dimanche 22 mai 2022

[Didierlaurent, Jean-Paul] Malamute

 



 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Malamute

Auteur : Jean-Paul DIDIERLAURENT

Parution : 2021 (Au diable vauvert)

Pages : 368

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vieux Germain vit seul dans une ferme au coeur des Vosges. Sa fille lui impose de passer l’hiver avec Basile, lointain neveu qui vient faire sa saison de conducteur d’engin de damage dans la station voisine. Une jeune femme froide et distante qui conduit les engins des neiges mieux que tous ses collègues masculins, habite la ferme voisine, où ses parents élevaient une meute de chiens de traîneaux quarante ans auparavant. Mais bientôt, le village est isolé par une terrible tempête de neige qui, de jours en semaines puis en mois, semble ne pas vouloir s’achever. Alors l’ombre des Malamutes ressurgit dans la petite communauté coupée du monde...
JPDL revient avec un grand roman situé dans un village de montagne au coeur d’une forêt omniprésente qui réunit tous les éléments du succès du Liseur du 6h27 : tendresse et humour, réalisme magique et incroyable inventivité, personnages hauts en couleur et machines broyeuses, jeunesse et relations intergénérationnelles, noirceur et rédemption.... Dépeignant la nature et des gens d’aujourd’hui dans une maîtrise narrative impeccable, Malamute est un conte moderne plein de mystère et de poésie qui enchante au moins autant que le Liseur du 6h27.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nouvelliste exceptionnel, Jean-Paul Didierlaurent a été lauréat de nombreux concours de nouvelles, dont le Prix Hemingway, qu’il a remporté deux fois à Nîmes en 2010 et 2012. À lui qui est salarié d’Orange, ce succès historique l'autorise à se consacrer à l’écriture de son premier roman dans la résidence des Avocats du Diable à Vauvert. Ce sera Le Liseur du 6h27, une déclaration d’amour éternelle à la littérature qui enchantera les lecteurs du monde entier, connaissant un succès immense à l’international d’abord, vendu dans 38 pays avant parution, puis au Diable vauvert et enfin chez Folio (360.000 ex vendus à ce jour en France), recevra les prix du Roman d’Entreprise et du Travail, Michel Tournier, du Festival du Premier Roman de Chambéry, du CEZAM Inter CE, du Livre Pourpre, Complètement livres, ainsi que de nombreux prix de lecteurs en médiathèques. Il est aujourd'hui en cours d’adaptation au cinéma. Il publie ensuite Macadam, un premier recueil de ses nouvelles, puis Le Reste de leur vie, La Fissure et enfin Malamute, son dernier roman, situé dans les Vosges qu’il aimait tant et lauréat du prix Erckmann-Chatrian en octobre 2021. Jean-Paul Didierlaurent est prématurément décédé le 5 décembre 2021, à 59 ans.


 

Avis :

Inquiète de le laisser passer l’hiver seul dans sa ferme des Vosges qu’il ne quitterait pour rien au monde, sa fille ne lui a pas laissé le choix : le vieux Germain va devoir supporter la compagnie d’un lointain neveu, Basile, trentenaire qui, chaque saison, vient s’employer comme conducteur d’engin de damage dans la station voisine. D’ailleurs, cette année, la ferme d’à-côté, à l’abandon depuis le départ d’un couple, qui, quarante ans plus tôt, avait tenté d’y élever des chiens de traîneaux, sera aussi habitée. Une jeune femme, également conductrice d’engins des neiges, s’y est installée. Mais voilà que la neige s’est mise à tomber, des mois entiers sans discontinuer. Dans le village bientôt totalement isolé, les conditions de vie deviennent de plus en plus compliquées, voire très préoccupantes. C’est alors que resurgissent les ombres du passé, en particulier celles des Malamutes, qui, il y a près d’un demi-siècle, n’avaient pas fait l’unanimité à La Voljoux…

L’on est immédiatement séduit par les personnages plus vrais que nature, tant l’auteur a réussi à les saisir dans une parfaite justesse de comportements et de reparties, souvent savoureuses. Tandis que se précise la silhouette bougonne et taiseuse d’un vieil homme alourdi par un mystérieux vécu ombré de remords et de culpabilité, l’on s’imprègne peu à peu du décor âpre et majestueux de ce coin de montagne ouaté d’épaisses forêts. D’abord riant lorsqu’il se soumet à la domestication des bûcherons et des dameurs de pistes de ski, cet environnement a pourtant tôt fait de devenir hostile et de nous rappeler notre vulnérabilité. En particulier lorsqu’il l’enferme dans l’implacable huis clos d’un déluge de neige, propre à réveiller, en même temps que ces peurs viscérales qui nous glacent l’échine à la seule évocation d’un long et lugubre hurlement de loup, ce qui ressemble bien à la crainte diffuse d’une sorte de châtiment divin.

Dès lors, tout semble ligué pour forcer Germain à enfin affronter sa mauvaise conscience et à apporter réparation dans un sacrifice qui n’est pas sans évoquer quelque rite païen censé calmer on ne sait plus quelle divinité ou esprit de la forêt. Ce qui, commencé dans la légèreté pleine d’humour d’un inoffensif enchaînement de circonstances, vire au cauchemar un rien fantastique, s’avère une impressionnante histoire de rédemption, aussi noire et réaliste que poétique et magique. Et comme la plume de l’auteur nous réserve quelques trouvailles de toute beauté, c’est avec délice que l’on se laisse emporter par tant de justesse et d’inventivité.

Ayant plusieurs fois pensé à Franck Bouysse au cours de cette lecture, je ne suis pas surprise de découvrir qu’il est l’auteur qui inspirait le plus particulièrement Jean-Paul Didierlaurent. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Clotilde aimait consigner les choses, des choses aussi insignifiantes que la chute des premiers flocons. De la même manière elle se plaisait à s’emprisonner l’existence dans un corset d’habitudes, le feuilleton télé du début d’après-midi, la séance de cinéma du lundi avec les amies, les cours de poterie du mardi soir, le marché du mercredi matin, la médiathèque le vendredi, la pâtisserie du dimanche, autant d’œillets où glisser le lacet pour bien enserrer les jours, et avancer d’un rendez-vous à un autre sans avoir à contempler l’abîme du temps qui passe. Sans parler de cette manie exaspérante de dresser la table du petit-déjeuner pour le lendemain avant l’heure du coucher, comme on dresse un pont entre deux rives.

Les sillons profonds qui barraient le front du vieux dessinaient une portée de musique sur la peau patinée par des années de vie au grand air. La bouteille paraissait minuscule entre les mains épaisses aux doigts noueux. Un arbre, songea Basile en contemplant le vieillard. Un de ces arbres d’altitude battus par les vents à longueur d’année, aux branches torturées, à l’écorce craquelée et au bois aussi dur que la pierre.

Un papier peint uni de couleur vert pâle habillait les murs. Posé sur l’édredon gigantesque qui ornait le lit, tel un pétale délicat sur la bedaine d’un pachyderme, l’attendait un mot manuscrit.

Posée sur le champ de neige, la bâtisse avait des allures de vieux rafiot, un rafiot prêt à sombrer dans l’immensité blanche avec pour seule trace de vie les volutes de fumée s’échappant de sa cheminée.

 Vous savez comment sont les rumeurs, des trains sans conducteur impossibles à arrêter une fois lancés sur les rails.


 

vendredi 20 mai 2022

[Tuil, Karine] La décision

 

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La décision

Auteur : Karine TUIL

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Mai 2016. Dans une aile ultrasécurisée du Palais de justice, la juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime : mariée depuis plus de vingt ans à un écrivain à succès sur le déclin, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen. Entre raison et déraison, ses choix risquent de bouleverser sa vie et celle du pays…
Avec ce nouveau roman, Karine Tuil nous entraîne dans le quotidien de juges d’instruction antiterroristes, au cœur de l’âme humaine, dont les replis les plus sombres n’empêchent ni l’espoir ni la beauté.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Diplômée d'une maîtrise de droit des affaires et d'un DEA de droit de la communication, Karine Tuil est l'auteur de douze romans traduits en plusieurs langues. Les choses humaines a obtenu notamment le prix Interallié 2019 et le Goncourt des lycéens 2019. Il a été adapté au cinéma par Yvan Attal.

 

 

Avis :

Alma Revel est juge antiterroriste. En cette année 2016, elle doit prendre deux décisions majeures : l’une quant au sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie ; l’autre pour sortir du conflit d’intérêt auquel l’expose sa liaison avec l’avocat de la défense.

Endossant le « je », Karine Tuil se glisse – et nous aussi, par la même occasion – dans la tête de la coordinatrice du pôle antiterroriste de Paris. Cette femme, campée de façon très humaine dans le contexte compliqué de sa vie privée et sentimentale qui nous la rend particulièrement proche dans ses doutes et ses déchirements, est face à un choix cornélien : maintenir un jeune en détention, sur la seule base de suspicions après son séjour en Syrie, ou prendre le risque de libérer un terroriste en puissance. Autrement dit, juger ce garçon pour la crainte qu’il inspire, ou strictement pour ce qu’il a fait.

Directement confronté à ce bien délicat cas de conscience, le lecteur, frappé d’un effroi mêlé d’admiration et de respect, découvre l’éprouvant quotidien des juges du « terro », amenés à prendre des décisions écrasantes de conséquences, sous la pression politique et médiatique, mais aussi sous les menaces qui les contraignent à vivre sous protection constante. Karine Tuil a mené une enquête minutieuse pour nous faire toucher du doigt les réalités de cette profession méconnue, exigeante et dangereuse, n’occultant rien de la violence et de la haine auxquelles elle se retrouve confrontée, et explicitant les différents points de vue adoptés par les uns ou les autres selon leurs convictions et sensibilités.

L’écriture est remarquable, et le récit, captivant, ne laissera personne indifférent. Peu importe si l’intrigue construit son paroxysme sur un jeu de circonstances peut-être improbable, elle excelle à embrasser toute la complexité de son sujet, à nous plonger dans un questionnement dérangeant, à remuer nos consciences et à interroger nos valeurs profondes. Un livre brillant. (4/5)

 

 

Citations :

On se trompe sur les gens. D’eux, on ne sait rien, ou si peu. Mentent-ils ? Sont-ils sincères ? Mon métier m’a appris que l’homme n’est pas un bloc monolithique mais un être mouvant, opaque et d’une extrême ambiguïté, qui peut à tout moment vous surprendre par sa monstruosité comme par son humanité. Pourquoi saccage-t-on sa vie ou celle d’un autre avec un acharnement arbitraire ? Je ne sais pas, je ne détiens pas la vérité, je la cherche, inlassablement ; mon seul but, c’est la manifestation de cette vérité. Je suis comme une journaliste, une historienne, un écrivain, je fais un travail de reconstitution et de restitution, je tente de comprendre le magnétisme morbide de la violence, les cavités les plus opaques de la conscience, celles que l’on n’explore pas sans s’abîmer soi-même – tout ce que je retiens de ces années, c’est à quel point les hommes sont complexes. Ils sont imprévisibles, insaisissables ; ils agissent comme possédés ; c’est souvent une affaire de place sociale, ils se sentent blessés, humiliés, au mauvais endroit, ils se mettent à haïr et ils tuent ; mais ils tuent aussi comme ça, par pulsion, et c’est le pire pour nous, de ne pas pouvoir expliquer le passage à l’acte. On sonde les esprits, la sincérité des propos, on cherche les intentions, on a besoin de rationaliser – et dans quel but car, à la fin, on ne trouve rien d’autre que le vide et la fragilité humaine.
 

Le pôle antiterroriste est l’un des postes d’observation et d’action les plus exposés : il faut être solide, déterminé, un peu aventureux, capable d’encaisser des coups, de supporter la violence (interne, externe, politique, armée, religieuse, sociale), la violence, partout, tout le temps – rien ne nous y prépare vraiment. Mon prédécesseur m’avait prévenue : tu seras aspirée par cette noirceur, elle te contaminera, tu n’en dormiras plus ; je n’imaginais pas qu’elle m’abîmerait à ce point. On se sent parfois très seuls, confrontés au risque d’instrumentalisation politique, à la manipulation, aux attaques, à la récupération médiatique de nos affaires. Quand on instruit des dossiers aussi lourds que les attentats des années 2012 et 2015 notamment, on est écrasés par le poids de la douleur collective, les gens attendent beaucoup de nous – trop sans doute car nos pouvoirs sont limités ; nos forces, aussi. Chaque matin je suis confrontée aux limites de ma résistance et à la gestion de mon stress. J’arrive à mon bureau à 8 h 30, je repars à 19 heures, en théorie car en réalité, le terro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je prépare mes interrogatoires ou rédige mes ordonnances chez moi, le soir ; je reviens le week-end, quand je suis de permanence : c’est aussi, je crois, un moyen de fuir mon quotidien, de ne pas affronter la décomposition de mon mariage. Mes journées sont intenses, ponctuées par les interrogatoires, les réunions, les discussions avec les enquêteurs, les avocats, les autres juges, c’est un long tunnel de prises de décisions sensibles et de responsabilités – la tension est constante, permanente. Une simple erreur de procédure peut être fatale. À mes débuts, j’ai été juge de droit commun ; si je relâchais un trafiquant, je savais qu’au pire il allait trafiquer, mais là, si je me trompe, des gens peuvent être tués à cause de moi.
 

Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques. J’ai devant moi des gens broyés par le destin, issus de tous les milieux sociaux, le malheur est égalitaire, il ne faut pas croire que certains s’en sortent mieux que d’autres ; dans la vie, chacun fait ce qu’il peut, en fonction de ses chances, de ses capacités, et c’est tout. Sur mon bureau, j’ai encadré cette phrase de Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Mais parfois, on ne comprend rien.
 
 
Une grande proportion des êtres que j’interroge sont issus de l’immigration et de quartiers sensibles, confrontés à la précarité et à la délinquance, souvent au trafic de drogue, parfois même au grand banditisme, et pourtant, la question de la souffrance sociale est rarement verbalisée, pas plus que la colonisation. Si les chercheurs nous proposent des classifications, je suis convaincue qu’il n’y a pas de profil type, seulement un ressort commun : le manque d’espoir. Étiqueter, ce serait aisé pour expliquer un phénomène qui nous sidère, mais il faut rester exigeant, ne pas céder à cette facilité-là. Ce qui revient en premier dans les interrogatoires, c’est le désir de donner du sens à des existences vides. Le jihadisme se nourrit du désespoir. Je me retrouve chaque jour à faire face à des parcours de souffrance, des enfances abîmées, des êtres violents – qui ont été eux-mêmes violentés. J’essaye de ne jamais réduire la personne mise en examen à ce qu’elle a fait.


Cette haine de la France, exprimée par des jeunes qui y sont nés pour la plupart, qui y ont grandi, c’est toujours une incompréhension totale. Certains ne se sentent même pas français, revendiquent une autre nationalité. On ne sait jamais précisément de quoi cette haine est le produit. D’un lavage de cerveau ? D’un rejet social ? D’une humiliation ? De la transmission d’une humiliation ? D’un processus carcéral qui les a mis en relation avec les mauvaises personnes ? D’un processus judiciaire ? Pour l’écrivain américain James Baldwin, si les gens s’accrochent tellement à leurs haines, c’est parce qu’ils pressentent que, s’ils viennent à les lâcher, ils se retrouveront seuls face à leur douleur. Les hommes et les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu’on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur Internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces : la jeune recrue est imprégnée d’une vision diabolique de son environnement qui ne viserait qu’à humilier l’islam et les musulmans. Les ennemis, ce sont les juifs, les Américains et la société française, le mercantilisme, le capitalisme, la pornographie. Ils se forment, communiquent, se déchaînent derrière leurs écrans, et notre seule peur est de savoir si cette haine qui s’exprime librement va se matérialiser un jour. Sur Internet, on leur offre un prêt à consommer, à penser, une conception verrouillée du dogme : une ligne de vie et de moralité ; ils substituent à un récit républicain – qui n’est plus suffisamment fédérateur – un récit religieux fondé sur des règles morales. Dans une histoire personnelle compliquée, dominée par l’insécurité, souvent émaillée de drames, ce récit orchestré autour de la dévotion est très structurant. Parfois, il s’agit de jeunes saturés de colère et de rage, aux casiers judiciaires chargés – il y a une hybridation entre délinquance et jihadisme : les recruteurs transforment la violence sociale en violence idéologique et religieuse. La République ne joue plus le rôle intégrateur qui est le sien ; ces jeunes ne reconnaissent pas les valeurs de la France et, ainsi, finissent par s’exclure eux-mêmes.


Chacun d’entre nous affirme publiquement qu’il rêve de vivre un grand amour ; mais à l’instant où il survient, tout le monde fuit.


Je finis par me convaincre que je dois le juger pour ce qu’il a fait et non pour la crainte qu’il m’inspire.          
On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale : est-ce que je prends la bonne décision ? Et qu’est-ce qu’une bonne décision ? Bonne pour qui ? Le mis en examen ? La société ? Ma conscience ? 


— Tu n’as rien de concret, voilà la réalité !          
— Je n’ai pas « rien », j’ai un faisceau de charges.          
— Tu n’as rien et aujourd’hui, en terro, rien serait la manifestation qu’il y a bien quelque chose, c’est kafkaïen ! De toute façon, on en revient toujours à la volonté de répression qui est constante chez l’être humain.          
Je n’ai pas répondu.          
— Ne le garde pas en prison, Alma, ça va le bousiller… Il a vingt-trois ans ! Il a l’âge de ta fille ! Un individu si jeune ne peut pas être réduit à la somme de quelques erreurs.          
— Je le sais.          
— La détention provisoire doit être exceptionnelle : or elle devient un principe.          
— La faute à qui ? Tu veux que je te fasse la liste de tous les attentats de l’année écoulée : ceux qui se sont malheureusement produits et ceux que les services ont déjoués ?          
— Alors quoi ? On enferme tout le monde ?          
— Ne t’inquiète pas, on est dans un État de droit. On essaye de ne pas faire n’importe quoi, y compris en période d’attentats. La liberté est la règle, pas l’exception.    
— Oui, en théorie mais en pratique ? Les démocraties ont prouvé leur vulnérabilité en imposant la sécurité comme nouvelle obsession nationale : nous sommes prêts à sacrifier nos désirs, nos valeurs, à bafouer nos droits pour nous protéger – mais de quoi ? De la mort ? De la souffrance ? De la charge agressive de la vie ? En acceptant ce traitement politique, nous avons tout perdu : la sécurité et la liberté.


J’avais fait mienne l’antienne de l’ancien président de la Cour de cassation Pierre Drai. Évoquant les juges qui avaient réhabilité le capitaine Dreyfus en 1906 et dont l’histoire n’avait pas retenu les noms, il avait écrit : ils « nous ont appris que juger, c’est aimer écouter, essayer de comprendre et vouloir décider ». Comprendre pour mieux juger, ce n’était pas excuser. Mais je savais aussi que certains étaient irrécupérables (…).


J’avais beaucoup lu à l’adolescence, ma conscience politique s’était formée là, dans des pages incandescentes qui racontaient la barbarie sans jamais la nommer. Quand la violence submerge votre quotidien, elle chemine et se répand dans tout votre être, elle détermine votre condition et influence votre existence. La littérature exploitait et révélait la complexité des êtres ; ceux que j’avais chaque jour en face de moi cherchaient sinon à la dissimuler, du moins à la rendre moins visible, à lisser tout ce qu’il y avait de brutal et de féroce en eux et, derrière ce procédé, je voyais moins une manipulation qu’une tentative désespérée de ne pas se heurter à soi-même. Lire, c’était se confronter à l’altérité, c’était refuser les représentations falsifiées du monde.


J’avais apporté le livre de Roberto Scarpinato, le juge italien qui avait travaillé avec les célèbres juges Falcone et Borsellino, mes modèles absolus. Il avait instruit les plus grands dossiers mettant en cause la mafia. Il vivait depuis plus de vingt ans sous protection policière permanente. Et il évoquait, pour l’homme, un droit à la fragilité : « Les institutions devraient garantir le droit à la fragilité des individus […]. Le droit, en somme, de ne pas renoncer à sa propre humanité. »                    
À quel point les hommes sont vulnérables, quelle que soit leur position sociale, c’était tout ce qu’il fallait retenir de ce métier.


— Le but des terroristes, c’est d’effrayer l’adversaire et de rallier les populations à leur cause. Certains chefs d’État ont été traités de terroristes en leur temps. Entre 1981 et 1986, Paris était la capitale mondiale du terrorisme. Les Arméniens faisaient sauter les files d’attente devant la Turkish Airlines à Orly. Les Israéliens et les Palestiniens réglaient leurs comptes à Paris, les Iraniens se livraient à leurs exercices sanglants ici aussi. Idem pour les Basques, les brigades rouges, la bande à Baader… Tous les terroristes vous diront qu’ils sont des résistants. Ça légitime leur action.          
— Moi, je pense que le terrorisme ne se justifie jamais dans une démocratie…         
— Le terrorisme, ce n’est pas qu’une méthode, c’est l’amour de la mort. Les terroristes ne rêvent que de ça : celle qu’ils donnent aux autres et celle qu’ils se donnent. Ils remplacent le combat des idées par la peine de mort.          
J’étais fatiguée, mais Ali semblait intéressé par mon métier.          
— Est-ce qu’aujourd’hui vous comprenez ce qui conduit à la radicalisation ?          
— Je n’aime pas employer ce terme de radicalisation ; en tant que juge, je préfère celui d’embrigadement jihadiste.          
— Qu’est-ce qui pousse un individu à passer à l’acte ?          
— Certains vous diront qu’il s’agit d’un point de bascule, moi je pense que c’est le résultat d’un processus…          
Il y a eu un silence, puis Ali a dit :          
— Je ne comprends décidément pas pourquoi il est plus glorieux de bombarder de projectiles une ville assiégée que d’assassiner quelqu’un à coups de hache.          
J’étais sonnée par sa remarque, je ne parvenais pas à cacher mon trouble. Il a souri.          
— Est-ce que vous savez qui a dit ça ?          
— Un aspirant au jihad, j’imagine.          
— Non, c’est Dostoïevski, dans Crime et châtiment, 1866. Raskolnikov, voilà un exemple de saccage total, je vais écrire ma plaidoirie sur lui.          
Il a saisi le livre dans la bibliothèque :          
— J’adore ce texte, tout y est.          
Il a ouvert une page au hasard, en a lu un extrait :          
— J’ai voulu tuer, Sonia, sans casuistique, tuer pour moi-même, pour moi seul.


Les familles des victimes nous demandent systématiquement comment cela a pu être possible ; elles cherchent les manquements, elles pensent qu’on leur cache la vérité et elles doivent affronter, dans le même temps, la médiatisation des auteurs d’attentats et les échos de leur héroïsation dans les zones enclavées où l’islamisme radical a prospéré en toute impunité. Je ne peux pas leur dire : l’État a laissé faire. Les maires ont acheté leur paix sociale. Les services de renseignements sont saturés. La justice n’a pas assez de moyens, une instruction dure quatre ans. Nous sommes désarmés face à un phénomène qui nous échappe. Vous pouvez toujours essayer de comprendre, vous n’expliquerez pas ce qui peut pousser un jeune homme à peine sorti de l’adolescence à prendre une kalachnikov et à tirer sur des enfants au moment où ils franchissent la grille de leur école, leurs cartables accrochés à leurs petites épaules.


Tout dans la société se jouait dans un rapport de forces disruptif et inégal. Il fallait être performant, compétitif (tout en restant sensible), se montrer indépendant (mais affectif), savoir s’affranchir de la souffrance, affirmer ses ambitions (sans être opportuniste), paraître confiant, sûr de soi en toute circonstance (même quand on doutait, même quand on se tenait au bord du gouffre, on en crevait d’être évalués comme des produits de grande consommation avec date de péremption, remplacés/remplaçables, jetés après usage du jour au lendemain, il suffisait de disparaître, de supprimer/bloquer le contact. Les relations amoureuses devenaient pathétiques. Seuls les liens amicaux et familiaux assuraient un semblant de vie affective. Quant aux relations professionnelles, elles prenaient généralement fin le jour où elles n’étaient plus imposées par la fonction, on organisait des pots de départ avec cadeau commun, on promettait de se revoir, on se revoyait éventuellement une fois, deux si on était sentimental, mais la magie des interactions quotidiennes n’opérait plus, on échangeait quelques messages sur WhatsApp avant de se mettre en mode silencieux pour finir par brutalement quitter le groupe).


— Je veux divorcer, non pas pour cet homme mais pour moi-même, je ne veux plus me contenter de cette vie, mais j’ai peur de tout détruire, de regretter, de tout perdre. J’ai peur, en fait, de prendre une mauvaise décision.          
— Le risque de prendre une mauvaise décision n’est rien comparé à la terreur de l’indécision.


Mon métier, c’est l’appréciation de la dangerosité mais aussi croire en l’être humain. Je veux continuer de penser qu’une personne peut se ressaisir et changer. Quand un jeune de dix-sept ans se retrouve dans mon bureau à la suite d’un signalement – souvent effectué par les parents eux-mêmes, dans le seul but de protéger leur enfant parce qu’il a disparu du jour au lendemain ou qu’ils ont repéré un changement radical qu’ils perçoivent comme suspect dans son comportement –, quand il me dit qu’il veut avoir une dernière chance, quand il me paraît équilibré, sincère, je suis censée faire quoi ? Le laisser en prison alors que c’est précisément l’endroit où il risque d’être embrigadé ou détruit psychologiquement ? Le placer sous contrôle judiciaire, c’est-à-dire le libérer en lui imposant certaines contraintes, comme l’obligation de se présenter chaque jour, à heure fixe, au commissariat le plus proche, tout en sachant qu’il pourrait profiter de cette liberté sous conditions pour tuer des gens ? Il faut détecter la dangerosité et apprécier le risque avec la conscience que ce n’est pas une science exacte. On doute de la sincérité des êtres que l’on a en face de nous, de l’exécution de nos actes, de nos décisions, tout le temps… Cet homme, dans mon bureau, qui me méprise parce que je suis une femme, qui refuse de me regarder dans les yeux et tient un discours plein de haine, passera-t-il un jour à l’acte ? Pas certain… Et ces détenus coopératifs, aimables, d’apparence repentis, que j’ai envie d’aider, envie de croire, est-ce qu’une fois libérés ils ne vont pas s’acheter un couteau et poignarder des passants en pleine rue ? Avec les mineurs, c’est pire : ils ont quinze, seize ans, ils sont à peine plus âgés que mes deux derniers enfants, ils ont essayé d’aller en Syrie par leurs propres moyens… Je fais quoi, quand les experts psychiatres, les éducateurs, les agents de l’administration pénitentiaire me disent que les signaux sont favorables ? Quand eux-mêmes affirment qu’ils regrettent leur engagement, qu’ils se sont laissé influencer et me supplient de leur accorder le bénéfice du doute, de leur offrir une dernière chance ? Je leur donne la possibilité de retrouver leur place sociale ? Je les garde en prison au risque de les briser de manière irréversible ? Le pire, je le sais, c’est la peine d’élimination sociale ; sur des profils jeunes et malléables, je veux tout tenter pour les réintégrer dans la société. En prison, on les traite mal. On ne doit pas céder à la panique, au rejet moral. Quand je remets une personne en liberté, je fais un pari sur l’avenir ; ce qu’elle devient après, les actes qu’elle accomplit, je me persuade que je n’en suis pas comptable. Évidemment, les choses sont plus complexes…


Je me raccroche à ma conviction première : il faut savoir donner leur chance à ceux qui présentent des garanties de réinsertion. L’une de nos plus grandes peurs, en tant que juges, c’est de céder à une gestion mécanique de nos dossiers : on est face à des gens qui attendent de nous la justice, il faut rester à leur écoute, modestes, humains, ne jamais considérer l’autre comme un ennemi social mais plutôt comme l’acteur de sa propre réhabilitation, conserver une forme de confiance quand tout – y compris le discours politique et les sentences arbitraires rendues sur les réseaux sociaux ou au sein même de notre cercle intime – nous invite à la défiance.


C’est le moment que l’on redoute tous : le passage de la quiétude au drame et on a beau être préparés mentalement à cette éventualité, on est toujours démunis quand elle survient. Toute notre vie durant, on essaye de tenir le malheur à distance, et c’est encore plus vrai dans une société qui a fait de l’exhibition d’un bonheur factice le gage d’une intégration réussie, une société qui cache ses morts, ses pauvres, ses malades, qui réclame de la vitalité, de la jeunesse, de la beauté, rien de déformé, rien d’âpre, personne n’en parle par superstition, on développe nos propres subterfuges, on espère passer entre les mailles du filet, et un jour, on reçoit un appel et on comprend que c’est fini, on a été pris dans la nasse.


Le métier d’avocat n’est pas la défense de la veuve et de l’orphelin. À quoi sert l’avocat sinon à défendre celui qui est rejeté par l’ensemble du corps social ? Le salaud fait partie de l’humanité, tu le sais aussi bien que moi. Et puis, défendre, ce n’est pas aimer, ça ne requiert pas une adhésion à la cause que ton client défend… Souviens-toi de l’affaire Patrick Henry dans les années 70… On est à Troyes, un petit enfant a été assassiné. Qui va le défendre ? Personne ne veut y aller. Alors se met en place la commission d’office. Trois avocats acceptent de défendre l’accusé. Parmi eux, Robert Badinter qui livrera une éblouissante plaidoirie et Jean-Denis Bredin. Ce dernier avait publié un texte dans la presse, tu te souviens de ses mots ? « La seule justification de l’avocat, c’est d’être présent aux côtés de tous, et même du pire d’entre nous. »


Peut-être que l’écriture est devenue ma zone de sécurité, la seule façon de rendre ma vie supportable, de décrire une réalité que je ne pouvais pas affronter sans souffrir. Dans une lettre à Vita Sackville-West, datée du 8 septembre 1928, Virginia Woolf a noté ceci : « Je crois que l’essentiel lorsqu’on commence un roman est d’avoir l’impression, non pas que l’on est capable de l’écrire, mais qu’il est là, qu’il existe de l’autre côté d’un gouffre, que les mots sont impuissants à franchir : qu’on ne pourra en venir à bout qu’au prix d’une angoisse à perdre haleine […] Un roman […] doit apparaître, avant qu’on ne commence à l’écrire, comme quelque chose, précisément, qu’on ne peut pas écrire. »


« L’enfer n’a qu’un temps, la vie recommence un jour. » Albert CAMUS, L’Homme révolté.


 

mercredi 18 mai 2022

[Murakami, Haruki] Première personne du singulier

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Première personne du singulier

Auteur : MURAKAMI Haruki

Traduction : Hélène MORITA

Parution : en français (Belfond) en 2022

Pages : 160

 

   

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le succès de Des hommes sans femmes, Murakami renoue avec la forme courte. Composé de huit nouvelles inédites, écrites, comme son titre l’indique, à la première personne du singulier, un recueil troublant, empreint d’une profonde nostalgie, une sorte d’autobiographie déguisée dont nous ferait cadeau le maître des lettres japonaises.
 
Un homme se souvient
De la femme qui criait le nom d’un autre pendant l’amour
Du vieil homme qui lui avait révélé le secret de l’existence, la « crème de la crème de la vie »
De Charlie Parker qui aurait fait un merveilleux disque de bossa-nova s’il en avait eu le temps
De sa première petite amie qui serrait contre son cœur le vinyle With the Beatles
Des matchs de base-ball si souvent perdus par son équipe préférée
De cette femme si laide et si séduisante qui écoutait le Carnaval de Schumann
Du singe qui lui avait confessé voler le nom des femmes qu’il ne pouvait séduire
De ces costumes qu’on endosse pour être un autre ou être davantage nous-même.
 
Un homme, Murakami peut-être, se souvient que tous ces instants, toutes ces rencontres, anodines ou essentielles, décevantes ou exaltantes, honteuses ou heureuses, font de lui qui il est.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Kyoto en 1949 et élevé à Kobe, Haruki Murakami a étudié le théâtre et le cinéma, puis a dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux États-Unis. En 1995, à la suite du tremblement de terre de Kobe et de l’attentat du métro de Tokyo, il décide de rentrer au Japon.
Plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, Haruki Murakami a reçu le Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka, le prix de Jérusalem pour la liberté de l’individu dans la société en 2009 et le prix Hans Christian Andersen en 2016.
Tous ses romans sont disponibles chez Belfond et repris en poche par 10/18.

 

 

Avis :

Inédites ou déjà parues dans des revues, les huit nouvelles qui composent ce recueil ont en commun la « Première personne du singulier » : un « je » qui ne cesse de jouer sur une ambiguïté malicieusement entretenue, ni tout à fait l’auteur, ni tout à fait un autre, et qui semble nous inviter à une conversation amicale où l’on évoquerait avec nostalgie l’ombre de quelques vieux souvenirs.

Ainsi, mêlées, comme autant de rappels de leur nature imaginaire, de détails poétiques, oniriques, ou même franchement fantastiques, ces confidences à mi-voix où se multiplient les références au véritable vécu de l’auteur – ses goûts de mélomane, lui qui eut un club de jazz à Tokyo ; sa passion pour le base-ball ; ou encore le décor de la ville de Kobe où il a grandi – instaurent un sentiment d’intimité complice pour nous emmener dans ce qui ressemble à une réflexion, pas si à bâtons rompus que ça, sur les hasards et les bifurcations de la vie.

Des rencontres fortuites et sans lendemain qui laissent pourtant des traces indélébiles ; des faits à première vue insignifiants, mais qui résonnent encore dans la mémoire des décennies plus tard ; des rêves et des situations imaginaires aux prolongements néanmoins étrangement réels : autant de petits cailloux, qui, anodins individuellement, tracent ensemble comme l’idée d’une trajectoire, peut-être le destin d’un homme capable de ne s’en apercevoir qu’avec le recul de l’âge.

Alors, peu importe au fond la part de vérité ou de fantaisie dans ces huit petits contes, drôles ou graves. L’une et l’autre s’interpénètrent et se nourrissent, révélant tout autant l’homme derrière l’écrivain, en une composition dont « il n’est pas exclu, écrit-il, qu’elle constitue aussi comme une courte biographie d’un être humain, moi-même », mais qu'il conclut sur un clin d'oeil : « Je crois que j’avais peur. J’étais saisi d’angoisse à la pensée qu’un je, qui n’était pas le vrai moi, ait fait quelque chose d’horrible (…). Et j’avais peur aussi que quelque chose à l’intérieur de moi, dont j’ignorais tout, soit exposé en pleine lumière ». Comme si, soudain pris de timidité, son « je » couché sur le papier craignait de se voir transformé par ses lecteurs en un « il » où il ne se reconnaîtrait plus.

Humour et nostalgie imprègnent ce drôle d’autoportrait en pointillés du célèbre romancier japonais, dont cette ultime acrobatie préserve tout le mystère. (3,5/5)

 

Citations :

Bon nombre d’années se sont écoulées depuis. Il semble étrange (ou peut-être qu’après tout, non, cela n’a rien de curieux), mais il suffit d’un battement de paupières, et les hommes vieillissent. À chaque instant, nos corps, sans espoir de retour, s’en vont vers l’anéantissement. À peine a-t-on fermé les yeux, puis les a-t-on rouverts, que bien des choses ont disparu (certaines avaient un nom, d’autres pas). Soufflées par les vents violents de la pleine nuit, elles ont été emportées quelque part sans laisser de trace. Il n’en subsiste qu’un frêle souvenir. Mais non, on ne peut pas compter sur les souvenirs non plus. Qui pourrait affirmer avec certitude ce qui nous est vraiment arrivé par le passé ?
Cependant, si nous avons de la chance, demeureront parfois quelques mots à nos côtés. Dans les profondeurs de la nuit, ils graviront la colline, se faufileront dans de petites cavités adaptées à leur morphologie et effaceront tout signe de leur présence en laissant souffler bien loin les vents sauvages du temps. Et lorsque, à l’aube, la tempête aura enfin cessé, les mots survivants réapparaîtront secrètement à la surface de la terre. Généralement calmes, timides, ne disposant que de moyens d’expression ambigus, ils sont toutefois prêts à témoigner. En témoins honnêtes et impartiaux. Seulement, pour forger des mots aussi persévérants, ou les découvrir et les abandonner, il faut un dévouement inconditionnel, qui vous engage corps et âme.
 

Ce que je trouve curieux dans le fait de vieillir, ce n’est pas que moi-même je prenne de l’âge. Et pas non plus que le jeune moi du passé soit devenu vieux, avant même que j’en aie eu conscience. Je suis plutôt déconcerté de voir comment tous ceux de ma génération ont vieilli, comment les jolies filles si pleines d’entrain que je connaissais sont à présent assez avancées dans la vie pour avoir deux ou trois petits-enfants. J’en éprouve un léger trouble, voire de la tristesse. Même si pour ma part, je ne trouve pas triste d’avoir ce même âge avancé.         
Ce qui me rend mélancolique, je crois, à propos des jeunes filles de mon entourage, des vieilles dames maintenant, c’est d’être obligé de reconnaître que mes rêves de jeunesse ont disparu à tout jamais. La mort d’un rêve est peut-être plus triste, en un sens, que celle d’un être vivant.
 

On a pu dire que le temps le plus heureux de notre vie fut celui où les chansons pop avaient un sens véritable pour nous, où elles se glissaient profondément en nous, avec un parfait naturel. Peut-être en effet. Ou peut-être pas. La pop, après tout, pourrait n’être que de la pop. Et rien de plus. Comme il se pourrait que finalement nos vies ne soient que des biens de consommation contrefaits. Et rien de plus.
 

Il se tut alors un instant, me scrutant intensément pour voir si je comprenais ce qu’il me disait. C’était comme s’il avait collé son visage à la fenêtre d’une maison pour en inspecter l’intérieur.
 

De 1968 à 1977, j’ai assisté à un nombre astronomique (à ce qu’il m’a semblé) de matchs perdus. Pour le dire autrement, je m’étais peu à peu habitué à un monde de défaites constantes. Tel un plongeur qui adapte son corps à la pression de l’eau, lentement mais sûrement. Car dans la vie il y a plus de défaites que de victoires. Et la véritable sagesse consiste davantage à apprendre à être un bon perdant qu’à savoir comment vaincre.
 
 
J’ai connu quelques femmes très séduisantes. De celles dont, au premier coup d’œil, on pense : « Oh, quelle jolie femme ! » Mais ces belles créatures, ou du moins la plupart, ne me parurent jamais profiter vraiment de leur beauté, en jouir inconditionnellement. Je trouvais cela très curieux. Les femmes que la nature a dotées d’une grande beauté attirent souvent l’attention des hommes et suscitent l’envie ou la flatterie chez les autres femmes. Elles sont comblées de présents coûteux, d’hommages d’innombrables admirateurs. Alors, pourquoi n’ont-elles jamais l’air heureuses ? Et pourquoi sont-elles même déprimées parfois ?         
Il ressort de mes observations que beaucoup de jolies femmes de ma connaissance sont insatisfaites ou irritées en raison de tout petits défauts chez elles – comme chaque être humain en possède forcément – et que rancœur et amertume ne cessent de les ronger. Elles sont en permanence tracassées par ces imperfections, si minuscules ou insignifiantes soient-elles. Le cas échéant, elles peuvent en devenir obsédées, par exemple, que leurs gros orteils soient trop gros, que la forme de leurs ongles soit affreuse, ou la taille de leurs mamelons, différente. J’ai connu une fois une très jolie femme qui estimait que les lobes de ses oreilles étaient anormalement longs et qui les dissimulait toujours sous ses cheveux. La longueur (excessive ou non) des lobes d’oreille est quelque chose qui m’indiffère totalement (elle me montra les siens un jour, mais à mes yeux, ils étaient simplement normaux). Ou alors il n’est pas impossible que cette fameuse longueur des lobes (ou autre broutille semblable) ne soit finalement que le substitut d’autre chose.         
En comparaison, ne pourrait-on pas dire d’une femme capable de jouir à sa manière de son manque de beauté – de sa laideur – qu’elle est bien plus heureuse ? Et de même que toute belle femme possède quelque laideur, toute femme laide a aussi quelque beauté. Mais contrairement aux belles, les laides, semble-t-il, s’obligent à profiter de leurs points forts. Et pour elles, ceux-ci ne sont jamais des substituts ou des métaphores.


« Nous vivons tous masqués – plus ou moins. Dans ce monde féroce, on ne peut pas vivre sans masque. Le visage d’un ange véritable peut être caché derrière le masque d’un diable et le visage d’un diable peut être caché sous celui d’un ange. Ce n’est jamais l’un ou l’autre, mais toujours l’un et l’autre. C’est ainsi que nous sommes, nous les humains. Ce qu’exprime le Carnaval. Schumann a été capable de voir les deux. Aussi bien les masques que les visages. Parce que c’était un homme à l’âme déchirée, qui vivait douloureusement écartelé entre son masque et son visage. (…)
« Il se peut que certains aient gardé leur masque tellement longtemps qu’il leur colle à tout jamais à la peau, dis-je.         
— Oui, c’est possible, répondit-elle à voix basse avec un petit sourire. Mais même si le masque reste collé sans plus jamais se détacher, cela ne change rien au fait que, derrière, il y a un autre visage.       
— Sauf que personne ne peut le voir.         
— Si, si. Il existe des hommes capables de le discerner. Quelque part, ces hommes-là existent, c’est sûr.         
— Robert Schumann possédait cette faculté, mais en fin de compte il n’a pas trouvé le bonheur. À cause de la syphilis, de la schizophrénie et de ses démons.
— Mais Schumann nous a laissé une musique extraordinaire. Une musique merveilleuse, que personne d’autre que lui n’aurait pu composer », dit-elle. Et très bruyamment, elle fit craquer les articulations de ses dix doigts, l’un après l’autre. « Merci à la syphilis, à la schizophrénie, aux démons.


 

lundi 16 mai 2022

[Meek, James] Vers Calais, en temps ordinaire

 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Vers Calais, en temps ordinaire
            (To Calais, In Ordinary Time)

Auteur : James MEEK

Traducteur : David FAUKEMBERG

Parution : en anglais en 2019    
                   en français (Métailié) en 2022

Pages : 464

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Trois périples. Une route.
Angleterre, 1348. Une gente dame, lectrice du Roman de la Rose, fuit un odieux mariage arrangé, un procureur écossais part pour Avignon et un jeune laboureur en quête de liberté intègre une compagnie d’archers qui a participé à la bataille de Crécy. Tous se retrouvent sur la route de Calais. Venant vers eux depuis l’autre rive de la Manche, la Mort noire, la peste qui va tuer la moitié de la population de l’Europe du Nord.
Pendant ce voyage, assombri par le passé violent des archers et les avertissements des prêtres sur la fin du monde prochaine, les voyageurs se confrontent à la nature de leurs amours et de leurs désirs. La demoiselle séduite par l’amour courtois va découvrir ce qu’aimer veut dire, l’archer mettra son honnêteté à l’épreuve dans un contexte cruel et injuste, le procureur recevra des confessions qui remettront en cause sa façon de penser.
Au milieu des fumées des bûchers censés éloigner la pestilence, des bagarres, des us et des coutumes oubliés, des personnages magnifiques, complexes, drôles, nuancés et profondément humains vivent leurs aventures dans un monde médiéval à la fois étrangement plausible et complètement étranger.
Impressionnant exploit de langue et d’empathie, l’auteur ne falsifie jamais l’époque en l’assimilant à la nôtre, et crée ainsi un roman extraordinaire sur l’amour, les classes sociales, la foi, la perte, le genre et le désir sur fond de l’un des plus grands cataclysmes de l’histoire de l’humanité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James MEEK est né à Londres en 1962 puis a grandi en Ecosse, à Dundee.
Grand reporter, il a vécu en Russie, à Kiev et à Moscou de 1991 à 1999 où il était correspondant. Il vit maintenant à Londres où il collabore au Guardian, à la London Review of Books et à Granta.
Il est l’auteur des ouvrages Un Acte d’amour et Nous commençons notre descente, tous les deux lauréats de prix littéraires et traduits à travers le monde.

 

 

Avis :

Nous sommes en Angleterre en 1348. Cela fait deux ans que la bataille de Crécy a vu les archers et la piétaille d’Outre-Manche abattre la chevalerie française. Les Anglais victorieux ont ensuite fait tomber Calais, et depuis la célèbre remise des clés de la ville par ses bourgeois, alors que la peste noire s’est mise à décimer l’Europe et donc aussi la population de la cité conquise, l’Angleterre colonise ce bout de terre arrachée à la France. Forts de diverses motivations, les futurs colons proviennent de milieux disparates. Sur la route qui doit les mener à embarquer, convergent ainsi une noble dame décidée à fuir un mariage arrangé, un procureur écossais en partance pour Avignon, et un jeune serf engagé comme archer pour acheter sa liberté. Les rumeurs quant à une meurtrière pestilence au-devant de laquelle ils courraient, vont bientôt laisser la place à une terrible réalité.

Que voilà un étrange et déconcertant ouvrage. L’érudition et la prouesse linguistique – chapeau bas, au passage, pour le traducteur David Faukemberg - y parfont à la perfection l’illusion d’un véritable roman du Moyen-Age. Au travers des trois personnages principaux issus de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple paysan, tournures, croyances et façons de penser se font le reflet de la diversité de langues et de statuts qui se côtoient dans l’Angleterre de cette époque. Langues savantes mêlées de latin et de français, mais aussi langues vernaculaires, s’y relaient avec une aisance confondante pour mieux donner un aperçu de la variété culturelle médiévale, telle qu’on la retrouve au travers de sa littérature.

Mais des livres à la réalité, il y a loin. De la légendaire chanson de geste aux sordides réalités coupables vécues après Crécy par la compagnie d’archers de Will, de l’amour courtois de l’allégorique Roman de la Rose qui sert de référence à la gente Bernadine à l’universelle aliénation de la femme dans toutes les couches de la société féodale, c’est finalement un voyage purement initiatique qui attend les protagonistes de cette histoire. Loin des « semblances » héroïques, religieuses ou amoureuses, chacun va apprendre le vrai prix de la vie et de la liberté, de l’amour et de la culpabilité. Et puis, alors que l’épidémie de peste paraît souvent une punition divine et déclenche des violences antisémites, elle contribue aussi à rebattre un tant soit peu les cartes sociales, quand nobles et gueux se retrouvent à égalité face à l’arbitraire de la maladie et de la mort, et lorsque campagnes abandonnées et manque de bras mettent à mal la pratique du servage.  

Finalement, ce n’est pas tant la langue, à laquelle on s’accoutume sans mal et avec un certain plaisir, qui rend si délicat l’accès à ce livre. C’est plutôt sa tournure d’esprit « médiévale », étrangement proche et étrangère à la fois, qui s’avère franchement déroutante. Comme lorsqu’il nous invite à l’une de ces représentations théâtrales de l’époque, qui rassemblaient alors toute la société, mais qui nous semblent aujourd’hui relativement hermétiques. Aussi, si la prouesse littéraire et historique impressionne, l’on risque d’y ressentir à la longue un détachement de plus en plus prononcé à l’égard de personnages par trop inaccessibles.

Il faut découvrir ce livre à nul autre pareil, conte médiéval en même temps que roman historique, exploit linguistique témoignant d’une grande érudition. Mais, à n’en pas douter, goûter ne voudra pas forcément dire aimer pour tous ses lecteurs. (3,5/5)

 

Citations :

« Alors éclairez-moi, dit-elle. Votre père souhaite vous marier à son ami. Pourtant votre Laurence est, à croire le portrait que vous dressez de lui, un excellent jeune homme de bonne famille, avec des perspectives d’avancement. S’il vous aime, pourquoi ne pas vous demander à votre père ?  
– Il fit sa requête, et icelle fut rejetée. Laurence ne possède point de fille à marier, au contraire de Sire Faisanderie. Et mon veuf de père estime avoir besoin, comme son ami, d’une nouvelle épouse.  
– Berna !  
– Il me répugne d’en parler, tant la chose est indigne. Leur intention est telle : Sire Faisanderie arrive ici, nous nous marions ce samedi puis partons avec mon père pour le Somerset, où, après la moisson, un second mariage sera célébré, unissant mon père à la fille de mon récent époux. »  
Pogge découvrit ses dents.
« Infâme, gronda-t-elle.  
– N’est-ce pas, que c’est abject ? Moi et cette autre damoiselle, la malheureuse, sommes nos propres dots.
 
 
L’infirmier leur a montré comment bannir la pestilence. Les corps sanglants chauds et humides avaient le plus à craindre, car les trous par où passait leur sueur étaient grandement ouverts, offrant aux gouttelettes morbides de la peste un passage vers l’intérieur du corps. Toutefois, même les plus froids et les plus secs d’entre eux couraient grand péril, s’ils n’empruntaient pas le chemin qu’il fallait. Ils ne devraient point besogner trop dur, de crainte que leurs corps s’échauffent et que leurs trous à sueur viennent à s’ouvrir en grand. Pas plus qu’ils ne devraient s’adonner à la luxure charnelle avec des femmes, ni se baigner dans une eau chaude, ni non plus rester plus d’un jour sans purger leurs entrailles. Ils devraient se passer de miel, d’ail, d’oignons, de poireaux et d’épices fortes ; manger des concombres, du fenouil, de la buglosse, des épinards et des fruits aigres, boire de l’eau coupée de verjus ou de vinaigre plutôt que du vin, et assaisonner leurs aliments avec un fort vinaigre. Il fallait fuir les tas de crottes ou d’immondices, les latrines et tous les lieux putrides et puants de cette espèce, et il serait bon que chacun emporte partout avec lui des fleurs odorantes, pour s’en obstruer les narines.  
« Quand la peste approche, même au cœur de l’été, le ciel s’assombrit en plein jour mais il n’y a d’abord point de pluie, rien que le tonnerre vers le sud. De nuit, des traits de foudre, ou des météores dans le ciel. Si un vent fort se lève du sud, où que vous soyez, trouvez refuge et assurez-vous de bien fermer huis et fenêtres côté sud. »  
Si la pestilence venait à les prendre, a dit l’infirmier, ils ne sentiraient point l’air vicié et humide pénétrer dedans eux par leurs narines, leurs bouches et leurs trous à sueur. L’air morbide s’infiltrait par le sang jusqu’au cerveau, au cœur et au foie, chacun de ces organes se démenant alors pour chasser le mal. Ceux qui se trouvaient pris éprouvaient d’abord des frissons, une roideur et des picotements de sang, et leur tête était douloureuse. Il arrivait parfois qu’ils toussent et tombent de sommeil. Des bubons indurés d’une grosseur allant du pois à l’œuf s’éveillaient sous la peau, dans l’entrecuisse si la souillure s’amoncelait dans le foie, sous les aisselles si c’était dans le cœur, et dans le cou ou sous la langue si le cerveau était frappé. Chez certains, des marques ou des points noirs apparaissaient sur la peau. Dans tous ces cas, la mort advenait sous trois jours.  
Chez d’autres, le mal empruntait un plus court chemin. Il s’attachait aux poumons, qui n’étaient plus capables, alors, de refroidir le cœur, et pour préserver celui-ci, le cerveau aspirait en lui la souillure, mais le cerveau n’était pas de taille à lutter, et le mal s’épandait brusquement dehors par les oreilles, dans un rugissement qui vous assourdissait, ou, ce qui était pire, par les yeux. Car alors, le malheureux pécheur périssait le jour même ; mais le temps qu’il vivait encore, il lui suffisait de mirer un homme et la pestilence transitait de ses yeux aux yeux de qui le voyait, et de là dans son cœur, son cerveau ou son foie.  
« Par conséquent, a dit l’infirmier, la première chose absolument requise quand la peste prend quelqu’un, c’est de lui nouer un linge autour des yeux, afin que le mal ne puisse sortir et contagionner ceux qui l’assistent, ou le prêtre chargé de purifier son âme avant qu’elle se libère. Des questions ? » 
 
 
« Bien que la meilleure arme contre la peste consiste en une vie vertueuse, je puis aussi, avec la bénédiction du Seigneur, aider tout homme qui a la volonté de s’aider lui-même. Ayant examiné en profondeur la santé de chacun de vous, et sachant quand et où vous êtes venus au monde, je suis en mesure de vous offrir ce qu’à Paris on nomme un colloque complet de traitement médical et personnel, c’est-à-dire, dans votre anglais, une leçon sur l’art des sangsues qui convient à chacun, fondé sur la connaissance de la disposition des planètes et des luminaires à l’heure de sa naissance, de la nature de ses humeurs, de la teinte et de l’humidité de sa langue et la clarté de sa pisse. Le colloque est agrémenté d’un sachet de simples séchées, savamment amalgamées afin de repousser la peste moyennant une cuillère chaque jour ; un pot de plâtres d’Emmanuel afin d’atténuer l’enflure ; et un pot de Bethzaer. Et ce n’est d’ailleurs pas tout : le colloque s’accompagne en outre d’une lame d’acier, tout spécialement conçue pour épancher le sang pestilentiel. Et si le mal devait être si puissant que ni les herbes, ni les saignées, ni le Bethzaer ne puissent vous guérir, j’ajoute une bouchée d’une mélasse destinée aux seuls rois et aux cardinaux, qui contient des violettes, des roses, du bois de santal, des perles, des oranges, des feuilles d’or, de la poudre d’argent, d’émeraude et d’os extrait du cœur d’un cerf. Toutes ces choses réunies, à Londres ou Paris, ne pourraient s’obtenir pour moins de vingt livres ; mais je suis prêt à offrir le colloque intégral à chacun de vos archers, adapté à ses besoins propres, les simples, les plâtres, le Bethzaer, la lancette à saigner, la mélasse des rois et tout le reste pour deux vingtaines de pennys d’argent. » 


Ils mouraient de nous tuer et de remporter la bataille, mais c’était pour eux comme un jour saint, quand on part à la chasse. Ils savaient point vraiment ce qui comptait le plus à la fin d’une chasse, estoquer le cerf ou être vu des autres en train de l’estoquer, le miroitement du soleil sur leur équipage, le geste bien tourné du bras portant l’épée, tout cela que le barde, après-coup, allait mettre en chanson ? Même un roi qui gagne ses batailles a besoin qu’on les chante, et pas seulement qu’on chante sa victoire mais la manière surtout dont il l’a remportée, de sorte que les gens, à tout jamais, s’en ressouviennent. Que trois fiers destriers sous lui furent massacrés, qu’il ferrailla à coups de hache tel un vilain, ou bien qu’il combattit sans heaume pour que tous voient de loin sa chevelure d’or.


« Tu mènes ton bœuf dans le mauvais sillon, procureur. Y a nulle pestilence en Angleterre, et je vais te conter le pourquoi. » De ses index dressés de part et d’autre de sa caboche, il figurait des cornes. « Les Juifs, il a dit. La France, l’Italie – toutes les terres qui ont la peste en sont grouillantes, et ces gens-là aspirent depuis toujours à crever les chrétiens. Mais le vieil Édouard, l’aïeul du présent roi, les a jetés dehors il y a de ça soixante hivers. Y a pas eu un seul Juif en Angleterre depuis, et tant qu’on les laissera dehors, ils pourront pas besogner leur peste sur nous.  
– Vous opinez sincèrement que toute la culpabilité de ce fléau incombe aux Juifs ? a questionné Thomas.  
– Tous ceux qui ont un brin de jugeote le savent.  
– Mais cela est sans fondement. Le pape lui-même qualifia de péché le fait de les en accuser. »  
Jour-Saint a écarquillé les yeux et poignardé du doigt la poitrine de Thomas. « Voilà le témoignage que le pape n’est rien qu’un outil aux mains du peuple cornu. Peut-être même plus qu’un outil. » Il a miré alentour de lui et baissé son timbre. « Pourquoi porte-t-il un si long chapeau, si c’est pas pour cacher ses cornes ?  
– Selon vous, le pape est un Juif ? »  
Jour-Saint a retroussé sa lèvre et il a acquiescé. « S’il veut faire la preuve du contraire, qu’il périsse lui-même du fléau. Alors, je l’estimerai comme un bon chrétien. »


La mort, comme ils l’appelaient, était arrivée à Heytesbury cinq jours auparavant, et elle avait déjà fauché quarante paroissiens, hommes, femmes et enfants, un tiers du bourg. Nul ne se rendait plus chez ses voisins, par craindre de se contagionner. Les gens suspendaient des linges à leurs fenêtres, un pour qu’on envoie le prêtre, deux pour qu’on leur laisse de quoi boire et manger, trois pour qu’on vienne emporter un corps. Le prêtre et le sonneur de clochette étaient allés et venus si souvent entre l’église et les domiciles des malades que nul ne leur prêtait plus attention. L’auberge était fermée, personne ne venait du dehors acheter les tissus qu’ils fabriquaient, les cultures étaient mûres mais nul ne voulait moissonner, et la moitié des bêtes étaient sans maître désormais.


Le prêtre s’est penché en avant pour tousser. Un petit crachat sombre a coulé de sa bouche et il s’est essuyé les lèvres du dos de la main, avant de reprendre. « Ed Sutton et les autres fouleurs, quand ils ont entendu que la mort était venue pour de bon, ils ont su qu’ils n’avaient plus longtemps à boire. Tous les soirs, ils sont restés debout jusqu’à ce que la bière qu’ils engloutissaient s’arrête à peine dans leurs tripes avant de se changer en pisse. Il y a deux jours, nous sommes allés chercher l’un d’eux dans sa maison, Gibby, mort comme un clou de porte. Je lui ai administré l’onction, on l’a couvert d’un drap et enterré. Il a été le premier à rejoindre la fosse. On avait à peine fait dix pas qu’on l’a entendu crier, disant qu’il était soit en enfer, soit à Heytesbury, et que s’il se trouvait à Heytesbury, ce bourg comptait un prêtre de trop. En le voyant debout dans la fosse, sa tête dépassant du linceul, en train de nous maudire, un grand rire nous est venu, Buisse et moi. On n’a pas su le contenir. Gibby avait tant bu que son épouse le pensait mort. »  
Il a secoué la tête et s’est essuyé les mains sur son aube. « Figurez-vous qu’hier il est mort de nouveau, pour de bon cette fois, et ce n’était pas aussi gai. »


Il est fascinant de constater combien nos spéculations sur la destruction de l’humanité se trouvent métamorphosées quand le spécimen le plus familier à être détruit est soi-même. La mort est universelle, et pourtant elle arrive à chaque individu, même en ces temps d’atroce mortalité, comme une espèce de miracle. Comment tout ce qu’il y a dans cet esprit et cette mémoire pourrait-il cesser ? Au lieu d’imaginer un univers sans humains, j’imagine un univers sans moi, et il pourrait aussi bien être silence et vide si je ne suis plus présent. Périssons tous simultanément, ou pas du tout ! En lieu et place d’une fervente préparation spirituelle au jugement divin et à l’éternité, s’impose une terreur exactement proportionnelle à ma présence corporelle – i.e., suffisamment petite pour mettre en évidence la mienne insignifiance dans le dessein universel, et suffisamment vaste pour m’anéantir.


Nous sommes tous pécheurs, dis-je. Votre notion de la pestilence comme châtiment divin ne prête guère à controverse. Mon impression, c’est qu’à cette occasion, Dieu décida d’accroître la quantité de Noé appelés à survivre pour repeupler le monde. Ce qui n’est pas sans conséquence. Il divisa ainsi, à tout jamais, l’humanité en deux espèces : les coupables et les fiers. Les premiers seront tourmentés par l’idée que eux, les survivants, sont moins méritants que ceux qui périrent. “Mes enfants étaient innocents”, diront les parents qui auront perdu des fils et des filles. “Ils ont été punis pour mes péchés. J’aurais dû mourir à leur place.” Les seconds interpréteront leur survie comme la confirmation qu’ils sont bien les favoris de Dieu. Les doutes qu’ils auront pu avoir sur leur propre conduite, quels qu’ils soient, s’envoleront ; tous leurs actes seront validés. La vertu se définira désormais comme leur propre satisfaction. Être, c’est être bon.


 

 

samedi 14 mai 2022

[Pagan, Hugues] Le carré des indigents

 



 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le carré des indigents

Auteur : Hugues PAGAN

Parution : 2022 (Rivages)

Pages : 384

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans «Le Carré des indigents, nous retrouvons l’inspecteur principal Claude Schneider, protagoniste récurrent des romans d’Hugues Pagan. Nous sommes dans les années 1970, peu avant la mort de Pompidou et l’accession de Giscard au pouvoir. Schneider est un jeune officier de police judiciaire, il a travaillé à Paris et vient d’être muté dans une ville moyenne de l’est de la France, une ville qu’il connaît bien. Dès sa prise de fonctions, un père éploré vient signaler la disparition de sa fille Betty, une adolescente sérieuse et sans histoires. Elle revenait de la bibliothèque sur son Solex, elle n’est jamais rentrée. Schneider a déjà l’intuition qu’elle est morte. De fait le cadavre de la jeune fille est retrouvé peu après, atrocement mutilé au niveau de la gorge.

 

Un mot sur l'auteur :

Ancien flic, Hugues Pagan est aujourd'hui écrivain et scénariste. Il a été élevé au rang de Chevalier des arts et des lettres en 1998.


 

Avis :

Hugues Pagan était encore flic lui-même lorsqu’il créa Schneider, son personnage récurrent présentant suffisamment de points communs avec lui pour que certains y voient, au moins en partie, une sorte de lointain alter ego. Ce nouvel opus nous ramène en 1973, quand, « après un passage par l’armée et la guerre d’Algérie dont il ne s’est pas remis », l’inspecteur principal Schneider choisit de revenir s’enterrer dans sa petite ville de province, plutôt que de faire carrière à Paris. Là, entre certains policiers aux pratiques plus que borderline héritées de leur expérience sous l’Occupation ou pendant la guerre d’Algérie, et une population modestement industrieuse qui subit en silence les crimes dont les autorités se soucient davantage pour des raisons politiques et carriéristes que par réel souci de justice, il tente d’accomplir imperturbablement ses missions.

Elles ne sont à vrai dire en rien spectaculaires et s’enchaînent tristement, au rythme des faits divers marquant le morne quotidien de cette France invisible qui joint laborieusement les deux bouts. Ainsi, Betty, une adolescente de quinze ans dont le projet de devenir institutrice faisait toute la fierté d’un père usé par une vie de labeur ouvrier comme tant de générations avant lui, a disparu entre son domicile et la bibliothèque dont elle revenait en solex. Son corps sans vie ne tarde pas à être retrouvé. Commence, pour l’équipe de Schneider, un méthodique travail de fourmi, destiné à mettre au jour les pitoyables circonstances qui ont abouti à l’effacement de cette pauvre vie et au désespoir d’un père voué au malheur. En même temps qu’il s’efforce de faire toute la lumière sur cette affaire, avant que, vite oubliée, elle ne cède la place à la suivante pour non plus guère que quelques lignes dans les journaux, Schneider, le flic taciturne et intègre, se retrouve aux premières loges d’une réalité sociale qu’il observe sans illusion, avec autant de tristesse que de colère rentrée.

C’est précisément cet aspect de la narration qui la rend si particulière et remarquable. Peu importent ici suspense et péripéties. L’essentiel est dans l’atmosphère et le rendu désenchanté d’un quotidien insignifiant où l’on meurt invisible. Et si le rythme, lent et lancinant, finit par envoûter, c’est aussi parce que l’inimitable rugosité de l’écriture d’Hugues Pagan donne à sa narration d’indubitables accents de vérité, et que le réalisme de son texte finit par vous pénétrer et vous habiter durablement.

Ce roman noir et social cultive, jusque dans son style, une authenticité sans concession qui en fait un coup de gueule en même temps qu’un hommage aux anonymes de la France d’en bas. Un très bon cru. (4,5/5)

 

Citations : 

Il y a une grande différence entre vous et moi, Manière. Je n’attends rien de personne. Je ne tiens dans la main de personne. Je n’ai à plaire ou à déplaire à personne. Je ne fais pas une carrière. Je fais un métier. Aussi bien, je pourrais en faire un autre. Je n’ai pas l’intention de calmer le jeu, parce que je ne joue pas.

Schneider en conclut qu’il était capable de haine. En tant qu’homme, il le déplorait plus ou moins, la haine n’étant souvent que la traduction agressive et brouillonne d’une terrible souffrance intérieure. En tant que chef d’unité, il se reprochait de ne l’avoir jamais détecté auparavant.

Ainsi, nos vies sont-elles comme un long sommeil éveillé, où les rêves seuls tiennent lieu de mémoire.


 

jeudi 12 mai 2022

[Vuillard, Eric] Une sortie honorable

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une sortie honorable

Auteur : Eric VUILLARD

Parution : 2022 (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La guerre d'Indochine est l'une des plus longues guerres modernes. Pourtant, dans nos manuels scolaires, elle existe à peine. Avec un sens redoutable de la narration, "Une sortie honorable" raconte comment, par un prodigieux renversement de l'histoire, deux des premières puissances du monde ont perdu contre un tout petit peuple, les Vietnamiens, et nous plonge au coeur de l'enchevêtrement d'intérêts qui conduira à la débâcle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009, Babel n°1330), récompensé par le Grand prix littéraire du Web - mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d'Occident et Congo ainsi que le prix Joseph-Kessel 2015 pour Tristesse de la terre, le prix Alexandre Viallate pour 14 juillet et le prix Goncourt 2017 pour L'ordre du jour.

 

Avis :

1950 : la France refuse d’admettre qu’elle vient de perdre la guerre d’Indochine avec la défaite de Cao Bang. Elle décide de maintenir l’offensive, ne serait-ce que pour s’offrir une sortie honorable, et tuer ainsi dans l’oeuf toute velléité de contagion au sein de ses autres colonies. Le conflit va s’éterniser encore quatre ans, avec l’appui des Américains qui continueront ensuite seuls la guerre du Viêt-Nam. Quatre ans d’entêtement, pour un bilan humain catastrophique et une issue finalement très piteuse pour les Français. Quoique… pas pour tout le monde : la Banque privée française d’Indochine aura eu tout le temps de rapatrier ses avoirs, tout en s’enrichissant de l’effort de guerre.

Avec l’intelligence et l’élégance subtilement ironiques qu’il emploie pour croquer l’Histoire en quelques traits choisis, d’une sobre et féroce précision, c’est un bien consternant tableau que nous peint Eric Vuillard : d’un côté, la population indochinoise, éreintée dans les mines et les plantations d’hévéas qui servent de poules aux œufs d’or aux Français ; de l’autre, une coterie politique prête à tout pour la stabilité de son pouvoir et de ses intérêts économiques, et qui, pour ne pas perdre la face devant ses colonies, n’hésite pas à « relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter » ; au milieu, des troupes largement composées de tirailleurs africains et vietnamiens, envoyées à la boucherie avec une inconséquence qui fleure l’incompétence, à en croire ce qui apparaît en ces pages comme l’aberration militaire de Diên Biên Phu.

Fort de son évidente imprégnation du sujet, Eric Vuillard présente de la guerre d’Indochine une vision éminemment dérangeante, débarrassée de l’apprêt des souvenirs historiques officiels. En quelques coups de pinceaux d’une impressionnante efficacité, pointant le regard sur un ensemble de faits dont la parfaite exactitude vient pilonner jusqu’à l’ébranler la conscience du lecteur, l’écrivain met le talent manifeste de sa plume au service d’une lucidité teintée d’ironie douce-amère qui laisse longtemps songeur. Car, au-delà du contexte colonial et de ses guerres, c’est le système général que nous avons choisi à travers la planète, dont nous profitons tous plus ou moins, qui engendre régulièrement de tristes aberrations humanitaires, la vie pesant parfois moins lourd que les rapports de pouvoir, et surtout les prépondérants intérêts économiques. Et l’on frémit du plus pur effroi rétrospectif en découvrant la proposition américaine faite à la France, d’utiliser l’arme nucléaire pour se sortir de Diên Biên Phu…

Un ouvrage remarquable pour l’intelligence, comme pour la sobriété et l’élégance littéraires, avec lesquelles il mène son propos. Nul n’envisagera plus la guerre d’Indochine du même oeil, après cette troublante lecture ! (4/5)

 

 

Citations : 

Le lendemain, Delamarre se rendit à l’autre plantation Michelin où plusieurs suicides par pendaison avaient été signalés récemment. L’entreprise Michelin s’interrogeait sur “les motifs de cette épidémie de suicides”, selon l’expression du rapport de l’Inspection du travail. D’après la liste qu’on lui communiqua, les suicides s’étaient produits à une cadence effarante. (...) En tout, sept suicides en un mois. Et durant sa tournée, l’inspecteur découvre sur les coolies de profondes traces de coups, et tandis qu’il les interroge, se succèdent des récits d’humiliation et de terreur, et malgré les dénégations, Delamarre finit par trouver toute une provision de rotins dans un débarras, et comme d’habitude, le directeur de la plantation ne savait rien, et comme d’habitude, il paraît très ému, déclare que s’il n’avait pas été sans avoir eu connaissance de certains excès, et s’il avait sévi aussitôt en faisant déplacer un jeune assistant trop zélé, il n’aurait jamais pu imaginer de tels débordements, et comme d’habitude, le directeur exprime son profond regret, et comme d’habitude, les sévices sont présentés sur le registre de l’exception, de la bavure, la cruauté d’un surveillant, le sadisme d’un subalterne. L’inspecteur fit scrupuleusement son rapport, l’administration formula quelques recommandations. Elles ne furent suivies d’aucune réforme ni d’aucune condamnation. Cette année-là, l’entreprise Michelin fit un bénéfice record de quatre-vingt-treize millions de francs.    
 
 
Quelques années plus tôt, André Michelin avait fait la connaissance de Frederick W. Taylor à l’occasion d’un déjeuner organisé en son honneur chez Prunier, à Paris. Au dessert, Taylor qui, d’après le compte rendu qu’en fit Michelin, était “la modestie incarnée”, leur avait timidement exposé les principes de sa méthode. Mais afin de mieux comprendre l’admiration d’André Michelin pour les théories de Taylor, afin de bien sentir l’effroi qu’éprouvèrent les inspecteurs du travail lorsque leur voiture au petit matin se mit à longer cette forêt géométrique, où tous les arbres ont été rigoureusement plantés à égale distance les uns des autres, pour que chaque coolie n’ait que quelques pas à faire, toujours le même nombre, à la même cadence, afin de bien saisir ce que peut signifier la modestie de Taylor, cette qualité dont le pare Michelin, citons ce petit extrait du grand livre de Frederick W. Taylor, Les Principes du management scientifique : “Un homme de l’intelligence d’un travailleur moyen peut être dressé au travail le plus délicat et le plus difficile s’il se répète suffisamment, et sa mentalité inférieure le rend plus apte que l’ouvrier spécialisé à subir la monotonie de la répétition.”
 

Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous serions la colonie de nos colonies. (Edouard Herriot, 27 août 1946, à la tribune de l'Assemblée nationale)
 

Ainsi, ce 19 octobre 1950, Mendès sortit du rang. (…)
L’autre solution, lança-t-il, d’un ton absolument dépourvu d’agressivité, consiste à rechercher un accord politique, un accord, évidemment, avec ceux qui nous combattent.”
Tout le monde comprit aussitôt ce qu’il voulait dire. La formule semblait logique, affable, respectueuse même, mais elle recouvrait pour la plupart des députés quelque chose d’inadmissible. Alors Mendès leva à nouveau les yeux et regarda la foule de ses collègues. Quelques-uns semblaient se débattre encore, “Négocier avec le Viêt-minh, c’est une ligne rouge que nous ne franchirons jamais”, pensaient-ils.
 
 
Cela peut sembler curieux, mais il n’y avait, et il n’y a même jamais eu, aucun colon français établi à Cao Bang, nul quartier, nulle vie sociale européenne, pas un commerçant entreprenant, pas un hôtelier aventureux, pas un seul premier de cordée, personne. Et il faut ajouter qu’il n’y avait, et qu’il n’y a jamais eu non plus, aucun Européen à Dông Khê, aucun à Lang Son, aucun à Mao Khê, aucun à Lung Phai. La société des Mines d’étain de Cao Bang avait vu le jour en 1905 ; et pour fonctionner, elle n’avait besoin que de quelques ingénieurs, de contremaîtres européens, c’est tout, et pour se protéger, il lui fallait un poste militaire. En 1911, elle semble avoir été absorbée par les Étains et wolfram du Tonkin. Cette société anonyme, au capital de trois millions huit cent mille francs, possède, comme toute personne morale, ce qu’on appelle un siège, un domicile juridique, bien loin du Haut-Tonkin, bien loin de Cao Bang, mais pas très loin du palais Bourbon, boulevard Haussmann, dans le 8e arrondissement de Paris, à deux pas de la Banque d’Indochine qui détenait de sérieux intérêts dans l’affaire. Dix ans plus tard, son capital est de sept millions, douze ans plus tard, il est de vingt-quatre millions, et à la veille de la guerre mondiale, il est de trente-six millions, chiffres qui donnent donne le vertige. Ce n’est donc pas pour un simple poste avancé, perdu dans la jungle que l’armée se bat, ni pour quelques colons français égarés, et l’on devrait, par souci de précision, rebaptiser la bataille de Cao Bang, à propos de laquelle s’écharpe le parlement : bataille pour la société anonyme des Mines d’étain de Cao Bang ; cela lui conférerait sa véritable importance.      
Mais il n’y a pas que la bataille de Cao Bang qui devrait porter un nom de mines. La bataille de Mao Khê, qui aura lieu quelques mois plus tard, en mars 51, pourrait être rebaptisée, elle aussi. On pourrait tout aussi bien l’appeler : bataille pour la Société française des charbonnages du Tonkin, et au lieu du corps à corps sanglant que relatent nos livres, on devrait aussi raconter, dans un registre moins romanesque, mais au fond plus tragique, comment les quatre cents hommes de troupe renforcés par le 6e bataillon de parachutistes coloniaux, trois destroyers, deux péniches de débarquement, et l’utilisation finale de bombardiers et de chasseurs répondaient à l’appel déchirant que lui avaient lancé depuis Paris, à une échelle invisible de nous, et par un jeu de réverbération délicat, les vingt mille hectares sur lesquels s’étendait le domaine houiller de Mao Khê, que 78 760 actions se partageaient alors. Et l’on pourrait, entrelaçant Homère à l’économie de marché, chanter les 393 millions de capital que défendirent vaillamment les bombardiers B-26 et les chasseurs Hellcat, puisque c’est bien, sans erreur possible, en direction de la mine de charbon que l’attaque du Viêt-minh avait été lancée.              
Quant à la bataille de Ninh Bình, trois mois plus tard, contentons-nous de célébrer sans emphase l’intrépide bataille pour la société anonyme des Charbonnages de Ninh Binh. Et celle d’Hòa Bình, en décembre 51, n’a-t-elle pas, elle aussi, un capital et un chiffre d’affaires ? Et ne pourrait-on pas, à son tour, la rebaptiser : bataille pour la société anonyme des Gisements aurifères d’Hoa Binh ? On comprendrait mieux la fureur des combats. Et la fameuse bataille de Dông Triêu, ne fut-elle pas livrée en même temps par le corps expéditionnaire français et par la chambre de commerce de la Seine ? Et les cinquante et un morts du 6e bataillon de parachutistes coloniaux furent-ils bien sacrifiés pour la France ou pour M. Pierre-Charles Bastid, membre du conseil d’administration des Charbonnages, directeur général des Étains et wolfram du Tonkin, directeur général des Étains de Pia-Ouac, ingénieur conseil pour la Banque d’Indochine, administrateur des Établissements Eiffel et des Mines d’or d’outre-mer ; n’est-ce pas plutôt pour lui qu’on se battait ? Et les véritables généraux de cette bataille, s’appellent-ils vraiment Jean de Lattre de Tassigny et Raoul Salan, ne s’appellent-ils pas plutôt Varenne, Étienne, Bastid et Moreau-Defarges, membres du conseil d’administration des Charbonnages, et ne devrait-on pas alors l’appeler : bataille pour la société anonyme des Charbonnages de Dong Trieu, dont le compte, no 38056, se trouve, comme sans doute tous les autres, à la Banque d’Indochine, 96, boulevard Haussmann, à Paris ? Et voilà comment nos héroïques batailles se transforment les unes après les autres en sociétés anonymes.
 
 
Notre vaisselle, la qualité de nos couverts, nos ronds de serviettes et nos bacs à glaçons témoignent de nous-mêmes aussi bien que nos opinions. Nous sommes les choses que nous possédons. Et ce grand fait de posséder nous emporte loin, très loin. Jusqu’au point où il faut écouter les paroles de Maurice Viollette une seconde fois pour mesurer leur violence : “Le jour où nos combattants d’Indochine apprendraient que nous nous sommes rapprochés de leur ennemi, le jour où ils apprendraient que nous pensons à négocier une sorte d’armistice comme celui de 1940, les armes leur tomberaient des mains.”             
L’important ici, ce n’est pas le découragement des soldats, la plupart d’entre eux viennent d’Afrique du Nord, comme l’a rappelé tout à l’heure Chérif Djemad, ce sont des bataillons de coloniaux, et ce n’est sans doute pas l’amour de la patrie qui les a envoyés tout là-bas, en Indochine. L’important tient en une analogie. Maurice Viollette compare. Il apprécie l’attitude de Pierre Mendès France au regard du passé, il évalue la proposition de Mendès en la rapprochant d’un autre événement : juin 1940.         
Ainsi, subrepticement, il assimile Pierre Mendès France aux partisans de l’armistice, à Laval, à Pétain. Comme c’est étrange ! Comme cette comparaison est bizarre, déplaisante. Ceux qui applaudissent à gauche et à droite n’ont pas l’air de le remarquer. Frédéric-Dupont, cramoisi par les libations accomplies à la buvette, exulte. Il trouve sans doute normal que l’on compare le point de vue de Mendès au défaitisme de juin 40, comme le fera à son tour Edmond Michelet, deux heures plus tard, renouvelant l’anathème. Michelet profitera d’ailleurs de sa tirade pour cingler les socialistes et les rappeler à l’ordre, eux aussi. Après tout, si Mendès était demeuré seul, à jouer la sentinelle morale, ce ne serait pas si grave, mais il risque de faire basculer le groupe socialiste, et là, ce serait la grande coalition qui s’effondrerait.      
Edmond Michelet : “L’attitude de M. Mendès France, qui a été approuvée, je le répète, par le groupe socialiste, est celle de l’abandon, celle de Vichy en dernière analyse.”
Protestations à gauche et au centre.             
Le président. “Je vous rappelle à l’ordre.”             
Edmond Michelet : “Il faut dire les choses telles qu’elles sont. (Nouvelles protestations.) Je dis que toute politique actuelle de capitulation en Indochine s’apparenterait à celle de Vichy.”
 
 
Nos manuels scolaires définissent la IVe République par son instabilité, rabâchant la thèse gaullienne, sans la mettre à l’épreuve des faits. Pourtant, en dépit de la valse des gouvernements, à y regarder plus attentivement, une furieuse continuité domine. Les gouvernements de la IVe République se font en vase clos, comme si on remuait sans cesse le même cornet rempli des mêmes petits papiers. Ainsi, Bidault sera ministre des Affaires étrangères des gouvernements Ramadier I, II, du gouvernement Schuman I, puis il sera président du Conseil, vice-président du Conseil des gouvernements Queuille II, III, de Pleven II, d’Edgar Faure I, de nouveau ministre des Affaires étrangères de Mayer I, et enfin de Laniel I, si bien qu’en dépit des discontinuités apparentes, durant une période de sept ans, il aura été au gouvernement presque cinq années. Et l’on pourrait faire le même constat pour tous, Teitgen, Faure, Pleven, Mayer, on pourrait suivre leurs nominations plus ou moins prestigieuses au sein de l’édifice gouvernemental, comme si leurs différends, leurs oppositions chaque jour ardemment mises en scène, n’étaient en réalité que les variations modestes d’une même conception, que la république n’était pour eux qu’une combinaison limitée d’opinions, les assignant ainsi aux premiers rôles, solidaires, immuables, l’éternité au cœur du temps.             
Quant à la nomenclature des gouvernements, on dirait une liste de pharaons : Schuman I, Schuman II, Queuille I, Bidault II, Bidault III, Queuille II. Et sous Queuille I, Edgar Faure est aux Finances, Jules Moch à l’Intérieur, Schuman aux Affaires étrangères, Ramadier à la Défense nationale, puis sous Bidault II, Queuille est vice-président du Conseil, Schuman reste aux Affaires étrangères, Jules Moch à l’Intérieur, Edgar Faure aux Finances, et René Mayer devient garde des Sceaux. Et nous pourrions continuer ainsi pendant des heures, des heures où défileraient les dix ou quinze membres du club des présidents du Conseil comme le zodiaque dans le ciel.


“On dit, sans doute : la guerre !” lance alors le vieil homme dans une reprise inespérée. “Seulement prenez garde, pour éviter une guerre, vous allez l’allumer partout”, rugit-il. “Si vous commettez la faute d’engager les négociations, c’est-à-dire d’abdiquer devant Hô Chí Minh, il faudra demain abdiquer à Madagascar, en Tunisie, en Algérie et, le cas échéant, gronde-t-il devant une salle électrisée, peut-être qu’il se trouvera des hommes pour dire qu’après tout, la frontière des Vosges suffit à la France. Quand on va d’abdication en abdication, on va à la catastrophe et même au déshonneur.” De nombreux bancs manifestent leur soutien par des applaudissements nourris. Les langues brûlent, on s’anime excessivement, les bonnes manières fondent comme un pain de savon. Et Viollette termine enfin son discours par une mise en garde effroyable, presque fantastique : “Toute faiblesse de notre part entraînerait l’effondrement de notre pays.”


Ainsi, la guerre, et sa litanie de violences, durait depuis le tout début de notre conquête tant les peuples s’accoutument mal d’être assujettis. Mais à partir de 1945, notre puissance ayant décliné, il devint de plus en plus difficile de se maintenir, et après le désastre de Cao Bang le sort de la colonie paraissait scellé. La guerre coûtait décidément trop cher. L’opinion se lassa. Les minces victoires obtenues par de Lattre avaient réclamé une mobilisation exceptionnelle pour un résultat dérisoire. Et puis de Lattre mourut, il fallut donc trouver autre chose. Or, l’expression qu’on entendait le plus, la réplique qui revenait souvent, la petite rengaine qu’on serinait sans cesse, parmi ce qu’on baptiserait de nos jours les éléments de langage, c’était l’espoir d’une sortie honorable. Mais on était bien embarrassé. On s’était tant pris les pieds dans le langage des responsabilités depuis huit ans. On adopta donc, une nouvelle fois, une attitude des plus solennelles, car pour cette tâche difficile, relancer la guerre pour en finir et reconquérir l’Indochine avant de la quitter, il fallait bien trouver quelqu’un. Sept commandants en chef s’étaient déjà succédé. Il y avait eu le grand Leclerc, Valluy, Salan par intérim, Blaizot, Carpentier, de Lattre, et de nouveau Salan par intérim. On en nomma donc un huitième : le général Henri Navarre. On le nomma pour trouver une solution introuvable, à un poste dont plus personne ne voulait. 
 
 
Le premier acte de son plan se déroulerait pendant la campagne 1953-54 qui commençait à peine : il s’agissait d’éviter l’épreuve de force, de développer une armée locale pour appuyer nos troupes et de reconstituer un large corps de bataille mobile. Le deuxième acte aurait lieu l’année d’après : en utilisant ce corps de bataille, qu’on aurait eu le temps de former, il faudrait infliger à l’ennemi un revers tel que la position de la France serait avantageuse pour une négociation – la fameuse sortie honorable.


“Selon moi – écrit Jomini –, la véritable et principale destination des camps retranchés sera toujours d’offrir au besoin un refuge passager pour l’armée, ou un moyen offensif… Enterrer son armée sous une place, l’exposer à être débordée et coupée… me paraîtrait un acte de folie.” Bon Dieu de merde ! se dit-il, qu’est-ce que j’ai foutu ! En effet, Diên Biên Phu n’est ni un refuge passager, ni un moyen offensif, c’est bel et bien d’enterrer son armée sur place qu’il s’agit. Il feuillette nerveusement les pages du livre : “il faut avouer que les camps retranchés – ajoute Jomini, enfonçant le clou –, n’étant guère destinés qu’à procurer un point d’appui…” Merde de merde ! Qu’est-ce qu’il raconte Jomini, il se fout de ma gueule, il délire ! Et un peu plus loin : “mais cela ne sera jamais qu’un refuge passager…” Nom de Dieu, comment ne l’avait-il pas vu ? Et le général Ély, et le bon vieux maréchal Juin, pourquoi ne lui avaient-ils pas crié : “Halte-là, relisez Jomini !”


“Et si je vous en donnais deux ?, lui lança-t-il.              
— Deux quoi ?”, répondit le ministre français, interloqué, incapable de faire le lien entre la conversation diplomatique, somme toute assez classique qu’il menait à propos de Diên Biên Phu, et cette question à la tournure tout à fait saugrenue.              
“Deux bombes atomiques…”, précisa le secrétaire d’État américain.


Mais au moment où il parle à Bidault, John Foster Dulles est déjà en responsabilité d’une tout autre opération, la chute de Jacobo Árbenz Guzmán, président du Guatemala, qui envisageait alors une réforme agraire visant à distribuer quatre-vingt-dix mille hectares de terre aux paysans les plus pauvres de son pays. Cela mettait en péril les intérêts d’une multinationale américaine, la United Fruit Company. Celle-ci refusait d’être dédommagée sur la base des trois dollars l’acre qu’elle avait pourtant elle-même déclarée au fisc, sous-évaluant ses terres afin de payer moins d’impôts. La United Fruit, victime de sa propre fraude, avait fait appel aux frères Dulles qui possédaient le plus important cabinet d’avocats de Wall Street. Les Dulles, qui étaient par ailleurs de solides actionnaires de la compagnie, organisèrent un coup d’État sur mesure qui livra le pays à une junte militaire. Le Guatemala plongea dans une longue période de violences ; il y eut des centaines de milliers de morts.
            

“Plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable”, pensa-t-il. Il ne se souvenait plus où il avait entendu cette phrase, et elle se mit à bourdonner en lui, autour de ce petit lampadaire qu’on appelle la conscience. “Plus on approche du pouvoir, moins on se sent responsable.” Son regard s’enfonçait dans la nuit, en direction du parc, en direction des arbres plus noirs que la nuit, plus épais. “On m’a parlé de vingt mille morts”, pensa-t-il. Chaque mot semblait chercher quelque chose en lui-même. Vingt mille morts. Navarre essaie d’imaginer ce que cela peut représenter la vie de vingt mille hommes. Il n’en sait rien. “Et les Nord-Africains, les Annamites”, pense-t-il, et cela le plonge soudain dans une sorte de perplexité, de désarroi, “des Nord-Africains… des Annamites…”, sont-ils comptés parmi ces vingt mille morts depuis le début de la guerre ? “On m’a parlé de quinze mille Nord-Africains, oui, quinze mille, et de quarante-cinq mille Indochinois, c’est vrai…” Il essaie encore de compter, de recompter, mais les chiffres s’éparpillent. La nuit est tombée. Navarre est seul. Seul avec quatre-vingt mille cadavres.


Il existerait à Paris un triangle sacré, entre la Bièvre, le parc Monceau et Neuilly, où les spécialistes prétendent avoir découvert l’existence d’un microclimat. Sous l’influence de la structure éco-paysagère des larges boulevards, des jardins des hôtels particuliers, de l’exposition idéale de vastes terrasses de café, grâce à la présence d’un léger ourlet forestier, de la douceur du feuillage du noisetier de Byzance, de la fraîcheur qu’apportent les subtiles fleurs blanches de l’arbre à perles qui, une fois fanées, se dispersent avec régularité sur les pelouses, les courbes hygrométriques diurnes (et moindrement nocturnes) se trouveraient modifiées, ce qui permettrait à une faune délicate de croître et de vivre heureuse, loin des éboulis de Belleville, au climat plus rude, et très loin des plaines mortifères du Nord de la capitale, où prolifère une population robuste mais primitive, cette zone forme une oasis, où la présence conjuguée de l’eau des bassins et de l’ombre des arbres encouragerait, depuis des lustres, la croissance d’une population protégée, les futurs hommes d’affaires.              
La consanguinité, la cognation, la filiation, l’hérédité et le lignage ne devraient pas être des termes réservés aux sauvages de l’Amazonie. Le 8e ou le 16e arrondissement de Paris, au cœur de ce triangle sacré, offrent l’occasion d’une étude poussée et détaillée de ce qu’on appelle ordinairement la famille. Dans l’environnement particulier que nous venons de décrire, des mœurs singulières se sont depuis longtemps développées, qui permettent non de remettre en cause mais tout le moins de nuancer les analyses savantes de Claude Lévi-Strauss, en recourant à sa théorie des alliances dans les mariages intertribaux, afin d’examiner le système ingénieux des combinatoires de la bourgeoisie financière, aux fortes tendances endogamiques. Ainsi, ce sont avant tout des familles qui entrent ce matin-là au 96 Haussmann, à Paris. Un cortège de dynasties. Ici, la loi fondamentale fixée par le grand ethnologue trouve une illustration extrême, démesurée. Les études sur le 8e arrondissement de Paris autorisent presque à définir une nouvelle théorie de l’alliance. Une fois extraites, des larges masses de données empiriques, les relations générales entre les unités, et isolées des lois à valeur prédictive, après une monographie détaillée de la cour de récréation du lycée Janson de Sailly, il est en effet possible d’affirmer, avec l’une des plus faibles marges d’erreur, que les structures élémentaires de la parenté dans le 8e arrondissement de Paris reposent sur huit termes, frère, sœur, père, mère, fille, fils, beau-frère, belle-sœur, unis entre eux sans presque aucune corrélation négative, de telle sorte que, dans chacune des deux générations en cause, il existe toujours une bonne raison de se marier, soit avec la sœur ou le frère de son beau-frère ou de sa belle-sœur, comme plusieurs Michelin en ont montré l’exemple, soit avec un cousin ou une cousine, croisé ou parallèle, peu importe, la bourgeoisie étant en matière de mariage arrangé encore plus permissive que le Coran, afin de tendre vers la structure de parenté la plus simple que l’on puisse concevoir et qui puisse exister, afin que tout, voitures, maisons, actions, obligations, fonctions honorifiques, postes, rentes, demeurent pour l’éternité dans la famille, et cette structure élémentaire de la parenté du 8e ou du 16e arrondissement de Paris, ramenée à sa forme la plus essentielle, s’appelle l’inceste.


Mais cela ne s’arrête pas à l’Indochine, à travers ses filiales, ses participations, son influence s’étend aux salines de Djibouti, de Sfax et de Madagascar, aux plantations de thé, à la papeterie, aux phosphates, aux verreries, aux tramways, et ils ont tous le don d’ubiquité à la Banque d’Indochine, l’un est au Comptoir national d’escompte, l’autre aux Messageries fluviales, le baron Georges Brincard est au Crédit lyonnais, Joseph Deschamp au CIC, André Homberg à la Société générale, mais peu importe, nous voyons bien que nous marchons sans cesse dans les mêmes traces, que nous nouons toujours les mêmes fils autour des mêmes pantins, et ce ne sont pas des fils de fer attachant des poignets faméliques, ce sont des fils d’or liant et reliant les mêmes noms, les mêmes intérêts, et nous remontons sans cesse les mêmes nerfs, les mêmes muscles, afin que tout le sang abonde finalement au même cœur. Et l’on pourrait continuer ainsi pendant des heures, on croiserait les mêmes cent fois, dans chaque conseil d’administration, dans chaque hôtel particulier, dans chaque arbre généalogique, comme on croisait jadis le même hévéa transplanté des milliers de fois dans la plantation de Phu-riêng, et on en vient inexorablement à penser qu’il aurait suffi, pour toute la colonie, et pour la France peut-être, puisque le Crédit lyonnais ou le CIC ne sont pas des établissements coloniaux que je sache, on en vient à se dire, réflexe pragmatique, qu’après tout, puisque le pouvoir politique n’échoit, lui aussi, qu’à quelques-uns, afin que la démocratie ne soit plus réduite à la volonté toujours versatile, et parfois douteuse, de tous, il vaudrait sans doute mieux vider le palais Bourbon des bancs d’huîtres, d’escargots et de limaçons, qui ont élu là-bas domicile depuis presque un siècle, et dont l’incompétence ravine sur la société tout entière, afin d’en finir une fois pour toutes avec cette idée fausse, captieuse, selon laquelle le grand nombre connaîtrait mieux son intérêt qu’un petit groupe d’experts dûment qualifiés, que porteraient au pouvoir leur expérience, leur connaissance des dossiers et leur dévouement au bien public. Ce serait au fond la démocratie réalisée, celle dont rêve peut-être François de Flers, tandis que la séance du conseil d’administration commence, celle dont rêvent à coup sûr bien des inspecteurs des finances. Cela éviterait que la délibération politique parasite inutilement la prise de décision. Puisqu’en dernière instance, on nous le dit sans cesse, c’est la vie économique qui dicte sa loi. Il suffirait donc d’une seule réunion par an, bien peinard, au 96 Haussmann, siège de la banque, pour évoquer à cœur ouvert les problèmes et se distribuer quelques dividendes. Un conseil d’administration pour diriger la France !


“L’an dernier, le dividende versé par action était de trois cent cinquante francs. J’ai la joie de vous annoncer… lança-t-il soudain, prenant un air de triomphe qui étonnait sur son visage lisse de commis, qu’il sera cette année porté à mille un francs !” Malgré leur correction proverbiale, on entendit un léger gloussement de satisfaction. Il faut dire que la progression était de taille, le dividende était multiplié par trois. Il était rigoureusement proportionnel au nombre de morts. Dans l’ombre de la défaite de la France, après un redéploiement général des activités de la banque d’affaires et de sa holding, c’était une prouesse remarquable. Cela méritait bien une certaine jubilation.
Flers et Beaumont échangèrent un regard complice, comme s’ils étaient dans le salon des Greffulhe, que Robert de Flers, son père, ami de Marcel Proust, avait si assidûment fréquenté. Charles-Valentin Dangelzer eut sans doute du mal à se retenir de rire. La situation était cocasse, rocambolesque même. On perdait en gagnant, et en gagnant prodigieusement ! Minost se tenait la tête penchée vers la table, songeur. Il écoutait. Peut-être explorait-il à cet instant les replis les plus intimes de sa conscience. Lui qui était né dans une petite ville de province, entre les remparts médiévaux, à l’ombre d’une étude de notaire, et non pas dans le luxe comme Flers, sans doute avait-il des infirmités cachées, un peu de pitié peut-être, un brin de remords. Peut-être entrevit-il, dans un raptus, les cadavres dévorés de mouches, les blockhaus pulvérisés, toute cette chair inerte traînant dans la boue. Il avait été un résistant de la première heure, actif, diligent, proche du général de Gaulle, l’indispensable financier de la France libre, alors, pouvait-il tolérer sans réserve ce qu’il avait cependant lui-même orchestré ? pouvait-il encaisser sans répulsion le montant effarant de si contestables dividendes ? Et puis, se demanda-t-il, lui, le parvenu, lui qui, au fond, était ici le seul à ne pas devoir sa position à sa famille ou à son mariage, lui que ses collègues, secrètement, méprisaient, ne s’était-on pas résolu à lui confier la direction de la banque à un moment critique, afin d’effacer l’opprobre de la collaboration, puis pour mieux solder les affaires indochinoises, et ainsi, en contrepartie de cette fabuleuse ascension, n’avait-il pas dû faire le sale boulot ? Il était perdu dans ses pensées, leva la tête, et tandis que les petits yeux de Beaumont se plissèrent de gratitude, il éprouva une sorte de dégoût.


Mais si les militaires avaient bel et bien pratiqué la torture, le bombardement des civils, l’emprisonnement arbitraire, si les parlementaires avaient encouragé la guerre, adoptant à la tribune le ton des grandes heures, en revanche, les administrateurs de la banque n’avaient officiellement rien dit. Ils s’étaient tenus comme toujours à l’écart, loin des conflits, dans l’ombre de leurs bureaux, leur imperméable froissé sur le siège, solidement campés devant leurs chemises de carton. Et bien sûr, si les militaires étaient responsables d’avoir interprété brutalement des ordres iniques, d’avoir en permanence renchéri sur l’autorité, cédé à l’arbitraire, si les politiques étaient responsables d’avoir soutenu, contre les intérêts du peuple, une guerre inefficace, meurtrière, et d’avoir menti sur nos intentions et nos chances réelles de victoire, s’ils avaient célébré sans cesse, bêtement, avec une mauvaise foi outrancière, nos soldats, quand c’était principalement des Arabes, des Vietnamiens ou des Noirs qui mouraient, puisque l’essentiel de notre armée était alors composé de tirailleurs, s’ils n’avaient eu de cesse d’encourager le patriotisme le plus étroit, usant de formules toutes faites, grossières, comme ils le font encore de nos jours, pour évoquer des morts véritables, usant d’un vocabulaire théâtral qui déshonore toujours la cause qu’il prétend défendre, si les militaires et les politiciens avaient commis ainsi un bien grand crime, les hommes qui étaient assis tout à l’heure sagement autour de la table, au 96 Haussmann [Banque], avaient d’une certaine manière fait pire.


Oui, se dit-il, la banque fut aussitôt, pour l’armée française, le partenaire par excellence, elle s’inscrivit dans tous les circuits de financement et d’approvisionnement du corps expéditionnaire, où elle trouva pendant six ans une formidable occasion de s’enrichir. C’est ainsi que la banque profita abondamment de la guerre qu’elle fuyait, et dont elle prévoyait, lucide, la fin. Mais la pince avait deux mâchoires. Dans le même temps où la banque siphonnait le pays de ses investissements, pensa soudain Minost en regardant le ciel, le regard comme emporté par ses tourbillons gris, au moment où la banque quittait l’Indochine, la guerre devint pour elle sa première source de revenus. En somme, au nom de l’honneur national, la banque encourageait, depuis le Parlement, une guerre meurtrière, dont elle tirait profit, et qu’elle estimait, pourtant, perdue. (…)
Dieu que les barres de justice étaient loin, que les coolies en loques étaient loin, que les enfants se tuant à la tâche étaient loin, que les coups de rotin étaient loin, et qu’il était facile d’être pragmatique, réaliste à des milliers de kilomètres, d’établir un bilan, de fixer des perspectives, quand on ne risquait pas soi-même d’avoir à se rendre sur place pour voir en face ce qui s’y passait. Et les Flers, et les Homberg, les Brincard, et toute cette concentration prodigieuse de pouvoir qu’on appelle une société, cette absence congénitale de scrupules qui devrait susciter l’effroi, peuvent bien se tenir mains jointes, manucurés, coiffés, vêtus de bonnes toiles, taillées sur mesure, sur le seuil, ce ne sont pas des personnes que l’on voit, mais des postes, ce ne sont pas des intentions, des talents, du savoir, que l’on voit, c’est la structure du monde. Et il faudrait pouvoir regarder tout ça au moins une fois, une seule fois, bien en face, toute la masse d’intérêts, de fils les reliant les uns aux autres, froissés, formant une pelote énorme, une gigantesque gueule, un formidable amas de titres, de propriétés et de nombres, comme un formidable amas de morts, fixer ne serait-ce qu’un instant la vérité monstrueuse, comme on raconte que juste avant de mourir emporté par un ouragan, l’on verrait, le visage criblé de pluie, les yeux mordus par le vent, l’œil du cyclone.


(…)  il se dit qu’ils avaient mené rondement les choses, avec succès, la banque avait encouragé la guerre, et porté à sa pointe, sans scrupules inutiles, la mission collective qui lui était assignée, affermir ses positions, augmenter ses actifs, équilibrer ses comptes, mais surtout conquérir et gagner le plus d’argent possible. (…)
Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort.


(…) cette guerre dont de Lattre affirmait devant dix millions de téléspectateurs qu’elle serait terminée en deux ans, tout au plus, aura duré trente ans. Trente ans. Ça fait une génération entière ayant vieilli dans la guerre, et une autre ayant passé son âge mûr dans la guerre, tout son âge mûr, et une autre encore née dans la guerre, ayant vécu dans la guerre toute son enfance et sa jeunesse. Ça en fait du monde. Et le Viêtnam reçut en trente ans quatre millions de tonnes de bombes, davantage que toutes celles larguées pendant la Seconde Guerre mondiale par toutes les puissances alliées, et sur tous les fronts. Pourtant, c’est petit le Viêtnam, ça en fait des bombes pour un si petit pays. En 1945, Hô Chí Minh avait seulement proclamé son indépendance, s’appuyant même sur notre déclaration des droits de l’homme, et, après tout, il n’avait déclaré la guerre à personne.


Le 29 avril 1975, les Américains se tirent, ils déménagent. (…)
Tout est mort. Alors, on se rue vers les derniers bateaux, les derniers hélicoptères, les derniers avions américains. Les pilotes trient les passagers, pistolet au poing. C’est la cohue. (…) Des milliers de gens partis sur des embarcations de fortune périront noyés. (…) Mais ne vous inquiétez pas, on a évacué la colonie américaine et les derniers Français. (…) Mais, vers la fin, le retrait fut piteux. Pour les retardataires, ce fut plus chaotique. Il y eut des foules pendues par grappes aux trains d’atterrissage ; et l’on vit l’ambassadeur d’Italie lui-même s’accrocher au grillage comme un vulgaire voleur. (…) Quelle atmosphère de fin du monde, quelle débâcle ! Dans l’espérance dérisoire d’une sortie honorable, il aura fallu trente ans, et des millions de morts, et voici comment tout cela se termine ! Trente ans pour une telle sortie de scène. Le déshonneur eut peut-être mieux valu.