mardi 22 septembre 2026

Critique : "Faire la peau" de Louise Chennevière | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre  "Faire la peau" de Louise Chennevière




J'ai aimé

 

Titre : Faire la peau

Auteur : Louise CHENNEVIERE

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818063583  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, est peut-être le plus intime mais aussi le plus abouti. C’est le récit d’une enfance sous l’emprise maternelle, du désir sauvage de s’émanciper. La narratrice, âgée de 30 ans, décide de rompre avec la lignée de femmes qui l’a engendrée, condamnées depuis toujours à la reproduction de la violence. Commence le récit d’une relation mère-fille, déconstruisant les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Elle parle et lutte : contre les fantasmes, les interdits, les lois, pour écrire le récit, sacrilège, tabou, du meurtre symbolique : tuer sa mère. Et contre elle-même aussi, la petite fille qu’elle est encore et qui voudrait préserver l’image idéale d’une mère qui n’a jamais été. Le livre lui permet d’aller au bout de ce geste, non seulement pour lui permettre d’advenir enfin comme subjectivité libre et puissante, mais aussi pour pouvoir aimer. C’est un récit de deuil et de désir, troué de multiples souvenirs et hanté par des questions qui ne trouveront jamais de réponses. C’est aussi, par la littérature, une déclaration de liberté – celle que l’on peut conquérir en osant enfin regarder les choses telles qu’elles sont, dépouillées des mythes et des histoires.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après la parution de Pour Britney en 2024.

 

 

Avis :

Déterminée à en finir avec le carcan de souffrance qui pèse sur les femmes de sa famille depuis des générations, transmettant de mère en fille une violence intime qu’elle avait jusqu’ici tenté d’exorciser par la fiction, la romancière, chanteuse et musicienne Louise Chennevière entreprend cette fois d’affronter l’emprise maternelle, les humiliations et la brutalité dans un récit autobiographique qui, à la fois mise au clair et acte de rupture, s’érige en ultime recours pour sa propre sauvegarde.

Adressé directement à la mère dans ce qui ressemble à une tentative d’exorcisation, le récit de cette trentenaire poussée à bout reprend les scènes partagées depuis l’enfance pour les examiner sans détour : revirements affectifs incessants, colères soudaines, violences verbales, brimades, rabaissement et reproches perpétuels caractérisent la relation d’emprise que, dans un climat d’incertitude et de menace où plane même l’ombre d’une velléité meurtrière, cette femme n’a jamais cessé d’infliger à sa fille. Rendue à la conclusion, faute de jamais parvenir au moindre dialogue, que seule la rupture radicale à laquelle elle s’exhorte depuis longtemps lui permettrait peut‑être, enfin, de sortir du mal‑être qui la ronge et l’empêche de vivre, la jeune femme s’efforce de la mettre en mots pour en trouver le courage, puisant dans les scènes du passé et du présent non pour régler des comptes, mais dans l’espoir, malgré tout persistant, d’y déceler quelques éléments d’explication.

Radicalité est le maître‑mot de cet ouvrage autobiographique, bâti sur le constat d’un lien rendu impossible par la violence, le désamour et la domination. Parvenue bien au‑delà de tout espoir d’apaisement ou de réconciliation, Louise en vient à ne plus voir dans la proximité affective avec sa mère qu’un danger dont la seule échappatoire serait une rupture totale et définitive. Ainsi acculée à une issue dont elle sait qu’elle ne ferait qu’approfondir le vide et l’absence d’amour, elle perçoit avec désespoir la part fantasmatique de cette coupure, tout en s’y accrochant malgré tout. Alors lui vient, avec des mots durs, une lecture implacable des mécanismes sociétaux qui transmettent depuis des lustres une représentation idéalisée de l’amour maternel et coincent les filles, censées se sentir redevables, sous le fardeau de la honte et de la culpabilité. Endossant une contestation plus globale des modèles transmis de génération en génération, le livre prend la dimension féministe et politique d’un geste de résistance qui se veut libérateur. 

Dans sa contestation, Louise Chennevière s'épand en interminables phrases sinueuses, à la ponctuation parfois déconcertante, qui, semblant suivre le chemin difficile de la pensée au travers du tumulte affectif qui menace de l'engloutir, finissent aussi par produire un effet de saturation. L'accumulation des griefs et les reprises thématiques renforcent encore l'impression d'incantation presque logorrhéique. C'est donc partagé entre admiration et une certaine fatigue que l'on achève cette lecture d'une grande puissance, portée par une plume maîtrisée, malgré tout un peu trop diluée dans sa douleur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien à cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas.


Entendre la solitude d’une petite fille livrée tout entière à la folie de sa mère. Car l’une des choses les plus difficiles je crois, c’est que tout cela se soit toujours déroulé sans témoins. Que personne d’autre n’ait vécu cette folie, qu’il n’y ait que moi pour en témoigner, auprès de moi-même. C’est un ami qui m’avait fait remarquer, les mères, l’omniprésence des mères dans le corps du texte, le premier que j’allais publier. Toi, tu étais venue me voir en riant et tu m’avais dit tu leur diras bien que c’est pas moi, hein, dans le livre ? Mais qui d’autre, qui d’autre que toi alors, toi qui étais tout ce qu’il m’avait été donné de connaître, comme mère ?
Et rien de tout cela encore, je ne le comprenais. Je faisais de la fiction. Les interdits étaient trop lourds et la loi trop puissante. Aujourd’hui je ne veux plus. Je ne peux plus. Je ne crois pas qu’on puisse lutter contre la fiction par la fiction, je ne crois plus en la fiction. C’est trop facile, trop facile de ne pas se mouiller, de prétendre livrer des vérités qu’il faudrait savoir déchiffrer entre les lignes. On peut se défiler toute sa vie comme ça à ne pas affronter le réel. Il y en a, il y en a beaucoup qui le font. Il y a Alice Munro qui reçoit le Nobel et que l’on célèbre pour son attention au silence et à ceux réduits au silence, cette attention qu’elle exerce tandis que sous son toit, sa fille de neuf ans, neuf ans, se fait abuser par l’homme qu’elle aime, et que toute sa vie elle défendra. 
(…)
Et moi je me demande quel est le sens d’une grande œuvre qui n’aurait pas permis de protéger une petite fille de neuf ans, neuf ans, je me demande comment cette grande œuvre a pu s’écrire sous le même toit que celui sous lequel un homme était protégé, je me demande ce que vaut l’œuvre de cette femme qui a protégé cet homme, voilà. Je dis qu’aucune finesse d’analyse psychologique, aucune soi-disant connaissance du cœur humain, aucun talent de description ou je ne sais quel autre prétendu art ne tient face à la détresse d’une enfant de neuf ans que ne protège pas sa mère. Et que m’importe, vraiment, qu’elle soit une grande romancière ? Je dis que le roman ne tient pas face à la vie, et que toute œuvre qui ne s’attellerait pas au démantèlement des fictions par lesquelles tient encore cet ordre en vertu duquel il est possible qu’une petite fille de neuf ans soit abusée dans sa propre maison par l’homme que sa mère aime et défend, ne vaut rien.


Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. Et qu’être la fille de sa mère c’est savoir que ce n’est pas, avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas, non, que c’est beaucoup plus tordu que ça. Je dis, la première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère. Si une fille pouvait être le fils de sa mère, alors il en serait tout autrement bien sûr. Je ne dis pas que toute mère est merveilleuse pour son fils, mais quand même, quand même un peu plus. Je veux dire que je l’ai toujours vue cette différence autour de moi, comment les mères traitent les fils des fratries, et je les ai vues ces mères qui ont bordé les lits de leurs fils mes amants alors qu’ils avaient bientôt vingt ans, j’ai fait ta chambre mon chéri, et comme cela me semblait étrange quand je passais du temps dans cette famille-là, auprès de cette femme qui me demandait chaque soir comment s’était passée ma journée, qui savait quand j’étais en vacances et connaissait même les noms de mes professeurs, chaque soir il y avait ces longs et joyeux dîners et je voulais rester lovée pour toujours au creux de cette famille. Mais j’ai quitté le fils à l’âge de dix-huit ans, ce sont des choses qui arrivent surtout quand le fils ne sait pas s’occuper d’autre chose que de lui-même, et la mère quand je la croisai quelques jours plus tard dans la rue ne m’adressa pas un bonjour, et ça me déchira le cœur. J’ai compris alors que cette mère-là ne tenait qu’au fils. Moi, j’ai été la fille d’une mère, et je dois partir de là.
 
 
Je dis qu’il y a bien une raison si des femmes se retrouvent à la fin de leur vie dépendantes de femmes qui ne veulent pas s’occuper d’elles et qui hurlent en dedans quand elles leur préparent à manger, qui hurlent en dedans et qui sourient, oui maman, bien sûr maman, qu’il y a bien une raison s’il se trouve des femmes dont personne ne veut s’occuper, vous imaginez, avec tout ce qu’elles ont fait pour leurs enfants, n’est-ce pas.


Maintenant je sais. Je sais qu’il y a des filles qui n’en finissent jamais avec leur mère, d’attendre. Je sais que c’est long une vie à attendre l’amour d’une mère qui ne viendra pas, la mort. À ne pas pouvoir se dire, que c’est ça, que l’on attend, à mettre à la place de ça, tout un tas de choses qui ne combleront jamais. Non, longtemps je n’ai pas vu l’ampleur de la blessure que tu avais creusée en moi. J’en parlais beaucoup pourtant, de toi et moi, mais j’en parlais mal. J’essayais de faire comprendre ce que ça avait été, pourquoi je ne voulais plus te voir, à ce garçon chez lequel je m’étais réfugiée, de toi. Mais je crois que cette violence, que je sentais en moi, cette violence qui nous a traversées, moi-même, je n’y croyais pas, alors je ne pouvais lui en restituer que la surface et je sentais bien ce qu’il pensait, chaque fois que je lui en parlais, que c’était rien, qu’il y avait des choses plus graves, et c’est vrai qu’il travaillait sur l’apocalypse, et l’anéantissement des Juifs d’Europe, et la bombe atomique, alors ça ne faisait pas le poids, et j’étais d’accord avec lui, au fond, j’étais d’accord pour dire que la folie de ma mère ne pesait rien face à celle du monde, comme si elles n’étaient pas intimement liées, comme si elles ne s’engendraient pas l’une l’autre dans un cercle infini, et bien sûr c’est difficile à dire, ces histoires de poule et d’œuf, mais peut-être qu’on pourrait quand même essayer pour voir, prendre les choses dans l’autre sens, prendre les choses là où elles commencent toutes, dans cette enfance qui en dépit de tout ce qui a été écrit demeure le véritable dark continent, et dont les mères détiennent peut-être quelques clés. Et un jour alors que nous nous disputions pour je ne sais quelle raison, il s’était emporté et avait lâché le fond de sa pensée, il avait dit et puis ça va tes histoires de gamine qu’a pas réglé ses problèmes avec sa mère. 

 

dimanche 20 septembre 2026

Critique : "Nishim" de Michel Jean | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Nishim" de Michel Jean




J'ai aimé

 

Titre : Nishim

Auteur : Michel JEAN

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782021624861  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :  

Pekuakami, lac Saint-Jean… La jeune Claude rêve au lac majestueux dans le train qui file vers la communauté de Pointe-Bleue où vit sa grand-mère Almanda. Ce jour-là, elle croise par hasard sa cousine Jeannette dont la famille mène encore la vie innue traditionnelle en forêt. C’est le début d’une amitié indéfectible entre les deux nishim. Et alors que Claude, sillonnant l’Amérique, se laisse emporter par la modernité et la Révolution tranquille des années 1960, Jeannette fait l’expérience des pensionnats, puis de la vie difficile dans la communauté. Jamais Jeannette ne cessera de se battre, pour elle et pour les siens. Jamais Claude n’oubliera ses racines innues.

Dans ce magnifique roman, Michel Jean renoue avec sa mythologie familiale. Il donne cette fois la parole aux petites-filles d’Almanda, deux femmes exceptionnelles, deux visages de la réalité autochtone du Québec.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Michel Jeanest un journaliste et écrivain innu, appartenant à la communauté de Mashteuiatsh, sur les bords du lac Saint-Jean au Québec. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, dont Tiohtiá:ke et Kukum, qui s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires et a été couronné par de nombreux prix littéraires, dont le prix Points des lecteurs 2023.

 

 

Avis :

Voix majeure de la littérature autochtone au Québec, le romancier et journaliste innu Michel Jean a connu un succès considérable avec Kukum, récit consacré à son arrière‑grand‑mère. Il en publie aujourd’hui le prolongement, plus généalogique que narratif et donc lisible indépendamment, en revenant cette fois sur le parcours de sa mère et de sa tante – nishim signifie « cousine » – pour déployer une autre ligne de transmission au sein de l’histoire familiale et des peuples premiers au Canada.

Toutes deux petites‑filles d’Almanda, cette orpheline québécoise qui avait choisi de partager la vie innue et dont Kukum retraçait le parcours, Claude et sa cousine Jeannette voient leur destin se séparer en raison de leurs milieux familiaux et de la société canadienne des années 1960. Jeannette grandit au sein de la communauté traditionnelle de Mashteuiatsh, dans un univers encore structuré par les pratiques nomades, et subit de plein fouet la sédentarisation forcée et les pensionnats autochtones. Elle n’en reviendra pas moins parmi les siens, reprenant une existence innue profondément transformée par les traumatismes collectifs, marquée par la précarité et l’effritement des repères, mais soutenue par des liens et des attitudes qui prolongent l’héritage ancestral. Claude, élevée dans un foyer québécois mixte déterminé à l’inscrire dans la modernité, évolue à l’extérieur de la communauté, sans non plus que son assimilation efface jamais son sang et sa mémoire. Restée innue au tréfonds d’elle‑même, elle aussi finira par renouer avec son identité profonde, réaffirmant par cette constance silencieuse ce qui la relie à sa lignée.

D’un côté une violence institutionnelle faite d’arrachement, d’enfermement et d’effacement culturel, de l’autre une intégration contrariée au sein de la société québécoise blanche : peu importe le mode d’assimilation, ces deux trajectoires ont en commun une fracture douloureuse et durable, qui n’empêche pourtant pas les identités de se recomposer tant bien que mal, ni l’héritage de se transmettre. À elles deux, elles illustrent la multiplicité des formes de survie, qu’il s’agisse de maintenir vivante la communauté en dépit des traumatismes, ou de préserver le lien dans la diaspora, loin des repères initiaux mais dans la fidélité à une mémoire vivace.

La survie apparaît ici comme un mouvement collectif autant qu’individuel, que l’écriture rend tangible en rassemblant des vies dispersées par l’histoire. La restitution de ces deux destins inscrit Michel Jean lui‑même dans la chaîne de transmission. À travers son roman, il porte, protège et prolonge cet héritage longtemps fragilisé dont il se sait dépositaire. Il en exprime d’ailleurs discrètement la fierté, fondée sur la conviction que nommer ces existences et les replacer dans leur vérité historique contribue à sauvegarder un peuple dont la mémoire a été menacée. Le livre se lit ainsi comme un acte de préservation autant que comme un récit, rappelant que la résilience autochtone se construit aussi dans une parole qui traverse les ruptures. 

Nécessaire dans sa dimension historique et dans le travail de mémoire qu’il accomplit, ce texte engagé s’avère plus didactique que véritablement romanesque, sans doute en raison d’une narration très linéaire et factuelle, privilégiant l’aspect documentaire du témoignage à l’intériorité des personnages. La densité littéraire s’en trouve d’autant réduite que, la clarté pédagogique l’emportant sur le style, l’écriture se voit ramenée à une simplicité souvent minimaliste que l’on destinerait volontiers à un public presque enfantin. Reste un geste fort et bouleversant de sauvegarde et de réaffirmation de l’identité innue, et un livre à mettre entre toutes les mains, notamment scolaires. (3,5/5)

 

 

Citations :

Il n’avait fallu que quelques décennies aux Blancs pour mettre fin à cinq mille ans de nomadisme. Nous étions les derniers. Savions-nous que notre monde s’éteignait ?
Pointe-Bleue se transformait en village. Pas comme ceux des Blancs où on vit avec l’espoir de s’inventer un avenir. Nous étions là parce qu’il ne nous restait rien d’autre.


Quel avenir ? J’ignorais ce que l’avenir me réservait. Les bûcherons grugeaient toujours plus notre territoire. Y vivre devenait difficile, voire impossible. Le nomadisme tel que nous l’avions pratiqué pendant des milliers d’années s’arrêterait avec moi. Comme on accepte ça ? Comment on voit l’horizon quand le ciel s’obscurcit ? Et surtout, comment expliquer à ma nishim ce qu’était un pensionnat indien ? Que ce n’était pas vrai que c’était une école. Pas comme celle qu’elle fréquentait à Alma en tout cas. Nos professeurs cherchaient davantage à nous faire désapprendre  qu’à nous apprendre. Désapprendre à être innus, pour devenir blancs.


J’ai vu mon père souffrir. Lui qui avait toujours été un grand chasseur, dont tout le savoir était lié au territoire, n’était plus qu’un Indien désoeuvré. J’ai senti sa peine. Je l’ai partagée. Je la ressens encore aujourd’hui et je pense souvent à lui. J’espère qu’il a trouvé le réconfort. J’ai vu le sentiment de communauté, qui était si fort chez les Innus, perdre son sens et s’effriter. J’ai vécu la fin du monde, mon monde, et on m’a obligée à vivre dans un autre monde, leur monde. Qui pensait qua ça pouvait bien se passer ensuite ?


Ca ne dérangeait personne à Québec et à Ottawa que quelqu’un comme moi vive ou meure. Tout ce qui comptait, c’était de nier l’Indien dans l’enfant. C’était écrit dans la loi sur les pensionnats.


Ceux qui nient nos enfants enlevés et disparus n’ont pas plus de coeur que les monstres qui nous les ont pris.
 

vendredi 18 septembre 2026

Critique : "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : C'était ça ou mourir

Auteur : Thélyson ORELIEN

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782246847076  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1988, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne. Poète, romancier et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine.

 

 

Avis :

Sélectionné pour tous les grands prix littéraires français, déjà trois fois récompensé et traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain haïtien installé au Canada Thélyson Orélien fait une entrée fracassante en littérature avec un premier roman aux phrases aiguisées comme des couperets. On y suit sur les routes de l’exil, dans la traversée terrible d’une douzaine de pays, un professeur haïtien réduit à l’état de migrant anonyme et famélique, contraint de se délester de tout pour espérer sauver au moins sa vie.

Dans une ville de Port‑au‑Prince que plus rien ne protège des groupes armés et des gangs, la vie de Jonas Dorléon, professeur d’histoire‑géographie, bascule avec l’embrasement de son quartier. Arraché à son cadre familier, sa vie menacée, il doit se résoudre à la fuite et se retrouve pris dans la mécanique implacable des déplacements forcés : franchir une frontière, puis une autre, avancer malgré la faim, la fatigue, l’absence de papiers et le danger, partout indésirable et repoussé, tout entier ramené à la seule obsession de demeurer vivant. Dans son exténuante odyssée au travers des deux continents américains, il croise passeurs, migrants en transit et familles disloquées, toute une humanité en mouvement dont la trajectoire souvent tragique conte la terrifiante chronique de l'exil.

Le premier choc du roman tient à sa langue : mêlant français, créole haïtien, espagnol et portugais, elle crépite en phrases courtes, vibrantes et sensorielles, traversées d’un humour noir qui surgit spontanément et sans apprêt. Cette écriture rude et brûlante se déroule en blocs nets et serrés, sans marge pour l'ornement, leur rythme s'accordant à la logique du dénuement et de l'urgence au travers d'une syntaxe resserrée et tendue, où les mots sont autant de scalpels. Le texte y gagne une justesse et une puissance saisissantes, à mesure que, participant de la structure même du récit, cet usage verbal, véritable condensé de vitalité, réussit à faire sentir l’exil sans même le commenter, affirmant physiquement la portée de cette fiction de survie.

Vient alors le second choc, celui de l’expérience du narrateur telle qu’elle se construit dans le texte. La subjectivité demeure contenue, presque bridée, ce qui recentre l’attention sur l’enfer des routes migratoires plutôt que sur une introspection psychologique. L’équilibre qui s’établit entre le réel brut et la construction littéraire favorise une précision quasi documentaire sans pour autant verser dans le reportage. Se gardant de tout militantisme simplificateur comme de la moindre arrière‑pensée politique, le récit aborde l’exil, la violence et les frontières du seul point de vue de l’humain, au travers de trajectoires individuelles, de corps luttant pour rester en vie et de voix que l’on préfère souvent ne pas entendre. Ce qu’il montre se passe de commentaire comme de moralisation et donne au livre une dimension éthique forte.

Par la vigueur de sa langue, la rigueur de sa narration et la force éthique qui traverse chacune de ses pages, ce premier roman est, malgré peut-être quelques effets répétitifs, l’une des propositions les plus maîtrisées et les plus marquantes de la saison. Sa capacité à aller sans détour à l’essentiel, sa tenue stylistique et l’autorité de son regard lui confèrent l’étoffe d’un futur classique et le placent d’évidence, s’il ne remporte entre‑temps quelque autre prix qui l’évincerait de la course, parmi les grands favoris du Goncourt 2026. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.


Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.


Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce qu’on m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement.


Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.


La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní, ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. 


Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur ; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : « Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte. »


Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine-là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
 
 
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.


Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.


Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase : « J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. » J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé : « Voilà pourquoi je dois continuer. » Les survivants doivent porter les récits des disparus.


Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. 


C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.


Un policier m’a posé une question banale : 
— ¿ Y tú, hermano, de dónde vienes ? (Et toi, frère, d’où viens-tu ?) 
J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes : « Suis-je encore moi ? » 
 
 
— CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu ne passes pas. Tu meurs.) 
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas. 
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant. 
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu. 
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un « vous avez un rendez-vous » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.


— You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.) 
Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet. Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière. 
Je suis entré. 
Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays. Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran. 
Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant. 
CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé. 
Mais jamais libéré.


Certains étaient déjà passés, d’autres attendaient encore leur miracle CBP One. Et tous racontaient la même chose : les humiliations à la frontière, les crachats, les insultes voilées derrière les sourires en plastique des douaniers trumpistes. Un des membres du groupe, un professeur haïtien comme moi, s’était entendu dire : « We don’t need your kind of intelligence here. » (Nous n’avons pas besoin de ton type d’intelligence ici.) Comme si penser constituait un crime. Comme si l’éducation était suspecte dans un corps noir. 
Même si le commentaire ne s’adressait pas à moi, ça m’a blessé. Pas à cause de l’insulte proprement dite – j’y étais habitué –, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. Ils n’avaient même pas besoin d’un argument, leur haine suffisait. Elle leur tenait lieu de preuve. Et ça, c’est plus dangereux qu’un fusil : c’est une idéologie sans pensée, un feu qui brûle même sans bois.


Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous : « Même les oubliés méritent une deuxième chance. » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire. 
 
 
Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique. 
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance. 


 

mercredi 16 septembre 2026

Critique : "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois | Lectures de Cannetille

 

 Couverture du roman "Choses que je croyais perdues" de Clémentine Mélois




J'ai aimé 

 

Titre : Choses que je croyais perdues

Auteur : Clémentine MELOIS

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073162854  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Je voulais te dire : sans le faire exprès, j’ai cassé le verre à moutarde Musclor que tu aimais bien. Le prince sous stéroïdes mal imprimé a perdu sa tête, mais il continue de flatter d’une main distraite l’encolure de son tigre vert de compagnie. Tu avais trouvé ce verre dans un vide-greniers où les gens vendaient pas cher de jolies choses. Après l’avoir regardé longtemps, avec intensité, tu l’avais négocié à deux euros. C’était un souvenir d’enfance et ta joie m’avait attendrie. Ça allait encore entre nous à ce moment-là, enfin je crois. » 
Seule dans son appartement, une jeune femme emballe ses affaires. Demain, des déménageurs emporteront ces traces fragiles de son existence. Elle pense à l’homme dont elle vient de se séparer, et des histoires surgissent des objets qu’elle manipule. Une assiette au filet d’or, un ensemble H&M couleur poil de chameau, un rouleau de Sopalin : ces témoins d’une vie ordinaire ont autant à raconter qu’un trépidant roman d’aventures...
Que reste-t-il de ce que nous avons vécu ? De quelles légendes sommes-nous faits ? Les grandes amours comme les petits riens, les désillusions et les désirs sont au cœur de ce roman plein de surprises, à la fantaisie incomparable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Clémentine Mélois est née en 1980. Elle est notamment l'autrice, aux éditions Grasset, de Cent titres, Sinon j'oublie, Dehors la tempête, ainsi que du très remarqué Alors c'est bien (L'Arbalète, éditions Gallimard, 2024).

 

 

Avis :

Plasticienne et écrivain, membre de l’Oulipo, Clémentine Mélois travaille depuis une quinzaine d’années sur les objets imprimés, les formes éditoriales et les micro‑fictions que recèlent les choses ordinaires. Couvertures pastichées, bibelots, emballages, fragments de vie domestique : son terrain est celui de la matérialité quotidienne, qu’elle détourne pour en faire des unités narratives. Dans cette continuité, elle appuie ce roman sélectionné pour le Goncourt sur le tri d’un appartement après une rupture, afin de faire émerger, à partir d’objets manipulés un à un, la mémoire d’une relation et ce qu'il en reste quand tout semble perdu.

La narratrice, dont le texte ne fournit ni nom ni portrait détaillé, revient seule dans l’appartement qu’elle partageait avec son compagnon. Les faits sont simples : encore sous le coup de leur séparation, elle doit vider les lieux et trier ses affaires entre ce qu’elle garde et ce qu’elle jette. Mais, à mesure, c’est insensiblement à l’inventaire de leur relation que ce classement aboutit, chaque bibelot rappelant un fragment de vécu et dessinant en creux l’histoire du couple et de ses malentendus. 

Cette reconstitution progressive d’une relation au travers des traces matérielles qu’elle a laissées relève d’une forme d’archéologie intime : les objets examinés sont autant d'indices qui, replacés dans une chronologie affective, retracent, mieux que toute explication psychologique, la manière dont le couple s’est construit, puis désajusté. Se substituant a posteriori aux scènes vécues et dialoguées, ces résidus matériels en rendent perceptible la véritable trame, que l’émotion et le déni avaient sur le moment habillée d’illusions, et dont les contours se dégagent désormais avec une netteté que seule permet l’observation détachée des choses. 

Ce recentrage du sens par l’entremise des objets a pour conséquence décisive de faire de la narration un processus de lecture en lieu et place d’un récit d’événements. Plutôt que de raconter ce qu’elle a vécu, la narratrice entreprend d’en déchiffrer les traces. Le roman se construit ainsi sur une temporalité inversée, où le tri au présent reconfigure le passé, par confrontation à des éléments matériels qui résistent à l’oubli. C'est en quelque sorte la permanence intrinsèque aux objets qui guide la réévaluation de ce que la jeune femme avait cru vivre et, l'aidant à dédramatiser, lui offre une clairvoyance nouvelle sur la vraie dynamique de ce qu'était son couple. 

En résulte une voix qui, mettant de côté sa subjectivité, aligne les constats avec une retenue d’autant plus touchante. L’émotion surgit de la manière dont la narratrice découvre, en ordonnant les vestiges de sa vie d’avant, ce qu’elle n’avait pas voulu voir. Le tri devenu lecture aboutit à une mise à nu où la mémoire se dessille, laissant apparaître une compréhension nouvelle de la relation et de ses dérives. Les phrases finales, discrètes, suggèrent alors moins une issue qu’une mise à distance enfin possible et, dans cette lucidité acquise, un redéploiement de soi.

In fine, l’intelligence d’un dispositif narratif capable d’explorer une psyché à partir d’un inventaire matériel, la sobriété d’une voix trouvant son équilibre entre autodérision et émotion contenue sans verser dans la plainte ni l’ironie froide, enfin l’efficacité d’une écriture nette et juste auraient de quoi susciter la totale adhésion du lecteur si ne s’insinuait, au fil de la lecture, une tonalité qui rappelle, discrètement mais sûrement, certains codes de la littérature feel good. De quoi, peut‑être, compromettre une position sur le podium du Goncourt. (3,5/5)

 

 

Citations :

(…) une paire de chaussettes, le torchon à carreaux cousu par ma grand-mère, mon décapsuleur CGT qui chante L’Internationale, un fragment de lave du volcan au nom imprononçable, point d’entrée du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, une fleur de trèfle qui n’était pas encore séchée quand tu l’as cueillie pour moi, sans parler du reste, tout le reste, cet amas de choses utiles ou futiles que j’ai accumulées de façon déraisonnable, empilées, tassées au fond des placards et dont l’ensemble finit par composer un portrait en creux de la personne que je suis malgré moi. Pour me transformer en la personne que je voudrais être – mystérieuse, mesurée, raisonnable, raffinée et si possible envoûtante –, il faudrait faire le vide, allumer un grand feu de joie, cramer mon passé et repartir ensuite de zéro, allégée, vierge de toute identité. Mais je ne peux pas faire ça. Les choses que je possède sont lestées de trop de souvenirs. Elles me vaudraient un supplément bagage dispendieux si les compagnies aériennes décidaient d’établir une taxe sur la charge affective. Sans que j’y puisse rien, les grands sentiments et les petits riens déboulent sans arrêt dans ma tête, comme des bandits de grand chemin qui surgiraient au détour d’un sentier. Chapeau sur les yeux, surin à la main : la bourse ou la vie.


Nous sommes peut-être constitués de poussière d’étoiles, de bactéries diverses et d’eau, mais ce sont les histoires qui font de nous ce que nous sommes. Elles peuplent notre imaginaire, l’habitent, le meublent. Elles y font leur nid. J’imagine que les histoires, comme les souvenirs, planent en permanence autour de nous, invisibles à l’œil nu, comme des ondes radio ou gravitationnelles, comme le signal wifi, ou ces pollens de graminées qu’on ne peut pas voir mais qui sont tout de même là, puisque les yeux me piquent. Parfois, l’une de ces histoires en a assez de voleter dans les airs. Elle s’attache alors à un objet, souvent dérisoire, qui sert de pont entre le visible et l’invisible. En se posant sur un caillou, l’histoire en fait une pierre précieuse. C’est une magie ordinaire qui ne cesse de m’émerveiller. On peut, si on le souhaite, s’acheter des souvenirs dans des boutiques de souvenirs, des artefacts pensés et fabriqués dans l’unique but d’être investis de l’histoire personnelle du plus grand nombre : sphinx en résine rapporté du Caire, magnet avec eau miraculeuse de Lourdes, tour Eiffel lumineuse ou carte postale multivues du mont Ventoux. C’est un accomplissement industriel. Mais les souvenirs sont des fleurs sauvages, ils s’épanouissent où bon leur semble et le plus souvent là où on ne les espère pas.


Je n’ai jamais été capable de deviner ce que tu pensais. Résultat, on a marché deux heures et tu n’as pas dit un mot. Pendant ce temps, dans ma tête, c’était le métro à l’heure de pointe. S’y pressaient une quantité d’émotions contrastées et d’impressions diffuses où dominaient, en vrac, des regrets, un chagrin et un ressentiment que je ne me sentais pas capable de formuler. Comment dire ces choses-là ? Il faudrait inventer un permis spécial qui autorise à manier certains mots, trop grands pour nous, comme amour, mort, liberté, justice, bonheur ou vérité. L’épreuve pratique pour l’obtention du permis professionnel consisterait à garer en épi un superbe trente-trois tonnes lexical, dans le style de Victor Hugo. Quant à l’équivalent du permis moto, il donnerait le droit de filer sur l’autoroute de l’information, sans circonlocutions ni pincettes oratoires. C’est celui-là dont j’aurais eu besoin. J’aurais enfilé un casque et des gants, j’aurais mis le contact et je t’aurais annoncé très simplement que je te quittais pour ne plus être malheureuse. Mais pour ça, il aurait d’abord fallu admettre que j’étais en train de gâcher une balade formidable et les meilleures années de ma vie. Ce jour-là, sur le chemin des douaniers, j’ai juste dit : « C’est joli, ici, ça te plairait si tu étais là. »


J’en suis encore à me demander comment on a pu tenir aussi longtemps dans ces conditions. Sept ans, c’est presque un quart de ma vie. Nous n’avions pas les mêmes attentes, pas les mêmes aspirations. Nos deux solitudes coexistaient dans un climat d’incompréhension si habituel que nous n’y faisions plus attention. La vie ne pouvait pas être autrement, puisque c’est comme ça qu’elle était. Pourquoi s’embêter à tout remettre en question ? Lorsqu’on a déjà passé une heure à attendre le bus, il est de plus en plus difficile de partir. On a trop investi. Accepter l’idée qu’on a attendu pour rien reviendrait à avouer qu’on a bêtement gâché son temps. Alors on continue de patienter, en vain. Je suppose que c’est ce qui explique mon immobilisme : je commençais à fatiguer, mais la vie idéale dont j’avais rêvé avec toi allait bien finir par apparaître au coin du boulevard. Un déni pareil force l’admiration, mais ça ne sert plus à rien de s’encombrer la tête avec ça. Là, tout de suite, j’ai du travail : il faut que je range mon existence dans des cartons d’ici demain, et ça ne va pas se faire tout seul.
 
 
J’ai entendu qu’au Moyen Âge, on ne croisait pas plus de deux cents objets dans sa vie. Aujourd’hui, il y en aurait trois cent mille rien que dans une maison américaine, et l’on pourrait soi-disant recouvrir la surface de la Terre de cinquante kilos d’objets par mètre carré. 


Le propre des débuts, c’est qu’ils ne durent pas, tandis que les fins s’étirent parfois le temps d’un générique infini. Alors qu’on venait à peine de se rencontrer, je n’y pensais pas encore. Le propre des débuts c’est aussi de ne pas vouloir imaginer la fin. 
 

lundi 14 septembre 2026

Critique : "JE" de Lilia Hassaine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "JE" de Lilia Hassaine




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : JE

Auteur : Lilia HASSAINE

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073099945  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« — Que savez-vous de la beauté, Antoinette ?
Il se tourna vers moi, suspendu à ma réponse.
— Pas grand-chose. Mais je sais la reconnaître quand elle est là.
— Eh bien moi, chaque fois que je la vois, elle me blesse.
Quand je vois votre visage, par exemple, quelque chose en moi se trouve comme ébranlé. »

Île de la Jamaïque, 1831. Antoinette Cosway, créole de bonne famille, s’éprend d’Edward Rochester, un Anglais aussi impénétrable que fascinant. Mais à la séduction enflammée succèdent rapidement des scènes vénéneuses, où les baisers sont des blessures, où toute une société livre la jeune femme à son bourreau.
Des années plus tard, Antoinette tente de conquérir sa propre histoire.
JE se situe à mi-chemin entre roman victorien et thriller intimiste contemporain. Lilia Hassaine s’est inspirée du personnage de la première femme de Rochester dans Jane Eyre, le roman culte de Charlotte Brontë. Elle a choisi de lui donner une voix, un corps, une destinée.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Lilia Hassaine est notamment l'autrice de Panorama (2023, Prix Renaudot des lycéens). JE est son quatrième roman.

 

 

Avis :

L’an dernier, dans Je voulais vivre, Adélaïde de Clermont‑Tonnerre réhabilitait Milady, qu’à l’aune des valeurs du XIXᵉ siècle, Alexandre Dumas avait figée dans une perversité sans scrupules. Le roman réévaluait ainsi une figure décriée, en lui restituant une psychologie et une logique que la mémoire littéraire avait occultées. C’est encore un sujet féminin fortement déprécié, cette fois par l’Angleterre victorienne, qui, sous la plume de Lilia Hassaine, se réapproprie son identité : Bertha Antoinette Mason, l’épouse dite « folle » d’Edward Rochester dans Jane Eyre, à qui Jean Rhys avait déjà offert un début de réparation en la plaçant au centre de La Prisonnière des Sargasses.

Issue d’une famille créole de Jamaïque ruinée par l’abolition de l’esclavage, Antoinette voit, à vingt‑sept ans, ses perspectives réduites à peau de chagrin. Confrontée à l’hostilité des Noirs affranchis et au mépris des Européens qui jugent son sang corrompu par les tropiques, pâtissant en outre du discrédit jeté par l’abandon de son fiancé et d’une suspicion de tare héréditaire depuis le décès d’une mère aliénée et d’un frère handicapé, elle semble en passe de rejoindre les rangs de ces femmes reléguées par la société de son siècle pour n’avoir su trouver un mari à temps. La rencontre avec Edward Rochester apparaît alors comme un cadeau du ciel, la bonne réputation et le nom solide de cet homme d’allure courtoise oblitérant aisément les quelques discordances déjà perceptibles dans son comportement. Opacité, froideur, imprévisibilité ne sont pourtant que les premiers des attributs beaucoup plus troubles que cet homme possessif et manipulateur va révéler dans l’intimité du mariage, resserrant progressivement son emprise destructrice jusqu’à faire passer la jeune femme pour folle et l’enfermer dans le grenier de son sombre manoir de la campagne anglaise. 

Nous voici donc, à partir des mêmes ingrédients, face à une troisième version du personnage de la « folle du grenier ». Chez Charlotte Brontë, cette figure secondaire et purement fonctionnelle n'est qu'un obstacle moral, une menace latente et l'incarnation d'un désordre à contenir pour permettre l'ascension de Jane. La folie y est posée comme une donnée d'entrée, sans origine ni logique, l’altérité raciale y ajoutant un exotisme inquiétant. Rien n'est dit de la trajectoire qui mène cette femme à l'enfermement et son existence se réduit à une silhouette, un bruit, une irruption. Jean Rhys, un siècle plus tard, ouvre une brèche en restituant l’histoire antérieure : avec l’enfance créole, le déracinement, la violence coloniale et l’emprise de Rochester, son livre donne à Antoinette une voix et une cohérence, mais conserve la folie comme un horizon possible, une ombre que le texte n'écarte jamais complètement. Le roman explique, sans abolir la fatalité inscrite dans le personnage. Reprenant ce matériau déjà travaillé, Lilia Hassaine en déplace pour de bon le cadre d'interprétation en substituant aux deux précédentes approches une lecture structurelle de la violence. D'abord attribut, puis destin, la folie est, dans cette troisième vision, le produit d’un ensemble de mécanismes qui, mis bout à bout, aboutissent à l’effacement d’une femme dont la manière d'être dérange l’ordre victorien.

Ainsi, après Charlotte Brontë qui traite cette aliénation comme une donnée première, après Jean Rhys qui en explore les facteurs de manière plus empathique sans pour autant la remettre en question, Lilia Hassaine adopte un point de vue résolument critique qui en dévoile la fabrication. Tout l’enjeu de sa narration tient en la mécanique lente qui la produit : du changement de prénom imposé par Rochester à l’exil et à l’isolement, de la confiscation de la parole à la réinterprétation des affects, se déploie une emprise dont on connaît aujourd’hui l’implacable processus. Sous ce nouvel éclairage, la folie apparaît construction, l’altérité raciale prétexte et l’enfermement stratagème. Tout est affaire de regard : dans Jane Eyre, la narration passe tout entière par la perception de Jane, qui considère Antoinette au travers des codes victoriens. Chez Jean Rhys, le point de vue se partage entre elle et Rochester, laissant ce dernier infléchir l’impression en faveur de la folie. En recentrant sur Antoinette la parole, Lila Hassaine fait du « je » une reprise de pouvoir. Nommant elle-même ce qui lui arrive, cette femme soustrait enfin son histoire aux interprétations et se fait la voix de toutes celles, racisées, déclassées ou simplement dissonantes, qui furent mises à l’écart au prétexte commodément servi de démence, d'excès ou de danger. 

Fluide, délicate et sans surcharge, l’élégante prose de Lilia Hassaine rend particulièrement agréable cette relecture d’un personnage symbolique dans son effacement littéraire. Tandis que la restitution du « je » lui redonne une subjectivité pleine, la construction narrative articulant passé vécu et récit reconstruit met en évidence la fabrication progressive de son exclusion dans une situation d’emprise conjugale où interfèrent domination coloniale, hiérarchies raciales et contraintes sociales. Le récit perd certes en ambiguïtés dans une focalisation si totale sur Antoinette qu’elle tend à écraser la complexité de Rochester, figure que l’on aurait souhaitée moins univoque. Il y gagne en contrepartie une rigueur et une précision qui renforcent sa dimension politique. Sans se substituer aux lectures de Charlotte Brontë ou de Jean Rhys, ce roman en éclaire autrement le contexte d’écriture et les filtres implicites de leur époque. (4/5)

 

 

Citations :

Parce qu’un cœur vide, c’est une maison sans gardien : tôt ou tard, de mauvais esprits viennent l’habiter.


Pour enlèvement d’enfant, il aurait pu me traduire devant un tribunal. Il s’y refusa. Une procédure publique l’eût exposé à des questions, à cette lumière crue dont il redoutait l’inquisition. L’asile comportait aussi des risques – médecins scrutateurs, registres méticuleux, possibles interventions charitables, et même l’éventualité d’une évasion. Il préféra me garder sous sa surveillance directe, dans ce grenier où nul médecin ni magistrat ne viendrait m’interroger. Sous son toit, il demeurait maître absolu : geôlier sans uniforme, juge sans robe. Là, dans la pénombre poussiéreuse des poutres et des toiles d’araignées, il pouvait assister à ma lente déchéance physique et morale, et observer, jour après jour, l’effritement de ma raison comme on contemple une fresque ancienne se détériorer sous l’effet du temps.


(…) mais je sais qu’il n’est point d’aveuglement plus volontaire que celui d’un cœur épris. Une femme amoureuse se forge ses propres illusions et les défend avec plus d’opiniâtreté qu’elle ne défendrait son propre salut.


Lorsqu’un homme sait éveiller chez chacun la passion qui lui est propre – l’orgueil chez l’un, l’intérêt chez l’autre, la jalousie chez un troisième – il n’a plus besoin de contraindre qui que ce soit. Les gens travaillent pour lui sans s’en apercevoir. L’un détourne les yeux. L’autre atténue la brutalité dont il fut témoin. Peu à peu se forme autour d’une personne un récit commode, auquel chacun contribue sans réfléchir. On juge une femme nerveuse, excessive, ingrate. Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on l’estime coupable.


Crois-moi, mon enfant, cette histoire ne fut pas l’œuvre d’un seul homme. Il faut toute une société pour créer ce genre d’entreprise. Ma chute est le fruit de dizaines de petites complicités, de silences prudents, d’intérêts mesquins.   
Chacun n’y mit presque rien. 
Mais de ces presque riens se forma la prison où l’on m’enferma.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  
 

samedi 12 septembre 2026

Critique : "La guerre éternelle" de Olivier Rolin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La guerre éternelle" de Olivier Rolin




J'ai aimé

 

Titre : La guerre éternelle

Auteur : Olivier ROLIN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782073121349  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Pour donner à ma longue rêverie la forme d’un livre, j’avais besoin de voir. De la terre, des pierres, des arbres, un rivage. J’ai toujours besoin de voir. Je suis allé en Troade à la fin d’un mois de juin, alors que les coquelicots jetaient de grandes flaques rouges au milieu des champs de blé et d’oliviers où jadis s’affrontaient les héros. »
Il y a quelque trente-trois siècles, des guerriers grecs ravagent une cité d’Asie Mineure qu’ils appellent Troïa ou Ilios. Les hommes sont massacrés, les femmes traînées en esclavage. C’était dans la nuit des temps, mais grâce à l’Iliade cela vit toujours dans notre mémoire. C’était, aussi bien, hier, aujourd’hui, demain : la tragédie de la destruction d’une ville n’a cessé d’être réécrite en lettres de feu et de sang, depuis Carthage un siècle et demi avant notre ère jusqu’à Dresde et Hiroshima, Marioupol et Gaza de nos jours. La guerre de Troie est éternelle, et Troie est la Mère de toutes les villes martyrisées.
O. R.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1947, Olivier Rolin a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994, le prix France Culture pour Tigre en papier en 2003 et le prix du Style pour Le Météorologue en 2014. Il a reçu en 2010 le grand prix de littérature Paul Morand de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Olivier Rolin aime à interroger nos mythologies. Son précédent ouvrage, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, investiguait les lisières des Misérables de Victor Hugo pour questionner l’idéal révolutionnaire. Cette fois, il s’empare de l’Iliade, archétype du récit mythique, pour montrer comment, depuis Troie, violence et destruction jalonnent l’histoire des civilisations.

Oublions intrigue et personnages : la focale du livre est un territoire, la Troade, cette ancienne région d’Asie Mineure, dans l’actuelle Turquie, connue pour avoir abrité la légendaire ville de Troie. Aux ruines, collines et pierres de cette cité disparue, autour desquelles rôdent, comme des fantômes, les figures de l’Iliade – Achille, Hector ou Priam –, la narration superpose les silhouettes des villes détruites de l’histoire moderne, faisant se répondre voix anciennes et décombres contemporains, comme si la violence, depuis l’Antiquité, n’était qu’un long fil sanglant.

Organisé autour d’une friction continue entre les âges et faisant de l’Antiquité un outil de lecture du présent, le livre écarte la grandeur épique de l’Iliade pour y voir une mécanique guerrière, une logique de destruction dont les ruines modernes apparaissent comme la prolongation. Érudite, accessible et jamais dogmatique, parfois traversée d’humour et même d’ironie irrévérencieuse dans sa confrontation du mythe à la réalité, la réflexion mobilise l’archéologie, les historiens, les poètes, les dramaturges, ainsi que les penseurs qui ont interrogé la guerre ou la chute des villes. Peu à peu se tisse un jeu de résonances qui permet de relier Troie à Nankin, Dresde, Hiroshima, Marioupol ou Gaza, chaque nouveau nom ouvrant une perspective sur la répétition des catastrophes. D’observations concrètes en réflexions plus théoriques – Olivier Rolin se nourrit de lectures, mais voyage aussi, étudie les lieux et confronte l’épopée au présent trivial, avec ses plages, ses touristes et ses chiens errants –, la prose, ample et somptueuse, se teinte de mélancolie à mesure que se multiplient les rapprochements et les échos. L’émotion affleure alors dans les souvenirs personnels, comme celui d’une comédienne rencontrée à Sarajevo, où la tragédie antique se rattache à la perte intime. Ainsi se maintient le texte dans une tonalité grave, sans pathos, où s’insinuent parfois doute et conditionnel, loin des discours systématiques, des leçons morales ou des synthèses historiques. 

Si force est de s’incliner devant l’érudition et les beautés de plume de l’écrivain, l’on peine toutefois à se passionner pour une réflexion qui, malgré son ampleur, confirme davantage qu’elle ne révèle. La démonstration, précise et maîtrisée, aboutit à un constat dont la justesse n’efface pas la simplicité : la violence traverse les siècles, les villes tombent, et les ruines se répondent d’un âge à l’autre. L’ensemble, pour solide qu’il soit, laisse ainsi l’impression d’un parcours très construit débouchant sur une évidence, comme si la sophistication de l’approche excédait légèrement la portée de ce qu’elle établit. Dans ces conditions, difficile d’imaginer que ce livre, pour estimable qu’il soit, s’impose naturellement dans la course au Goncourt 2026. (3,5/5)

 

 

Citations :

On ne vit pas seulement là où nos pieds foulent le sol, on vit aussi, et peut-être plus intimement, là où nous mènent nos rêveries, nos obsessions, dans les paysages que dessinent touche par touche, jour après jour, d’incessantes lectures. 


Vous vous en souvenez sûrement, de la chute et du sac de Troie, vous devriez, en tout cas, parce que Troie n’a jamais cessé de tomber ni d’être mise à sac, jusqu’à aujourd’hui. Comme l’Iliade est notre premier livre, la guerre de Troie est notre première guerre, l’archétype de toutes les guerres d’extermination. 


Alors Scipion, devant l’immense brasier, pleura en citant les paroles d’Hector dans l’Iliade : « Un jour viendra où elle périra, la sainte Ilion. » Il pleura car l’incendie où disparaissait Carthage lui rappelait la fin de Troie, mais surtout lui faisait imaginer, dans un avenir lointain et imprévisible, le jour où Rome de la même façon disparaîtrait. L’Histoire se conjugue au futur antérieur.


J’ai vu, je vois dans la destruction de Troie l’archétype de beaucoup de guerres qui ont mis à sac, depuis l’Antiquité, les lieux où l’humanité trouvait son séjour. J’écris ce livre alors que les drones tueurs, les missiles balistiques, hypersoniques, de croisière sont devenus des figures habituelles de notre actualité, qu’ici et là en Europe on restaure les abris antiatomiques et que la perspective d’une guerre nucléaire, qui fut une des grandes peurs de l’époque où j’apprenais à lire et à écrire, de nouveau ne paraît plus absolument insensée. Mais j’y vois aussi l’allégorie de la perte de ce à quoi une vie est attachée. Lorsque les Achéens auront réduit Troie à un tas de ruines fumantes devant lesquelles pleurent les femmes avant de partir en servitude, c’est un monde plus féminin, plus amène que celui des vainqueurs qui aura péri : un monde qui n’ignore pas la douceur de l’amour – celui que se portent Hector et Andromaque, celui qu’ils ont pour leur enfant, que Priam et Hécube ont pour Hector, et même l’amour plus simplement charnel que Pâris éprouve pour Hélène. Il n’y a pas d’indélicatesse, je crois, à passer ainsi du tragique de la « grande Histoire » à la petite qui est la nôtre. Ovide voyait dans la dernière nuit de Troie une image infiniment grandie de celle où il dut quitter Rome pour un définitif exil : « De quelque côté qu’on tournât les yeux, on ne voyait que pleurs et sanglots […] tel, si l’on peut comparer grandes et petites scènes, dut être l’aspect de Troie au moment de sa chute. »  Et c’est « pour n’avoir pas su retenir tes mains » que Mandelstam, dans un poème du recueil qui reprend le titre d’Ovide, Tristia, se demande : « Où est passée la douce Troie ? » Je n’ai pas su retenir ses mains. La chute de Troie, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. 


Et ensuite le cauchemar continue à être à peu près pareil, affreusement pareil, en Irak ou au Nigeria (ou, il y a très longtemps, sur la plage de Beşik Koyu, entre les bateaux et les baraques des Achéens, ou bien au moment où j’écris cette page à El Fasher au Soudan), les femmes sont tirées au sort, ou données aux plus puissants des reîtres, ou bien encore vendues sur des marchés d’esclaves – la seule différence avec les scènes antiques c’est qu’à présent il y a les réseaux sociaux, sur lesquels on peut revendre son butin, plus ou moins cher selon que les filles sont belles ou non, vierges ou non, les prix se discutent comme celui d’une voiture d’occasion, le prix d’une fille de treize ans neuve peut monter jusqu’à vingt mille dollars. Et dans les rues dépeuplées de Sinjar il y a un vieux barde, comme peut-être à Chibok un griot, qui chante d’une voix éraillée « Pas une âme ne viendra me consoler ni apaiser mes blessures. Oh chère mère, quelle sinistre nuit », retrouvant presque les mots que Racine met dans la bouche d’Andromaque. 


Lire, aimer lire, aimer la littérature, c’est accueillir en soi, librement, toutes les rêveries qu’elle suscite, tout le tintamarre d’échos que ses mots font lever. Tout grand texte est une machine à voyager, à divaguer dans la littérature. (…) C’est comme ça. Tout vrai lecteur est un oiseau migrateur. 


Détruire une ville, c’est détruire ce qu’il y a de plus profondément, diversement, historiquement, magnifiquement humain dans l’humanité.

 

 

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