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Coup de coeur 💓
Titre : L'empereur de la joie
(The Emperor of Gladness)
Auteur : Ocean VUONG
Traduction : Hélène COHEN
Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
en français en 2026 (Gallimard)
Pages : 512
Présentation de l'éditeur :
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Décidé à en finir en se jetant d’un pont, Hai, dix‑sept ans, est sauvé in extremis par Grazina, une femme âgée vivant seule en contrebas, dans une maison délabrée perdue dans un secteur abandonné de la déjà pas très riante ville de Gladness, en Nouvelle‑Angleterre. Entre le garçon pris dans la spirale des opioïdes et la vieille dame retranchée dans une solitude que l’âge et les troubles de mémoire accentuent, se noue peu à peu une relation inattendue, faite de prudence, de maladresses et d’une attention réciproque qui brise leur isolement. Le rapprochement de ces deux existences abîmées leur permet d’esquisser une forme de quotidien partagé, une manière de tenir debout malgré l’usure, la peur et l’impression persistante d’être relégués hors du monde. Dans cette cohabitation précaire, où chaque geste compte davantage qu’il n’y paraît, se dessine la possibilité d’un lien qui, sans les sauver tout à fait, leur rend une part de présence et de dignité.
Si Ocean Vuong s’éloigne ici de l’autobiographie explicite, il n’abandonne ni la vulnérabilité ni la tension poétique qui irriguaient ses précédents textes. Préférant aux grandes articulations narratives une progression fragmentée où les actes minuscules, les silences et les hésitations prennent une importance décisive, l’écriture, impressionnante de justesse et de délicatesse, se fait le miroir de l’état intérieur des personnages. Loin de tout pathos et de toute démonstration, elle dit la lassitude, la confusion et la honte, mais aussi la tendresse, l’entraide et le courage. Hai, pour subvenir à leurs besoins, trouve à s’employer dans un fast‑food où le travail, dur et mal payé, est malgré tout traversé de formes de camaraderie discrètes qui lui offrent un répit inopiné. Accordant autant d’attention à ces micro‑alliances qu’aux violences structurelles qui les cernent, le récit s’inscrit dans une précarité qui n’étouffe jamais complètement la possibilité d’un lien et, par la douceur obstinée de sa langue, fait s'épanouir une solidarité qui rompt fugacement la logique de la marginalisation.
Conjuguant la rudesse du réel et la délicatesse d’une plume qui accueille les êtres cabossés sans les réduire à leur souffrance, ce roman se distingue par son attention obstinée aux vies minuscules et par sa capacité à faire surgir, au coeur de la précarité, des moments de grâce et de partage. Si quelques longueurs, répétitions et effets de construction en atténuent parfois l’élan, l’ouvrage n’en brille pas moins par la somptuosité de sa langue, la finesse de son imaginaire et l’humanité bouleversante de la relation entre Hai et Grazina. Sur le fond d’une Amérique oublieuse de ceux qu’elle laisse sur le bas‑côté, cette histoire de survie et de dignité en clair‑obscur s’impose comme un véritable coup de coeur. (5/5)
Citations :
Hai découvrit qu’un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu’il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l’écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. Ou pire, l’esprit dessinait des choses de lui-même pour combler les trous (…).
Il aurait voulu lui dire qu’un corps n’était que cette petite pelle de rien du tout qui nous servait à creuser un tunnel à travers les minutes et les heures, et qu’à la fin il n’y avait qu’un immense vide. Les comprimés étaient en train de se dissoudre en lui comme les siens en elle, et dans son hébétude médicamenteuse, il n’entendait plus que les grésillements qui affluaient dans la pièce, une vague après l’autre. De plus en plus fort, comme si la maison était une immense radio mal réglée et que lui, à l’intérieur, attendait de comprendre pourquoi. Non, dit-il pour lui-même. Non, non, non – et il se couvrit les oreilles pour faire taire le bruit. Mais ce n’était que la pluie.
Un jour, si c’est votre tour – ce que personne ne souhaite –, vous vous retrouverez dans un fauteuil roulant, poussé par des gens qui auront l’âge de vos enfants, peut-être même de vos petits-enfants. Vous glisserez dans des couloirs chlorés, aux murs peints en bleu placide ou gris lave-vaisselle pour induire un état de sédation. Le linoléum aussi est bleu, bien que gondolé, et lustré au point d’y voir se refléter les visages déformés, bouches ouvertes sur un demi-cri silencieux. Si bleu que vous aurez l’impression d’être emporté, parce que c’est le mot, par le courant des couloirs volontairement étroits, sans possibilité de faire demi-tour. Seules les marques beiges au sol signalent l’ancienneté du lieu, tous les brancards, les fauteuils roulants, les électrocardiographes, les pieds à perfusion, les chariots qui y ont transité en masse, transportant les vivants comme les corps raides, fendant l’air ou prenant leur temps, striant les recoins de noir, uniques empreintes laissées par le temps. Vous verrez les rabougris, dans leur huitième ou neuvième décennie, courbés sur des chaises ou des lits, abandonnés dans un corridor pendant des heures, à fixer un œil perplexe sur le ventilateur au plafond ou une tache au mur, têtes pivotant au passage d’une ombre, appelant le nom qu’ils avaient donné à un fils ou une fille, des visages qu’ils n’ont pas vus depuis des mois, voire des années. On compte parmi eux des médecins, des avocats, des concierges, des politiciens de second plan, des fonctionnaires, des pilotes, des boulangers, des barmans, gradients de vie désormais égaux devant la seule aile véritablement égalitaire du rêve américain : la maison de retraite, où le passé n’est rien d’autre que la forme qu’il vous a donnée. Où un « foyer » comme celui-ci est souvent un paravent destiné à masquer le corps vieillissant, la peau en papier crépon, les plaies suintantes, les ecchymoses anémiques qui persistent durant des semaines, les yeux sombres injectés de sang. Comment en sommes-nous venus à nous persuader que le spectacle des années, la somme des décennies, est une chose d’une telle violence – y compris pour les familles – que nous ayons à construire des forteresses entières pour les isoler des regards ?
Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?


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