vendredi 2 octobre 2026

Critique : "Minotaure" de Boris Bergmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Minotaure" de Boris Bergmann




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Minotaure

Auteur : Boris BERGMANN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782226511874   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Être l’indésiré, né hors du désir du père, voilà mon acte de naissance.
J’y réponds par un désir extrême, une surenchère d’histoires vécues… ou racontées.
Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre.
Avant de les dévorer. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Boris Bergmann est né à Paris en 1992. Il est l’auteur de cinq romans dont Nage Libre (prix de la Vocation 2018) et Les Corps insurgés (prix Fénéon 2020). Il a été pensionnaire de la Villa Médicis et de la Villa Kujoyama. Il a organisé des expositions en France et à l’étranger (autour de l’œuvre de René Daumal, notamment) et collabore en tant qu’éditeur associé à la revue d’art et de littérature Magma. Minotaure est son premier roman autobiographique.

 

 

Avis :

Grandir lorsqu'on se vit comme le monstre caché d’un secret de famille peut ressembler au parcours du Minotaure dans son labyrinthe. A vingt-trois ans, Boris Bergmann délaisse pour la première fois la fiction pour une quête intime et douloureuse à la rencontre de son père biologique.

Incarnation de l’enfant indésiré depuis la fuite paternelle à l'annonce de sa conception, l’auteur s'est retrouvé le jouet, dans sa jeunesse, de pulsions et d'excès destinés à combler le vide laissé par cette désertion. « Après tout, le Minotaure est un Forçat du sentiment. Forcé d’aimer tous ceux qu’il rencontre. Avant de les dévorer. » Pour vaincre le monstre en lui une fois pour toutes et sortir de cette errance émotionnelle semblable à la traversée d’un dédale, il décide de forcer la porte de son père. Son choix de la confrontation est le début d’un travail d’apprivoisement de la colère vers une forme d’apaisement. A défaut de la reconnaissance de son géniteur, il lui faut apprendre à faire la paix avec ce qu’il a reçu, en l’occurrence l’amour inconditionnel d’une mère à la personnalité hors normes, militante de la première heure au sein de l’association Aides, ainsi que d’un père de substitution issu de la communauté gay.

Ce cri littéraire viscéral, dicté par une urgence évidente, semble porté par le souffle d'une tempête. L’allégorie du Minotaure aidant, s’imprime dans l’esprit du lecteur l’image d’un taureau écumant de souffrance et de rage, cherchant dans ses virevoltes désordonnées à se libérer de ses entraves. Dans son besoin impérieux de vérité, quelle qu’en soit la violence, le texte bouscule et, n’ayant que faire de se ménager, plonge jusqu’au tréfonds d’une lucidité sans concession. Cette quête brute, menée à l'allure d'un galop endiablé, ancre le récit dans une tension fébrile, dont le véritable enjeu, bien au-delà de la quête des origines, est le combat livré pour se réapproprier sa propre existence.

Certes, le texte frise parfois la leçon de mythologie et s'encombre d'une théorie un peu lourde. L’omniprésence du mythe grec n’en est pas moins ce qui le sauve du simple règlement de comptes autobiographique. A travers le masque du monstre, l’écrivain s’extrait du fait divers pour toucher à la peur universelle de l'abandon, le dédale traduisant mieux que tout discours n’importe quelle enfance abîmée et les désordres affectifs qui en découlent souvent. Cette mise en image du traumatisme est aussi ce qui l’amène sur le chemin de la résilience. Dans un labyrinthe, rien ne sert de se cogner aux murs. Mieux vaut s’appliquer à trouver son fil d’Ariane, qui tient ici à la force des liens l’unissant à une mère libre, à contre-courant des usages patriarcaux, et à un homme gay, au portrait touchant. Le livre s'achève ainsi en un salut pudique à ce duo de coeur, qui s’est employé à réinventer la transmission manquée.

Boris Bergmann signe un récit volcanique mais libérateur, qui déplace peu à peu la question de l’origine vers celle de l’héritage choisi. Sans doute pas un ouvrage consensuel tant il bouillonne et force parfois la conceptualisation, il n‘en impressionne pas moins par son énergie et sa sincérité féroce. (4/5)

 

 

Citations :

Picasso, encore, a peint le monstre hybride à de nombreuses reprises. Il en avait même confectionné une petite statue de céramique, figée dans les fours de Vallauris. Ce minotaure miniature servait d’insigne à son désir. Quand il organisait un dîner dans sa villa cannoise de la Californie et qu’il choisissait une future conquête pour la nuit, il posait devant son assiette le minotaure. Le prendre et le garder, c’était accepter ce probable coup de semence. 
Plus tard, après sa mort, sa fille, Paloma, dut se battre au tribunal pour obtenir sa part d’héritage. Les artistes n’ont pas d’enfant, pas de lignée. Le procès fit jurisprudence en matière de filiation : depuis ce jour, la loi française ne tolère plus les bâtards. Tous égaux, tous légitimes, tous reconnus.
Après avoir gagné le droit de porter le célèbre patronyme, Paloma voulut le faire fructifier à son tour. Elle le vendit pour un parfum, siglé « Paloma Picasso ». Son nom : Minotaure. Son odeur : revanche.


Le sentiment du manque prend des formes étranges. Il n’est pas clair. Je ne l’énonce pas. Ni en classe ni à ma mère. Rarement aux amis du collège. Pas même à Domi. Je le garde pour moi. Dans mon silence d’enfant unique. Et c’est silencieusement qu’il s’exprime en moi.


N’est-il qu’un Malgré eux ? Un piteux cas d’école du livre de l’avocate ? Un corps abusé par ma mère, utilisé et trahi ? Ou bien un séducteur ? Un baiseur obsédé par son pouvoir, profitant de son autorité ? Un psy de la famille laissant un fils dans la nature ? Un petit prédateur d’avant #MeToo forcé au secret et à la victimisation ?   Pourquoi continuer à chercher ? Chaque trouvaille est une nouvelle occasion d’être déçu. Chaque rebondissement est comme le pouls d’une rencontre à laquelle j’essaye, par tous les moyens, de donner du sens.


« Mais je n’y suis pour rien. Ça me dépasse… » 
À l’origine et à son insu, il serait l’homme trompé, la victime – j’ose prononcer ce mot à sa place. Victime de ma mère, il y a trente ans, et de moi, aujourd’hui. Enfoui en lui, un soupçon hargneux : n’être que le rouage d’un complot. J’aurais aimé qu’il se place au-delà du crime, hors de l’ordre étroit de sa colère. Qu’il ne demeure pas borné, qu’il se dégage du remords. Mais toute parole indolore est inutile et ricoche face à ce mur. Au sens propre : le père est l’hôpital qui se fout de la charité.   
« On m’avait fait la promesse que je n’aurais jamais de vos nouvelles. » Cette promesse de ma mère, je reconnais ne pas l’avoir tenue. Pour ne pas l’avoir faite.


C’est moi cette fois qui le quitte, qui l’abandonne. Ma mère l’a déjà fait, il y a bien longtemps. Dès notre première rencontre, je l’avais compris : elle l’a effacé en n’écoutant qu’elle-même. C’est pour lui ce qui est vraiment insupportable. Qu’une femme lui échappe, édicte à sa place, tranche en sa faveur, abolisse son autorité. En choisissant Bruxelles, je refuse que la loi le reconnaisse comme père, je répète le choix de ma mère. Je ne le traduis pas en justice. Je bannis son nom, son héritage. Je veux juste savoir. Ensuite, je le jette.


Elle a inversé le rapport, la domination habituellement tolérée. C’était elle le taureau, le monstre. Usant de la semence à sa guise, jouissant pour elle, procréant pour elle, désirant sans son aide. Et plus encore que lui. Son désir est immense : il a suffi à ma mère pour arracher ma naissance, la braquer, l’enlever. Un rapt mais à l’envers. À l’envers de l’histoire de l’art, de l’histoire des dieux, de l’histoire du viol. À l’envers de toute l’histoire. Elle a vengé Sabines, Alcippe, Alcyone, Aura, Perséphone, toutes violées, engrossées, abusées, déflorées, pénétrées. Et toutes les autres, toutes celles qui au moment où j’écris subissent.
(…)
Elles racontent la même chose. Le désir d’une femme plus fort que celui de l’homme, c’est rarement dans ce sens-là. Mais c’est vrai : le désir d’une femme dépasse l’homme, de loin.
Forcément, pour le père, ce dépassement se doit de sévir dans l’ombre, jamais de face, il se conjugue en coup bas. L’histoire nous l’a trop appris : le geste héroïque de la femme est la trahison. C’est l’équivalent du meurtre chez l’homme. Mais la trahison a un pouvoir en plus, un pouvoir unique : elle inverse les rôles.


Père se sert de ma mère pour jouir. Elle se sert de lui pour enfanter. Tous deux abusent l’un de l’autre. Mais là où j’admire ma mère, c’est qu’habituellement l’abus est le propre du masculin.

 

jeudi 1 octobre 2026

Bilan de lectures – Septembre 2026 | Lectures de Cannetille

    

Coups de coeur :

  
GODART Anne : Nous aussi 
JAENADA Philippe : L'inconnue du quai de Javel 
ORELIEN Thélyson : C'était ça ou mourir 
PRUDHOMME Sylvain : De l'autre côté du lac 
STOCKETT Kathryn - Le Calamity Club 
 


   

J'ai beaucoup aimé :

 
CHEVILLARD Eric : Jaune soleil
DEVILLERS Sonia : Le fabuleux piano 
HASSAINE Lilia : JE 


  

J'ai aimé :

 
ADRIAN Pierre : Le pays des été
CHENNEVIERE Louise : Faire la peau
JEAN Michel : Nishim 
MELOIS Clémentine : Choses que je croyais perdues
ROLIN Olivier : La guerre éternelle
 

mercredi 30 septembre 2026

Critique : "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme




Coup de coeur 💓

 

Titre : De l'autre côté du lac

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782707358233   
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Aux abords d’un lac de haute montagne, à la lisière d’une réserve interdite aux humains, un groupe de chercheurs s’affaire. Parmi eux, une photographe aperçoit sur un des versants quelque chose qui échappe au regard de tous les autres. Les signes étranges s’accumulent, un corps est retrouvé. La photographe décide de rester là-haut, seule. Quelques mois plus tard, c’est elle qui, à son tour, disparaît. 
Avec ce roman tout en tension, Sylvain Prudhomme approfondit plusieurs thèmes qui lui sont chers : le désir d’intensité, l’appel du sauvage, le rêve d’une vie vraie. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

 

Avis :

Centré sur la disparition d'une photographe à la lisière d'une réserve alpine interdite aux hommes, le neuvième roman de Sylvain Prudhomme emprunte les codes du thriller naturaliste pour mieux sonder l'attrait du sauvage et la tentation de se retirer du monde.

Pour l'avoir croisée fugacement au débotté d'une randonnée, le narrateur n'en est pas moins resté durablement marqué par la présence et le tempérament entier de la photographe Paola Alba. Aussi, à l'annonce de sa disparition quelques mois plus tard, entreprend-il de retracer ses derniers jours au bord du lac de montagne où elle séjournait seule. De proche en proche, des traces qu'elle a laissées aux projections qu'elle suscite chez lui, se dessine le portrait d'une femme rétive aux compromis, toujours plus fascinée par ce qu'elle observait au-delà de la rive inaccessible.

Cette attirance s'incarne à même les pages par l'insertion de photographies carrées en noir et blanc. Capturées à la chambre sur des plaques de verre, elles matérialisent les cadrages de Paola et son regard sur le monde. Fixer l'inaccessible exige ici de la patience et de l'intensité, mais l'auteur rappelle aussi l'envers de la traque, qui finit par vous absorber. Brouillant les frontières entre document et fiction, ces images ancrent l'intrigue dans ce qui ressemble à s’y tromper à de la non-fiction. Le lecteur se laisse alors prendre au jeu des conjectures, piqué par le mystère de cette disparition autant que par la menace sourde que, renforcée par la proximité de l’interdit, la montagne semble exhaler dans le silence et la solitude d'un hiver naissant. 

La tension du récit doit beaucoup à la plume de Sylvain Prudhomme qui, alternant sobrement descriptions minutieuses, témoignages et notes laissées par Paola, imprègne peu à peu le paysage d'une présence diffuse dont on ne sait mesurer l'hostilité réelle. Blanche et factuelle, l’écriture resserre le texte sur l’intransigeance de la montagne, somptueuse mais exigeante, ne tolérant ni tricherie ni demi-mesure, et paraissant parfois choisir elle-même ceux qu'elle accepte ou rejette. 

Face à cette puissance sélective d'une nature qui, dans la rude indifférence de ses propres lois, nous ramène à la question de la survie sur un mode presque animal, la tentation de s’y réfugier relève de la gageure. Pour autant, les promesses de liberté que l’autre rive du lac semble faire miroiter invitent à réfléchir à la part d'absolu que la société contemporaine malmène en nous, quand l'écart se creuse entre les existences que nous menons et nos convictions profondes. Plus Paola se dérobe, plus elle accueille les aspirations et les manques que chacun projette en elle, faisant progressivement glisser le roman de la poursuite vers la quête d'une fidélité à soi-même.

Ce roman prenant et immersif, qui emprunte au polar, au récit naturaliste et au carnet d'observation, réussit tout à la fois à divertir et à faire réfléchir en entretenant jusqu'au bout la troublante sensation de reposer sur des faits réels. Sa fin ouverte laisse le lecteur face à ses propres interrogations quant au difficile équilibre entre les exigences du monde moderne et l'aspiration, souvent fantasmée, à une existence plus accordée et proche de l'essentiel. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En trois mois les choses ont avancé. Sa galeriste a aimé ses photos de septembre. Elle a voulu les montrer sans attendre. Une exposition a eu lieu à Milan. « La conscience », l’a appelée la galeriste. Ne me dis pas que tu n’y as pas pensé. « Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres, / Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres, / Et qui le regardait dans l’ombre fixement. » Si tu trouves la référence au poème de Hugo trop pompeuse, on pourra toujours le traduire en italien : « La coscienza ». Elle lui a fait rédiger une note d’intention de quelques lignes. Parle de ce poème, elle a dit. Assume. C’est ça que disent tes photos, non ? Notre responsabilité, notre immense responsabilité de chaque instant. Je me trompe ?  
Paola a écrit un texte. Elle a parlé de l’œil du lac. Elle a essayé de raconter ce qu’elle avait ressenti devant le lac en septembre : Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac. Je le photographiais comme j’avais toujours photographié tous les lacs et toutes les montagnes. Je cherchais la meilleure vue, attendais la meilleure lumière, composais le meilleur cadre. J’étais l’œil qui scrute et cadre, l’œil qui capture et met en boîte. Du matin au soir j’allais et venais à l’affût, j’arpentais, je reconnaissais, je pistais, je prélevais. Et puis je me suis rendu compte que c’était le lac qui me regardait. Un matin j’ai très distinctement senti son œil sur moi. J’ai compris que depuis le début il me surveillait. Je me suis retournée et j’ai vu une marmotte qui me fixait. J’ai compris qu’à chaque seconde j’étais vue.


Depuis vingt ans qu’elle faisait ce métier, elle le connaissait par cœur, ce sentiment d’épuisement. Cette lente et fatale perte de sens, à perpétuellement zapper, à fuir en avant. Cette frénésie qui vous essorait, tellement habitué à déclencher qu’au bout d’un moment les prises de vue devenaient machinales, les choix n’étaient plus que techniques, le désir s’éteignait. Tous les photographes qu’elle connaissait avaient ces moments de trou. C’est pas grave, ça va revenir, elle pensait chaque fois qu’elle en traversait un. Elle annulait tout. Se mettait au vert. Attendait que ça repousse en elle. Que l’appétit soit de nouveau là. Parfois c’était long. Elle doutait. Pensait à tant d’amis photographes qu’elle avait vus se cramer, ne plus parler lorsqu’elle les voyait que de trajets en avion, de nuits d’hôtel ici ou là, de tarifs de piges, de journaux qui leur prenaient ou pas leurs images, de galeristes qui étaient des cons ou des génies. Elle l’avait déjà constaté même d’artistes qu’elle estimait. Après toute une vie à photographier ils mouraient, et que restait-il des milliers de vues prises pendant tant d’années, de tous les avions pris pour se transporter sur tant de terrains. Combien d’images admirait-elle vraiment, entre toutes celles qu’ils avaient faites. En tout et pour tout deux, peut-être trois, prises parfois quarante années avant leur mort. Au point culminant de leur appétit. Au pic d’un désir qui les avait portés avec une intensité inouïe au début, avant de se raréfier peu à peu, de se muer en autre chose, un savoir-faire, une maîtrise. Le métier.


Au début je croyais que c’était moi qui regardais le lac – et puis j’ai compris que c’était le lac qui me regardait. Elle repense aux phrases rédigées pour le cartel de l’exposition. Aux formules qu’elle a trouvées et qui ont ravi tout le monde. À présent elle ne sait plus. Elle se demande si elle n’a pas inventé tout ça. Elle a honte. Elle regarde les montagnes qui de toutes parts l’enserrent. Elle regarde la réserve à la tombée des falaises. La perfection tranquille de la réserve de l’autre côté du lac. Son immobilité muette. Son indifférence. Elle se demande où est passée l’urgence qu’elle éprouvait en septembre. Elle se revoit aimantée, incapable de rester deux heures d’affilée sans faire une nouvelle image. C’est comme si ses sens étaient engourdis. Comme si son désir était mort. Ça va revenir, elle pense. 


Le troisième genre de connaissance est une perception intuitive et globale, immédiate, absolue, écrit un philosophe. Dans le troisième genre de connaissance les choses ne sont plus perçues isolément mais dans leurs relations, leur développement, leur unité. C’est le degré de connaissance le plus élevé auquel un être puisse accéder, indissociable d’un degré de puissance, supérieur lui aussi. C’est un mode d’être presque inaccessible. Un état auquel on accède au mieux fugacement, exceptionnellement, le temps d’un éclair, d’une épiphanie fulgurante, d’un enchaînement de gestes inexplicablement adéquats.  
C’est le mode d’être de Dieu.


Je crois qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours deux sortes de gens, a souri Jérôme après un moment : ceux qui, devant toutes les fumées au loin, font la moue et passent leur chemin. Et ceux qui cherchent le feu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  

lundi 28 septembre 2026

Critique : "Le fabuleux piano" de Sonia Devillers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le fabuleux piano" de Sonia Devillers




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fabuleux piano

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782221286807  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le fabuleux piano est un instrument volé par les Allemands, en 1943, à des juifs qui le cherchent encore... Dans ce vide impossible à combler, Sonia Devillers entend une résonance intime, le souvenir d'un instrument que sa propre grand-mère, forcée à l'exil, a regretté toute sa vie. Elle part alors sur les traces des pianos fantômes pillés par milliers sous l'Occupation et transportés jusqu'aux confins du IIIe Reich.
Avec cet instrument de concert ressurgit l'incroyable destin d'une famille d'éditeurs de musique, les Enoch. Un siècle de partitions, des menuets de Ravel aux ritournelles de Prévert. Les nazis se sont acharnés sur les Enoch, mais ils ont échoué à les réduire au silence. Des douleurs de la guerre va naître une chanson portée par Yves Montand, Les Feuilles mortes : un triomphe mondial.
Le piano disparu continue pourtant de hanter les survivants...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sonia Devillers est journaliste, animatrice à France Inter du "mag" de "La Grande Matinale". Elle est aussi la présentatrice du "Dessous des images" (Arte). Son premier roman Les Exportés (Flammarion, 2022) a connu un accueil unanime de la presse et des libraires.

 

 

Avis :

Le précédent roman de la journaliste Sonia Devillers, Les exportés, racontait l’exil de ses grands-parents dans les années 1960, vendus contre du bétail par une dictature roumaine antisémite qui reconstruisait son économie tout en se débarrassant d’une partie de sa population juive. Ayant dû tout abandonner, la grand-mère de l’auteur devait particulièrement souffrir de la perte de son cher piano. C’est donc d’abord en mémoire de ce drame intime que, tombée bien plus tard sur l’avis de recherche international d’un autre instrument, exceptionnel celui-là, volé à Paris par les nazis en 1943, la journaliste entreprend d’en retracer le parcours.

Nous menant sur les traces des Enoch, grande famille d'éditeurs musicaux dont le catalogue relie Ravel, Stravinsky et Prévert, l’enquête sur le piano disparu ne tarde pas à révéler un système de spoliation d’une ampleur méconnue. Des milliers d’autres « pianos fantômes » aux plus belles œuvres d’art, en passant par les plus insignifiants objets du quotidien, tous raflés à travers l’Europe occupée, l’on découvre une entreprise de pillage acharnée et systématique, destinée, en plus de l’éradication des Juifs, à effacer jusqu’à la moindre trace de leur histoire et de leur mémoire. La lecture s’en avère d’autant plus marquante que, partant d'archives, de dates et de procédures, l’auteur parvient à faire revivre le passé. Derrière les inventaires, les numéros de série ou les dossiers de restitution réapparaissent, avec la force des faits, des vies radiées et des héritages vampirisés.

Claire et posée, la narration qui exhume sobrement la froideur administrative de la persécution trouve aussi dans la survivance de certains objets le symbole d’une revanche posthume. Malgré l’extermination de presque tous ses membres, la famille Enoch est ainsi parvenue à tenir en échec la volonté d’effacement culturel. Le succès planétaire des Feuilles mortes, qui accompagne la renaissance de la maison d'édition après-guerre, en demeure, malgré les pertes et les traumatismes irréparables, le plus éclatant symbole.

Dépassant largement le cadre de l’enquête patrimoniale ou de la fresque familiale, cette quête de restitution trouve en la musique un fil conducteur idéal pour appréhender la persécution organisée et ses prolongements dans les mémoires. La rigueur du travail documentaire, associée à un véritable sens du récit, produit un livre implacable et bouleversant, dont les nécessaires révélations justifient amplement la sélection au Goncourt. (4/5)

 

 

Citations :

J’ai alors plongé dans un monde obscur et méconnu, celui des pianos fantômes de la Seconde Guerre mondiale, raflés en quantité folle dans les appartements des juifs : des pianos droits, des pianos à queue, des pianos précieux, de vieilles casseroles, des pianos d’étude, des pianos de concert… Ces instruments ont été amassés jusqu’aux derniers jours de l’Occupation. Mieux, ils ont été transportés dans des « camps » dédiés puis, pour beaucoup, acheminés sous les bombardements jusqu’aux confins du Reich. Après la guerre, dans les ruines fumantes de l’Europe, certains de ces pianos ont pu être localisés et restitués. D’autres se sont perdus. 


Il semble absurde, à peine croyable même, que les Allemands se soient acharnés à voler des pianos alors que leur armée pliait déjà sous la défaite. Il semble tout aussi absurde que des survivants de la Shoah se soient donné du mal pour retrouver leur piano alors que beaucoup guettaient un signe de leurs proches disparus, attendant des mois, parfois des années, le retour d’un père, d’une sœur, d’un fils. Mais d’un piano ? Et pour les générations suivantes, quand il ne reste rien qu’une inscription au mur d’un mémorial ou un matricule de déporté, qu’importe le piano ? Il m’a fallu me rendre à l’évidence : si, cela importe. Dès 1944, dans la France libérée, chacun cherche son piano. Quatre-vingts ans après, la famille Enoch, propriétaire du Érard no 68037, cherche encore. 


Carla Shapreau a passé un temps infini à Paris, écumant les archives de l’Occupation pour reconstituer un pillage sans équivalent dans l’Histoire : aux juifs, les Allemands n’ont pas seulement confisqué des instruments, ils ont voulu voler la musique.


Carl ne tarda pas à ouvrir son propre magasin de partitions. Quand cet homme exalté et rugueux lisait la musique, son accent s’évanouissait. Le solfège constituait à ses yeux une grammaire universelle. « Les hommes naissent égaux devant une portée. Juif ou pas juif, la croche est la même pour tous », répétait-il à ses fils. 


À la fin de l’année 1942, l’opération Meubles mobilise quotidiennement cent cinquante camions et mille cinq cents employés pour vider les logements vacants de la capitale. Alfred Rosenberg peut se frotter les mains. Selon Willem de Vries, cette année-là d’immenses convois ferroviaires bourrés de mobilier quittent Paris deux fois par semaine en direction de l’Allemagne, et dans chacun d’eux au moins deux wagons de fret sont remplis uniquement d’instruments de musique. Rosenberg ne perd pas de vue ses objectifs. Moins de juifs, plus de pianos.


En cette année 1943, dans les rues de Paris, on peut voir les juifs se faire arrêter, on peut voir les meubles des juifs se faire embarquer, mais on ne voit pas où ils sont expédiés : dans des camps où ils sont entassés et triés avant d’être chargés dans des trains, Drancy pour les vivants, les camps annexes pour les objets. Les annexes en question sont nichées au cœur de la capitale, on les qualifie de « camps parisiens ». Les trois principaux sont installés chez Lévitan, un ancien magasin de la rue du Faubourg-Saint-Martin ; dans un somptueux hôtel particulier de la rue de Bassano, à deux pas des Champs-Élysées ; et dans les Magasins généraux, ces entrepôts qui jouxtent la gare d’Austerlitz. Même les riverains ne savent pas ce qui se déroule dans ces bâtiments. Le contenu de trente-huit mille appartements parisiens, du miroir de l’entrée jusqu’à la dernière ampoule, y est pourtant déversé, sept jours sur sept, du début de l’année 1942 jusqu’à l’été 1944. 
 
 
Ici, la Solution finale ressemble à des allées de salons coordonnés et à des rayons impeccablement tenus – « argenterie », « dentelles », « montres et pendules », « porcelaine », « beau linge », « chaises », « éclairage », « valises », « souliers »… Si ces choses n’appartenaient pas à des gens qui ont fui la mort ou y ont été envoyés, je me serais crue dans un grand magasin. Les photos de propagande donnent le tournis. La marchandise y est présentée pour faire envie. Bien sûr, je n’y retrouve pas le tout-venant moche et abîmé des logements les plus pauvres. L’immense majorité des juifs qui vivent à Paris sont d’extraction modeste, et ils ont été pillés au même titre que les grands bourgeois. Dans les camps de l’opération Meubles, on trie les abat-jours en soie et les méridiennes en velours tout autant que les tabourets claudicants, les couverts en fer-blanc, les brocs ébréchés et les couvertures élimées. Les internés qui vident les caisses ont parfois les yeux embués. Entre leurs mains passent un fait-tout encore plein du ragoût qui mijotait, une lettre inachevée dont l’encre a bavé… Pour ces familles, quand la police est venue sonner, la vie s’est interrompue aussi soudainement qu’à Pompéi lorsque la lave a coulé. Il arrive que des détenus reconnaissent un meuble qui se trouvait chez un ami ou un oncle, ou bien découvrent le nom d’un être aimé cousu avec soin sur la doublure d’un manteau. Cela signifie qu’il vient d’être arrêté. Mieux vaut se taire, surtout ne rien manifester. 


À la fin du mois d’avril 1944, alors que les fronts Est et Sud du Reich sont attaqués, il informe son administration centrale que cinq cents nouveaux pianos droits et à queue viennent d’être expédiés dans le cadre de l’opération Meubles. Quant à ses stocks, il s’entête à les évacuer. Ordre est donné, début 1945, de démanteler le site de Ratibor et d’éparpiller les collections dans tout ce qui peut ressembler à des carrières, des mines, des tunnels, des sites naturels isolés en pleine campagne… Les nazis s’accrochent comme des damnés à leurs instruments volés.  
L’effort logistique pour sauver ces objets, les déplacer coûte que coûte jusqu’à la fin du mois de février 1945, paraît aujourd’hui aussi irrationnel que démesuré. Comment justifier une telle mobilisation d’hommes et de matériel pour des harpes et des violoncelles, alors que la Wehrmacht manque cruellement d’effectifs et de ravitaillement ? Comment se représenter ces trains fantômes remplis de pianos traversant un Reich à feu et à sang ? Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple…  


Les Parisiens souffraient du manque de logements et de leur exiguïté, de leur humidité, du manque de chauffage, de l’absence d’eau courante… Ainsi les déportations de masse ont-elles libéré un parc immobilier providentiel et suscité une avidité sans scrupule. Aux archives de Paris, le dossier du 164, rue de Courcelles, que m’ont retrouvé les auteurs de cette recherche, contient une correspondance glaçante par son apparente normalité. Le 3 avril 1944, la préfecture délivre une « autorisation de relocation du logement occupé par Monsieur Enoch, d’origine israélite, vidé de ses meubles et libéré par les autorités d’Occupation » : les candidats n’ont plus qu’à se manifester. 


Le « juif Enoch »… « Toute la société parisienne baigne dans cette stigmatisation verbale qui n’est pas seulement l’apanage de l’administration persécutrice », concluent les trois historiens. Il en va du logement comme du grand pillage : l’éviction des juifs apparaît comme une routine, leur disparition est acquise pour toujours et cette évidence est partagée par tous. Plus j’avance dans cette enquête et plus je comprends que la Shoah n’est pas seulement une question de mise à mort.


Au 164, rue de Courcelles, l’opération Meubles, dont Jacques n’a jamais entendu parler, prend tout son sens. Que les juifs soient morts ou encore vivants quelque part, ils ne pourront plus revenir. Le pillage intégral est une entreprise définitive : il radie à jamais les juifs des lieux où ils ont vécu. Leur départ se mue, de ce fait, en aller sans retour.  
 
 
C’est devenu un rituel. Jacques attend d’être seul, à la nuit tombée, la porte de son bureau fermée, pour mieux sentir cette fraction de seconde où un éclair de chagrin viendra fissurer l’ivresse du succès. La revanche sur le passé est une illusion. Il n’y a que des blessures qui s’enfouissent et des grands bonheurs qui soudain les font ressurgir. Ainsi vont les hommes qui ont souffert ; c’est dans les joies les plus intenses qu’ils revivent le mieux leurs malheurs. 


Frappée par « la radicalité et la sauvagerie » de ce pillage, Annette Wieviorka écrit dans ses conclusions : « L’art de la mémoire, inventé en Grèce, transmis à Rome, intégré à la tradition de l’Occident, montre que toute mnémotechnique passe par une technique de lieux et d’images. Le souvenir n’existe que lié aux lieux et aux objets. Le souvenir des morts en déportation ne peut être convoqué, par ceux qui ont survécu, que dans les lieux et parmi les choses où ils ont vécu. » Voyant dans cette entreprise l’expression d’une volonté d’éradiquer les juifs d’Europe jusque dans leur souvenir, Annette Wieviorka qualifie l’opération Meubles de « mémocide ».  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

samedi 26 septembre 2026

Critique : "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La solitude des professeurs est infinie

Auteur : Yannick HAENEL

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782073161925  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Jean Deichel, jeune professeur de français, fait son stage dans un collège de la banlieue parisienne. La nuit, il loge dans un club de tennis à Deuil-la-Barre ; le jour, il découvre les difficultés du métier en même temps que ses joies profondes, la violence de l’École en même temps que sa beauté.
Jean est aussi un poète ivre d’aventure, attentif à trouver la lumière de la « vraie vie » au cœur du quotidien le plus gris : dans des jardins réels ou rêvés, au bord d’un lac, lors d’évasions à Pompéi et à Tarquinia, mais surtout dans la grâce fragile d’un cours réussi.
Entre réalité politique et mystère existentiel, la vie des profs est un roman.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Yannick Haenel co-anime avec François Meyronnis la revue Ligne de risque. Il a récemment publié aux Éditions Gallimard Cercle (2007, Folio n° 4857) et Jan Karski (2009, Folio n° 5178), prix du Roman Fnac et prix Interallié. 

 

 

Avis :

Yannick Haenel a enseigné le français avant de se consacrer à l'écriture. Il puise dans cette matière autobiographique pour faire reparaître son éternel alter ego, Jean Deichel. Le roman le montre à ses débuts de professeur, pris entre désillusion et joie de la transmission. 

Envoyé en banlieue parisienne pour son année de stage, Jean Deichel plonge dans le quotidien éprouvant d'un collège. Face à la rudesse des classes et à la rigidité de l’institution scolaire, le jeune homme s’accroche pourtant à ses élans poétiques. Tout bascule lors de la fête de fin d’année, quand il brise accidentellement un vase destiné à une collègue. Le récit d'apprentissage s'efface alors pour suivre les chemins de traverse qui détachent peu à peu le personnage de son métier. 

L’auteur décrit avec une justesse bouleversante la fatigue et la solitude qui collent à la peau des enseignants. Loin des clichés ou du misérabilisme, ses scènes de classe très concrètes montrent sans fard une réalité bousculée par la violence et le sentiment d'abandon, où perdure malgré tout la conviction qu’une parole ou un texte peut encore sauver un élève. C'est lorsqu'il explique la genèse de son livre, né du choc laissé par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, que l'écrivain donne tout son sens à son hommage. Ce cri du coeur, qui se profile derrière le parcours individuel de Jean Deichel, éclaire le léger anachronisme d'un texte ancré dans les années 1990. 

Le roman dépasse toutefois le simple cadre de la chronique scolaire. Fidèle à son imaginaire, Yannick Haenel y ouvre une parenthèse contemplative, où les hasards, les rencontres et les signes guident le personnage. A la lourdeur administrative et à la brutalité contemporaine, Jean Deichel oppose un tempérament fantasque, fait de dérision et de douce extravagance. Cet idéaliste, souvent désarmé face au réel, est habité par une foi absolue dans les livres et dans la promesse d'une existence plus vaste. Tiraillé entre ses aspirations et sa précarité matérielle, il bascule de la trivialité des jours à des envolées poétiques ou amoureuses. A travers lui, la littérature devient une manière d’agrandir la vie.

Ce récit, qui choisit la fantaisie romanesque plutôt que la revendication pamphlétaire, est une délicate quête d'équilibre entre une réalité harassante et la grâce d'échappées poétiques. On pourra s'agacer des excès de son foisonnement lyrique, mais ce trop-plein d'énergie créatrice s'accorde parfaitement à une oeuvre qui préfère l'embrasement de l'esprit au renoncement. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin, j’ai toujours besoin de me croire dans un roman : si l’on ne conçoit pas sa vie comme une fiction, existe-t-on vraiment ? Aujourd’hui encore, tandis que j’écris ce livre, j’ai besoin de m’inventer ce personnage pour entrer dans la matière si délicate de toutes ces années où j’ai été prof. J’emploie le mot « délicat », parce que rien n’a été facile, mais aussi parce que chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire : rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde ?


J’avais attendu tout l’été ma nomination. Quand je l’ai enfin reçue, j’ai pris un train pour Paris. « Collège Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie, Yvelines » : ça voulait dire quoi ? Dans ma tête, la banlieue c’étaient avant tout des heures passées chaque jour dans le RER et des problèmes sociaux qui m’étaient inconnus. Je me rendais bien compte que je ne connaissais rien à la vie : je n’avais fait jusqu’ici que lire des livres, écouter du rock et boire des bières. J’avais la tête farcie de Nietzsche, de Mallarmé, des Ramones. Ania prétendait que le « réel », c’est ce contre quoi on se cogne. J’allais donc me cogner ; et vivre enfin.


Ils sont ainsi des centaines, peut-être des milliers, à naviguer d’un établissement à un autre en étant déjà morts ; ils ont été suppliciés une fois par une classe qui ne leur a laissé aucune chance ; ils continuent à faire cours, et l’on croit qu’ils sont vivants, mais à chaque heure de cours, ils ne font que revivre l’instant de leur mise à mort ; ils sont restés bloqués devant ce tableau noir où, un jour, leur condamnation a été prononcée, et chaque instant de leur vie n’est plus que la répétition de ce moment où quelque chose en eux s’est éteint. 
Tous les profs redoutent cet instant de défaillance qui les entraînera dans une obscurité dont nul ne se remet ; c’est la raison pour laquelle ils ont peur ; c’est le secret de notre anxiété. Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément.


Pour Vivale, dont les deux fils étaient profs, la condition d’enseignant relevait du scandale : elle me dit qu’à ses yeux il n’y avait pas de métier plus difficile actuellement. On abandonnait les jeunes professeurs à la violence sociale, et le ministère, avec ses réformes ineptes, aggravait les problèmes au lieu de les résoudre. Ses fils vivaient un calvaire ; elle avait peur pour eux ; selon elle, personne ne se rendait vraiment compte de ce qui se passait en ce moment dans les collèges et les lycées en France : c’était une catastrophe. 


Vivale avait prononcé une phrase comme ça, pendant sa consultation : Les profs sont en train de mourir. Il me semble qu’elle l’avait même répétée, mais sur le coup, je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire : sans doute faisait-elle référence au mépris dont nous étions l’objet. Elle avait raison : plus personne ne voulait être prof, c’était trop dur, mal payé, et prof en banlieue parisienne, c’était pire encore, d’ailleurs dans « banlieue », on entendait le mot « ban » : nous étions au ban de la société, nous étions littéralement abandonnés, et si l’Éducation nationale ne faisait rien pour nous, si elle persistait à nous considérer comme de simples employés, comme des bouche-trous, comme des animateurs, le métier n’existerait plus, nous serions effectivement bientôt morts.


Mais ce matin-là, il ne s’agissait pas seulement de notre mort sociale, mais de notre mort véritable – il s’agissait du mort qui vit en chacun de nous, de cette mort en vie qui se développe comme une maladie chez les désespérés. Le malheur ouvre une tombe en nous, et d’humiliation en humiliation, nous y glissons insensiblement. Un jour, par exemple un matin de septembre, nous nous retrouvons fossilisés comme ces corps durcis de lave qu’on a retrouvés à Pompéi, sans qu’aucun volcan ne nous ait frappés : nous sommes juste figés sous le poids de la soumission.
 
 
Paul rappela qu’on était là pour parler de la prof agressée : il s’agissait d’un cas très grave, qu’est-ce que comptait faire le rectorat ? Et nous, qu’allions-nous faire ? On ne pouvait pas rester les bras croisés, il proposa qu’on se mette en grève. 
Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d’un air menaçant la phrase qu’on connaît tous : « Pas de vagues. » Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu’un chef d’établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé.
Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu’il en est de l’école, et surtout de ce qu’il doit en être, il est préférable qu’on reste discret lorsqu’un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peut laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache.


Je passais mon temps à calmer le jeu, à désamorcer, à neutraliser : quoi qu’en disent les pédagogues, c’est la violence qui est première dans les collèges ; et être prof consiste à enrayer son déchaînement. Dans les collèges comme celui où j’enseignais, des élèves qui s’ennuient n’attendent pas poliment la fin du cours : ils ne pensent qu’à s’enfuir de la cellule où vous les séquestrez. Ils vous voient comme un geôlier. On ne veut pas s’entendre avec un geôlier ; on s’oppose à lui – on le combat.


J’ai connu ce que tous les profs sentent à un moment ou un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas seuls à se sentir piégés ; les profs aussi. Ce qui a lieu dans les collèges comme ceux où j’ai fait cours pendant neuf ans est inextricable, sans répit. Qui trouvera la solution ? Pas le temps de réagir à l’attitude déplacée d’un élève, que déjà un autre élève s’agite, et que le bavardage se propage : tout se met à dégénérer, et sera bientôt hors de contrôle si vous ne frappez pas un grand coup ; mais l’éclat qui rétablira votre autorité rendra impossible de revenir au cours, car après avoir calmé les élèves, il faudra parvenir à vous calmer, vous, ce qui parfois se révèle plus difficile : la colère qui s’allume en classe ne s’éteint que le soir, lorsque, enfin seul, vos nerfs lâchent, et que vous hurlez sous la douche.


Cette ritournelle, il m’arrive encore de la prononcer à voix haute : elle rythme l’écriture de ce livre dans lequel je me suis engagé avec une espérance dont je reconnais la force sans bien comprendre ce qu’elle contient. Pourquoi raconter sa vie de prof ? Est-ce pour attirer l’attention ? Appeler au secours ? Je n’ai pas l’esprit revendicatif : ce qui me porte, c’est la foi. Je cherche à vous faire entendre combien ce qui anime les profs est la chose la plus importante au monde : cela s’appelle la transmission. Nous pensons tous en faire partie, mais elle est ce qui manque ; lorsqu’elle réussit, le monde s’éclaire. 

 

jeudi 24 septembre 2026

Critique : "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chronique d'un royaume perdu

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782246846956  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Au Bouchon, petit village isolé de l’île Maurice, quatre générations se succèdent depuis le temps de l’esclavage. La violence se mêle à l’amour, la tendresse à la haine, les plus nobles passions aux vices les plus vils, les sangs des unes aux sangs des autres…
Les cinq fondateurs viennent d’une plantation lointaine : trois sont nés dans la puissante et blanche famille Dumontais ; deux d’une esclave noire. Mais les trois blancs sont en vérité le fruit d’une passion entre Madame et le Vieux Bouc, un esclave magnétique qui revendique aussi la paternité des deux derniers. Bannis pour s’être liés d’amour et d’amitié, les cinq enfants devenus grands trouvent refuge dans ce lieu perdu dont ils font leur royaume, autarcique et magique, qu’ils défendent d’un seul corps, puisqu’ici sont abolies les frontières entre passé, présent et avenir ; vie et mort ; réel et fantastique.
Tel homme entend sans le vouloir tous les péchés humains ; telle femme meurt et renait en déesse protectrice ; un enfant vit parmi les oiseaux quand son cousin viole et tue sans frein ; le moulin est hanté par les voix des fantômes, la nature donne les plus beaux fruits mais décapite la chapelle ; les guerres du monde contemporain rencontrent les combats intérieurs de chaque individu et l’histoire de l’humanité se reproduit dans l’infiniment petit de leurs existences débridées. Parmi eux, un enfant timide sera le chroniqueur de ce royaume hors-norme dont il livre les jours de paix, de luttes, et les nuits de folie pour empêcher l’oubli.
Épopée fabuleuse,  mythologie vibrante, fable majestueuse, cette Chronique d’un Royaume perdu est le chef d’œuvre d’Ananda Devi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née à l’île Maurice, Ananda Devi est l’autrice d’une œuvre récompensée par de nombreux prix et traduite en une douzaine de langues. Parmi ses livres les plus marquants, on peut citer Eve de ses décombres (Gallimard, 2006, prix des Cinq Continents, prix RFO, prix Télévision Suisse Romande), Le sari vert (Gallimard, 2009, prix Louis Guilloux), Le rire des déesses (Grasset, 2021, prix Femina des lycéens) et Le jour des caméléons (Grasset 2023, prix de la Langue Française). Elle a reçu le prix Neustadt 2024 des Etats-Unis pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Retenu dans les sélections des prix Goncourt et Renaudot 2026, Chronique d’un royaume perdu couronne une longue gestation. Il aura fallu quarante ans de maturation pour qu'une mémoire orale, recueillie par l'anthropologue Ananda Devi lors de ses recherches de doctorat, se métamorphose sous sa plume de romancière. Par la grâce du réalisme magique, l'anecdote locale s'efface pour faire d'un minuscule village côtier un « hameau-monde » mythologique et intemporel.

En 1860, le domaine sucrier de la famille Dumontais est ébranlé par un secret de sang : bravant le tabou suprême de l’ordre colonial, l'épouse du maître conçoit trois enfants blancs avec un esclave, lui-même déjà père de deux garçons noirs nés sur la propriété. Longtemps cachée, la fratrie grandit sur la plantation avant d'en être chassée à l'âge adulte. Elle se réfugie alors sur le littoral sauvage du Bouchon où, sur quatre générations, sa lignée maudite et sacrée bâtit un phalanstère autarcique, théâtre de passions absolues et d'accomplissements magiques. L’une ressuscite en divinité végétale tutélaire, l’autre est habité par la rumeur du mal commis à travers les âges, tandis que leurs descendants balancent entre une symbiose parfaite avec la nature et la pire violence destructrice. Ce chaos originel nous parvient à travers la narration d'un héritier craintif, passeur de la mémoire de ce huis clos insulaire. 

Véritable Cent ans de solitude mauricien, le livre s’approprie les codes du réalisme magique pour insuffler un souffle baroque à la littérature locale. L’infraction aux lois coloniales semble avoir ouvert une brèche dans le réel, laissant libre cours au surnaturel dans une enclave que sa mise au ban de la société rend perméable à tous les fantasmes. Si ces Robinsons y retrouvent un éden primitif, où l'existence rude s’imprègne d'une nature profuse, ils se découvrent aussi prisonniers d’une temporalité circulaire où se répètent indéfiniment les fautes originelles. Transmué en territoire allégorique, l’espace clos du Bouchon acquiert une dimension mythologique qui oppose au récit officiel de l'île une contre-épopée où le merveilleux sert de rempart à l'oubli.

Ce faisant, l'oeuvre brise définitivement le mythe de la carte postale mauricienne. Derrière le décor idyllique de l’océan Indien se dissimule une géographie hantée, où le paysage conserve les stigmates de la violence coloniale et de l’exploitation sucrière. Le Bouchon apparaît comme l’envers sombre et sauvage de ce bout de monde, une terre de relégation où la splendeur de la nature se mêle à la fureur des éléments. L’exploration de ce territoire marginal exhume les fantômes d'une histoire occultée et substitue à l'image galvaudée d'un paradis tropical la réalité convulsive d'une nation née dans le sang et la contrainte.

Cette déconstruction politique s’accompagne d’une écriture vibrante, étrangère à toute tiédeur, qui, collant aux corps, à la sueur et à la glèbe mauricienne, traduit une fusion physique entre les êtres et leur milieu, entre la fureur des passions et l’emprise hypnotique du paysage. Alliage de violence brute et de lyrisme dense, cette ferveur stylistique s’accorde à la démesure de cette uchronie insulaire. Elle a pour revers de la médaille une tendance à l’hermétisme et, à force de convoquer le surnaturel, une sorte de surenchère tragique qui plombe parfois la lecture. 

L'on ne pourra manquer de voir, dans cet imposant roman qui concentre quarante ans de réflexion anthropologique et littéraire, une forme d'apothéose à l'oeuvre d'Ananda Devi. Il faudra pour autant savoir digérer son exaltation ésotérique et l'opulence de sa langue, deux freins possibles dans l'ascension de ce grand livre vers le carré final du Goncourt ou du Renaudot. (4/5)

 

 

Citations :

Enfin, une Blanche plus ou moins. Car cette couleur, ou absence de couleur, n’était pas aussi simple qu’il y paraissait. Il y avait des Blancs-blancs, des Blancs-nuancés, des Blancs-mélangés et des Mulâtres. 
Les Charretier, eux, se disaient Blancs-blancs. Selon les esclaves, ils étaient Blancs-nuancés ; selon les Blancs-nuancés, Blancs-mélangés ; et selon les Blancs-blancs, Mulâtres. Bref, ils pouvaient être n’importe quoi selon le point de vue, lequel habillait la couleur blanche de mille et une façons, mais jamais de la bonne, sauf pour une toute petite minorité. Leur propriété, voisine de celle des Dumontais, n’était ni aussi grande ni aussi prospère, et il y régnait un air de richesse récente qui suscitait l’ironie des voisins. Une richesse acquise sans doute par le commerce, ou par quelque autre profession de douteuse noblesse. Les femmes Charretier se protégeaient trop précautionneusement du soleil, avec leurs parasols et leurs grandes capelines, pour que cela ne trahisse pas une aisance à brunir au soleil, grande révélatrice des sangs mêlés.


Pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et jusqu’au début du vingtième, il arriva en flux successifs des émigrants indiens qui signeraient des contrats de cinq ans, seraient assignés à une propriété dont ils ne pourraient pas sortir sans permission sous peine d’emprisonnement et de châtiments corporels, et seraient endettés à vie par le prix du voyage de sorte qu’il leur serait difficile, voire, pour la majorité d’entre eux, impossible de rentrer en Inde. 
Les Anglais avaient trouvé là une belle pirouette pour régler le problème de la main-d’œuvre perdue des magnats sucriers. Amollis par le système obligeamment despotique de l’esclavage qui leur avait conféré gratuitement tous les droits (c’est pour cela qu’il leur était si difficile de commencer à payer un salaire, même minable, à leurs bêtes de somme, malgré le dédommagement considérable qu’ils avaient reçu de l’État anglais), ils ne pouvaient concevoir ce nouveau cheptel autrement que comme leur propriété. Ils passèrent donc sans trop de problème du noir au presque noir (ou marron, mais ce mot avait pour eux de funestes connotations), non sans se plaindre d’avoir à payer les quelques roupies mensuelles de leur salaire alors que la force musculaire était loin d’être la même. Ils constatèrent finalement que les besoins en nourriture (riz et lentilles, principalement) avaient diminué et que les laboureurs étaient des êtres plutôt dociles. Ils troquèrent complaisamment le mot esclave contre celui d’engagé, et le mot nègre contre celui de coolie.


Mylène lève la main, comme elle l’avait fait lorsqu’elle s’était rencontrée pour la première fois dans le miroir, et comprend que c’est bien elle qu’elle voit : Willie est le miroir de son désarroi, de son arrêt brutal au mitan de l’adolescence, et de son inachèvement par rapport à elle-même. Ils ont dû faire face, au moment où leurs yeux se sont ouverts, à cet étranger en eux. Ont dû accepter de vivre avec sans jamais tout à fait le saisir ni l’intégrer ni l’accepter. Chaque fois qu’elle passe devant son reflet, Mylène se dit : je ne suis pas elle. Chaque fois que Willie entend la confession d’un homme, il se dit : il n’est pas moi. À présent, ils se font face et peuvent, pour la première fois, se dire : c’est moi.


Elle aurait voulu qu’ils tournent la page, qu’ils puissent oublier, mais Willie ne le leur permettra pas. Elle ne sait pas que ce sentiment est celui qu’éprouveront la plupart des descendants d’esclaves, partagés entre d’anciens ressentiments et la nécessité de l’oubli. Ils auraient voulu se débarrasser de toutes les chaînes, y compris celles de la mémoire. Mais Willie, et d’autres comme lui, ne le leur permettront pas. Oublier, c’est donner raison aux maîtres, dira Willie à tous leurs descendants. Mylène ne dansera plus jamais. Elle n’aura pas droit à la légèreté. Elle aussi, comme Willie, choisit ses chaînes et son boulet.


La vengeance, je te le dis, et ce sera là peut-être mon unique message, n’a jamais été une consolation ni une réparation. Juste la continuité de ce cycle de violence qui a fait de nous tous, humains, les esclaves de notre nature.


Seul, on ne peut rien, pensons-nous. L’être seul se détruit lui-même. C’est ainsi que le Créole s’est mis à vivre à l’intérieur de l’Africain, du Blanc, de l’Indien, du Chinois, et a reçu en héritage une île. Tous Créoles. Et personne. Car le Blanc, l’Indien et le Chinois refusent cette identité multiple tout en revendiquant la même île. Même s’ils se fragmentent eux-mêmes en morceaux, car n’oublions pas le jeu des couleurs, des nuances, des langues, des religions, des pratiques, des castes et des classes.
 
 
Il avait compris qu’un orgueil démesuré guidait les pas des hommes. Ce n’était pas la méchanceté qui les faisait traiter d’autres êtres en esclaves : c’était l’égoïsme le plus pur. Un instinct de domination tout-puissant. Une certitude divine – car certains hommes se sentent plus forts que les dieux.  

 

 

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