samedi 12 septembre 2026

Critique : "La guerre éternelle" de Olivier Rolin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La guerre éternelle" de Olivier Rolin




J'ai aimé

 

Titre : La guerre éternelle

Auteur : Olivier ROLIN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782073121349  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

« Pour donner à ma longue rêverie la forme d’un livre, j’avais besoin de voir. De la terre, des pierres, des arbres, un rivage. J’ai toujours besoin de voir. Je suis allé en Troade à la fin d’un mois de juin, alors que les coquelicots jetaient de grandes flaques rouges au milieu des champs de blé et d’oliviers où jadis s’affrontaient les héros. »
Il y a quelque trente-trois siècles, des guerriers grecs ravagent une cité d’Asie Mineure qu’ils appellent Troïa ou Ilios. Les hommes sont massacrés, les femmes traînées en esclavage. C’était dans la nuit des temps, mais grâce à l’Iliade cela vit toujours dans notre mémoire. C’était, aussi bien, hier, aujourd’hui, demain : la tragédie de la destruction d’une ville n’a cessé d’être réécrite en lettres de feu et de sang, depuis Carthage un siècle et demi avant notre ère jusqu’à Dresde et Hiroshima, Marioupol et Gaza de nos jours. La guerre de Troie est éternelle, et Troie est la Mère de toutes les villes martyrisées.
O. R.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Né en 1947, Olivier Rolin a obtenu le prix Femina pour Port-Soudan en 1994, le prix France Culture pour Tigre en papier en 2003 et le prix du Style pour Le Météorologue en 2014. Il a reçu en 2010 le grand prix de littérature Paul Morand de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Olivier Rolin aime à interroger nos mythologies. Son précédent ouvrage, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, investiguait les lisières des Misérables de Victor Hugo pour questionner l’idéal révolutionnaire. Cette fois, il s’empare de l’Iliade, archétype du récit mythique, pour montrer comment, depuis Troie, violence et destruction jalonnent l’histoire des civilisations.

Oublions intrigue et personnages : la focale du livre est un territoire, la Troade, cette ancienne région d’Asie Mineure, dans l’actuelle Turquie, connue pour avoir abrité la légendaire ville de Troie. Aux ruines, collines et pierres de cette cité disparue, autour desquelles rôdent, comme des fantômes, les figures de l’Iliade – Achille, Hector ou Priam –, la narration superpose les silhouettes des villes détruites de l’histoire moderne, faisant se répondre voix anciennes et décombres contemporains, comme si la violence, depuis l’Antiquité, n’était qu’un long fil sanglant.

Organisé autour d’une friction continue entre les âges et faisant de l’Antiquité un outil de lecture du présent, le livre écarte la grandeur épique de l’Iliade pour y voir une mécanique guerrière, une logique de destruction dont les ruines modernes apparaissent comme la prolongation. Érudite, accessible et jamais dogmatique, parfois traversée d’humour et même d’ironie irrévérencieuse dans sa confrontation du mythe à la réalité, la réflexion mobilise l’archéologie, les historiens, les poètes, les dramaturges, ainsi que les penseurs qui ont interrogé la guerre ou la chute des villes. Peu à peu se tisse un jeu de résonances qui permet de relier Troie à Nankin, Dresde, Hiroshima, Marioupol ou Gaza, chaque nouveau nom ouvrant une perspective sur la répétition des catastrophes. D’observations concrètes en réflexions plus théoriques – Olivier Rolin se nourrit de lectures, mais voyage aussi, étudie les lieux et confronte l’épopée au présent trivial, avec ses plages, ses touristes et ses chiens errants –, la prose, ample et somptueuse, se teinte de mélancolie à mesure que se multiplient les rapprochements et les échos. L’émotion affleure alors dans les souvenirs personnels, comme celui d’une comédienne rencontrée à Sarajevo, où la tragédie antique se rattache à la perte intime. Ainsi se maintient le texte dans une tonalité grave, sans pathos, où s’insinuent parfois doute et conditionnel, loin des discours systématiques, des leçons morales ou des synthèses historiques. 

Si force est de s’incliner devant l’érudition et les beautés de plume de l’écrivain, l’on peine toutefois à se passionner pour une réflexion qui, malgré son ampleur, confirme davantage qu’elle ne révèle. La démonstration, précise et maîtrisée, aboutit à un constat dont la justesse n’efface pas la simplicité : la violence traverse les siècles, les villes tombent, et les ruines se répondent d’un âge à l’autre. L’ensemble, pour solide qu’il soit, laisse ainsi l’impression d’un parcours très construit débouchant sur une évidence, comme si la sophistication de l’approche excédait légèrement la portée de ce qu’elle établit. Dans ces conditions, difficile d’imaginer que ce livre, pour estimable qu’il soit, s’impose naturellement dans la course au Goncourt 2026. (3,5/5)

 

 

Citations :

On ne vit pas seulement là où nos pieds foulent le sol, on vit aussi, et peut-être plus intimement, là où nous mènent nos rêveries, nos obsessions, dans les paysages que dessinent touche par touche, jour après jour, d’incessantes lectures. 


Vous vous en souvenez sûrement, de la chute et du sac de Troie, vous devriez, en tout cas, parce que Troie n’a jamais cessé de tomber ni d’être mise à sac, jusqu’à aujourd’hui. Comme l’Iliade est notre premier livre, la guerre de Troie est notre première guerre, l’archétype de toutes les guerres d’extermination. 


Alors Scipion, devant l’immense brasier, pleura en citant les paroles d’Hector dans l’Iliade : « Un jour viendra où elle périra, la sainte Ilion. » Il pleura car l’incendie où disparaissait Carthage lui rappelait la fin de Troie, mais surtout lui faisait imaginer, dans un avenir lointain et imprévisible, le jour où Rome de la même façon disparaîtrait. L’Histoire se conjugue au futur antérieur.


J’ai vu, je vois dans la destruction de Troie l’archétype de beaucoup de guerres qui ont mis à sac, depuis l’Antiquité, les lieux où l’humanité trouvait son séjour. J’écris ce livre alors que les drones tueurs, les missiles balistiques, hypersoniques, de croisière sont devenus des figures habituelles de notre actualité, qu’ici et là en Europe on restaure les abris antiatomiques et que la perspective d’une guerre nucléaire, qui fut une des grandes peurs de l’époque où j’apprenais à lire et à écrire, de nouveau ne paraît plus absolument insensée. Mais j’y vois aussi l’allégorie de la perte de ce à quoi une vie est attachée. Lorsque les Achéens auront réduit Troie à un tas de ruines fumantes devant lesquelles pleurent les femmes avant de partir en servitude, c’est un monde plus féminin, plus amène que celui des vainqueurs qui aura péri : un monde qui n’ignore pas la douceur de l’amour – celui que se portent Hector et Andromaque, celui qu’ils ont pour leur enfant, que Priam et Hécube ont pour Hector, et même l’amour plus simplement charnel que Pâris éprouve pour Hélène. Il n’y a pas d’indélicatesse, je crois, à passer ainsi du tragique de la « grande Histoire » à la petite qui est la nôtre. Ovide voyait dans la dernière nuit de Troie une image infiniment grandie de celle où il dut quitter Rome pour un définitif exil : « De quelque côté qu’on tournât les yeux, on ne voyait que pleurs et sanglots […] tel, si l’on peut comparer grandes et petites scènes, dut être l’aspect de Troie au moment de sa chute. »  Et c’est « pour n’avoir pas su retenir tes mains » que Mandelstam, dans un poème du recueil qui reprend le titre d’Ovide, Tristia, se demande : « Où est passée la douce Troie ? » Je n’ai pas su retenir ses mains. La chute de Troie, c’est aussi la fin de ce qu’on aime. 


Et ensuite le cauchemar continue à être à peu près pareil, affreusement pareil, en Irak ou au Nigeria (ou, il y a très longtemps, sur la plage de Beşik Koyu, entre les bateaux et les baraques des Achéens, ou bien au moment où j’écris cette page à El Fasher au Soudan), les femmes sont tirées au sort, ou données aux plus puissants des reîtres, ou bien encore vendues sur des marchés d’esclaves – la seule différence avec les scènes antiques c’est qu’à présent il y a les réseaux sociaux, sur lesquels on peut revendre son butin, plus ou moins cher selon que les filles sont belles ou non, vierges ou non, les prix se discutent comme celui d’une voiture d’occasion, le prix d’une fille de treize ans neuve peut monter jusqu’à vingt mille dollars. Et dans les rues dépeuplées de Sinjar il y a un vieux barde, comme peut-être à Chibok un griot, qui chante d’une voix éraillée « Pas une âme ne viendra me consoler ni apaiser mes blessures. Oh chère mère, quelle sinistre nuit », retrouvant presque les mots que Racine met dans la bouche d’Andromaque. 


Lire, aimer lire, aimer la littérature, c’est accueillir en soi, librement, toutes les rêveries qu’elle suscite, tout le tintamarre d’échos que ses mots font lever. Tout grand texte est une machine à voyager, à divaguer dans la littérature. (…) C’est comme ça. Tout vrai lecteur est un oiseau migrateur. 


Détruire une ville, c’est détruire ce qu’il y a de plus profondément, diversement, historiquement, magnifiquement humain dans l’humanité.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 10 septembre 2026

Critique : "Nous aussi" de Anne Godard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous aussi" de Anne Godard




Coup de coeur 💓

 

Titre : Nous aussi

Auteur : Anne GODARD

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330225575  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L’Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain-Spiess du deuxième roman).
Nous aussi est son troisième roman.

 

 

Avis :

La sélection du Goncourt 2026 met à l’honneur ce troisième roman d’une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y peint une large famille bourgeoise, assurée de ses valeurs et de ses privilèges, et vivant en huis clos comme un grand corps fusionnel. Relaté du point de vue choral des enfants qui se perçoivent comme des atomes indissociables du clan, puis de celui de l’une d’entre eux tentant douloureusement à l’âge adulte d’atteindre une forme de lucidité, le récit cherche à saisir de l’intérieur la logique d’un milieu soudé, sûr de lui et persuadé de sa cohérence, mais que n’a pourtant pas épargné un drame relégué dans le déni et l’amnésie. Cette perspective permet d’approcher progressivement l’envers d’un décor si sûr de ses avantages que résolument aveugle à ce qui le ronge en son sein.

La première ligne de perception dans la narration est donc l’enfance, racontée depuis un on global et indifférencié qui absorbe les cousins en un tout organique, clos sur ses codes implicites et sur l’évidente continuité des générations. Ce pronom, qui fait entendre la fusion des places et l’absence de distinction entre les voix, accompagne la manière dont le clan se représente lui‑même : un ensemble compact, certain de son ordre interne, où les expériences individuelles se confondent dans un récit commun. C’est dans ce cadre sûr et rassurant, vécu comme un gage inaliénable de tranquillité, que survient pourtant la défenestration de l’un des leurs, à peine adolescent. Aussi inconcevable qu’incompréhensible, le drame ouvre une brèche que les adultes s’empressent de refermer, déchirure vite résorbée dans la puissante mythologie familiale. Pourtant, sous les apparences paisibles rampe plus que jamais un malaise diffus. Non seulement chacun peine à s’affranchir des normes du groupe et à exister par soi‑même, mais il faut aussi contenir la résurgence sporadique de bribes d’une mémoire refoulée bien plus ancienne que le suicide du cousin. Pris dans le rythme serré du quotidien collectif, nul ne mesure encore la portée  de ces signes qui demeurent dispersés, sans relief, et comme avalés par l’évidence du cadre. Ce n’est qu’à la faveur d’une rupture, lorsque, devenue adulte, la soeur du garçon suicidé se retrouve hors champ malgré elle, que s’ouvre alors un autre point de vue, le on se déplaçant insensiblement du collectif à l’individuel pour laisser émerger, puis se formuler enfin, ce qui, dans cette famille, se dissimulait de génération en génération sous des airs de normalité. 

D’abord écrit à la première personne, le livre a été entièrement revu pour laisser place au on, forme narrative plus opérante que bien des discours pour rendre sensible l’emprise du collectif et la fabrication interne d’un milieu. Véritable machine d’incorporation, le clan produit ses manières de voir, de sentir et de se situer. Il impose une perception commune, une indistinction des personnes et une continuité qui ne se discute pas puisqu’elle constitue la seule réalité, et donc la normalité. Sans jamais juger puisque partie prenante, le on observe de l’intérieur les procédés et les automatismes qui finissent par faire d’une famille un système de vision, stabilisant ses évidences, reconduisant ses présupposés et modelant les subjectivités à leur insu. Le drame adolescent et ses causes profondes se retrouvent ainsi occultés, épongés par la logique même du groupe, qui, par habitude, confort et reprise mécanique de ce qui a déjà été dit, ramène tout événement à une forme compatible avec son récit global. Remodelant la mémoire, la transmission familiale reconduit ces déformations de parents à enfants et ajuste la perception du réel à ce cadre au point que seul un déplacement de position peut rendre à nouveau possible une forme de lucidité. Ainsi finissent par se répéter au fil du temps, tenus pour allant de soi dans un environnement qui ne reconnaît plus de seuil entre l’acceptable et l’inadmissible, autant d’actes impensables comme le viol, l’inceste et d’autres formes de violence, non parce qu’ils seraient minimisés, mais parce qu’ils s’inscrivent d’emblée dans l’ordre ordinaire du fonctionnement familial. 

La belle trouvaille du roman réside sans conteste dans son usage du pronom on, outil d’analyse du collectif glissant imperceptiblement du registre englobant du groupe vers une perception plus individuelle pour montrer comment un système de vision se reconfigure lorsqu’un point de vue s’extrait du commun. Le procédé permet une dissection précise du milieu bourgeois, de ses rites, de ses silences et de ses aveuglements, et de la manière dont se fabriquent les évidences qui organisent la vie familiale. Avec un naturel confondant, le récit expose l’impensable rendu pensable – viol, inceste, déni – par les mécanismes qui l’inscrivent dans l’ordinaire d’un fonctionnement partagé. Dense, méthodique et tenue, l’écriture installe discrètement une tension continue, qui rend perceptible l’indicible trouble de qui réalise peu à peu la toute relativité de ce qu’il pensait la normalité. Rarement livre aura été si explicite sur ces sujets. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le fils des voisins a notre âge, souvent l’été il est là et il s’ennuie. Il nous appelle à la grille, il veut nous rejoindre. Il est tout seul, on est plein, on n’a pas toujours besoin de lui. Il y a des jours où on l’ignore, quelquefois on veut bien qu’il nous rejoigne. Avec lui, on se bat, on fait la course à vélo, on grimpe au portique, on joue dans les bois, dans les prés, dans la grange. Dans la maison, il n’a pas le droit d’aller plus loin que le chien. Quand on va jouer dans nos chambres, on lui dit les étrangers restent en bas, notre grand-mère ne veut pas. Elle a peur qu’il salisse, et on ne sait jamais, s’il allait essayer de voler quelque chose lui aussi. On lui dit tu n’as pas le droit de monter, on le nargue du haut des marches, on lui crie va-t’en, rentre chez toi, on le chasse jusqu’à la grille, on lui dit tu n’as pas le droit de passer. On ne pense pas que c’est injuste, il n’est pas comme nous, il n’est pas bon à l’école, il n’a pas de livres, ses parents travaillent à l’usine, ils parlent fort, avec l’accent d’ici. On se moque de cet accent qu’il a aussi, de son prénom, de ce qu’il dit mémé à sa grand-mère. Nous on ne dit pas tata, tonton, mémé, on dit grand-mère ou bonne-maman, on dit tante et oncle, nous on ne va pas au coiffeur, au boulanger, on sait qu’il faut dire chez. À Paris on est pareils avec le fils de la concierge, on trouve normal qu’il soit là pour jouer avec nous quand on le veut, mais sa mère fait le ménage chez nous, elle est à notre service, lui aussi. C’est ce qu’on dit au voisin, quand il insiste pour nous suivre à l’étage. On le répète jusqu’à ce qu’il pleure. S’il se révolte, on dit qu’il est méchant. On passe une partie de l’été à lui faire la guerre. On l’insulte, il nous lance des pierres. Il est costaud, il vise bien, sa colère n’est pas jouée. On se rend compte qu’on est allés trop loin. On fait la paix. On l’invite à partager notre goûter. On promet de ne pas se moquer. On le réintègre dans nos jeux, mais on lui dit, tu es chez nous, tu viens parce qu’on veut bien, tu n’as qu’à rester seul si tu n’es pas content. On trouve qu’il n’est pas assez reconnaissant. Après tout, on n’est pas obligés, on peut se passer de lui, il le sait bien. Ça arrive qu’on le plaigne, quand on apprend qu’il dort avec un martinet sous son lit et que ses parents s’en servent tous les deux contre lui. Nous on n’est pas battus, on est seulement punis. On nous gronde, on nous sermonne, on nous envoie quelquefois dans notre chambre, on nous menace du cabinet noir. C’est arrivé qu’on nous donne une fessée, mais ce n’est pas souvent, et on nous dit alors qu’on l’a bien méritée.


On paie des loyers dérisoires à nos parents, on leur en est reconnaissants, on sait qu’on dépend d’eux, on leur en veut. On leur doit tout, on n’arrive à rien. On fait partie d’un corps plus vaste, avec les autres, nos frères, nos sœurs, mêmes tentatives pour s’échapper, mêmes retours, encombrés des mêmes manques, des mêmes blancs. Dans ce grand tout où tout se partage, tout est commun. On n’a rien qui ne serait pas déjà là. À l’intérieur, on se rassemble, morceaux incomplets, on se console de n’être pas entiers en se prenant les uns les autres pour compléments. Les corps, les pensées, les goûts, on ne sait pas quoi est à qui. On ne fait pas de distinction, pas de séparation, on n’a pas de frontière, pas de limite, pas de corps propre, pas de soi. On est dans un tout indistinct, mais hiérarchisé, dont on ne sort que si on est exclus. Et qui aurait envie de l’être, quand on est persuadés qu’on ne peut pas vivre dehors ? Qu’il n’y a pas de vie, ailleurs, seulement un grand vide où on sera perdus. On compte sur nos maris, sur nos femmes pour mettre de la distance, ils sont malades, elles sont antipathiques, ils passent avant, elles font barrage. On se cache derrière leurs besoins, leurs goûts, leurs manies, c’est à cause d’eux et d’elles qu’on est distants, qu’on n’ouvre pas, qu’on n’est plus aussi accueillants et gentils qu’avant. Elles nous dispensent de réfléchir sur ce manque de distance, ils nous évitent d’avoir à nous demander ce qu’on veut vraiment. Les querelles nous occupent, elles nous font croire qu’on est distincts. On se déteste, on se rejette, on est l’envers les unes des autres. On se dénigre, on se dénie, on se renie, mais si on nous attaque, on reste alliés, si l’un de nous est blessé, on fait corps.
 
 
On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient. On se retrouve aux mêmes endroits, on partage les mêmes tablées avec les mêmes gratins, les mêmes plâtrées qu’on enfournait du même appétit démultiplié par le nombre qu’on était. On se revoit sur une photo, nous quinze, les cousins alignés du plus jeune au plus âgé, une grande fratrie sur le même moule, filles et garçons alternés. Nos enfants nous ressemblent, on reconnaît la lignée, cheveux bouclés, sourcils arqués, nez busqués, mentons relevés, c’est nous, c’est notre enfance, c’est nos enfants. On est partout et nulle part, comme Dieu dans sa création, dans leurs goûts, dans leurs paroles, dans leurs voix, dans leurs choix, dans ce qu’ils font et dans ce qu’ils ne font pas. On est les atomes qui les composent, leur pensée, leur volonté et leur vision. On s’évalue à travers eux, on liste les ressemblances, on compare les scolarités. Qui sera l’héritier le plus légitime, qui aura produit les rejetons les mieux cotés, qui pourra dire qu’ils sont les préférés. On les laisse vivre mêlés, sans s’occuper de leurs jeux, de leurs cris, sans aller voir ce qu’ils font dans les chambres du haut, dans le grenier, dans la grange, dans le bûcher. On veut rester neutre, rien de plus difficile à démêler qu’un mensonge d’une vérité, nos enfants ne sont pas fiables, on ne croit que ce qu’on voit, et on ne voit rien. La seule chose d’objectif c’est le tapage qui nous dérange, le chahut qui dégénère, les cris qui s’enflent. Alors on sévit, on gronde, on gueule, on promet des fessées au hasard, on menace de priver de dîner, de télé, on dit si ça continue j’en prends un pour taper sur l’autre. On est contents quand on n’entend plus rien. Du moment qu’ils n’appellent pas, qu’elles ne se relèvent pas, on peut les laisser ensemble dans les mêmes chambres, dans les mêmes lits, dans les mêmes draps. Rien ne peut leur arriver, c’est la famille, on est une fois pour toutes du côté du bien. On ne sait pas si ça continue ou pas, on ne sait même pas ce qui continue, on ne veut pas le savoir, on ne le peut pas, on ne se souvient pas.


On imagine que la mort nous débarrasserait. De quoi ? on ne sait pas. On se dit qu’il faudrait s’en extraire, ou plutôt que ça devrait pouvoir s’extirper de nous. On s’imagine qu’on serait mieux aimé. On veut agir tout de suite, prendre sur nous tout ce qui dénature notre famille, pour tuer avec nous le mal qu’on a causé, défaire par un dernier passage à l’acte ce qu’on a fait. On dit parfois aux autres qu’on veut mourir, d’ailleurs personne ne sait si on meurt complètement, des gens en sont revenus, on l’a lu dans des romans. Ça nous fascine, faire l’expérience de frôler la mort, de la toucher, on s’imagine que c’est comme disjoncter. On crie qu’on serait mieux mort puisque personne ne nous aime, on le hurle dans la rue, en jetant notre sac contre les murs, contre les poubelles, contre les tôles des voitures, on le sanglote dans notre chambre en longs gémissements qui traversent les murs. On attend qu’on vienne. Mais si on nous demande ce qui ne va pas, on dit qu’on ne sait pas. On nous sermonne, ça n’a pas de sens, cette manière de se plaindre, d’en faire trop, de pleurer, de gesticuler, ça suffit de faire des crises. On nous dit que c’est lassant, on ne nous écoute plus. On ne nous croit pas vraiment la première fois qu’on essaie de se tuer. On dit c’est un appel au secours. Très vite, on ajoute c’est fini, c’est terminé, c’est derrière nous. On est vivant, on voudrait faire comme si rien ne s’était passé. On dit qu’on ne sait pas ce qui nous a pris, on ne peut pas expliquer, on a seulement besoin d’oublier. On est seul avec ce qu’on a fait. Mais ce qu’on a fait de mal, ce qui est mal dans ce qu’on fait, on ne sait pas bien. On se demande si tout est mal, et si tout l’est au même degré. On ne sait pas où est la limite, où il faut s’arrêter, ce qui est seulement mal et ce qui est un crime. On n’a pas de mots, on n’a rien pour distinguer. On ne trouve pas d’issue, on ne voit pas par où on peut aller, vers quoi, vers qui. On ne se sent pas aimable, comment se faire accepter ? On a le sentiment qu’on ne peut pas résister. On est notre propre prisonnier. 

 

mardi 8 septembre 2026

Critique : "L'inconnue du quai de Javel" de Philippe Jaenada | Lectures de Cannetille


 Couverture du roman "L'inconnue du Quai de Javel" de Philippe Jaenada



Coup de coeur 💓

 

Titre : L'inconnue du quai de Javel

Auteur : Philippe JAENADA

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080490896  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Le 6 septembre 1949, une jeune femme est retrouvée morte quai de Javel, à Paris, sans sac ni chaussures, manifestement rhabillée à la hâte puis déposée là par son assassin. Elle est identifiée le lendemain : c’est Louise Cansot, le modèle le plus demandé par les peintres de Montparnasse. Rapidement, quatre suspects se détachent, évidents, presque des archétypes. On dirait le début d’un roman de Simenon, mais l’inspecteur-chef Ferrière n’a pas le talent de Maigret, et doit se résoudre à classer l’affaire au bout de six mois, sans avoir arrêté personne.
Soixante-quinze ans plus tard, Philippe Jaenada reprend l’enquête à partir du dossier retrouvé puis, comme à son habitude, sollicite ses contacts aux archives, exhume tous les documents, arpente tous les lieux – remonte le temps.
Pour ce livre, il a lu les soixante-quinze enquêtes de Maigret, s’inspirant humblement et fidèlement des méthodes du commissaire fictif. Et il va résoudre ce meurtre bien réel, laissant le lecteur subjugué par la dextérité de son investigation et fasciné par cette jeune femme à laquelle il redonne un visage et une histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Philippe Jaenada vit à Paris. Le chameau sauvage, son premier roman, a obtenu le prix Vialatte et le prix de Flore en 1997. Il est notamment l’auteur de La grande à bouche molle, Plage de Manaccora, 16h30, La femme et l’ours, Sulak, ou encore La petite femelle. Plus récemment, chez Mialet-Barrault Éditeurs, il écrit, Au printemps des monstres et La désinvolture est une bien belle chose (2021 et 2024). Il rejoint en cette rentrée littéraire les éditions Flammarion.

 

 

Avis :

À l’heure où les outils numériques facilitent l’accès aux archives et permettent d’approcher des affaires anciennes avec une précision accrue, Philippe Jaenada s’est fait une spécialité de reprendre des dossiers clos pour en examiner les failles et rendre enfin justice à des vies bafouées. Connu pour ces investigations quasi forensiques menées avec un humour digressif qui en rend la lecture jubilatoire, il s’intéresse cette fois à Louise Cansot, modèle des peintres de Montparnasse retrouvée morte en 1949 sur le quai de Javel sans que l’enquête identifie jamais le coupable. L’émotion est cette fois au rendez-vous, à mesure que l’élucidation du crime souligne les préjugés d’une époque prompte à rendre les femmes responsables de leurs agressions au prétexte de mœurs soi-disant dissolues.

Philippe Jaenada n’est pas inspecteur de police, qu’à cela ne tienne. Non sans dérision, mais aussi parce qu’il y trouve une méthode et une résilience pour s’encourager dans les impasses, le voilà qui s’équipe de la collection complète des enquêtes du commissaire Maigret et, d’exemples en citations entretenant sa persévérance, s’applique à reprendre le dossier de 1949 comme le ferait le célèbre policier. Sa démarche est en réalité bien rodée depuis plusieurs livres : plonger dans les archives, confronter les procès-verbaux aux documents administratifs, vérifier dates, lieux et témoignages, et reconstruire une chronologie solide là où l’enquête officielle, plus limitée qu’aujourd’hui dans ses moyens et, comme on va le découvrir, aveuglée par bien des idées reçues sur la moralité féminine, a préféré jeter le discrédit sur la victime plutôt que de faire face à ses propres incohérences.

Comme à son habitude et pour le plus grand plaisir du lecteur complice, l’auteur se met en scène avec une discrète ironie, donnant à voir ses hésitations, agacements et trouvailles, et entretenant ainsi, de blocages en détours et reprises, une tension narrative miroir de celle de l’enquête. Un tantinet assagi, à tout le moins sans plus autant de parenthèses gigognes, le style qui, avec ses digressions, ses apartés et ses scrupules méthodologiques, joue volontiers et avec drôlerie de l’auto‑commentaire devenu marque de fabrique, donne ici une impression de tenue nouvelle, n'en rythmant que mieux le récit, ouvrant des angles inattendus et appuyant la progression concrète du travail.

L’affaire Louise Cansot oblige à revenir sur une époque où la police comme la presse abordent les crimes commis contre les femmes selon un prisme moral qui tient lieu d’explication. Dans le Paris de l’après‑guerre, les comportements féminins jugés libres sont facilement interprétés comme des fautes, et les victimes ramenées à des écarts supposés plutôt qu’à la violence subie. Filtrant dans les procès‑verbaux, dans les commentaires des enquêteurs et dans les affabulations des reporters, cet état d’esprit révèle une société entière reconduisant des réflexes qui font des femmes des coupables par avance. Une certaine émotion accompagne, sans pathos, la confrontation du récit à cette injustice structurelle, d’autant plus qu’en rétablissant les faits, Philippe Jaenada offre une réhabilitation posthume non seulement à la victime, mais aussi à sa descendance : la rencontre avec les proches de Louise Cansot, qui découvrent une histoire longtemps déformée ou tue, donne à l’enquête une portée humaine émouvante, en même temps qu’une utilité concrète inattendue.

Au‑delà de la reconstitution minutieuse, l’ouvrage met en évidence la défaillance d’une enquête judiciaire qui, faute de moyens et de vigilance, a laissé s’installer une version commode des faits. En reprenant le dossier avec les outils d’aujourd’hui, l’écrivain montre ce que la justice n’a pas su voir, et son travail littéraire se substitue alors, sans le revendiquer, à une investigation que l’institution n’a pas menée. Cette distorsion entre enquête réelle et enquête d’auteur donne au livre une résonance critique, qui pointe les réflexes moraux faussant la lecture des violences faites aux femmes. Tandis que Louise Cansot retrouve ici son intégrité, l’ouvrage prend la valeur d’une réparation morale et, en montrant la nécessité d’un regard circonspect face aux biais d’une époque, d’un exercice de lucidité dans la continuité d’une oeuvre qui a désormais pleinement trouvé sa cohérence et son engagement. 

Philippe Jaenada signe probablement ici l’un de ses ouvrages les plus aboutis. Généreuse, parfois touffue, mais allégée par un humour plaisamment distillé par une plume qui s’est assagie juste ce qu’il faut sans perdre son originalité, cette enquête rigoureuse, précise et documentée acquiert une dimension profondément humaine en transformant un dossier négligé en récit incarné, et surtout réparateur d’une injustice institutionnelle qui, à travers Louise Cansot, touche à la condition de toutes les femmes victimes de violence. Une sélection méritée pour le Goncourt 2026. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Internet n’existait pas, bien entendu (ni même le Minitel, c’est dire), avant de partir nous n’avions donc pas pu confirmer la précieuse info, ni chercher des détails géographiques où que ce soit. Et à présent, sur place, à cette époque où Georges Clemenceau avait encore ses dents de lait, inutile d’espérer l’aide d’un téléphone pour corriger le tir et trouver enfin le paradis sur terre. (C’est intéressant, on regrette parfois, souvent pour certains, la disparition de ce qui n’existe plus, et on ne pense jamais à se plaindre de l’absence de ce qui n’existe pas encore.)


Dans Maigret et les vieillards, en 1960, il s’embourbe mais reste confiant : « Pourtant, il sentait qu’il touchait du doigt cette vérité qui lui échappait. C’était tout simple, il le savait. Les drames humains sont toujours simples quand on les reconsidère après coup. » (Voilà ce que j’attends impatiemment : l’après-coup. Le problème, c’est que pour Louise, on y est déjà, dans l’après-coup, depuis soixante-quinze ans. Il me faudrait un après-coup de l’après-coup, un après-après-coup, et tout deviendrait simple.) 


Les archives sont une tentative de résistance à l’engloutissement par le temps, en partie vaine bien sûr (comme les nôtres, de tentatives de résistance, à l’échelle de notre vie). Des dossiers disparaissent, des témoignages ou des constatations sont mangés par le temps. Mais même si c’est frustrant, voire rageant, même si on a toujours l’impression d’être privé de quelque chose de fondamental, au fond j’aime ces trous. C’est la matérialisation du passage du temps, comme la patine d’un meuble, un vieux pull mité, la preuve d’un passé qui a existé, qui était le présent, qui ne l’est plus. Je n’aurais pas raconté la vie et la mort de Louise Cansot de la même manière en 1950, quelques mois après sa mort.


Les gens m’intriguent, tous, me fascinent, je voudrais tout savoir d’eux, leurs pensées, leur passé, découvrir l’intérieur, au-delà de l’enveloppe, tous. Je me sens comme dans une bibliothèque dont tous les livres auraient les pages collées, ou comme un enfant qui se lève le matin de Noël, émerveillé en pyjama par les cadeaux multicolores au pied du sapin, qui n’aurait pas le droit d’ouvrir les paquets. 


Je pense à la mort du pape François, aux jours qui ont précédé sa mort, les catholiques encourageaient le monde entier à prier pour lui, « il en a tant besoin », prions tous ! C’est le pape, le chef, le plus proche du Seigneur en théorie, qui a ses deux oreilles, et il faut que des centaines de millions de personnes prient en chœur avec ferveur pour que Dieu se décide, d’accord, d’accord, sinon à le sauver, du moins à l’accueillir convenablement ? C’est pas gagné pour les autres…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


dimanche 6 septembre 2026

Critique : "Le pays des étés" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le pays des étés" de Pierre Adrian


  

J'ai aimé

 

Titre : Le pays des étés

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782073140920  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce pays était celui de mon bonheur. Ce sentiment se passait d’explication ; c’était une intuition, un consentement, et la survivance des jours heureux de l’enfance quand, allongé sur la pelouse grasse encore trempée de rosée, j’écoutais le bruissement du vent dans les arbres. Prêt à pleurer, j’avais déjà le cœur serré devant une joie si facile. J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours. »
Alors que sa grand-mère vient de mourir, le narrateur retrouve sa famille dans la maison bretonne de son enfance. Peu après, celle-ci est mise en vente. Entre sentiment de dépossession et trouble provoqué par les nouveaux occupants, une menace plane désormais sur le pays des étés…
Après le succès de Que reviennent ceux qui sont loin, Pierre Adrian signe un roman d’une beauté déchirante sur les lieux qui nous habitent et les souvenirs qui nous font.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l'auteur, aux éditions Gallimard, de Que reviennent ceux qui sont loin (Grand Prix Michel Déon 2023) et d'Hotel Roma (2024)..

 

Avis :

Il y a quatre ans, Pierre Adrian nous enchantait avec Que reviennent ceux qui sont loin, ce récit où il retrouvait la maison de vacances familiale en Bretagne et, en même temps qu’il renouait avec le goût perdu des étés d’autrefois, mesurait l’éphémère fragilité de la vie. Après ce livre du passage à l’âge adulte, quand l’insouciance laisse la place à la conscience du temps qui passe et de ce qu’il emporte avec lui, il poursuit aujourd’hui le cycle comme Pagnol glissant de l’éblouissement des collines à la perte du pays d’enfance. La disparition de la « petite grand‑mère » et la question de la succession menacent désormais la maison tout entière, et, tandis que le retour à l’été annonce l’adieu à venir, la mélancolie d’autrefois cède la place à la gravité.

La vie poursuivant son cours inéluctable, c'est donc au tour de la grand‑mère de l’auteur de quitter définitivement le « pays des étés », privant la vieille demeure bretonne de son esprit tutélaire et posant la question longtemps retardée de son état de fatigue à elle aussi. Face à l’ampleur des travaux nécessaires, il faut, la mort dans l’âme, se résoudre à la mettre en vente. Transformée en location saisonnière par ses nouveaux propriétaires, elle subit bientôt la déferlante de touristes bruyants et sans‑gêne qui, intrus grossiers et indifférents au lieu, ajoutent au sentiment de perte des anciens occupants celui de la profanation. Encore sont-ils loin de se douter de la catastrophe imminente.

Si Que reviennent ceux qui sont loin se construisait sur un passé lumineux, Le pays des étés s’écrit comme l’examen méthodique d’une déréliction, un récit où l’auteur ne revient plus pour retrouver, mais pour constater ce qu'il va perdre. L’heure n’étant plus à la réminiscence, ni même à l’effort de sauvegarde, c’est à la disparition d’un monde qu’il nous convie, l’impuissance ouvrant sur la résignation désolée, calme et lucide, de qui chemine déjà sur le chemin du deuil. La fluidité nostalgique du premier livre laisse ainsi la place à une écriture plus resserrée, clinique même, qui, concentrée sur les mille signes d’une mutation profonde, repousse l’émotion immédiate pour laisser s’installer une lente inquiétude, dans la prescience de ce que la famille n’ose encore formuler.

Conséquence logique d’un processus déjà engagé, le drame qui survient n’apparaît donc pas comme un événement soudain, mais comme la forme ultime d’un délitement que le livre accompagne pas à pas, jusqu’à ce que le lieu, autrefois foyer, ne soit plus qu’un espace traversé, puis exploité. Dans la prolongation du précédent ouvrage, le roman en inverse pourtant la perspective, passant de la reconquête d’un territoire familial à la constatation de son effacement et soulignant comment la perte d’un lieu aboutit à une modification du rapport au temps. Point d’appui et ressource intérieure dans le premier récit, le passé devient ici une zone inaccessible, dont la mémoire ne suffit plus à maintenir la continuité. Plus qu'un attachement affectif, le lien à un endroit apparaît comme un élément structurel de la manière de se situer dans le monde, et lorsqu'il se défait, c’est toute une orientation qui vacille. Tandis qu'au deuil de la grand-mère et de la maison s'ajoute ainsi celui d'une forme d'existence qui disparaît en même temps, l'on comprend que lorsque le cadre matériel d'une mémoire s'efface, la mémoire elle-même se fragilise, l'absence de lieu rendant l'histoire plus difficile à porter. Ne subsiste alors qu'une continuité minimale, sans appui ni contour, qui dit à la fois la fin d’un monde et la nécessité de s’y ajuster. 

La sobriété de l’expression, la finesse des observations et la retenue dans l’évocation de la disparition contribuent à un texte élégant et de grande tenue, où la maison bretonne se fait le lieu d’une vérité intime sur le temps, la mémoire et la perte. Pour autant, peut‑être parce que trop en terrain connu et résolument en retrait de l’émotion qu’elle frôle, cette suite plus amère que mélancolique reste en‑deçà des attentes suscitées par l’éblouissant Que reviennent ceux qui sont loin. Il faut dire que l’éclat du premier livre avait placé la barre si haut que ce nouvel ouvrage, plus discret dans son intensité, en paraît moins marquant. (3,5/5)

 

Citations :

« Il faut un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. » PAVESE, La Lune et les Feu


J’avais pensé qu’on retrouvait indéfiniment les lieux comme on les avait laissés mais c’était faux. Les lieux changeaient avec nous. Si la mort des êtres chers devait servir à quelque chose, peut-être serait-ce à cela. À accepter que tout passe, à renoncer au privilège de ce qui a toujours été.


Je compris qu’il en serait bientôt fini de la grande maison quand les uns et les autres acceptèrent de se projeter ailleurs. Il y eut des Noëls trop froids dans cette demeure impossible à chauffer, des après-midi d’été où l’absence de grand-mère rendait l’existence ici déconcertante. Certaines maisons existent aussi parce qu’une personne vous y réunit. Quand elle meurt, si le souvenir devient sa seule raison d’être, les murs vous étouffent et ils vous empêchent de vivre. On habite alors dans la contrainte et sous les ordres du passé. Certains voient la sauvegarde d’une maison comme une vocation. Ils y consacrent leur vie. D’autres réclament leur indépendance, un droit au détachement. Ils ne se libèrent d’aucun devoir, mais ils en choisissent d’autres et n’oublieront pas.


On jouissait vraiment de l’été quand on finissait enfin par comprendre que sa monotonie était une richesse. 


La fin d’une maison ne serait pas si grave si elle n’impliquait pas la disparition de ces joies minuscules. Elles comptent si peu qu’elles finissent par se soustraire au souvenir. C’est pourquoi les hommes et les maisons meurent de la même manière. Si l’on ne les invoque plus, ils tombent irrémédiablement dans l’oubli.


Le plus dur, disait la grand-mère à la fin de sa vie, ce n’est pas le peu de jours qu’il me reste mais la mémoire qui s’efface. Elle se plaignait d’oublier, se retirait dans de longs et profonds sommeils, et puis en émergeant elle nous racontait avec une étonnante clarté un jour d’été de son enfance. Les souvenirs aussi disparaissent, c’est vrai, mais ils ne vieillissent pas.


J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

jeudi 3 septembre 2026

Bilan de lectures – Juillet-Août 2026 | Lectures de Cannetille

   

Coups de coeur :

  

CATHER Willa : Mon Antonia
HAAS Wolf : Court-circuit
KALIMAMUKWENTO Mubanga : Le club des femmes mariées
LIVELY Penelope : Moon Tiger
MALKA Richard : Après Dieu
VARGAS Fred : Une unique lueur  

 

 

 

   

J'ai beaucoup aimé :

 
BATTISTELLA Gautier : Bocuse 
BULTEAU Gwenaël : Maudite soit la guerre
CONSTANT Benjamin : Adolphe
COURTOIS Grégoire : L'enfant grise 
CURIOL Céline : La dynamique de l'oeuf
DECOIN Didier : Maypops 
GROFF Lauren : La bagarre  
HALASZ Rita : Respirer à fond
LEBDA Malgorzata : Vorace
MODIANO Patrick : Rue des boutiques obscures 
NOVAT Lucile : Voir venir
WOLKENSTEIN Julie : Chimère 


 

 

J'ai aimé :

 
DAENINCKX Didier :  Les maisons parachutées 
JOHNSON Daisy : L'hôtel
NOUI Tarik : Cathédrale