Coup de coeur 💓
Titre : Quand vient la tempête (The Antidote)
Auteur : Karen RUSSELL
Traduction : Karine LALECHERE
Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
en français (Albin Michel) en 2026
Pages : 496
Accès au livre : ISBN 9782226493675
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Nebraska, années 1930. Une tempête de poussière ravage la petite ville d’Uz, appauvrissant une population déjà meurtrie par la Grande Dépression. C’est là que vit une femme surnommée « l’Antidote » : pour quelques dollars, elle offre aux habitants la possibilité de lui confier des souvenirs douloureux, comme on déposerait des bijoux dans un coffre-fort. Autour d’elle, gravitent Harp Oletsky, le seul fermier de la région dont les cultures restent vertes ; Asphodel, sa nièce orpheline, jeune prodige du basket-ball qui fuit désespérément le deuil de sa mère ; et Cleo, une photographe afro-américaine dont l’appareil, capable de voyager dans le temps, menace de révéler à la fois le passé de la ville et son avenir…
Le roman de Karen Russell met au jour l’amnésie collective, les omissions volontaires transmises de génération en génération et la réécriture de l’Histoire. Mais par-delà les nuages sombres, il laisse aussi entrevoir la possibilité d’un autre monde.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Fermier près de la petite ville imaginaire d’Uz, dans le Nebraska, Harp a recueilli sa nièce Dell, une adolescente qui investit sa rage dans le basket depuis l’assassinat de sa mère – un des meurtres en série dont le shérif s’est empressé de charger un innocent noir, maintenant en attente de son exécution. En ce 14 avril 1935, resté dans les annales comme le Black Sunday, approche le « blizzard noir » de la pire des tempêtes de poussière qui, aidées de la sécheresse et de l’érosion des sols surexploités, se sont mises depuis quelques années à ravager les Grandes Plaines, semant la ruine sur leur passage : un moment que, s’éveillant à la conscience, l’épouvantail planté dans le champ inexplicablement préservé de Harp se met lui aussi à commenter au gré d’étranges visions.
Avec les hommes et leurs activités, se retrouvent à leur tour balayées par le vent les histoires que chacun, pour s’alléger, avait pris l’habitude de confier à l’Antidote, la sorcière des prairies qui, au rythme des dépôts et retraits de souvenirs, gérait en toute confidentialité sa drôle de banque, désormais elle aussi en faillite comme en rappel d’un autre jour noir, un mardi celui-là. Dans ce vaste oubli collectif, ne lui reste que le poids de sa propre douleur, alors que, s’adressant au fils qu’elle n’a pas connu, elle se remémore le foyer de mères célibataires où, en même temps que quelques filles amérindiennes, elle avait accouché pour s’entendre dire que son bébé était mort.
La tempête est passée, laissant derrière elle le chaos, quand aux voix de Harp, de Dell, de l’épouvantail et de l’Antidote, vient s’ajouter celle de Cleo, photographe noire de la Resettlement Administration – agence fédérale du New Deal créée en soutien des populations rurales – , dépêchée sur place pour immortaliser les effets du Dust Bowl. Personnage fictif par ailleurs capable de faire apparaître passé et avenir sur ses tirages, elle permet de montrer un autre effet amnésique, au travers des clichés bien réels qui, poinçonnés par la censure de Roy Stryker – qui détruisait à coups de perforatrice les négatifs n’appuyant pas la propagande officielle –, s’échelonnent tout au long du livre.
Long et lent à s’installer, parfois désarçonnant mais toujours très joliment poétique dans son recours au réalisme magique, le livre est une immersion suffocante dans la poussière du Dust Bowl et la misère de la Grande Dépression, catastrophes que l’on serait tenté de qualifier de bibliques en référence au Livre de Job, si ne se dessinait aussi sûrement dans le récit l’envers honteux du rêve américain, avec son vol de terres originel, son racisme systémique, ses violences contre les minorités et les femmes, et sa destruction forcenée de l’environnement au nom d’une prospérité économique mal partagée. Des années 1930 à aujourd’hui, l’extrapolation qu’il suggère de manière assez transparente et ironique ouvre pourtant sur une proposition pleine d’espoir : les clichés de Cleo préfigurant l’avenir montrent différents scénarios, du pire au plus heureux, libre au présent de faire les bons choix. Coup de coeur. (5/5)
Citations :
Les étudiantes infirmières blanches étaient plus mortes que les autres aux yeux de la plupart des habitants, me semblait-il. Si les décès d’Enesta Risingsun, Luz Arrow et Lada Oletsky étaient de fâcheux incidents, ces nouveaux meurtres étaient une tragédie. Un problème à régler toute affaire cessante. Je veillais moi aussi à m’enfermer à double tour ; une sorcière des prairies est toujours « moins morte » qu’une bonne citoyenne, un fait bien connu des tueurs et des policiers.
La banque me possédait, comme presque tout le monde dans le comté. Je trimais seize heures par jour, aux prises avec la météo : en 1922, je récoltais une tonne à l’hectare ; en 1926, la grêle avait tout détruit. Puis la pluie était partie pour ne jamais revenir. Désormais, ce que je gagnais servait à rembourser les traites du Spider, dont les charnières rouillaient déjà au soleil. En 1934, je vivais à peine de mon travail. À force, on ne tarde pas à se sentir comme un chien qui essaie d’étancher sa soif avec sa propre transpiration. On paie la banque pour avoir le privilège de labourer sa terre. C’est le piège. On fait un emprunt ou on achète à crédit. L’argent des graines pourrit dans le sol. Et bientôt, on se retrouve le dos trempé de sueur à minuit, à piocher avec l’énergie du désespoir pour ne pas être rattrapé par ses dettes. À travers les Plaines, on voyait les phares des machines démoniaques pour lesquelles on avait hypothéqué nos fermes éclairer la route jusqu’au désastre actuel.
Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Mes interrogations amusaient Cherry. « Le hasard, Anti. Comme un os cassé qui parfois se consolide de travers. Voilà ce qui a fait de toi une sorcière. » Elle avait une vision très mécanique du processus. Nous avions survécu à une explosion qui avait ouvert une porte. Chez la plupart des gens, le mur se reformait. Le temps guérissait la blessure. Il la refermait. Dans notre cas, il n’y avait même plus de porte. Juste une béance permanente, un lieu inoccupé. Espace à louer.
Une graine est un drôle de petit cercueil. Enterrez-la et la vie en jaillit.
La plupart des femmes formées au foyer pour mères célibataires de Milford finissaient domestiques dans des familles aisées et laissaient leurs bébés à la garde d’une autre. « Si tu es logée sur place, tu dois tout faire pour eux, sauf mâcher leur nourriture », m’avertit Melody. Je n’avais aucune envie de payer la pension de mon enfant pour avoir le privilège de m’occuper de celui d’une dame fortunée. J’ai décidé que je serais caissière dans un magasin de nouveautés, comme ma nonna autrefois.
Aucun être humain ne devrait habiter dans un taudis. Il ne m’échappait pas que les lecteurs n’étaient pas révoltés par les images des métayers noirs qui se trouvaient dans une situation encore plus cruelle. Incapables d’obtenir de leurs propriétaires l’argent des subventions fédérales. Exclus des nouvelles mesures d’aide du Social Security Act. Des visages blancs dans des champs de petits pois ou à l’arrière d’un camion, des enfants blancs dans des cartons : là était le scandale. L’injustice qui méritait toute l’attention de la presse. La famine blanche était une urgence nationale. La clochardisation, une tragédie. La ruée vers l’Ouest, non pas pour trouver de l’or ou des terres, mais de la nourriture, un travail, un campement moins abject que celui de la veille. Ces images bouleversaient beaucoup d’Américains, et ils étaient prêts à voter pour un président promettant de venir en aide à l’homme du peuple, celui qu’on avait « oublié » tout en bas de la pyramide économique. J’étais moi aussi horrifiée par le désespoir que je découvrais dans les localités rurales du Nebraska, écrivais-je à mon chef. J’éprouvais une immense compassion pour tous les malheureux que je rencontrais et photographiais. Mais qui d’autre avait-on oublié ?
Roy prétendait avoir refusé mes portraits d’ouvriers agricoles noirs uniquement pour des raisons pragmatiques, et non artistiques. Le service historique, disait-il, ne pouvait pas prendre le risque de se laisser entraîner dans une croisade pour la justice raciale.
« … la réalité est… »
« … photographiez tout le monde, mais insistez sur… »
La réalité.
Quand on parle de nos souvenirs, on dit qu’ils nous reviennent à l’esprit ou qu’ils nous sortent de la tête. Mais si j’en juge par ce que je vois dans l’exercice de ma profession, j’ai l’impression que notre cartographie est faussée. Je pense que le siège de la mémoire se situe plus bas, mon fils. Mes clients ont tendance à se frotter les reins, à la jonction de leur colonne vertébrale et de leur coccyx. D’autres posent une main en étoile sur leur nombril. Les gens qui viennent me consulter se souviennent dans leurs doigts et dans leurs pieds. Leur cœur battant se rappelle. Le passé coule dans leurs veines. Les êtres humains désirent avec leur corps tout entier, et c’est ainsi qu’ils se souviennent également.
J’ignorais – et personne ne me l’avait jamais dit – que j’étais un soldat enrôlé dans une guerre. Nous, les derniers arrivés dans les Plaines, avions été invités par le gouvernement américain pour occuper le terrain. Le Homestead Act, le Dawes Act, toutes ces mesures faisaient partie d’un plan de bataille. Au fil du temps, des enfants à la peau claire grandiraient dans l’Ouest sans avoir jamais connu d’autre patrie, sans se douter qu’ils étaient les filles et les fils d’une armée d’invasion, deuxième, troisième, quatrième et cinquième génération d’Américains. Placer les terres indiennes entre des mains blanches. Rendre les forêts et les plaines productives. Transformer le sol en argent.
J’étais encore enfant, le jour où je compris que, quand je quittais Golab Polska pour me rendre à Taube, le village allemand voisin, je devenais un être inférieur. À chaque pas, ma valeur diminuait. Le chancelier impérial Otto von Bismarck n’en faisait pas mystère :
Il faut frapper les Polonais très fort, de façon qu’ils perdent tout espoir en la vie ; je compatis à leur sort, mais si nous voulons survivre, nous ne pouvons que les exterminer ; le loup n’y peut rien si Dieu l’a créé ainsi, néanmoins les gens le tueront en raison de ce qu’il est, s’ils en ont l’occasion.
Je suis un catholique venu s’installer dans le Nebraska pour vivre selon les principes du Christ. Aime ton prochain comme toi-même. Donne-lui la chemise que tu as sur le dos. Nous avons tout pris aux Indiens, même leurs enfants.
Que fait la tempête, dans la Bible ? Elle retourne Job, l’emporte dans son tourbillon pour lui montrer la terre. Les forêts et les montagnes, les rivières et les étoiles. Les baleines, les crocodiles, les hippopotames, les aigles. Les réserves de neige. Le ventre vert de l’eau. Soudain, Job entend la voix de Dieu partout : pas seulement dans la tempête, mais dans toute la création. Il est arraché à ses souffrances et à ses interrogations, arraché à lui-même, pour être replanté avec un univers entier en lui.
Dans le Livre de Job, ce que Dieu révèle au cœur de la tempête ne peut être couché par écrit. Je comprenais mieux l’omission, à présent que j’écoutais les oiseaux. Dieu avait déjà donné sa réponse à travers les êtres vivants. C’était l’oreille de Job qui était mal réglée. La tempête lui enseigne une leçon fondamentale, et le grand calme qu’elle laisse dans son sillage aussi. Le silence de Dieu n’est pas si silencieux, tout compte fait. Il m’apprend à écouter.


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