dimanche 1 novembre 2026

Critique : "Quand vient la tempête" de Karen Russell | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Quand vient la tempête" de Karen Russell


Coup de coeur 💓

 

Titre : Quand vient la tempête (The Antidote)

Auteur : Karen RUSSELL

Traduction : Karine LALECHERE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français (Albin Michel) en 2026

Pages : 496

Accès au livre : ISBN 9782226493675  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Que choisissons-nous de retenir et que nous permettons-nous d’oublier ?
Nebraska, années 1930. Une tempête de poussière ravage la petite ville d’Uz, appauvrissant une population déjà meurtrie par la Grande Dépression. C’est là que vit une femme surnommée « l’Antidote » : pour quelques dollars, elle offre aux habitants la possibilité de lui confier des souvenirs douloureux, comme on déposerait des bijoux dans un coffre-fort. Autour d’elle, gravitent Harp Oletsky, le seul fermier de la région dont les cultures restent vertes ; Asphodel, sa nièce orpheline, jeune prodige du basket-ball qui fuit désespérément le deuil de sa mère ; et Cleo, une photographe afro-américaine dont l’appareil, capable de voyager dans le temps, menace de révéler à la fois le passé de la ville et son avenir…

Le roman de Karen Russell met au jour l’amnésie collective, les omissions volontaires transmises de génération en génération et la réécriture de l’Histoire. Mais par-delà les nuages sombres, il laisse aussi entrevoir la possibilité d’un autre monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Karen Russell, finaliste du prix Pulitzer avec son premier roman Swamplandia (Albin Michel, 2012), s’est fait remarquer très tôt par son incroyable imagination et son univers si particulier. Distinguée par le New Yorker comme l’une des meilleures écrivaines de sa génération, elle a reçu un grand nombre de prix et distinctions, notamment pour ses recueils de nouvelles comme Le Lévrier de Madame Bovary (Albin Michel, 2022). Elle enseigne à l’université de Stanford, Californie.

 

 

Avis :

Revenant sur le Dust Bowl des années 1930, Karen Russell pointe la mémoire courte de l’Amérique dans une allégorie fantastique et féministe de la crise climatique actuelle.

Fermier près de la petite ville imaginaire d’Uz, dans le Nebraska, Harp a recueilli sa nièce Dell, une adolescente qui investit sa rage dans le basket depuis l’assassinat de sa mère – un des meurtres en série dont le shérif s’est empressé de charger un innocent noir, maintenant en attente de son exécution. En ce 14 avril 1935, resté dans les annales comme le Black Sunday, approche le « blizzard noir » de la pire des tempêtes de poussière qui, aidées de la sécheresse et de l’érosion des sols surexploités, se sont mises depuis quelques années à ravager les Grandes Plaines, semant la ruine sur leur passage : un moment que, s’éveillant à la conscience, l’épouvantail planté dans le champ inexplicablement préservé de Harp se met lui aussi à commenter au gré d’étranges visions. 

Avec les hommes et leurs activités, se retrouvent à leur tour balayées par le vent les histoires que chacun, pour s’alléger, avait pris l’habitude de confier à l’Antidote, la sorcière des prairies qui, au rythme des dépôts et retraits de souvenirs, gérait en toute confidentialité sa drôle de banque, désormais elle aussi en faillite comme en rappel d’un autre jour noir, un mardi celui-là. Dans ce vaste oubli collectif, ne lui reste que le poids de sa propre douleur, alors que, s’adressant au fils qu’elle n’a pas connu, elle se remémore le foyer de mères célibataires où, en même temps que quelques filles amérindiennes, elle avait accouché pour s’entendre dire que son bébé était mort. 

La tempête est passée, laissant derrière elle le chaos, quand aux voix de Harp, de Dell, de l’épouvantail et de l’Antidote, vient s’ajouter celle de Cleo, photographe noire de la Resettlement Administration – agence fédérale du New Deal créée en soutien des populations rurales – , dépêchée sur place pour immortaliser les effets du Dust Bowl. Personnage fictif par ailleurs capable de faire apparaître passé et avenir sur ses tirages, elle permet de montrer un autre effet amnésique, au travers des clichés bien réels qui, poinçonnés par la censure de Roy Stryker – qui détruisait à coups de perforatrice les négatifs n’appuyant pas la propagande officielle –, s’échelonnent tout au long du livre. 

Long et lent à s’installer, parfois désarçonnant mais toujours très joliment poétique dans son recours au réalisme magique, le livre est une immersion suffocante dans la poussière du Dust Bowl et la misère de la Grande Dépression, catastrophes que l’on serait tenté de qualifier de bibliques en référence au Livre de Job, si ne se dessinait aussi sûrement dans le récit l’envers honteux du rêve américain, avec son vol de terres originel, son racisme systémique, ses violences contre les minorités et les femmes, et sa destruction forcenée de l’environnement au nom d’une prospérité économique mal partagée. Des années 1930 à aujourd’hui, l’extrapolation qu’il suggère de manière assez transparente et ironique ouvre pourtant sur une proposition pleine d’espoir : les clichés de Cleo préfigurant l’avenir montrent différents scénarios, du pire au plus heureux, libre au présent de faire les bons choix. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La poussière formait de lugubres congères sur les bas-côtés. Des kilomètres de broussailles empalées et de barrières abattues pourchassaient la route jusqu’à la ville. Les rangs de blé en herbe étaient écrasés et ensevelis. Au nord-ouest, les champs dévastés de Miguel Herrera nous contemplaient d’un air sombre et désabusé. Une dizaine de jeunes arbres qu’il venait de planter gisaient en travers du passage, abasourdis. Cela dit, Miguel avait peut-être été soulagé de trouver sa haie détruite. À Uz et dans les environs, nombreux étaient ceux qui avaient dressé des brise-vent pour obtenir les chèques du New Deal, le programme d’aide mis en place par le président Franklin D. Roosevelt. Mais les hommes ne cachaient pas qu’ils comptaient couper les arbres aussitôt l’argent du gouvernement encaissé. « Je les déquille plus vite que je ne les plante », s’était vanté Wade Immey, l’un de mes fidèles clients. Par chez nous, le New Deal se heurtait à de vieilles habitudes.


Les étudiantes infirmières blanches étaient plus mortes que les autres aux yeux de la plupart des habitants, me semblait-il. Si les décès d’Enesta Risingsun, Luz Arrow et Lada Oletsky étaient de fâcheux incidents, ces nouveaux meurtres étaient une tragédie. Un problème à régler toute affaire cessante. Je veillais moi aussi à m’enfermer à double tour ; une sorcière des prairies est toujours « moins morte » qu’une bonne citoyenne, un fait bien connu des tueurs et des policiers.


La banque me possédait, comme presque tout le monde dans le comté. Je trimais seize heures par jour, aux prises avec la météo : en 1922, je récoltais une tonne à l’hectare ; en 1926, la grêle avait tout détruit. Puis la pluie était partie pour ne jamais revenir. Désormais, ce que je gagnais servait à rembourser les traites du Spider, dont les charnières rouillaient déjà au soleil. En 1934, je vivais à peine de mon travail. À force, on ne tarde pas à se sentir comme un chien qui essaie d’étancher sa soif avec sa propre transpiration. On paie la banque pour avoir le privilège de labourer sa terre. C’est le piège. On fait un emprunt ou on achète à crédit. L’argent des graines pourrit dans le sol. Et bientôt, on se retrouve le dos trempé de sueur à minuit, à piocher avec l’énergie du désespoir pour ne pas être rattrapé par ses dettes. À travers les Plaines, on voyait les phares des machines démoniaques pour lesquelles on avait hypothéqué nos fermes éclairer la route jusqu’au désastre actuel.


Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Mes interrogations amusaient Cherry. « Le hasard, Anti. Comme un os cassé qui parfois se consolide de travers. Voilà ce qui a fait de toi une sorcière. » Elle avait une vision très mécanique du processus. Nous avions survécu à une explosion qui avait ouvert une porte. Chez la plupart des gens, le mur se reformait. Le temps guérissait la blessure. Il la refermait. Dans notre cas, il n’y avait même plus de porte. Juste une béance permanente, un lieu inoccupé. Espace à louer.


Une graine est un drôle de petit cercueil. Enterrez-la et la vie en jaillit.


La plupart des femmes formées au foyer pour mères célibataires de Milford finissaient domestiques dans des familles aisées et laissaient leurs bébés à la garde d’une autre. « Si tu es logée sur place, tu dois tout faire pour eux, sauf mâcher leur nourriture », m’avertit Melody. Je n’avais aucune envie de payer la pension de mon enfant pour avoir le privilège de m’occuper de celui d’une dame fortunée. J’ai décidé que je serais caissière dans un magasin de nouveautés, comme ma nonna autrefois. 
 
 
Les photographies des « Okies », ces métayers de l’Oklahoma et d’ailleurs que la crise et la sécheresse avaient forcés à prendre la route, étaient reproduites dans les magazines et les journaux du monde entier. Les gens poussaient des exclamations horrifiées en découvrant le dénuement de ces familles. Ces travailleurs itinérants blancs vivaient dans des conditions effroyables et « indignes ».      
Aucun être humain ne devrait habiter dans un taudis. Il ne m’échappait pas que les lecteurs n’étaient pas révoltés par les images des métayers noirs qui se trouvaient dans une situation encore plus cruelle. Incapables d’obtenir de leurs propriétaires l’argent des subventions fédérales. Exclus des nouvelles mesures d’aide du Social Security Act. Des visages blancs dans des champs de petits pois ou à l’arrière d’un camion, des enfants blancs dans des cartons : là était le scandale. L’injustice qui méritait toute l’attention de la presse. La famine blanche était une urgence nationale. La clochardisation, une tragédie. La ruée vers l’Ouest, non pas pour trouver de l’or ou des terres, mais de la nourriture, un travail, un campement moins abject que celui de la veille. Ces images bouleversaient beaucoup d’Américains, et ils étaient prêts à voter pour un président promettant de venir en aide à l’homme du peuple, celui qu’on avait « oublié » tout en bas de la pyramide économique. J’étais moi aussi horrifiée par le désespoir que je découvrais dans les localités rurales du Nebraska, écrivais-je à mon chef. J’éprouvais une immense compassion pour tous les malheureux que je rencontrais et photographiais. Mais qui d’autre avait-on oublié ?
Roy prétendait avoir refusé mes portraits d’ouvriers agricoles noirs uniquement pour des raisons pragmatiques, et non artistiques. Le service historique, disait-il, ne pouvait pas prendre le risque de se laisser entraîner dans une croisade pour la justice raciale.      
« … la réalité est… »      
« … photographiez tout le monde, mais insistez sur… »           
La réalité.


Quand on parle de nos souvenirs, on dit qu’ils nous reviennent à l’esprit ou qu’ils nous sortent de la tête. Mais si j’en juge par ce que je vois dans l’exercice de ma profession, j’ai l’impression que notre cartographie est faussée. Je pense que le siège de la mémoire se situe plus bas, mon fils. Mes clients ont tendance à se frotter les reins, à la jonction de leur colonne vertébrale et de leur coccyx. D’autres posent une main en étoile sur leur nombril. Les gens qui viennent me consulter se souviennent dans leurs doigts et dans leurs pieds. Leur cœur battant se rappelle. Le passé coule dans leurs veines. Les êtres humains désirent avec leur corps tout entier, et c’est ainsi qu’ils se souviennent également.


J’ignorais – et personne ne me l’avait jamais dit – que j’étais un soldat enrôlé dans une guerre. Nous, les derniers arrivés dans les Plaines, avions été invités par le gouvernement américain pour occuper le terrain. Le Homestead Act, le Dawes Act, toutes ces mesures faisaient partie d’un plan de bataille. Au fil du temps, des enfants à la peau claire grandiraient dans l’Ouest sans avoir jamais connu d’autre patrie, sans se douter qu’ils étaient les filles et les fils d’une armée d’invasion, deuxième, troisième, quatrième et cinquième génération d’Américains. Placer les terres indiennes entre des mains blanches. Rendre les forêts et les plaines productives. Transformer le sol en argent.


J’étais encore enfant, le jour où je compris que, quand je quittais Golab Polska pour me rendre à Taube, le village allemand voisin, je devenais un être inférieur. À chaque pas, ma valeur diminuait. Le chancelier impérial Otto von Bismarck n’en faisait pas mystère :  
Il faut frapper les Polonais très fort, de façon qu’ils perdent tout espoir en la vie ; je compatis à leur sort, mais si nous voulons survivre, nous ne pouvons que les exterminer ; le loup n’y peut rien si Dieu l’a créé ainsi, néanmoins les gens le tueront en raison de ce qu’il est, s’ils en ont l’occasion. 
 
 
Il ne nous échappait pas qu’on avait fait de ces Indiens des prisonniers dans leur propre patrie. Ce qui était arrivé aux Polonais en Allemagne se reproduisait ici, et aucun colon ne leva le petit doigt pour les aider. Au contraire. Nombre d’entre eux étaient d’avis qu’il fallait forcer les Pawnees à quitter le Nebraska, et ils ne se gênaient pas pour le dire. « Ils ont les meilleures terres et ils n’en font rien. Quel gâchis ! » se plaignait l’aubergiste. Les soldats américains n’intervenaient pas pour les protéger, laissant les pionniers faire ce qu’ils voulaient sur la réserve. Chaque fois que je croisais le regard d’une femme indigène au comptoir de vente, je pensais à ma mère qui devait payer son pain le prix fort, sous les railleries des militaires allemands. Mais qu’aurais-je pu faire, moi qui ne possédais rien ?


Je suis un catholique venu s’installer dans le Nebraska pour vivre selon les principes du Christ. Aime ton prochain comme toi-même. Donne-lui la chemise que tu as sur le dos. Nous avons tout pris aux Indiens, même leurs enfants.


Que fait la tempête, dans la Bible ? Elle retourne Job, l’emporte dans son tourbillon pour lui montrer la terre. Les forêts et les montagnes, les rivières et les étoiles. Les baleines, les crocodiles, les hippopotames, les aigles. Les réserves de neige. Le ventre vert de l’eau. Soudain, Job entend la voix de Dieu partout : pas seulement dans la tempête, mais dans toute la création. Il est arraché à ses souffrances et à ses interrogations, arraché à lui-même, pour être replanté avec un univers entier en lui.


Dans le Livre de Job, ce que Dieu révèle au cœur de la tempête ne peut être couché par écrit. Je comprenais mieux l’omission, à présent que j’écoutais les oiseaux. Dieu avait déjà donné sa réponse à travers les êtres vivants. C’était l’oreille de Job qui était mal réglée. La tempête lui enseigne une leçon fondamentale, et le grand calme qu’elle laisse dans son sillage aussi. Le silence de Dieu n’est pas si silencieux, tout compte fait. Il m’apprend à écouter. 

 

samedi 31 octobre 2026

Bilan de lectures – Octobre 2026 | Lectures de Cannetille

   

Coups de coeur :

  
ASSANI-RAZAKI Ryad : Les maîtres du sol 
DUBOIS Jean-Paul : Chacun 
LESPADE Elise :  Paradisi Gloria 
PETITCUENOT Marie : Heures sauvages  
 


   

J'ai beaucoup aimé :

 
 BERGMANN Boris : Minotaure
BOUM Hemley : Nos vies sauvages
DESERABLE François-Henri : Chagrin d'un chant inachevé
KASISCHKE Laura : Baignade surveillée  



  

J'ai aimé :

 
BORDES Gilbert : Le silence de la neige 
BOURAOUI Nina : Championne
DESERABLE François-Henri : Le palais  
GRONDEAU Olivier : Joseph dans la nuit
NOTHOMB Amélie : L'adolescence du perroquet 
PICHAT Bérénice : Un marché noir
 

vendredi 30 octobre 2026

Critique : "Le palais" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le palais" de François-Henri Désérable




J'ai aimé

 

Titre : Le palais

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 400

Accès au livre : ISBN 9782073159212  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Arun Kumar est doté d’un palais absolu — une mémoire des arômes si infaillible qu’elle confine au prodige. Ce don extraordinaire, il entend bien en faire l’instrument de sa revanche. Reste à découvrir comment. Et contre qui.
Des bidonvilles de Delhi aux caves de Bourgogne, des îles Marquises aux tours de Manhattan, François-Henri Désérable signe avec Le Palais un grand roman d’aventures sur le vin, portrait d’un génie hors la loi dont les crimes se dégustent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

François-Henri Désérable est l'auteur de plusieurs romans et récits de voyage, dont L'usure d'un monde et Mon maître et mon vainqueur (Grand Prix du roman de l'Académie française 2021).

 

 

Avis :

Après s’être consacré ces dernières années à des récits de voyage, François-Henri Désérable revient à la fiction en s’inspirant librement de l’histoire du faussaire vinicole Rudy Kurniawan. Cette affaire rocambolesque se métamorphose sous sa plume en thriller oenologique, de son propre aveu un clin d’oeil au célèbre Parfum de Patrick Süskind à qui il avait d’ailleurs dédié une nouvelle en 2022. 

Orphelin originaire des bidonvilles de Delhi, adopté à l'âge de huit ans par un couple de restaurateurs bourguignons, Arun Kumar se découvre une mémoire sensorielle proprement surhumaine, un « palais absolu » capable de cartographier instantanément les moindres nuances d'un grand cru. Son ascension fulgurante le mène des caves feutrées de Beaune aux îles Marquises, avant de l'entraîner dans les salons cossus de Manhattan où, en quête de revanche face à l'arrogance des experts, il met son génie au service d'une imposture (presque) imparable.

Belle gageure que de s’emparer d’un univers en néophyte pour le restituer au niveau d’expertise d’un personnage hors normes. Qui plus est de réussir à mettre en mots arômes et sensations, par nature ineffables. Malgré plusieurs années de travail et tout le talent qu’on lui connaît, pas sûr que François-Henri Désérable soit tout à fait parvenu à relever le défi. Certes, le brio de la plume reste intact et sa verve narrative emporte le lecteur avec une belle énergie. Pourtant, comment ne pas tiquer face à une avalanche linguistique qui, faute d’une vraie digestion, s’accumule en congères encyclopédiques ? Le texte y perd d'autant plus en naturel que, particulièrement au début, transparaissent quelques tics narratifs, plus marqués qu'à l'accoutumée chez l'auteur.

En dépit de ces réticences, l’on se laisse volontiers emporter par les péripéties que, campé avec une certaine insouciance entre don et imposture, Arun vit en brouillant toutes les frontières. Faussaire de génie rendant l’illusion inextricable de la vérité, il entretient une ambiguïté morale qui ne l’empêche paradoxalement pas de susciter la sympathie, son art de la tromperie servant finalement une fiction collective dont chacun, au fond, semble tirer profit. Cette escroquerie tend un miroir gentiment amusé au cercle très fermé et codifié de l’oenologie de haut vol, avec ses marchands, ses gourous et ses amateurs pas toujours aussi éclairés qu’ils le pensent. Peu importe alors la succession d'événements extraordinaires et de rencontres providentielles, du palais des saveurs au palais de justice, l'envie de se prêter au jeu l’emporte dans la lecture. (3,5/5)

 

 

Citations :

Pour donner des raisins plus concentrés, la vigne devait plonger ses racines au plus profond, elle devait souffrir. Être vigneron, disait-il, ça n’est jamais que l’art de faire souffrir la vigne pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même.


Si vous lui demandiez la différence entre un mauvais vin et un grand vin, c’est tout simple, disait le père de Margot : le mauvais vin, on le boit et on finit par se battre ; le grand vin, on se bat pour le boire.


Le génie surgit rarement de nulle part. Le plus souvent, il lui faut un terreau fertile pour éclore. Si les hasards s’étaient fourvoyés, si Pablo Ruiz Picasso avait vu le jour en Argentine, Wolfgang Amadeus Mozart en Andalousie et Diego Armando Maradona en Autriche, eh bien Picasso aurait peut-être fait du football, Mozart de la peinture et Maradona de la musique, et l’on n’aurait ni Guernica, ni Flûte enchantée, ni Mano de Dios un soir de Coupe du monde 1986. 


Entre deux buts, deux tiers-temps et deux bières, El Baresed et Martock s’étaient mis à parler, ou plus exactement, Martock s’était mis à parler et El Baresed à l’écouter, avec une fascination croissante. Car Martock possédait une qualité de plus en plus répandue, mais qu’il portait à un degré inégalé : une aptitude prodigieuse à débiter des conneries en rafales, avec une faconde, une assurance, un aplomb proprement vertigineux. Il pouvait disserter pendant une heure sur la manière la plus efficace de faire fuir un ours polaire en cas d’attaque à Central Park, ou soutenir mordicus que la plupart des élus démocrates faisaient partie d’un réseau pédophile sataniste. Puis, soudain, il gardait le silence, comme s’il avait peur d’épuiser sa provision de conneries. Mais de même que le silence qui succède à un morceau de Mozart est encore du Mozart, celui qui succédait à une connerie de Martock était encore du Martock. Il portait une casquette rouge « Make America Great Again ». Pour un romancier : une mine d’or.


Le vin, c’était un peu comme les livres : plus on en lisait, plus on en découvrait dont on n’avait pas même soupçonné l’existence, et plus le besoin de lire ceux-là aussi se faisait impérieux – sans parler de ceux qu’on remettait délibérément à plus tard, comme la promesse de réjouissances à venir (et c’est ainsi qu’on se dirige ad patres sans avoir ouvert Belle du seigneur ou Anna Karénine). 


Son nom circulait comme une légende urbaine : chacun avait sa petite histoire, sa petite anecdote, et toutes commençaient par « Un jour, Arun », suivi d’une trouvaille improbable. Même ceux qui ne l’avaient jamais rencontré en parlaient comme d’un vieil ami. C’était là son génie : dans ce monde où tout se monnaie, il avait compris que l’inattendu offert sans contrepartie devenait une histoire qu’on répétait. Et qu’une histoire répétée, à la longue, se transformait en mythe que l’on pouvait monnayer.


Les semaines, les mois passèrent, ce fut l’été, puis l’été sans surprise bascula dans l’automne. Il y eut de nouvelles vagues de Covid ; sans surprise là non plus, de nouvelles restrictions. « Il n’y a pour l’homme que trois événements : naître, vivre et mourir. Il ne se sent pas naître, il souffre à mourir, et il oublie de vivre », avait dit trois siècles plus tôt un grand moraliste français. Jamais cette phrase n’avait paru aussi juste : l’homme avait si peur de la mort qu’il en oubliait de vivre. Il consentait, sans faire de vagues, au sacrifice de ses libertés les plus élémentaires – à commencer par celle d’aller et venir où bon lui semblait, quand bon lui semblait. Cette assignation à résidence sous surveillance policière avait un nom : le confinement.


Le temps de s’avouer que nos parents avaient raison, on a déjà des gamins persuadés qu’on a tort.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Chagrin d'un chant inachevé 
 
 
 

mercredi 28 octobre 2026

Critique : "Baignade surveillée" de Laura Kasischke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Baignade surveillée" de Laura Kasischke



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Baignade surveillée (Lifeguard)

Auteur : Laura KASISCHKE

Traduction : Céline LEROY

Parution : en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Gallimard) 
                  en 2026

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782072977626  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui à Mission Hills pourrait oublier le 16 juillet 1969 ? Le matin, tous les regards étaient médusés par les premières images d’une fusée décollant vers la Lune. L’après-midi, le petit Richie Manning se noyait dans la nouvelle piscine bleu lagon du quartier, bondée en cette journée si chaude. Une maître-nageuse était pourtant présente — une splendide étudiante, aux longs cheveux blonds et aux jambes parfaitement bronzées. Mais derrière ses lunettes de soleil, surveillait-elle vraiment la baignade ?
De ce jour tragique qui fait chavirer une famille et toute une communauté, Laura Kasischke scrute chaque recoin, sans relâche, pour en saisir toutes les failles. Elle plonge également dans les destins des témoins clés, qui se trouvent heurtés, par ricochet. Baignade surveillée, lecture vertigineuse, signe le retour époustouflant de l’immense écrivaine américaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1961, Laura Kasischke a bâti une oeuvre poétique et romanesque impressionnante. Elle a notamment écrit A Suspicious River (Folio), adapté au cinéma, et Esprit d'hiver (Folio), lauréat du Grand Prix des lectrices de Elle en 2014. Elle vit et enseigne dans le Michigan. Baignade surveillée marque son grand retour au roman.

 

 

Avis :

Le 16 juillet 1969, jour du décollage de la mission spatiale Apollo 11 vers la lune, l’Amérique a tellement les yeux fixés sur le bleu du ciel que nul ne prête attention à Richie Manning, cinq ans, en train de se noyer dans le bleu d’une piscine bondée, en pleine banlieue huppée du Michigan. Annoncé dès l’incipit, le drame n’en finit pas de se dilater au ralenti dans une narration retardant son dénouement pour en étudier l’approche sous tous les angles.

En cette journée radieuse, Richie n’en peut plus d’impatience, pressé qu’il est de rejoindre le bassin « bleu lagon tropical électrique » du très chic club de natation dont ses parents viennent tout juste d’oser s’offrir l’adhésion. Les minutes qui le séparent de son bonheur sont des heures pour le garçonnet, loin de se douter, alors que, dans une image cruellement prémonitoire, il aspire à foncer vers la lumière au bout du tunnel séparant la piscine du parking, que c’est vers sa disparition qu’il se précipite. Les yeux levés vers la maître-nageuse semblant trôner, du haut de sa chaise, sur le fond éclatant du ciel et ses pensées rejoignant son père alors dans un avion pour ses affaires, il n’est déjà, sans que personne s’en aperçoive, plus tout à fait ici. 

Comme, sous le choc d’une catastrophe, l’on en revisionne en boucle les images, zoomant, ralentissant, multipliant les perspectives et les retours arrière, le récit tourne en spirale autour du drame en multiples allers-retours temporels et changements de point de vue, auscultant sans fin l’alignement des planètes et les détails parfois insignifiants qui, à la lumière de la tragédie, s’habillent a posteriori d’une signification nouvelle. Malgré leur innocente banalité, ces heures convergeant vers l’instant fatidique se tendent rétrospectivement d’une menace impalpable et d’une culpabilité larvée. La corde séparant le petit du grand bain n’a pas été remise en place, la maître-nageuse semble désormais trop jolie pour être vraiment sérieuse et la mère, que faisait donc la mère, fustigera le père revenu de son absence. 

Murmures et regards de côté ont beau chercher un bouc émissaire, et même si au moins une personne paiera le prix fort comme révélé par ces réunions des Alcooliques Anonymes auxquelles assiste, dans un autre Etat vingt ans plus tard, une femme dont on se demande longtemps qui elle est, rien dans le récit ne permet d’incriminer qui que ce soit en particulier, laissant les consciences à leur malaise et cette bonne société américaine à sa faillite et à son traumatisme individuels alors qu’elle fêtait un triomphe collectif.

Obsédante et lancinante, suffisamment poétique et métaphorique pour ne jamais sombrer dans le pathos ni l’obscénité malsaine, l’écriture de Laura Kasischke trouve dans l’ingénieuse construction de ce roman ample matière à réflexion, quand, aveuglée par sa propre puissance, une société en oublie ses plus vulnérables. (4/5)

 

 

Citation :

Richard aimait sa femme, mais il regrettait qu’elle n’ait pas fait d’études. Même au lycée, elle n’était pas très douée. On ne pouvait pas lui en vouloir. Ses parents manquaient d’instruction. Elle avait dû s’occuper de ses frères et sœurs, prendre soin de la maison après le départ de son père, quand sa mère avait dû faire le ménage chez d’autres gens. 
Mais grâce à lui Marie avait désormais du temps libre. Il y avait les garçons, bien sûr, mais ce n’était pas un travail à temps complet comme le sien. 
Si elle l’avait voulu, elle aurait sûrement pu lire autre chose que des livres de cuisine, des magazines féminins ou le Comment soigner et éduquer son enfant du Dr Spock. 
Richard songea qu’il était marié à une femme qui craignait de voir leur maison réduite en cendres par un bout de navette au lieu de s’intéresser aux premiers pas de l’humanité sur la Lune.


 

lundi 26 octobre 2026

Critique : "Chagrin d'un chant inachevé" de François-Henri Désérable | Lectures de Cannetille

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chagrin d'un chant inachevé

Auteur : François-Henri DESERABLE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782070792368  
                           en librairie

  

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Cet automne-là, les taux d’intérêt étaient en baisse, les prix de l’immobilier en hausse, ma famille, mes amis s’inquiétaient : est-ce qu’il n’était pas temps que j’investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m’endetter sur trente ans (mon âge à l’époque). Je n’en avais ni les moyens ni l’envie. Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. »
De Buenos Aires à Caracas, François-Henri Désérable nous embarque dans une formidable traversée de l’Amérique du Sud. Cinq mois à moto, en stop, en bateau, avec une seule contrainte : emprunter l’itinéraire qui fut celui d’Alberto Granado et d’Ernesto « Che » Guevara, lors du fameux voyage à motocyclette, soixante-cinq ans plus tôt.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François-Henri Désérable est l’auteur notamment de Mon maître et mon vainqueur, qui a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française. Après L’usure d’un monde, où il racontait sa traversée de l’Iran, Chagrin d’un chant inachevé est son deuxième récit de voyage.

 

 

Avis :

Ancien joueur professionnel de hockey devenu romancier salué par les grands prix littéraires, François-Henri Désérable est aussi écrivain voyageur. En 2023, il publiait  L’usure d’un monde, récit d’un périple en Iran, sur les traces de son modèle Nicolas Bouvier, dans un pays au bord de l’implosion. Lui qui arpente les routes près de six mois par an exhume cette fois les souvenirs d’un voyage plus ancien : en 2017, il a suivi, soixante-cinq ans après lui, l’itinéraire du jeune Ernesto Guevara, alors simple étudiant en médecine sans intention politique, à travers l’Amérique latine, de l’Argentine à Cuba en passant par le Chili, le Pérou, la Colombie et le Venezuela.

Rencontres, découvertes et imprévus sont autant de cailloux semés sur la route, que l’auteur, faute de notes prises à chaud, égrène de mémoire dans un récit concis et distancié, ramené à l’essentiel. « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées », a-t-il retenu du philosophe et historien Hippolyte Taine. Guevara, confronté à la pauvreté généralisée du continent, en était revenu avec les convictions révolutionnaires qui allaient forger son destin. François-Henri Désérable, lui, raconte ce qui, loin des mirages touristiques, l’a le plus marqué dans ses observations de témoin lucide.

Il y a bien sûr les aléas et les dangers de ces huit mille kilomètres parcourus en cinq mois, en moto, en stop et en bateau, de quoi, entre ironie et frisson rétrospectif, tenir le lecteur en haleine, au plus près des réalités bourlingueuses. Après avoir tâté d’un tesson de bouteille sur la gorge et des crocs d’un molosse, après une panne de voiture en plein désert d’Atacama et les avanies imposées par des douaniers corrompus, place quand même à des rencontres plus humaines, à des lieux grisants quittés à regret et, aussi, à des expériences bouleversantes, comme celle vécue aux côtés des mineurs de Potosi, oubliés au fond de l’enfer, ou encore au coeur de ce que l’on appelle « favelas au Brésil, villas miseria en Argentine, campamentos ou poblaciones au Chili, barrios au Venezuela. En français : bidonvilles. Au Pérou : pueblos jóvenes (quartiers jeunes) », mais qui concentre partout, troublant écho au temps de Guevara, la même misère extrême.

Devenu lecteur sur le tard, François-Henri Désérable n’en est pas moins passionné de littérature et, convoquant Valéry, Yourcenar, Chateaubriand ou Flaubert comme le ferait Sylvain Tesson, il accompagne ses pas, avec la dérision de qui ne se prend pas au sérieux, de réflexions sur la vie et la mort, sur le voyage et l’écriture. C’est ainsi que d’anecdotes en apartés, l’on boucle avec l’auteur une odyssée loin des sentiers battus, au contact direct des réalités locales, histoire, « en levant les yeux sur le monde, [de] se regarde[r] un peu moins le nombril » et d’« aiguiser [un] regard que chaque jour passé au même endroit achèv[e] d’émousser. »
 
Plaisant et enlevé, ce récit authentique, traversé de réflexions parfois inégales mais toujours sincères, révèle sous sa légèreté un regard curieux et attentif posé sur le monde. (4/5)

 

 

Citations :

Plus grisant que le voyage : l’idée du voyage. Le concevoir, le préparer, le rêver, voilà des voluptés qui suffiraient à vous visser chez vous pour ne plus en partir.


Partir loin, c’est encore le meilleur moyen de se mettre à distance de soi-même. À ceux qui voyagent dans l’espoir de se trouver, j’ai toujours préféré ceux qui le faisaient dans le but de se perdre : en levant les yeux sur le monde, on se regarde un peu moins le nombril. Pourquoi voyager ? Chacun a ses raisons. Moi, c’était pour aiguiser mon regard que chaque jour passé au même endroit achevait d’émousser. Hippolyte Taine avait synthétisé cela dans un aphorisme parfait : « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. »


C’est ainsi : le plus beau des voyages sera toujours celui qui reste à faire.


On a tant écrit sur le Che : quiconque s’aventure aujourd’hui à écrire sur lui n’écrit jamais que dans les blancs entre les lignes des autres. Et néanmoins on refait inlassablement le roman de sa vie, inlassablement le chapitre de sa mort. Cela se passe donc en Bolivie, qui de l’avis des Sud-Américains est le trou du cul de l’Amérique du Sud, et pire qu’en Bolivie, dans le Ñancahuazú, qui de l’avis des Boliviens est le trou du cul de la Bolivie. Le Che avait une idée fixe : embraser le monde de focos, des foyers de guérilla rurale dont les rangs grossiraient d’escarmouche en escarmouche, de bataille en bataille, pour former une armée de libération qui comme à Cuba finirait par renverser le pouvoir. Mais pourquoi avoir choisi la Bolivie comme foco initial ? Pourquoi ce pays enclavé, le seul, avec le Paraguay, qui n’a pas d’accès à la mer ? Parce que c’est une dictature militaire, parce que la minorité blanche y oppresse la majorité indienne, parce que le Parti communiste local est susceptible d’apporter son soutien, parce que la Bolivie partage des frontières avec le Paraguay, le Brésil, le Pérou, l’Argentine et le Chili, parce qu’elle peut constituer une base arrière pour combattre l’impérialisme qui ne cesse de gagner du terrain, parce que si tout se passe comme prévu, on fera bientôt de la cordillère des Andes une immense  Sierra Maestra. Mais de même qu’au Congo, et même pire qu’au Congo, rien ne se passe comme prévu. Et moins d’un an après son arrivée dans le Ñancahuazú, voilà le Che entre les mains de l’armée bolivienne.


Le chagrin d’un chant inachevé, c’est aussi celui qui vous étreint quand vous devez vous arracher à la contemplation d’un paysage dont vous savez que vous n’allez plus le revoir. Dans le Sud Lípez, on se surprend plusieurs fois à marcher à reculons, pour retarder, ne serait-ce que de quelques instants, celui où il faudra tourner le dos et à jamais dérober à ses yeux le tableau prodigieux que l’on a face à soi. 


Un lac aux eaux turquoise, des volcans aux cimes enneigées, des collines aux crêtes façonnées par le vent, des pierres rondes et des geysers, des flamants roses et des lamas, un rocher en forme de dromadaire, des cactus démesurés et, plus tard, dans le Salar d’Uyuni, un désert de sel où quand il a plu le sol est pour le ciel un miroir : pendant des heures, vous avez l’illusion de rouler sur les nuages.


Rappelons seulement ce que disait l’évêque brésilien Hélder Câmara :             
 « Il y a trois sortes de violence. 
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. 
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. 
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »
 
 
Pourquoi lit-on ? On peut tout à fait vivre en se passant de lecture. J’ai été, pendant toute mon enfance, un très grand non-lecteur, et si à dix-huit ans je ne m’étais pas mis à lire d’un coup, comme un damné, avec l’acharnement de ceux qui auront toujours, jusqu’à la fin de leur vie, mille lectures à rattraper, eh bien ma vie n’en serait  pas moins supportable. Elle serait sans doute amoindrie, mais je n’en aurais pas conscience, et je ne ressentirais pas l’impérieuse nécessité de lire toujours plus, de même que celui qui n’a jamais vu, j’imagine, ne ressent pas l’impérieuse nécessité de voir : il entend le feu qui crépite, il ne sait pas la forme des flammes ; il perçoit le chant d’un oiseau, il ignore la couleur de ses plumes ; il sent le parfum d’une femme, il ne connaît pas son visage. Et peu lui importe : il n’en souffre pas. Ou seulement dans la mesure où d’autres lui ont fait part des voluptés infinies dont sa condition le prive. Mais donnez-lui la vue ne serait-ce que quelques instants, laissez-le voir le feu, les plumes, la femme, et demandez-lui alors s’il veut retrouver les ténèbres. Il vous répondra : vous êtes fou ?
Voilà ce qu’a été pour moi, à dix-huit ans, la découverte de la lecture. Alors bien sûr je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle m’a sauvé de tout, ou prétendre, comme Montesquieu, qu’elle a « été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé », mais elle m’a consolé de bien des peines, car il suffit de peu, de si peu, il suffit d’un livre pour se soustraire au réel qui nous assiège et retrouver aussitôt ce dont nous sommes aujourd’hui de plus en plus dépourvus : les vertus de la lenteur. Les livres ont cette capacité inouïe à ralentir le temps, à diluer les heures en même temps qu’ils nous tiennent éloignés de l’ennui. La compagnie des autres peut nous être barbante. Celle des livres – des bons livres : jamais. 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 

samedi 24 octobre 2026

Critique : "Paradisi Gloria" de Elise Lespade | Lectures de Cannetille

Couverture du roman "Paradisi Gloria" de Elise Lespade

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Paradisi Gloria

Auteur : Elise LESPADE

Parution : 2026 (Cercle Ouvert)

Pages : 781

Accès au livre : ISBN 9791070210208  
                           en librairie

 

 

  

 



 

Présentation de l'éditeur :   

Depuis la prison, la jeune Zoé Bromberg écrit à une certaine Isabelle, amie de son oncle, pour la prier de lui trouver un avocat. Afin de convaincre son ex-mari, ténor du barreau, de défendre l’accusée, Isabelle entreprend de lui raconter ce qu’elle sait – ou croit savoir – à propos des Bromberg. Et notamment la relation destructrice qu’entretiennent deux frères : Dimitri, l’aîné, pilote de chasse, père de Zoé, figure de domination et de violence, et Gaspard, le cadet, victime de son emprise.

Peu à peu, les points de vue se déplacent, d’autres voix s’entrelacent et se succèdent. Se dévoile alors l’histoire d’une famille de petite bourgeoisie dans la France contemporaine, comme une constellation de destins dévastés, minée par les secrets, les traumatismes, les manipulations, et qui s’est complètement désintégrée à partir du jour où la mystérieuse et turbulente Alexis de la Paz, elle-même pilote virtuose, est arrivée pour épouser Dimitri. 

Avec ce premier roman d’une puissance et d’une ambition stupéfiantes, Élise Lespade nous précipite dans un tourbillon choral vertigineux, tragique et lumineux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née en 1991, Élise Lespade vit et travaille à Paris depuis une quinzaine d’années. Paradisi Gloria est son premier roman.

 

 

Avis :

Le souffle et la densité d’un roman russe, la noirceur et la tension psychologique d’une tragédie grecque : avec ses près de huit cents pages, l’ambitieux premier livre d’Elise Lespade est une des belles découvertes de la rentrée littéraire. Sous son titre en trompe-l’oeil se cache une implacable descente aux Enfers.

Accusée d’avoir tué son père, Zoé Bromberg, dix-neuf ans, écrit depuis sa prison à Isabelle De Boeck, une amie psychiatre de son oncle, pour qu’elle l’aide à trouver un avocat après la défection des trois précédents commis d’office. Celle-ci s’emploie à motiver son ex-mari, ténor du barreau, en lui racontant ce qu’elle croit savoir de l’histoire des Bromberg, famille de la bourgeoisie alsacienne déchirée par la lutte fratricide entre Dimitri, pilote de chasse au tempérament ombrageux, et Gaspard, étudiant en psychiatrie écrasé par l’aura vénéneuse de son aîné. Une femme, Alexis, elle aussi pilote de chasse, va servir malgré elle de carburant à cette rivalité. Elle est l’épouse de Dimitri et la mère de Zoé. Des années 1980 à aujourd’hui, le récit d’Isabelle, entrecoupé d’enchâssements narratifs plongeant dans l'intimité de cette dynastie maudite, reconstitue pièce par pièce le puzzle d'un drame annoncé.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce coup d’essai, fruit de sept années d’écriture, n’est rien moins qu’un coup de maître. Jouant des ellipses et des changements de focale à travers époques et personnages, le récit qui, confié à Isabelle, assemble de manière indirecte et subjective les morceaux d’une réalité fuyante, se réajuste continuellement, pour le plus grand trouble du lecteur, à mesure que s’y intercalent les pans de narration, quant à eux saisis sur le vif, montrant tour à tour le point de vue des autres personnages. Captif de ce vaste kaléidoscope dont les cercles concentriques convergent peu à peu vers l’élucidation de ce qui s’est vraiment joué, l’on se retrouve pris au piège d’une tension psychologique étouffante, dans un engrenage infernal né d’une secrète faute originelle aux retombées d’autant plus incalculables que silencieuses et souterraines.

S’adaptant à chaque personnage, capable de déferler en phrases fleuves au lyrisme sombre comme de s’armer de précision technique aéronautique, l’écriture varie de registre et de rythme, les voix se relayant pour former le torrent d’une parole immersive, ultra-dense, qui n’hésite pas à faire le choix de la démesure dramatique pour retrouver la force d’effroi de la tragédie antique. Il faudra bien tout le talent de Maître De Boeck, dans le rôle d’un Deus ex machina attendu, pour enfin espérer une lueur au plus profond des cercles de cet enfer.

Ce premier roman-monstre, fascinant et vertigineux, dévoile une voix littéraire dont on a hâte de retrouver le souffle et la plume. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Pas rasé, pieds nus dans des chaussures en cuir qu’il avait enfilées comme des babouches, l’arrière écrasé sous le talon, il était sanglé dans une robe de chambre à carreaux pelucheuse, bâillant sur une poitrine rougeaude, semée de poils blancs frisottés, et faisait, avec sa stature imposante, ses cheveux crépus et ses petits yeux bleu clair bordés de cils de poupée, l’effet troublant de quelque vieux casse-noisette lubrique, conçu par un fabricant de jouets aux instincts légèrement dévoyés.


L’invention de la poudre, le perfectionnement incessant des armes à feu montrent suffisamment qu’en progressant la civilisation n’a absolument pas entravé ni aboli la tendance sur laquelle repose le concept de la guerre : celle d’anéantir l’ennemi. (Carl von Clausewitz)


Les choses — elles ne viennent pas de rien, vous voyez ? Elles ont une origine, une cause, même si cette cause paraît déconnectée des faits qu’elle explique. Et si ces faits sont de nature, disons, mauvaise, alors il y a de grandes chances pour que la cause qui les ait provoqués soit de nature similaire. Parce qu’un mal vient toujours d’un autre mal, pas vrai ?


Et ce fut au bout de quelques mois à ce rythme qu’elle finit par réaliser la chose : qu’en dépit de sa condition physique encore diminuée, ces facteurs de charge, son corps les encaissait indéniablement beaucoup mieux qu’autrefois. Elle finit par s’en ouvrir à un médecin spécialiste en aéronautique, lequel lui expliqua qu’il n’y avait au fond là rien que de très naturel : dans les figures de voltige les plus ardues, soumettant le corps à des facteurs de charge positifs, le processus de centrifugation provoquait la descente du sang dans la partie basse du corps, d’où résultait la baisse du champ visuel et le risque de perte de connaissance. Mais, dans son cas particulier, expliqua le médecin, partiellement privé de la possibilité de migrer vers les jambes, le sang continuait d’irriguer le cerveau en plus grande quantité ; à facteurs de charge égaux, elle pouvait donc, assez paradoxalement, jouir d’une vision centrale et résister à la sensation de “voile noir” beaucoup plus longtemps qu’un pilote parfaitement valide. “C’est ce que montre l’exemple de Douglas Bader, conclut le médecin, ou de Maressiev. Culs-de-jatte, ils possédaient sur leurs opposants un avantage presque déloyal. Comment croyez-vous qu’ils aient pu réaliser des performances aussi spectaculaires sinon grâce à leurs jambes artificielles ?”

jeudi 22 octobre 2026

Critique : "Chacun" de Jean-Paul Dubois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chacun" de Jean-Paul Dubois




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Chacun

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Parution : 2026 (L'Olivier)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782823622881  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.
En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.
En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.
Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.
Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain , Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

 

 

Avis :

Frappé par un drame personnel, Paul, l’éternel narrateur de Jean-Paul Dubois, a toutes les peines du monde à sortir de la dépression, alors qu’autour de lui l’actualité rivalise de grotesque et d’absurdité.

Depuis la disparition inexpliquée de sa femme Rose, Paul, cardiologue toulousain, vit emmuré dans sa peine et ses souvenirs. Non seulement a-t-il perdu, d’une manière qui lui reste incompréhensible, ce qu’il avait de plus cher, mais il lui faut aussi faire face à la transformation purement comptable d’une profession de plus en plus oublieuse de sa vocation humaniste. Même sa soeur Chloé, requin de l’analyse financière, et son jumeau Lothar, adepte de l’ultralibéralisme et du transhumanisme, lui sont devenus absurdement étrangers. Il les observe dans une sorte de stupeur teintée de crainte et d’horreur, alors que ces deux-là embrassent sans se poser de questions un monde pour lui devenu inintelligible.

Dans sa mélancolie, quand il ne s’évade pas au guidon de la moto vintage héritée de son père, Paul passe ses nerfs en insultant mentalement la marche du monde, à commencer par la scène politique internationale. Multipliant les saillies vengeresses contre les figures grotesques du siècle, son humour tragi-comique épingle notamment Donald Trump qui, sous la dénomination de « l’Homme à la peau de cartable », s’illustre en pantin à l'allure balourde et à la phrase épaisse, ses élucubrations quotidiennes comme le métronome d'une époque frappée de démence. L’Hexagone n’est pas en reste, alors que les formules savoureuses du narrateur rhabillent Nicolas Sarkozy en « innocent le plus condamné de France ». 

Dernier recours face au désastre, ce rire grinçant mêlé d’autodérision ne suffit pas à masquer la souffrance d’un homme inconsolable, vidé de l’intérieur par la perte et le manque de la femme qu’il aime. Envahi par la nostalgie, se sentant anachronique dans un monde qui change et où il ne se reconnaît pas, il n’a plus que l’émouvant réflexe de chercher dans ses souvenirs, dans les lieux et les objets qui ont émaillé son passé, les dernières amarres minuscules auxquelles se raccrocher pour ne pas sombrer.

Banderille plantée dans le chaos ambiant, cette histoire profondément humaine et mélancolique sous la colère et la drôlerie est une bien jolie façon de rappeler à « chacun » combien seuls le coeur et ses attachements, ultime boussole quand tout le reste part à l’eau, valent la peine qu'on s'y accroche. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. 
 
 
Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan. 
J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.


Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre : Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento. « En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »


Mercredi 21 janvier. Aujourd’hui, escorté par un chapelet de véhicules noirs pareils à des perles de lave glissant sur de la neige blanche, l’Homme à la peau de cartable est arrivé à Davos, en Suisse. Il s’est exprimé dans ce mouroir de l’argent un peu comme il marche, l’allure balourde, la phrase épaisse, le dos arrondi par l’andropause, pareil à un vieil ours de Sibérie rongé par de mauvaises biles. Je me souviens qu’il a dit à la télévision qu’un « grand et bel océan séparait les États-Unis de l’Europe ». Une grande, belle notation. Ensuite, comme il en a l’habitude, il a mélangé un peu toutes les idées qu’il avait dans ses poches, confondu Islande et Groenland, méprisé ce qui pouvait l’être et, évidemment, beaucoup menti. Pendant qu’il grignotait dans ses provisions, le Premier ministre canadien, faisant sienne une vieille remarque, a observé que « ceux qui n’étaient pas invités à la table étaient généralement au menu ».


Avec la nuit, le froid est revenu. Quatre degrés dans le jardin. Cette après-midi j’ai répandu dehors un sac de petits flocons d’avoine complète pour les oiseaux. Ensuite, immobile derrière la fenêtre, je les ai regardés manger avec un réjouissant appétit. Il paraît qu’il ne faut pas nourrir les animaux sauvages parce que ça leur donne de mauvaises habitudes. Ça me rappelle la doxa bourgeoise et libérale, laquelle, il n’y a pas si longtemps, considérait qu’on ne devait pas aider les pauvres car il leur incombait de se sortir par eux-mêmes de la misère.
 
 
Le lendemain matin, ma mère et moi étions au rendez-vous pour le transfert du grand homme vers le cimetière. Quatre géants descendirent le cercueil de l’étage et le glissèrent à l’intérieur d’une longue Mercedes vitrée, outrageusement réaménagée en véhicule funéraire. Quand s’ouvrit le portail de la maison, je fus d’abord très étonné par les allées et venues des passants sur les trottoirs ainsi que par le flux soutenu de la circulation. Je pensais qu’à mesure que nous roulerions vers le centre, nous remonterions des rues et des trottoirs affichant leur deuil. L’enfant que j’étais croyait qu’un homme qui avait construit la moitié de cette ville et qui était surtout mon grand-père inconnu traverserait les rues de sa ville dans le recueillement de ses habitants, chapeau à la main, vêtus de noir, voitures à l’arrêt pour laisser place au cortège. Or nous ne croisions que des gens qui se rendaient à leur travail, prenaient des transports en commun, conduisaient des camionnettes, faisaient des courses, vendaient, achetaient, fumaient, riaient, se tenaient par le bras, pédalaient sur leur vélo, marchaient le long du lac. En regardant ce tourbillon, je comprenais petit à petit que le jour de la mort de mon grand-père était pour tout le monde un jour comme un autre. Y compris pour ceux qui habitaient dans les immeubles conçus par Hans Johann Weiss. Ces gens-là n’avaient pas de peine, n’éprouvaient aucune tristesse au passage de la Mercedes. Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie, la mort n’était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie des destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants.


Il faut beaucoup de temps pour apprendre à vivre avec soi-même, à se supporter, à s’accepter. Il m’est arrivé parfois de cohabiter avec une personne que je n’aimais pas, que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. Aujourd’hui encore, certains matins, la colocation avec moi-même crée des litiges de frontière. Alors je me demande si tout cela, si tout ce qui est arrivé n’est pas finalement l’œuvre de la pire part de moi-même. Si Rose n’a pas quitté l’homme que je n’aime pas. Tandis qu’il y a quelques mois j’évoquais cette éventualité sous des formes plus synthétiques, mon frère, qui est un grand délicat doublé d’un fin connaisseur de la psyché, m’a confié entre deux attendrissements : « Arrête de te chier dessus, putain. Tu remontes ton froc et tu avances. La vie t’attend pas, tes flatulences de culpabilité t’en fais pas profiter les autres. Tu retournes voir tes cardiaques et tu te remets sur le marché. »


Qui se souvient qu’il n’y a pas si longtemps l’Homme à la peau de cartable et Elon, l’hurluberlu élevé à la kétamine, étaient les meilleurs amis de la Terre ? Et même du ciel. Le premier signait des contrats au bénéfice du second pour qu’il envoie ses satellites dans l’espace, le second, en retour, lui offrait ses voitures cinglées qui ne servent à rien. Mais Washington s’avéra être une cage trop petite pour faire cohabiter deux mâles alpha d’un calibre de légende. Et, évidemment, le plus vieux, plus que jamais « purée-mnésique », chassa très vite le milliardaire amateur d’hallucinogènes dissociatifs. Mais l’appel des hormones et des cryptos étant le plus fort, les deux amis se rapprochèrent par la suite, pour continuer, selon cette exécrable expression, à « faire société » ensemble. En clair, à alimenter la machine à « posséder le monde et tout ce qu’il contient ». Espace compris. Résultat, neuf mille satellites Starlink en orbite basse tournent déjà, en attendant les trente et un mille autres à venir dans très peu de temps. Ce n’est plus un collier qui enserre aujourd’hui la planète mais une véritable rivière de diamants dont on n’ose plus compter les carats mais dont chaque pièce scelle un peu plus la domination de la fortune et du pouvoir. Se pose alors une question de premier ordre qui devrait nous tenir constamment éveillés, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort : le destin d’une planète et de ses environs a-t-il déjà été confié aux mains jointes d’un sociopathe et d’un toxicomane ? 
 
 
Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. Avec l’arrivée d’Osborne tout est devenu payant à l’Institut, le parking pour les visiteurs et les soignants, l’eau minérale, la wi-fi, la télévision, le téléphone, les chambres individuelles. Quant aux médecins, il se dit qu’Olivier Osborne les ausculte régulièrement en évaluant leurs performances sur un logiciel dédié qui calcule deux fois par semaine leur rapport prix/prestation. Les compressions de personnel à tous les niveaux sont aussi devenues la ligne de conduite de l’Institut. Malgré tout cela, à l’image d’un haltérophile en apnée incapable de supporter un gramme supplémentaire, l’établissement continue de tenir son rang en maintenant la qualité des soins. En entrant à l’Institut, parfois, le matin, j’avais l’impression d’embaucher dans l’atelier d’une concession Toyota où tout était rationalisé, coté, évalué, et soumis à des process impérieux. Oui, Osborne, chef d’atelier cruel avec les siens et soumis à ses maîtres, est une merde.


Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléonto-sarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu’elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome.


Même libre de tout, même si je ne le vois pas, je sais que le temps est là. Il me piste, il sait où j’habite et connaît le jour et l’heure où la lumière s’éteindra. Le noir total.


Confrontées à un Brugada, l’éthique et la morale s’embrouillent. Continuer de laisser vivre en paix et peut-être mourir un jour quelqu’un qui ne sait et ne demande rien, ou intervenir et soigner quelqu’un qui se sent « en bonne santé » et bouleverser totalement son existence. Quelle est la position la plus embarrassante, celle du médecin qui « fabrique » un arrêt du cœur, ou celle du patient qui ne sait pas qu’il n’a jamais été aussi proche d’obtenir une réponse accablante à une question qu’il ne s’était jamais posée. 

 

 

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