jeudi 5 février 2026

[Vinau, Thomas] Madame Bijou

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame Bijou

Auteur : Thomas VINAU

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 224 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Son pays, son monde, son berceau, son royaume, C'était le Bijou Bar. »
Tout au long d’une chaude journée d’été dans le sud de la France, un jeune garçon explore la ferme familiale et ses alentours. L’observant du coin de l’œil, sa grand-mère Marguerite se souvient du temps où elle habitait encore « là-bas », sur cette autre rive de la Méditerranée. Elle tenait alors le mythique Bijou Bar, un café-cinéma qui ne désemplissait pas. Au fil des heures, pays de l’enfance et pays du souvenir se confondent et la vie de « Madame Bijou » se raconte dans toute sa beauté.
Une ode poignante aux épopées minuscules de tous les exilés.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et habite aujourd'hui à Pertuis, dans le Lubéron. Il a écrit six romans, dont le très remarqué Ici ça va (2012), Fin de saison (2020) et Marcello & Co (2022). Il est aussi l'auteur de recueils de poésie, d'albums jeunesse et de nouvelles.

 

Avis :

Poète autant que romancier, Thomas Vinau a bâti une oeuvre où l’enfance, les paysages intimes et les vies minuscules se font foyers d’émotion. Fidèle à cette sensibilité, il nourrit ce nouveau récit de réminiscences, de silhouettes familiales et de lieux qui ont façonné son imaginaire, sans pour autant verser dans l’autobiographie stricte. Il en émane un livre de transmission, à la fois lumineux et mélancolique, où la mémoire personnelle se mêle à une réflexion plus large sur ce qui persiste lorsque les lieux s’effacent.

En cette journée d’été, tandis qu’elle observe l’insouciance de son petit-fils venu passer les vacances dans la ferme familiale de Lomagne, Marguerite se sent soudain traversée par de vieux souvenirs, comme autant de bulles d’air ancien venant crever la surface du présent. Ex-tenancière d’un café-cinéma d’Algérie aujourd’hui disparu, elle conserve en elle les ultimes traces d’un monde englouti et, face à l’enfant poursuivant sa journée sans percevoir l’ombre de cet héritage, prend en silence la mesure du chemin parcouru : pour elle, l’exil, le déracinement et l’effacement progressif des lieux et des repères qui l’ont construite ; pour lui, une appartenance tranquille, évidente, à ce lieu présent. De ce décalage naît une émotion sourde, où la mémoire affleure sans troubler l’innocence de celui qui incarne pourtant l’aboutissement de cette longue traversée.

Plutôt que de raconter le passé et de l’enfermer dans un temps révolu, le récit procède par affleurements et petites touches, préférant les sensations et les surgissements de mémoire aux scènes développées. Ce n’est pas tant une remontée dans le temps qu’un retour du passé dans le présent : autrefois s’invite, s’impose même, en une boucle qui défait la linéarité temporelle tant ces bouffées demeurent vives dans l’esprit de Marguerite. Le passé circule, remonte, respire encore, sans avoir besoin de longs développements. Il se contente d’instants suspendus – un paysage, une odeur, un simple mouvement – pour retrouver toute son intensité et faire basculer la vieille femme dans la profondeur de son histoire. Cette économie de mots confère au texte une vibration particulière : l’émotion naît moins de ce qui est dit que de ce qui affleure entre les lignes, dans les silences et les gestes minuscules, dans cette zone ténue où la mémoire se confond avec le présent.

En filigrane se dessine une réflexion sur la transmission, envisagée non comme un legs conscient ou revendiqué, mais comme un passage presque imperceptible d’un monde à un autre. En confrontant l’expérience de l’exil à la légèreté d’une enfance parfaitement intégrée, l’auteur interroge ce qui subsiste des lieux perdus lorsque les générations se succèdent. Loin de toute nostalgie appuyée, il montre comment les traces du passé se déposent dans les corps et les regards, parfois à l’insu même de ceux qui les portent, dessinant une mémoire diffuse mais tenace, qui continue de travailler le présent.

D’une limpidité trompeuse, l’écriture accueille les émotions à hauteur d’humain, attentive aux vibrations minuscules qui disent plus que les grands récits. En choisissant de raconter l’exil non par les événements mais par leurs rémanences, elle déplace le regard : davantage que les drames eux-mêmes, importe ici la manière dont ils continuent de vivre dans les gestes les plus simples, dans la façon de regarder un enfant jouer, dans le silence d’une cuisine ou la lumière d’un après-midi d’été. Tout l’art de Thomas Vinau réside dans cette capacité à faire sentir, avec une extrême délicatesse, que la mémoire n’est pas un poids mais une matière vivante, qui façonne encore le présent et irrigue secrètement ceux qui en héritent sans le savoir.

Au fil de ces pages, Thomas Vinau confirme la singularité d’une oeuvre qui sait faire tenir ensemble la fragilité des êtres et la densité des mondes qu’ils portent en eux. Madame Bijou s’impose ainsi comme un récit d’une grande justesse, où l’intime rejoint l’universel et où les traces du passé, loin d’alourdir le présent, lui donnent sa profondeur. Dans cette manière de faire vibrer l’infime, de laisser parler les silences et les gestes, se lit la conviction que nos vies, même les plus modestes, sont traversées de mémoires secrètes qui continuent de nous façonner. Un livre au charme discret mais persistant, tant il exhale une tendresse pudique. (4/5)

 

 

Citations : 

C’est quand on s’en va, bien sûr, qu’on comprend d’où l’on est. On aime même les pierres, quand elles sont de notre chemin.


Quelle chose incroyable que le temps. Des années pouvaient passer en un claquement de doigts, couler comme une rivière, mais des poignées de minutes solides, fossilisées, restaient inamovibles.


Il faut grandir quelque part et y rester pour connaître véritablement cette sensation de chez-soi. Peut-être sa peau, ses sens gardaient-ils un souvenir d’ailleurs, de ses premières années d’enfance de l’autre côté, mais il n’en avait pas conscience.  Lui, dans sa respiration, entre les pierres et les trous de ce chemin, sous la brûlure occitane de ce soleil, dans l’ombre parfumée des noisetiers ou des sureaux, la rumeur des arroseurs sur les feuillages du maïs, lui, était chez lui, entièrement. C’était la différence avec ses parents qui, même s’ils avaient en fin de compte vécu plus de temps ici que là-bas, même s’ils avaient reconstruit leurs vies, mêlé leurs habitudes, leurs expressions, leurs goûts aux gens de la région, eux n’étaient malgré tout ni d’ici ni de là-bas. Leur seul pays, le dernier, resterait celui de l’exil, du voyage.


Qu’est-ce qu’on sauverait si la maison brûlait ? Qu’est-ce qu’on emporterait ? Elle avait entendu un soir, à la télé, des années plus tard, qu’un artiste célèbre avait répondu : «  J’emporterais le feu. » C’était bien une phrase d’artiste. Personne n’emportait le feu. Ce que chacun emportait, et pour longtemps, c’était la brûlure.


De quel endroit est-on ? Quel lieu ? Quelle maison ? Quel pays ? Où se sent-on véritablement chez soi ? Entièrement ? Est-on de là où l’on est né ? De là où l’on a grandi ? Là où nos os reposent ? Là où quelqu’un se souvient de nous ? Chez nous, est-ce là où l’on vit ? Peut-être à l’endroit qu’on a choisi ? Mais qui choisit vraiment ? Entièrement ? Combien de temps faut-il pour se sentir chez soi quelque part ? Combien d’années, combien d’épreuves, de bons et de mauvais moments ? Combien de souvenirs ? Et à combien de chez-soi a-t-on droit, dans une vie ? N’a-t-on qu’une seule origine ? Une seule destination ? Et entre-temps ? Entre-temps, c’est le BonDieu qui choisit, ou le hasard, ou le Mektoub, comme le répéterait de plus en plus souvent Marguerite, autrement dit, pas nous. Elle dirait cela alors que chaque jour avait été un choix et elle n’y verrait aucune contradiction. Chaque chose à sa place. Comme les oiseaux sur les branches.

 

mercredi 4 février 2026

Entretien avec Nicolas Gaudemet à propos de son roman Nous n'avons rien à envier au reste du monde le 2 février 2026

  

  

 

Nicolas Gaudemet, révélé avec La Fin des idoles — une satire acérée du monde médiatique récompensée par le prix Jules‑Renard du premier roman — poursuit son exploration des illusions contemporaines avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, un récit paru en août 2025 qui plonge cette fois au cœur de la dictature nord‑coréenne et interroge, en filigrane, ce que signifie rester vivant — intérieurement, moralement — lorsque tout concourt à éteindre l’individu. 


Bonjour Nicolas Gaudemet. 


Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman à ce moment précis de votre parcours ?


Après La Fin des idoles, j’avais envie d'écrire une histoire d'amour. Et pour qu'elle soit originale, de la jouer dans un théâtre singulier. En parallèle, je voulais écrire sur la Corée. J’ai voyagé au Sud comme au Nord, et la Corée du Nord est devenue ces dernières années de plus en plus intrigante : mystérieuse, dangereuse, fermée, et pourtant dont on parle de plus en plus. 


Comment est née l’idée de Nous n’avons rien à envier au reste du monde ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?

Le déclic, c’est la rencontre entre cette idée d'histoire d'amour et le fait de la situer en Corée du Nord. Raconter un régime totalitaire en faisant entendre la voix de deux adolescents amoureux. 
 

Comment avez-vous construit vos personnages ? L’un d’eux vous a-t-il particulièrement surpris ?

Je suis parti d’une décision très simple : choisir deux lycéens, puisque Roméo et Juliette sont deux jeunes gens. Et parce qu'on a tous été lycéens. Ce qui m’intéressait, c’était de les rendre proches, et de donner une voix à ceux que l'on entend jamais — puisque la parole officielle en Corée du Nord ne met en avant que les dirigeants et les proches du Parti.
J'ai ensuite construit autour de mes deux lycéens leurs camarades et leurs familles.
Aucun personnage ne m'a vraiment surpris, vu la minutie avec laquelle je leur ai donné chair, je suis entré dans leur esprit. Pour le lecteur, bien sûr, ces personnages et le pays lui-même seront plus surprenants.


Parmi les thèmes, lequel vous tenait le plus à cœur ?

La liberté, la lumière intérieure qui existe en chaque être, même dans un monde totalitaire — pas comme un slogan, plutôt comme une pratique minuscule : préserver un espace inviolable en soi, quand tout est fait pour vous modeler. Je voulais faire naître une lueur dans un monde de ténèbres — une lueur d’amour.
 

Quel regard souhaitiez-vous porter sur notre époque ? Voyez-vous des échos avec nos démocraties ?

Je ne voulais pas écrire un roman “à thèse”, mais il y a forcément un miroir : la façon dont le langage peut travestir le réel, la manière dont les systèmes façonnent nos gestes, nos peurs, nos désirs.
Et je tenais aussi à rappeler quelque chose de très concret : en Occident, certains emploient le mot “dictature” à tort et à travers pour se plaindre de tout et de rien. Dans une vraie dictature comme la Corée du Nord, se plaindre des dirigeants, du Parti ou de n'importe quel collectif officiel est impensable, a fortiori en employant ce terme : c'est un motif d'envoi direct en camp de rééducation.
 

Comment avez-vous travaillé la voix narrative et la construction du récit ?

J’ai voulu que la forme porte l’expérience : une sensation d’étau, mais aussi une progression dramatique lisible et “scénique”. Le découpage en cinq actes s’est imposé assez tôt, car il n'y a pas meilleure manière d'adapter la pièce de Shakespeare. 
Et il y a un choix auquel je tiens beaucoup : le “nous”. Ce "nous" est la transposition du chœur de la pièce. C'est aussi le collectif imposé, le “nous” des camarades. Et enfin, ce "nous" englobe le lecteur dès le titre, dès les premières pages : il ou elle devient partie prenante, camarade témoin de mes amoureux.
 

Quels retours de lecteurs vous ont le plus marqué ?

Ce qui me touche, ce ne sont pas seulement les compliments, c’est quand on me dit : “j’ai ressenti”. Des lecteurs m’écrivent qu’ils ont été happés, qu’ils ont lu “sous tension”, qu’ils ont terminé révoltés et émus — et ça, pour moi, c’est la littérature qui fait son travail : déplacer, fissurer, rendre plus attentif, faire réfléchir en profondeur et changer de point de vue. J’ai aussi été marqué par des retours qui insistent sur la lumière, le beau dans ce monde glaçant.
 

Qu’est-ce que l’écriture de ce livre a changé dans votre manière de regarder le monde ?

Elle m'a permis de me décentrer, d'avoir une compréhension beaucoup plus profonde de l'humain dans cette partie du monde.
 

Quel rôle la littérature peut-elle encore jouer pour préserver lucidité et liberté intérieure ? 

La littérature peut ouvrir une fenêtre là où tout est mur. Elle peut faire entendre des voix singulières qu’on n’entend jamais, et déplacer notre regard au-delà des caricatures. Elle ne “sauve” pas à elle seule, mais elle peut réveiller, décentrer, faire ressentir en profondeur ce qui nous échapperait sans cela.
 

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs emportent en refermant le roman ? 

Qu'ils fassent revivre dans leurs cœurs les jeux de mes deux amoureux. Et avec eux, une part de chaque adolescent nord-coréen. 


Merci, Nicolas Gaudemet, d’avoir partagé les coulisses de ce roman et les réflexions qui l’animent. 
 
 

De l'auteur sur ce blog :

 
 

 

mardi 3 février 2026

[Miller, Nathaniel Ian] Dans nos pierres et dans nos os

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans nos pierres et dans nos os 
            (Red Dog Farm)

Auteur : Nathaniel Ian MILLER

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                  en français (Buchet-Chastel) en 2025

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après une tentative malheureuse d’installation à Reykjavík, le jeune Orri reprend le chemin de la ferme familiale, au cœur de l’Islande. Entouré par les siens, il va s’essayer à la vie d’agriculteur pendant un an. Au gré ingrat des éléments (hostiles), de la météo (constante dans son inconstance), des hauts et des bas de ses parents – qui ne sont finalement pas les rocs qu’il imaginait – et de ses propres affaires de cœur, Orri se retrouve face à un choix qui déterminera le reste de sa vie.
Porté par l’humour et la tendresse qui le caractérisent, Nathaniel Ian Miller signe un magnifique roman islandais sur les défis du changement, les grandes décisions et l’art difficile de la transmission.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathaniel Ian Miller vit dans une ferme du Vermont. Son premier roman, L’Odyssée de Sven, a conquis le public français et a notamment reçu le prix Club des lecteurs J’ai Lu et le prix Lire en Poche.

 

 

Avis :

Après un premier roman dans les glaces du Spitzberg, l’écrivain américain Nathanael Ian Miller investit un autre décor âpre et exigeant, l’Islande rurale, pour une nouvelle histoire introspective où, échappant à la société ordinaire, son personnage se cherche au plus près d’une nature aussi éprouvante que révélatrice.

Assailli par un sentiment de vide depuis qu’il a rejoint l’agitation de Reykjavík pour ses études, Orri découvre qu’il n’est finalement jamais plus heureux que lorsqu’il revient à la ferme de ses parents. Cette petite exploitation spécialisée dans l’élevage de vaches Galloway, une activité à la rentabilité incertaine s’effectuant dans des conditions difficiles, a pourtant usé Pabbi, son père, un homme harassé qui n’aurait jamais pensé lui transmettre un tel fardeau. Lui n’a qu’une perception pragmatique et stoïque de ce qu’il vit au quotidien comme une activité sacrée mais ingrate, un combat sans fin contre l’avarice d’une terre maigre et dure, contre l’hostilité d’une météo faite de pluie battante, de vent glacial et de gel mordant, enfin contre l’épuisement qui vous étreint dans la bouse, la boue et le sang imprégnant ce travail physique où, de vêlages éprouvants en blessures et accidents, vie et mort se côtoient sans jamais permettre ni répit ni relâchement.

Tout en réalisant la fragilité de ses parents vieillissants, comme érodés par une existence toute entière de labeur et de sacrifice, le jeune homme trouve quant à lui à la ferme un rythme qui lui ressemble, un sentiment d’utilité et, à renouer avec ses racines comme à se dédier à des tâches concrètes, physiques et au contact de la nature, une plénitude et une sensation de vérité brute qui ont sans doute beaucoup à voir avec les ressentis de l’auteur, lui-même devenu éleveur de bovins de boucherie après l’université, dans une exploitation familiale du Vermont. Sobre et introspective, la narration à hauteur d’homme déroule paisiblement les observations et le cheminement intérieur d’un Orri peu enclin aux grandes émotions. Rien ne se passe qui ne soit le fruit de l’accumulation des jours, dans une lenteur contemplative qui suit le cycle de la ferme et épouse le paysage, nous plongeant dans la tête du personnage pour suivre, au rythme de ses petites et silencieuses secousses émotionnelles, l’évolution de ses interrogations sur ses aspirations véritables et sur le sens à donner à son existence. Face à ses parents fatigués, le voilà qui se retrouve à reconsidérer son héritage familial dans une hésitation entre partir ou rester, entre une vie plus libre ou dotée de plus de sens, entre la proximité amoureuse ou la solitude dans le pré.

Là où L’Odyssée de Sven racontait un retrait, Dans nos pierres et dans nos os évoque un retour – vers la terre, vers les siens et vers soi. C’est un roman grave et tendre, où la poésie surgit du banal, et où le dépouillement devient une manière de se reconstruire. Une œuvre qui conjugue la force du réel et la quête intérieure, nourrie sans doute par l’expérience même de l’auteur. (4/5)

 

 

Citations :

Les îles se dressent à pic sur la mer, des grandes falaises gris-noir striées et vérolées, creusées de petites grottes grouillant d’oiseaux, et mouchetées de merde. Parfois le ciel est tellement chargé de macareux, de fulmars, de guillemots, de fous de Bassan et de mouettes tridactyles que, de loin, on dirait une nuée de mouches en train d’éclore. La mer attaque sans relâche les parois rocheuses. Et les vagues ne se brisent pas avant de s’écraser parce que l’eau est trop profonde. Alors elle jaillit à la verticale quand elle frappe, à une hauteur presque inimaginable. Ça peut monter jusqu’à cent soixante-dix mètres. Sur les plus petites îles en particulier où on a l’impression d’être au centre d’un anneau de geysers ou dans l’œil trouble d’un ouragan.


Le propriétaire de l’exploitation ne résidait pas sur place. C’était un riche du continent qui possédait une belle maison d’été à Heimaey, au centre-ville. Il passait admirer ses terres et serrer la main de mon père deux ou trois fois par an. Je crois que ces visites pleines d’arrogance lui ont brisé le cœur. Je soupçonne qu’elles ont bien plus flétri son âme que le travail de la ferme sur cette terre implacable. J’ai cette théorie, cultiver n’importe quelle terre autre que la vôtre vous tuera. Parfaitement. Cultiver votre propre terre peut tout autant vous tuer, et ça arrive souvent, mais se saigner à blanc sur la terre de quelqu’un d’autre le fera sans faute. À chaque fois.

 

lundi 2 février 2026

Bilan de mes lectures - Janvier 2026

  

 

Coups de coeur :

  
CLAUDEL Philippe : Wanted
LAFON Marie-Hélène : Hors champ

 


  

J'ai beaucoup aimé :

 
ARAMBURU Fernando : Le petit 
BRODESSER-AKNER Taffy : Le compromis de Long Island 
JOURDE Pierre : La marchande d'oublies 
MUÑOZ MOLINA Antonio : Je ne te verrai pas mourir 
RAPP ADAM : A la table des loups 

 



 

 J'ai aimé :

 
ROW Jess  : Un monde nouveau
 


 

 Je n'ai pas du tout aimé :

 
ALLIOT Pascal : Asphalte
 

 

dimanche 1 février 2026

[Olafsdottir, Auður Ava] DJ Bambi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : DJ Bambi

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2023,
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Logn est biochimiste, spécialisée dans les cellules, les plus petits éléments du corps humain. Elle a 61 ans, s’est toujours sentie femme mais est née dans un corps d’homme. Longtemps elle a tenté de s’en accommoder, s’est parfois habillée en femme, a parfois couché avec des hommes, a été DJ dans un bar gay. Puis elle s’est mariée avec Sonja, a eu un fils, qui lui-même est devenu adulte. Et soudain c’est devenu intolérable, à se jeter dans l’océan pour ne plus jamais reparaître : elle ne veut pas, quand la mort la rattrapera, que son cercueil se referme sur un corps qui ne lui correspond pas. Divorce, traitement hormonal, et bientôt, elle l’espère, l’opération du bas. À son âge ? Sa famille l’a rejetée, ses sœurs refusent qu’elle porte le prénom de leur grand-mère Guðriður. Son seul soutien est son frère jumeau, Trausti, qui passe la voir tous les jours et l’appelle pour lui souhaiter bonne nuit. Il veille sur elle. Face au désarroi d’avoir perdu un frère, il ne peut prendre le risque de perdre aussi sa sœur.
Avec délicatesse, une pudeur salvatrice et une poésie de chaque instant, DJ Bambi s’attache aux questions d’identité, aux marginalités et au temps qui passe, en une merveilleuse ode au genre féminin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auður Ava Ólafsdóttir est sans conteste la reine des lettres islandaises ! Depuis Rosa candida, le charme inimitable de ses romans tient peut-être à son talent sans pareil pour nous faire explorer les troublantes drôleries de l’inconstance humaine avec une poésie et un humour d’une grâce inégalable. Elle a reçu notamment les plus hautes distinctions nordiques, et le Prix Médicis étranger pour Miss Islande.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.  

 

Avis :

Déjà dans Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir abordait la question LGBT à travers Jón John, homosexuel confronté à l’homophobie dans l’Islande des années 1960. Elle poursuit aujourd’hui cette exploration en donnant la parole à une sexagénaire trans qui cherche à réconcilier son identité avec un monde encore marqué par les préjugés. Après l’exclusion d’hier, c’est désormais la possibilité d’une existence pleinement assumée qu’interroge cette plume emblématique des lettres islandaises en France, entre grâce poétique et audace thématique.

Logn – en islandais « calme », « accalmie » – est le prénom que s’est choisi l’héroïne, comme une seconde peau traduisant son désir profond d’apaisement après une vie de renoncements. Il évoque la mer lorsqu’elle se fait lisse, le silence après la tempête, et incarne une identité intime en quête de sérénité. Ce nom porte en lui la promesse d’un renouveau, comme si la langue pouvait offrir l’espace de vérité et de réconciliation que son corps attend encore. 

Car Logn est une femme née dans un corps d’homme, une discordance originelle qu’elle s’est longtemps efforcée d’effacer en dissimulant ce qu’elle était pour se fondre dans la norme. À l’approche de la vieillesse, plus encore que l’intenable dissimulation, c’est le vertige d’une existence vécue à côté d’elle-même – le constat d’avoir nié son être – qui l’étreint insupportablement. L’attente de l’opération, suspendue à une liste interminable, nourrit une tristesse profonde, traversée de pensées aussi sombres que les eaux grises de la mer où elle songe de plus en plus souvent à disparaître, avec au moins l’espoir de mourir en étant enfin elle-même. 

Auður Ava Ólafsdóttir installe son récit dans une tension feutrée, où la simplicité du quotidien se charge d’une intensité sourde. L’attente de Logn résonne dans ses gestes et ses pensées, en écho à la mer qui reflète son état intérieur. Les eaux grises concentrent mélancolie et incertitude, figurant à la fois la menace d’un engloutissement et l’horizon d’un recommencement. Leur présence diffuse imprègne le récit de sa couleur et de sa tonalité, entre gravité et promesse de renaissance. 

La plus grande part de son désespoir vient d’un poids dont Logn sait qu’il ne s’allégera jamais : le regard et le rejet des autres, qui, jusque dans ses liens familiaux, la crucifient dans une solitude infrangible. Son identité se forge dans la tension entre sa vérité intime et le refus, par ses proches, de la reconnaître. Longtemps, en s’astreignant à vivre comme un homme, elle a intériorisé cette négation de soi ; mais l’ultime espoir d’une libération s’éteint lorsque sa propre famille refuse l’opération qui consacrerait enfin son passage vers une vérité assumée. 

Tissé dans le ressassement des gestes quotidiens et le flottement des pensées, le roman fait de l’apesanteur de l’attente sa texture même : elle révèle l’usure du temps et la fragilité d’une vie qui se consume dans l’impossibilité d’être. La poésie naît de cette retenue, capable de rendre sensible l’expropriation de soi. Livre délicat et nuancé, il opère plus puissamment contre les préjugés que bien des plaidoyers directement argumentés. (4/5)

 

 

Citations :

Quand j’ai débuté mon traitement hormonal, j’ai jugé bon de téléphoner à mon ex-épouse pour l’en informer. (…)
C’est Sonja qui s’est chargée d’annoncer la nouvelle à notre fils. 
— Ton père dit qu’il est une femme, lui a-t-elle dit. (…)
C’est ce même fils que j’ai consolé lorsque son ancienne petite amie l’a quitté, lui qui ne me croyait pas quand je lui disais qu’il retrouverait sa joie de vivre. C’est ce fils avec qui je faisais les cent pas dans notre appartement lorsqu’il était bébé parce qu’il souffrait de coliques, ce fils que j’allais parfois promener en pleine nuit dans son landau. C’est pour lui que j’ai choisi de travailler au laboratoire de l’hôpital, bien que les salaires soient plus bas dans le public que dans le privé, parce que je pouvais rester à la maison quand mon fils était malade sans avoir à rattraper mes heures, il est le fils que j’ai accompagné à la petite école dans la nuit matinale et que j’allais récupérer l’après-midi, celui pour qui je préparais des sandwichs, celui dont je vérifiais qu’il n’oubliait pas ses gants et son bonnet, que j’emmenais chez le coiffeur ou chez le dentiste, celui dont j’organisais les anniversaires, pour les amis duquel j’achetais des cadeaux d’anniversaire que j’emballais, et qui venait s’allonger de mon côté du lit conjugal quand il faisait des cauchemars. 
Désormais, mon fils unique affirme qu’il ne saurait m’appeler maman par égard pour Sonja. J’ai trente-huit ans, c’est trop tard pour t’appeler maman. Je ne le ferais pas par respect pour ma mère, dit-il. 
Le plus simple serait évidemment que je n’existe pas.


Après son départ, j’ai compris qu’elle avait fait cette tarte meringuée parce qu’elle connaît mes faiblesses. Or celui qui connaît les faiblesses d’une personne dispose d’un pouvoir sur elle. Je la soupçonne de vouloir utiliser une phrase en particulier, celle où je dis que le corps de Sonja fait depuis toujours partie des fibres les plus intimes de ma conscience et que j’ai attendu vingt-cinq ans pour le rencontrer. J’ai probablement écrit tout ce passage sous l’influence des poèmes que grand-mère me lisait : je m’y épanche sur plusieurs pages à propos de la fusion de mon corps avec celui de Sonja pour n’en former qu’un seul.


Je m’appelle Logn, comme le jour où la tempête retombe, comme le matin qui suit une puissante dépression, après un ouragan déchaîné, lorsque le monde se brise en mille cristaux, parce que lorsque les bourrasques s’apaisent ne reste que le calme plat.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 30 janvier 2026

[Row, Jess] Un monde nouveau

 





J'ai aimé

 

Titre : Un monde nouveau (The New Earth)

Auteur : Jess ROW

Traduction : Stéphane ROQUES

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 608

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Des névroses d’une famille moderne au tumulte du monde, un grand roman américain.

Issue de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox n’a plus guère en partage que son nom. Membre d’un cabinet d’avocats huppé, Sandy, qui ne s’est jamais remis de son divorce, est la proie de pensées suicidaires. Son ex-femme, Naomi, géophysicienne de renom, vit recluse dans un laboratoire avec sa compagne. Patrick, le fils aîné, s’est installé au Népal où il est devenu moine bouddhiste. Sa sœur, Winter, avocate qui défend les sans-papiers, en veut à leur mère de leur avoir longtemps caché l’identité de son père biologique. Tous sont hantés par la disparition tragique de Bering, la cadette, militante pacifiste morte à vingt et un ans en Cisjordanie sous les balles d’un soldat israélien.

Comment les Wilcox ont-ils bien pu en arriver là ? Cette fracture entre eux tous est-elle irrémédiable ?

À travers ces personnages, Jess Row dresse la cartographie d’un monde éclaté et d’une Amérique en crise. De New York à la Cisjordanie en passant par l’Himalaya et Berlin, il déploie des sujets d’une actualité brûlante – l’identité raciale et religieuse, le conflit israélo-palestinien, la crise climatique, l’immigration – au moment où les repères du passé cèdent à la violence d’un présent sans lendemain.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jess Row a été publié dans divers magazines tels que The New Yorker, The Atlantic, Granta. Ses nouvelles ont été sélectionnées à plusieurs reprises dans l’anthologie The Best American Short Stories et récompensées par deux Pushcart Prizes et un PEN/O. Henry Award. Il a été lauréat de plusieurs bourses prestigieuses : la fondation Guggenheim et le National Endowment for the Arts. En 2007, le magazine Granta l’a classé parmi les « 20 meilleurs jeunes écrivains américains ». Il enseigne à l’université de New York et à l’école de zen Kwan Um. Il partage sa vie entre New York et Plainfield (Vermont).

 

 

Avis :

Romancier et essayiste majeur de la scène littéraire américaine contemporaine, Jess Row se distingue par une écriture dense et engagée, attentive aux identités, aux fractures sociales et à la mémoire collective, dans une œuvre guidée par la volonté – selon ses propres termes – de penser l’Amérique au bord du gouffre. Avec ce roman ample et polyphonique, qui refuse toute séduction immédiate et privilégie une immersion patiente dans les contradictions des êtres, il explore les fissures d’une famille américaine en les inscrivant dans le tumulte d’un pays en mutation. 

Emblème de la bourgeoisie juive new-yorkaise, la famille Wilcox avance sur un fil, hantée par deux abîmes : le secret longtemps tu des origines noires de la mère et le drame irréparable de la disparition de la benjamine, frappée par une balle israélienne lors de son engagement pacifiste à Gaza. Ces ombres exercent une force souterraine qui déforme les trajectoires et imprime à chaque destin une torsion irrépressible. Nathaniel et Naomi, figures parentales écartelées entre héritage intellectuel et identité fissurée, portent ce poids tandis que leurs enfants, désormais adultes, s’éparpillent entre foi, militantisme ou retrait silencieux. Mais tous, malgré leurs chemins distincts, restent prisonniers des cicatrices communes, contraints de chercher une place nouvelle dans une constellation marquée par l’absence et la perte. 

Le récit de cette famille en crise permet à Jess Row de composer une fresque où l’intime et le collectif se confondent, les drames privés se transformant en métaphores d’une Amérique fracturée, travaillée par ses refoulements et ses pertes. Entre dispersion des voix, éclatement des liens et impossibilité de maintenir une cohésion face aux cicatrices du passé, les Wilcox apparaissent comme un miroir grossissant des contradictions nationales. A travers eux, l’auteur met en scène une Amérique qui vacille, chaque fracture intime le reflet d’une autre collective, mémoire et désarroi comme des forces souterraines dans un texte refusant la consolation pour mieux embrasser la complexité du réel. 

La richesse des thèmes témoigne de l’exceptionnelle ampleur du livre. Au‑delà de l’histoire familiale, Jess Row construit une architecture où se croisent mémoire raciale, deuil intime, fractures politiques, quête spirituelle et désarroi collectif, recréant la bande originale de l’Histoire américaine récente. L’inventivité formelle est manifeste, notamment lorsque le récit s’interrompt pour s’adresser au roman lui‑même, brouillant les frontières entre fiction et réflexion critique. Ce geste audacieux souligne l’immense travail de composition et la volonté de faire du texte un espace de pensée autant qu’un lieu narratif. 

L’on pense à Que notre joie demeure de Kevin Lambert, qui, par d’autres voies, poursuit une ambition comparable : faire de la fiction un lieu d’examen critique des paradoxes sociaux contemporains. Ici comme là, l’écriture refuse la facilité et impose une traversée exigeante, où la densité des voix et l’audace formelle fascinent autant qu’elles éprouvent, érodant le confort du lecteur pour l’obliger à affronter la complexité du réel. Un livre monumental, chronique de la gueule de bois de l’Amérique, dont la lecture elle‑même est une ascèse. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je suis né dans une ferme du Vermont, un lieu que je n’ai jamais vu. Toi, papa, tu viens de Davenport, dans l’Iowa. En tout cas c’est ce que tu dis. Je n’y suis jamais allé non plus. Je pourrais passer ma vie à poser des questions sur mes origines. Il faut croire que je n’ai jamais eu la curiosité nécessaire. Tu me dis que Zayde n’est pas mon grand-père biologique ? Je survivrai. Que j’ai un grand-père noir ? J’aurais préféré le savoir il y a longtemps. Mais dans cette famille, il n’y a jamais eu de récit cohérent sur notre histoire. On peut creuser aussi profondément qu’on veut, on en revient toujours à ça. 


– Je vais te raconter une autre anecdote et puis on changera de sujet parce que ça va me faire pleurer. Il était incapable de raconter des blagues. Ma mère dit la même chose. Il était incapable de faire rire les gens. Pas parce qu’il n’avait pas le sens de l’humour ; ça lui plaisait que je raconte des blagues. Mais lui n’en racontait jamais. Un jour, il m’a dit qu’il ne trouvait rien de vraiment drôle. Et je crois que je suis d’accord avec lui. 
– En effet. 
– Je suis d’un naturel joyeux, tu l’as peut-être remarqué. Mais là, c’est différent. La comédie, c’est une tragédie avec du recul, non ? C’est comme si j’étais d’un côté du spectre et lui de l’autre, mais ça reste le même spectre. Quand on a une bonne mémoire, rien n’est jamais vraiment drôle.


 

mercredi 28 janvier 2026

[Aramburu, Fernando] Le petit

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit (El niño)

Auteur : Fernando ARAMBURU

Traduction : Serge MESTRE

Parution : en espagnol en 2024,
                  en français en 2026 (Actes Sud)

Pages : 256 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"Le Petit" est l’histoire d’un enfant qui ne rentrera plus jamais de l’école : la chaudière de l’établissement a explosé – cela s’est produit dans une bourgade de Biscaye, le 23 octobre 1980. Toute une classe d’âge (les 5 à 6 ans) a péri.
L’auteur est entré à pas feutrés dans la maison de l’un d’eux. Deuil et courage, illusoire reconstruction, impossible oubli. Pour son grand-père, "le petit" vit à jamais. Le chagrin est monté au ciel : "l’aéronef se perd à l’intérieur d’un nuage. Où peut-il bien se rendre ? On murmure (…) que cinquante enfants sont à bord et que c’est une maîtresse qui pilote ; à ses côtés, le copilote est un instituteur. La cuisinière de l’école, elle, déambule le long du couloir, entre les sièges, et joue le rôle d’hôtesse de l’air. Elle s’occupe des petits, leur caresse la tête, leur chante des chansons de l’époque où elle-même était gamine. Ils sont tous morts." Un éclair de joie illumine l’esprit embrumé du vieil homme. On a dû mal compter. Ils ne sont que quarante-neuf fantômes à bord de l’avion. Son "petit" est sauf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fernando Aramburu, né à San Sebastián en 1959 et réside en Allemagne depuis 1985. Il est l'auteur de plusieurs récits et romans qui ont été distingués par de prestigieux prix littéraires. Patria a connu un immense succès en Espagne et à travers le monde, traduit en plus de trente langues, figurant sur la liste des meilleures ventes pendant 112 semaines, et adapté en série par Aitor Gabilondo. Il a notamment reçu le prix de Fransisco Umbral et le prix de la Critique 2017.

 

Avis :

Après Patria, son roman consacré aux ravages du terrorisme de l’ETA et devenu un véritable phénomène littéraire en Espagne, Fernando Aramburu tourne son regard vers une autre tragédie, la catastrophe la plus grave jamais survenue au Pays basque espagnol et à l’origine d’une vive émotion dans tout le pays : l’explosion accidentelle d’une chaudière dans l’école de la petite ville minière d’Ortuella en 1980, qui a coûté la vie à une cinquantaine d’enfants de cinq à dix ans. À travers le destin d’une famille brisée, l’auteur transforme ce drame en une réflexion profonde sur le deuil, la mémoire et la persistance du chagrin, révélant une fois encore sa capacité à écrire la douleur avec une sobriété poignante.

Dans une construction narrative singulière, Fernando Aramburu confie par moments la parole au livre lui‑même, érigeant l’objet qu’il fait dépositaire de la souffrance et de la mémoire en observateur critique de sa propre entreprise littéraire. Ce procédé, à la fois original et astucieux, lui permet d’expliciter sa démarche et, ce faisant, de désamorcer ce que l’on pourrait objecter à l’appropriation d’un drame aussi sensible. Cette voix inattendue offre une perspective supplémentaire, donnant au texte une hauteur réflexive bienvenue, tout en introduisant une respiration, une prise de distance face à la gravité du sujet. Il lui arrive toutefois de susciter une légère gêne lorsque, en commentant les choix narratifs, elle en devient, malgré elle, presque autolouangeuse. 

Au centre du récit, l’auteur place une famille frappée de plein fouet par la catastrophe et en observe finement les réactions intimes, à travers les confidences de la mère quarante ans après le drame. Sous le prisme du temps, l’on voit les parents avancer dans un quotidien dévasté, chacun prisonnier de sa manière d’affronter l’absence, le plus poignant étant sans doute le grand‑père, enfermé dans son refus de l’irréparable et dans sa persistance à parler de l’enfant comme s’il était encore vivant. Ce déni obstiné et choisi donne au roman l’un de ses axes les plus forts, révélant comment chacun tente de se débrouiller face à l’insupportable, quitte à s’égarer au bord de la déraison. 

À travers ce tissage de voix et de silences, Fernando Aramburu déploie une écriture qui, par sa retenue même, touche parfois à la poésie – une poésie née de ces fictions intimes par lesquelles le chagrin cherche à se rendre vivable. Cette tonalité permet de dire ce que les personnages ne peuvent formuler et fait même surgir, dans les interstices du drame, une beauté fragile, presque involontaire. Loin de tout pathos, l’écrivain montre ainsi comment une communauté à jamais meurtrie tente de poursuivre son chemin, non pas en surmontant la douleur, mais en apprenant à vivre dans son ombre.

Aborder un tel sujet relève d’un équilibre périlleux, tant il pourrait, mal traité, glisser vers une complaisance voyeuse de mauvais aloi. Fernando Aramburu déjoue ce piège avec une sobriété exemplaire, choisissant de se tenir au plus près de la vérité de ses personnages et de restituer leur humanité bouleversante. Un livre digne, juste et profond, à la hauteur de la gravité qu’il embrasse. (4/5)

 

 

Citations : 

Les petits cercueils blancs furent rangés en longues lignes avec deux couronnes de fleurs chacun posées sur le couvercle. Ceux qui contenaient les dépouilles des trois adultes morts dans l’explosion étaient noirs et plus grands. La vague de solidarité florale avait atteint une telle extrémité qu’il fallut éparpiller les couronnes dans différents endroits de la vaste enceinte. Plusieurs d’entre elles avaient été accrochées aux murs et aux structures métalliques qui soutenaient le toit du hangar. On aurait dit que l’abondance des fleurs obéissait au désir de cacher la cruauté de ce moment dramatique. 


Une longue journée d’inactivité, sans le moindre projet, se profilait devant moi, au cours de laquelle je mangerais à nouveau trop et mes larmes noieraient mes yeux. Je suis désolée d’avoir l’air aussi négative, excusez-moi. Je ne peux pas l’éviter. Savez-vous ce que me rappelaient ces journées qui se sont écoulées entre l’explosion à l’école et la fin de l’hiver ? Eh bien elles me faisaient penser à ces routes rectilignes sillonnant les États-Unis, qu’on peut voir dans les films. Elles traversent d’abord un paysage aride, puis se perdent au sommet d’une côte, loin devant. Chacun sait qu’une route semblable commence au bout de cette ligne droite, puis une autre et encore une autre. Et je m’imaginais en train de cheminer moi-même sur une de ces chaussées poussiéreuses, pour me diriger vers où ? Je ne le savais pas. Pour moi, il était égal d’aller quelque part ou nulle part. Cependant, il m’était impossible de m’arrêter car la vie consiste précisément en cela, à avancer, à respirer qu’on le veuille ou non, à battre des paupières sans nous en apercevoir et à partir, allez, on y va, ma vieille, jusqu’au prochain prolongement de la route, en caressant l’espoir de trouver une nouvelle raison de vivre, un objectif, peut-être un point d’arrivée, loin là-bas, derrière l’horizon.