lundi 4 mai 2026

Critique : "Gens sans tombe" de Enes Halilovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Gens sans tombe " de Enes Halilovic



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Gens sans tombe (Ljudi bez grobova)

Auteur : Enes HALILOVIC

Traduction : Chloé BILLON

Parution : en serbe en 2020
                  en français (Bruit du Monde) en 2026

Pages : 368

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Imaginez un jeune homme, Semir, qui bégaye depuis l'enfance et qui grandit dans l'ombre d'un père mythique : Numan Numic, ce "meurtrier célèbre" qui a défrayé la chronique dans les Balkans. Pendant 47 jours, cet homme a tenu en haleine toute une région, traqué par 41 policiers, avant de mourir criblé de 31 balles. Semir n'a jamais connu ce père, mais toute sa vie sera une enquête sur cette figure légendaire.

Le narrateur nous raconte son enfance auprès de tante Badema - elle aussi meurtrière, ayant empoisonné un inspecteur de police - qui l'élève entre récits de cavale et séances de tricot. Une galerie de personnages absolument saisissants : il y a Goulasch, ce voisin obèse qui grossit jusqu'à ne plus pouvoir sortir de sa chambre. Il y a Janko, mathématicien de génie obsédé par la conjecture de Goldbach, qui voit dans les équations la clé du monde. Il y a Clark, ce joueur mythomane qui se prend pour une star de cinéma...

Roman d'apprentissage brutal et tendre, Gens sans tombe déploie une fresque des Balkans contemporains où la violence se transmet de génération en génération. Halilović révèle un talent exceptionnel, conjuguant oralité populaire et sophistication littéraire pour dire la difficulté d'exister quand l'Histoire vous a volé jusqu'à votre nom.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Enes Halilović est né à Novi Pazar, dans le Sandžak, une région a forte minorité musulmane du sud de la Serbie, en 1977. Il est écrivain, poète, dramaturge, journaliste et économiste. Il est le fondateur de l’agence de presse Sanapress (2000), de la revue littéraire Sent (2001) et de la revue en ligne Eckermann. Son roman Gens sans tombe a été couronné du prix Vital 2020 et du prix Grigorije Božović.

 

Avis :

Originaire du Sandžak, région frontalière entre Serbie et Monténégro longtemps marquée par une histoire de coexistence et de fractures, Enes Halilović entreprend, par ce roman, d’offrir une « tombe » symbolique à ceux qui, oubliés par leur terre comme par la mémoire officielle, ne peuvent plus compter que sur les mots pour obtenir une forme de reconnaissance. Son récit s’inscrit ainsi dans une démarche mémorielle où la fiction se fait ultime refuge contre l’oubli.

Bègue, Semir grandit dans l’ombre d’un père dont il n’a hérité qu’une légende encombrante. La figure de Numan Numić – homme traqué, abattu, puis élevé au rang de mythe local – pèse sur son existence comme un récit fondateur impossible à vérifier. Orphelin de mère dès la naissance, ballotté entre les tantes qui l’élèvent chacune à leur manière, il se construit au contact d’un entourage haut en couleur : une parente qui mêle confidences et superstitions, un voisin prisonnier d’un corps obèse à l’extrême, un mathématicien persuadé que les nombres détiennent la clé du monde, ou encore un flambeur qui réinvente sa vie comme un scénario de cinéma. À travers ces figures décalées, le roman esquisse un parcours initiatique où l’apprentissage de soi passe par l’écoute de voix dissonantes, de silences lourds et de mémoires cabossées.

Sans écrire un roman autobiographique, Enes Halilović mobilise l’univers qui l’a vu grandir – une société rurale dont la mémoire disloquée se nourrit d’histoires transmises et de figures peu à peu fantasmées – et puise dans l’imaginaire de sa région natale pour composer un récit qui, au‑delà d’un destin individuel, renvoie à celui d’un territoire où les vivants cohabitent avec les fantômes du passé.

Jamais mentionné de façon directe, le traumatisme historique de cette région ne se laisse saisir qu’à partir de ses répercussions sur les personnages, tous fragilisés par des traces invisibles. L’auteur construit un univers où le tragique refoulé se mue en absurde, via des êtres ayant intégré, jusqu’à en paraître extravagants ou grotesques, les effets d’une violence qui, transmise sans mots de génération en génération, déforme les corps, les récits et les destins. Ces existences marginales animent une fresque où l’excentricité apparaît comme le symptôme d’un monde fracturé, et où la quête de soi passe par l’affrontement avec des mémoires instables, mensongères et douloureuses. 

Dans ce contexte, la trajectoire de Semir prend la forme d’un cheminement aveugle dans un paysage de ruines. Grandir dans l'ombre d'un mythe, au sein d'une région où la violence circule par les non‑dits, revient pour lui à avancer parmi des fragments impossibles à assembler. Déformées, lacunaires et contradictoires, ces bribes de mémoire entravent autant la compréhension des cicatrices de l'Histoire que la construction de soi. Épousant cette discontinuité, la narration se tisse de tâtonnements, de départs et de retours incertains trahissant les failles d’un héritage brisé. C’est précisément dans ce vacillement que Semir se met à écrire : non pour reconstituer une vérité introuvable, mais pour ordonner le chaos et donner une forme à ce qui lui échappe. Plus qu'un moyen de comprendre le passé, l’écriture est ici un geste de survie, une manière enfin de donner une sépulture aux fantômes de tous ceux privés, comme lui, de mémoire et de place dans le récit collectif. 

Exigeant, parfois déroutant avec sa profusion de figures confinant au grotesque, mais toujours habité par une profonde justesse humaine, ce livre s’inscrit dans une tradition littéraire largement partagée dans les Balkans et l’Europe centrale, où l’excès et la démesure servent d’instruments révélateurs lorsque le discours ordinaire ne suffit plus. L’absurde, participant de la vérité d’un monde où les identités se forgent dans l’incertitude et la rumeur, permet de faire affleurer l’Histoire par ses fissures et de restaurer une mémoire dont l’occultation menace de conduire tout droit à la folie – car une société qui refuse ses morts finit tôt ou tard par perdre ses vivants. (4/5)

 

Citations :

Cette amitié comptait beaucoup pour moi mais je l’affirme : il ne faut être trop proche de personne ; soit ton proche finira par te décevoir, soit tu devras le défendre quand il décevra les autres. Même le coupable est magnanime envers lui-même, mais pas envers les autres coupables.


La plupart des écrivains aiment inventer sans cesse, alors qu’il suffit d’écouter et d’observer. Le devoir de l’écrivain est d’extraire d’innombrables vécus, événements et informations le littéraire, d’éliminer le quotidien. Ne va pas confirmer une vérité historique. Évite les accents politiques. Ne t’aventure pas dans les affirmations et les suppositions. Que les historiens s’en chargent, s’ils existent encore. Tu dois entrouvrir la porte de la douleur. C’est cela, le devoir de l’écrivain.

 

samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

jeudi 30 avril 2026

Critique : "L'île sans nom" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'île sans nom" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : L'île sans nom

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (Presses de La Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1858, dans la région de Dieppe. Le jeune Hervé, employé de ferme, ne rêve que du grand large. Il se rend souvent au port d'où de fiers trois-mâts partent pêcher la morue dans les eaux glacées et tempétueuses de l'Atlantique Nord.
Un soir, déambulant le long du quai, il sauve un vieux marin de la noyade. Le rescapé lui confie un secret : l'existence d'une île mystérieuse qui recèlerait un trésor.
La proposition d'embauche du capitaine du Matamore en partance pour Terre-Neuve va sceller le destin d'Hervé. Enfin l'aventure !
À bord, les conditions de vie sont rudes, la pêche difficile, mais la solidarité un peu fruste des marins permet d'affronter tous les dangers. Jusqu'à ce jour de tempête où le jeune homme, porté disparu, va s'échouer sur une île...

Un roman initiatique entre mystère, intrigues et vengeance, où souffle un puissant air marin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1948, à Tulle, en Corrèze, Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste. Aujourd'hui, il se consacre à ses deux passions : la lutherie et l'écriture. Membre de l'Ecole de Brive, il est l'auteur de plus d'une cinquantaine de romans régionaux et historiques. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins. Grand amoureux de la nature, il a notamment publié La Garçonne, Chante, rossignol, Le Testament d'Adrien, Tête de lune, Ceux d'en haut, Docteur Mouche et La Malédiction de Pauillac aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :   

Fidèle à son écriture ancrée dans l’histoire et la nature, Gilbert Bordes signe un nouveau récit d’aventure où un jeune marin se retrouve isolé sur une terre inconnue au milieu du XIXᵉ siècle. Cette île sans nom concentre à la fois le mystère du monde maritime et les épreuves caractéristiques des parcours initiatiques que l’auteur affectionne.

Hervé, adolescent normand animé par le désir de prendre la mer, embarque à bord d’un trois‑mâts en partance pour Terre‑Neuve. Sa découverte des rudes conditions de pêche en Atlantique Nord s’interrompt brutalement lorsque, tombé en mer et réputé perdu lors d’une tempête, il échoue sur une île déserte, rendue inaccessible à la navigation par les brumes et les courants qui en cernent les abords. Commence alors un récit de survie où l’ingéniosité, la peur et l’espoir se mêlent, et où la solitude n’exclut pas les rencontres inattendues. 

Un jeune héros projeté trop tôt dans l’adversité, une nature souveraine qui impose ses lois et un espace clos où les personnages se révèlent autant qu’ils se transforment : on retrouve ici plusieurs motifs chers à Gilbert Bordes, qui confèrent au roman une tonalité immédiatement reconnaissable. Certes, l’intrigue s’autorise quelques facilités et repose sur des coïncidences pour le moins improbables, mais une fois ces libertés acceptées, on se laisse volontiers captiver par le talent de conteur de l’auteur, son écriture sensible aux paysages, son sens du rythme et de la tension, et l’humanité profonde qui rend le parcours d’Hervé aussi touchant que prenant.

Sans renouveler en profondeur l’univers de Gilbert Bordes, L’Île sans nom en propose une variation maritime qui exploite un décor neuf et fortement dépaysant. Le roman s’adresse avant tout aux lecteurs sensibles aux récits d’aventure et d’apprentissage, ceux qui préfèrent se laisser emporter par une histoire plutôt que la questionner. Grâce à son écriture fluide, à la précision de ses descriptions et à la manière dont il conjugue tension extérieure et progression du personnage, l’écrivain livre une aventure accessible et immersive, qui séduira autant les fidèles de son oeuvre que ceux qui la découvrent. (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

mardi 28 avril 2026

Critique : "La vie est une chose étrange" de Donal Ryan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La vie est une chose étrange" de Donal Ryan


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La vie est une chose étrange 
            (Strange Flowers)

Auteur : Donal RYAN

Traduction : Sabine PORTE

Parution : 2020 en anglais (Irlande),
                  2025 en français (Albin Michel)    

Pages : 256 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le comté de Tipperary, les années se suivent et se ressemblent pour Kit et Paddy Gladney, comme pour leurs parents avant eux. Jusqu’à ce jour de 1973, où Moll, leur fille, disparaît. Elle est montée dans le bus qu’elle prend chaque jour, une valise à la main, et n’est jamais rentrée.
Que lui est-il arrivé ? Est-elle morte ? Et si elle cachait une grossesse ? Paddy Gladney ne saurait dire laquelle de ces deux hypothèses serait la pire.
Lorsque, cinq ans plus tard, Moll réapparaît, elle n’est pas seule. La petite communauté de Nenagh, immuable et recroquevillée sur elle-même, vit son retour comme un bouleversement, voire une trahison, laissant éclater tensions et dissensions.
De son écriture sensible et généreuse, Donal Ryan poursuit l’exploration de l’Irlande rurale et, au-delà, de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus fragile, émouvant et insondable.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1976 à Tipperary en Irlande, Donal Ryan a été la révélation des lettres irlandaises en 2013 avec son premier roman, Le Cœur qui tourne (Albin Michel, 2015), élu Meilleur livre de l’année en Irlande, lauréat du Prix de littérature de l’Union européenne et finaliste du Man Booker Prize. Son deuxième roman, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe (Albin Michel, 2017), a confirmé sa consécration auprès des journalistes et des lecteurs. Comparé à William Faulkner et John McGahern, salué par Anne Enright et Sebastian Barry, Donal Ryan est aujourd’hui unanimement reconnu comme l’un des grands noms de la littérature irlandaise contemporaine.

 

 

Avis :

Ancré dans l’Irlande rurale des années 1970, ce roman explore une communauté encore solidement attachée à ses traditions, où le changement social – contraception, émancipation des jeunes, tensions politiques – suscite autant la méfiance que la fascination. Dans ce comté de Tipperary marqué par l’agriculture, le hurling et le poids du catholicisme, chacun vit sous le regard des autres, la moindre entorse aux normes faisant aussitôt naître la rumeur.  

Au sein de ce monde figé, un couple ordinaire voit son existence basculer lorsque leur fille disparaît soudainement, puis revient des années plus tard. Loin d’apaiser les esprits, son retour révèle les tensions souterraines d’une société peu préparée à accueillir l’inattendu. Le roman observe alors, avec une grande délicatesse, comment un groupe social affronte – ou refuse d’affronter – ce qui échappe à son cadre mental.  

Structuré en six parties aux titres bibliques qui rappellent l’emprise du catholicisme sur les consciences, le récit se déroule comme une succession de rites de passage collectifs. Jouant des ellipses, des silences et des regards obliques, il reflète la culture du secret et de la retenue qui imprègne le village. Les personnages, davantage postures que véritables héros, incarnent chacun une manière de réagir à l’inconnu : repli, curiosité, compassion ou jugement.  

Plus qu’une intrigue, c’est une fresque sociale qui se déploie autour des mécanismes de l’exclusion. Le roman montre comment une société se protège en rejetant ce qui la dérange, comment les normes se transmettent de génération en génération, et comment les marges finissent par éroder le centre, le changement s’infiltrant, lentement, obstinément, jusqu’à entamer les certitudes les mieux ancrées. 

Peinture sensible de l’Irlande rurale, ce roman magnifiquement écrit et porté par des personnages d’une grande justesse explore avec une profonde humanité les tensions raciales, religieuses et familiales qui traversent un milieu conservateur. Si la seconde moitié paraît parfois moins maîtrisée, avec quelques choix narratifs discutables, l’ensemble n’en demeure pas moins remarquable de précision d’observation et d’empathie, offrant un regard nuancé sur des existences prises entre immobilisme et désir de transformation. (4/5)

 

dimanche 26 avril 2026

Critique : "Ma galerie imaginaire" de Alain Yvars | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma galerie imaginaire " de Alain Yvars


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ma galerie imaginaire

Auteur : Alain YVARS

Parution : 2025 (Auto-édition)

Pages : 162

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L'art peut changer changer la vie. Comment ne pas le ressentir devant la vision exprimée dans le recueil de "La jeune fille au chapeau rouge" de Johannes Vermeer ? : "Un contraste de rouge vif et de bleu froid. Des reflets subtils renvoyés par l'étrange chapeau à plumes rouge orangé empourprent de flammèches les joues de la jeune fille. De minces rehauts de lumière vibrent intensément : courtes virgules posées sur la robe, le chapeau et la tête de lion sculptée, gouttes de rosée sur la lèvre inférieure et la pointe du nez, une minuscule tête d'épingle éveille la pupille de l'oeil droit." Dans ce troisième recueil de la série "Si les oeuvres parlaient", mes amis peintres m'ont offert seize histoires insolites nées de leurs oeuvres : Jean Fouquet et l'insolente beauté d'Agnès Sorel en Vierge au sein dénudé, Gustave Courbet croquant ses "Femmes damnées" en bords de Seine, Henri Matisse et ses jeux d'ombres et de lumières, l'écriture du maître Frans Hals, le faux impressionniste Edgar Degas, Joaquin Sorolla, un Catalan ivre de soleil, l'étonnant secret de Georges de la Tour...

 

Un mot sur l'auteur : 

Alain Yvars, qui a passé toute sa vie professionnelle dans la gestion d'entreprise en région parisienne, a toujours gardé intacte la passion de sa vie : la peinture. Après avoir peint de longues années, le blog qu’il a créé, Si l’art était conté, est consacré à des récits, nouvelles, et écrits divers sur l’art. Il aime imaginer dans leur contexte historique les peintres qui ont fait l’histoire de l’art, ce qui lui permet de s’inspirer de leur talent pour écrire ses récits.
Il a déjà publié deux biographies romancées : Que les blés sont beaux, hommage à Vincent Van Gogh, et Camille muse de Claude Monet, ainsi que deux autres recueils dans la série Si les oeuvres parlaient : Conter la peinture et Deux petits tableaux.
 
Retrouvez mon interview d'Alain Yvars ici.

 

Avis :

Ancien pastelliste passé à l’écriture, Alain Yvars métamorphose son œil de peintre en une voix qui entrouvre les portes d’un musée intérieur. Les artistes y surgissent comme des êtres vivants, disponibles à la conversation, et l’échange qu’il noue avec eux, nourri d’émotions, fait glisser la contemplation vers une forme d’intimité partagée.

Ce troisième volet de la série Si les œuvres parlaient rassemble seize peintres chers à l’auteur et les entraîne dans une suite de récits où chaque tableau s’anime en scène réinventée. D’Eugène Delacroix à Joaquín Sorolla, en passant par Manet, Boudin ou Georges de La Tour, Alain Yvars traverse des univers contrastés qu’il aborde non par l’érudition mais par la sensibilité. Chaque chapitre fonctionne comme une rencontre : l’oeuvre s’anime, l’artiste se raconte et le lecteur circule d’une époque à l’autre dans cette galerie intime où la fiction éclaire l’histoire de l’art. En laissant les peintres s’exprimer à travers leurs oeuvres et leurs visions, Alain Yvars offre un livre qui tient autant du musée rêvé que du carnet de confidences.

Là où tant d’ouvrages de vulgarisation artistique se contentent d’expliquer ou de contextualiser, l’auteur choisit d’explorer les oeuvres par le récit, de raconter sans simplifier, et surtout de replacer l’émotion au centre du regard. Sa méthode, fondée sur l’incarnation des peintres et sur la mise en mouvement des tableaux, restitue à l’art ce qui lui manque souvent dans les discours érudits : une présence, une vibration, une humanité. En donnant la parole aux artistes, Alain Yvars invite le lecteur à approcher la peinture autrement, dans une relation plus directe et plus sensible. Cette approche, à la fois intuitive et exigeante, fait toute l’originalité du livre : ni essai, ni fiction, mais un territoire intermédiaire où l’histoire de l’art se lit comme une expérience vécue.

En renouant avec une approche de l’art fondée sur l’écoute et sur l’imaginaire, Alain Yvars rappelle que regarder un tableau, c’est aussi accepter qu’il nous parle. Ce troisième volet prolonge ainsi une démarche de partage, où la peinture s’affirme comme un territoire de rencontre plutôt qu’un objet d’étude. (4/5)

 

Citation :

« Exagérer l’essentiel et laisser dans le vague le banal. Ainsi, on attrape le vrai. » (Vincent Van Gogh)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 
 

vendredi 24 avril 2026

Critique : "Hystérie collective" de Lionel Shriver | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Hystérie collective" de Lionel Shriver


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hystérie collective (Mania)

Auteur : Lionel SHRIVER

Traduction : Catherine GIBERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Belfond) en 2026

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits : stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits : les devoirs, les tests, les notes, les examens. Les entretiens d'embauche. Les bilans de compétences.
Conséquences : enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres. Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu'on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J'ai Lu, 2008), lauréat de l'Orange Prize en 2005, La Double Vie d'Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J'ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J'ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

 

Avis :

Romancière américaine au verbe acéré, Lionel Shriver s’est affirmée comme l’une des observatrices les plus lucides et les plus caustiques des dérives idéologiques contemporaines. Dans cette veine satirique, elle imagine ici une société qui, au nom d’un égalitarisme érigé en religion civique, sombre dans une panique morale autour de l’intelligence. L’obsession de la “parité mentale” y devient prétexte à effacer toute différence, jusqu’à transformer la médiocrité en norme protectrice et la pensée critique en menace. À travers cette dystopie grinçante, l’auteur dénonce la logique absurde d’une cancel culture poussée à son paroxysme, là où la peur finit par étouffer toute liberté de jugement.

C’est à travers le regard tour à tour ironique, inquiet et révolté de Pearson Converse, professeur d’université désabusée, que l’on suit la dérive d’un pays où la “parité mentale” s’impose comme credo. Confrontée à des étudiants qui revendiquent leur ignorance comme un droit, à des collègues pétrifiés par la peur de commettre un faux pas et à une administration obsédée par la conformité, Pearson voit son quotidien se réduire à une succession de compromis et de silences forcés. Dans ce climat où chaque mot peut être interprété comme une agression, la “parité mentale” fonctionne comme un mécanisme d’inversion des valeurs : l’effort devient suspect, la compétence dérange et l’intelligence elle‑même se retrouve reléguée au rang de déviance. Peu à peu, Pearson assiste à l’installation d’un monde où l’on protège les esprits les plus fragiles en sacrifiant toute exigence, et où la moindre nuance suffit à vous faire risquer l’exclusion.

Lionel Shriver signe avec ce roman l’une de ses satires les plus féroces, un texte à la fois brillant et jubilatoire, entre fiction et tribune. Poussant jusqu’au grotesque les réflexes du politiquement correct et les excès du wokisme, elle imagine une fable méchamment dystopique où l’égalitarisme intellectuel tourne à l’absurdité pure, cristallisant les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Cette fiction, qui fait rire autant que frémir, prend la forme d’une charge endiablée contre une société obsédée par la pureté morale, la surveillance du langage et la peur d’offenser, où se glissent au passage quelques piques transparentes adressées à l’ère Trump et à ses dérives. Entre ironie, lucidité et outrance maîtrisée, la romancière laisse transparaître une colère froide face aux impasses d’un débat public corseté par les dogmes, là où la vertu affichée sert à justifier censure et contrôle de la pensée.

Usant de l’hyperbole et de la satire comme d’armes littéraires, Lionel Shriver met à nu les fragilités d’une société tétanisée, depuis une université paralysée jusqu’aux plateaux télé où la meilleure amie de Pearson, chroniqueuse vedette, doit peser chaque syllabe pour échapper à la vindicte du direct. Le roman montre comment le langage, réduit à un ensemble de signaux moraux, cesse d’être un outil de pensée pour devenir un instrument de conformité, et comment cette performativité imposée alimente une mécanique de peur qui pousse chacun à s’autocensurer avant même d’oser formuler une idée. Férocement jubilatoire, la description de cette panique collective est un pur concentré de causticité : derrière le rire et l’outrance se dessine un monde où l’on renonce à penser par réflexe d’intégration, jusqu’à transformer la comédie humaine en farce cauchemardesque. Grand coup de cœur pour cette lecture aussi réjouissante que mordante. (5/5)

 

Citations :

Il faut plusieurs cycles répétés d’espoir frénétique suivi de déception secrète pour se rendre finalement compte que la véritable récompense est non pas Noël en soi, mais son anticipation. Hélas, une fois qu’on a compris que la gratification était non pas au bout de l’espoir mais dans l’espoir, l’illusion est brisée, le charme rompu – ce qui explique que pour nombre d’adultes Noël soit une corvée.


Aussi vaine et destructrice soit-elle, l’opposition m’a procuré une énergie et une endurance que l’élan impulsé par une quête plus positive ne pourra jamais égaler. Les sentiments les plus sombres sont à la fois plus puissants et plus durables que leurs cousins optimistes. Si on pouvait les verser dans le réservoir d’une voiture, le dégoût, la rage, l’indignation et l’aversion vous emmèneraient à l’autre bout de l’horizon à la vitesse de l’éclair, alors que le combustible sécrété par la compassion, l’empathie, la reconnaissance et le pardon vous enliseraient sur le bas-côté de la route au bout de quelques mètres.


Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences, car rien n’affaiblit plus une cause que la réussite. Les activistes détestent que l’aboutissement de leur quête les prive de leur objectif ; atteindre la terre promise laisse les croisés démunis. À part siroter de l’eau de coco, dans une oasis utopique, les occupations sont inexistantes. La quête ne doit jamais prendre fin. Le but doit demeurer inatteignable. Et pour le garder inatteignable, on le rend de plus en plus radical.


Pour autant que je puisse en juger, elle était en train de se faire un nom en tant que figure intelligente de la bêtise. Dans sa formule, la forme n’obéissait pas au contenu mais s’y opposait violemment. Elle était douce, séduisante et sexy, mais surtout, elle donnait l’impression d’être brillante. Elle flattait donc ses téléspectateurs qui, puisque tout le monde avait la même intelligence, étaient aussi intelligents que cette baratineuse. Même si, après avoir été réprimandée pour l’usage de l’adjectif « docile », Emory avait affadi son vocabulaire prétentieux, elle ne s’abaissait jamais au niveau auquel ses rivales consentaient. C’était malin. Elle ne prenait pas de haut son public et, alors que ses remarques étaient souvent anti-intellectuelles, sa syntaxe comme son élocution étaient raffinées. Sur le plan stylistique, elle rassurait les membres aux abois d’une intelligentsia qui avait été rudement destituée – et dont les réserves à propos de la direction prise par la culture étaient devenues indicibles –, leur permettant de constater que le pays n’avait pas été entièrement livré aux barbares. Je n’étais pas pressée de formuler explicitement cette réflexion, mais Emory cochait toutes les cases pour devenir une populiste accomplie.


Quoi qu’on pense de sa politique, le gros rustre a radicalement transformé le modèle de la haute fonction aux États-Unis. Il est désormais acquis que, pour qu’une candidature soit considérée comme valable à l’élection présidentielle de l’année prochaine par un des deux partis majeurs, il est nécessaire que la personne en question ne soit pas instruite, pas informée, ignorante, qu’elle s’exprime mal, qu’elle soit grossière, indifférente au reste du monde, moche et de préférence grosse, qu’elle repousse les conseils de gens expérimentés, se méfie des compétences, soit encline à violer les procédures constitutionnelles – ne serait-ce qu’en raison d’une ignorance crasse de la Constitution –, fasse preuve d’un égocentrisme non justifié et se vante de ce qui jadis aurait été perçu comme des défauts. On peut donc supposer allégrement que celui ou celle qui sera élu(e) président(e) s’entourera de médiocres voire pire, et nommera à dessein un cabinet avec pour bagage principal une absence de bagage.
En outre, l’adhésion totale de toute une population à un mensonge éhonté a forcément ouvert la porte à d’autres mensonges. Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. Ce qui signifie que nos représentants peuvent dire n’importe quoi, soutenir n’importe quoi. Tout le monde est beau : cette déclaration fait office de preuve. En nous ralliant à ce que nous voudrions être vrai plutôt qu’à ce qui est vrai, nous rompons avec la méthode scientifique à laquelle toutes les économies de pointe doivent leur prospérité – une méthode dont les adeptes étaient prêts à braver la découverte d’éléments idéologiquement gênants.
 
 
Pourtant, là, j’ai du mal. Parce que, à ce stade, il est incontestable que les êtres humains sont prêts à croire n’importe quoi. Par conséquent, une grande diversité de phénomènes historiques qui jadis me déconcertaient m’apparaissent désormais comme explicables, voire prévisibles. Je ne suis plus stupéfaite que la Shoah ait eu lieu et, à ma connaissance, il n’existe aucun pays au monde qui ne basculerait pas dans l’équivalent moderne du régime nazi. Je dirais plutôt qu’un fascisme total est susceptible de se manifester dans les trois semaines qui viennent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en France ou dans l’Allemagne d’aujourd’hui, d’ailleurs. La révolution culturelle de Mao, les camps de travail de Staline, les champs de la mort du Cambodge – désormais, je les trouve parfaitement normaux. De même que la scientologie, Jonestown, les davidiens et les Témoins auprès desquels j’ai grandi. Je ne suis absolument pas surprise que certaines personnes pensent qu’une unique goutte de teinture mère diluée dans des centaines de milliers de litres d’eau guérira le cancer, que le meurtre d’enfants les protégera du diable ou que nous vivrons une vie éternelle jusqu’à la fin des temps, après quoi cent quarante-quatre mille personnes exactement monteront au ciel et régneront sur la Terre conjointement avec Jésus-Christ. J’en suis arrivée à accorder un peu plus de mérite à mes parents [Témoins de Jéhovah]. Il est certain que leur croyance était débile, mais en cela ils ne diffèrent pas des autres.


Puisqu’on parle d’avantages, avoir des convictions profondes est un boulet. Demandez à Dietrich Bonhoeffer. La seule raison pour laquelle mon histoire personnelle se finit bien est un timing de rêve : en général, les individus qui restent campés sur leurs positions finissent endettés, en prison, ou bien ils meurent. Je devrais peut-être prévenir mon fils, compte tenu de son prénom [Darwin] : ne croire en absolument rien si ce n’est en ce que tout le monde croit est de nos jours un atout énorme en termes d’évolution. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 22 avril 2026

Critique : "Les miettes" de Lukas Bärfuss | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les miettes" de Lukas Bärfuss



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les miettes (Die Krume Brot)

Auteur : Lukas BÄRFUSS

Traduction : Camille LUSCHER

Parution : en allemand (Suisse) en 2023,
                  en français en 2026 (Zoé)

Pages : 240

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’immigrés italiens et petite-fille d’un partisan de Mussolini, Adelina naît à Zurich dans les années 50. Elle a dix-huit ans lorsque, à la mort de son père, elle hérite de ses dettes. Forcée d’interrompre son apprentissage pour entrer à l’usine, elle rencontre Toto, un saisonnier italien dont elle tombe amoureuse. Mais peu après la naissance de leur fille, Toto disparaît. En ce début des années 70, dans une Suisse que l’essor économique rend impitoyable, Adelina n’a pas le choix : elle va devoir faire confiance à des hommes qui ne veulent pas tous son bien.

En racontant tambour battant la vie quotidienne de son héroïne – cette mère célibataire, précaire et épuisée, mais qui ne se résigne pas –, Lukas Bärfuss brosse une redoutable fresque de la société libérale et signe un grand roman sur l’injustice et la dépossession.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1971, Lukas Bärfuss vit à Zurich. Aujourd’hui, il est l’un des auteurs germanophones les plus connus. Politique, combatif, dans la tradition des grands intellectuels allemands, il se bat pour un monde où les valeurs de l’esprit l’emporteraient sur celles de l’économie. Avant de  vivre de sa plume, il a été ferrailleur et jardinier, puis a repris une librairie. Bärfuss se confronte aux questions de société, en particulier celles qui concernent les plus faibles. Ses textes, Lukas Bärfuss les imprègne d’une force rythmique qui vient de son expérience de dramaturge. Il en ressort un puissant effet de réalisme.

 

Avis :

Lukas Bärfuss, écrivain et dramaturge dont l’oeuvre engagée est largement saluée, s’aventure ici au plus près de sa propre histoire familiale pour mettre au jour ce qui, en Suisse, demeure à la fois méconnu et tabou : la misère et l’exclusion. Puisant dans la vie de sa mère et affirmant n’avoir « pas eu à inventer beaucoup », il révèle, à travers le parcours d’Adelina, immigrée italienne prise dans la spirale mortifère de la précarité et du surendettement, les mécanismes qui rendent un pays aveugle à la réalité de la pauvreté.

Née à Zurich dans les années 1950 de parents venus d’Italie, Adelina grandit dans l'ombre de la prospérité helvétique et hérite très tôt de l’isolement social, de la relégation et des dettes qui la précipitent dans une spirale sans issue. Devenue mère célibataire, elle enchaîne les emplois précaires, accumule les arriérés de loyer, subit expulsions et humiliations, et s’enfonce malgré tous ses efforts dans une insolvabilité qui fait d’elle la cible idéale de multiples prédateurs. Livrée à elle-même, confrontée à la désapprobation plutôt qu’à la solidarité, elle voit les portes se fermer les unes après les autres, dans une descente aux enfers marquée par l’impuissance et l’injustice.

D’une précision clinique et d’un dépouillement extrême, le texte se déploie sans effets ni lyrisme, sur un ton monocorde qui, écartant dialogues, introspection et commentaires, s’attache exclusivement aux faits, aux gestes et aux situations, dans une fidélité presque ascétique au réel. Ce choix narratif produit un effet hypnotique, quasi cinématographique, où les scènes s’enchaînent comme des plans nets, froids, implacables, et où l’absence de psychologisation et de pathos construit une objectivité rigoureuse. Ici, aucune dramatisation, mais une violence sociale qui se donne à voir dans sa nudité, au coeur de l'existence la plus ordinaire.

Dans ce cadre stylistique austère, Adelina apparaît comme un personnage complexe. Loin de la victime passive, elle observe et résiste avec une dignité lucide que rattrape peu à peu une fatigue physique et morale rendue sans jugement ni complaisance. Elle lutte, encore et encore, même lorsque le système la dépasse, tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix. Cette obstination silencieuse, à la fois instinct de survie et volonté, lui confère une force morale d’autant plus saisissante qu’elle s’exprime dans un monde où tout conspire à l’écraser.

Sombre, fataliste même, le roman inscrit les épreuves d’Adelina dans un enchaînement de déterminations sociales qui semblent précéder chacun de ses gestes. Rien ne relève ici de la malchance : les obstacles s’imbriquent et révèlent une architecture invisible où la naissance, l’origine sociale, le statut d’immigrée et la précarité économique se combinent pour réduire progressivement toute possibilité d’émancipation. La narration met ainsi en lumière les forces structurelles à l’origine d’une marginalisation durable, qui dépasse l’individu et traverse les générations. La pauvreté apparaît comme un héritage silencieux, transmis par la répétition des mêmes impasses dans un système de hiérarchies implicites qui valorise l’autonomie tout en rendant son exercice impossible pour ceux qu’il relègue à ses marges.

Sans jamais recourir à la démonstration explicite, Lukas Bärfuss laisse émerger une critique sociale d’une grande acuité. Ni spectaculaire ni bruyante, la violence décrite se loge dans la banalité du quotidien, entre humiliations discrètes et portes closes, transformant en faute morale une pauvreté entretenue par le racisme structurel, la précarité administrative et économique, l’exploitation par les employeurs et les propriétaires, et l’absence de soutien institutionnel, voire l’hostilité des services sociaux. À travers l’histoire d’Adelina se dessine le portrait d’un pays qui, derrière son image de prospérité, laisse se développer une misère invisible, silencieuse, mais profondément enracinée.

Fort de la rigueur de son dispositif narratif autant que de la justesse de son regard, ce récit qui refuse les artifices romanesques pour adopter une écriture sèche et factuelle parvient à faire sentir, derrière une existence ordinaire, les lignes de force d’un système qui broie sans bruit. La trajectoire d’Adelina, jamais réduite à un cas particulier, acquiert une portée exemplaire qui donne au livre une dimension presque documentaire, sans rien sacrifier à sa densité littéraire. Un roman engagé, lucide, dont la sobriété formelle renforce encore la portée politique. (4/5)

 

Citations :

Adelina sentait que la femme s’adressait de la même manière à toutes les personnes qui avaient dû prendre le chemin de sa boutique, les désespérés qui n’avaient aucune chance d’obtenir de leur banque un crédit supplémentaire, qui n’avaient même pas de compte en banque, ou qui étaient dans une telle panade que seuls les paiements directs les atteignaient. La femme, Irma Kramer c’était son nom, conseilla vivement à Adelina d’augmenter un peu la somme qu’elle avait envisagé d’emprunter, qu’elle en croie son expérience, on oubliait bien souvent l’une ou l’autre obligation, il était sage de prévoir un peu de marge au cas où, afin de rester flexible n’est-ce pas et de ne pas se retrouver pieds et poings liés comme une esclave, attachée à son quotidien, elle était mère, une sacrée responsabilité là aussi, un tiers de la somme conseillait-elle, un tiers en plus, et cela paraissait si raisonnable, si bien pesé, irréfutable, qu’Adelina ne pouvait dire que oui, hocher la tête à tout ce qu’on lui disait, bien qu’elle fut naturellement saisie d’angoisse en pensant aux mensualités, aux échéances qui lui étaient présentées.


Adelina vit les lettres et les chiffres, elle feuilleta sans rien comprendre. Ce qui comptait, c’étaient les chiffres, elle le savait, les mensualités, les intérêts et les échéances, elle les trouva en haut de la page trois, ils lui parurent affreux, méchants, poisons, et elle demanda alors à madame Kramer qu’elle les lui répète pour pouvoir les entendre. Adelina sentait qu’un nouveau malheur pouvait bien être en train de sourdre, mais toute alternative, la possibilité de quitter ce lieu sans signer, sans l’argent, lui semblait mille fois pire et les probabilités d’y survivre quasiment nulles, pas avec une enfant, pas sans mari, pas dans la situation qui était la sienne. L’air d’un coup lui parut lourd, il faisait humide, ça sentait mauvais et elle respirait avec peine, elle n’avait plus qu’un souhait, sortir de là au plus vite, alors elle prit le stylo bille et gratta quelques lettres dans le papier.