J'ai beaucoup aimé
Titre : Nos vies sauvages
Auteur : Hemley BOUM
Parution : 2026 (Gallimard)
Pages : 336
Accès au livre : ISBN 9782073123794
en librairie
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Avis :
Ndolo Elimbi, avocate issue de la haute bourgeoisie de Yaoundé et figure montante d'un grand cabinet d'affaires, a basculé dans le militantisme pour les droits de l'homme et la démocratie après les révoltes populaires de 2008. Emprisonnée, elle ressasse son parcours en s’adressant à son amour perdu de jeunesse, Enow Alaka, un juriste international que son opposition au régime a contraint à l’exil. Elle est encore loin de réaliser à quel point la dissidence est elle-même gangrenée par la corruption et la trahison. La commissaire Zeinabou Ndam, figure secrète des services de renseignement, le sait mieux que quiconque. Tout en accomplissant scrupuleusement ses missions d'infiltration, elle entend elle aussi oeuvrer, « par la force, la raison ou la ruse », à un « Cameroun meilleur pour ses enfants ».
Livre de la lucidité quant à la fragilité des engagements politiques, ce thriller hanté par la trahison est d’abord un constat d’échec, lorsque, la corruption minant jusqu’aux réseaux d’opposition, le pourrissement des institutions et des discours semble désespérément général. Entre ambitions personnelles, rivalités et compromissions, la dissidence perd ici toute aura héroïque pour laisser place au désenchantement, la lutte pour la démocratie ayant contre elle, au-delà d’un simple régime, les logiques de prédation liées à l’exercice du pouvoir. Le roman cherche alors d’autres voies de résistance, moins frontales, capables de déjouer un univers fondé sur la brutalité et la prééminence masculines. Hemley Boum les situe dans les solidarités féminines, ces réseaux de protection et d'entraide qui, sans remédier au marasme politique et moral, permettent encore de préserver des espaces de confiance.
Politique mais sans militantisme, laissant situations et destinées porter elles-mêmes la charge critique, le récit reste profondément romanesque dans sa manière de ménager ses effets. De secrets en retournements, au gré des jeux de loyautés, la tension s’installe d’autant mieux qu’aucun personnage n’apparaît univoque et que, défenseurs de la démocratie comme serviteurs du régime, tous se révèlent en proie à leur part d’ambiguïtés. Ainsi se croisent les points de vue, issus d’univers sociaux et idéologiques antagonistes, chacun tantôt lucide sur les réalités du pouvoir, tantôt sujet aux aveuglements et aux accommodements. Le tout y gagne en force d’incarnation, tant l’écriture se frotte à la réalité des êtres et des lieux. Des geôles étouffantes de Yaoundé à la moiteur des rues, le chaos politique se vit dans la chair et l’usure morale, dans une vérité quotidienne qui prend toute sa dimension tragique et élève la parole de ces femmes au rang d’un grand chant de rébellion. (4/5)
Citations :
La terminologie gouvernementale était à ce point inscrite dans leur intimité que son époux disait en parlant d’Aïcha : « Je vous présente mon ministre de l’Intérieur, la femme qui a la gentillesse de m’offrir le gîte et le couvert tant que je me tiens bien. » Il théâtralisait le rôle de sa femme : « Je ne sais même pas où sont rangés les verres dans cette maison. » Et tout le monde trouvait cela d’une incroyable fraîcheur. Personne n’attendait sérieusement du père Ndam qu’il s’occupe des tâches ménagères, il lui suffisait de faire preuve de cette feinte humilité, qui passait pour du respect, de la considération. Aïcha Ndam s’enorgueillissait de la situation, quand bien même il y avait deux femmes de plus et des enfants d’autres lits car c’est surtout cela que l’islam offrait au père de Zeinabou : la possibilité d’être polygame sans demander la permission ni avoir à s’en expliquer. Chacune étant ministre de son propre intérieur.
La corruption était pire que la torture ou le bannissement, elle vous atteignait à l’endroit, dans votre espace intime, où toute foi se putréfie. Biya ne tuait que rarement ses opposants, il se contentait d’en faire des êtres avides, petits, puants. Il les abîmait aussi sûrement que la rouille corrompt le fer le plus pur : sans possibilité de réparation.
Théodore Fokam l’avait scruté grâce à la caméra installée à dessein. Il voulait savoir à quel type d’homme il avait affaire. Les comptes-rendus de ses agents étaient circonstanciés, mais rien ne valait l’observation du langage corporel d’un homme qui ne se savait pas espionné. Au bout d’un moment, il avait considéré s’être fait une idée assez juste du bonhomme, qu’il avait classé dans la catégorie des sans envergure et sans courage, celle des obéissants. Lorsqu’ils avaient l’impression qu’on leur avait manqué de respect, qu’on leur avait dérobé le peu de dignité dont ils croyaient disposer, ces hommes-là devenaient les pires ou peut-être les meilleurs traîtres dont on pût disposer. Il en avait tant rencontré qu’un léger sentiment de lassitude monta en lui, aussitôt réprimé : pour être parfaitement efficace, il avait bien besoin de la pléthore de Pascal Motassi que comptait ce pays.
Tu me l’as dit cent fois, maman, une femme doit savoir faire le canard, le visage tranquille, imperturbable, tandis qu’en dessous tu rames éperdument. Une femme doit fendre les eaux avec sérénité et ne rien laisser deviner de ce qu’il lui en coûte. Tu m’as dit “Lorsque la vie devient trop confuse et douloureuse, agrippe-toi à tes devoirs. Contente-toi de faire ce que tu dois. Fais le geste : tu te lèves le matin, tu prends ta douche, tu t’occupes des tiens et tu vas travailler, puis tu reviens, tu prends soin de ta famille et la journée se passe. Simule la vie, un matin après l’autre et un jour tu t’apercevras que la machine est repartie et que ça va, tu n’es pas morte”.















