vendredi 15 janvier 2021

[Duvivier, Claire] Un long voyage

 




J'ai aimé

 

Titre : Un long voyage

Auteur : Claire DUVIVIER

Parution : 2020

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Pages : 314

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Issu d’une famille de pêcheurs, Liesse doit quitter son village natal à la mort de son père. Fruste mais malin, il parvient à faire son chemin dans le comptoir commercial où il a été placé. Au point d’être pris comme secrétaire par Malvine Zélina de Félarasie, ambassadrice impériale dans l’Archipel, aristocrate promise aux plus grandes destinées politiques. Dans le sillage de la jeune femme, Liesse va s’embarquer pour un grand voyage loin de ses îles et devenir, au fil des ans, le témoin privilégié de la fin d’un Empire.

Prix HORS CONCOURS 2020
Prix ELBAKIN.net du meilleur roman francophone de fantasy 2020

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Claire Duvivier est née en 1981. Un long voyage est son premier roman.

 

 

Avis :

Placé très jeune à la mort de son père, Liesse s’est si bien débrouillé dans ses fonctions au sein du comptoir commercial de son île que, remarqué par la brillante et aristocratique ambassadrice impériale Malvine Zélina de Félarasie, il en devient le secrétaire attitré : un poste qui va le placer aux premières loges des événements qui mèneront l’Empire à sa perte.

Dystopie mâtinée de science-fiction, le récit nous transporte dans un empire imaginaire, dont les hauts fonctionnaires n’ont pas encore pris la mesure des transformations que d’étranges péripéties récemment survenues ont déjà initiées. Ce bouleversement à première vue incompréhensible tant il remet en cause leur référentiel, va finir par secouer si durement les fondations de leur monde qu’un nouvel ordre verra bientôt le jour, à l’issue d’une éprouvante et dramatique transition.

Après un long démarrage qui pourra sembler rébarbatif et risquer de désorienter un lecteur assez longtemps en mal de repères, l’histoire sort enfin du seul thème de l’administration d’une province reculée d’un vaste et puissant empire, pour s’incarner de manière plus vivante dans les aventures, cette fois captivantes, de Liesse et de Malvine. Tandis que les personnages gagnent en épaisseur et en humanité dans leur confrontation à l’adversité et à l’écroulement de leur univers, puis dans leur acharnement à reconstruire un avenir pour les êtres qui leur sont chers, l’intrigue maintenant en place se développe dans des directions surprenantes qui font apprécier l’imagination de l’auteur et l’habile construction d’un récit original et bien pensé.

Douloureuse fin d’un âge mais aussi début d’un nouvel ordre qui, au passage, aura, quasi par accident, permis l’éradication de l’esclavage, cette épopée aux allures de légende illustre à la fois la fragilité d’une société et son inépuisable capacité d’adaptation et de réinvention, selon l’adage maintes fois vérifié que les crises favorisent les plus grandes transformations. Un grand et long voyage donc, pour les personnages perdus dans l’épaisseur du temps, entre un passé et un futur qui ne cessent de s’entremêler, mais aussi pour l’humanité, dont les progrès s’effectuent parfois par de bien violents soubresauts. (3/5)

 

Citations : 

(…) ce que je savais de l’histoire de l’Empire restait tiré des livres d’histoire… de l’Empire. Une vision glorieuse qu’on s’efforce de ne pas entacher de sombres détails : asservissement, guerres, génocides, assimilation forcée de cinq provinces par une sixième, expansion au-delà des mers.

Si le grandiose t’intéresse tant, Gémétous, prends la peine de te pencher également sur le trivial ; rappelle-toi que ce n’est pas à l’ombre des légendes qu’on trouve le bonheur, mais auprès de la chair et du sang.

« Surtout, en arrivant à Solmeri, ne fais pas le caneton. » Et comme je l’interrogeai du regard, elle m’expliqua : « Ne t’attache pas bêtement à la première personne que tu vas voir en descendant du bateau. » (…)
C’est ainsi que je fis la connaissance de Danica Saditti, à laquelle je ne m’attachai pas bêtement sur-le-champ ; j’eus la décence d’attendre le lendemain, alors qu’elle me faisait visiter la Redoute rouge, dont elle était l’intendante depuis peu.

La nature d’une société sera toujours plus forte que celle des individus qui la composent.


 

mercredi 13 janvier 2021

[Bouysse, Franck] H. (trilogie)

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : H. (trilogie)

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Chaque tome en 2008, 2010, 2012
                  Intégrale en 2020

Editeur : Le Livre de Poche

Pages : 486

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Qui est H. ? D’où vient-il ? Comment a-t-il surgi dans ma vie déjà bien entamée ? Ce qui ne m’avait jamais effleuré jusqu’alors commence à m’obséder. »
Ainsi débute le journal de John W., embarqué avec l’énigmatique H. dans une expédition sur les traces de l’explorateur Sir John Lucas parti vers l’île de Pâques. Un périple tumultueux comme le seront les errements de Walter Croft, un médecin aliéniste de l’asile de Bedlam et de son étrange patient Jonas… Des bas-fonds de l’East End où rode l’ombre de Jack l’Eventreur aux confins de l’Atlantique et de la forêt amazonienne, Franck Bouysse propose ici un véritable voyage initiatique ciselé comme une intrigue policière.

Paru initialement en trois volumes indépendants, H. est aussi un magnifique hommage aux univers de J. Verne, R. L. Stevenson, C. Doyle ou encore H. Melville.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Qui est H. ? Quand s’ouvre en 1907 le premier épisode de cette trilogie, il apparaît comme le grand et brillant ami du narrateur britannique John W., qui se réjouit de le retrouver après une longue séparation et de se voir inviter à nouveau à l’accompagner dans une expédition à travers le monde. Un voyage bien mystérieux, dont John ne connaît ni la destination, ni l’objectif, mais pour lequel il est chargé d’armer un voilier et de recruter un équipage…

H. et W. comme Holmes et Watson : impossible de ne pas penser au célèbre duo lorsque l’histoire commence dans un Londres brumeux où John W. se prépare à accompagner H., cet homme apparemment admirable qui l’impressionne tant, dans une énigmatique mission. Celle-ci ne tarde pas à prendre les allures d’une chasse au trésor, transformant la narration en un récit d’aventure aux multiples périls, qui nous emmène, au travers d’une mer capricieuse et dangereuse, sur une mystérieuse île qui n’a pas toujours été déserte, puis en remontant les eaux boueuses d’un fleuve aux vapeurs mortifères, au coeur de l’étouffante forêt amazonienne. Devenu fantastique, le roman se met à naviguer entre mystères et mythes célèbres pour évoquer civilisations disparues, croyances religieuses et finalité de l’humanité, dans une apothéose où menace l’apocalypse. C’est ni plus ni moins à une ardente plaidoirie en faveur de l’espèce humaine, avec tous ses travers, ses dualités et son orgueil, mais aussi avec son émouvante capacité d’amour et d'émotion, ainsi que sa fascinante force créative et artistique, qu’aboutit cet étonnant mélange des genres.

Hommage à la littérature populaire du 19e siècle, sorte de pastiche des romans-feuilletons de l’époque où l’auteur entremêle roman policier, récit d’aventure et histoire fantastique, H. s’avère un ouvrage profondément original. Figurant parmi les premières publications de l’auteur, il révèle un talent protéiforme et une écriture déjà hypnotique. On y voit s’affirmer au fil des trois tomes la beauté d’un style qui fait, de la lecture de chaque roman de Franck Bouysse, une incomparable délectation. (4/5)

 

Citations :

Le soleil était dégrafé de l’horizon et le vent tournoyait dans la baie comme un esprit entre deux mondes.

J’ai tenté de dire que tous les hommes ne sont pas mauvais, qu’ils ne devraient pas tous payer pour la folie de quelques-uns. J’ai encore voulu parler du sacré et du beau, mais ils n’ont rien trouvé de beau et de sacré dans ce que j’avançais. Je leur ai lu des mots écrits, montré ce qui pouvait jaillir des mains d’un homme ou d’une femme, expliqué les liens qui peuvent unir deux êtres, des liens si puissants qu’ils ne font qu’un, des liens que nul ne peut défaire, des liens que nous ne connaîtrons jamais. Que nous ne comprendrons jamais.
Sygm n’a rien voulu entendre. Il a parlé du désir des hommes d’être plus que des hommes, affirmant que cette perversion n’a pas de fin, puisque pas d’assouvissement. Il m’a rétorqué que la beauté est la forme extrême de leur nature narcissique, que les statues et les monuments érigés ne sont conçus que pour leur propre gloire, que les liens qui unissent les êtres humains ne sont pas sains et qu’ils finissent tôt ou tard par les détruire, parce qu’ils n’y croient pas eux-mêmes durablement. C’est leur insatisfaction qui mène le monde (…).

Après le décès de son époux, étant très croyante et pour ne pas en vouloir à un Dieu de bonté, elle avait trouvé plus naturel de rendre coupable la terre entière de son malheur. La seule solution acceptable à ses yeux. La seule manière de poursuivre sa vie, engoncée dans des robes noires, qu’elle arborait pour bien montrer à ce monde qu’elle détestait tant qu’elle n’en avait pas fini avec un deuil commencé depuis quinze années, depuis que son mari avait été emporté par une angine de poitrine et qu’elle ne trouvait plus d’excuses au bonheur des autres. Sa vie n’était pas une vallée de larmes, mais une vallée aride.

Si l’on doit aimer un seul homme, on doit les aimer tous, au travers de cette nature qui les accable. Parce que être est un combat, une douleur profonde qu’ils défient en se voulant ailleurs et autrement. Devenir un autre, qui lui-même voudrait être un autre.

Il s’assit sur un ponton dévasté, surplombant un calme boueux, à la surface duquel remontaient des bulles d’air. Des alevins en bancs embrassaient la surface de leurs bouches gobeuses. Un oiseau pêcheur s’envola d’une brassée de roseaux, plongea et, de ses ailes tendues, prenant appui sur la rivière, en ressortit, traînant un temps une gerbe liquide, son bec éclairé par un ventre laiteux et frétillant.
 
Durant le trajet, Mary jette de fréquents regards par la vitre. Une manière de ne pas perdre le contact avec la réalité, ce que le roulis de l’attelage l’inciterait à faire. La ville est constituée de reliefs renouvelés, apparaissant, puis disparaissant derrière un mur de pluie. Des silhouettes aussi défilent en ne donnant pas pour autant vie au décor, de même qu’un personnage peint n’a jamais animé un tableau. C’est ce qu’elle ressent, cette exclusion du monde extérieur, puisqu’elle ne fait pas partie du tableau et qu’elle n’est pas non plus le peintre. Alors, qui est-elle vraiment ? Quel est le sens de sa vie ? Est-il si différent de ce qu’elle voit au-dehors ?

Les mots les plus grands sont ceux qui recèlent des expériences, pas des notions abstraites. Regarder est une notion, voir une expérience, exister est une notion, vivre une expérience.

Je me suis laissé envahir par ce monde, devenu sensible à sa beauté, plus qu’à sa noirceur. L’or n’est rien, s’il n’est transformé en bijoux, devenant toujours plus beaux grâce à la multitude des regards portés.
L’éternité est dans ces regards. La véritable éternité.

La nuit commence à se diluer dans la lumière naissante. Après tout ce temps passé sur cette terre, il m’est impossible de préférer le jour à la nuit. Au final, peut-être sont-ce les transitions qui m’émeuvent le plus. Le crépuscule est la superposition de la nuit sur le jour et l’aube, celle du jour sur la nuit. La sinueuse transcendance de l’un par rapport à l’autre est un doux mensonge dans lequel s’éteignent ou naissent les chants d’oiseaux surpris par un miracle sans cesse renouvelé. Regarder s’éteindre et s’illuminer ce monde recèle une beauté qui devrait à elle seule avoir raison de la suffisance de nos pensées.

J’ai vu tant de peuples différents, vivant nus ou vêtus, au fin fond de forêts ou au cœur des villes, de différentes couleurs de peaux, tant d’humains, qui au final avaient le même but, qu’ils cultivent, fabriquent, créent, s’accouplent, ou parlent : transmettre. Modestement ou avec vanité, les hommes ne pensent qu’à transmettre leur propre humanité, et à la transcender, en érigeant des monuments ou en fabriquant des objets. Leur manière d’arrêter le temps. La seule.

Dans sa bibliothèque, Balzac voisine avec Dickens, Molière avec Keats, Dumas avec Stevenson. Ses lectures font toute la différence entre le dénuement et une richesse permanente, nourrie des mots qui affûtent son esprit et tirent son âme vigilante vers une ultime vérité qu’il ne redoute pas. Il lit chaque matin. Ce bonheur lui suffit.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 

 

lundi 11 janvier 2021

[Dusapin, Elisa Shua] Vladivostok Circus

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vladivostok Circus

Auteur : Elisa Shua DUSAPIN

Parution : 2020 (Editions ZOE)

Pages : 176

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère. 
Dans ce troisième roman, Elisa Shua Dusapin convoque son art du silence, de la tension et de la douceur avec des images qui nous rendent le monde plus perceptible sans pour autant en trahir le secret.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène.

 

 

Avis :

Les acrobates Anton, Nino et Anna préparent un numéro de barre russe pour le concours international de cirque d’Oulan-Oude, en Sibérie orientale. La narratrice Nathalie, une jeune costumière française, les rejoint à Vladivostok où, pendant deux mois, elle assiste à leur entraînement, dans l’enceinte d’un cirque déserté entre deux saisons. A l’approche de la compétition, tous se rendent en plusieurs jours de train jusqu’au lieu de la rencontre…

Il ne se passe pas grand-chose dans cette histoire qui pourrait presque, à première vue, laisser la frustration d’un goût de trop peu. C’est que tout le talent d’Elisa Shua Dusapin se retrouve ici contenu dans la suggestion et le non-dit, dans la saisie d’impressions fugaces où l’essentiel se laisse deviner sans jamais se dévoiler. Nathalie, dans un moment suspendu de sa vie, une parenthèse dépaysante qui exacerbe sa sensibilité aux mille détails d’un environnement qui la désarçonne, se retrouve observatrice, comme au travers de la déchirure momentanée d’un rideau, de l’envers du décor circassien, en compagnie de personnages endurcis qui ont appris à cacher soigneusement leurs failles. Obstinément tendus vers la perfection d’un art auquel ils ont tout sacrifié et pour lequel ils acceptent de risquer quotidiennement leur vie, Anton, Nino et Anna masquent sous leur fierté brusque et taciturne, sous leurs costumes de lumière et sous leurs sourires de parade, les drames, la douleur et la peur qu’ils taisent au fond de leur chair et de leur âme.

Renforcé par le lugubre délabrement du vieux bâtiment, tout droit sorti de l’époque soviétique, qui les héberge, et par les dures conditions climatiques de l’hiver sibérien qu’ils traversent interminablement en train, un parfum de tristesse et de nostalgie imprègne le texte. L’on est frappé de l’impitoyable contraste entre, d’un côté, la vie sombre, précaire et spartiate, et de l’autre, la brillante renommée, de ces athlètes au sommet de leur art. Et l’on reste le coeur serré face à l’indéfectible solitude d’êtres qu’une discipline de fer a, depuis le plus jeune âge, contraints d’oublier leurs sentiments et leurs fragilités.  

Ce troisième roman de l’auteur n’a sans doute pas le pouvoir de séduction immédiat des deux précédents. Mais il distille un charme qui, pour être plus discret, n’en cesse pas moins de vous imprégner bien après la dernière page. Surtout, il vous laisse impressionné par l’extraordinaire puissance de suggestion qui investit ses mots. (4/5)

 

Citations :

Il rentre dans les coulisses. Les lumières s’éteignent. Avant de le rejoindre, je me retourne sur la piste. Un rayon de réverbère s’infiltre par la fêlure. Il jaunit les gradins, vieillit tout d’un siècle. La lumière finit par buter sur la contrebasse. Couchée sur le côté, on dirait qu’elle attend, lasse de s’égosiller, l’archet en travers des hanches, les spectateurs du lendemain.

Ensuite ils prennent la barre. Anna se place entre eux. Elle lance au plafond un sac de sable qu’ils doivent rattraper sans se regarder. Elle pose une chaise sur la barre, en équilibre sur deux pieds. Ils la maintiennent le plus longtemps possible. Ils bougent à peine. Parfois Léon me rejoint, m’explique l’importance de ce genre d’exercices, car les porteurs prennent en charge toute la stabilité de l’acrobate, qui ne doit surtout pas chercher à s’équilibrer lui-même. Il dit qu’il faut s’imaginer Anna à la place de la chaise, s’en remettre aux porteurs avec autant d’inertie. C’est l’une des grandes difficultés de la barre russe.

Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise.

 

 Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

samedi 9 janvier 2021

[Simonnot, Maud] L'enfant céleste

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant céleste

Auteur : Maud SIMONNOT

Editeur : Editions de l'Observatoire

Parution : 2020 

Pages : 176


 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Sensible, rêveur, Célian ne s’épanouit pas à l’école. Sa mère Mary, à la suite d’une rupture amoureuse, décide de partir avec lui dans une île légendaire de la mer Baltique. C’est là en effet qu’à la Renaissance, Tycho Brahe – astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet – imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel. En parcourant les forêts et les rivages de cette île préservée où seuls le soleil et la lune semblent diviser le temps, Mary et Célian découvrent un monde sauvage au contact duquel s’effacent peu à peu leurs blessures. 
Porté par une écriture délicate, sensuelle, ce premier roman est une ode à la beauté du cosmos et de la nature. L’Enfant céleste évoque aussi la tendresse inconditionnelle d’une mère pour son fils, personnage d’une grande pureté qui donne toute sa lumière au roman.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Maud Simonnot a passé sa jeunesse dans le Morvan et plusieurs années en Norvège qui l’ont inspirée pour ce livre. Sa biographie de Robert McAlmon, La Nuit pour adresse (Gallimard, 2017) a reçu le prix Larbaud et a été finaliste du prix Médicis essai.

 

 

Avis :

L’école est une épreuve pour Célian qui, à huit ans, ne rêve que d’étoiles et d’observation animalière. Elle-même au creux de la vague après une rupture amoureuse, sa mère Mary décide de mettre leur existence sur pause en partant tous les deux quelques semaines sur l’île suédoise de Ven. Dans cet espace isolé de nature préservée où, au 16e siècle, l’astronome danois Tycho Brahe construisit son palais d’Uraniborg pour en faire un centre de recherche et un observatoire, la mère et le fils vont panser leurs blessures et retrouver la force de poursuivre leur chemin.

Toute la magie de ce roman, à l’intrigue très succincte et aux personnages anodins, provient de la délicatesse, aérienne et poétique, avec laquelle la plume de l’auteur entrelace les différentes thématiques abordées. Le récit nous transporte dans le cadre naturel d’une île hors du temps et de la trépidation du monde, pour une jolie parenthèse au simple rythme des vagues et de la lumière. Loin de nous enfermer dans le huis-clos d’un sanctuaire, cette retraite s’avère l’occasion d’une exploration de l’espace et du temps, tandis que les ciels d’été étoilés de l’île de Ven nous ramènent dans les pas du mystérieux Tycho Brahe. L’étonnante découverte de cet homme peu ordinaire pare peu à peu le récit d’un parfum de légende. Non seulement ce personnage atypique marqua une rupture dans l’histoire des sciences et de l’astronomie, mais il aurait peut-être inspiré Shakespeare pour son personnage d’Hamlet.

Plongé dans un subtil mélange de nature, d’histoire et de poésie, le lecteur se retrouve à la fois séduit par les beautés de cette île scandinave, intrigué par les mystères laissés il y a cinq siècles par le plus célèbre de ses hôtes, et touché par la tendresse discrète qui entoure ses personnages. Ce livre aussi léger qu’un souffle est une bien jolie bulle de charme et de délicatesse, un petit moment de grâce tout de retenue et de simplicité. (4/5)

 

 

Citations : 

L’immense hall est rempli d’ombres, j’écoute le balancier de l’horloge avant d’ouvrir la porte sur la nature. Après avoir traversé pieds nus le jardin et la lande humide, je m’assois contre un sorbier en lisière de forêt pour respirer les odeurs de cette terre encore toute parfumée par la nuit et j’attends de me dissoudre en rosée.

Je pédale avec fièvre, poussée par le vent sur la pente du chemin côtier, grisée par la vitesse et l’air marin. Je comprends enfin cette notion enseignée dans un cours de philosophie : l’aventure, plus qu’une interruption du cours des événements ou un voyage vers un ailleurs inconnu et exaltant, est surtout une disposition à être dans le temps.

Le lendemain, assise sur le seuil du phare, je suis prise d’un vertige en pensant que nous nous trouvons à un point de l’île au-delà duquel plus rien n’existe, que le vide, l’eau abyssale, des tonnes et des tonnes d’eau. Sur la côte nord de Ven les lames s’enfoncent dans des cavernes creusées au pied des falaises. Le ballet inlassable des vagues contre les roches forme une multitude de bulles d’air réfléchissant la lumière, l’écume blanchit la mer tout autour de nous.

« Les personnes libres trouvent ce à quoi elles aspirent – c’est leur privilège. »

« Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves. »

jeudi 7 janvier 2021

[Fontaine, Naomi] Shuni

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Shuni

Auteur : Naomi FONTAINE

Parution : 2019 au Québec, 2020 en France

Editeur : Mémoire d'encrier

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Naomi Fontaine écrit une longue lettre à son amie Shuni, une jeune Québécoise venue dans sa communauté pour aider les Innus. Elle convoque l’histoire. Surgissent les visages de la mère, du père, de la grand-mère. Elle en profite pour s’adresser à Petit ours, son fils. Les paysages de Uashat défilent, fragmentés, radieux. Elle raconte le doute qui mine le cœur des colonisés, l’impossible combat d’être soi. Shuni, cette lettre fragile et tendre, dit la force d’inventer l’avenir, la lumière de la vérité. La vie est un cercle où tout recommence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1987 à Uashat, communauté innue, Naomi Fontaine est romancière et enseignante. Après le succès populaire de ses deux premiers récits Kuessipan (2011) et Manikanetish (2017), elle publie Shuni.
 
Lauréate au Prix littéraire des collégiens 2020
Lauréate au Prix littéraire des lycéens AIEQ 2020

Lauréate Une ville, un livre 2020 (Ville de Québec)

Prix Voix autochtones 2020 – catégorie textes en prose publiés en français

Finaliste Prix Frye Académie 2020-2021
 

 

Avis :

La famille innue de l’auteur vit dans une réserve sur la côte Nord du Québec. Lorsque son amie Julie – Shuni selon la prononciation innue -, s’apprête à venir s’installer à proximité en tant que missionnaire, Naomi Fontaine lui écrit une longue lettre. Convoquant le passé au travers de sa mère et de sa grand-mère, mais aussi l’avenir par le biais de son fils Petit Ours, elle évoque la survivance de l’identité innue malgré les blessures laissées par le colonialisme et le suprémacisme blanc, et ses espoirs d’un futur plus fraternel, enfin égalitaire, bâti sur un véritable équilibre politique entre Québécois et Autochtones.

Plus qu’un roman, ce texte est un récit personnel et militant pour la cause amérindienne au Québec. Au travers de l’expérience des femmes de sa famille sur plusieurs générations et de ses propres confrontations aux préjugés, l’auteur raconte les souffrances d’un peuple qu’on s’est bel et bien efforcé d’anéantir au nom du progrès contre la « sauvagerie », ses propres regrets de s’être fait voler une part de son identité qu’il lui a fallu apprendre à se réapproprier, à assumer et à défendre, et sa révolte contre la dévalorisation d’une culture dont elle réclame la reconnaissance à part entière.

Pour toutes les Julie que nous sommes potentiellement, cette longue lettre illustre par maints exemples les différences culturelles qui, au lieu de nous opposer, devraient contribuer à notre enrichissement mutuel. Notion de liberté, perception du temps et donc de la vie, place des femmes et des enfants, importance des émotions et du relationnel… : autant de clés que nous remet l’auteur pour nous ouvrir l’esprit et pour plaider l’acceptation égalitaire de nos particularités.

Si l’on devine l’émotion et la douleur à fleur de mots, le discours de Naomi Fontaine est remarquable de dignité, d’espoir et d’élan constructif. Il fait d’elle une véritable ambassadrice de la cause innue au Québec, mais aussi de tous les peuples assujettis au cours de l’Histoire au nom d’une suprématie raciale imaginée, entre autres, à partir d’une certaine idée du progrès. (4/5)

 

Citations :

On m’a demandé quel était le plus beau mot de la langue française.
Le voici Liberté.
C’est un mot qui n’existe pourtant pas dans ma langue. La liberté est un concept intrinsèque à tout ce qui existe dans notre vision du monde. Nous sommes issus d’un espace sans clôtures, sans frontières. Des êtres libres dès l’enfance, dès que le petit devient autonome. Même les animaux, on ne les capturait pas pour en faire un élevage. C’est un état qui n’a jamais eu besoin d’être nommé.

Il suffit d’une nuit dans une tente de prospecteur pour imaginer, pour peu qu’on ait de l’imagination, ce qu’était le vrai travail des nomades. Abattre les arbres, les ébrancher, des troncs de la bonne longueur, de la bonne solidité. La centaine de branches de sapins à cueillir. En faire un tapis. Et monter cette tente, qu’il faudra aussitôt démonter. Une nuit suffit. Pour le respect. Mes ancêtres, ceux qu’ils ont appelés Sauvages, n’ont jamais été contre le fait de faciliter leur mode de vie.
Ce n’est pas la modernité qui nous a presque tués. C’est l’idée impossible qu’une race puisse être supérieure à une autre. Ça, tu vois, même aujourd’hui, nous ne pouvons pas le concevoir.

C’est ainsi chez moi, le travail est fondateur. L’art est spirituel. Il est peu probable de songer à combiner le travail et l’art. Et il n’est recommandé à personne d’espérer vivre seulement de son talent.

Que ce soit le territoire ou la politique, je crois que les Québécois possèdent quelque chose que peu de peuples possèdent : l’esprit de longévité. Ils croient fermement à leur avenir. Ils ne sont pas nostalgiques des gloires passées. Au contraire, ils sont centrés sur demain. Sur ce qu’ils légueront à leurs enfants. Il suffit de constater leur ardeur pour l’environnement. 
 
Chez moi, Shuni, ce qui prime, ce sont les relations. Leur importance surpasse l’argent, l’éducation, la politique, la réussite, l’environnement, la spiritualité et le sexe. Tout est une question de relations. Les liens entre les êtres humains. Ça n’a rien à voir avec le genre, l’âge, les diplômes ou le salaire. Ni même la nationalité. Leur essence se trouve plutôt dans l’intensité avec laquelle une personne s’investit ou non avec une autre. Une question de proximité et de distance. On te jugera pour ça.
Entretenir les visites, les appels téléphoniques, les soupers familiaux et les après-midis à la plage est une affaire sérieuse. Ils t’en voudront parce que tu auras décliné une invitation. Ils croiront que tu refuses leur compagnie. Aussi rapidement que tu l’auras offerte, ton amitié sera jetée aux oubliettes.
Tout part des relations. Les belles choses. L’entraide, la sollicitude, les soirées autour de la table à boire de la Budweiser en canettes et à rire jusqu’aux petites heures, les séjours au chalet, la chasse, le partage, les confidences, le respect.
Les choses qui font honte aussi. Le favoritisme du Conseil de bande, la jalousie, les bagarres en pleine nuit, la première ligne de coke, la politique, les fausses plaintes à la Direction de la protection de la jeunesse, le décrochage scolaire.
L’importance que l’on accorde aux relations est restée aussi solide qu’elle l’était autrefois, lorsque dans la forêt, vivre en clan était une question de survie. Aujourd’hui encore, il vaut mieux soigner ses amitiés que son brushing, ou même sa maison. Crois-moi, dans une telle société, l’exclusion est un état insupportable.

Quelques fois on m’a demandé de participer à des associations féministes, ou d’écrire un texte féministe. Je conçois qu’ailleurs les femmes aient dû se battre pour leurs droits et pour l’égalité. Dans les sociétés dominées par les hommes, forcément leur victoire a changé le monde. Mais Shuni, les choses sont bien différentes chez moi. Mon oncle m’a raconté que lorsque les hommes revenaient de plusieurs jours de chasse, bredouilles et affamés, affaiblis par les longs déplacements, ce sont les femmes qui les nourrissaient grâce à la chasse au petit gibier. Ces hommes savaient que leur survie dépendait d’elles. Ils les respectaient pour ça. Ils les aimaient.
Aujourd’hui encore, malgré la transformation du mode de vie, les femmes innues possèdent une force de caractère qu’aucune soumission religieuse n’est parvenue à éteindre. Je peux bien te l’avouer à toi, Shuni, je ne suis pas féministe. Je ne ressens pas le besoin de me défendre en tant que femme. Je n’ai jamais douté de ma valeur de femme. On ne m’a pas éduquée ainsi.

Les blessures les plus réelles, les plus douloureuses, sont celles qui marquent l’âme. Et j’ai cette autre croyance. Les mots empreints d’amour, de compréhension et d’affirmation peuvent guérir également.  
 
En son nom et au mien, je veux donner un conseil amical aux anthropologues et autres chercheurs spécialisés sur les cultures des Premières Nations.
Il n’y a pas plus détestable qu’un scientifique qui, au terme de plusieurs années de recherche, se permet d’intimider un membre du peuple qu’il a étudié en le contredisant, en lui faisant face avec des savoirs acquis. C’est un geste plein d’arrogance. Et aucune bonne intention ne le justifie.
D’un autre côté. Il n’y a pas plus honorable que celui qui se tait et qui écoute, même devenu vieux et connaisseur. Conscient qu’il ne sait pas tout sur une culture étrangère. Que c’est impossible. 
 
Ici, Shuni, le temps a la forme d’un cercle. Il évolue continuellement. Chacun suit le cercle du déroulement de sa vie. Comme les saisons se succèdent, se ressemblent. Dévoilant des parts cachées que nul ne soupçonnait.  
Florent Vollant, lors d’une entrevue à la radio, traduisait littéralement le mot horloge : tipaipishimuan, le compteur de lunes. Il a ajouté en riant : On est très loin de la seconde.  
Personne ne calcule le temps. Il est impossible d’en gagner. Ou d’en perdre. D’en manquer ou d’en garder. On ne peut le monnayer. Ou espérer le contrôler.  
Personne ne te demandera l’âge que tu avais quand tu as fini tes études ni à quel moment tu as eu ton premier enfant.  
Et puis, on ne juge pas quelqu’un s’il semble trop vieux pour entreprendre un projet audacieux. Le plus acclamé des finissants de niveau secondaire, je m’en souviendrai toujours, était celui qui à cinquante ans ne savait pas lire.  
Ma petite sœur est tombée enceinte à quinze ans. Personne dans ma famille n’avait imaginé qu’elle deviendrait maman si jeune. Aujourd’hui, elle est mariée, a trois magnifiques enfants et a terminé ses études. Elle travaille dans un centre pour les victimes d’actes criminels. J’admire la rigueur avec laquelle elle entreprend de rendre accessibles les services judiciaires pour la communauté. Son petit Noah, qui termine sa deuxième année au primaire, est un élève surdoué. Je lui dis souvent que c’est une chance d’avoir un petit garçon talentueux pour les matières scolaires. Ou peut-être que ce n’est pas de la chance. Peut-être que lorsqu’on accepte son cercle, on accueille également la certitude qui nous permet de bâtir l’avenir, ce qu’on appelle la prospérité.  
Le cercle est différent d’un système linéaire de temps dans lequel la vie est une course du point A, la naissance, au point B, la mort. Entre les deux, les études, la carrière, le couple, la maison, la famille, la retraite. Dans cet ordre.  
Combien de fois par jour dois-je me faire ce rappel ?  
La vie n’est pas une course.  
Parce que marcher autour de sprinteurs invétérés, c’est difficile. Prendre son temps, accepter son propre cercle, et ne pas mourir d’envie devant les autres qui foncent droit devant eux. Tu peux imaginer à quel point c’est confrontant. Surtout maintenant. Surtout parce que mon Marcorel a tellement besoin de moi. C’est lui qui rythme mon cercle. Souvent. Il dit qu’il m’aime et mon cercle prend de l’ampleur.  
Ce qu’il y a de rassurant avec le cercle, c’est qu’on peut revenir au même endroit autant de fois qu’on en a besoin. Reprendre le cours de ses études, un travail trop exigeant, une relation brisée. Revenir et être persuadé que cette lune-ci sera la bonne.
 
Je crois moins au métissage des cultures qu’au reflet de soi dans l’autre. Le métissage comme un ensemble flou de pratiques culturelles prises ici et là qui parfois mènent les individus à renier leur héritage. J’aime la diversité que m’offrent le monde et les rencontres que je fais à travers les villes. J’observe comment ailleurs les gens vivent, se parlent, s’écoutent et se reconnaissent. Je m’attache à la différence, parce que par elle, je réalise les spécificités de ma culture. J’observe l’histoire du Québec et elle m’offre une voie que je peux suivre. Elle est un miroir qui diffuse l’image de ma réalité. Je me cramponne à cette histoire tout en sachant que la mienne est distincte.
Si l’amour de soi est la seule porte par laquelle une relation entre deux personnes peut être véritable. Alors, l’affirmation de sa culture précède l’ouverture à l’Autre.

Est-ce qu’un pays commun pourrait naître ? Bâti sur l’autodétermination des Premières Nations, le nationalisme québécois et néoquébécois. Je crois que c’est possible. Nous verrons peut-être le jour où nos deux histoires se rencontreront, pour la seconde fois. Et témoins d’une alliance égalitaire, comme le monde n’en aura jamais vu, un pouvoir politique réparti entre Autochtones et Québécois, nous nous souviendrons des erreurs du passé, pour ne pas les répéter. C’est ainsi nous honorerons la mémoire de nos ancêtres. 

 

Concernant les Amérindiens sur ce blog :

 
ERDRICH Louise : LaRose 
HARJO Joy : Crazy Brave
ORANGE Tommy : Ici n'est plus ici
 

 
 

mardi 5 janvier 2021

[Seyvos, Florence] Une bête aux aguets

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une bête aux aguets

Auteur : Florence SEYVOS

Parution : 2020 (Editions de l'Olivier)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsqu’elle se retrouve seule, à l’abri des regards, Anna entend des voix, aperçoit des lumières derrière les rideaux, surprend des ombres dans le couloir. Elle sait qu’elle appartient à un autre monde, qui n’obéit pas aux mêmes lois que le monde ordinaire.
Cela l’effraie, et la remplit de honte.
Est-ce pour la protéger d’un danger que, depuis l’âge de douze ans, Anna doit avaler des comprimés prescrits par un certain Georg ? De quelle maladie souffre-t-elle ? Dans quel état se retrouverait-elle si elle abandonnait le traitement ?
Une bête aux aguets
est l’histoire d’une jeune fille qui découvre qu’elle est habitée par la peur : celle de se métamorphoser en une créature dont elle n’ose prononcer le nom. Mais ce phénomène qu’elle ne peut expliquer est peut-être la promesse d’un autre changement. Dans ce roman voué à l’inquiétante étrangeté, Florence Seyvos nous conduit au cœur du mystère qu’elle ne cesse d’explorer, de livre en livre, avec obstination.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Florence Seyvos est née en 1967. En 1992, elle publie un récit, Gratia, aux Éditions de l'Olivier. Puis, en 1995, son premier roman, Les Apparitions, très remarqué par la critique. Pour ce livre, Florence Seyvos a obtenu en 1993 la bourse jeune écrivain de la fondation Hachette, ainsi que le prix Goncourt du premier roman 1995 et le prix France Télévisions 1995. Elle a publié, depuis, L'Abandon en 2002, et Le Garçon incassable en 2013 (prix Renaudot poche). Elle a également publié à l'Ecole des loisirs une dizaine de livres pour la jeunesse et coécrit avec la réalisatrice Noémie Lvovsky les scénarios de ses films, comme La vie ne me fait pas peur (prix Jean-Vigo), Les Sentiments (prix Louis-Delluc 2003) ou Camille redouble.

 

 

Avis :

Tombée gravement malade à douze ans, Anna ne doit la vie sauve qu’au mystérieux traitement administré par un ami de sa mère, un certain Georg. Guérie mais transformée, elle se retrouve aujourd’hui la proie de curieux troubles : hallucinations visuelles et auditives, mais aussi, étranges et inquiétantes pulsions lorsqu’elle s’aventure à interrompre la prise des médicaments fournis par Georg. Peu à peu, la peur envahit la jeune fille : de quelle dangereuse maladie souffre-t-elle ? Quelle espèce de créature est-elle donc en train de devenir ?

Une seule certitude surnage dans ma perplexité : ce livre déconcertant tient son lecteur d’un bout à l’autre par la curiosité et cette brève histoire servie par une écriture efficace et fluide se lit d’une traite sans déplaisir aucun. S’alignent ensuite une série de points d’interrogation sans réponse. Anna n’est-elle qu’une adolescente en souffrance, est-elle manipulée par son entourage ou encore atteinte d’une maladie mentale ? S’agit-il en définitive d’un conte fantastique ? Ambigu à souhait, le texte ne lève jamais le doute. Au final, je me suis sentie autant intriguée que frustrée par le caractère insaisissable du personnage d’Anna et par l’aspect énigmatique de cette histoire ouverte à toutes les hypothèses.

Ce livre empreint d’une trouble étrangeté offre au global une lecture plutôt envoûtante. L’on s’y retrouve plongé dans une atmosphère dérangeante, où la métamorphose d’une adolescente l’amène à la frontière de la folie et du surnaturel. La réalité en sort tellement distordue que, tout comme Anna, le lecteur n’aura au final que ses doutes auxquels se raccrocher. (4/5)

lundi 4 janvier 2021

Interview de Christelle Fouix, à propos de son roman Chronique d'une emprise, paru en août 2020

 

 

 

Bonjour Christelle Fouix.
Cet été est sorti votre livre Chronique d’une emprise, qui, je crois, est votre premier roman publié. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a mené à l’écriture ?

J’écris depuis toute petite. En maternelle, quand on nous lisait des albums, je me disais « c’est ça que je veux faire dans la vie comme métier, être la personne qui écrit les histoires des livres ». Je ne connaissais pas le mot écrivain que je voulais déjà l’être. J’ai écrit mon premier roman en 6e sur une vieille machine à écrire achetée aux puces. J’ai ensuite écrit un roman par an puis des nouvelles au lycée, qui m’ont valu plusieurs prix, dont celui du concours international de poésie « Poésie en Liberté » en 2002. Ce cru de 2002 fut d'ailleurs riche en artistes, puisque j’ai rencontré, parmi les autres lauréats, Romain Cogitore, réalisateur du film « L’autre continent » moult fois primé et Victor Rodenbach, scénariste, entre autre de la série 10 pour cent. 

Parallèlement, j’avais très envie de m’engager socialement, alors après mes études d’anglais j’ai opté pour un diplôme d’état d’éducateur. J’ai rencontré mon âme sœur, eu un enfant et déménagé plusieurs fois ; une pause d’écriture, tout du moins de romans, pendant quelques années, pris par les tourbillons d'un quotidien d'obligations. Et puis, au détour d’une fin de CDD, l’envie d’écrire à nouveau des romans, qui ne m’avait jamais quittée, a ressurgi, et j’ai écrit Chronique d’une Emprise.


Votre livre parle d’une relation toxique entre deux adolescents, l’une subissant les manipulations de l’autre, pervers narcissique. Qu’est-ce qui attache tant ces deux jeunes adultes l’un à l’autre ?

C'est une belle question. La souffrance, je crois. Parce que les deux souffrent. Mais ils n'ont pas les mêmes mécanismes de défense ; pour l'un, ce sera asservir et se nourrir de l'autre pour être aimé, et l'autre, se soumettre pour être acceptée. Les deux faces d'une même maladie en somme. Ensuite, ils ont tout de même beaucoup de points communs, et notamment l'écriture. 

 

Christelle, le personnage principal de votre livre, c’est vous… Jusqu’à quel point ?

Vous avez raison de souligner cela...En écrivant un roman et non un témoignage (même si certains lecteurs écrivent que c'est un "beau témoignage"), j'ai voulu sublimer la réalité. C'est d'une grande banalité en littérature, et tous les écrivains vous l'expliqueront...Différemment sans doute, mais c'est la même chose au fond. L'écriture façonne un personnage, la vie abrite des êtres humains. Le personnage de Christelle a bien sûr mon parcours, mais comme il n'est narré qu'à une période donnée, j'ai dû lui attribuer des signes extérieurs d'innocence correspondant à mon schéma narratif...Par exemple, moi je n'ai jamais bu de lait au miel...C'est un détail qui peut faire sourire, mais un personnage est fait de détails, et la Christelle du livre en a quelques uns qui n'ont jamais été moi. 

Par contre, pour les passages du journal, ce sont les vrais d'époque, tout comme la photo en noir et blanc de la couverture, qui est la vrai photo prise par Christophe. 

 

Pourquoi est-ce devenu essentiel pour vous de relater votre expérience ? Ce livre vous a-t-il permis d’avancer dans votre vie ?

Cette expérience m'empêchait d'avancer. Et j'avais envie d'écrire à nouveau, après un arrêt dû au quotidien. Comme je ne me sentais pas légitime d'écrire à nouveau un roman, j'ai décidé, au départ, d'écrire une catharsis. Ca me sécurisait d'y trouver un côté "utilitaire" car j'avais très peur de me relancer. Adolescente, j'avais gagné des concours, mais adulte, plus rien ne me prouvait que j'en étais capable... 

Cette catharsis est devenu un roman grâce à mon éditeur qui m'a demandé de le réécrire "parce qu'il manquait quelque chose", ce quelque chose étant la parole du pervers. Et c'est là que l'effet cathartique a réellement eu lieu. Et m'a permis d'avancer. D'une part, une fois l'histoire écrite, et d'autre part, en lisant la réaction des lecteurs. Que ce soit celles qui ont vécu l'emprise ou ceux qui m'ont avoué l'avoir exercée, cela m'a fait du bien de dialoguer avec eux, de mettre de la distance, de faire de mon histoire un point de départ à la discussion.

 

Que souhaitez-vous que ce livre contribue à changer, pour vous et pour toutes les autres victimes d’emprise ?

J'aimerais que le point de vue simpliste sur l'emprise change. Cela paraît ambitieux quand on sait à quel point les vieux schémas ont la vie dure, mais je compte bien réaliser des conférences sur le sujet, intervenir dans les lycées, quand la situation sanitaire le permettra.

Les pervers narcissique (hommes et femmes), comme on les appelle (et je ne sais pas, moi, si le personnage de Christophe en est un, je ne suis pas psychiatre) ne sont pas de gros méchants qui dès l'enfance auraient avalé un démon pour se nourrir du sang d'innocents êtres angéliques. Ce sont des personnes qui se sont construites dans la toute puissance et le contrôle suite à un vécu traumatique, et qui vont aller chercher des personnes qui auront la capacité de se soumettre, justement elles aussi suite à un vécu traumatique ou un défaut de confiance en soi. Si vous mettez un pervers narcissique face à quelqu'un de très bien dans ses baskets, il ne se passera pas grand chose ; plus que la personne maléfique, c'est la RELATION entre deux individus qui est perverse. Malheureusement les personnalités de type narcissique se remettent rarement en question et vont très peu se faire soigner, contrairement aux victimes, qui, en quête de réponse, passent plus facilement la porte d'un cabinet de psy. 

 

Ce qui frappe, entre autres, dans votre histoire, c’est l’aveuglement apparent et la passivité des témoins et de l’entourage à cette époque. Pensez-vous que la sensibilisation récente au fléau du harcèlement à l’école puisse contribuer à lutter efficacement à l’avenir contre ce genre de situation ?   

Je l'espère sincèrement. On avait tellement tendance, à l'époque, à détourner le regard, à se dire que de toute façon, les victimes n'avaient qu'à apprendre à se défendre...Ce qu'on oublie, c'est que les enfants harceleurs ont aussi besoin d'aide : parfois ils reproduisent des comportements qu'ils ont subis. 

En plus de cela, il faut du courage, même à des adultes, pour se dresser devant une bande d'adolescents volontiers vindicatifs et de plus en plus violents. Mes professeurs de mon premier lycée ne l'ont pas eu à l'époque. Mon but ici est vraiment qu'après la lecture de ce qui peut se passer, leur empathie prenne le pas sur la crainte et qu'ils osent, collectivement et avec les politiques publiques allant dans ce sens, protéger celles et ceux qui en ont besoin, et surtout, prévenir ces phénomènes avant qu'ils n'arrivent. 

 

Vous avez toujours aimé écrire. Avez-vous d’autres projets de livres ?

Oh oui ! Pour 2021, un roman pour enfant va paraître, toujours aux éditions Libre2Lire et toujours avec un angle social, puisqu'il traitera d'une amitié entre deux petites filles, dont l'une est demandeuse d'asile. Il s'appelle "Quelque chose comme de la Joie".

Ensuite, je suis sur un recueil de nouvelles, genre que j'affectionne beaucoup, et j'ai deux autres romans qui tournent en boucle dans ma tête, et qui n'attendent que la fin de mon CDD d'éducatrice pour s'écrire ! 

 

Avez-vous d’autres passions en dehors des livres ?

Bien sûr. J'adore la marche, la nature, la course à pied. Faire des jeux avec ma fille. Visiter des musées avec mon chéri. Faire des karaokés en famille. Regarder mes poules en buvant mon café le matin. Méditer. Manger des sushis. La vie, en somme. 

 

Merci Christelle Fouix d’avoir répondu à mes questions.

Merci à toi pour ces questions très pertinentes ! J'ai adoré y répondre. Merci !

 

Retrouvez ici mon article sur Chronique d'une emprise