lundi 13 juillet 2026

Critique de "Après Dieu" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Après Dieu" de Richard Malka


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Après Dieu

Auteur : Richard Malka

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une nuit. Le Panthéon pour enceinte d’un dialogue entre Richard Malka, incroyant bien décidé à rire encore de Dieu, en guerre contre le « respect » nouvellement dû aux religions, et Voltaire, le plus irrévérencieux philosophe des Lumières, défenseur de Calas et du Chevalier de la Barre. Sont-ils d’accord sur tout ? Pas tout à fait. Disciple de Robert Badinter et Georges Kiejman, l’avocat évoque les attentats, les morts, son histoire familiale, sa répulsion envers le prosélytisme et les enfermements communautaires. Surtout, il pose à Voltaire la question qui l’a mené au Panthéon. Par quoi remplacer Dieu ?

 

Un mot sur l'auteur :

Richard Malka est avocat, défenseur de la liberté d’expression et du journal Charlie Hebdo depuis plus de trente ans. Il est auteur de romans et d’essais pour lesquels il a reçu le prix du Livre politique, le prix des Députés, le prix de la Laïcité. Il est également scénariste de romans graphiques.

 

Avis :

Sollicité par les éditions Stock pour leur collection « Ma nuit au musée », l’avocat de Charlie Hebdo a choisi… un cimetière. Plus précisément le Panthéon et sa crypte, où il installe son lit de camp près du tombeau de Voltaire. Sa nuit, il la passe en un tête‑à‑tête imaginaire avec le philosophe des Lumières, pourfendeur des fanatismes religieux, et s’interroge, dans une époque qui semble donner raison à Victor Hugo lorsqu’il écrivait que « ne pas croire est impossible », sur ce qui pourrait « remplacer Dieu » afin de préserver tolérance et liberté. 

Au nom de la raison et de la pensée libre, Voltaire fut celui qui libéra les esprits de ce qu’il considérait comme le « pire des tyrans » : la religion. L’auteur reprend le flambeau et dénonce à son tour une « secte insensée et despotique », une foi qui, oubliant « philosophie, éthique de vie et morale personnelle », prétend imposer à tous « un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres ». On imagine presque Voltaire se retourner dans son tombeau tandis que son visiteur d’une nuit déplore le retour des fanatismes. « Des meurtres de masse sont commis depuis des années en France au nom de la religion. »

Alors, Richard Malka de raconter ses origines juives au Maroc, sa première confrontation avec le fanatisme religieux à Jérusalem, son parcours d’avocat dans le sillage de ses mentors et amis Robert Badinter et Georges Kiejman, enfin ses engagements et ses trente ans de combat aux côtés de Charlie Hebdo. Comment, après avoir goûté à la liberté héritée des Lumières, en est‑on arrivé, au début des années 2000, à ce que tout bascule ? « Peut-être serons-nous la génération qui aura connu le plus de liberté dans l’histoire de l’humanité et n’aura pas su en transmettre le goût. »

L’être humain a besoin de transcendance, quitte à sacrifier sa liberté au profit de dogmes qui dérivent tôt ou tard vers l’intolérance. Comment préserver l’héritage des Lumières, la citoyenneté laïque et la pensée universaliste ? Un jour, peut-être, saura-t-on inventer une « autre transcendance », un substitut à la religion. En attendant, rappelle l’auteur, « la soumission est un pacte avec le diable. » 

« Il suffit qu’un peuple décide d’être libre pour le devenir et le rester. Il suffit de quelques esprits rebelles, comme celui de Voltaire, pour changer le monde. » Après Le droit d’emmerder Dieu et Traité sur l’intolérance, ce nouveau texte, d’une fluidité et d’une finesse remarquables, où chaque page ou presque offre son lot de punchlines mémorables, confirme que son auteur est fait de cette étoffe‑là. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Le Panthéon devait être la première église de ce nouveau monde débarrassé de la tyrannie des prêtres. Telle était la promesse.
J’aime ce bâtiment-idée autant que j’admire Voltaire. Ils sont étroitement liés. Nul philosophe n’a eu autant d’influence sur son siècle et n’a porté de coups aussi rudes à la religion. D’Aguesseau disait de Voltaire que « par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un État ». Il a fait davantage. Il a perdu le christianisme. C’était son objectif. Un jour, las d’entendre que douze hommes avaient suffi pour établir le christianisme, il déclara avoir envie de prouver qu’il n’en faudrait qu’un seul pour le détruire.
Par son combat contre le fanatisme, Voltaire a inspiré aux révolutionnaires la religion de l’humanité, ce qui les a conduits à instaurer un Panthéon des grands hommes dans lequel, logiquement, il prit place.
Mais la promesse n’a pas été tenue.


Et pour toi, le pire des tyrans, c’était la religion. Tu disais que les tyrans avaient corrompu le monde et qu’ensuite « on inventa les prêtres pour les opposer aux tyrans et les prêtres furent pires ». Alors, il fallait écraser la religion qui avait « infecté le monde » car ce serait « le plus grand service que l’on puisse rendre au genre humain ». Pour toi, les catholiques pratiquants étaient de « misérables esclaves d’une secte insensée et despotique ». Dans ton enthousiasme anticlérical, tu déclarais même qu’il fallait « mourir dignement sur un tas de bigots immolés ». Tu dénonçais « les tigres et les sauvages » persécutant le peuple au nom de Dieu autant que tu ironisais sur la fable de la divinité de Jésus et les « contes de sorcier » de l’Ancien Testament. Tu as espéré et voulu que l’Encyclopédie de tes amis Diderot et d’Alembert soit une machine de guerre contre le fanatisme, et tu as été l’avocat de la raison. « Faire l’homme, disais-tu, c’est exercer la raison. C’est la meilleure part de lui-même. Un animal doté de raison a un combat à mener contre les rêveries, les illusions, la coutume. »


« Si Dieu voulait un culte, il l’aurait obtenu aisément de tous les hommes ; il a voulu que tous les hommes eussent un nez et ils en ont. »
Tu avais le sens de la formule. Ta phrase m’évoque un des plus beaux versets du Coran : « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »


Par ta plume, tu as fait plier les juges, les parlements et la royauté elle-même. Tu as obtenu la révision de procès et le renvoi de magistrats. Tu as accompli l’impensable.Faire reculer l’Église et, en effet, nous préparer à être libres, nous, les « animaux à deux pieds sans plumes » dont tu te demandais jusqu’à quand nous ferions « Dieu à notre image ». Dans ta « Prière à Dieu », tu t’adresses à lui en ces mots : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger. » Cette supplique est ta plus terrible condamnation des religions.


Tu fais partie de ceux auxquels nous devons la laïcité. Tu as été un précurseur du combat pour la liberté des hommes face à Dieu, l’instigateur de la citoyenneté laïque et d’une pensée universaliste.
Mais regarde où nous en sommes, toi qui pensais que le fanatisme connaissait ses dernières heures et que disparaîtraient les « fous furieux » lisant la Bible au premier degré. (…)
Partout la servitude aux dieux empoisonneurs revient dans nos vies, parfois sous la forme la plus barbare, moyenâgeuse. Le xxie siècle est religieux.
 
 
On ne va quand même pas laisser les obscurantistes régenter le monde et nos vies après avoir à peine pu goûter à la liberté ? Je ne parle pas des croyants qui ont transformé leur foi en philosophie, en éthique de vie, en morale personnelle, se détournant des dogmes, des rites et des liturgies. Les obscurantistes sont ceux pour lesquels les lois des dieux l’emportent sur celles des hommes, la croyance sur la raison, les ordres découlant de contes pour enfants sur le libre arbitre. Ils révèrent un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres et veulent l’imposer à tous.


Si nous ne parvenons pas à faire un pas supplémentaire sur le chemin de l’évolution, ça va mal se passer. Croire en l’existence d’une force supérieure, c’est une chose, vouer sa vie à un Dieu maniaque et tatillon qui n’aurait rien d’autre à faire que nous emmerder sur nos vêtements, nos repas et la manière dont on le dessine, c’en est une autre. 


Ni le culte de la raison, ni celui de l’Être suprême, ni le sacré républicain, ni une quelconque philosophie n’ont durablement remplacé les religions que tu as combattues et le fanatisme dégoûtant est revenu, aussi monstrueux que tu l’as connu. Peut-être pire encore. De mon temps, on décapite des enseignants.
Alors dis-moi, François-Marie… Quelle transcendance faut-il inventer pour remplacer ces impostures ? Quel « plus grand que soi » faut-il imaginer pour satisfaire notre indéracinable besoin de croire ? Quel combat faut-il mener pour vaincre ces maladies honteuses de l’humanité et cesser de préférer l’esclavage à la liberté ?


Vous ne pouvez pas demander au paysan du Sahel qui se brise le dos sur sa terre aride, à l’ouvrier du Bangladesh qui peine à nourrir ses enfants en travaillant quinze heures par jour, à la femme de ménage haïtienne qui s’échine au milieu du chaos, de renoncer à une vie meilleure dans l’au-delà. Ils ont besoin de croire à un plus grand que soi, sinon c’est trop dur. Renoncer à une puissance consolante et prometteuse reviendrait, pour eux, à se priver de tout espoir. C’est impossible. Et quand la croyance en un absolu rencontre la sève bouillonnante et idéaliste de la jeunesse, alors le fanatisme guette.


Le désir de Dieu est viscéral. Pour beaucoup, la vie sans liberté est possible mais la vie sans Dieu ne l’est pas. Quelles libertés, d’ailleurs, pour l’ouvrier du Bangladesh ou le paysan du Sahel ?


Après des siècles de massacres, d’inquisitions, de guerres de religion, de combats pour ne plus vivre à genoux, après des millénaires de pensée philosophique et de maturation politique, un pays s’est arraché à l’attraction des religions. Ce pays est à l’origine d’une idée qui veut dire liberté, humanisme, possibilité de vivre ensemble, par-delà les enfermements communautaires et les différences. La laïcité est le produit le plus abouti des Lumières. Un don, un espoir, une promesse d’avenir pour le monde, une idée-identité pour le pays dans lequel mes parents ont été accueillis.
Et nous n’en voulons plus.
 
 
Mais si l’État ne contrôle pas les religions, ce sont les religions qui le contrôlent. Si le prosélytisme n’est pas encadré, c’est un cancer qui métastase en violence, en aliénation des esprits, en soumission des corps. Il est donc simplement réclamé aux croyants de tous les cultes de ne pas interférer avec les lois des hommes, celles de la République. C’est tout, c’est simple, ce n’est pas raciste et c’est même vital. Quand on me vante une religion quelle qu’elle soit plutôt que de la garder pour soi, on ne veut pas mon bien, on veut m’inféoder, me manipuler, bref, on se fout de moi. Pour endormir, on invente une fausse proximité tribale, on s’appelle mon frère ou ma sœur ou mon père alors qu’on ne se connaît pas. Ce sont des mots d’emprise, d’appropriation clanique et d’exclusion de ceux qui ne font pas partie de la communauté. Les ni frères ni sœurs.


Penser contre chacune de ses identités – en général non choisie – est un impératif pour ne se laisser écraser par aucune.


Comment peut-on militer pour le droit à la dissimulation des femmes en imaginant œuvrer pour leur bien-être ?
Ce n’est évidemment pas Dieu qui réclame de voiler les femmes, ce sont les hommes et eux seuls. Il faut être malhonnête pour ne pas l’admettre. Mais au fond, cela ne fait de doute pour personne. Cette prescription ne figure, au demeurant, nulle part explicitement dans le Coran. Je veux bien qu’on soutienne le droit à cacher le visage des femmes quand on s’assume masculiniste mais pas en se prétendant militant de l’égalité. Même Tartuffe n’oserait pas.


L’ennemi de nos libertés est aussi redoutable que masqué. Il se fait appeler Respect. Une fois pour toutes, le respect des religions mène dans une sombre caverne gardée par des fanatiques qui se diront victimes en vous torturant. Je respecte absolument tous les croyants mais pas les délires des dix mille religions recensées sur la surface de la Terre.
En enseignant à nos enfants le respect des religions, nous les avons préparés à l’esclavage. C’est un fascinant suicide de la liberté, dicté par une vision de la tolérance dont profitent l’intolérance religieuse et son cortège de préjugés. Un suicide assisté par des philosophes, des sociologues, des politiques, des journalistes.


La religion opprime, on la combat, elle recule, elle laisse un vide, c’est la panique, elle revient, on n’en sort pas. C’est un cercle vicieux qui ne sera brisé qu’en trouvant un substitut à la consolante transcendance du divin.


Quant à ton ami Condorcet, que l’on a eu la gentillesse d’installer près de toi dans le caveau numéro 7, il considérait, dans la biographie qu’il t’a consacrée, qu’« en attaquant les oppresseurs avant d’avoir éclairé les citoyens, on risquera de perdre la liberté et d’étouffer la raison ». Anéantir un oppresseur sans que le peuple soit plus éclairé, c’est prendre le risque d’une tyrannie pire que la précédente.


Quoi qu’il en soit, ta thèse est proche de celle de Schopenhauer, un philosophe allemand né dix ans après ta mort. Lui ne jugeait pas la religion mais faisait le constat qu’elle était une nécessité pour ce qu’il appelait « l’humanité en gros », c’est-à-dire les neuf dixièmes de la population de son époque, condamnés à un pénible labeur et n’ayant pas les moyens de trouver par elle-même un sens à l’existence. La religion serait donc l’unique moyen de transmettre une transcendance, clé en main, à la majorité d’entre nous, la philosophie ne pouvant bénéficier qu’à une minorité d’initiés. 


Selon lui, seul le message religieux est de nature à unir l’humanité. Le théisme serait donc crucial pour l’ordre social et moral. Il regrettait néanmoins que la condition de survie de toute religion soit de « fausser de part en part l’ensemble du savoir humain ». Lucide, il décrivait des princes qui « se servent de Dieu comme d’un croque-mitaine à l’aide duquel ils envoient coucher les grands enfants, quand tout autre moyen a échoué ; c’est la raison pour laquelle ils tiennent tant à Dieu ». 


Les motivations sont plurielles et souvent respectables mais le symbole ne change pas. Qu’il s’agisse du hijab porté par des étudiantes prosélytes, d’un voile de protection, de dévotion, de recherche identitaire, ou du foulard de ma grand-mère, le voile reflète le pire d’une société patriarcale, un différentialisme à raison du genre conduisant à invisibiliser la féminité. Pour les Iraniennes, les Afghanes et bien d’autres, il symbolise la mort sociale, voire la mort tout court. Ne serait-ce que par solidarité pour ces femmes, cela devrait conduire à une réflexion de celles qui le portent ou le défendent. Par quel étrange miracle un symbole de tyrannie à l’égard des femmes en Iran est-il devenu un étendard de la liberté religieuse en France ?


Alors je te répondrais ce que j’ai dit et écrit bien souvent : on ne doit empêcher personne de porter le voile dans l’espace public. On ne saurait défendre la liberté en ayant recours à de telles interdictions et, pour reprendre les mots d’Aristide Briand qui débattait de l’interdiction éventuelle du port de la soutane, « l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aura tôt fait de créer un vêtement nouveau qui ne serait plus une soutane ». C’est transposable au voile. Il n’est pas interdit et prétendre le contraire relève de la propagande. Le principe c’est la liberté, mais il y a des limites, comme pour toute liberté. Plus précisément il y a trois types de restrictions : dans la fonction publique, ce qui va de soi dans un pays laïc où les représentants de l’État doivent montrer une neutralité religieuse ; dans le monde du travail ou le sport, mais uniquement s’il y a un motif légitime ; et dans l’enseignement public primaire et secondaire.


La liberté de conscience n’est pas un individualisme forcené consistant à pouvoir imposer partout les caprices de sa volonté ou de sa foi.


L’absurdité des comportements me terrifie. Une communauté qui se montre hermétique à la raison est capable de tout. Au fond, peu importent les vêtements, seul compte le message. Une redingote noire, une burqa, un hijab ou un vêtement masculin salafiste censé ressembler à celui du Prophète il y a mille quatre cents ans dans le désert d’Arabie, cela nous dit, à divers degrés : je suis moins accessible à la discussion avec les hommes qu’aux lois de Dieu telles qu’elles m’ont été rapportées par ses porte-parole autoproclamés.
es hommes et les femmes qui font ce choix librement s’engagent sur la voie de la dépossession de soi, ils ont tourné le dos au libre arbitre et à la croyance critique, ils ont opté pour leur exclusion d’un monde où l’on discute en égalité et parfois où l’on se laisse convaincre de changer d’opinion. On ne peut pas avoir tort quand c’est Dieu qui le dit.
Ce choix de l’enfermement ne peut produire qu’une montagne de préjugés et de rejets à l’égard des incroyants ou des malcroyants. Ceux qui le font tenteront, par tous moyens, de convaincre leurs « sœurs » ou leurs « frères » d’y adhérer et d’abdiquer leurs libertés sous prétexte de devenir dignes de Dieu. Leur prosélytisme est inévitable, le spectacle de la liberté d’autrui étant insupportable à ceux et celles qui y ont renoncé. Quant à leurs enfants, ils n’auront aucune chance d’échapper à leurs superstitions, comme les gosses de Jérusalem.
 
 
Il faut rappeler ce que disait, le 4 février 2010, le guide bien connu d’un parti de gauche radical, autrefois laïc, sur le port du voile : « On a le sentiment que les gens vont au-devant de la stigmatisation : ils se stigmatisent eux-mêmes – car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate – et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes. » Concluant plus loin : « Ce n’est pas acceptable. »
Il avait bien raison mais il semble avoir changé d’avis.


Tu haïssais les donneurs de leçons. Des hypocrites et des frustrés. Pour toi, la vertu était le ressort principal de la tyrannie.
Tu avais mille fois raison. La vertu c’est comme la religion. Vécue avec humilité, c’est une richesse ; affichée, c’est une escroquerie.


À chacun de faire son choix entre la difficulté de vivre sans commandements célestes mais libre, ou avec des certitudes réconfortantes mais déjà mort vivant, brandissant des livres de lois incompréhensibles y compris d’eux-mêmes, dans l’obsession d’arracher la vie à d’autres. Renoncer à la vie par anticipation est un curieux remède à la peur de la mort.


Le christianisme t’a pourri la vie et son évanescence te gâche ton repos. Si tu avais vécu deux siècles de plus, tu aurais constaté le vide laissé ; vide que les valeurs républicaines n’ont pas su combler ou, plutôt, n’ont comblé que le temps où la République fut, elle aussi, une religion. Alors tu aurais assisté à l’effondrement spirituel d’une société privée de récit unificateur. Tu aurais vu la religion être remplacée soit par un consumérisme compulsif et un individualisme effréné, soit par une quête désespérée de sens. « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés », s’inquiétait Durkheim… C’est la thèse du désenchantement du monde de Max Weber. Dieu est devenu si lointain, qu’il a enfin laissé place à la liberté humaine, à la raison, à l’émancipation. Mais cela a un prix : l’éloignement de Dieu se paye en difficulté de vivre.


De nombreuses études, certaines de très grande ampleur, ont été réalisées par des armées de chercheurs.
Les résultats sont parfois contradictoires, difficiles à analyser ou peu probants au regard de la complexité du sujet et des multiples biais méthodologiques. Mais les statistiques les plus fiables, pour la plupart nord-américaines, convergent vers le même constat : les enfants élevés dans un foyer chrétien ou musulman (les autres religions n’étant pas assez représentées dans le panel) se montrent moins altruistes que ceux élevés dans un foyer non religieux. Plus la famille est religieuse, moins l’enfant est altruiste. En outre, plus l’enfant élevé dans une famille religieuse grandit, plus il se montre enclin au jugement d’autrui et au désir de punir. Ces résultats se retrouvent, quels que soient les pays et le statut socio-économique du panel.
D’éminents psychologues expliquent ces résultats en avançant l’hypothèse que les croyants sont poussés à « bien » agir par peur de la sanction divine ou pour recevoir une récompense dans l’au-delà. En revanche, les enfants élevés dans un écosystème laïc seraient encouragés à adopter des règles de vie morales tout simplement car c’est la bonne et juste manière de se comporter et non parce qu’il existerait un système de vidéosurveillance divine.


Un système libertaire répugne, par essence, à imposer un système de valeurs, y compris le respect des libertés, laissant ainsi prospérer les ennemis de la liberté, qui se présentent toujours masqués, jusqu’à leur triomphe. Un tiers des 15-17 ans interrogés en 2020 par un institut de sondage refusaient de condamner les attentats de 2015. Un tiers. C’est un début de triomphe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Traité sur l'intolérance
 

 


 

samedi 11 juillet 2026

Critique : "Voir venir" de Lucile Novat | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Voir venir" de Lucile Novat


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voir venir

Auteur : Lucile NOVAT

Parution : 2026 (Editions du Sous-Sol)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Saint-Denis, voisin de la nécropole royale, se trouve un étonnant et imposant édifice: la maison d’éducation de la Légion d’honneur. Vanessa est aujourd’hui surveillante dans cet internat de jeunes filles revêtant tantôt des airs de château de conte, tantôt de maison hantée. Véritable cheffe d’orchestre de ce roman choral, elle nous invite à faire la connaissance de quatre pensionnaires : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Ces adolescentes portent toutes un lourd symbole, une médaille remise à leur père ou à leur grand-père, leur clé pour entrer ici. Leur présent et leur passé s’entremêlent, le temps se détraque, jusqu’à ce drame irrémédiable, que personne n’avait vu venir. Dans un premier roman singulier, Lucile Novat détourne les codes du genre et donne à ce conte vénéneux des accents résolument modernes.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Lucile Novat enseigne les lettres à des collégiens et collégiennes de Seine-Saint-Denis. En 2024 elle a publié l’essai De grandes dents (“Zones”, La Découverte). Voir venir est son premier roman.

 

Avis :

Inscrit dans le cadre chargé de symboles de la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, ce premier roman suit quatre adolescentes dont les héritages familiaux, tissés de récits glorifiés mais aussi d’ombres, les influencent à leur insu. Contrairement à la prescience suggérée par le titre, et malgré les signes annonciateurs disséminés dans le livre, c’est à la stupéfaction générale que la sape de ces forces obscures aboutit à leur résurgence inattendue.

Au coeur de ce huis clos ritualisé, le regard complice de Vanessa, jeune surveillante bénéficiant de la confiance des pensionnaires, suit avec bénévolence ces filles dépositaires d’un passé méritoire. Parmi elles, à l’abri des hauts murs censés les préserver de l’effervescence parisienne, Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne composent avec les exigences d’un quotidien millimétré, les alliances fragiles de l’internat et les tensions latentes qui les habitent. Au fil de leurs hésitations, confidences et élans, se précise un microcosme où l’amitié, la rivalité et le besoin d’émancipation alimentent des dynamiques souterraines qui finiront par ébranler l’équilibre apparent du lieu.

Dans cette institution demeurée fidèle à un autre âge, où les adolescentes vivent sous le poids d’un passé qu’elles n’ont pas choisi, la narration laisse deviner les déterminismes sans jamais les énoncer frontalement, donnant à percevoir, par petites touches, comment les récits familiaux configurent comportements, attentes et fragilités, jusqu’à ce que les impulsions longtemps contenues trouvent une expression imprévisible. Habile à capter ces moments infimes où un geste retenu, une parole esquivée ou un silence trop lourd révèlent ce qui travaille intimement les personnages, le texte construit peu à peu une tension sourde, d’autant plus efficace qu’elle se déploie dans un lieu où tout semble d’abord maîtrisé. Au fil de détails en apparence anodins, se forme un échafaudage invisible de contradictions, de loyautés incertaines et de failles intimes qui prépare, sans l’annoncer, l’onde de choc terminale. 

Son intrigue tenant presque entière dans cette déflagration finale, la longue observation qui y mène, au travers de portraits nuancés, plus vrais que nature, dont on découvrira qu’ils cachaient des profondeurs insoupçonnées, installe une sidération qui, à la culpabilité près, rejoint celle que l'on imagine chez l'encadrante Vanessa. Surveillante bienveillante mais tenue à distance des véritables enjeux, elle incarne cette position intermédiaire où l’on voit beaucoup sans jamais tout comprendre. Proche mais impuissant, son regard souligne la zone aveugle où se nouent les transformations décisives, rappelant que ce qui se transmet n’est pas toujours ce qui se dit.  

En équilibre entre ampleur romanesque et retenue, le livre convainc par la finesse de son observation, la cohérence de son cadre et sa manière oblique de laisser percevoir les tensions héritées qui traversent les personnages. Concentrée sur une explosion ultime après une longue installation bâtie sur les nuances et les non‑dits, l’intrigue, chorale et complexe de surcroît, peut susciter une impression quelque peu frustrante de flottement. Mais, nourrie par la précision des attitudes, les micro‑mouvements affectifs et la montée imperceptible d’un malaise, cette fiction subtilement inquiétante, qui abandonne son lecteur à des ambiguïtés non résolues et au sentiment presque coupable de n’avoir rien vu venir, séduit par l’étrange modernité d’une esthétique gothique où une institution « hantée » irradie une présence mélancolique et vénéneuse. (4/5)

jeudi 9 juillet 2026

Critique : "Respirer à fond" de Rita Halasz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Respirer à fond" de Rita Halasz




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Respirer à fond (Mély Levego)

Auteur : Rita HALASZ

Traduction : Chantal Philippe

Parution : en hongrois en 2020,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un Budapest enneigé, Vera est à bout de course. Elle vient de quitter le domicile conjugal avec ses deux petites filles, après que les accès de violence de son mari Peter ont franchi une ligne rouge. Revenue habiter chez son père, Vera tente de faire le point, alors que sa meilleure amie l’épaule et qu’un ancien camarade de lycée refait surface. Car le plus difficile est encore à venir, et il n’est pas évident de quitter une dépendance sans retomber dans une autre. En se recentrant sur soi et les siens, Vera s’efforce d’inculquer à ses enfants le libre arbitre dont elle a cruellement manqué ces dernières années et de répondre à cette question : quelle place accorder désormais à l’homme qu’elle vient de fuir ? Respirer à fond est le monologue incisif et énergique d’une femme décidée à changer le cours de son existence. N’épargnant ni son mari, ni sa famille, ni la société et les rôles qui lui ont été assignés, Vera livre un cri de colère, de révolte, mais aussi de passion et d’amour, afin de reprendre le contrôle de son esprit et de son corps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Budapest en 1980, Rita Halasz est historienne de l'art. Respirer à fond est son premier roman.

 

 

Avis :

Historienne de l’art, la Hongroise Rita Halasz signe un premier roman en apnée, où une femme tente de reprendre le contrôle de sa vie après un mariage toxique.

C’est un geste de trop qui précipite sa fuite. Dans un réflexe de survie, Vera échappe à un mari dont l’emprise a méthodiquement miné son identité. Avec ses deux filles, elle se réfugie chez son père et retrouve, à quarante ans, la chambre étroite de son enfance, lieu saturé de conflits parentaux demeurés irrésolus. Ce retour forcé dans un lieu chargé de fantômes ajoute une couche supplémentaire d’étouffement, redoublant la claustrophobie émotionnelle du récit. 

Entre un passé destructeur et un avenir encore sans contours, Vera traverse un présent qui tient du purgatoire. Elle affronte les questions de ses filles, le jugement de son entourage et les manoeuvres d’un mari passé maître dans l’art de travestir la violence en sollicitude. Le texte restitue cette pression diffuse et, dans un mouvement proche du flux de conscience, se cale au plus près des secousses mentales de Vera. Pensées, gestes et paroles s’enchaînent sans respiration, créant un continuum oppressant où la tension ne cède jamais. La syntaxe elle-même se resserre, mimant la confusion d’une femme qui vacille entre lucidité et déni.

Le motif du souffle sous‑tend tout le roman. Souffle coupé par la violence, souffle court de la panique, souffle fragile de la reconstruction : l’auteur en fait une métaphore physique de la lutte de Vera pour retrouver un rythme qui lui appartienne. Errante, elle oscille entre l’illusion d’un amour de jeunesse et une nouvelle dépendance où le sexe se performe à la cocaïne. Cette dérive, rendue avec une lucidité implacable, renforce la tension narrative, chaque tentative d’échappée semblant la ramener vers un autre gouffre. 

Il faudra la présence d’une amie indéfectible, les constats implacables d’une thérapie de couple et la lecture à ses filles de La petite sirène d’Andersen, pour qu’elle reconnaisse enfin la violence subie. Utilisé comme miroir narratif, le conte met en lumière la manière dont Vera, comme la sirène, a sacrifié sa voix pour un amour destructeur, et suggère une relecture critique des mythes de la soumission féminine. 

Profondément réaliste, le livre explore avec maîtrise les recoins de l’intime où se croisent trauma, manipulation et résilience. Lente remontée vers une respiration retrouvée, c’est un récit d’émancipation puissant et un formidable encouragement adressé à toutes ces femmes si bien dépossédées d’elles-mêmes qu’elles en oublient la possibilité d’un autre choix. (4/5)

 

 

Citations :

Parfois, j’ai l’impression de ne rien savoir de la vie, d’apprendre maintenant des choses fondamentales. Le sentiment d’avoir tout gâché. De ne rien avoir, à part les deux petites, de n’être personne, d’avoir disparu. Tu comprends ? Je suis là seulement en tant que mère, et en plus, je ne suis pas très douée pour ça. 


Pouvez-vous nous donner des exemples d’agressions verbales, demande la femme. Mon mari m’a traitée d’imbécile, d’idiote, de connasse, d’enfoirée. Je n’ai jamais dit ça ! Péter, je vous en prie, vous savez ce dont nous avons convenu. Essayez de le formuler autrement, par exemple : je ne m’en souviens pas, ou j’en ai un autre souvenir. Mais si elle ment ? Vous voyez bien qu’elle ment. C’est vrai, je l’ai traitée d’idiote et d’imbécile, mais de connasse, d’enfoirée ? C’est ridicule. Je vous en prie, poursuivez, me demande la femme. Il a dit qu’il faudrait me bourrer la gueule de chaussettes. Il faudrait me battre à tour de bras pour me faire revenir à la raison. Péter se renverse en arrière, secoue vigoureusement la tête, essaie d’échanger des regards de connivence avec les thérapeutes comme si j’étais malade, une folle qui raconte n’importe quoi. Il a dit aussi que quand je saignerais du nez, je ne sourirais plus autant. Il m’a menacée à plusieurs reprises de me jeter par la fenêtre. Pardon, puis-je utiliser les toilettes, demande Péter.


 

mardi 7 juillet 2026

Critique : "Bocuse" de Gautier Battistella | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Bocuse" de Gautier Battistella




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bocuse

Auteur : Gautier BATTISTELLA

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 320


 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Gautier Battistella nous plonge dans la fascinante histoire de Paul Bocuse, figure emblématique de la gastronomie française du xxe siècle. De ses racines familiales sur les rives de la Saône aux trois étoiles Michelin tant convoitées (il les conservera 53 ans, de 1965 à sa mort en 2018), ce roman biographique retrace le parcours d’un génie de la cuisine – et des affaires.

Le livre s’ouvre sur les années de formation de « Paulo » dans le village de Collonges-au-Mont-d'Or, où la nature et les traditions d’une dynastie d’aubergistes ont façonné ses premiers souvenirs. S’ensuit son apprentissage dans les cuisines de la grande Eugénie Brazier puis du célèbre Fernand Point, dont la philosophie et la rigueur vont laisser sur lui une empreinte indélébile. Après la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle le soldat Bocuse est grièvement blessé, l’esprit frondeur du jeune chef accompagne le réveil de la société française. De la Libération à la naissance du Concorde, c’est tout un siècle qui défile sous ses yeux et les nôtres. Création de ses plats signatures, amitiés indéfectibles avec Michel Guérard et les frères Troisgros, rivalités avec Gault et Millau, aventures féminines, rencontres avec Romain Gary ou encore Charles de Gaulle, ces décennies vont forger le mythe Bocuse. Paul comprend très tôt les ficelles de la communication et du capitalisme : il ne lui reste plus qu’à partir à la conquête du monde…

Avec humour, tendresse et un sens aigu du détail, Bocuse révèle la complexité d’un homme traditionnel et révolutionnaire, bon vivant et perfectionniste, délicat et ogre à la fois. On y découvre les coulisses de la « Nouvelle Cuisine », l’invention du chef médiatique, les aventures de Paul Bocuse en Amérique et au Japon, ainsi que ses doutes et la difficile question de son héritage. L’histoire d’un chef légendaire qui a transformé un métier en art national.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, journaliste gastronomique au guide Michelin pendant quinze ans, familier des plus célèbres chefs français, Gautier Battistella est un expert incontestable du monde de la grande cuisine, de leurs coulisses et de leurs secrets. Il est l’auteur d’Un jeune homme prometteur (Grasset, 2014 ; prix Québec-France et prix Jean-Claude Brialy), Ce que l’homme a cru voir (Grasset, 2018) et Chef (Grasset, 2022 ; Prix Lipp Cazes, Prix du Livre de Plage, Prix Jean Carmet, et en cours de traduction dans plusieurs pays).

 

 

Avis :

Romancier et ancien journaliste du Guide Michelin, Gautier Battistella dresse un portrait documenté et nuancé de Paul Bocuse, géant de la gastronomie française. Soucieux de restituer l’homme derrière l’icône, il retrace les étapes d’une trajectoire qui a profondément marqué la cuisine moderne, de l’apprentissage auprès des maîtres lyonnais à l’émergence du chef médiatique. Alliant précision historique et sens du récit, il pose un regard informé sur l’héritage d’un cuisinier dont l’influence dépasse largement les frontières de Collonges‑au‑Mont‑d’Or.

A parcours exceptionnel, tempérament hors du commun. Formé à la dure par les maîtres les plus exigeants, Paul Bocuse a bâti sa carrière sur une fidélité absolue aux fondements de la cuisine française, mais aussi sur une flamboyance devenue légendaire. Ce monstre sacré ne s’embarrassait pas de demi‑mesures : chef d’une rigueur implacable, aux sautes d’humeur et à l’autorité redoutées, il imposait un rythme militaire dans ses brigades, où l’erreur se payait comptant et où l’excellence ne se négociait jamais. Mais, tyrannique derrière ses fourneaux, l’homme se muait dès qu’il quittait sa cuisine en astre magnétique. Conteur irrésistible, ambassadeur infatigable, il savait captiver journalistes, politiques et gastronomes du monde entier, son humour bravache et son panache relevant d’un sens inné de la mise en scène. Janus jonglant entre austérité professionnelle et joie de vivre, entre tradition farouche et instinct de modernité, entre autorité tranchante et chaleur communicative, il s'est érigé en phénomène, présence souveraine et légende culinaire, dont l'influence continue d'imprégner l'imaginaire gastronomique contemporain. 

Déroulé de la trajectoire d’un chef devenu référence absolue, cette biographie littéraire décortique la mécanique même de la légende. Son écriture, précise et volontiers panoramique, met en tension l’homme et le personnage, révélant comment Bocuse a érigé sa propre mythologie autant qu’il l’a subie. Loin de l’hagiographie, l’auteur s’attache à défaire les évidences, à montrer que derrière la silhouette du patriarche en veste blanche se joue une dramaturgie faite de conquêtes, de stratégies et de contradictions. Sous le despotisme et le travail acharné se construit une image publique, qui doit beaucoup à la manière dont Bocuse a su capter l’air du temps pour devenir l’incarnation d’une cuisine nationale. Le regard de l’écrivain, fort d’une connaissance intime du milieu gastronomique, replace cette histoire dans un contexte plus large : celui d’une France qui, au XXᵉ siècle, invente la figure du cuisinier‑star. Au‑delà du destin hors norme, le livre analyse ainsi la fabrique d’un mythe, montrant comment, avec ses grandeurs et ses excès, Bocuse a contribué à redéfinir le rôle du chef dans l’imaginaire collectif. 

Combinant enquête rigoureuse et écriture ample, Gautier Battistella parvient à restituer la complexité d’un parcours qui a profondément marqué l’histoire gastronomique française. À mesure qu’il articule les ressorts intimes d’une personnalité phénoménale avec les mutations d’un milieu ultra codifié, il offre un roman biographique qui interroge la construction d’une figure emblématique et éclaire autant l’homme que le système qui l’a porté. Car, produit d’une époque où l’autorité du chef relevait d’un véritable pouvoir dictatorial, Bocuse incarne un modèle difficile à transposer dans la société actuelle. De facture sérieuse et classique, l’ouvrage se révèle efficace, solidement construit et riche d’observations qui donnent une véritable épaisseur sensible à ce roman documentaire. (4/5)

 

 

Citations :

On dit de lui que c’est un bon à rien ; c’est toujours mieux que d’être mauvais à tout.


Bocuse, toute sa vie, aura eu la chance de côtoyer des monstres. Sa propre monstruosité lui apparaîtra non seulement naturelle, mais légitime. 


À la campagne, les portes claquent, on gronde plus qu’on ne parle. Un coup de torchon chasse les poules, un coup de taloche le chien trop collant. Dans la cour encombrée de purin, les gosses miment les aînés et leur rudesse, mains enfoncées dans les poches, le croche-patte facile – quand on se blesse, on se mord les lèvres, si on se brûle, on pisse sur la plaie. À table, les corps vivent sans surveillance, on étale la terrine en tenant la tranche de pain noir calée au creux de la main, comme aujourd’hui les téléphones, et quand on a fini, on s’essuie les lèvres d’un revers de manche, en s’étirant bruyamment ou en se curant les dents à l’aide de la pointe du couteau. Lorsque la vie est rude, les vivants lui répondent avec brusquerie. Une façon de lui rendre la politesse.


Dès lors, le phénix se mitonne sa petite philosophie : travailler comme si on devait vivre cent ans, et vivre comme si on devait mourir demain.


Oui, tout cela en vaut la peine, se répète Bocuse. Quand on aspire à devenir Hugo, il faut accepter de commencer misérable.


Il est toujours saisissant de constater combien les périodes âpres participent à l’éclosion de personnalités singulières quand les temps prospères accouchent de générations égoïstes et sans imagination.


La vie n’est guère plus compliquée qu’une recette de cuisine, tout est question de proportions. Et de patience.


Alourdie d’odeurs de graisse et de graillon, la cuisine suffoque au sous-sol dans le fracas des batteries et des ordres aboyés. Des gamins de seize ans s’agitent sous d’encombrantes toques en tissu amidonné, les yeux rouges et les mains abîmées. Jamais lumière ne pénètre en ce lieu, les températures voisinent les 50 degrés. Pour tenir la cadence, on écluse les vins de sauce. La gnôle tatoue la violence et la frustration au fond de la chair. Des camarades du Lucas, Paul en croisera peu au cours de sa longue carrière, la plupart ont fini en dépression, en cirrhose ou en prison. L’alcool a bu nombre de cuisiniers, son père en premier. Paul devenu Bocuse se montrera particulièrement tatillon sur la question : celui qui sera surpris à lever le coude pendant le service prendra aussitôt la porte.


Aux côtés du Lucas, cinq établissements se partagent le prestige gastronomique parisien : Maxim’s, Lasserre, La Tour d’Argent, Ledoyen et Taillevent. Les patrons restaurateurs s’appellent Monsieur Georges, Monsieur René-de-chez-Maxim’s, Monsieur François, etc. Paul se forge une conviction : le restaurant doit revenir à ceux qui le font vivre, les cuisiniers. Pour l’heure, les maîtres d’hôtel traitent avec mépris les forçats de la cale, anonymes et mal payés. En retour, ceux d’en bas vouent une haine de sans-culotte aux « queues de pie » qui font la roue sur le pont. Pierre Troisgros se verra bientôt réprimandé par Paul Mercier, le chef de La Pyramide, pour avoir été « aperçu, en ville, avec des gars du service ». C’est dire l’impossible réconciliation.


De tout temps, il fallait être fou pour ouvrir un lieu de bouche. Quand les maîtres queux des grandes maisons nobiliaires sont mis au chômage par la guillotine, ils s’installent à leur compte. Dans l’imaginaire collectif, le cuisinier ne mourra jamais de faim. La nouveauté, c’est qu’il peut crever de son métier.
 
 
Tous les matins, le patron passe ses troupes en revue. Les apprentis attendent, raides comme des piquets, l’état d’esprit de la matinée. Certains jours, Monsieur est d’humeur badine, d’autres criminelle ; la météo de ses sentiments est plus imprévisible qu’un ciel breton. Bocuse réussit à être tout à la fois craint et aimé. Voilà son génie. La peur tient la brigade, l’amour la rend meilleure.


Georges Bocuse s’est endormi une dernière fois dans la nuit du 2 au 3 juin 1959. Il est tombé dans un rêve. Il n’aura profité de l’étoile qu’une toute petite année. Georges disparaît à cinquante-huit ans, au même âge que Fernand Point ; dans les années 1950, l’espérance de vie d’un cuistot excède rarement la soixantaine. Nourrir à en mourir, tel est le destin des maîtres coqs, de Vatel à papi Georges. 


 Il parle de lui à la première personne du singulier, mais il pense à la troisième. Bocuse dit, Bocuse désire (et surtout), Bocuse décide.


Chaque jour dans le monde, dix mille personnes mangent du Bocuse, soit plus de trois millions et demi de personnes par an. Au soir de sa vie, Paul peut se vanter d’avoir colonisé plus de ventres que n’importe qui avant lui.


La vie de famille l’emmerdait. Quand Bocuse accueillait ses amis, il disait : « Voilà mes chefs, voilà mes chiens, voilà ma fille. » Sa vie amicale était un chapiteau de cirque, sa vie affective un cimetière. 

 

dimanche 5 juillet 2026

Critique : "L'hôtel" de Daisy Johnson | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "L'hôtel" de Daisy Johnson




J'ai aimé

 

Titre : L'hôtel (The Hotel)

Auteur : Daisy JOHNSON

Traduction : Laetitia DEVAUX

Parution : en anglais en 2024,
                  en français (Stock) en 2025

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lieu de mythes et de secrets, l’hôtel se dresse au-dessus des marais sombres, dans sa splendeur surannée. Bâti sur une terre maudite, ses fondations portent en elles le souvenir d’une mort violente. Pourtant, il est impossible de résister à son pouvoir d’attraction. En pénétrant dans l’hôtel, chacun réagit à sa façon. Pour certains, c’est un lieu qui respire la familiarité, pour d’autres, l’étrangeté. Les visiteuses qui ont osé s’aventurer dans la chambre 63 – la plupart des victimes sont des femmes – en sont ressorties changées à jamais. Les voilà désormais prisonnières de l’hôtel et de sa malédiction. Petit chef-d’oeuvre de littérature gothique, ce livre vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Daisy Johnson est née en 1990 et vit à Oxford. Son premier roman, Tout ce qui nous submerge (Stock, 2019), a été finaliste du Man Booker Prize 2018. Sœurs, son deuxième roman (Stock 2021), a été encensé par la critique française et adapté au cinéma sous le titre September & July.

 

 

Avis :

Alors que ses deux précédents ouvrages se tenaient à la lisière du fantastique, la Britannique Daisy Johnson s’aventure pleinement dans le registre horrifique avec ce roman composé de quatorze histoires écrites en plein confinement pour la BBC Radio 4. Ensemble, elles explorent les angoisses féminines dans une société aux relents patriarcaux.

Construit en 1919 sur un marécage où fut noyée la première narratrice, tenue pour sorcière, l’hôtel est au centre du récit. Sous son « style néogothique avec de hautes cheminées, d’étroites fenêtres surmontées de coupe-larmes, des vitraux qui assombrissent l’intérieur », il abrite un tourment surnaturel auquel certaines âmes, exclusivement féminines, sont sensibles. Celles qui le ressentent ne peuvent plus s’en défaire. Femme de chambre aimantée malgré elle, fillette rêvant d’en emmurer une autre, future mariée ou prochaine divorcée victimes d’altérations malsaines de la réalité, ou encore vieille dame persécutée par la voix de son intelligence artificielle domestique : toutes expérimentent la peur, leurs brèves histoires s’entrecroisant pour tisser, de génération en génération, le lit d’une condition féminine habituée à trembler en silence dans le rôle que lui impartit la société. En toile de fond, la menace des trois mots prononcés par la sorcière avant son exécution : « Je reviendrai bientôt »

Pleines de clins d’œil aux références classiques du genre horrifique, mais trop courtes et hétérogènes pour installer durablement l’effroi, ces histoires gagnent en épaisseur à la lumière de cette malédiction primale qui pèse sur les femmes et conditionne leur place parmi les hommes. Pour autant, si l’hôtel, organisme vivant qui dévore ses proies en usant de leurs peurs et de leurs fantasmes, évoque la maison hantée imaginée par Jean-Baptiste Del Amo dans La nuit ravagée, le récit reste ici, en termes de puissance et de symbolisme, nettement en retrait : là où Jean-Baptiste Del Amo met en scène l’étrangeté au monde propre à l’adolescence homosexuelle, Daisy Johnson effleure seulement la peur intériorisée par les femmes dans une société patriarcale.

Ambiance gothique trop décousue, symbolisme féministe trop esquissé : l’ensemble peine à convaincre pleinement. La faute en revient sans doute à la brièveté et à l’hétérogénéité de textes initialement conçus pour la radio, non pour former un roman. Reste l’indéniable talent de l’autrice pour bâtir une atmosphère étrange et inquiétante, porté par une plume fluide et volontiers envoûtante, qui donne envie de la lire dans un format plus abouti. (3/5)

 

 

Citation :

Les humains sont égoïstes et illogiques, ils tourbillonnent un instant puis meurent si vite qu’ils n’ont peut-être même pas eu le temps de vivre. 


 

vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)