jeudi 6 octobre 2022

[Stonex, Emma] Les gardiens du phare

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Les gardiens du phare
           (The Lamplighters)

Auteur : Emma STONEX

Traduction : Emmanuelle ARONSON

Parution : en anglais en 2021,
                  en francais en 2022 (Stock)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au cœur de l’hiver 1972, une barque brave la mer déchaînée pour rejoindre le phare du Maiden Rock, à plusieurs milles de la côte de Cornouailles. À son bord se trouve la relève tant attendue par les gardiens. Mais, quand elle accoste enfin, personne ne vient à leur rencontre. Le phare est vide. La porte d’entrée est verrouillée de l’intérieur, les deux horloges sont arrêtées à la même heure, la table est dressée pour un repas qui n’a jamais été servi et le registre météo décrit une tempête qui n’a pas eu lieu. Arthur Black, le gardien-chef de la Maiden, Bill Walker son irréprochable second et Vince, le petit nouveau, se sont volatilisés.
Vingt ans plus tard, alors que la mer semble avoir englouti pour toujours leurs fantômes, les veuves des trois hommes, Helen, Jenny et Michelle, ne peuvent oublier cette tragédie. Au lieu d’être unies dans le deuil et le chagrin, elles ne cessent de se déchirer, accablées par le poids de silences, de rancœurs et de remords bien trop lourds pour enfin tourner la page.
Jusqu’au jour où un écrivain à succès les approche. Il veut entendre leurs versions de l’histoire et tenter de percer le mystère du Maiden Rock. Petit à petit, le vernis se craquelle, le sel de la mer envahit le présent, et les secrets profondément enfouis refont surface… 
 
Entremêlant le récit des derniers jours d’Arthur, Bill et Vince et les voix des femmes qu’ils ont laissées derrière eux,  Les Gardiens du phare  est un roman psychologique à couper le souffle. Une inoubliable histoire d’obsession et de solitude, d’amitié et de chagrin, qui explore la façon dont nos peurs brouillent la frontière entre le réel et l’imaginaire. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Emma Stonex est née en 1983 et a grandi dans le Northamptonshire. Avant de se consacrer pleinement à l’écriture, elle a été éditrice dans une grande maison d’édition anglaise. Elle a écrit plusieurs ouvrages sous pseudonyme. Les Gardiens du phare, son premier roman publié sous son nom, est en cours de traduction dans vingt-huit pays.

 

Avis :

En 1900, l’archipel des îles Flannan en Ecosse fut le théâtre d’un mystère qui passionna l’opinion publique et inspira livres, films et documentaires : la disparition jamais élucidée des trois gardiens du phare d’Eilean Mor. Quand, peu avant la Noël, le phare cessa soudainement de briller et qu’intrigué, le quatrième gardien, alors en congés, se rendit sur place, il trouva une installation verrouillée de l’intérieur, parfaitement ordonnée et en état de marche, mais déserte. On ne retrouva jamais la moindre trace des disparus, et, faute d'explications probantes, l’histoire est entrée dans le folklore écossais.

S’en emparant à son tour, Emma Stonex la transpose en 1972, dans un phare en mer au large de la côte de Cornouailles. L’automatisation des phares n’en est alors qu’à ses débuts, et c’est encore une équipe de quatre hommes qui se relaient à Maiden Rock pour faire fonctionner la lanterne, trois restant sur place huit semaines d’affilée pendant que le quatrième regagne la terre et sa famille pour un mois. Au phare, leur travail monotone leur laisse beaucoup de temps libre, qu’il leur faut gérer dans la promiscuité d’un huis clos qui les isole du monde plus sûrement qu’une prison, dans les conditions parfois dantesques de la mer qui les tient à sa merci. « Rien que de l’eau, de l’eau et de l’eau à des kilomètres à la ronde. Pas d’amis. Pas de femmes. Juste les deux autres, jour après jour, impossible de leur échapper, ça peut rendre complètement dingue. » 
 
Alors quand la relève arrive, parfois avec retard ou dans des conditions rendues acrobatiques par l’état de la mer, les occupants du phare sont normalement sur les dents. Sauf en ce jour de décembre, où l’approche de la navette ne déclenche aucun signe de vie. Le gardien-chef Arthur Black, son second Bill Walker et le jeune apprenti Vince se sont volatilisés, laissant quelques indices troublants mais insuffisants pour éclairer ce qui a bien pu se passer. Vingt ans plus tard, un écrivain investiguant à nouveau les faits rencontre les trois veuves. Leurs récits d’abord réservés finissent par laisser craquer les apparences, et derrière le deuil et le chagrin, se profilent bientôt les secrets que chacune s’évertue depuis si longtemps à enterrer sous le poids des remords et des rancoeurs. Entremêlant la parole des trois disparus et de leurs épouses en d’incessants sauts entre 1972 et 1992, la narration nous entraîne dans une quête qui, à défaut de lever le mystère, ne cesse de creuser de nouvelles profondeurs sous la banalité de vies ordinaires, minées par la solitude, la douleur et la peur, au point de faire vaciller les raisons au bord de la folie et de l’irrationnel.

Si la psychologie des personnages compte beaucoup dans ce roman, c’est surtout pour servir le suspense de la narration, au gré d’intrications qui dévoilent la part d’ombre de chacun sans exception, mais chargent aussi un peu la mule dans une accumulation un peu artificielle de mobiles et de responsabilités flirtant parfois avec le fantastique. Emmené sur un terrain truffé de failles derrière les faux-semblants, doutant de chacun tout en frissonnant au bord de l’irrationnel, le lecteur imparablement mordu par la curiosité en reste malgré tout un peu sur la réserve, ceci d’autant plus que l’écriture, certes l’expression de la parole peu littéraire de ses personnages, ne quitte jamais un style très oral, aux phrases minimalistes, encore plus frustrant lorsqu’il ne rend qu’assez discrètement hommage aux écrasantes et apocalyptiques grandeurs de son décor d’exception.

Inspiré d’un mystère qui n’en finit pas de frapper les imaginations, ce livre aux allures de polar a de quoi offrir quelques frissons, entre traîtrises humaines aussi bien que marines, dans le cadre fantasmagorique de la réclusion dans un phare en pleine mer. A lire entre deux lectures plus exigeantes, pour son ambiance plutôt que pour son style, dans un moment de détente addictif et facile. (3/5)

 

 

Citations : 

Il faut avoir une sacrée trempe pour supporter d’être enfermé comme ça. Pour supporter la solitude. L’isolement. La monotonie. Rien que de l’eau, de l’eau et de l’eau à des kilomètres à la ronde. Pas d’amis. Pas de femmes. Juste les deux autres, jour après jour, impossible de leur échapper, ça peut rendre complètement dingue.

Si la vie m’a appris un truc, c’est qu’il y a deux catégories de personnes. Celles qui entendent un craquement la nuit, dans une maison isolée, et qui ferment les fenêtres parce que c’est sûrement le vent. Et celles qui entendent un craquement la nuit, dans une maison isolée, et qui allument une bougie pour aller voir ce que c’est.

On a beaucoup de temps pour parler, surtout pendant le quart de nuit, entre minuit et quatre heures, et la conversation dans ces moments-là s’aventure dans des recoins sombres qu’on se dépêche d’oublier dès le lendemain matin.

Bill lui avait raconté ce qui s’était passé au phare des Smalls, au large du pays de Galles au siècle dernier. À l’époque, il y avait deux gardiens par phare, et au bout de quelques semaines l’un d’eux avait eu un accident là-bas et il était mort. Tout le monde savait que ces deux-là ne s’entendaient pas, alors celui qui était resté seul a eu peur qu’on l’accuse de meurtre s’il se débarrassait du corps. Il a donc décidé de prendre son mal en patience et d’attendre la prochaine relève. Le truc, c’est qu’au bout d’un moment il n’a plus supporté l’odeur. Il a donc construit un cercueil qu’il a accroché au sommet de la tour, mais à la première bourrasque la boîte s’est ouverte et le cadavre en décomposition s’est retrouvé là, les bras ballants. Chaque fois que le vent soufflait, les bras du macchabée heurtaient la lanterne.   On aurait dit que le cadavre faisait des signes. Qu’il disait au vivant, viens, lui enjoignant de le rejoindre. Ça a tourné à l’obsession. Le gars a perdu la tête. Les navires passant au loin voyaient cet homme qui faisait de grands signes ; ils n’ont jamais pensé qu’il y avait un problème, donc ils ne se sont jamais déroutés. Au bout du compte, le gardien vivant a fini par souffrir plus que le mort. Il avait été obligé d’entendre jour et nuit les coups contre la lanterne, comme si le cadavre lui demandait de rentrer. Le temps qu’il revienne à terre, il était en vrac, assailli par les cauchemars et le sifflement du vent.


 

mardi 4 octobre 2022

[Devers, Nathan] Les liens artificiels

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les liens artificiels

Auteur : Nathan DEVERS

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Alors que Julien s’enlise dans son petit quotidien, il découvre en ligne un monde « miroir » d’une précision diabolique où tout est possible : une seconde chance pour devenir ce qu’il aurait rêvé être…Bienvenue dans l’Antimonde.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Nathan Devers a 24 ans. Normalien et agrégé de philosophie, il a déjà publié Généalogie de la religion (Le Cerf, 2019), Ciel et terre (Flammarion, 2020, Prix Edmée de La Rochefoucauld) et Espace fumeur (Grasset, 2021). Avec Les Liens artificiels, il signe son deuxième roman.

 

 

Avis :

A presque trente ans, Julien Libérat en est à dresser le morne constat de ses désillusions : musicien raté survivant chichement d’un « bullshit job » ubérisé, le voilà réduit à migrer dans un clapier en banlieue sud, à Rungis, alors que sa compagne vient de le mettre à la porte de leur morne vie commune. A bout de solitude, d’ennui et de manque de perspectives, il trouve un jour un dérivatif à sa déprime : Heaven, un monde parallèle reproduit, grandeur nature et à l’identique du nôtre, par un génie du métavers, Adrien Sterner.

Chronique piquée d’humour de ce que le numérique a déjà fait de nos vies, cette histoire extrapole le monde contemporain jusqu’à la dystopie, nous projetant dans le vertige de ces transformations à venir, dont nous nous doutons qu’elles seront majeures sans encore être capables de les appréhender. Au milieu des autres addicts aux écrans et au scrolling, englués avec leurs followers, leurs selfies, leurs likes et leurs posts dans la toile des réseaux sociaux, Julien vit « ensemble et séparé », connecté mais solitaire, hypnotisé par un mirage continu d’images affadissant un quotidien qui ne lui fait plus envie. Lorsqu’il découvre « une planète B virtuelle où tout est bien meilleur que chez vous », un métavers à taille réelle rendu habitable par la 3D et la réalité augmentée, par les avatars et les casques de réalité virtuelle, il se transforme en hikikomori du futur. Sans plus aucun désir de sortir de cet univers où ses succès, entre argent facile en crypto-monnaie et célébrité acquise en y écrivant des poèmes, n’ont aucune commune mesure avec ses déboires dans la vie réelle, il s’y immerge jusqu’à s’identifier à son reflet numérique : Julien devient son avatar Vangel.

Aussi terrifiant que fascinant, drôle et imaginatif, un brin caricatural, le récit pose de nombreuses questions : très humoristiquement, comme au travers de ce débat fictif sur l'avenir de la littérature, entre Alain Finkielkraut et Frédéric Beigbeder à La Grande Librairie ; mais aussi plus largement, sur des sujets métaphysiques. Comment expliquer le besoin d’un substitut virtuel si semblable au monde réel ? Tel le dieu de son Antimonde, Adrien Sterner se contente d’abord de mettre son Eden à la libre disposition des avatars, mais déçu par la médiocrité sans imagination de ces pâles copies d’humains qui reprennent tous nos travers, il se mue en dieu biblique, jaloux et vengeur, distribuant capricieusement faveurs et châtiments. Au milieu de tous ces zombies soumis comme des marionnettes à leur démiurge, un seul trouve toutefois le moyen d’affirmer son libre arbitre : Julien, au travers des poésies contestataires de son avatar, et, dès le préambule du récit, par son suicide retransmis en direct sur les réseaux sociaux.

Moralité : s’il est vrai que « les livres inventent, à leur manière, une réalité virtuelle » et qu’ « imaginer des antimondes » est « la définition même de la littérature », ils sont aussi cet irremplaçable vecteur d'une liberté de pensée et d’expression que les technologies les plus puissantes, même aux mains des pires dictateurs, ne pourront jamais museler. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Dehors, il pleuvait, et Julien ne ressentait aucun vertige. Dans le ciel laiteux, une lumière grise, pesante, se déchargeait vers le bas. L’averse était violente. Elle créait des lignes verticales qui reliaient les nuages au sol, comme des harpons tendus dans le jour et accrochés au vide. Il était difficile d’imaginer que de l’eau circulait à travers ces lignes.
 

Nous ne sommes plus des hommes, mais des nombrils hurleurs.                       
On raconte sa vie, on like et on dislike.                       
On essaie vainement d’attirer l’attention                       
On s’écoule, comme les autres, dans ce stock incessant                       
Où toutes nos vanités s’entassent comme des ruines.
 

Au moment de poser ses doigts sur le clavier, Julien se sentit investi d’un vertige immédiat à la vue de ses mains. Elles étaient là, étendues et rigides comme des vieilles turbines, chargées de toutes les maladresses dont elles étaient capables. Et si le moteur ne se rallumait pas ? Et si la machine se révélait rouillée ? C’était surtout son annulaire qui lui faisait peur : contrairement au pouce ou à l’index, le « doigt de l’amour » ne dispose d’aucune puissance interne. Attaché au majeur telle une cerise à sa comparse, bloqué dans son articulation, il n’a pas le pouvoir de se hisser tout seul, de prendre de l’élan pour frapper la touche de plein fouet. Faute d’entraînement, ce truc se transforme en orteil, en branche de bois mort. Et lui, excepté les cours particuliers, depuis combien de temps n’avait-il pas joué sur un vrai piano, devant un public réel ? Qu’est-ce qui excluait qu’il ait perdu la main ? Julien tenta de chasser cette idée, mais il était trop tard : le syndrome de l’imposteur faisait son come-back. Déjà, ses tempes bourdonnaient. Tel un métronome déréglé, son cœur accélérait. C’est foutu, s’entendit-il penser, car il le savait bien : il perdait ses moyens sitôt qu’il craignait de les avoir perdus.
 

Julien Libérat, oui : un musicien surqualifié qui flippait comme un usurpateur devant ses partitions. Un ancien surdoué du conservatoire qui traînait depuis sept ans un bullshit job à l’IMD, l’Institut de Musique à Domicile, entreprise qui méritait amplement son surnom de « Uber de la musique ». Un autoentrepreneur vendant ses services de « pianiste certifié et pédagogue » à des particuliers qui l’évaluaient sur sa page à la fin de chaque cours. Un prof qui, malgré ses 4,8 étoiles, ne pouvait plus saquer la tronche de ses élèves. Un hyperactif épuisé par le RER et son boulot à la con. Un type qui habitait à cinq minutes d’Orly et ne  voyageait pas. Un quasi-trentenaire enfermé dans un mode de vie digne d’un étudiant. Un asocial qui se voulait chanteur et ne dansait jamais. Un célibataire confiné dans la mémoire de son couple raté. Un faux dandy qui connaissait Bach sur le bout des doigts et s’habillait chez H&M en solde. Un mégalo froussard, adepte de formes obsolètes et de totems défunts, aspirant malgré tout à imposer ses vieilleries comme des avant-gardes. Un orgueilleux en manque de confiance, plus rêveur qu’émotif, bardé de diplômes et de timidité, de freins et d’ambitions en passe de s’éteindre.
 
 
Vingt-huit ans, mine de rien, était un âge où les destins commençaient à se sceller, à durcir comme de la lave, à se refermer pour de bon sur les êtres, à les prendre au piège de leurs inclinations. Aujourd’hui, la journée s’achevait avec la même vanité que toutes les précédentes : dans un face-à-face de fatigue et d’ennui.


En raison de la disposition du hall, cette glace murale reflétait aussi bien l’intérieur de l’immeuble que les pavés de la rue Littré. En bas à droite, les premières marches de l’escalier surgissaient de l’angle, ornées d’un tapis de Smyrne dont les fleurs persanes apparaissaient flottantes. On aurait dit qu’en se réfléchissant dans la plaque de verre, elles se détachaient de l’étoffe où elles étaient brodées. À mesure qu’on les observait, leurs pétales se dilataient sur la surface du miroir. Arrondis, aériens, ils prenaient un mirage de relief et semblaient s’évaser. Soudain, un paysage naissait : ces fleurs de tissu poussaient en se réverbérant.


May qui n’en pouvait plus de sortir avec un mec laborieux et ric-rac, de devoir toujours composer avec son grand sérieux et ses petits moyens, de ceci et de cela, de cela et de ceci, de tout et surtout de rien, de cette double peine, les espoirs de changement et la résignation. Lui qui n’acceptait plus qu’elle le regarde de haut pour mieux le tirer vers le bas, qu’elle siphonne son énergie avec sa valse de reproches permanents et d’injonctions contradictoires, qu’elle le rende coupable de ses propres regrets, qu’elle lui fasse porter le poids immense de son imaginaire et l’étouffe au nom de tout cet air qu’elle souhaitait respirer.


Étrangement, c’était surtout le mot de « Sébastien » qui le scandalisait. Pourtant, il n’y avait rien d’incroyable dans ce mathématisme : si May avait un copain, il fallait bien, d’un point de vue strictement logique, que cet homme ait une identité. À cet égard, qu’il se nommât Sébastien, Peter ou John-Emmanuel ne changeait rien à la situation. C’était un détail, un frisson au milieu d’un séisme. Mais voilà, ce frisson le révoltait davantage que le séisme entier et il n’y pouvait rien. Un peu comme dans cette scène d’Oscar où Louis de Funès, en apprenant la grossesse de sa fille, hurle cette réplique fameuse : « Dis-moi que ce n’est pas vrai, vous n’allez pas l’appeler Blaise ? » Quand il avait douze ans, Julien riait aux éclats devant cette séquence, comme si le mot de « Blaise » était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase des quiproquos, des malentendus et de l’absurdité. Et maintenant qu’il se retrouvait face à la même conjoncture, il comprenait que Louis de Funès ne surjouait en rien le dépit de son personnage. Apprendre une mauvaise nouvelle est une chose ; savoir que cette mauvaise nouvelle porte un prénom précis, qu’elle existe en dehors de l’imagination, qu’elle s’enracine dans un objet du monde – comprendre que ce choc est un effet de la réalité, cela n’a rien à voir.


Et toute leur histoire, finalement, se résumait à ce geste incertain : pendant cinq ans, chacun avait attendu de l’autre qu’il ait fini d’attendre. Au fil des jours, l’attente était devenue l’horizon, le tempo de leur couple. Une attente aveugle, sans objet et sans but. L’attente de tant de métamorphoses qu’aucun événement n’aurait su la combler. Une attente béante, une mort d’attente. Julien et May s’étaient aimés. Alors ils avaient observé leur amour s’ennuyer devant eux, transformant l’instant en avenir et le futur en rien. 


« Cette semaine, votre temps d’écran a été supérieur de 8 % par rapport à la précédente, pour une moyenne de 6 heures et 56 minutes par jour. » Il était là, l’héritage de May. Elle, la fille toujours si connectée, droguée aux actus et aux stories Insta, branchée à ses followers et aux influenceuses – elle lui avait légué la seule chose qu’il voulait oublier de leur couple : l’addiction aux écrans. Depuis qu’il vivait seul, son rapport hebdomadaire empirait de lundi en lundi. La notification tombait à minuit pile ; à la différence de l’horloge de Cendrillon, sa fonction ne consistait pas à clore une soirée féerique, mais à inaugurer une semaine de merde. Julien ne découvrait cette alerte qu’au réveil. À chaque fois, les chiffres s’envolaient, sauf qu’il n’y gagnait rien, bien au contraire : les 8 % étaient reversés directement aux écrans, ils les lui avaient volés, c’était comme une sorte d’impôt prélevé sur ses moments de vie. La notification prenait garde de ne pas le heurter, elle qui ne disait jamais : « Vous avez passé plus de temps sur votre smartphone que la semaine dernière. » Non, c’était le temps d’écran qui augmentait tout seul, comme une maladie, comme une tumeur qui enflait en lui ; oui, exactement, Julien était envahi par une vague de médiocrité, il souffrait d’une sorte de cancer de la concentration, il était contaminé par un venin secret, par un champignon qui pourrissait en lui et lui rongeait l’esprit.
8 % de plus-value. Six heures et cinquante-six minutes pendant sept jours. Sept fois sept heures, c’est-à-dire quarante-neuf, soit trois mille minutes ou deux journées entières. L’équivalent d’un week-end. La partie libre de son quotidien qu’il sacrifiait sur l’autel du rien. Viendrait un jour, inexorablement, où son temps d’écran occuperait tout l’espace. Alors il ne serait plus personne. Comme un monstre, son smartphone l’engloutirait pour de bon. Sans opposer la moindre résistance, il s’offrirait au processus, il se laisserait transformer en chose dans le plus grand silence et il n’y aurait plus de Julien Libérat, seulement un mutant à l’apparence vaguement humaine, un automate en proie à des machines de souffrance.


En même temps qu’il décapsulait une canette de bière, il ouvrit le fil d’actualité de Facebook et scrolla pendant des heures, laissant les images s’ajouter aux images, les commentaires aux commentaires, les vidéos aux vidéos. Toute cette bouillie se succéda dans un désordre absurde : pourquoi lui montrait-on ce chaton qui miaulait comme un connard dans une salle de bain ? Il eut à peine le temps de se le demander que son écran lui imposa les coups de gueule d’un influenceur qui dénonçait l’injustice, puis des vedettes exhibant leur vie de luxe dans un océan de vulgarité,  et encore des chatons, des journaux qui annonçaient des faits divers, des comptes anonymes qui s’indignaient du fait divers, d’autres qui s’indignaient de ces indignations, ce qui suscitait toujours de nouveaux commentaires, des personnes sommées de donner leur avis sur tout et n’importe quoi, sur la politique et la thermodynamique, sur les accidents de voiture et les recettes de cuisine…


Il existe un moment, quand on a trop scrollé, où l’on cesse d’être soi, où tout revient au même. Les images défilent tellement vite qu’il n’y a plus de mouvement. Les bruits des vidéos stridulent si fort qu’ils aboutissent au silence. L’homme-zombie se résigne : son cerveau est une clé USB qu’il branche à un ordinateur. Les rôles s’échangent. On donne toute son énergie à une machine, on devient son miroir et c’est elle, désormais, qui détient l’esprit de son détenteur. Elle pense, parle et gesticule à sa place. Elle lui dicte ce qu’il doit désirer. Elle rythme sa conscience et précède ses envies. Plus vivante que lui, elle s’empare de son être et le change en mollusque. Au départ, il y avait un homme et un ordinateur. Voici qu’ils se sont aliénés l’un l’autre, voici qu’ils respirent ensemble et forment une entité commune, voici qu’ils se mélangent et donnent naissance à un homminateur.


« Il faut aller jusqu’au bout de l’élan réaliste », écrivait Sterner dans un mémorandum destiné à présenter l’intuition directrice de ce qui deviendrait l’Antimonde. La simulation, pensait-il fermement, ne pouvait tolérer l’à-peu-près. Il lui incombait d’être aussi profuse que le monde, ce qui supposait de recopier ce dernier dans son intégralité, avec ses mégapoles et ses campagnes désertes, sa frénésie et ses temps morts. Si elle ne donnait pas accès à un territoire exhaustif, si elle n’offrait pas autant de possibilités (professionnelles, géographiques, sociales, sexuelles…) que la vraie vie, alors elle manquerait sa finalité. Le moindre parti pris personnel, la plus infime sélection menaient, par principe, à l’incomplétude, et donc à l’échec cuisant. Autrement dit, la simulation n’était pas une affaire de style : sa tâche consistait à cloner tout ce qui existait et à transposer ce tout dans un espace dépourvu de matière.


Dans quelques mois, 1999 s’achèverait. Le Christ fêterait ses deux mille ans. Voilà qu’il renaîtrait, désormais invincible : la révolution 2.0 signalait l’accomplissement de tous les rêves qui, depuis les origines, avaient fait palpiter les sociétés humaines. Pendant des des idéologies. Qu’il s’agît des Évangiles ou de Platon, de saint Thomas ou de Marx, la civilisation occidentale n’avait fait que sublimer son désir de paradis. Tantôt ce paradis prenait la forme du monde des idées, tantôt d’un tableau de Michel-Ange ou d’une utopie collectiviste. Parfois on l’appelait sagesse, parfois démocratie directe et parfois cité de Dieu. Mais le principe demeurait identique : l’espèce humaine habitait l’univers en essayant par tous les moyens de modifier les conditions de son existence. De génération en génération, elle s’était peu à peu arrogé la place de ses dieux, tâchant d’aller au-delà de la réalité, d’accéder à une autre existence. Surmontant les entraves terrestres, elle se construisait en permanence un monde de substitution : une sorte d’antimonde. Seulement, ce que Jean et les penseurs d’hier ne pouvaient pas savoir, c’était que cette apocalypse ne serait pas l’œuvre d’une quelconque providence, mais qu’elle émanerait de la programmation informatique. L’écran était le ciel, internet incarnait le Tout-Puissant et le numérique déployait la genèse d’une nouvelle histoire. D’ici quelques années, l’Antimonde sortirait du néant où il avait germé.


– À quoi internet a-t-il servi depuis sa création ? poursuivit-il emporté par sa verve. À rassembler les gens ou à les diviser ? À dépasser la médiocrité du monde ou à la conforter ? Je vous pose sincèrement la question : les réseaux sociaux procèdent-ils de la cité céleste ou de la cité terrestre ? Et nous, sommes-nous là pour répéter leurs échecs ou pour bâtir un métavers ? « Méta-vers », s’excita Sterner, cela veut dire aller « au-delà du réel » ! Dans le monde, les hommes ne pensent qu’à leur propre nombril. Orgueilleux, narcissiques, ils sont prêts à s’affirmer par tous les moyens, y compris les plus mesquins. Chez nous, les joueurs apprendront à vivre incognito. Ils goûteront aux charmes de l’anonymat. Tous cachés derrière des avatars, ils seront bien obligés de perdre leur amour-propre. CQFD.
Ce « CQFD » et ces insultes étaient sortis tout seuls, réflexes de Polytechnique et du CAC 40. Dans la salle, les cadres se regardèrent et n’osèrent rien dire. Après un long soupir, Sterner se rassit. C’est alors, et alors seulement, qu’Olivien et Saumiat comprirent pourquoi leur entreprise se dénommait Heaven : au paradis, on ne transige pas avec les volontés de Dieu.


Mais les universitaires qui se penchaient sur le jeu vidéo de Heaven cherchaient essentiellement à répondre à un problème central : quels ressorts psychiques poussaient un individu à dupliquer sa présence au monde ? Fallait-il déceler dans ce comportement le symptôme d’un insurmontable désespoir ? Pour quelles raisons les membres de l’Antimonde passaient-ils plus de temps à s’occuper de leur anti-moi que d’eux-mêmes ? Certains analystes y virent une manière de contourner les mécanismes de reproduction sociale : pour ceux qui s’estimaient déshérités et qui n’avaient pas de perspectives d’avenir épanouissantes, le fait d’accéder à un quotidien bourgeois, même virtuel, offrait une sérieuse compensation. D’autres soutenaient au contraire que les anti-moi fonctionnaient comme des symboles normatifs ; les joueurs se projetaient en eux, si bien que les avatars jouaient un rôle de grands frères : ils guidaient les utilisateurs, leur montraient comment faire pour plaire aux autres, pour connaître le bonheur conjugal, pour trouver sa place en somme. Ces études sociologiques se confrontaient toutefois à un obstacle de taille. Étant donné que le règlement intérieur du site interdisait aux membres de révéler leur identité, il était impossible de comparer statistiquement la position sociale des internautes et celle de leur avatar. Par-delà cette difficulté, il y eut un consensus à peu près unanime chez ces intellectuels pour admettre que le succès de cette plateforme ne résultait pas seulement d’un besoin de divertissement, mais surtout d’une quête d’évasion, d’une soif profonde, pour ainsi dire métaphysique, de se glisser dans la peau d’un autre et de vivre autrement.


Dans le métavers d’Adrien Sterner, toutes les interactions financières entre les avatars étaient opérées en cleargold, la cryptomonnaie conçue par Heaven. Jusque-là, rien de bien compliqué. Mais la nuance survenait dans la phrase suivante. Pour s’en procurer, expliquait Wikipédia, les utilisateurs avaient le choix entre deux options : travailler ou investir. Être un prolétaire ou un capitaliste. Dans le premier cas, les avatars décidaient de trouver un métier. Acceptant de bosser au service des autres, ils s’orientaient alors vers des professions laborieuses (éboueur, technicien de urface, plombier…) et s’assuraient un salaire d’environ 1 300 cleargolds mensuels, l’équivalent du Smic. Mais, convertible en argent réel, le cleargold pouvait également être acheté. En moyenne, seuls 20 % des joueurs acceptaient de doper le compte bancaire de leur anti-moi. En ce cas, leur avatar se lançait dans toutes sortes d’investissements financiers : il acquérait une parcelle de terrain, faisait des placements fonciers, devenait businessman, commercialisait des tableaux numériques ou des albums musicaux sous forme de NFT, voire se prostituait s’il en avait envie… Et, au cas où leur fortune virtuelle croissait, les utilisateurs avaient la possibilité de la revendre contre des euros, avec la garantie d’une belle plus-value.


Les avions lui tendaient le miroir de tout ce qu’il n’était pas. Ils incarnaient pour lui des oiseaux, mais au sens propre du mot : il les observait de loin, ces projectiles hautains, tandis qu’ils fusaient vers le restant du monde. L’idée de s’asseoir à l’intérieur des hublots n’avait pas plus de sens que la perspective de s’endormir dans les entrailles d’un corbeau. Un avion, c’était une chose qui élevait le bec en diagonale et prenait de l’altitude avec perfidie, pour mieux rabaisser ceux qui restaient en bas. Ils décollaient les uns après les autres, ces vautours, pleins de bruit et de morgue, et toute cette poussée écrabouillait Julien, lui donnait l’impression de s’enfoncer toujours un peu plus dans son matelas dur jusqu’à se sentir totalement comprimé. Comme ces sorciers guinéens dont parlait Gainsbourg dans « Cargo Culte », il invoquait les jets, soufflait vers l’azur et les aéroplanes, rêvait de hijacks et d’atomisations. Sur son lit, raide devant tous ces envols, il repensait à son écouvert à combler, à ce concert qu’il devait jouer au Piano Vache pour revenir à zéro. Revenir à zéro… N’avait-il pas d’autre objectif, dans la vie, que de revenir à zéro ? Julien exerçait depuis sept ans, sa situation sociale n’était pas vouée à évoluer et il courait en permanence derrière son compte en banque. C’était ça, son quotidien : compenser ses agios par des chèques qui fondaient sitôt encaissés – et, pour couronner le tout, contempler l’ascension des avions, ces condors métalliques qui le toisaient en montant vers le ciel.


Contrairement à Julien, Vangel avait la main large. Deux millions de cleargolds à dépenser n’importe comment : ses vacances s’annonçaient grandioses. Pour l’heure,l’avatar attendait son taxi devant le hall des arrivées. Dans quelques minutes, il serait à Times Square et aurait carte blanche : réserver les suites les plus luxueuses des palaces new-yorkais sans se soucier des prix… Louer une voiture de collection et rouler toute la nuit sur les avenues de Manhattan… Courir à Central Park, visiter le MoMA, danser en boîte de nuit, naviguer d’un désir à un autre, pérégriner pendant des heures, le tout sans jamais ressentir la moindre fatigue ni sortir de son lit. Tout cela serait virtuel, bien sûr, mais quelle importance ? Au monde que contenait l’ordinateur, il ne manquait qu’une chose, d’exister. Mais cette présence déficitaire était précisément ce que l’Antimonde avait en plus par rapport à Rungis. À vrai dire, c’était la réalité qui avait un manque en moins : il lui manquait de ne pas être là.


À cet instant précis, en observant Vangel monter dans son taxi, Julien comprit qu’il venait d’atteindre le point de non-retour. Désormais, il était devenu un geek. Un homme que la vie concrète rebutait. Un type qui se foutait des choses qui l’entouraient.  Un possédé sur qui le monde n’avait plus de prise. May, le travail, Ensemble et séparés, le piano, Rungis, la canicule qui battait son plein : tout cela ne l’intéressait plus. Julien vivrait à travers Vangel, et ça lui suffirait. Il voyagerait pour de faux et en oublierait la grisaille de ses propres vacances.


Combien de personnes, dans ce métro, faisaient partie de l’Antimonde ? Quelle était, ici, la proportion des humains et des anti-humains ? Délivré de son ancien élève, Julien rentrait chez lui. Dans la rame, les deux camps étaient là, positionnés sur des strapontins. D’une part, les gens normaux : ceux qui partaient en vacances et allaient à des soirées, ceux qui socialisaient avec les autres et qui s’écoutaient parler, ceux qui se forgeaient des ambitions et croyaient en des valeurs, ceux dont la vie épousait le cours d’une entité externe et qui se sentaient embarqués dans le trajet de cette vie. De l’autre, cachés parmi la foule, disséminés et clandestins, Julien et ses semblables. Les geeks qui, une fois pour toutes, avaient renoncé à s’épanouir ici et maintenant. Les célibataires qui faisaient l’amour à travers le micropénis d’un avatar. Les Français moyens qui voyageaient sur internet. Les hommes-légumes qui réduisaient leur existence au strict minimum, déversant leur frustration dans un paradis artificiel. Les pauvres types qui ne trouvaient pas leur place dans un monde de cons.


A l’heure où la jeunesse désertait massivement les livres au profit des écrans, l’écriture pouvait-elle s’émanciper du papier ?


(…) Vangel révolutionnait la manière de faire de l’art. Par un alliage subtil de pudeur absolue et de marketing efficace, à travers le story-telling de son avatar, il ouvrait la voie à une nouvelle configuration. Désormais, seule l’image publique comptait ; l’artiste en tant que corps, le poète et son « moi », la psychologie des écrivains, leur existence privée – tout cela disparaissait. Il n’y avait que des œuvres et plus personne pour se les approprier.


 

dimanche 2 octobre 2022

[Serre, Anne] Notre si chère vieille dame auteur

 



 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Notre si chère vieille dame auteur

Auteur : Anne SERRE

Parution : 2022 (Mercure de France)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

Une vieille femme écrivain, donnée pour mourante, laisse un manuscrit inédit et désordonné avec des pages manquantes. Venus pour la filmer, un réalisateur, un cameraman et une scripte vont s’acharner à le reconstituer. Mais la vieille dame auteur n’est pas seule : il y a auprès d’elle la jeune femme qu’elle fut, un étrange personnage qui fut son père, un garçon à bonnet rouge qui fut son compagnon d’été, un certain Hans qui ne prononce jamais qu’une seule phrase…
À son habitude, Anne Serre livre ici un roman plein de chausse-trappes, aux allures de conte, sur l’enfance mystérieuse et l’écriture à l’œuvre. Chez elle, comme le disait W.G. Sebald de Robert Walser : « Le narrateur ne sait jamais très bien s’il se trouve au milieu de la rue ou au milieu d’une phrase. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Née à Bordeaux en 1960, installée à Paris depuis ses études, Anne Serre est l’auteur d’une quinzaine de romans et de nombreux textes (surtout des nouvelles) parus en revue. Elle a d’ailleurs commencé par publier dans diverses revues avant de publier son premier roman, Les Gouvernantes (Champ Vallon, 1992).
Souvent décrits comme appartenant au genre du « réalisme magique », ses romans ont été jugés aussi comme « jouant avec les limites des genres littéraires » : celles du conte avec Petite table, sois mise !  (Verdier, 2012), du scénario avec Film (Le Temps qu’il fait, 1998), du théâtre avec Dialogue d’été (Mercure de France, 2014), ou du pastiche avec Voyage avec Vila-Matas (Mercure de France, 2017).
Plusieurs de ses livres ont été couronnés par des prix, dont un prix de la Fondation Cino Del Duca (pour Un chapeau léopard, en 2008). Elle a reçu le Prix des étudiants du Sud, en 2009, pour l’ensemble de son œuvre. Son recueil de nouvelles Un été tout en or a reçu le prix Goncourt de la nouvelle en 2021. Certains de ses romans sont aujourd’hui traduits en Espagne, aux Etats-Unis et en Angleterre.

 

 

Avis :

Une équipe de tournage se rend chez une grande dame de la littérature, désormais à l’extrême soir de sa vie, avec l’espoir de lui faire achever son ultime manuscrit, resté incomplet et en désordre. Tous se retrouvent plongés dans un étrange monde fantaisiste, où personnages, narrateurs et auteurs se croisent en un ballet indistinct, les premiers n’hésitant pas à sortir de leur rôle d’acteurs et d’observateurs pour prendre la main sur l’intrigue et y insuffler leur logique, et les derniers courant derrière l’inspiration dans le tourbillon où s’entremêlent leurs obsessions, leurs souvenirs d’enfance et leurs références littéraires.

Une touche d’humour, un franc parfum d’érudition et une aisance virtuose dans l’art de casser les codes et de repousser les limites président à cet exercice littéraire aussi fou qu’étourdissant de maîtrise. De vertigineuses mises en abyme en diaboliques mélanges de plans, fusionnant réalités et temporalités jusqu’à dissoudre tout repère, Anne Serre use de l’absurde et du non-sens pour, curieusement, faire sourdre le sens. De son récit hallucinant, mélange de conte onirique et de poésie surréaliste, où le lecteur, perdu, expérimente les mêmes difficultés de mise au point que l’écrivain tâtonnant à la recherche de son sujet et de son fil narratif, émerge au final une formidable et originale élégie à l’écriture et au processus créatif.

Reste, qu’aussi brillante et bluffante se confirme la prestation, aussi indigeste et rebutante s’avère l’expérience de lecture. D’un côté, l’on est ébloui par le génie et la maestria de cette vraie création littéraire. De l’autre, une pointe d’exécration persiste face à tant d’extravagance insensée dans une narration qui en devient fatigante. 
 
Sans doute peut-on en conclure qu’il en va en littérature un peu comme en musique : les pièces les plus techniques et les plus virtuoses ne sont pas forcément les plus plaisantes, ni à lire, ni à écouter. (2/5)

 

 

Citations :

C’est drôle, ces gens sans grand intérêt apparent qu’on dédaigne, car ils peuvent finir par former vos meilleurs amis. Ou plutôt : vos plus sûrs amis. On aura connu des gens cent fois plus passionnants, vivants, inattendus, charmants, mais à tout prendre, ces gens-là vous fatiguent. Rien de plus fatigant que les échanges passionnants. Tandis qu’avec une petite troupe – très réduite – de serviteurs muets, qui pour une raison ou une autre ne s’émeuvent pas de votre autorité, il semble que parfois l’affection puisse poindre exactement comme l’aurore. J’avoue qu’il m’arrivait de plus en plus souvent (...) de dédaigner les puissants, les brillants, les charmants charmeurs – et charmeuses –, pour passer une soirée dans la maison moche de Jacques ou « l’atelier » où Édith fabriquait d’horribles sculptures, et cela pour une seule raison : parce que Jacques ou Édith ne me faisait jamais de mal. Et puis ils pouvaient dire soudain des choses très étonnantes parce que très vraies. J’ai toujours été extrêmement vaniteux, avec un sentiment très fort de supériorité, un mépris absolu pour tout ce qui n’entrait pas dans ma machine à broyer et une méfiance considérable envers les nantis aux yeux fins. Avec Jacques et Édith, je me reposais. Je pouvais laisser tomber cet extraordinaire système de défense le plus souvent dressé devant des ennemis imaginaires. Et puis, au bout d’un moment, je m’ennuyais car j’avais envie de combattre avec des rivaux de ma taille, ce qu’ils me laissaient faire sans commenter.
 

Tout dépend de derrière quoi l’on court. J’ai connu une jeune fille très douée, très remarquable, qui, lorsque ce fut la date, au lieu de courir derrière quelque chose dans la bonne direction, se mit à courir derrière autre chose dans la direction opposée. Il me sembla même – je l’observais car elle me plaisait – qu’elle ne courut vers autre chose dans la direction opposée que parce qu’elle avait peur de l’aventure ardue consistant à courir derrière une certaine chose dans la bonne direction. Et je ne me trompais pas : sitôt sa décision prise et sa course entamée, elle perdit tous ses dons et devint une très méchante petite femme avec un œil noir plein d’envie et de haine. 
 

Mais après tout, me disais-je, c’est peut-être cela, le livre. C’est peut-être écouter les mouvements du narrateur dans la pièce d’à côté, coupé de lui par une cloison et l’interdiction d’aller sur place se rendre compte.
 

Au centre de chaque grand livre il y avait un puits où se jeter, non du tout pour mourir mais pour s’y engouffrer et déboucher ailleurs.
 

On rate le coche parfois, même en qualité de narrateur omniscient. Il y a quelques auteurs avec qui j’aurais été très heureux de travailler et à qui j’aurais pu apporter quelque chose, je crois. Mais au-dessus de nous encore, il y a le destin, et avec lui, on ne blague plus.          
Ce qu’il est terrible, ce directeur-là. Je sais, ce n’est pas l’objet du livre, mais je fais une incise. Au-dessus de nous, les narrateurs omniscients, il y a ce supérieur. Nous l’aimons et nous l’admirons parce qu’il a les qualités requises pour cela, mais comme tous les dieux, il est injuste. La caractéristique des dieux, c’est d’être injustes. Et c’est d’ailleurs la grande question métaphysique. Interroger leur apparente injustice est la grande question, la grande réflexion. Au-delà de cela, il n’y a rien. L’injustice du destin est la seule question.
 
 
Cela dit, j’ai connu un tas de narrateurs de ce genre. Ils ont une phrase, une seule phrase, en font des tonnes par leur présence, rendent tout le monde fou d’amour et de désir, puis tintin. Entre nous, ce sont les plus forts. Les auteurs s’accrochent à eux, les nourrissent, les blanchissent, les vêtent, leur font porter au lit le petit déjeuner. Et l’autre joue le mystérieux inaccessible…


Ce devait être mars, ce mois dont Dickens dit qu’au soleil c’est l’été et à l’ombre l’hiver. Mars était aussi le mois où sa jeune sœur était née et celui où elle était morte. 


 

samedi 1 octobre 2022

Bilan de mes lectures - Septembre 2022

 

 

Coups de coeur : 

 

DA EMPOLI, Giuliano : Le mage du Kremlin
DUPONT-MONOD Clara : S'adapter
FOENKINOS David : Numéro deux
FORTIER Dominique : Les villes de papier
MALKA Richard : Le droit d'emmerder Dieu
SIMMONS Charles : Les locataires de l'été


 

 

J'ai beaucoup aimé : 

 

COLLETTE Sandrine : On était des loups
GHOUSSOUB Sabyl : Beyrouth-sur-Seine
RAVEY Yves : Taormine
 


 

J'ai aimé :

CHANGY Victoire (de) : L'île longue
FAJARDO José Manuel : Haine
 

 

vendredi 30 septembre 2022

[Ravey, Yves] Taormine

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Taormine

Auteur : Yves RAVEY

Parution : 2022 (Editions de Minuit)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un couple au bord de la séparation s’offre un séjour en Sicile pour se réconcilier.
A quelques kilomètres de l’aéroport, sur un chemin de terre, leur voiture de location percute un objet non identifié. Le lendemain, ils décident de chercher un garage à Taormine pour réparer discrètement les dégâts. Une très mauvaise idée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yves Ravey est né à Besançon (Doubs) en 1953.

 

Avis :

Son couple battant de l’aile, Melvil décide d’offrir à sa femme une semaine de vacances en Sicile : une parenthèse qu’il espère suffisamment enchantée pour leur redonner une chance de repartir du bon pied. Mais, alors qu’ils ont quitté l’autoroute entre l’aéroport et leur hôtel pour aller voir la mer, leur voiture percute violemment un obstacle. Intimant à sa compagne de lui faire confiance, l’homme poursuit sa route sans s’arrêter. Puis, parvenu à destination, il s’enquiert d’un carrossier susceptible de réparer discrètement l’aile défoncée de leur véhicule.

Pour notre plus grand et admiratif plaisir, Yves Ravey nous soufflète à nouveau avec l’un de ces fulgurants et laconiques récits dont il a le secret. Dans une langue à l’os dont l’implacable sobriété descriptive, déshabillée de toute psychologie, crée le malaise par une impression de froideur distanciée en complet décalage avec les émotions du lecteur, il nous plonge dans l’atmosphère oppressante d’un banal voyage touristique que les erreurs à répétition de ses personnages transforment en cauchemar.

Développée du point de vue de Melvil, l’intrigue révèle un homme égoïste, lâche et cynique, capable de s’arranger avec sa conscience dans une indifférence tranquille qui fait froid dans le dos. Sa compagne, aux velléités spontanément plus scrupuleuses, se laisse pourtant circonvenir avec une faiblesse d’autant plus ironique, que c’est finalement sa coupable solidarité, dans une situation pour le coup inacceptable, qui finit par recimenter leur relation de couple qui chancelait.

Mais une fois tombé du côté occulte du miroir, dans le monde souterrain de l’illégalité et dans la dépendance à ses prédateurs en tout genre, l’on risque fort de se faire croquer par au moins aussi ignoble que soi. C’est ainsi qu’une rencontre accidentelle, à proximité d’une plage où normalement touristes et migrants échoués ne se croisent pas, finit par refermer un piège diabolique sur des coupables rejoignant à leur tour le rang de leurs victimes.

Un récit noir et féroce, autour d’un effroyable engrenage, qui, sans avoir l’air d’y toucher, pose la question de la responsabilité, accidentelle ou aggravée… (4/5)

 

 

Citation : 

La file de visiteurs a progressé vers la billetterie. J’ai suivi Luisa : Et si j’émettais l’idée que tout ceci n’était qu’un ennui causé par le hasard ? Et si, à partir de notre débarquement, tout s’était joué pour que nous prenions cette route précisément ? pour que nous fassions halte devant ce snack-bar, et pas un autre ? Aurait-il donc fallu que je commette l’erreur, sans le savoir, guidé par une main invisible, de prendre l’embranchement sur la droite, qui ne conduisait nulle part ? Aurait-il fallu également qu’il se mette à pleuvoir et que la nuit tombe à cet instant ? Luisa, jetant un regard fuyant sur les visiteurs agglutinés dans la file d’attente, m’a prévenu : Stop ! s’il te plaît, Melvil, on ne parle plus de ça, on ne parle plus de rien, plus de journal, on visite, tu entends ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

mercredi 28 septembre 2022

[Ghoussoub, Sabyl] Beyrouth-sur-Seine

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Beyrouth-sur-Seine

Auteur : Sabyl GHOUSSOUB

Parution : 2022 (Stock)

Pages : 200

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsque le narrateur décide de questionner ses parents sur leur pays d’origine, le Liban, il ne sait pas très bien ce qu’il cherche. La vie de ses parents  ? De son père, poète-journaliste tombé amoureux des yeux de sa femme des années auparavant  ? Ou bien de la vie de son pays, ravagé par des années de guerre civile  ?
Alors qu’en 1975 ses parents décident de vivre à Paris pendant deux ans, le Liban sombre dans un conflit sans fin. Comment vivre au milieu de tout cet inconnu parisien quand tous nos proches connaissent la guerre, les attentats et les voitures piégées  ? Déambuler dans la capitale, préparer son doctorat, voler des livres chez Gibert Jeune semble dérisoire et pourtant ils resteront ici, écrivant frénétiquement des lettres aux frères restées là-bas, accrochés au téléphone pour avoir quelques nouvelles. Très vite pourtant la guerre pénètre le tissu parisien  : des bombes sont posées, des attentats sont commis, des mots comme « Palestine », « organisation armée », « phalangistes » sont prononcés dans les JT français.
Les années passent, le conflit politique continue éternellement de s’engrener, le Liban et sa capitale deviennent pour le narrateur un ailleurs dans le quotidien, un point de ralliement rêvé familial. Alors il faut garder le lien coûte que coûte notamment à travers ces immenses groupes de discussion sur WhatsApp. Le Liban, c’est la famille désormais.

Incisif, poétique et porté par un humour plein d’émotions,  Beyrouth-sur-Seine  est une réflexion sur la famille, l’immigration et ce qui nous reste de nos origines.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Paris en 1988, dans une famille libanaise, Sabyl Ghoussoub tient la chronique littéraire Quoi qu’on en lise dans le quotidien francophone libanais L’Orient-Le Jour. De 2011 à 2015 il a dirigé le Festival du film libanais à Beyrouth. En 2019, il a été commissaire de l’exposition C’est Beyrouth à l’Institut des Cultures d’Islam de Paris. Il a participé à l’ouvrage Le Liban n’a pas d’âge 1920-2020 qui a été publié aux éditions Bernard Chauveau en novembre 2020. En 2018, il publie aux éditions de l’Antilope Le nez juif, puis Beyrouth entre parenthèses, mention spéciale France-Liban 2020.


 

Avis :

« Mes parents voulaient que je naisse à Beyrouth. (…) Ils pensaient que la guerre se terminerait et qu’ils rentreraient enfin. Ils ne voulaient pas que je naisse à Paris, alors pendant toute leur vie ils ont recréé sans s’en apercevoir Beyrouth à la maison. Je suis né à Beyrouth dans une rue de Paris. »

Lorsqu’ils sont arrivés à Paris en 1975, au moment où la guerre éclatait au Liban, les parents de Sabyl Ghoussoub ne pensaient y rester que deux ans, le temps d’y achever leurs études. Plus d’un demi-siècle plus tard, leur fils, finalement né en France et désormais trentenaire, entreprend de les interroger sur leur histoire, manière pour lui, incidemment, de réfléchir à son propre rapport au Liban.

C’est avec une émotion palpable qu’à partir de leur évocation, dans le désordre et souvent dans la contradiction, de leurs souvenirs les plus prégnants, l’auteur se fait une idée de ce qu’ont pu vivre ses parents, depuis leur départ du Liban pour ce qu’ils ignoraient alors un exil définitif. Peu à peu, pour nous comme en autant d’émouvantes séquences de vieux films Super 8, pour eux en une suite de bouffées d’émotions venant crever la surface de leur mémoire, émerge du passé leur réalité, passée au crible de leurs ressentis et de leur subjectivité.

De leur affolement et de leur désarroi de se voir toujours plus indéfiniment séparés de proches restés au coeur d’une tourmente si complexe que plus personne ne finit par plus rien y comprendre, à leur impossibilité de prendre parti quand ceux qu’ils aiment se transforment parfois de victimes en bourreaux, en passant par leur horreur quand la guerre au Liban les pourchasse jusque sur le sol français au travers d’une série d’attentats qui les frôlent d’ailleurs à plusieurs reprises, se met ainsi en place une histoire dont l’auteur s’approprie l’héritage, en une sorte de mythologie personnelle qui lui fera déclarer lors d’une interview : « Cette autofiction m’a permis de me construire une mémoire écrite, qui est en soi totalement fausse et qui est l’histoire que je me raconte. C’est mon Liban à moi. »

Peinture vibrante et fantasmée d’un Liban toujours plus martyrisé que sa diaspora recrée dans le quotidien de foyers reconstruits dans l’exil comme autant de minuscules parcelles détachées de la terre-mère et au travers de vastes communautés en ligne, ce livre est aussi pour l’auteur un cheminement très personnel, une réflexion existentielle sur ses origines, son identité et son appartenance. On le referme le coeur serré pour tous les Libanais dont l’actualité ne finit plus de prolonger le calvaire, et plein d’affection pour ses si humains personnages. (4/5)

 

Citations :

Le 6 décembre 1975, le « samedi noir » avait commencé et de longues semaines sanglantes allaient suivre. L’un des responsables politiques des phalangistes dont le fils venait d’être tué a imposé un barrage routier et procédait au meurtre de tout civil qui était musulman. On dit que plus de deux cent musulmans sont morts ce jour-là.  
La guerre politique qui opposait les propalestiniens et les phalangistes se transformait en guerre de religion. Les miliciens de tout bord se sont mis à faire de même et trier les personnes qu’ils rencontraient selon leur confession, celle-ci était mentionnée sur les cartes d’identité. Des passants, auxquels ne pouvait être reprochée que leur appartenance communautaire, ont été ainsi exécutés sommairement.
 

En l’espace de deux jours, deux massacres avaient eu lieu au Liban. Le premier, le massacre de la Quarantaine, un bidonville, à majorité musulmane, qui était contrôlé par les forces de l’Organisation de libération de la Palestine, habité par des Palestiniens et des immigrés. Il avait été envahi par les milices chrétiennes libanaises, entraînant le massacre de six cent à mille personnes. Deux jours après, les Palestiniens avaient assiégé le village chrétien de Damour en coupant l’eau, l’approvisionnement et l’électricité, interdisant à la Croix-Rouge l’entrée dans la ville pour évacuer les blessés. La cité fut soumise à un intense bombardement. On recensa plus de cinq cents morts. Je cite mon père : « Ils alignaient les gens contre les murs, et bam bam bam. »
 

Quelques jours après ces massacres, la réalisatrice libanaise Jocelyne Saab a retrouvé les enfants de la Quarantaine qui y avaient survécu. Elle les a filmés jouant à la guerre avec des bâtons en bois et des pierres, et par-dessus les images elle lisait ce texte : « Ces enfants libanais jouent à la guerre comme tous les enfants du monde. Ils miment les combats de rue comme d’autres miment dans la cour de récréation le western qu’ils ont vu hier à la télévision. Mais ici il n’y en a pas un seul qui n’ait perdu un père, une mère, un frère, une sœur. Ici, ils ne recréent pas dans un jeu la fiction d’un film mais la réalité quotidienne de Beyrouth. Ils jouent les phalangistes contre la gauche et les Palestiniens. Ce ne sont pas les cow-boys contre les Indiens, leurs armes paraissent toutes les mêmes mais eux savent déjà qu’une kalachnikov n’est pas une degtiarev, ni une simonov. Certains détails, certaines attitudes, certains gestes trop précis finissent par faire oublier qu’il s’agit de jeux et d’enfants. Ils ont de six à douze ans. À longueur de journée, ils répètent les scènes d’horreur qu’ils ont vu se jouer sous leurs yeux. »
 

Avant la guerre, Beyrouth n’était pas divisée, les communautés vivaient mélangées. On trouvait des musulmans à l’Est et des chrétiens à l’Ouest mais très vite, quelques mois après le début des hostilités, une ligne de démarcation a séparé les quartiers musulmans de Beyrouth-Ouest des quartiers chrétiens de Beyrouth-Est.  
Même si certains musulmans vivaient encore à l’Est et des chrétiens à l’Ouest, le conflit s’éternisant, et malgré quelques moments d’accalmie, chaque secteur est devenu de plus en plus homogène jusqu’à finir par séparer également dans Beyrouth, des années plus tard, les chiites des sunnites dans les quartiers musulmans.  
Bien après la fin de la guerre, j’avais été surpris quand je me suis installé à Beyrouth de rencontrer beaucoup de jeunes de mon âge qui ne s’étaient jamais rendus, même pas une fois, « de l’autre côté », « chez les autres » et cela dans les deux sens. Les parents avaient transmis leur peur à leurs enfants et même si cette ligne de démarcation n’existait plus, elle restait dans les esprits de beaucoup de Libanais.
 
 
Les amis de mon père s’emportaient contre Israël, les sionistes et surtout l’État français qui ne faisait rien pour empêcher ces groupes d’agir. Mon père, lui, était en partie d’accord avec eux mais il disait le contraire. Il n’a jamais supporté d’être du même avis que la majorité des gens qui l’entourent. Il prend toujours la défense du camp adverse. Face à un propalestinien, il devient phalangiste, face à un pro-israélien, propalestinien, et ainsi de suite. C’est la seule façon de rester libre.


Avant d’interroger mes parents, j’avais pensé écrire un livre sur la révolution d’octobre 2019 au Liban. Il avait fallu que le gouvernement veuille taxer WhatsApp pour que les Libanais descendent enfin en masse dans la rue. J’avais d’abord ri à l’idée que seule une application puisse nous unir. Les problèmes d’électricité, d’eau et d’armes n’étaient pas des problèmes suffisants à côté du libre droit de communiquer gratuitement entre nous pour rire, pleurer, crier, prendre des nouvelles de nos parents, se parler aux quatre coins du Liban et du monde. J’avais finalement vu quelque chose de rassurant, que communiquer restait notre talon d’Achille.


Les manifestants criaient d’une seule voix à la chute du régime mafieux. Trente ans après la fin de la guerre, la plupart des chefs de milice (à quelques exceptions près) qui y ont participé tiennent encore le pays. Si ce n’est pas eux, ce sont leurs enfants ou leurs cousins.


Me revenaient en tête ces binationaux toutes origines confondues qui, de leur appartement parisien, expliquent quoi faire à leurs compatriotes restés ou coincés au pays. Rien ne m’agace plus que de voir ces intellectuels de pacotille se pavaner dans les stations de radio et les télévisions françaises à parler d’un pays où ils ne vivent pas ou plus. 


Est-ce qu’écrire m’apaise ? Ou de nous retrouver enfin rassemblés sans que quiconque ne se dispute ? Sans parler politique, sans les luttes d’ego, sans les cris de mes oncles, de mon père, de ma mère et ses cousins, de Yala qui m’ont bercé enfant et adolescent ? D’ailleurs, d’où vient ce cri qu’ils ont en commun et qu’ils m’ont transmis ? Ce cri qui sort du fond des entrailles. Ce rugissement animal. De la guerre ? Je l’ai toujours pensé (et c’était une belle excuse) avant de rencontrer d’autres familles qui ont vécu cette même guerre mais ne crient jamais. Qui parlent, seulement parlent.
Avant de découvrir cette autre manière surprenante de s’exprimer, je croyais que la vie n’était faite que de cris. Il me semblait normal de hurler sur tout ce qui bouge.
Aujourd’hui, au seul retentissement d’un cri, je me recroqueville comme un enfant. Je fuis toute personne qui s’exprime ainsi. Je suis capable de ne plus jamais la revoir. Et s’il m’arrive encore de rugir ainsi, je me tais une semaine durant, comme pour faire le deuil de cet animal en moi. Je ne dis pas un mot. J’écris.


J’interroge mes parents une à deux fois par semaine, je tiens un bon rythme, je les questionne individuellement. Ensemble, ils sont toujours très drôles mais c’est intenable, je n’avance pas, ils se contredisent constamment. Ils ne sont jamais d’accord sur la date, le lieu, l’événement, à croire que la réalité est toujours la fiction qu’on se raconte. 


Mon père détestait Hafez el-Assad mais encore plus Khomeyni. Il avait acheté le recueil qui reprenait en français des extraits des trois ouvrages en farsi où l’ayatollah exposait ses principes politiques, philosophiques, sociaux et religieux. Ce livre, je l’ai dans ma bibliothèque. Parfois je l’ouvre et j’en lis une page au hasard. Page 118, chapitre sur « la femme et ses règles » : « Sodomiser une femme menstruée ne nécessite pas de paiement. »


Quand on me demande lors de rencontres littéraires en France quelles sont mes inspirations, je réponds Ziad Rahbani. Le public et le journaliste restent généralement de marbre. Ils ne savent pas de qui je parle. Ce sont de grands moments de solitude. J’essaye ensuite tant bien que mal d’expliquer qui est Ziad, même si ses pièces ne seront probablement jamais traduites en français, et quand bien même elles le seraient, il sera impossible de retranscrire cet humour libanais et ses subtilités dans une autre langue. C’est à ce moment-là que je prends conscience du décalage avec mes confrères écrivains français de ma génération, nés en France, qui généralement, à la question des influences, citent Balzac, Laurent Gaudé ou Virginie Despentes. Mes références viennent d’ailleurs et beaucoup du monde arabe, pourtant j’ai grandi en France. J’ai alors l’impression bancale d’avoir grandi ailleurs tout en ayant grandi ici.


Paris était devenue à la fin des années soixante-dix l’un des épicentres de la presse et du monde intellectuel arabe. Elle abritait grand nombre d’opposants politiques, de journalistes, d’écrivains exilés. « Paris permet d’écrire sans peur » avait même écrit un éditorialiste libanais.  
« Dans les années quatre-vingt, me dit mon père, plus de quarante journaux arabes étaient édités à Paris et trente d’entre eux étaient libanais. Tu ne peux pas imaginer combien cette ville était devenue arabe et même libanaise. Pour rire, certains l’appelaient Beyrouth-sur-Seine. Contrairement aux autres journaux étrangers, la presse arabe et libanaise s’intéressait peu à ses communautés vivant en France, on écrivait nous pour le monde arabe ! Presque à chaque coin de rue, je croisais des amis journalistes. On avait aussi nos cafés où tu étais certain de croiser quelqu’un que tu connaissais, un habitué. Tout le monde venait ouvrir ici ses bureaux en France, se pensant à l’abri des attentats, des bombardements. »


Tandis que j’écris ce livre [2020-2021], le Liban traverse une période dramatique de son histoire, « aux bombes près, c’est encore pire que pendant la guerre » m’a whatsappé mon oncle Habib qui ne quittera le pays pour rien au monde. 


En France, de nombreuses personnes, quand elles apprennent que je suis libanais, ne peuvent s’empêcher de m’expliquer la situation du pays. Ce sont souvent des Français qui y ont voyagé une ou deux fois, au mieux vécu deux mois pour un stage ou une mission, qui ont « un ami libanais », « rêvent de retourner dans ce si beau pays aux gens si charmants et généreux » et me racontent que « dans les années soixante le Liban était la Suisse du Moyen-Orient ». Comme dirait mon père : « Vous envoyez un Français cinq jours en Chine, il reviendra spécialiste du pays et fera même des conférences sur le sujet alors que moi, je vis en France depuis plus de quarante ans et je serais bien incapable d’expliquer quoi que ce soit. »


On recense plus d’une centaine d’assassinats et une autre centaine de tentatives d’assassinats de journalistes, intellectuels et politiciens depuis l’indépendance du pays en 1943 jusqu’à aujourd’hui. Comme le caricaturiste libanais Mazen Kerbaj l’a si bien écrit sous l’un de ses dessins représentant un homme dont on décapite la tête : « Je pense donc je ne suis plus. »


M’est revenu en tête le titre Alone together. Il va si bien aux Libanais de la diaspora. Nous sommes éparpillés aux quatre coins du monde, alone together, unis par une seule et même tristesse de voir notre pays se décomposer et nous, nous éloigner de lui petit à petit. Seul WhatsApp nous lie encore à ce pays. Peu importe où nous nous trouvons sur Terre, nous n’avons qu’à ouvrir cette application et engager la conversation avec des amis libanais ou des membres de la famille pour nous y retrouver, un peu, au pays.


Alma aimerait voyager au Liban avec moi, ce que je refuse toujours. Je fais tout pour y retourner le moins possible, voire plus, croyant à la logique du « loin des yeux, loin du cœur ». J’ai aussi peur de m’y rendre. J’ai reçu de nombreuses menaces sur Facebook et par mail. Il est possible que je me fasse arrêter et emmener au tribunal militaire car j’ai osé, après la sortie de mon deuxième roman, dire publiquement avoir effectué un voyage en Israël. Peut-on encore appeler un pays « home » quand on a peur de passer la douane à l’aéroport ? Est-ce encore un lieu où l’on peut se sentir chez soi ? Étrangement, en France, je n’ai jamais eu peur de passer la frontière, alors qu’au Liban, même lorsque la police libanaise n’avait rien à me reprocher, j’ai toujours ravalé ma salive avant de donner mon passeport au douanier. Au Liban, jamais aucune loi n’a semblé me protéger. Pour Alma, c’est l’inverse. C’est ici, en France, qu’elle a peur. À l’aéroport de Beyrouth, elle se sent rassurée.


Alma me répète toujours la même chose : « C’est fou combien tu ressembles à tes parents. Moi, je ne ressemble pas tellement aux miens mais toi, tu es le même qu’eux, tu es le parfait mélange de ton père et de ta mère. » Je ne sais pas si je le fais exprès ou non mais Alma a raison, je leur ressemble de plus en plus et je m’en réjouis. Ils ne me quitteront plus jamais. Même après leurs décès, je n’aurai qu’à me regarder et m’écouter pour les retrouver dans mes gestes et mes mots. Ils continueront à vivre en moi.


Lors de la première séance, face à la cour, Fouad Ali Saleh, lunettes rondes, veste marron foncé, chemise blanche, avec dans la main un Coran, hurlait avant même qu’on déclare l’audience ouverte : « Le Hezbollah vous massacrera ! L’Occident crèvera de la main de l’Islam. Préparez vos cercueils ! Vous êtes les bourreaux des musulmans, les assassins des musulmans. À mort l’Occident criminel ! » Il regardait ensuite le substitut et poursuivait : « Ferme-la, toi ! Les juifs et les chrétiens n’ont pas le droit de parler quand un musulman s’exprime. L’Islam fera ta mort, Dieu t’écrasera. Assassin, fils de porc, bourreau ! Tu manges comme un porc, tu as déchiré le Coran ! Va au diable ! » Il concluait en s’adressant au président de la cour : « Fils d’un chrétien et d’une juive, je suis là pour t’écraser. Tu n’as pas le droit de parler. Tu crèveras comme un porc. Va au diable, va en enfer, je te poursuivrai, j’irai profaner ta tombe, je construirai des chiottes sur ta tombe ! Porc ! Juif ! Chrétien ! Porc ! Juif ! Chrétien ! Porc ! Juif ! Chrétien ! Porc ! Juif ! Chrétien ! »


Le président de la cour : Vous vous appelez Fouad Ali Saleh.  
Fouad Ali Saleh : Je m’appelle la mort de l’Occident !  
Le président de la cour : Vous êtes né en 1958 à Paris. Vous allez  répondre devant ce tribunal d’association  de…     
Fouad Ali Saleh : C’est pas un tribunal ça ! C’est une  loge maçonnique… Je m’appelle Abbas  Moussaoui,  comme le dirigeant du Hezbollah, tué au  Liban par les sionistes.
Le président de la cour : Votre profession ?     
Fouad Ali Saleh : Combattant terroriste.     
Le président de la cour : Votre adresse ?     
Fouad Ali Saleh : La planète Terre.


Me revient cette phrase de Shafic : « Je ne suis plus libanais, je n’arrive pas à être français. Nationalité : étranger, et en général je m’en porte très bien »


– Allô maman, ça va ?  
– Non, ça ne va pas, ça ne va pas du tout.  
– C’était très dur ?  
– Notre Liban. Feu, flamme et fumée. Des bombardements partout.  
– Oui, et…  
– Pas d’électricité. Pas de l’eau. On n’a rien, absolument rien. On a peur, tout le temps.  
– Ils ont bombardé beaucoup ?  
– Ils ont bombardé partout. Beyrouth, Achrafieh, les montagnes. […] Ils n’ont rien laissé.


La guerre touchera le quartier de la librairie de mes oncles quand les chrétiens se tireront dessus entre eux. « Ces années sont les plus dégueulasses » me dit encore ma mère. Ce terme de « dégueulasse » , elle l’a employé tout le long de nos entretiens pour me décrire la guerre du Liban, si bien que, lorsque des Libanais devant moi ne s’accordent pas sur le nom à donner à cette guerre (certains la nomment : guerre par procuration, d’autres : la guerre pour les autres, la guerre civile, les guerres civiles, la guerre du Liban ou encore les guerres du Liban), je m’inspire de ma mère et je dis : « Guerre dégueulasse. Appelons-la la guerre dégueulasse. »


Un jour, Yala m’a dit : « Vous, les parents et toi, vous êtes des déracinés. » Elle a raison et il m’a fallu du temps pour accepter de l’être aussi alors que je ne suis pas né au Liban, que je n’y ai pas grandi comme mes parents. Certaines personnes ressentent ce déracinement, d’autres non et j’aurais beau continuer à écrire des livres, poser des questions, chercher pourquoi je me sens autant arraché, je ne trouverai jamais d’explication suffisante, satisfaisante, complète à cette question. Je suis déraciné, d’autres ne le sont pas. C’est ainsi.


Je me suis souvent demandé pourquoi on ne retourne pas vivre au Liban même si la réponse est en partie assez simple : c’est l’argent qui nous retient. J’ai quitté ce pays car je n’arrivais plus à y gagner ma vie. Mes parents ne sont jamais retournés y habiter car ils ne savaient plus, des années après leur départ, quel métier ils allaient pouvoir exercer pour vivre convenablement. Quand on fait partie de la classe moyenne, ce pays ne veut pas de nous, il nous détruit et nous broie à petit feu et si, en plus, nos métiers sont des métiers sans le sou, assistante pour ma mère, traducteur pour mon père, écrivain pour moi, on peut dire adieu à ce pays. Qu’on le veuille ou non, l’argent guide nos vies.  
La peur d’une nouvelle guerre, aussi, me retient de retourner m’y installer. Chaque matin, je me réveille et je prie, avant de prendre mon portable et d’observer les notifications des journaux libanais, de ne pas lire ces trois mots : guerre, au, Liban.


– Où étiez-vous au moment de l’explosion du 4 août 2020 ?  
– Comment avez-vous vécu les jours d’après ?  
– Qu’est-ce que le Liban pour vous dans les prochaines années ?  
Après avoir répondu facilement aux deux premières, j’avais un discours rodé autour de l’explosion, mon deuxième roman Beyrouth entre parenthèses étant sorti quelques jours après ce drame, j’avais été interrogé par de nombreux journalistes sur le sujet, sur la troisième, j’ai été submergé par l’émotion. J’ai d’abord gardé mon air léger et dit : « Je pense y retourner pour donner des cours ou travailler dans un journal, même si parfois je me dis que je préfère garder de la distance pour pouvoir écrire sur ce pays. » Puis j’ai relevé la tête et j’ai fondu en larmes : « En fait, le Liban, c’est mes parents. Je ne sais pas ce que représentera pour moi ce pays après la mort de mes parents. Peut-être qu’il disparaîtra avec eux. Quand je passe les voir dans leur appartement parisien, j’atterris au Liban… Dans leurs yeux, je vois ce pays. D’ailleurs, je ne peux plus voir mes parents pleurer à cause de ce pays. À chaque fois que le Liban est touché par un attentat, une explosion ou une guerre, j’ai l’impression que l’on vise mes parents et ça, je ne le supporte plus. »


Mes parents voulaient que je naisse à Beyrouth. Ils m’ont dit après des heures d’entretiens qu’ils avaient attendu si longtemps entre Yala et moi pour me concevoir. Ils pensaient que la guerre se terminerait et qu’ils rentreraient enfin. Ils ne voulaient pas que je naisse à Paris, alors pendant toute leur vie ils ont recréé sans s’en apercevoir Beyrouth à la maison.  
Je suis né à Beyrouth dans une rue de Paris.