jeudi 5 novembre 2026

Critique : "Ligne de feu" de Arturo Pérez-Reverte | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ligne de feu" de Arturo Pérez-Reverte



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ligne de feu (Linea de fuego)

Auteur : Arturo PEREZ-REVERTE

Traduction : Gabriel LACULLI

Parution : en espagnol en 2020,
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 656
Accès au livre : 
ISBN 9782073049629  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

24 juillet 1938. Une nuit sans lune. Les compagnies républicaines traversent en silence le fleuve et prennent position sur la rive sud, autour du village viticole de Castellets del Segre. La dernière grande bataille de la guerre civile espagnole — la bataille de l’Èbre — va commencer. Près de deux cent mille soldats vont se disputer chaque colline, chaque route et chaque ferme dans des combats féroces et sanglants, où l’on joue sa vie à tout moment. D’un côté, les brigades internationales, le bataillon Ostrovski et les jeunes appelés de l’année vingt, les Biberons ; de l’autre, les légionnaires, les traditionalistes catholiques du Tercio de Montserrat et les soldats musulmans du quatorzième tabor.
Ligne de feu met en scène dix jours de cette bataille décisive qui fera basculer l’histoire et scellera à jamais le destin de personnages inoubliables : Patricia Monzón, la militante communiste ; Julián Panizo, le dynamiteur murcien ; le sous-lieutenant Santiago Pardeiro ; le monarchiste catalan Oriol Les Forques ; Selimán al-Barudi, le caporal du tabor ; sans oublier les journalistes étrangers Phil Tabb et Vivian Szerman, ni le photographe Chim Langer.
Arturo Pérez-Reverte raconte leurs combats et leur sort, à la fois en grand maître du roman historique et en grand correspondant de guerre, au plus près des événements. Avec Ligne de feu, il nous offre l’expérience d’une immersion saisissante dans un conflit dont les ondes de choc n’ont pas fini de traverser notre présent.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1951 à Carthagène, en Espagne, Arturo Pérez-Reverte est aujourd'hui l'une des figures les plus connues et les plus appréciées de la littérature européenne contemporaine. Son oeuvre compte des millions de lecteurs dans plus de quarante langues. Son dernier roman, L'Italien, a été l'un des livres préférés des libraires de la rentrée 2024.

 

 

Avis :

Fort de son passé de journaliste de guerre, Arturo Pérez-Reverte revient sur la plus vaste bataille de la guerre d’Espagne dans un roman qui se refuse à prendre parti.

Avec leurs plus de 20 000 morts, certains si jeunes qu’on les surnomme les Biberons, les quatre mois de la bataille de l’Ebre, en Catalogne, sont en 1938 les plus sanglants de toute la guerre civile espagnole. Ultime tentative pour les Républicains affaiblis de reprendre l’avantage, elle oppose les Rouges appuyés par Staline – mélange de Communistes encadrés par Moscou et d’anarchistes et antifascistes internationaux bien moins disciplinés – aux nationalistes de Franco soutenus par Hitler – soldats d'élite de la Légion, troupes coloniales marocaines, miliciens fascistes phalangistes et carlistes, royalistes traditionalistes et catholiques fervents. Arturo Pérez-Reverte nous en fait vivre les dix premiers jours autour du village fictif de Castellets del Segre, alors qu’une offensive républicaine y tente une diversion destinée à fixer l’ennemi.

Une brigade républicaine, incluant quelques femmes chargées des transmissions, traverse le fleuve à hauteur du village occupé par les Bleus. Avantagée par l’effet de surprise, elle emporte quelques succès et, coupant bientôt en deux la petite agglomération, contraint au retranchement un ennemi bien décidé à se battre jusqu’au dernier s’il le faut. Les tirs font rage et la partie semble déjà presque pliée, quand la survenue de renforts renverse la situation, les nationalistes reconquérant pas à pas le terrain perdu au prix de furieux et meurtriers corps à corps. Coincés entre la ligne de feu et le fleuve, les Rouges s’acharnent à tenir le plus longtemps possible, quitte à se sacrifier à leur tour.

Ecrit de façon très cinématographique comme un reportage sur le vif, le récit à hauteur d’hommes s’incarne sans manichéisme dans des personnages des deux camps, tous fictifs mais crevant les pages de vérité, comme la jeune militante communiste Pato Monzón aux idéaux durement secoués par le fanatisme sanguinaire des envoyés soviétiques, le menuisier Ginés Gorguel qui, réquisitionné par les nationalistes, passe tout le conflit à tenter vainement de s’en échapper, le caporal maure Selimán tout à sa dévotion pour « saint Franco » et « sa croisade » contre les « Rouges sataniques » et leur athéisme, ou le requeté carliste Oriol des Forques. S’y ajoutent des journalistes et un photographe étrangers prêts à tous les risques pour approcher les combats au plus près, et tant d’autres de tout bord, formant un microcosme minutieusement représentatif des profils et intérêts en présence, et révélant la cruauté fratricide d’une guerre où, souvent enrôlé de force et au hasard des circonstances, l’on « entend l’ennemi appeler sa mère dans sa propre langue ».

Nourri à l’évidence de l’expérience de grand reporter de l’auteur, le roman très physiquement ancré dans la faim, la soif, la crasse, l’épuisement et l’effroi, maîtrisant à la perfection la géographie et la tactique des combats, et enchaînant les dialogues tous plus savoureux les uns que les autres, immerge le lecteur dans la folie et le chaos sans fond de la ligne de front, un huis clos dantesque qui, au prix d’une certaine monotonie puisqu’on n’y sort jamais de l’action militaire et des mêmes pouces de terrain encore et encore perdus et reconquis, propose une vision universelle de l'absurdité de la guerre et des dangers de la radicalité politique. 

Un ouvrage impressionnant, pour une conclusion : sur la ligne de feu, jamais de vainqueurs, seulement des survivants brisés. (4/5)

 

 

Citations :

Ce qu’il y a de terrible, dans ces guerres, dit Olmos derrière lui, c’est que tu entends l’ennemi appeler sa mère dans ta langue, et c’est dur à avaler, non ? Ça te refroidit. 


À la guerre, a-t-il appris en voyant mourir les hommes, on pense moins avec la tête qu’avec les yeux


La guerre, se dit Pardeiro tout en regardant le sergent s’éloigner, est surtout une question d’arithmétique : Dieu aide les méchants quand ils sont plus nombreux que les bons.


En réalité, dans la forme et dans le fond, il s’agit bien de ça, se dit Pardeiro : en avoir ou pas. Voyons un peu qui, d’eux ou de nous, risque et encaisse plus que l’autre. Très espagnol, tout ça. Très caractéristique des deux camps. Un élan bestial pour gagner quelques mètres de terrain, dont l’occupation ne changera pas le cours de la guerre. L’ermitage n’a aucune valeur stratégique et une valeur tactique négligeable ; il sert seulement de refuge à la seule force nationaliste qui résiste encore dans le secteur. Mais les rouges veulent porter l’estocade et les légionnaires ne sont pas disposés à leur faciliter le travail. Si bien qu’ils sont tous là sous le soleil, dans une chaleur qui s’étale de toute part comme une coulée d’huile ; épuisés, crasseux, en sueur, tourmentés les uns et les autres par la soif d’une eau qu’ils n’ont ni les uns ni les autres, parce que les assaillants sont trop loin du village et que les assiégés n’ont plus une goutte de vin depuis un bon moment. L’unique puits est au bas des terrasses, à droite de l’oliveraie, sur le terrain neutre ; mais aux alentours, une demi-douzaine de cadavres, nationalistes et républicains, gonflent et noircissent au soleil : ce sont ceux qui ont tenté d’aller remplir leurs gourdes.


— Dans ma compagnie, j’ai cent trente-quatre gamins de dix-sept et de dix-huit ans, qui étaient encore chez eux il y a moins d’un mois : catalans, valenciens, murciens… Ils ont reçu l’ordre de se présenter avec une cuillère, une gamelle, une couverture et des souliers. Certaines mères les accompagnaient jusqu’à la caserne, les tenant encore par la main, avec des casse-croûte enveloppés dans du papier journal. 
— Ils ont suivi un entraînement ? s’enquiert Harpo comme s’il redoutait la réponse. 
— Je te laisse l’imaginer : une semaine de marche en formation, et nombreux sont ceux qui n’ont jamais tiré un coup de fusil. Il y a cinq jours, on leur a remis des mousquetons, certains si vieux qu’après deux ou trois coups de feu ils s’enraient. »


Le lieutenant des milices Roque Zugazagoitia, l’homme de confiance de Gambo Laguna, commande la troisième compagnie de l’Ostrovski, groupe de choc composé d’éléments éprouvés au moral des plus hauts, qui depuis la veille préparent la défense du cimetière. Ils ont même tendu une défense de barbelés entre leur position et les vignobles. Ils ont des munitions, de la nourriture, disposent d’une ligne de communication téléphonique, et ils attendent maintenant que tout commence. Le major n’en ignore rien, mais il sait aussi que les fascistes ne lâchent pas facilement le morceau quand ils l’ont entre les dents. La guerre est trop souvent faite de l’acharnement des uns et des autres pour un avantage que l’on prend, que l’on perd, que l’on regagne et que l’on reperd ; et les rivaux se vident de leur sang en s’y accrochant même quand il a cessé d’avoir une valeur tactique ou stratégique. Quand tout devient un simple et sanglant choc de béliers.


Il y a un moment compliqué, quand tu découvres qu’une guerre civile n’est pas, comme tu l’as d’abord cru, une lutte entre le bien et le mal… Mais une horreur confrontée à une autre horreur. 
 
 
Cela s’était passé à Madrid dans la salle à manger de l’hôtel Gran Vía. Dos, comme ils appelaient Dos Passos, venait de dire que Staline était en train de créer une véritable armée de l’Union soviétique en Espagne, ce que Hemingway a contesté, en ajoutant que même si c’était vrai, ce ne serait pas à divulguer, pour ne pas avantager les fascistes. Là-dessus, Dos, dont l’ami et traducteur Pepe Robles, un Espagnol trotskiste, avait disparu entre les mains des stalinistes, a eu des mots très durs sur la partialité de Hemingway, qui justifiait cette disparition au nom de la cause, en disant qu’aucun communiste ne lutte pour la démocratie. Tabb a pris le parti de Dos, la discussion s’est envenimée à cause du vin qu’ils avaient bu, et la bagarre entre les correspondants a été évitée de justesse. Depuis ce soir-là, Hemingway n’a plus adressé la parole ni à Dos, ni à Tabb. 

 

mardi 3 novembre 2026

Critique : "Les amants du Vercors" de Jessica L. Nelson | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les amants du Vercors" de Jessica L. Nelson




J'ai aimé

 

Titre : Les amants du Vercors

Auteur : Jessica L. NELSON

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782226494184  
                           en librairie

 

 

  

 



 

Présentation de l'éditeur :   

Marc, Marie et Louis ont partagé leur enfance dans les montagnes du Vercors. Le petit berger passionné par les étoiles, le fou de spéléologie et la future guérisseuse forment un trio lumineux. On se jure fidélité, on éprouve les premières émotions… Puis chacun se sépare. Jusqu’à ce printemps 1943. 
Le Vercors est alors une terre de refuge pour les juifs, les réfractaires du STO et les rebelles de tous horizons. Marc a pour mission de les accueillir ; Marie les soigne ; Louis devient chef de maquis. Unis dans une lutte inégale face à l’ennemi, ils devront aussi affronter leurs secrets et leurs sentiments. 
Le roman de Jessica L. Nelson raconte la folie et la cruauté des hommes, mais aussi l’amitié, le désir, le courage et le sacrifice. Vibrante évocation de l’un des plus hauts lieux de la Résistance française, Les Amants du Vercors est un hommage à ceux qui ont payé de leur vie et de leur jeunesse le prix de la liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jessica Nelson a été conseillère littéraire pour l’émission Vol de nuit, rédactrice en chef de Au Field de la nuit et chroniqueuse dans Au fil des mots. Elle est aujourd’hui critique littéraire à Point de Vue. Elle est aussi cofondatrice du Prix de la Closerie des Lilas et des éditions des Saints Pères. Brillant comme une larme est son quatrième roman.

 

 

Avis :

S’inspirant de l’histoire amoureuse de sa grand-mère, Jessica L. Nelson rend un hommage vibrant aux Résistants du Vercors, fantômes qui hantent la terre de son enfance.

La vie a séparé Marc, Louis et Marie, que des liens tendres unissaient depuis leur plus jeune âge passé à Lys-le-Haut, petit village sur les hauteurs de Romans-sur-Isère. Il ne faudra pas moins que les années terribles de la Seconde Guerre Mondiale pour rassembler à nouveau leur trio, plus que jamais en proie aux déchirements amoureux, cette fois au plus près de la lutte qui, de la ferveur des premiers engagements à la terreur des combats, va mener les Maquisards du Vercors au drame de la grotte de La Luire.

Basculant de l’innocence de l’enfance à la noirceur de la guerre, la romancière mêle ses trois héros de fiction aux vraies figures de la Résistance, dans un récit incarné et méticuleusement documenté. Depuis l’accueil des premiers réfugiés juifs et l’organisation du maquis jusqu’à son écrasement sanglant par l’armée allemande en 1944, la narration se trempe, quant à sa partie historique, d’un réalisme qui doit aussi beaucoup à la présence prégnante de la montagne, terre de liberté, à la fois forteresse protectrice et funeste souricière. Cela ne rend que plus regrettable la place prise par la romance qui, sentimentalisant la tragédie, amollit la tension dramatique et affaiblit encore, sur ce versant du livre, une crédibilité déjà entamée par le manque de naturel des échanges entre les personnages enfants. D’une maturité et d’une grandiloquence poétique inadaptées à leur âge, leurs répliques trahissent trop la voix de l’adulte pour convaincre. Quelques maladresses syntaxiques émaillent en outre le texte et renforcent le sentiment de déception laissé par un roman pourtant distingué par deux prix littéraires.

Sans même le comparer à Pour qui sonne le glas, auquel sa thématique fait inévitablement penser, l'on achève cette lecture assez désappointé, malgré la sincérité d'un hommage porté par un attachement profond au Vercors et à celles et ceux qui y combattirent. (3/5)

 

 

Citations :

Un jour de mars 1941, alors que les deux hommes abattaient un noyer mort de la propriété, Dalloz levant la tête vers les sommets du Vercors s’exclama : « Il y a là une sorte d’île en terre ferme, deux cantons de prairies protégés de tous les côtés par une muraille de Chine. Les entrées en sont peu nombreuses, toutes taillées en plein roc. On pourrait les barrer, agir par surprise, lâcher sur le massif des bataillons de parachutistes. Puis le Vercors éclaterait dans les arrières de l’ennemi. »


Fin 1942, l’alpiniste et architecte Pierre Dalloz a eu l’idée de faire du Vercors un bastion de la Résistance. C’était un homme remarquable, un visionnaire ! Ses idées étaient en phase avec l’agitation qui régnait par ici. Le Vercors était envisagé comme une citadelle où l’on pouvait cacher des combattants et des armes, et qui soutiendrait les Alliés après le débarquement de Provence. Une sorte de cheval de Troie qui attaquerait l’ennemi au moment opportun. Ce projet, qui a connu plusieurs versions et qu’on a parfois appelé Plan Montagnards, n’a hélas pas du tout été exécuté comme prévu.


Tous les jours, l’abbé Montchardon recueillait les nouvelles les plus alarmantes de Vassieux et La Chapelle. À quelques kilomètres de son église, on traînait des femmes par les pieds sur le bitume. On battait des enfants. On avait obligé l’aubergiste Bellier à s’asseoir sur la fonte incandescente de son poêle. On exigeait des noms de résistants et des lieux de campement ; gare à qui ne savait rien ! La Milice instaura même un ersatz de tribunal à l’hôtel Allard afin de questionner, juger et punir à son aise. Pervers, un faux rapport attestant que les dissidents avaient torturé de « pauvres miliciens », leur crevant les yeux et les émasculant, fut même produit à l’issue de ces cinq jours de terreur. Enfin, on rapporta à Montchardon les efforts de l’héroïque abbé Gagnol, qui adressa une harangue pleine de panache aux miliciens lors de sa messe dominicale : « Messieurs, vous prétendez réprimer le terrorisme. J’ai la douleur de vous déclarer et de vous apprendre que vous êtes les premiers terroristes que nous rencontrons ici. Vous vous prétendez être les défenseurs du christianisme. Savez-vous ce qu’est le christianisme ? Je ne crois pas. Permettez-moi de vous l’expliquer… »

 

dimanche 1 novembre 2026

Critique : "Quand vient la tempête" de Karen Russell | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Quand vient la tempête" de Karen Russell


Coup de coeur 💓

 

Titre : Quand vient la tempête (The Antidote)

Auteur : Karen RUSSELL

Traduction : Karine LALECHERE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français (Albin Michel) en 2026

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9782226493675  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Que choisissons-nous de retenir et que nous permettons-nous d’oublier ?
Nebraska, années 1930. Une tempête de poussière ravage la petite ville d’Uz, appauvrissant une population déjà meurtrie par la Grande Dépression. C’est là que vit une femme surnommée « l’Antidote » : pour quelques dollars, elle offre aux habitants la possibilité de lui confier des souvenirs douloureux, comme on déposerait des bijoux dans un coffre-fort. Autour d’elle, gravitent Harp Oletsky, le seul fermier de la région dont les cultures restent vertes ; Asphodel, sa nièce orpheline, jeune prodige du basket-ball qui fuit désespérément le deuil de sa mère ; et Cleo, une photographe afro-américaine dont l’appareil, capable de voyager dans le temps, menace de révéler à la fois le passé de la ville et son avenir…

Le roman de Karen Russell met au jour l’amnésie collective, les omissions volontaires transmises de génération en génération et la réécriture de l’Histoire. Mais par-delà les nuages sombres, il laisse aussi entrevoir la possibilité d’un autre monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Karen Russell, finaliste du prix Pulitzer avec son premier roman Swamplandia (Albin Michel, 2012), s’est fait remarquer très tôt par son incroyable imagination et son univers si particulier. Distinguée par le New Yorker comme l’une des meilleures écrivaines de sa génération, elle a reçu un grand nombre de prix et distinctions, notamment pour ses recueils de nouvelles comme Le Lévrier de Madame Bovary (Albin Michel, 2022). Elle enseigne à l’université de Stanford, Californie.

 

 

Avis :

Revenant sur le Dust Bowl des années 1930, Karen Russell pointe la mémoire courte de l’Amérique dans une allégorie fantastique et féministe de la crise climatique actuelle.

Fermier près de la petite ville imaginaire d’Uz, dans le Nebraska, Harp a recueilli sa nièce Dell, une adolescente qui investit sa rage dans le basket depuis l’assassinat de sa mère – un des meurtres en série dont le shérif s’est empressé de charger un innocent noir, maintenant en attente de son exécution. En ce 14 avril 1935, resté dans les annales comme le Black Sunday, approche le « blizzard noir » de la pire des tempêtes de poussière qui, aidées de la sécheresse et de l’érosion des sols surexploités, se sont mises depuis quelques années à ravager les Grandes Plaines, semant la ruine sur leur passage : un moment que, s’éveillant à la conscience, l’épouvantail planté dans le champ inexplicablement préservé de Harp se met lui aussi à commenter au gré d’étranges visions. 

Avec les hommes et leurs activités, se retrouvent à leur tour balayées par le vent les histoires que chacun, pour s’alléger, avait pris l’habitude de confier à l’Antidote, la sorcière des prairies qui, au rythme des dépôts et retraits de souvenirs, gérait en toute confidentialité sa drôle de banque, désormais elle aussi en faillite comme en rappel d’un autre jour noir, un mardi celui-là. Dans ce vaste oubli collectif, ne lui reste que le poids de sa propre douleur, alors que, s’adressant au fils qu’elle n’a pas connu, elle se remémore le foyer de mères célibataires où, en même temps que quelques filles amérindiennes, elle avait accouché pour s’entendre dire que son bébé était mort. 

La tempête est passée, laissant derrière elle le chaos, quand aux voix de Harp, de Dell, de l’épouvantail et de l’Antidote, vient s’ajouter celle de Cleo, photographe noire de la Resettlement Administration – agence fédérale du New Deal créée en soutien des populations rurales – , dépêchée sur place pour immortaliser les effets du Dust Bowl. Personnage fictif par ailleurs capable de faire apparaître passé et avenir sur ses tirages, elle permet de montrer un autre effet amnésique, au travers des clichés bien réels qui, poinçonnés par la censure de Roy Stryker – qui détruisait à coups de perforatrice les négatifs n’appuyant pas la propagande officielle –, s’échelonnent tout au long du livre. 

Long et lent à s’installer, parfois désarçonnant mais toujours très joliment poétique dans son recours au réalisme magique, le livre est une immersion suffocante dans la poussière du Dust Bowl et la misère de la Grande Dépression, catastrophes que l’on serait tenté de qualifier de bibliques en référence au Livre de Job, si ne se dessinait aussi sûrement dans le récit l’envers honteux du rêve américain, avec son vol de terres originel, son racisme systémique, ses violences contre les minorités et les femmes, et sa destruction forcenée de l’environnement au nom d’une prospérité économique mal partagée. Des années 1930 à aujourd’hui, l’extrapolation qu’il suggère de manière assez transparente et ironique ouvre pourtant sur une proposition pleine d’espoir : les clichés de Cleo préfigurant l’avenir montrent différents scénarios, du pire au plus heureux, libre au présent de faire les bons choix. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La poussière formait de lugubres congères sur les bas-côtés. Des kilomètres de broussailles empalées et de barrières abattues pourchassaient la route jusqu’à la ville. Les rangs de blé en herbe étaient écrasés et ensevelis. Au nord-ouest, les champs dévastés de Miguel Herrera nous contemplaient d’un air sombre et désabusé. Une dizaine de jeunes arbres qu’il venait de planter gisaient en travers du passage, abasourdis. Cela dit, Miguel avait peut-être été soulagé de trouver sa haie détruite. À Uz et dans les environs, nombreux étaient ceux qui avaient dressé des brise-vent pour obtenir les chèques du New Deal, le programme d’aide mis en place par le président Franklin D. Roosevelt. Mais les hommes ne cachaient pas qu’ils comptaient couper les arbres aussitôt l’argent du gouvernement encaissé. « Je les déquille plus vite que je ne les plante », s’était vanté Wade Immey, l’un de mes fidèles clients. Par chez nous, le New Deal se heurtait à de vieilles habitudes.


Les étudiantes infirmières blanches étaient plus mortes que les autres aux yeux de la plupart des habitants, me semblait-il. Si les décès d’Enesta Risingsun, Luz Arrow et Lada Oletsky étaient de fâcheux incidents, ces nouveaux meurtres étaient une tragédie. Un problème à régler toute affaire cessante. Je veillais moi aussi à m’enfermer à double tour ; une sorcière des prairies est toujours « moins morte » qu’une bonne citoyenne, un fait bien connu des tueurs et des policiers.


La banque me possédait, comme presque tout le monde dans le comté. Je trimais seize heures par jour, aux prises avec la météo : en 1922, je récoltais une tonne à l’hectare ; en 1926, la grêle avait tout détruit. Puis la pluie était partie pour ne jamais revenir. Désormais, ce que je gagnais servait à rembourser les traites du Spider, dont les charnières rouillaient déjà au soleil. En 1934, je vivais à peine de mon travail. À force, on ne tarde pas à se sentir comme un chien qui essaie d’étancher sa soif avec sa propre transpiration. On paie la banque pour avoir le privilège de labourer sa terre. C’est le piège. On fait un emprunt ou on achète à crédit. L’argent des graines pourrit dans le sol. Et bientôt, on se retrouve le dos trempé de sueur à minuit, à piocher avec l’énergie du désespoir pour ne pas être rattrapé par ses dettes. À travers les Plaines, on voyait les phares des machines démoniaques pour lesquelles on avait hypothéqué nos fermes éclairer la route jusqu’au désastre actuel.


Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Mes interrogations amusaient Cherry. « Le hasard, Anti. Comme un os cassé qui parfois se consolide de travers. Voilà ce qui a fait de toi une sorcière. » Elle avait une vision très mécanique du processus. Nous avions survécu à une explosion qui avait ouvert une porte. Chez la plupart des gens, le mur se reformait. Le temps guérissait la blessure. Il la refermait. Dans notre cas, il n’y avait même plus de porte. Juste une béance permanente, un lieu inoccupé. Espace à louer.


Une graine est un drôle de petit cercueil. Enterrez-la et la vie en jaillit.


La plupart des femmes formées au foyer pour mères célibataires de Milford finissaient domestiques dans des familles aisées et laissaient leurs bébés à la garde d’une autre. « Si tu es logée sur place, tu dois tout faire pour eux, sauf mâcher leur nourriture », m’avertit Melody. Je n’avais aucune envie de payer la pension de mon enfant pour avoir le privilège de m’occuper de celui d’une dame fortunée. J’ai décidé que je serais caissière dans un magasin de nouveautés, comme ma nonna autrefois. 
 
 
Les photographies des « Okies », ces métayers de l’Oklahoma et d’ailleurs que la crise et la sécheresse avaient forcés à prendre la route, étaient reproduites dans les magazines et les journaux du monde entier. Les gens poussaient des exclamations horrifiées en découvrant le dénuement de ces familles. Ces travailleurs itinérants blancs vivaient dans des conditions effroyables et « indignes ».      
Aucun être humain ne devrait habiter dans un taudis. Il ne m’échappait pas que les lecteurs n’étaient pas révoltés par les images des métayers noirs qui se trouvaient dans une situation encore plus cruelle. Incapables d’obtenir de leurs propriétaires l’argent des subventions fédérales. Exclus des nouvelles mesures d’aide du Social Security Act. Des visages blancs dans des champs de petits pois ou à l’arrière d’un camion, des enfants blancs dans des cartons : là était le scandale. L’injustice qui méritait toute l’attention de la presse. La famine blanche était une urgence nationale. La clochardisation, une tragédie. La ruée vers l’Ouest, non pas pour trouver de l’or ou des terres, mais de la nourriture, un travail, un campement moins abject que celui de la veille. Ces images bouleversaient beaucoup d’Américains, et ils étaient prêts à voter pour un président promettant de venir en aide à l’homme du peuple, celui qu’on avait « oublié » tout en bas de la pyramide économique. J’étais moi aussi horrifiée par le désespoir que je découvrais dans les localités rurales du Nebraska, écrivais-je à mon chef. J’éprouvais une immense compassion pour tous les malheureux que je rencontrais et photographiais. Mais qui d’autre avait-on oublié ?
Roy prétendait avoir refusé mes portraits d’ouvriers agricoles noirs uniquement pour des raisons pragmatiques, et non artistiques. Le service historique, disait-il, ne pouvait pas prendre le risque de se laisser entraîner dans une croisade pour la justice raciale.      
« … la réalité est… »      
« … photographiez tout le monde, mais insistez sur… »           
La réalité.


Quand on parle de nos souvenirs, on dit qu’ils nous reviennent à l’esprit ou qu’ils nous sortent de la tête. Mais si j’en juge par ce que je vois dans l’exercice de ma profession, j’ai l’impression que notre cartographie est faussée. Je pense que le siège de la mémoire se situe plus bas, mon fils. Mes clients ont tendance à se frotter les reins, à la jonction de leur colonne vertébrale et de leur coccyx. D’autres posent une main en étoile sur leur nombril. Les gens qui viennent me consulter se souviennent dans leurs doigts et dans leurs pieds. Leur cœur battant se rappelle. Le passé coule dans leurs veines. Les êtres humains désirent avec leur corps tout entier, et c’est ainsi qu’ils se souviennent également.


J’ignorais – et personne ne me l’avait jamais dit – que j’étais un soldat enrôlé dans une guerre. Nous, les derniers arrivés dans les Plaines, avions été invités par le gouvernement américain pour occuper le terrain. Le Homestead Act, le Dawes Act, toutes ces mesures faisaient partie d’un plan de bataille. Au fil du temps, des enfants à la peau claire grandiraient dans l’Ouest sans avoir jamais connu d’autre patrie, sans se douter qu’ils étaient les filles et les fils d’une armée d’invasion, deuxième, troisième, quatrième et cinquième génération d’Américains. Placer les terres indiennes entre des mains blanches. Rendre les forêts et les plaines productives. Transformer le sol en argent.


J’étais encore enfant, le jour où je compris que, quand je quittais Golab Polska pour me rendre à Taube, le village allemand voisin, je devenais un être inférieur. À chaque pas, ma valeur diminuait. Le chancelier impérial Otto von Bismarck n’en faisait pas mystère :  
Il faut frapper les Polonais très fort, de façon qu’ils perdent tout espoir en la vie ; je compatis à leur sort, mais si nous voulons survivre, nous ne pouvons que les exterminer ; le loup n’y peut rien si Dieu l’a créé ainsi, néanmoins les gens le tueront en raison de ce qu’il est, s’ils en ont l’occasion. 
 
 
Il ne nous échappait pas qu’on avait fait de ces Indiens des prisonniers dans leur propre patrie. Ce qui était arrivé aux Polonais en Allemagne se reproduisait ici, et aucun colon ne leva le petit doigt pour les aider. Au contraire. Nombre d’entre eux étaient d’avis qu’il fallait forcer les Pawnees à quitter le Nebraska, et ils ne se gênaient pas pour le dire. « Ils ont les meilleures terres et ils n’en font rien. Quel gâchis ! » se plaignait l’aubergiste. Les soldats américains n’intervenaient pas pour les protéger, laissant les pionniers faire ce qu’ils voulaient sur la réserve. Chaque fois que je croisais le regard d’une femme indigène au comptoir de vente, je pensais à ma mère qui devait payer son pain le prix fort, sous les railleries des militaires allemands. Mais qu’aurais-je pu faire, moi qui ne possédais rien ?


Je suis un catholique venu s’installer dans le Nebraska pour vivre selon les principes du Christ. Aime ton prochain comme toi-même. Donne-lui la chemise que tu as sur le dos. Nous avons tout pris aux Indiens, même leurs enfants.


Que fait la tempête, dans la Bible ? Elle retourne Job, l’emporte dans son tourbillon pour lui montrer la terre. Les forêts et les montagnes, les rivières et les étoiles. Les baleines, les crocodiles, les hippopotames, les aigles. Les réserves de neige. Le ventre vert de l’eau. Soudain, Job entend la voix de Dieu partout : pas seulement dans la tempête, mais dans toute la création. Il est arraché à ses souffrances et à ses interrogations, arraché à lui-même, pour être replanté avec un univers entier en lui.


Dans le Livre de Job, ce que Dieu révèle au cœur de la tempête ne peut être couché par écrit. Je comprenais mieux l’omission, à présent que j’écoutais les oiseaux. Dieu avait déjà donné sa réponse à travers les êtres vivants. C’était l’oreille de Job qui était mal réglée. La tempête lui enseigne une leçon fondamentale, et le grand calme qu’elle laisse dans son sillage aussi. Le silence de Dieu n’est pas si silencieux, tout compte fait. Il m’apprend à écouter. 

 

samedi 31 octobre 2026

Bilan de lectures – Octobre 2026 | Lectures de Cannetille

   

Coups de coeur :

  
ASSANI-RAZAKI Ryad : Les maîtres du sol 
DUBOIS Jean-Paul : Chacun 
LESPADE Elise :  Paradisi Gloria 
PETITCUENOT Marie : Heures sauvages  
 


   

J'ai beaucoup aimé :

 
 BERGMANN Boris : Minotaure
BOUM Hemley : Nos vies sauvages
DESERABLE François-Henri : Chagrin d'un chant inachevé
KASISCHKE Laura : Baignade surveillée  



  

J'ai aimé :

 
BORDES Gilbert : Le silence de la neige 
BOURAOUI Nina : Championne
DESERABLE François-Henri : Le palais  
GRONDEAU Olivier : Joseph dans la nuit
NOTHOMB Amélie : L'adolescence du perroquet 
PICHAT Bérénice : Un marché noir
 

vendredi 30 octobre 2026

Critique : "Le palais" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le palais" de François-Henri Désérable




J'ai aimé

 

Titre : Le palais

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 400

Accès au livre : ISBN 9782073159212  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Arun Kumar est doté d’un palais absolu — une mémoire des arômes si infaillible qu’elle confine au prodige. Ce don extraordinaire, il entend bien en faire l’instrument de sa revanche. Reste à découvrir comment. Et contre qui.
Des bidonvilles de Delhi aux caves de Bourgogne, des îles Marquises aux tours de Manhattan, François-Henri Désérable signe avec Le Palais un grand roman d’aventures sur le vin, portrait d’un génie hors la loi dont les crimes se dégustent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

François-Henri Désérable est l'auteur de plusieurs romans et récits de voyage, dont L'usure d'un monde et Mon maître et mon vainqueur (Grand Prix du roman de l'Académie française 2021).

 

 

Avis :

Après s’être consacré ces dernières années à des récits de voyage, François-Henri Désérable revient à la fiction en s’inspirant librement de l’histoire du faussaire vinicole Rudy Kurniawan. Cette affaire rocambolesque se métamorphose sous sa plume en thriller oenologique, de son propre aveu un clin d’oeil au célèbre Parfum de Patrick Süskind à qui il avait d’ailleurs dédié une nouvelle en 2022. 

Orphelin originaire des bidonvilles de Delhi, adopté à l'âge de huit ans par un couple de restaurateurs bourguignons, Arun Kumar se découvre une mémoire sensorielle proprement surhumaine, un « palais absolu » capable de cartographier instantanément les moindres nuances d'un grand cru. Son ascension fulgurante le mène des caves feutrées de Beaune aux îles Marquises, avant de l'entraîner dans les salons cossus de Manhattan où, en quête de revanche face à l'arrogance des experts, il met son génie au service d'une imposture (presque) imparable.

Belle gageure que de s’emparer d’un univers en néophyte pour le restituer au niveau d’expertise d’un personnage hors normes. Qui plus est de réussir à mettre en mots arômes et sensations, par nature ineffables. Malgré plusieurs années de travail et tout le talent qu’on lui connaît, pas sûr que François-Henri Désérable soit tout à fait parvenu à relever le défi. Certes, le brio de la plume reste intact et sa verve narrative emporte le lecteur avec une belle énergie. Pourtant, comment ne pas tiquer face à une avalanche linguistique qui, faute d’une vraie digestion, s’accumule en congères encyclopédiques ? Le texte y perd d'autant plus en naturel que, particulièrement au début, transparaissent quelques tics narratifs, plus marqués qu'à l'accoutumée chez l'auteur.

En dépit de ces réticences, l’on se laisse volontiers emporter par les péripéties que, campé avec une certaine insouciance entre don et imposture, Arun vit en brouillant toutes les frontières. Faussaire de génie rendant l’illusion inextricable de la vérité, il entretient une ambiguïté morale qui ne l’empêche paradoxalement pas de susciter la sympathie, son art de la tromperie servant finalement une fiction collective dont chacun, au fond, semble tirer profit. Cette escroquerie tend un miroir gentiment amusé au cercle très fermé et codifié de l’oenologie de haut vol, avec ses marchands, ses gourous et ses amateurs pas toujours aussi éclairés qu’ils le pensent. Peu importe alors la succession d'événements extraordinaires et de rencontres providentielles, du palais des saveurs au palais de justice, l'envie de se prêter au jeu l’emporte dans la lecture. (3,5/5)

 

 

Citations :

Pour donner des raisins plus concentrés, la vigne devait plonger ses racines au plus profond, elle devait souffrir. Être vigneron, disait-il, ça n’est jamais que l’art de faire souffrir la vigne pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même.


Si vous lui demandiez la différence entre un mauvais vin et un grand vin, c’est tout simple, disait le père de Margot : le mauvais vin, on le boit et on finit par se battre ; le grand vin, on se bat pour le boire.


Le génie surgit rarement de nulle part. Le plus souvent, il lui faut un terreau fertile pour éclore. Si les hasards s’étaient fourvoyés, si Pablo Ruiz Picasso avait vu le jour en Argentine, Wolfgang Amadeus Mozart en Andalousie et Diego Armando Maradona en Autriche, eh bien Picasso aurait peut-être fait du football, Mozart de la peinture et Maradona de la musique, et l’on n’aurait ni Guernica, ni Flûte enchantée, ni Mano de Dios un soir de Coupe du monde 1986. 


Entre deux buts, deux tiers-temps et deux bières, El Baresed et Martock s’étaient mis à parler, ou plus exactement, Martock s’était mis à parler et El Baresed à l’écouter, avec une fascination croissante. Car Martock possédait une qualité de plus en plus répandue, mais qu’il portait à un degré inégalé : une aptitude prodigieuse à débiter des conneries en rafales, avec une faconde, une assurance, un aplomb proprement vertigineux. Il pouvait disserter pendant une heure sur la manière la plus efficace de faire fuir un ours polaire en cas d’attaque à Central Park, ou soutenir mordicus que la plupart des élus démocrates faisaient partie d’un réseau pédophile sataniste. Puis, soudain, il gardait le silence, comme s’il avait peur d’épuiser sa provision de conneries. Mais de même que le silence qui succède à un morceau de Mozart est encore du Mozart, celui qui succédait à une connerie de Martock était encore du Martock. Il portait une casquette rouge « Make America Great Again ». Pour un romancier : une mine d’or.


Le vin, c’était un peu comme les livres : plus on en lisait, plus on en découvrait dont on n’avait pas même soupçonné l’existence, et plus le besoin de lire ceux-là aussi se faisait impérieux – sans parler de ceux qu’on remettait délibérément à plus tard, comme la promesse de réjouissances à venir (et c’est ainsi qu’on se dirige ad patres sans avoir ouvert Belle du seigneur ou Anna Karénine). 


Son nom circulait comme une légende urbaine : chacun avait sa petite histoire, sa petite anecdote, et toutes commençaient par « Un jour, Arun », suivi d’une trouvaille improbable. Même ceux qui ne l’avaient jamais rencontré en parlaient comme d’un vieil ami. C’était là son génie : dans ce monde où tout se monnaie, il avait compris que l’inattendu offert sans contrepartie devenait une histoire qu’on répétait. Et qu’une histoire répétée, à la longue, se transformait en mythe que l’on pouvait monnayer.


Les semaines, les mois passèrent, ce fut l’été, puis l’été sans surprise bascula dans l’automne. Il y eut de nouvelles vagues de Covid ; sans surprise là non plus, de nouvelles restrictions. « Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre », avait dit trois siècles plus tôt un grand moraliste français. Jamais cette phrase n’avait paru aussi juste : l’homme avait si peur de la mort qu’il en oubliait de vivre. Il consentait, sans faire de vagues, au sacrifice de ses libertés les plus élémentaires – à commencer par celle d’aller et venir où bon lui semblait, quand bon lui semblait. Cette assignation à résidence sous surveillance policière avait un nom : le confinement.


Le temps de s’avouer que nos parents avaient raison, on a déjà des gamins persuadés qu’on a tort.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Chagrin d'un chant inachevé 
 
 
 

mercredi 28 octobre 2026

Critique : "Baignade surveillée" de Laura Kasischke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Baignade surveillée" de Laura Kasischke



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Baignade surveillée (Lifeguard)

Auteur : Laura KASISCHKE

Traduction : Céline LEROY

Parution : en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Gallimard) 
                  en 2026

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782072977626  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui à Mission Hills pourrait oublier le 16 juillet 1969 ? Le matin, tous les regards étaient médusés par les premières images d’une fusée décollant vers la Lune. L’après-midi, le petit Richie Manning se noyait dans la nouvelle piscine bleu lagon du quartier, bondée en cette journée si chaude. Une maître-nageuse était pourtant présente — une splendide étudiante, aux longs cheveux blonds et aux jambes parfaitement bronzées. Mais derrière ses lunettes de soleil, surveillait-elle vraiment la baignade ?
De ce jour tragique qui fait chavirer une famille et toute une communauté, Laura Kasischke scrute chaque recoin, sans relâche, pour en saisir toutes les failles. Elle plonge également dans les destins des témoins clés, qui se trouvent heurtés, par ricochet. Baignade surveillée, lecture vertigineuse, signe le retour époustouflant de l’immense écrivaine américaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1961, Laura Kasischke a bâti une oeuvre poétique et romanesque impressionnante. Elle a notamment écrit A Suspicious River (Folio), adapté au cinéma, et Esprit d'hiver (Folio), lauréat du Grand Prix des lectrices de Elle en 2014. Elle vit et enseigne dans le Michigan. Baignade surveillée marque son grand retour au roman.

 

 

Avis :

Le 16 juillet 1969, jour du décollage de la mission spatiale Apollo 11 vers la lune, l’Amérique a tellement les yeux fixés sur le bleu du ciel que nul ne prête attention à Richie Manning, cinq ans, en train de se noyer dans le bleu d’une piscine bondée, en pleine banlieue huppée du Michigan. Annoncé dès l’incipit, le drame n’en finit pas de se dilater au ralenti dans une narration retardant son dénouement pour en étudier l’approche sous tous les angles.

En cette journée radieuse, Richie n’en peut plus d’impatience, pressé qu’il est de rejoindre le bassin « bleu lagon tropical électrique » du très chic club de natation dont ses parents viennent tout juste d’oser s’offrir l’adhésion. Les minutes qui le séparent de son bonheur sont des heures pour le garçonnet, loin de se douter, alors que, dans une image cruellement prémonitoire, il aspire à foncer vers la lumière au bout du tunnel séparant la piscine du parking, que c’est vers sa disparition qu’il se précipite. Les yeux levés vers la maître-nageuse semblant trôner, du haut de sa chaise, sur le fond éclatant du ciel et ses pensées rejoignant son père alors dans un avion pour ses affaires, il n’est déjà, sans que personne s’en aperçoive, plus tout à fait ici. 

Comme, sous le choc d’une catastrophe, l’on en revisionne en boucle les images, zoomant, ralentissant, multipliant les perspectives et les retours arrière, le récit tourne en spirale autour du drame en multiples allers-retours temporels et changements de point de vue, auscultant sans fin l’alignement des planètes et les détails parfois insignifiants qui, à la lumière de la tragédie, s’habillent a posteriori d’une signification nouvelle. Malgré leur innocente banalité, ces heures convergeant vers l’instant fatidique se tendent rétrospectivement d’une menace impalpable et d’une culpabilité larvée. La corde séparant le petit du grand bain n’a pas été remise en place, la maître-nageuse semble désormais trop jolie pour être vraiment sérieuse et la mère, que faisait donc la mère, fustigera le père revenu de son absence. 

Murmures et regards de côté ont beau chercher un bouc émissaire, et même si au moins une personne paiera le prix fort comme révélé par ces réunions des Alcooliques Anonymes auxquelles assiste, dans un autre Etat vingt ans plus tard, une femme dont on se demande longtemps qui elle est, rien dans le récit ne permet d’incriminer qui que ce soit en particulier, laissant les consciences à leur malaise et cette bonne société américaine à sa faillite et à son traumatisme individuels alors qu’elle fêtait un triomphe collectif.

Obsédante et lancinante, suffisamment poétique et métaphorique pour ne jamais sombrer dans le pathos ni l’obscénité malsaine, l’écriture de Laura Kasischke trouve dans l’ingénieuse construction de ce roman ample matière à réflexion, quand, aveuglée par sa propre puissance, une société en oublie ses plus vulnérables. (4/5)

 

 

Citation :

Richard aimait sa femme, mais il regrettait qu’elle n’ait pas fait d’études. Même au lycée, elle n’était pas très douée. On ne pouvait pas lui en vouloir. Ses parents manquaient d’instruction. Elle avait dû s’occuper de ses frères et sœurs, prendre soin de la maison après le départ de son père, quand sa mère avait dû faire le ménage chez d’autres gens. 
Mais grâce à lui Marie avait désormais du temps libre. Il y avait les garçons, bien sûr, mais ce n’était pas un travail à temps complet comme le sien. 
Si elle l’avait voulu, elle aurait sûrement pu lire autre chose que des livres de cuisine, des magazines féminins ou le Comment soigner et éduquer son enfant du Dr Spock. 
Richard songea qu’il était marié à une femme qui craignait de voir leur maison réduite en cendres par un bout de navette au lieu de s’intéresser aux premiers pas de l’humanité sur la Lune.


 

lundi 26 octobre 2026

Critique : "Chagrin d'un chant inachevé" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chagrin d'un chant inachevé

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782070792368  
                           en librairie

  

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Cet automne-là, les taux d’intérêt étaient en baisse, les prix de l’immobilier en hausse, ma famille, mes amis s’inquiétaient : est-ce qu’il n’était pas temps que j’investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m’endetter sur trente ans (mon âge à l’époque). Je n’en avais ni les moyens ni l’envie. Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. »
De Buenos Aires à Caracas, François-Henri Désérable nous embarque dans une formidable traversée de l’Amérique du Sud. Cinq mois à moto, en stop, en bateau, avec une seule contrainte : emprunter l’itinéraire qui fut celui d’Alberto Granado et d’Ernesto « Che » Guevara, lors du fameux voyage à motocyclette, soixante-cinq ans plus tôt.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François-Henri Désérable est l’auteur notamment de Mon maître et mon vainqueur, qui a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française. Après L’usure d’un monde, où il racontait sa traversée de l’Iran, Chagrin d’un chant inachevé est son deuxième récit de voyage.

 

 

Avis :

Ancien joueur professionnel de hockey devenu romancier salué par les grands prix littéraires, François-Henri Désérable est aussi écrivain voyageur. En 2023, il publiait  L’usure d’un monde, récit d’un périple en Iran, sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, dans un pays au bord de l’implosion. Lui qui arpente les routes près de six mois par an exhume cette fois les souvenirs d’un voyage plus ancien : en 2017, il a suivi, soixante-cinq ans après lui, l’itinéraire du jeune Ernesto Guevara, alors simple étudiant en médecine sans intention politique, à travers l’Amérique latine, de l’Argentine à Cuba en passant par le Chili, le Pérou, la Colombie et le Venezuela.

Rencontres, découvertes et imprévus sont autant de cailloux semés sur la route, que l’auteur, faute de notes prises à chaud, égrène de mémoire dans un récit concis et distancié, ramené à l’essentiel. « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées », a-t-il retenu du philosophe et historien Hippolyte Taine. Guevara, confronté à la pauvreté généralisée du continent, en était revenu avec les convictions révolutionnaires qui allaient forger son destin. François-Henri Désérable, lui, raconte ce qui, loin des mirages touristiques, l’a le plus marqué dans ses observations de témoin lucide.

Il y a bien sûr les aléas et les dangers de ces huit mille kilomètres parcourus en cinq mois, en moto, en stop et en bateau, de quoi, entre ironie et frisson rétrospectif, tenir le lecteur en haleine, au plus près des réalités bourlingueuses. Après avoir tâté d’un tesson de bouteille sur la gorge et des crocs d’un molosse, après une panne de voiture en plein désert d’Atacama et les avanies imposées par des douaniers corrompus, place quand même à des rencontres plus humaines, à des lieux grisants quittés à regret et, aussi, à des expériences bouleversantes, comme celle vécue aux côtés des mineurs de Potosi, oubliés au fond de l’enfer, ou encore au coeur de ce que l’on appelle « favelas au Brésil, villas miseria en Argentine, campamentos ou poblaciones au Chili, barrios au Venezuela. En français : bidonvilles. Au Pérou : pueblos jóvenes (quartiers jeunes) », mais qui concentre partout, troublant écho au temps de Guevara, la même misère extrême.

Devenu lecteur sur le tard, François-Henri Désérable n’en est pas moins passionné de littérature et, convoquant Valéry, Yourcenar, Chateaubriand ou Flaubert comme le ferait Sylvain Tesson, il accompagne ses pas, avec la dérision de qui ne se prend pas au sérieux, de réflexions sur la vie et la mort, sur le voyage et l’écriture. C’est ainsi que d’anecdotes en apartés, l’on boucle avec l’auteur une odyssée loin des sentiers battus, au contact direct des réalités locales, histoire, « en levant les yeux sur le monde, [de] se regarde[r] un peu moins le nombril » et d’« aiguiser [un] regard que chaque jour passé au même endroit achèv[e] d’émousser. »
 
Plaisant et enlevé, ce récit authentique, traversé de réflexions parfois inégales mais toujours sincères, révèle sous sa légèreté un regard curieux et attentif posé sur le monde. (4/5)

 

 

Citations :

Plus grisant que le voyage : l’idée du voyage. Le concevoir, le préparer, le rêver, voilà des voluptés qui suffiraient à vous visser chez vous pour ne plus en partir.


Partir loin, c’est encore le meilleur moyen de se mettre à distance de soi-même. À ceux qui voyagent dans l’espoir de se trouver, j’ai toujours préféré ceux qui le faisaient dans le but de se perdre : en levant les yeux sur le monde, on se regarde un peu moins le nombril. Pourquoi voyager ? Chacun a ses raisons. Moi, c’était pour aiguiser mon regard que chaque jour passé au même endroit achevait d’émousser. Hippolyte Taine avait synthétisé cela dans un aphorisme parfait : « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. »


C’est ainsi : le plus beau des voyages sera toujours celui qui reste à faire.


On a tant écrit sur le Che : quiconque s’aventure aujourd’hui à écrire sur lui n’écrit jamais que dans les blancs entre les lignes des autres. Et néanmoins on refait inlassablement le roman de sa vie, inlassablement le chapitre de sa mort. Cela se passe donc en Bolivie, qui de l’avis des Sud-Américains est le trou du cul de l’Amérique du Sud, et pire qu’en Bolivie, dans le Ñancahuazú, qui de l’avis des Boliviens est le trou du cul de la Bolivie. Le Che avait une idée fixe : embraser le monde de focos, des foyers de guérilla rurale dont les rangs grossiraient d’escarmouche en escarmouche, de bataille en bataille, pour former une armée de libération qui comme à Cuba finirait par renverser le pouvoir. Mais pourquoi avoir choisi la Bolivie comme foco initial ? Pourquoi ce pays enclavé, le seul, avec le Paraguay, qui n’a pas d’accès à la mer ? Parce que c’est une dictature militaire, parce que la minorité blanche y oppresse la majorité indienne, parce que le Parti communiste local est susceptible d’apporter son soutien, parce que la Bolivie partage des frontières avec le Paraguay, le Brésil, le Pérou, l’Argentine et le Chili, parce qu’elle peut constituer une base arrière pour combattre l’impérialisme qui ne cesse de gagner du terrain, parce que si tout se passe comme prévu, on fera bientôt de la cordillère des Andes une immense  Sierra Maestra. Mais de même qu’au Congo, et même pire qu’au Congo, rien ne se passe comme prévu. Et moins d’un an après son arrivée dans le Ñancahuazú, voilà le Che entre les mains de l’armée bolivienne.


Le chagrin d’un chant inachevé, c’est aussi celui qui vous étreint quand vous devez vous arracher à la contemplation d’un paysage dont vous savez que vous n’allez plus le revoir. Dans le Sud Lípez, on se surprend plusieurs fois à marcher à reculons, pour retarder, ne serait-ce que de quelques instants, celui où il faudra tourner le dos et à jamais dérober à ses yeux le tableau prodigieux que l’on a face à soi. 


Un lac aux eaux turquoise, des volcans aux cimes enneigées, des collines aux crêtes façonnées par le vent, des pierres rondes et des geysers, des flamants roses et des lamas, un rocher en forme de dromadaire, des cactus démesurés et, plus tard, dans le Salar d’Uyuni, un désert de sel où quand il a plu le sol est pour le ciel un miroir : pendant des heures, vous avez l’illusion de rouler sur les nuages.


Rappelons seulement ce que disait l’évêque brésilien Hélder Câmara :             
 « Il y a trois sortes de violence. 
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. 
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. 
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »
 
 
Pourquoi lit-on ? On peut tout à fait vivre en se passant de lecture. J’ai été, pendant toute mon enfance, un très grand non-lecteur, et si à dix-huit ans je ne m’étais pas mis à lire d’un coup, comme un damné, avec l’acharnement de ceux qui auront toujours, jusqu’à la fin de leur vie, mille lectures à rattraper, eh bien ma vie n’en serait  pas moins supportable. Elle serait sans doute amoindrie, mais je n’en aurais pas conscience, et je ne ressentirais pas l’impérieuse nécessité de lire toujours plus, de même que celui qui n’a jamais vu, j’imagine, ne ressent pas l’impérieuse nécessité de voir : il entend le feu qui crépite, il ne sait pas la forme des flammes ; il perçoit le chant d’un oiseau, il ignore la couleur de ses plumes ; il sent le parfum d’une femme, il ne connaît pas son visage. Et peu lui importe : il n’en souffre pas. Ou seulement dans la mesure où d’autres lui ont fait part des voluptés infinies dont sa condition le prive. Mais donnez-lui la vue ne serait-ce que quelques instants, laissez-le voir le feu, les plumes, la femme, et demandez-lui alors s’il veut retrouver les ténèbres. Il vous répondra : vous êtes fou ?
Voilà ce qu’a été pour moi, à dix-huit ans, la découverte de la lecture. Alors bien sûr je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle m’a sauvé de tout, ou prétendre, comme Montesquieu, qu’elle a « été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé », mais elle m’a consolé de bien des peines, car il suffit de peu, de si peu, il suffit d’un livre pour se soustraire au réel qui nous assiège et retrouver aussitôt ce dont nous sommes aujourd’hui de plus en plus dépourvus : les vertus de la lenteur. Les livres ont cette capacité inouïe à ralentir le temps, à diluer les heures en même temps qu’ils nous tiennent éloignés de l’ennui. La compagnie des autres peut nous être barbante. Celle des livres – des bons livres : jamais. 

 

Du même auteur sur ce blog :