vendredi 24 avril 2026

Critique : "Hystérie collective" de Lionel Shriver | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Hystérie collective" de Lionel Shriver


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hystérie collective (Mania)

Auteur : Lionel SHRIVER

Traduction : Catherine GIBERT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Belfond) en 2026

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s'inspire de l'actualité pour livrer la satire aussi jubilatoire que glaçante d'une Amérique gangrenée par la bien-pensance, le politiquement correct et la cancel culture.
Liste des mots interdits : stupide, idiot, bête, haut potentiel, méritocratie, etc., etc.
Sont désormais proscrits : les devoirs, les tests, les notes, les examens. Les entretiens d'embauche. Les bilans de compétences.
Conséquences : enfants, parents, voisins, collègues, amis, amants, époux sont invités à se dénoncer les uns les autres. Tout contrevenant s'expose à un avertissement, une amende, voire à une peine de prison.
Professeure à l'université, Pearson se demande encore comment les États-Unis en sont arrivés là. Depuis que le mouvement pour la Parité mentale a pris le pouvoir, les enfants n'apprennent plus à lire, le niveau des étudiants a chuté, les dîners où l'on débattait à bâtons rompus sont devenus sinistres. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie, Emory, pour ironiser sur la situation. Les deux femmes se connaissent depuis l'adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croit-elle...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu'on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J'ai Lu, 2008), lauréat de l'Orange Prize en 2005, La Double Vie d'Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J'ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J'ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

 

Avis :

Romancière américaine au verbe acéré, Lionel Shriver s’est affirmée comme l’une des observatrices les plus lucides et les plus caustiques des dérives idéologiques contemporaines. Dans cette veine satirique, elle imagine ici une société qui, au nom d’un égalitarisme érigé en religion civique, sombre dans une panique morale autour de l’intelligence. L’obsession de la “parité mentale” y devient prétexte à effacer toute différence, jusqu’à transformer la médiocrité en norme protectrice et la pensée critique en menace. À travers cette dystopie grinçante, l’auteur dénonce la logique absurde d’une cancel culture poussée à son paroxysme, là où la peur finit par étouffer toute liberté de jugement.

C’est à travers le regard tour à tour ironique, inquiet et révolté de Pearson Converse, professeur d’université désabusée, que l’on suit la dérive d’un pays où la “parité mentale” s’impose comme credo. Confrontée à des étudiants qui revendiquent leur ignorance comme un droit, à des collègues pétrifiés par la peur de commettre un faux pas et à une administration obsédée par la conformité, Pearson voit son quotidien se réduire à une succession de compromis et de silences forcés. Dans ce climat où chaque mot peut être interprété comme une agression, la “parité mentale” fonctionne comme un mécanisme d’inversion des valeurs : l’effort devient suspect, la compétence dérange et l’intelligence elle‑même se retrouve reléguée au rang de déviance. Peu à peu, Pearson assiste à l’installation d’un monde où l’on protège les esprits les plus fragiles en sacrifiant toute exigence, et où la moindre nuance suffit à vous faire risquer l’exclusion.

Lionel Shriver signe avec ce roman l’une de ses satires les plus féroces, un texte à la fois brillant et jubilatoire, entre fiction et tribune. Poussant jusqu’au grotesque les réflexes du politiquement correct et les excès du wokisme, elle imagine une fable méchamment dystopique où l’égalitarisme intellectuel tourne à l’absurdité pure, cristallisant les tensions idéologiques de l’Amérique contemporaine. Cette fiction, qui fait rire autant que frémir, prend la forme d’une charge endiablée contre une société obsédée par la pureté morale, la surveillance du langage et la peur d’offenser, où se glissent au passage quelques piques transparentes adressées à l’ère Trump et à ses dérives. Entre ironie, lucidité et outrance maîtrisée, la romancière laisse transparaître une colère froide face aux impasses d’un débat public corseté par les dogmes, là où la vertu affichée sert à justifier censure et contrôle de la pensée.

Usant de l’hyperbole et de la satire comme d’armes littéraires, Lionel Shriver met à nu les fragilités d’une société tétanisée, depuis une université paralysée jusqu’aux plateaux télé où la meilleure amie de Pearson, chroniqueuse vedette, doit peser chaque syllabe pour échapper à la vindicte du direct. Le roman montre comment le langage, réduit à un ensemble de signaux moraux, cesse d’être un outil de pensée pour devenir un instrument de conformité, et comment cette performativité imposée alimente une mécanique de peur qui pousse chacun à s’autocensurer avant même d’oser formuler une idée. Férocement jubilatoire, la description de cette panique collective est un pur concentré de causticité : derrière le rire et l’outrance se dessine un monde où l’on renonce à penser par réflexe d’intégration, jusqu’à transformer la comédie humaine en farce cauchemardesque. Grand coup de cœur pour cette lecture aussi réjouissante que mordante. (5/5)

 

Citations :

Il faut plusieurs cycles répétés d’espoir frénétique suivi de déception secrète pour se rendre finalement compte que la véritable récompense est non pas Noël en soi, mais son anticipation. Hélas, une fois qu’on a compris que la gratification était non pas au bout de l’espoir mais dans l’espoir, l’illusion est brisée, le charme rompu – ce qui explique que pour nombre d’adultes Noël soit une corvée.


Aussi vaine et destructrice soit-elle, l’opposition m’a procuré une énergie et une endurance que l’élan impulsé par une quête plus positive ne pourra jamais égaler. Les sentiments les plus sombres sont à la fois plus puissants et plus durables que leurs cousins optimistes. Si on pouvait les verser dans le réservoir d’une voiture, le dégoût, la rage, l’indignation et l’aversion vous emmèneraient à l’autre bout de l’horizon à la vitesse de l’éclair, alors que le combustible sécrété par la compassion, l’empathie, la reconnaissance et le pardon vous enliseraient sur le bas-côté de la route au bout de quelques mètres.


Les mouvements extrémistes n’ont de cesse d’avoir de nouvelles exigences, car rien n’affaiblit plus une cause que la réussite. Les activistes détestent que l’aboutissement de leur quête les prive de leur objectif ; atteindre la terre promise laisse les croisés démunis. À part siroter de l’eau de coco, dans une oasis utopique, les occupations sont inexistantes. La quête ne doit jamais prendre fin. Le but doit demeurer inatteignable. Et pour le garder inatteignable, on le rend de plus en plus radical.


Pour autant que je puisse en juger, elle était en train de se faire un nom en tant que figure intelligente de la bêtise. Dans sa formule, la forme n’obéissait pas au contenu mais s’y opposait violemment. Elle était douce, séduisante et sexy, mais surtout, elle donnait l’impression d’être brillante. Elle flattait donc ses téléspectateurs qui, puisque tout le monde avait la même intelligence, étaient aussi intelligents que cette baratineuse. Même si, après avoir été réprimandée pour l’usage de l’adjectif « docile », Emory avait affadi son vocabulaire prétentieux, elle ne s’abaissait jamais au niveau auquel ses rivales consentaient. C’était malin. Elle ne prenait pas de haut son public et, alors que ses remarques étaient souvent anti-intellectuelles, sa syntaxe comme son élocution étaient raffinées. Sur le plan stylistique, elle rassurait les membres aux abois d’une intelligentsia qui avait été rudement destituée – et dont les réserves à propos de la direction prise par la culture étaient devenues indicibles –, leur permettant de constater que le pays n’avait pas été entièrement livré aux barbares. Je n’étais pas pressée de formuler explicitement cette réflexion, mais Emory cochait toutes les cases pour devenir une populiste accomplie.


Quoi qu’on pense de sa politique, le gros rustre a radicalement transformé le modèle de la haute fonction aux États-Unis. Il est désormais acquis que, pour qu’une candidature soit considérée comme valable à l’élection présidentielle de l’année prochaine par un des deux partis majeurs, il est nécessaire que la personne en question ne soit pas instruite, pas informée, ignorante, qu’elle s’exprime mal, qu’elle soit grossière, indifférente au reste du monde, moche et de préférence grosse, qu’elle repousse les conseils de gens expérimentés, se méfie des compétences, soit encline à violer les procédures constitutionnelles – ne serait-ce qu’en raison d’une ignorance crasse de la Constitution –, fasse preuve d’un égocentrisme non justifié et se vante de ce qui jadis aurait été perçu comme des défauts. On peut donc supposer allégrement que celui ou celle qui sera élu(e) président(e) s’entourera de médiocres voire pire, et nommera à dessein un cabinet avec pour bagage principal une absence de bagage.
En outre, l’adhésion totale de toute une population à un mensonge éhonté a forcément ouvert la porte à d’autres mensonges. Nous avons rompu notre lien avec la vérité, perdant ainsi foi en l’existence même de la vérité. Ce qui signifie que nos représentants peuvent dire n’importe quoi, soutenir n’importe quoi. Tout le monde est beau : cette déclaration fait office de preuve. En nous ralliant à ce que nous voudrions être vrai plutôt qu’à ce qui est vrai, nous rompons avec la méthode scientifique à laquelle toutes les économies de pointe doivent leur prospérité – une méthode dont les adeptes étaient prêts à braver la découverte d’éléments idéologiquement gênants.
 
 
Pourtant, là, j’ai du mal. Parce que, à ce stade, il est incontestable que les êtres humains sont prêts à croire n’importe quoi. Par conséquent, une grande diversité de phénomènes historiques qui jadis me déconcertaient m’apparaissent désormais comme explicables, voire prévisibles. Je ne suis plus stupéfaite que la Shoah ait eu lieu et, à ma connaissance, il n’existe aucun pays au monde qui ne basculerait pas dans l’équivalent moderne du régime nazi. Je dirais plutôt qu’un fascisme total est susceptible de se manifester dans les trois semaines qui viennent aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en France ou dans l’Allemagne d’aujourd’hui, d’ailleurs. La révolution culturelle de Mao, les camps de travail de Staline, les champs de la mort du Cambodge – désormais, je les trouve parfaitement normaux. De même que la scientologie, Jonestown, les davidiens et les Témoins auprès desquels j’ai grandi. Je ne suis absolument pas surprise que certaines personnes pensent qu’une unique goutte de teinture mère diluée dans des centaines de milliers de litres d’eau guérira le cancer, que le meurtre d’enfants les protégera du diable ou que nous vivrons une vie éternelle jusqu’à la fin des temps, après quoi cent quarante-quatre mille personnes exactement monteront au ciel et régneront sur la Terre conjointement avec Jésus-Christ. J’en suis arrivée à accorder un peu plus de mérite à mes parents [Témoins de Jéhovah]. Il est certain que leur croyance était débile, mais en cela ils ne diffèrent pas des autres.


Puisqu’on parle d’avantages, avoir des convictions profondes est un boulet. Demandez à Dietrich Bonhoeffer. La seule raison pour laquelle mon histoire personnelle se finit bien est un timing de rêve : en général, les individus qui restent campés sur leurs positions finissent endettés, en prison, ou bien ils meurent. Je devrais peut-être prévenir mon fils, compte tenu de son prénom [Darwin] : ne croire en absolument rien si ce n’est en ce que tout le monde croit est de nos jours un atout énorme en termes d’évolution. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 22 avril 2026

Critique : "Les miettes" de Lukas Bärfuss | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les miettes" de Lukas Bärfuss



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les miettes (Die Krume Brot)

Auteur : Lukas BÄRFUSS

Traduction : Camille LUSCHER

Parution : en allemand (Suisse) en 2023,
                  en français en 2026 (Zoé)

Pages : 240

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’immigrés italiens et petite-fille d’un partisan de Mussolini, Adelina naît à Zurich dans les années 50. Elle a dix-huit ans lorsque, à la mort de son père, elle hérite de ses dettes. Forcée d’interrompre son apprentissage pour entrer à l’usine, elle rencontre Toto, un saisonnier italien dont elle tombe amoureuse. Mais peu après la naissance de leur fille, Toto disparaît. En ce début des années 70, dans une Suisse que l’essor économique rend impitoyable, Adelina n’a pas le choix : elle va devoir faire confiance à des hommes qui ne veulent pas tous son bien.

En racontant tambour battant la vie quotidienne de son héroïne – cette mère célibataire, précaire et épuisée, mais qui ne se résigne pas –, Lukas Bärfuss brosse une redoutable fresque de la société libérale et signe un grand roman sur l’injustice et la dépossession.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1971, Lukas Bärfuss vit à Zurich. Aujourd’hui, il est l’un des auteurs germanophones les plus connus. Politique, combatif, dans la tradition des grands intellectuels allemands, il se bat pour un monde où les valeurs de l’esprit l’emporteraient sur celles de l’économie. Avant de  vivre de sa plume, il a été ferrailleur et jardinier, puis a repris une librairie. Bärfuss se confronte aux questions de société, en particulier celles qui concernent les plus faibles. Ses textes, Lukas Bärfuss les imprègne d’une force rythmique qui vient de son expérience de dramaturge. Il en ressort un puissant effet de réalisme.

 

Avis :

Lukas Bärfuss, écrivain et dramaturge dont l’oeuvre engagée est largement saluée, s’aventure ici au plus près de sa propre histoire familiale pour mettre au jour ce qui, en Suisse, demeure à la fois méconnu et tabou : la misère et l’exclusion. Puisant dans la vie de sa mère et affirmant n’avoir « pas eu à inventer beaucoup », il révèle, à travers le parcours d’Adelina, immigrée italienne prise dans la spirale mortifère de la précarité et du surendettement, les mécanismes qui rendent un pays aveugle à la réalité de la pauvreté.

Née à Zurich dans les années 1950 de parents venus d’Italie, Adelina grandit dans l'ombre de la prospérité helvétique et hérite très tôt de l’isolement social, de la relégation et des dettes qui la précipitent dans une spirale sans issue. Devenue mère célibataire, elle enchaîne les emplois précaires, accumule les arriérés de loyer, subit expulsions et humiliations, et s’enfonce malgré tous ses efforts dans une insolvabilité qui fait d’elle la cible idéale de multiples prédateurs. Livrée à elle-même, confrontée à la désapprobation plutôt qu’à la solidarité, elle voit les portes se fermer les unes après les autres, dans une descente aux enfers marquée par l’impuissance et l’injustice.

D’une précision clinique et d’un dépouillement extrême, le texte se déploie sans effets ni lyrisme, sur un ton monocorde qui, écartant dialogues, introspection et commentaires, s’attache exclusivement aux faits, aux gestes et aux situations, dans une fidélité presque ascétique au réel. Ce choix narratif produit un effet hypnotique, quasi cinématographique, où les scènes s’enchaînent comme des plans nets, froids, implacables, et où l’absence de psychologisation et de pathos construit une objectivité rigoureuse. Ici, aucune dramatisation, mais une violence sociale qui se donne à voir dans sa nudité, au coeur de l'existence la plus ordinaire.

Dans ce cadre stylistique austère, Adelina apparaît comme un personnage complexe. Loin de la victime passive, elle observe et résiste avec une dignité lucide que rattrape peu à peu une fatigue physique et morale rendue sans jugement ni complaisance. Elle lutte, encore et encore, même lorsque le système la dépasse, tout simplement parce qu’elle n’a pas le choix. Cette obstination silencieuse, à la fois instinct de survie et volonté, lui confère une force morale d’autant plus saisissante qu’elle s’exprime dans un monde où tout conspire à l’écraser.

Sombre, fataliste même, le roman inscrit les épreuves d’Adelina dans un enchaînement de déterminations sociales qui semblent précéder chacun de ses gestes. Rien ne relève ici de la malchance : les obstacles s’imbriquent et révèlent une architecture invisible où la naissance, l’origine sociale, le statut d’immigrée et la précarité économique se combinent pour réduire progressivement toute possibilité d’émancipation. La narration met ainsi en lumière les forces structurelles à l’origine d’une marginalisation durable, qui dépasse l’individu et traverse les générations. La pauvreté apparaît comme un héritage silencieux, transmis par la répétition des mêmes impasses dans un système de hiérarchies implicites qui valorise l’autonomie tout en rendant son exercice impossible pour ceux qu’il relègue à ses marges.

Sans jamais recourir à la démonstration explicite, Lukas Bärfuss laisse émerger une critique sociale d’une grande acuité. Ni spectaculaire ni bruyante, la violence décrite se loge dans la banalité du quotidien, entre humiliations discrètes et portes closes, transformant en faute morale une pauvreté entretenue par le racisme structurel, la précarité administrative et économique, l’exploitation par les employeurs et les propriétaires, et l’absence de soutien institutionnel, voire l’hostilité des services sociaux. À travers l’histoire d’Adelina se dessine le portrait d’un pays qui, derrière son image de prospérité, laisse se développer une misère invisible, silencieuse, mais profondément enracinée.

Fort de la rigueur de son dispositif narratif autant que de la justesse de son regard, ce récit qui refuse les artifices romanesques pour adopter une écriture sèche et factuelle parvient à faire sentir, derrière une existence ordinaire, les lignes de force d’un système qui broie sans bruit. La trajectoire d’Adelina, jamais réduite à un cas particulier, acquiert une portée exemplaire qui donne au livre une dimension presque documentaire, sans rien sacrifier à sa densité littéraire. Un roman engagé, lucide, dont la sobriété formelle renforce encore la portée politique. (4/5)

 

Citations :

Adelina sentait que la femme s’adressait de la même manière à toutes les personnes qui avaient dû prendre le chemin de sa boutique, les désespérés qui n’avaient aucune chance d’obtenir de leur banque un crédit supplémentaire, qui n’avaient même pas de compte en banque, ou qui étaient dans une telle panade que seuls les paiements directs les atteignaient. La femme, Irma Kramer c’était son nom, conseilla vivement à Adelina d’augmenter un peu la somme qu’elle avait envisagé d’emprunter, qu’elle en croie son expérience, on oubliait bien souvent l’une ou l’autre obligation, il était sage de prévoir un peu de marge au cas où, afin de rester flexible n’est-ce pas et de ne pas se retrouver pieds et poings liés comme une esclave, attachée à son quotidien, elle était mère, une sacrée responsabilité là aussi, un tiers de la somme conseillait-elle, un tiers en plus, et cela paraissait si raisonnable, si bien pesé, irréfutable, qu’Adelina ne pouvait dire que oui, hocher la tête à tout ce qu’on lui disait, bien qu’elle fut naturellement saisie d’angoisse en pensant aux mensualités, aux échéances qui lui étaient présentées.


Adelina vit les lettres et les chiffres, elle feuilleta sans rien comprendre. Ce qui comptait, c’étaient les chiffres, elle le savait, les mensualités, les intérêts et les échéances, elle les trouva en haut de la page trois, ils lui parurent affreux, méchants, poisons, et elle demanda alors à madame Kramer qu’elle les lui répète pour pouvoir les entendre. Adelina sentait qu’un nouveau malheur pouvait bien être en train de sourdre, mais toute alternative, la possibilité de quitter ce lieu sans signer, sans l’argent, lui semblait mille fois pire et les probabilités d’y survivre quasiment nulles, pas avec une enfant, pas sans mari, pas dans la situation qui était la sienne. L’air d’un coup lui parut lourd, il faisait humide, ça sentait mauvais et elle respirait avec peine, elle n’avait plus qu’un souhait, sortir de là au plus vite, alors elle prit le stylo bille et gratta quelques lettres dans le papier.
 

lundi 20 avril 2026

Critique : "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Kaya" de Lily H. Tuzroyluke



Coup de coeur 💓

 

Titre : Kaya (Sivulliq : Ancestor)

Auteur : Lily H. TUZROYLUKE

Traduction : Claire DESSERREY

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                  en français en 2026 (Seuil)

Pages : 352

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une extraordinaire odyssée dans le Grand Nord arctique.
Alaska, printemps 1893. Une épidémie de variole décime les populations autochtones. La sœur de Kaya vient de succomber à son tour ; la jeune Inupiaq et ses trois enfants sont désormais les seuls survivants de leur village. Alors qu’ils campent près de la banquise, sa petite fille de cinq ans, Samaruna, est enlevée par des baleiniers américains. Kaya et ses fils se lancent dans une poursuite désespérée à travers les immensités glacées, affrontant la faim, les tempêtes et la débâcle des fleuves. Leur quête les mènera jusqu’au port de Herschel, où se rassemblent tous les équipages.
Puissant cri de révolte mais aussi formidable déclaration d’amour à l’Alaska, à ses peuples et à leurs mythologies, ce roman est le premier récit inupiaq à s’inscrire, enfin, dans la mythique littérature du Grand Nord.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lily H. Tuzroyluke a fait ses études à l’Université de l’Alaska, à Fairbanks, et a travaillé au sein du gouvernement tribal de sa communauté. Elle vit aujourd’hui à Anchorage. Kaya est son premier roman.

 

Avis :

Avec ce premier roman, l’auteur iñupiat Lily H. Tuzroyluke poursuit le travail de mémoire qu’elle mène depuis des années au sein des communautés autochtones d’Alaska. Originaire de Point Hope et engagée dans diverses organisations tribales, elle s’attache à restituer des pans de l’histoire arctique occultés par les récits dominants. En revenant sur l’épidémie de variole qui a ravagé le Grand Nord à la fin du XIXᵉ siècle et sur les violences infligées par les baleiniers américains aux populations locales, elle contribue à réinscrire dans la littérature l’expérience de ces peuples décimés, réaffirmant la nécessité de transmettre leur histoire. 

Derniers survivants de leur village après que la variole a emporté tous les leurs, Kaya et ses trois jeunes enfants, tenaillés par la faim, se mettent en route vers un campement où pourraient encore se trouver quelques proches. Mais au cours de leur éprouvant cheminement dans les étendues glacées, des baleiniers américains enlèvent la benjamine, une fillette de cinq ans. Commence alors pour Kaya et ses deux fils une véritable course contre le temps : une équipée périlleuse jusqu’au port de Herschel, lieu de rassemblement des navires baleiniers avant leur départ vers le large.

Menée tambour battant au rythme de la poursuite, cette histoire qui mêle scènes d’action et rendu saisissant de l’âpre beauté des paysages arctiques dépasse largement le simple roman d’aventures. Tout en dévoilant, avec une rigueur historique alliée à une réelle sensibilité narrative, l’hécatombe provoquée par la variole et les ravages de l’industrie baleinière, le texte restitue la richesse des savoirs, des gestes et des liens qui structuraient les sociétés autochtones avant leur dévastation. À travers Kaya, mais aussi bien d’autres personnages profondément incarnés, se recompose un monde menacé, encore porté par la résilience, la solidarité et la mémoire. Et dans cette quête pour retrouver une enfant arrachée aux siens se joue aussi, à force de courage et de ténacité, une reconquête symbolique : celle de ce qui fut volé à toutes ces populations – leur avenir, leur âme, leur identité.

Par la seule force des faits et des actes, Lily H. Tuzroyluke fait entendre l’expérience intime de personnages confrontés à l’effondrement de leur monde, transformant un épisode tragique en récit de résistance et de transmission. Son écriture vibrante fait surgir une humanité profonde, une culture et des modes de vie en osmose avec un environnement aussi rude que splendide. En rétablissant la vérité sur la violence coloniale, elle redonne à l’histoire des peuples du Grand Nord la place qui lui revient, non comme un vestige, mais comme une présence vivante et essentielle. Ancré dans une culture rarement représentée en fiction, ce livre bouleverse autant qu’il éclaire et constitue une contribution précieuse à la littérature autochtone contemporaine. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La bête est débitée par couches, d’abord en plaques de la taille d’une couverture, puis en morceaux de plus en plus petits jusqu’à ce qu’ils aient les dimensions d’un livre – on les appelle des « feuilles de bible ». Les cuves réduisent à gros bouillons ces « feuilles » en huile. C’est ainsi qu’on procède ; nous sommes une usine à huile flottante. Du fourneau en briques sort un gros entonnoir en cuivre relié à un tuyau de toile qui descend dans la cale, où le tonnelier assemble les douves, remplit les barils et les entrepose. Sur un navire baleinier, il n’est pas nécessaire de haler les baleines sur le rivage : on remonte le lard, la viande, les os et les fanons ; on fait bouillir, on découpe et on conserve.

samedi 18 avril 2026

Critique : "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lâcher les chiens" de Antonin Feurté


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lâchez les chiens

Auteur : Antonin FEURTE

Parution : 2026 (Paulsen)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Depuis près de dix ans, Valère fait le sale boulot. Au chenil, il nettoie la merde des chiens sous la pression d’un patron intraitable. Ces derniers temps, il se sait menacé : la nuit, dans le village où il vit avec sa femme et son fils, des hommes armés patrouillent autour de sa maison. Pour protéger les siens, il s’équipe et s’entraîne. Jusqu’au jour où l’irréparable se produit. Alors, Valère prend la fuite avec pour seule boussole la carte dessinée par son père, un berger qui a quitté la montagne à regret. Au détour des sentes pastorales, un itinéraire mène à la terre promise. Là-bas, espère-t-il, une autre vie est possible.
Servi par une prose syncopée, ce premier roman librement inspiré de faits réels entraîne le lecteur dans une cavale haletante à travers les Pyrénées.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 2002 à Amiens, Antonin Feurté a étudié l’art dramatique avant de rejoindre le master d’écriture créative de Toulouse. L’été, il travaille comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel, une expérience qui nourrit son écriture. Dans la lignée d’auteurs comme Jean-Baptiste Del Amo, David Lopez et Mathieu Palain, il développe un style précis et tendu, attentif aux silences et à la violence du réel. Lâcher les chiens est son premier roman.

 

Avis :

Une toute jeune voix d’à peine vingt-trois ans fait, avec ce premier roman, une entrée remarquée dans le paysage du noir français. Construit autour d’un ouvrier de chenil industriel dont l’existence monotone éclate après des années d’humiliation, le livre annonce son enjeu dès le titre : il renvoie au cadre brutal du travail, à une violence longtemps contenue qui finit par se libérer, et à la traque qui s’engage lorsque le protagoniste prend la fuite dans les Pyrénées. Entre fractures sociales et pulsions libératrices, un torrent d’énergie sombre irrigue le récit.

Valère, jeune époux et père discret, travaille depuis dix ans dans cet élevage où il nettoie les cages et encaisse sans broncher, sous les railleries de ses collègues, les brimades d’un supérieur tyrannique. Sa vie n’est plus que solitude et fatigue, quand un ultime incident, pourtant minime, fait soudain céder ce qui tenait encore en lui. Commence alors une cavale dans les Pyrénées où se mêlent instinct de survie, mémoire familiale et confrontation brutale avec la nature : la trajectoire désespérée d’un homme ordinaire que la pression sociale a fini par pousser hors des clous.

Maîtrisant avec maestria l’intensité de son récit, l’auteur installe une tension continue où la violence surgit comme l’aboutissement logique d’un engrenage implacable. La narration s’enracine dans un réalisme dur – nourri par l’expérience de l’auteur comme intérimaire dans une société de nettoyage industriel – qui donne à la chute de Valère la force de l’évidence. Si la description du travail aliénant, des humiliations répétées et de l’usure psychique s’inscrit dans la tradition du roman social, l’écriture, nerveuse et précise, lui confère une dimension plus intime, qui fait ressentir la suffocation et le désarroi du personnage. 

Le livre parvient aussi à faire basculer le réel vers une forme de tragédie primitive. Le changement de décor de la cavale pyrénéenne agit comme un révélateur : un catalyseur des tensions accumulées qui confronte Valère à lui-même autant qu’à la nature. La narration éclaire la zone de fracture entre déterminisme social et pulsion de fuite, entre enfermement et débordement. On y lit la colère sourde d’une génération confrontée à la précarité, mais aussi un désir de rupture qui prend des allures de retour à l’instinct.

Enfin, la voix narrative, d’une maturité remarquable pour un premier livre, impose un rythme grave et tendu, sans afféterie ni complaisance. L’auteur sait aller droit au nerf des situations, saisir l’instant où tout craque, et donner à son personnage une densité tragique sans jamais le mythifier. S’y ajoute la force du cadre, rendu avec une précision sensorielle. Le chenil, d’abord, avec ses odeurs stagnantes, ses aboiements en continu, ses gestes mécaniques répétés jusqu’à l’abrutissement, compose un décor d’enfermement où chaque détail renforce l’impression d’usure. À l’inverse, la montagne ouvre un espace plus vaste mais tout aussi implacable : un territoire minéral, abrupt, où la nature ne se donne jamais comme refuge mais comme épreuve. Ce contraste entre huis clos industriel et immensité sauvage accentue la dérive du personnage et confère au roman une atmosphère obsédante, entre oppression et vertige.

Au-delà de sa tension narrative et de la puissance de son cadre, Lâcher les chiens met au jour la vérité souterraine d’une existence broyée jusqu’à la rupture sociale. Entre harcèlement, humiliations et précarité, le roman suit au plus près la dérive psychologique d’un homme fragilisé, à la fois victime et danger – une bombe de colère rentrée, de peur et de paranoïa. Dans cette trajectoire éperdue, dictée par la nécessité plus que par le choix, se lit la manière dont la brutalité ordinaire peut consumer un individu à petit feu jusqu’à lui faire perdre pied. Conjuguant intensité romanesque et acuité sociale, ce premier roman aussi haletant que juste révèle une voix à suivre. (4/5)

 

Citation :

À mesure que je gagne en altitude, les arbres maigrissent, la forêt devient blanche. Mes pas font craquer le sol comme un tapis d’osselets. Brindilles, feuilles mortes. Les arbres se courbent, j’ai l’impression de pénétrer dans la cage thoracique d’une bête immense. Les troncs serrés des bouleaux étouffent tous les bruits.

 

jeudi 16 avril 2026

Critique : "Combat toujours perdant" de Michel Houellebecq | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Combat toujours perdant" de Michel Houellebecq


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Combat toujours perdant

Auteur : Michel HOUELLEBECQ

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 72

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier, essayiste, poète, considéré par de nombreux critiques comme l’écrivain français le plus marquant de notre époque, il est lu dans le monde entier depuis Extension du domaine de la lutte (1994).
Michel Houellebecq a reçu le prix Goncourt pour son roman La Carte et le territoire, en 2010.
Soumission, paru en 2015, a suscité admiration et polémique ; il a été un best-seller dans la plupart des pays européens.
Aujourd'hui, il demeure toujours parmi les auteurs français contemporains les plus lus. Parmi les livres de Michel Houellebecq les plus marquants, citons également Les particules élémentaires (1998) et La possibilité d'une île (2013). Ses deux romans les plus récents sont Sérotonine (2019) et Anéantir (2022). Auteur-compositeur-interprète, Frédéric Lo, est notamment connu pour ses collaborations avec Daniel Darc ou plus récemment avec le chanteur anglais Peter Doherty.

 

Avis :

Michel Houellebecq revient à la poésie avec un recueil bref et volontairement dépouillé qui prolonge la veine sombre et méditative de ses précédents textes en vers. Plus de dix ans après Configuration du dernier rivage, il retrouve ici une écriture resserrée et introspective, marquée par l’évocation du déclin. L’ouvrage s’inscrit dans un projet artistique plus large, accompagné d’un album conçu avec le musicien Frédéric Lo, dont les compositions en reflètent la tonalité mélancolique et crépusculaire. 

Les poèmes déploient une série de visions où se mêlent fatigue existentielle, paysages en ruine et interrogations sur la fin d’un monde. Les textes oscillent entre constat lucide et désarroi intime, évoquant tour à tour l’usure du corps, l’effritement des liens humains, la sensation d’un avenir rétréci et l’approche de la mort. Cette poésie, volontairement sèche, laisse affleurer solitude, violence et désordre social, auxquels répondent âge et déréliction physique comme motifs récurrents d’un univers où le corps se défait et le désir se retire. Si la guerre, le vieillissement et l’effondrement social apparaissent en filigrane, c’est surtout la manière dont ces menaces se répercutent dans l’intime qui donne sa ligne directrice à l'ensemble. Il en résulte un tableau menacé par les ténèbres, où le regard du poète scrute moins les événements que la façon dont ils s’impriment dans la conscience, dessinant un monde en retrait, gagné par la fatigue et la disparition annoncée.

Chaque mot pesé pour ne conserver que l’essentiel, le texte bref et ascétique choisit le vers dépouillé comme lieu d’une vérité que la prose, plus expansive, ne parvient plus à atteindre. Cette distillation patiente du langage – véritable travail d’extraction d’un concentré poétique – renforce la gravité des thèmes abordés et assure l’unité formelle du recueil. L’écriture, débarrassée de ses détours narratifs, s’avance dans une nudité transparente, parfois à peine teintée d’un soupçon de crudité, laissant apparaître une vulnérabilité devenue trop envahissante pour se taire. Cette fragilité lucide et assumée, qui semble avoir dépassé le souci de convaincre, se déploie sans autre ambition que de témoigner de ce qui subsiste au bord de l’effacement et du néant, fatiguée et funèbre dans ses constats de souffrance, de frustration et d’impuissance face au monde. Dans cette économie radicale, la parole se resserre jusqu’à devenir presque un souffle, comme la trace ultime d’une conscience qui sait qu’elle s’éteindra bientôt.

Impressionnant par sa capacité à faire tenir, en si peu de mots, une vision du monde profondément marquée par l’usure et la finitude, ce format qui privilégie l’intensité à l’ampleur, maximisant son impact, laisse en même temps peu de place à la variation et installe une tonalité sombrement monochrome qui favorise une certaine fixité émotionnelle. Malgré cette austérité, l’ensemble dégage une présence indéniable, portée par une voix capable de dire l’essentiel avec une honnêteté presque désarmante. Demeure l’impression d’avoir traversé un désespoir sans éclaircie ni promesse, au bord de la suffocation morale, avec pour seul viatique la précision somptueuse de la langue. (4/5)

 

 

Citations : 

Il y a des jours où ça va, des jours où ça ne va pas, mais je suis obligée de vivre tous les jours.


Comme un étang qui se referme  
Une fois la barque engloutie  
Ma vie s’approche de son terme  
Comme une anecdote aplatie.


Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves.


L’image de la mort grandit sous les secondes
Dont le terne déclic résonne dans le vide,
Son visage lépreux se change en gueule avide,
Mes paroles se changent en hurlements immondes.
  
 Et c’est ainsi que je me sépare du monde.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

mardi 14 avril 2026

Critique : "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve inachevé de Jack Kerouac

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En juin 1965, Jack Kerouac passe une nuit en Bretagne à la recherche de ses origines. Dans Satori à Paris, “Ti Jean” raconte sa quête, un voyage éthylique qui le mène de la gare Montparnasse jusqu’à Brest dont il ne verra à peu près rien, sinon la rue de Siam, le commissariat, une chambre d’hôtel et le comptoir des bars du quartier.
Soixante ans après, j’ai refait ce périple en compagnie de mon ami photographe Yann Stofer, essayant peut-être inconsciemment de réparer ce rendez-vous manqué. Une question me hantait : que restait-il de l’esprit libre du voyageur solitaire ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est un écrivain français né en 1991. Il publie son premier livre en 2015. La Piste Pasolini est un récit de voyage initiatique sur les traces du poète et cinéaste. Il a reçu le Prix des Deux-Magots et le Prix François-Mauriac de l’Académie française. Pierre Adrian écrit ensuite Des Âmes simples (Prix Roger-Nimier), Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui (avec Philibert Humm), et Les Bons garçons, toujours aux éditions des Équateurs.

En 2022, son roman Que reviennent ceux qui sont loin est publié aux éditions Gallimard. À sa sortie, Marine Landrot écrit dans Télérama : « Rares sont les écritures aussi limpides et ouvragées, capables de susciter une émotion proche des larmes. » Deux ans plus tard, Pierre Adrian publie Hotel Roma, un récit intime autour des derniers jours de l’écrivain italien Cesare Pavese.

Historien et journaliste de formation, passionné de football et de cyclisme, Pierre a été chroniqueur pendant neuf ans au journal L’Équipe. En 2023/2024, il a été pensionnaire de l’Académie de France à Rome où il vit depuis 2021.

En 2026 paraît Le Rêve inachevé de Jack Kerouac, publié en partenariat avec la Villa Médicis.

 

Avis :

Rejouant le bref séjour brestois de Jack Kerouac en 1965, épisode que l’auteur de la Beat Generation avait transformé en un récit brumeux marqué par l’errance et l’alcool, Pierre Adrian cherche à saisir ce qui, dans cette escapade avortée, continue de l’intriguer : le désir de remonter une origine fantasmée, la confrontation entre un mythe littéraire et une ville rétive à toute projection, et la persistance d’un rêve jamais accompli. À travers ce retour sur les traces d’un voyage inabouti, le livre interroge autant la figure du romancier américain que la manière dont un lieu peut devenir le miroir d'une quête intérieure.

Nous voici donc aux côtés de deux voyageurs d’aujourd’hui : Pierre Adrian, qui mène l’enquête, et le photographe Yann Stofer, compagnon de route discret dont les images prolongent les observations du narrateur. Ensemble, ils arpentent Brest, ses bars, ses rues reconstruites et ses zones portuaires, à la recherche des traces, parfois infimes, du passage de Kerouac. Leur déambulation, souvent hasardeuse, fait surgir une série de figures locales qui ancrent le récit dans une réalité contemporaine, loin du folklore beatnik. La voix de l’un, relayée par le regard de l’autre, imprime au texte son rythme, dans une alternance de rencontres, de bifurcations et de dérives où l’enquête sur Kerouac se double d’une exploration attentive de la ville et de ceux qui l’habitent.

Cette manière de construire le récit au fil des pas, de s’arrêter sur ce qui échappe au regard pressé et de laisser filtrer une pointe d’humour n’est pas sans évoquer la complicité littéraire qui unit l’auteur à Philibert Humm. Plus grave que son ami mais ici légèrement décalé, presque joueur, Pierre Adrian renouvelle son écriture dans une tonalité plus libre, où sourd une tension constante entre l’héritage beatnik et une ville rugueuse, peu disposée à se laisser idéaliser. 

C’est dans cet écart entre le rêve de Kerouac et le concret brestois que le livre trouve son ancrage. Pierre Adrian avance en sachant que l’Américain n’a fait que traverser Brest, presque à l’aveugle, et que toute tentative d’en reprendre l’itinéraire est vouée à l’impasse. Plus que l’enquête elle-même, cette distance irréductible devient le coeur du récit et ouvre une réflexion sur la transmission littéraire : que peut-on encore recevoir d’un écrivain dont le mythe a fini par recouvrir l’oeuvre ? Que cherche-t-on vraiment lorsqu’on suit les traces d’un fantôme ? Loin du pèlerinage, le livre s’oriente vers un questionnement sur le sens de ce voyage, où l’on ne retrouve pas Kerouac mais les résonances laissées par son passage : « Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : un désir d’être. » 

À la fois sensible et délibérément bancal, le livre tire sa réussite autant de la finesse de son regard que de ses zones d’ombre assumées. D’un côté, difficile de ne pas admirer la manière dont Pierre Adrian transforme un épisode marginal en un récit fécond, fait de Brest un espace de résonances plutôt qu’un simple décor, et conduit son enquête dans une écriture souple, précise et parfois malicieusement oblique. De l’autre, la forme même du projet – une quête dont il sait d’avance l’issue vaine – entretient un certain flottement : l’inachèvement revendiqué a de quoi dérouter, et Kerouac, silhouette lointaine nimbée de vapeurs éthyliques, demeure une présence presque vide, un creux autour duquel le récit tourne sans jamais pouvoir se fixer. À mesure que la figure de Kerouac se dissipe, Brest s’impose avec une vigueur presque physique : ville contrastée, pleine d’aspérités, elle apparaît bien plus dense et vivante que ne l’avait perçue l’Américain, resté prisonnier de son premier regard. Redonner à la ville le relief que Kerouac n’avait pas su voir constitue alors, pour Pierre Adrian, une manière d’accomplir à sa place ce second voyage que l’écrivain, usé derrière sa légende, n’a jamais eu la force d’entreprendre : une réparation posthume d’une rencontre manquée. (4/5)

 

Citations :

Ce soir de printemps tardif, Kerouac arriva bien tard à Brest pour qu’il fît déjà nuit comme il l’écrit. Là-bas, en juin, les soirs semblent ne jamais devoir finir. Le soleil disparaît, c’est vrai, mais il laisse derrière lui un jour qui renâcle à se coucher devant une nuit paresseuse. Dans cette lumière chardon bleu qui accompagne la douce inertie des premiers soirs de la belle saison, s’ensuit un long engourdissement, une hésitation dangereuse et tout devient alors possible, à Brest. Les nuits de juin, l’atmosphère en ville ressemble aux mercredis après-midi de l’enfance : l’attente d’une grande chose qui n’arrive jamais.


Les paupières lourdes, la tête embrumée par ces histoires lointaines, je me mis au lit après en avoir tâté le fond au cas où un python aurait choisi de venir y dormir. J’éteignis ma lampe de chevet et, dans l’obscurité incertaine de la chambre d’hôtel, je songeai que la légende de la Femme serpent nous enseignait une fois de plus que les villes étaient des chairs vives déposées sur de profondes catacombes, des milliards de squelettes. Elles étaient peuplées des mythes qui les racontent. Chacune possédait son langage, ses figures, son jargon, ses cicatrices. Les villes portuaires avaient un supplément d’âme car elles accueillaient le monde entier sans rien réclamer. Les ports n’appartenaient à personne. Et j’aimais tout en la craignant la fréquentation des ports. De Gênes à Hambourg, de Marseille à Tanger, de Brest à Salerne, un même sentiment de décadence flottait au-dessus des quais, un ciel gris et rouillé.


Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : Un désir d’être.

 

 

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dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

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Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld