J'ai beaucoup aimé
Titre : Les miettes (Die Krume Brot)
Auteur : Lukas BÄRFUSS
Traduction : Camille LUSCHER
Parution : en allemand (Suisse) en 2023,
en français en 2026 (Zoé)
Pages : 240
Présentation de l'éditeur :
En racontant tambour battant la vie quotidienne de son héroïne – cette mère célibataire, précaire et épuisée, mais qui ne se résigne pas –, Lukas Bärfuss brosse une redoutable fresque de la société libérale et signe un grand roman sur l’injustice et la dépossession.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Née à Zurich dans les années 1950 de parents venus d’Italie, Adelina grandit dans l'ombre de la prospérité helvétique et hérite très tôt de l’isolement social, de la relégation et des dettes qui la précipitent dans une spirale sans issue. Devenue mère célibataire, elle enchaîne les emplois précaires, accumule les arriérés de loyer, subit expulsions et humiliations, et s’enfonce malgré tous ses efforts dans une insolvabilité qui fait d’elle la cible idéale de multiples prédateurs. Livrée à elle-même, confrontée à la désapprobation plutôt qu’à la solidarité, elle voit les portes se fermer les unes après les autres, dans une descente aux enfers marquée par l’impuissance et l’injustice.
D’une précision clinique et d’un dépouillement extrême, le texte se déploie sans effets ni lyrisme, sur un ton monocorde qui, écartant dialogues, introspection et commentaires, s’attache exclusivement aux faits, aux gestes et aux situations, dans une fidélité presque ascétique au réel. Ce choix narratif produit un effet hypnotique, quasi cinématographique, où les scènes s’enchaînent comme des plans nets, froids, implacables, et où l’absence de psychologisation et de pathos construit une objectivité rigoureuse. Ici, aucune dramatisation, mais une violence sociale qui se donne à voir dans sa nudité, au coeur de l'existence la plus ordinaire.
Dans ce cadre stylistique austère, Adelina apparaît comme un personnage complexe. Loin de la victime passive, elle observe et résiste avec une dignité lucide que rattrape peu à peu une fatigue physique et morale rendue sans jugement ni complaisance. Elle lutte, encore et encore, même lorsque le système la dépasse, tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix. Cette obstination silencieuse, à la fois instinct de survie et volonté, lui confère une force morale d’autant plus saisissante qu’elle s’exprime dans un monde où tout conspire à l’écraser.
Sombre, fataliste même, le roman inscrit les épreuves d’Adelina dans un enchaînement de déterminations sociales qui semblent précéder chacun de ses gestes. Rien ne relève ici de la malchance : les obstacles s’imbriquent et révèlent une architecture invisible où la naissance, l’origine sociale, le statut d’immigrée et la précarité économique se combinent pour réduire progressivement toute possibilité d’émancipation. La narration met ainsi en lumière les forces structurelles à l’origine d’une marginalisation durable, qui dépasse l’individu et traverse les générations. La pauvreté apparaît comme un héritage silencieux, transmis par la répétition des mêmes impasses dans un système de hiérarchies implicites qui valorise l’autonomie tout en rendant son exercice impossible pour ceux qu’il relègue à ses marges.
Sans jamais recourir à la démonstration explicite, Lukas Bärfuss laisse émerger une critique sociale d’une grande acuité. Ni spectaculaire ni bruyante, la violence décrite se loge dans la banalité du quotidien, entre humiliations discrètes et portes closes, transformant en faute morale une pauvreté entretenue par le racisme structurel, la précarité administrative et économique, l’exploitation par les employeurs et les propriétaires, et l’absence de soutien institutionnel, voire l’hostilité des services sociaux. À travers l’histoire d’Adelina se dessine le portrait d’un pays qui, derrière son image de prospérité, laisse se développer une misère invisible, silencieuse, mais profondément enracinée.
Fort de la rigueur de son dispositif narratif autant que de la justesse de son regard, ce récit qui refuse les artifices romanesques pour adopter une écriture sèche et factuelle parvient à faire sentir, derrière une existence ordinaire, les lignes de force d’un système qui broie sans bruit. La trajectoire d’Adelina, jamais réduite à un cas particulier, acquiert une portée exemplaire qui donne au livre une dimension presque documentaire, sans rien sacrifier à sa densité littéraire. Un roman engagé, lucide, dont la sobriété formelle renforce encore la portée politique. (4/5)
Citations :
Adelina vit les lettres et les chiffres, elle feuilleta sans rien comprendre. Ce qui comptait, c’étaient les chiffres, elle le savait, les mensualités, les intérêts et les échéances, elle les trouva en haut de la page trois, ils lui parurent affreux, méchants, poisons, et elle demanda alors à madame Kramer qu’elle les lui répète pour pouvoir les entendre. Adelina sentait qu’un nouveau malheur pouvait bien être en train de sourdre, mais toute alternative, la possibilité de quitter ce lieu sans signer, sans l’argent, lui semblait mille fois pire et les probabilités d’y survivre quasiment nulles, pas avec une enfant, pas sans mari, pas dans la situation qui était la sienne. L’air d’un coup lui parut lourd, il faisait humide, ça sentait mauvais et elle respirait avec peine, elle n’avait plus qu’un souhait, sortir de là au plus vite, alors elle prit le stylo bille et gratta quelques lettres dans le papier.

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