la chute du shah et de la révolution islamique. Un sale moment pour faire du tourisme en Iran. Candide chaussé de Berluti, le narrateur sillonne Téhéran en écoutant Blondie, à la recherche de soirées festives clandestines et de bons trips en tous genres. Ni les Gardiens de la révolution, ni le climat d’extrême tension qui règne dans la ville ne semble pouvoir troubler sa dérive mondaine. Cette quête improbable conduit notre dandy au Tibet, où il est arrêté par des soldats chinois et envoyé au Lao Gaï ; destination propice à un régime amincissant radical…

Drôle et cruel, 1979 stigmatise tout ce qui rend l’Occident odieux aux yeux de l’Orient. Modèle d’autodérision, la farce de Kracht évoque le Huysmans d’À rebours. La peinture impitoyable d’une humanité décadente.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christian Kracht, né le 29 décembre 1966 à Saanen, est le plus grand écrivain suisse de langue allemande. Son oeuvre a été traduite en plus de vingt-cinq langues, notamment en français pour six de ses romans. 1979 paraît dans une nouvelle traduction aux éditions Denoël et dans une version iranienne non censurée la même année.

 

Avis :

Publié en 2001 et une première fois en français en 2003 sous le titre Fin de party, 1979 est aujourd’hui réédité dans une nouvelle traduction qui permet de redécouvrir le deuxième roman de Christian Kracht, figure majeure de la littérature germanophone contemporaine. S’éloignant de l’esthétique pop et générationnelle de Faserland, l’auteur ouvre ici son écriture à l’horizon géopolitique d’une année charnière, où révolution iranienne, invasion soviétique de l’Afghanistan et recompositions du pouvoir en Chine post‑Mao mettent à mal  les illusions occidentales sur l’Orient. C’est sur cette ligne de fracture que le livre place un narrateur dandy, esthète et inconscient, face à la violence des bouleversements qui l’entourent. Entre ses deux premiers romans, Christian Kracht passe ainsi du malaise d’une génération à la gravité d’un monde en reconfiguration. 

Le récit suit un narrateur sans nom, héritier oisif de l’Occident prospère, qui traverse l’Iran en pleine révolution avant de poursuivre sa route vers le Tibet. Jeune gandin davantage préoccupé par les signes extérieurs de raffinement que par la gravité des événements, il observe le monde avec une distance presque anesthésiée. Les silhouettes qu’il croise – compagnon de voyage agonisant, figures mondaines ou anonymes de Téhéran – accentuent la sensation d’irréalité qui enveloppe sa progression. L’intrigue, volontairement minimale, accompagne cette avancée vers l’Est comme une descente dans un espace où repères culturels, politiques et spirituels se brouillent, jusqu’à l’enfermement final dans un camp de rééducation chinois, où la brutalité de l’Histoire se rappelle à lui. 

A travers l’absurde qui l'innerve, 1979 expose la faillite d’un sujet occidental incapable de donner sens à ce qu’il traverse. La critique de Christian Kracht repose sur ce décalage : prisonnier de son esthétisme et de ses réflexes de classe, le narrateur réagit aux bouleversements historiques avec une indifférence qui confine au grotesque, révélant l’inadéquation profonde entre son imaginaire et la violence du réel. Cette discordance, plus littéraire que psychologique, fait glisser le protagoniste d’une scène à l’autre comme s’il évoluait dans un monde privé de logique, transformant l’Orient en surface de projection. Le roman progresse ainsi dans une tension constante entre esthétique et histoire, soutenue par une écriture sèche et détachée, qui fait de la désorientation du narrateur le symptôme d’une modernité occidentale soudain privée de ses repères.

En arrière‑plan, 1979 tisse plusieurs motifs qui renforcent sa portée critique. La voix récitante, ironique et décalée, impose au lecteur de recomposer ce que le personnage ne perçoit pas. Le voyage détourne les codes du récit initiatique pour devenir un parcours d’effritement. Le texte interroge un orientalisme tardif, réduit à des clichés esthétiques ou spirituels que le roman retourne contre le regard qui les produit. Quant à la violence politique, elle demeure un hors‑champ persistant, force opaque qui déborde le cadre narratif. L’ensemble produit une impression diffuse de flottement, une dérive lunaire qui prolonge l’inquiétude que le roman installe. 

Satire acérée de l’Occident et de son aveuglement, roman de dérive oscillant entre farce et mélancolie, 1979 impressionne par sa construction virtuose et par son pouvoir de déstabilisation. Cette maîtrise formelle peine pourtant à emporter pleinement l’adhésion : la froideur presque obtuse du narrateur, la déliquescence de l’intrigue et la distance ironique du texte refusent toute prise empathique, laissant le lecteur dans un état d’égarement. L’opacité vénéneuse du récit, si singulière et hypnotique, pousse parfois l’ironie jusqu’à la caricature et, à force de jouer avec les clichés qu’elle entend dénoncer, finit par en reproduire les contours. Un grand sentiment d’ambivalence accompagne donc la lecture de ce livre déroutant et inconfortable, sans dénouement, dont la force critique se nourrit autant de sa lucidité que de sa sécheresse, et qui laisse le lecteur dans un état de trouble, pour ne pas dire de malaise. (3,5/5)

 

Citations :

— Daste shoma dard nakoneh. Que votre main ne vous fasse jamais mal. 
— Nokaretim. Je suis votre esclave. 
— Excusez-moi de vous tourner à présent le dos. 
— Je vous en prie – une fleur n’a pas de dos.


La saleté et la poussière nous recouvraient, ainsi que nos vêtements de feutre, d’une vilaine couche, on aurait dit que nous nous encroûtions lentement à mesure que nous grimpions. J’avais l’impression qu’un vernis se formait progressivement sur nos corps, comme si nous étions des tableaux de vieux maîtres continuellement repeints au fil des siècles, si bien qu’on ne pouvait plus ni discerner l’original ni en rappeler le souvenir.

 

vendredi 8 mai 2026

Critique de "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Intérieur nuit

Auteur : Nicolas DEMORAND

Parution : 2025 (Les Arènes)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Les événements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nicolas Demorand est journaliste. Il co-anime la matinale de France Inter depuis 2017.

 

 

Avis :

Connu pour sa carrière à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, Nicolas Demorand révèle sa bipolarité, diagnostiquée tardivement après vingt ans de détresse silencieuse. Derrière l’image publique du journaliste assuré, il décrit la nuit intérieure, les vertiges et les failles qu’il s’efforçait de cacher. Ce livre est le courageux coming-out d’un homme qui transforme sa fragilité en parole, dans l’espoir d’aider ceux qui traversent les mêmes abîmes.

Longtemps, Nicolas Demorand a erré dans une indigence médicale, enchaînant des traitements inadaptés qui ne faisaient qu’aggraver son mal. Le diagnostic de bipolarité, enfin posé, a mis en lumière la mécanique de ses crises : des oscillations incessantes et imprévisibles entre phases dépressives et maniaques, excluant l’usage des antidépresseurs. Le traitement repose alors sur d’autres molécules, ajustées parfois au jour le jour, pour tenter de le maintenir dans une situation intermédiaire. Mais cette « moyenne » demeure un conflit, un frottement permanent entre deux états, qui le fait « grésiller » dans une incertitude épuisante. Même soigné, il reste prisonnier de ce déséquilibre, contraint de vivre dans un imprévisible ponctué de « trous d’air » où l’existence se dérobe sous ses pas.

Témoignage saisissant dans son objectivité sobre, le texte décrit avec une précision implacable la douleur intérieure, la solitude engendrée et l’impact sur la vie sociale et professionnelle. Nicolas Demorand met en lumière l’ignorance médicale persistante, les errances thérapeutiques et l’incompréhension de l’entourage face à un mal invisible. Comme l’annonce son incipit frontal « Je suis un malade mental », il s’attaque au tabou entourant la maladie psychique, refusant le non-dit pour transformer son expérience en acte de vérité. 

Ce combat contre le mutisme rejoint celui d’autres auteurs qui ont choisi de mettre en mots la souffrance psychique pour faire bouger les lignes. Gilles Paris, dans Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, raconte ses chutes dépressives et la violence des hospitalisations avec le même dépouillement sincère. Ces récits, tendus et sans fard, contribuent à lever le voile sur des pathologies encore mal connues, souvent mal prises en charge et socialement stigmatisées. Partages d’expérience et leviers de sensibilisation, ils invitent à repenser le regard porté sur la santé mentale et à rompre l’isolement des malades. Ils offrent à ceux qui traversent les mêmes épreuves la possibilité de se reconnaître, mais aussi l’espoir de devancer certaines impasses et de gagner un temps précieux sur ce chemin de croix.

Sobre, poignant et courageux, ce livre s’inscrit, aux côtés de Gilles Paris et d’autres, dans une parole nécessaire : une parole qui ose dire, refuse l’effacement et, en se risquant à l’intime, contribue à transformer le regard de la société, rappelant que la santé mentale n’est pas une affaire privée mais un enjeu collectif. (4/5)

 

 

Citations :

Je suis un malade mental. Il m’est difficile de dire depuis combien de temps, vingt ans, peut-être trente, certainement huit, depuis qu’un diagnostic a été posé. J’avale tous les jours une grande quantité de médicaments, je vais deux à quatre fois par mois dans un hôpital psychiatrique où l’on me surveille comme le lait sur le feu. Je suis bipolaire, pour employer le mot précis qui a remplacé « maniaco-dépressif ». Mon humeur varie entre de longues, profondes, phases dépressives et d’autres, maniaques ou hypomaniaques, infiniment plus courtes, où je déborde d’une énergie malsaine qui me carbonise le cerveau. Dans les moments de stabilité, j’attends avec inquiétude que l’une ou l’autre de ces phases se manifeste.
 
 
Le type de dépression qui m’affecte, en tant que bipolaire, a une particularité : il est extrêmement difficile à soigner. Contrairement à une dépression « classique », prendre des antidépresseurs m’est interdit : cela présente le risque de me stimuler à un point tel qu’à la dépression succède une phase maniaque. Et, à celle-ci, une nouvelle crise dépressive. Et ainsi de suite. Exclus, donc, les antidépresseurs : mon psychiatre les remplace par d’autres molécules dont il ajuste parfois les posologies au jour le jour. Ces alternatives me sortent du trou, évidemment, elles me hissent vers une sorte d’humeur moyenne dont on pourrait imaginer qu’elle constitue une victoire. En réalité, cette moyenne est un conflit, un frottement permanent entre de petites poussées maniaques et de légers dérapages dépressifs. Je grésille. C’est la « phase mixte », la plus difficile à soigner, qui me fait traverser des trous d’air pendant des semaines ou des mois. Inutile de dire à quel point il est épuisant de ne savoir ni qui, ni dans quel état je serai aujourd’hui ou demain, quand ce n’est pas tout à l’heure, entre midi et deux.


 

mercredi 6 mai 2026

Critique : "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un été sans fin

Auteur : Joseph d'ANVERS

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Paul Sinner se réveille dans un hôtel sur l’île paradisiaque de Perasma, en Grèce, il ne se souvient de rien. Un accident de voiture l’a rendu amnésique. Au fil d’un été qui semble ne jamais finir, il tente de rassembler les fragments de sa vie passée. Mais l’île et ses habitants cachent bien plus de secrets qu’il ne l’imagine. Persuadé qu’il peut abandonner ce qu’il a été pour devenir un autre, Paul Sinner découvre peu à peu que certaines vies ne se réécrivent pas sans conséquences. Dans ce roman à suspense, aussi sensuel que troublant, Joseph d’Anvers met en scène un homme pris au piège de sa propre disparition.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chanteur, compositeur, parolier, scénariste, Joseph d’Anvers est un artiste aux multiples vies. Il a publié plusieurs ouvrages marquants, dont Juste une balle perdue et Un garçon ordinaire. Un été sans fin est son quatrième roman.

 

Avis :

Auteur venu de la musique, Joseph d’Anvers signe un quatrième roman mystérieux centré sur un homme amnésique échoué sur une île grecque. Dans une atmosphère étrange et hypnotique, comme suspendue dans le temps, il déploie une métaphore du flottement identitaire où le décor, opaque et étouffant sous ses allures paradisiaques, se fait peu à peu le miroir des failles du protagoniste. La quête de soi qui s’y dessine se développe sous une tension diffuse, dans une progression implacable vers une vérité encore voilée.

Un homme sans nom ni passé se réveille dans une chambre d’hôtel, incapable de comprendre ce qui l’a conduit jusqu’à cette île où tout semble accueillant et hostile en même temps. Autour de lui, chacun se montre serviable, presque trop, l’invitant à se reposer sans jamais lui fournir la moindre explication. Il se résigne alors à profiter de ces étranges vacances, dans l’attente que quelque chose se débloque. Peu à peu, des fragments de souvenirs remontent, des images furtives qui troublent la surface tranquille de ses journées. Les attitudes bienveillantes laissent parfois place à des gestes décalés, à des silences trop longs, et quelques phénomènes difficiles à interpréter renforcent l’impression que l’île, au-delà d’entretenir le flou autour de son identité, resserre imperceptiblement son emprise sur lui.

Le roman joue sur une tension constante entre l’apparente douceur du décor et l’inquiétude qui s’immisce dans chaque scène. Prisme à travers lequel tout se déforme, l’amnésie colore les gestes les plus anodins d’une teinte suspecte, les dialogues s’enrobent d’ambiguïté, et l’île finit par prendre des allures d’organisme vivant, presque malveillant. La sensualité qui, dans les corps, la lumière et la chaleur omniprésente, traverse le récit contribue elle aussi à cette distorsion, brouillant la frontière entre attirance et inquiétude. Dans ce flottement s'installe une atmosphère pétrie d’incertitude, où la vérité, toujours proche, semble se dérober au moment même où l’on croit la saisir. L’indice de l’île voisine de Léthé, glissé au mitan du livre, oriente subtilement la lecture sans la refermer : l’intérêt réside moins dans ce que l’on devine que dans la manière dont l’auteur fait vibrer cette piste, instillant un malaise persistant.

Si certaines directions se devinent assez tôt pour laisser le rebondissement en retrait, l’on n’en prend pas moins plaisir à cette lecture qui s’ancre dans la dérive intérieure et dans l’exploration d’une mémoire vacillante, d’une identité fragmentée et de la tentation de se réinventer. L’atmosphère, le trouble et la lente montée d’une conscience en reconstruction l’emportent ainsi sur les attentes de suspense classique, préférant baigner le lecteur dans la brume nébuleuse de perceptions altérées où plane une menace latente. (4/5)

 

mardi 5 mai 2026

Bilan de lectures – Avril 2026 | Lectures de Cannetille

  

Coups de coeur :

  
BAJANI Andrea : L'anniversaire 
BEAUSSAULT Mathilde : La colline
SHRIVER Lionel : Hystérie collective  
TUZROYLUKE Lily H. : Kaya 
 


   

J'ai beaucoup aimé :

 
BÄRFUSS Lukas : Les miettes 
DALEMBERT Louis-Philippe : Je n'ai jamais dit papa 
FEURTE Antonin : Lâcher les chiens  
HOUELLEBECQ Michel : Combat toujours perdant
YVARS Alain : Ma galerie imaginaire  
 


 

 J'ai aimé :

 
 BORDES Gilbert : L'île sans nom
DICHTER Michaël : On l'appelait Bennie Diamond 
LE CLEZIO J.M.G. : Trois Mexique