mardi 3 mars 2026

Critique de "Soixante kilos de coups durs" de Hallgrimur Helgason | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Soixante kilos de coups durs de Hallgrimur Helgason



Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de coups durs
            (Sextiu kilo af kjaftshöggum)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2021,
                   en français en
2026 (Gallimard)

Pages : 672

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue. »
En cette année 1906, l’Islande se libère de mille ans de misère et commence à entrer dans le monde moderne. Gestur Eilífsson a dix-huit ans et subvient aux besoins de sa famille adoptive dans sa petite maison près de Segulfjörður. Pendant les six semaines que dure la saison de la pêche au hareng, le fjord et la ville se transforment en véritable eldorado, où des milliers de marins norvégiens ivres envahissent les bars illégaux, dansent sur les quais jusqu’au petit matin, se battent et fréquentent les prostituées de la petite ville, surnommée la Gomorrhe islandaise. Gestur voit là une occasion de gagner de l’argent et de sortir sa famille de l’âge de pierre, de quitter la cabane en tourbe pour une vraie maison en bois — le rêve de tout Islandais. Ce faisant, il perd sa vertu, tombe plusieurs fois amoureux et trace son chemin parsemé de nombreux coups du sort.
Dans Soixante kilos de coups durs, l’auteur décrit ce petit monde islandais qui change avec une verve truculente et un humour mordant, tout en reprenant la veine du roman réaliste. Avec ce deuxième volume consacré à Segulfjörður, Hallgrímur Helgason s’inscrit dans la tradition des grands conteurs d’histoires scandinaves.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrimur Helgason, né en 1959, a d'abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil et en 2021 pour Soixante kilos de coups durs.

 

 

Avis :

Après Soixante kilos de soleil, ce deuxième tome prolonge la vaste saga romanesque dans laquelle Hallgrímur Helgason retrace la métamorphose de l’Islande au début du XXᵉ siècle, au moment où le pays quitte une misère séculaire pour entrer brutalement dans la modernité. Mêlant énergie narrative, humour noir et sens aigu du grotesque, l’auteur reprend le fil du récit là où il l’avait laissé, dans un village de pêcheurs bouleversé par la manne du hareng. Il en tire une fresque vigoureuse, où l’élan des corps, la rudesse des paysages et la violence sociale s’agrègent en forces motrices d’un récit national en pleine gestation.

L’on retrouve Gestur Eilífsson, désormais âgé de dix-huit ans et chargé de faire vivre sa famille adoptive dans une modeste maison de tourbe près de Segulfjörður, double fictionnel de Siglufjörður, ce fjord du nord de l’Islande que la ruée vers le hareng transforme chaque été en un tumulte d’excès et de promesses. À l’orée de la saison 1906, le calme précaire du village est balayé par l’arrivée de milliers de marins norvégiens, dont l’ivresse, les bagarres et les nuits sans fin donnent à la bourgade des allures de capitale provisoire du chaos. Pour Gestur, cette effervescence représente autant une chance qu’un péril : l’occasion de gagner enfin l’argent qui permettrait de sortir sa famille de la misère, mais aussi l’entrée brutale dans un monde où les illusions se paient cher. Entre travaux harassants, rencontres décisives, amours contrariées et coups du sort, le jeune homme avance à tâtons dans un univers où chaque choix semble engager son destin.

Bâti sur une dynamique d’instabilité permanente, où chaque scène semble prête à basculer dans l’excès ou la catastrophe, le roman reflète par sa tension structurelle l’état d’un pays encore fragile, tiraillé entre traditions et bouleversements économiques. En suivant Gestur au plus près de ses hésitations et de ses emballements, l’auteur maintient une proximité presque physique avec les événements, donnant à voir un monde où rien n’est jamais acquis et où les trajectoires individuelles se dessinent au gré de forces qui les dépassent. Cette dramaturgie du déséquilibre insuffle au récit une énergie continue qui lui impulse son rythme. 

Au-delà de l’aventure individuelle de Gestur, Hallgrímur Helgason propose une véritable radiographie des rapports sociaux dans une Islande en pleine mutation. La saison du hareng agit comme un révélateur brutal, qui expose les inégalités, exacerbe les tensions entre locaux et étrangers, et met en lumière les mécanismes d’exploitation qui accompagnent l’essor économique. Sans jamais magnifier ni condamner cette effervescence, l’auteur en montre la complexité, les contradictions et les zones d’ombre. Les personnages secondaires, souvent esquissés en quelques traits vifs, incarnent chacun une facette de cette société en recomposition. Le roman gagne ainsi en densité, offrant un panorama social où le pittoresque n’efface jamais la dureté des conditions de vie.

Mais c’est sans doute dans sa tonalité que le livre affirme le plus nettement son originalité. Fidèle à son goût pour l’humour noir, le grotesque et une truculence parfois débridée, Hallgrímur Helgason mêle à la rudesse des situations une veine satirique qui dynamite toute tentation de pathos. Les excès des marins, les débordements des foules et les silhouettes outrées qui traversent le récit tissent une comédie humaine où le rire n’en souligne que mieux la violence du monde. Cette alliance du burlesque et du tragique contribue à la vitalité du roman et permet à l’auteur de saisir la naissance d’une nation dans toute sa confusion, sa brutalité et son énergie.

En filigrane, Soixante kilos de coups durs participe ainsi à la construction d’une mythologie islandaise moderne. La saison du hareng s’y érige en moment fondateur, presque rituel, où se rejouent les forces appelées à façonner le pays à venir. Les paysages, omniprésents, agissent comme des puissances qui modèlent les corps et les destins. Oscillant entre réalisme cru et souffle épique, le roman semble saisir l’instant précis où une communauté encore rurale commence à se penser comme une nation. Cette dimension symbolique, jamais appuyée, confère au récit une profondeur supplémentaire et prépare le terrain pour le troisième tome annoncé par la fin du volume.

Dans cette ruée vers le hareng où se mêlent beuveries, bagarres et élans de luxure, Hallgrímur Helgason orchestre une humanité haute en couleur qui évoque irrésistiblement les grandes toiles de Brueghel. Comme chez le peintre flamand, le trivial et le sublime, le grotesque et le tragique cohabitent dans un même mouvement, révélant sous le tumulte une vérité plus profonde sur les communautés humaines. La rudesse du cadre, la vigueur charnelle de la langue et la veine satirique qui traverse le récit donnent naissance à une fresque où chaque figure, même la plus outrée, participe à une vision d’ensemble. Saga sociale et morale autant que comédie humaine, Soixante kilos de coups durs déploie ainsi une formidable puissance d’évocation, capable de saisir un pays au moment précis où, sortant de son chaos originel, il commence à se forger une identité et à se reconnaître comme nation. Une lecture incarnée, turbulente et chamarrée, aussi originale et passionnante que celle du premier tome, et qui fait attendre la suite avec une impatience redoublée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous ces sentiments concordaient parfaitement avec la sensation fondatrice qui caractérisait tous les Islandais : « Je ne sais pas combien de temps je resterai ici, nous verrons bien. » Leur relation avec leur pays était plutôt lâche dans la mesure où ils étaient toujours prêts à fuir. Vers un autre fjord, par le prochain navire. Les fêtes de Noël étaient donc pour ces gens aussi douces que douloureuses. C’était l’unique moment de l’année où chacun était à peu près satisfait de son sort et ressentait en même temps le poids d’une exhortation à l’améliorer avant les fêtes suivantes. Ce n’était nullement par hasard que le dicton « Dieu décidera où nous danserons à Noël prochain » occupait la sixième position dans les proverbes préférés de nos compatriotes et exprimait une secrète aspiration à une meilleure vie sous de meilleurs cieux.


Il l’avait vénérée de loin comme une déesse de l’amour, comme la plus belle femme du fjord. Et s’il l’avait convoitée, c’est parce qu’elle le surplombait sur l’échelle de la vie. Inaccessible. En revanche, il ne l’avait jamais aimée, il avait seulement désiré l’aimer et, pire encore : désiré avoir le droit de l’aimer. Ce droit, il l’avait conquis, de manière tout à fait inattendue et sans doute sur un malentendu – ne s’était-elle pas servie de lui comme d’un remède à son chagrin d’amour ? –, et voilà qu’il buvait maintenant ce nectar doux-amer. Il n’y a pas pire que le meilleur lorsqu’il advient.


Le bonheur est une créature étrange, il survit longtemps à la faim qui le fortifie, s’épanouit à la moindre bouchée de pain, mais dès qu’il est repu il se fane et périt. 


La nuit d’août teintée de bleu sombre se para de quelques mouettes blanches qui venaient de prendre leur envol. Leurs cris soulignèrent le silence qui régnait dans l’immense salle qu’était le fjord, puis moururent en surplomb de la langue de terre d’Eyri. On entendait par là-bas des appels et des rires. La nuit était aussi tiède que peuvent l’être les nuits d’Islande, la température atteignait huit degrés.


Même s’il avait toujours des gants de rechange et s’il en portait deux paires, une en peau et une en laine, même s’il les huilait à l’huile de poisson avant chaque sortie en mer, Gestur n’échappait pas aux ampoules. La moitié de sa paume droite n’était plus qu’une blessure qu’Anna avait préservée de l’infection en l’enduisant de vaseline et de saindoux. Les saleuses de harengs que les Norvégiens appelaient ganajenter s’y connaissaient en ampoules et s’échangeaient des conseils pour les soigner. Les rois du hareng se montraient d’ailleurs intraitables en la matière depuis qu’ils avaient perdu des cargaisons entières l’été précédent, lorsqu’une grande partie des femmes n’avait pas été en mesure de travailler suite à l’épisode de la « maladie de peau ». Elles avaient salé des harengs qui s’étaient révélés pleins de krill, car on les avait pêchés en pleine digestion. Leurs sucs gastriques s’étaient mélangés au plancton, formant une bouillie marron assassine qui dégoulinait de leurs entrailles lorsqu’on les vidait, et qui avait continué à ronger les mains des saleuses longtemps après que les harengs étaient morts et mis en tonneaux. Les ampoules se formaient surtout là où la peau est la plus fine, dans le creux de la paume, entre le pouce et l’index et aux jointures des doigts. Si on n’y prenait pas garde, du pus risquait d’y apparaître. Alors les vaisseaux lymphatiques enflaient, l’infection se propageait au bras, puis atteignait ganglions et artères, qui gonflaient. Le médecin Guðmundur avait dû se former dans l’urgence au traitement de ces maux et il faisait tout son possible pour préserver les saleuses d’un empoisonnement du sang.


La saison durait entre six et sept semaines, sur lesquelles se bâtissait le reste de l’année et, désormais, le pays tout entier. Les caisses du trésor public étaient en grande partie alimentées par la manne que représentait la danseuse argentée et fantasque qui faisait scintiller l’océan. Daignerait-elle paraître au bal ? Seule ou accompagnée d’une centaine d’amies ? Ou bien n’était-elle pas d’humeur ? C’est ainsi qu’on parlait de « la belle hareng », parce qu’en islandais le mot síld est de genre féminin, soit les hommes la conquéraient, soit elle les ignorait.
 
 
Telle était donc la situation : c’était le premier été où le hareng brillait par son absence depuis le début de ce conte de fées. Fin juillet, on n’apercevait pas la moindre écaille à la surface des flots. Les étés précédents n’avaient certes pas été excellents, on avait toutefois salé sur la plupart des plateformes. Or, pour la première fois, l’argent de la mer ne se manifesta pas de tout le mois de juillet. Le village abritait une armée équipée jusqu’aux dents de trois mille pêcheurs et saleuses qui se réveillaient chaque jour dans cette bourgade de cinq cents âmes, avec leurs tabliers, leurs foulards et leurs gants, prêts à répondre à l’appel. 
Ici, on dormait sur toutes les surfaces plus ou moins planes : dans les lits et les couchettes, sur les sols et les banquettes, sur des planches et en dessous, sur les rebords des lits, sur les bancs, sur des alignements de chaises, dans les mangeoires, les étables et les granges. Les propriétaires ingénieux pouvaient satisfaire leurs besoins de l’année entière grâce aux revenus des six semaines que durait la saison en transformant leur maison en refuge pour pêcheurs ou leur grange en hôtel, il arrivait qu’on débourse jusqu’à deux couronnes pour une nuit dans une vieille ferme en tourbe. Certains n’hésitaient pas à vendre la paillasse de leur grand-mère, qu’ils installaient dans l’écurie. Gestur n’en arrivait pas à de telles extrémités, mais il avait tout de même l’impression d’avoir vendu, ou d’être en passe de vendre, la mère sourde et muette de sa propre fille. 
Assis dans leurs bureaux, les grossistes en hareng imploraient le Seigneur. Leur unique travail en ces journées oisives consistait à prier. Deux d’entre eux avaient rendu visite au pasteur pour lui demander d’organiser un moment de recueillement à l’église, c’était une question de vie ou de mort, ils étaient étranglés par les investissements qu’ils avaient faits pour l’été. « Entre tes mains, Seigneur, je remets l’avenir de mon activité. » Le pasteur avait fait pression sur le Tout-Puissant. Au bout des jetées, on voyait parfois des hommes lever les yeux vers le ciel, espérant y apercevoir un banc de harengs survolant l’Eyri.


La reine de l’océan n’était qu’une : constituée d’une myriade miroitante qui voyageait sans guide dans les profondeurs marines, aussi belle qu’un rêve capricieux, on eût dit l’histoire de l’humanité résumée en une fulgurance. Depuis des siècles, cette manne s’était frayé un chemin à travers les océans, répandant partout la prospérité sur les côtes. Le hareng avait créé la richesse des pays baignés par l’Atlantique. Le nom que lui avaient donné les nations du Nord, síld, était tiré de celui des lançons, síli. Dans un cas comme dans l’autre, on en parlait au singulier bien que référant à une multitude. En islandais, le mot síld désignant le hareng ressemblait à súld désignant la bruine et sa multitude de gouttelettes : deux vocables aussi brefs l’un que l’autre pour décrire une quantité innombrable. Longtemps, le hareng était resté cantonné à la mer Baltique, il avait fait la richesse des Vikings avant d’arriver aux Pays-Bas, transformant la Hollande en puissance mondiale en même temps que Rubens et Rembrandt. (Amsterdam est construite sur des arêtes de hareng.) Puis il s’était fendu d’un petit tour en Écosse où il avait touché les autochtones de sa baguette magique, en guise de remerciement, ces derniers avaient offert au monde la machine à vapeur. Partout, le hareng apportait croissance et prospérité. Et voilà maintenant que venait le tour de la Norvège et de l’Islande. Pour les deux colonies affligées depuis longtemps par une pauvreté endémique, un avenir meilleur se profilait enfin à l’horizon. La première venait d’obtenir son indépendance, la seconde ne tarderait plus à l’acquérir. À moins que la reine argentée des vagues ne se fût envolée vers l’Amérique ? Les poissons sont les oiseaux de l’océan.


(…)  ici, c’était le moins qu’on puisse dire, les liens familiaux formaient un nœud si complexe qu’il n’y avait pas moyen de discerner qui était parent de qui ni qui possédait quoi. Olgeir le borgne était par exemple le fils de Lási, mais l’appelait pépé, il suivait Gestur tel son père et appelait le chien Papa. Grandvör, la belle-mère de Lási, ne faisait jamais état du lien qui les unissait, et le vieux fermier la traitait pour sa part comme si elle n’était qu’un vieux mât brisé qui, pour une raison imprécise, aurait échoué sur la paillasse au fond de sa ferme, sous une couette. L’angélique Engilfríð n’était parente avec personne et surtout pas avec Gestur, bien qu’il fût le père de sa fille, et elle n’était pas non plus servante ni gouvernante, mais ressemblait plutôt à une invitée passionnée par les livres ayant élu domicile ici avec son enfant. À la tête de la petite maisonnée siégeait l’affable gouvernante et maîtresse de maison Málfríður, qu’aucun lien du sang n’unissait à quiconque même si elle et Gestur partageaient un passé commun en tant que mère et fils dans un autre fjord. Il en allait des gens de la ferme de Strönd comme de naufragés qui se retrouvent par hasard au pied de la même falaise, la seule chose qui les rassemblait, c’était cet abri qui les préservait des tempêtes, des vents et des violentes averses. Ils étaient comme on dit dans le même bateau. C’était là le cœur de la conception islandaise de la famille, une conception qui avait durant un millénaire imprimé à nos compatriotes une propension à la tolérance et à l’absence de préjugés. Ceux qui se tenaient sous le même bouclier devenaient parents de fait. Et le froid piquant fait de tous les hommes des frères. 
 
 
D’autres peuples sont sortis de leur grotte, ils ont navigué jusqu’aux confins du monde et ont marché sur la Lune. Mais aucun de ces grands pas n’était plus important que celui qui a marqué la naissance de la nation islandaise, celui par lequel elle a troqué ses sols en terre battue pour du parquet, ses tombes de tourbe pour des maisons. 
Ces gens qui avaient vécu dans les mêmes conditions depuis la Colonisation, à la fin du IXe siècle, entraient dans une nouvelle ère : ils quittaient une culture pour en adopter une nouvelle, ils laissaient derrière eux l’âge de glace, l’âge de pierre et l’âge de bronze, faisaient l’impasse sur le siècle des Lumières, enjambaient la révolution industrielle et entraient de plain-pied dans un présent subitement éclairé à l’électricité avec sa multitude de lampes à huile et de cuisinières à charbon. 
Ils passèrent directement de l’étable à l’avion à réaction. 
Ils cessèrent d’alimenter leurs feux de combustible issu de l’âge de glace (la tourbe), de dormir au pied de murs datant de l’âge de pierre, de cuisiner avec des ustensiles de l’âge de bronze, de conserver le feu dans des charbons de l’âge de fer, de s’essuyer les fesses avec des mousses et des racines humides, de dormir sur des matelas de tourbe, de se gratter le matin à cause des piqûres d’araignées de linge, de faire sécher les couches des enfants sur le dos des vaches, de ne jamais prendre le moindre bain, de se laver les cheveux à la pisse de vache, de se fabriquer des chaussures en peau de ventre de mouton, de ranger leurs vêtements sous leurs oreillers pendant la nuit, de se servir de vieux sacs de farine en guise de taies d’oreiller, de dormir dans la fumée, de cuisiner dans la fumée, d’utiliser de la crotte de mouton ou de cheval séchée pour alimenter leur feu, de cuisiner en utilisant du crottin, d’isoler leurs fenêtres avec de la bouse de vache, de se réveiller au son des flatulences sur la paillasse voisine, de se tourner vers le mur quand un couple s’étreignait sur la couche d’à côté, de se boucher les oreilles quand le maître de maison forniquait avec sa fille, d’essayer de trouver le sommeil bien qu’une servante soit en train d’accoucher dans le même lit, de se détourner quand quelqu’un mourait sur le grabat voisin, ils cessèrent de sentir le sol glacé sous leurs pieds le matin, de l’enduire de cendre pour le laver et de sécher, de nettoyer leurs couteaux et leurs écuelles en bois dans du bouillon de hangikjöt, de laver leurs sols en terre battue avec du bouillon de poisson, ils cessèrent tout à fait de laver quoi que ce soit au bouillon, de nettoyer leurs vêtements dans la neige fraîche et poudreuse, ils renoncèrent à garder leur pot de chambre sous leur toit et à faire la distinction entre crasse sale et crasse propre. 
Et ils cessèrent d’être leurs propres radiateurs, car il n’y avait pas de chauffage dans les baðstofur, autre que celui produit par leurs occupants eux-mêmes, les fermiers astucieux s’arrangeaient d’ailleurs pour emplir au mieux ces pièces communes : plus on était nombreux, mieux c’était. Certes, il fallait nourrir tous ces gens, mais cela revenait moins cher que de se fournir en combustible. Voilà pourquoi ces véritables machines à tricoter étaient assises au bord de leur lit et s’employaient à maintenir leur température corporelle à trente-sept degrés par leurs battements de cœur. Dix femmes armées d’aiguilles permettaient d’obtenir une chaleur convenable dans une baðstofa de taille moyenne, et elles procuraient un confort idéal si elles avaient un peu de fièvre. 
Les gens renoncèrent également à considérer leur urine comme une richesse, ils renoncèrent à s’uriner sur les mains pour les laver ou à conserver le précieux liquide dans des bassines jusqu’à ce qu’il « rancisse » et permette de laver la laine et les vêtements. Ils renoncèrent aussi à choisir l’usage qu’ils réservaient au suif : le manger ou s’en servir pour produire de la lumière. La question « Est-ce que je préfère vivre dans les ténèbres et rassasié ou la faim au ventre et dans la lumière ? » devint définitivement caduque avec la fin des fermes en tourbe. 
C’est ainsi que la nation islandaise vint au monde : en traversant de longs et étroits passages couverts, parsemée de moisissures et coiffée à l’urine, puant l’humidité et pouilleuse, le visage nettoyé au bouillon et les yeux rougis par la fumée, les poumons emplis de suie et le frimas dans la poitrine, le cœur refroidi d’engelures et l’âme maculée d’odeurs corporelles.
 
 
L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue.


Tels étaient les éternuements de l’Islande, ce pays qui semblait être allergique à lui-même, qui ne supportait ni sa propre chaleur ni ses propres frimas. Il suffisait d’une journée de soleil radieux en été pour qu’il sombre dans une épaisse et tiède brume de mer, qu’arrive un épisode de redoux en hiver pour qu’il ait la diarrhée et qu’une couche de flocons frais tombe sur de la neige gelée pour que les séracs se changent en guillotines capables de décapiter les pièces d’acier les plus solides que l’homme ait fabriquées, les murs les plus épais qu’il ait construits.  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 1 mars 2026

Critique de "Les saules" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les saules " de Mathilde Beaussault


 

J'ai aimé 

 

Titre : Les saules

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

 

Avis :

Dans un premier roman où la fragilité de l’enfance se brise sur l’âpreté du monde, Mathilde Beaussault se sert d’un meurtre comme d’un révélateur de rancoeurs qui fermentent au coeur de la campagne bretonne.

L’identité du coupable et la nature de ses mobiles sont ici presque accessoires, tant ce qui prend aussitôt le pas dans la narration est l’atmosphère empoisonnée de ce huis clos rural entre, d’un côté les odeurs de lisier d’un travail agricole toujours plus étranglé par les dettes, et de l’autre, le nez pincé de ceux qui, bien propres sur eux, leur opposent leurs convictions écologiques.

Lorsque Marie, dix-sept ans, est retrouvée étranglée sous les saules de la rivière en bordure de village, les esprits minés par l’aigreur se déchaînent à grands coups de rumeurs. C’est tout juste si la victime, la fille du pharmacien assez riche pour racheter toujours plus de terres agricoles bradées, n’apparaît pas comme la plus fautive, coupable de sa réputation de fille facile avec ses jupes trop courtes et l’insolence de sa liberté.

Il n’y a guère que Marguerite, souffre-douleur de ses camarades parce que rencognée dans son silence de petite fille peut-être pas tout à fait comme les autres, pour défendre dans le secret de son coeur cette aînée si merveilleuse qui, elle, n’avait pas froid aux yeux. Tout à l’observation de son idole, la petite est d’ailleurs la seule à avoir vu quelque chose la nuit du meurtre. Mais qui pour se soucier d’une gamine dépenaillée que l’on dit attardée ?

Pendant que le village bruit méchamment de mille ragots, l’enfant se replie en silence sur les bribes de tendresse taiseuse et maladroite de sa mère et de sa tante, fragiles éclats d’humanité survivant furtivement à l’érosion d’un quotidien tueur de rêves et de sentiments. L’innocence de l’enfance trouvera-t-elle quand même une voie pour se faire entendre dans le monde ranci des adultes ? Seules les femmes de cette histoire, usées, trompées ou tuées, semblent conserver par devers elles cette part de coeur qui, certes piétinée par la vie et par l’intransigeant égoïsme de leurs hommes, ne demande qu’à resurgir à la faveur des circonstances.

Elle-même fille d’agriculteurs bretons, Mathilde Beaussault puise dans un univers qu’elle connaît bien l’âpre réalisme de ses observations, toutes de petites trouvailles de justesse qui font le sel du récit, malheureusement entaché de maladresses syntaxiques et de phrases mal construites. Malgré ces imperfections, ce premier roman demeure une lecture prenante et attachante, où sous la vision noire d’un monde rural coincé entre désespoir et colère sourd la fraîcheur tendre de l’enfance et de l’innocence. (3/5)

 

 

Citation : 

Depuis lors, on s’est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu’on n’oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s’érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l’humanité.


 

vendredi 27 février 2026

Critique de "Murmuration" de Sylvie Germain | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Murmuration de Sylvie Germain



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Murmuration

Auteur : Sylvie GERMAIN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 208 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l’heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades qui se dilatent en immenses spirales, se condensent en ovales massifs pour éclater soudain, se disperser puis se reconstruire en de nouvelles figures monumentales et à la fin filer en jets obliques vers la terre, laissant le ciel nu, livré à l’épanchement de la nuit, du silence. »
Samuel s’est jeté à corps perdu dans les mots, leur magie, leur pouvoir ; c’est pour dire la puissance du langage qu’il est devenu écrivain. Au fil d’un texte hypnotique, Sylvie Germain évoque le parcours blessé de cet homme qui a préféré l’ombre à la lumière. L’écriture essentielle de la romancière, précise et poétique, tendre et caustique, lui fait magnifiquement écho.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis quarante ans Sylvie Germain construit une œuvre imposante et cohérente, couronnée de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1989 pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des Marais, Prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus, Grand Prix SGDL de littérature 2012 pour l’ensemble de son œuvre. Elle a notamment publié aux éditions Albin Michel Magnus (2005), L’inaperçu (2008), A la table des hommes (2015) et Brèves de solitude (2021).

 

Avis :

Sylvie Germain signe ici un roman tardif d’une limpidité presque désarmante, où ses thèmes de prédilection – le deuil, le silence, la fragilité des êtres – se recomposent autour d’une interrogation nouvelle : celle de la création littéraire elle‑même. En suivant Samuel, écrivain foudroyé par une panne d’inspiration après un premier succès, elle orchestre avec finesse une réflexion sur le pouvoir et l’évanescence des mots, métaphorisés par ces vols d’étourneaux qui donnent leur titre au livre. À travers cette figure d’auteur vacillant, elle interroge sa propre pratique sans jamais céder à l’introspection pesante, offrant un récit fidèle à son lyrisme mais traversé d’un jeu de reflets inhabituel dans son oeuvre.

Le roman s’ouvre – et se referme – sur un Samuel âgé, retiré du monde, aux prises avec une mémoire qui se délite et des mots qui lui échappent comme des oiseaux trop longtemps tenus en cage. Cette silhouette crépusculaire sert de point d’appui au récit, qui remonte ensuite le cours de sa vie pour éclairer le chemin d’un écrivain aux prises avec ses élans, ses silences et ses blessures. Entre l’éclat des débuts, les zones d’ombre et les longues périodes de retrait, se dessine la trajectoire d’un homme cherchant à comprendre comment les mots, jadis si vifs, ont fini par se dissoudre dans le temps.

L’un des ressorts du livre tient à la manière dont Sylvie Germain articule l’intime et le métaphysique. Sans jamais forcer le trait, elle fait de la panne d’écriture de Samuel non seulement un accident biographique, mais une véritable crise de présence au monde. Avec le silence de la page blanche vient aussi un effacement progressif du lien aux autres, une perte de densité du réel qui envahit le personnage. La romancière parvient à rendre perceptible cette zone trouble où l’existence se défait, où les perceptions se brouillent et où la langue cesse d’être un appui pour devenir un vertige, donnant à la fragilité d’un être vacillant toute sa profondeur narrative.

Parallèlement, Murmuration explore la manière dont les mots façonnent – et parfois déforment – la mémoire. Les étourneaux, motif métaphorique récurrent, incarnent ce mouvement incessant de recomposition qui caractérise toute tentative de se souvenir ou de se raconter. Samuel, en vieillissant, voit ses souvenirs se disperser comme ces nuées mouvantes, rendant toute narration incertaine et toute vérité fragmentaire. Toute sa vie, il aura couru après des mots qui se dérobaient ; avec l’âge, cet insaisissable ne fait que s’accentuer, le renvoyant à un brouillard où se confondent voix, images et personnages – tout ce qu’il a vécu, couché sur le papier ou rêvé, mais aussi tout ce qu’il n’a pas écrit. Car les récits abandonnés ou jamais formulés pèsent autant que ceux menés à terme, comme si l’ombre de l'oeuvre possible hantait autant que l'oeuvre accomplie.
 
C’est toutefois dans les pages d’ouverture et de clôture que l’écriture atteint sa plus grande beauté. Au plus près d’un Samuel vieillissant, aux prises avec des mots qui se défont, la langue se fait plus ample, plus incantatoire, comme si elle tentait de retenir ce qui déjà s’efface. La romancière saisit l’instant fragile où le langage se délite en même temps que le corps, où l’effacement littéraire rejoint l’effacement physique. Dans ces passages d’une poésie grave et lumineuse, elle donne à sentir la vibration ultime d’une voix qui se retire, laissant derrière elle une résonance ténue.

Le roman impressionne autant par la beauté que par la profondeur de son écriture. Sa langue, d’une musicalité grave, parvient à saisir l’effacement d’un homme avec une délicatesse presque liturgique. On y retrouve la cohérence d’un univers où le deuil, le silence et le sacré s’entrelacent à une réflexion plus inédite sur la création littéraire et la mémoire. Le rythme volontairement lent, presque contemplatif, porte l’intensité du récit : il accompagne Samuel jusqu’aux lisières de sa voix et aux ultimes vibrations de sa disparition. Lecture exigeante, notamment parce qu’elle refuse les ressorts faciles d’une intrigue qui guiderait le lecteur pas à pas, elle déploie une splendeur mélancolique, poétique, qui ne cesse de se recomposer dans l’esprit de celui qui la lit, à la manière de la murmuration d’oiseaux qui l’inspire. Ainsi le roman apparaît‑t‑il comme une oeuvre qui sait qu’on ne capture jamais le monde, mais qu’on peut parfois en saisir l’ombre mouvante – ce tremblement fragile où la littérature touche à ce qui, déjà, s’efface. (4/5)

 

 

Citations : 

Des signes de ponctuation de haute taille passent là-bas dans la brume, ils glissent en file indienne, ils ondulent dans le vent, parfois tremblent un peu. Certains par instants trébuchent ou s’immobilisent, désorganisant la colonne qui vite se recompose autrement, la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui d’interrogation recule en fin de ligne. Ou bien ils changent d’aspect, l’un, qui était courbe, se redresse, un autre, qui était droit, se penche en oblique avant. Il arrive que quelques-uns se mettent à courir.  Ces signes mouvants ne ponctuent aucun texte, ils forment une phrase vide de mots, ce ne sont que les ombres de gens qui s’acheminent vers leur arrêt de bus pour se rendre à leur travail. Le premier bus de la journée, celui de 5 heures 15. Debout derrière la fenêtre de sa chambre, Samuel Nart observe ce défilé de silhouettes gris plomb dont les corps ne sont plus de personnes humaines, mais ceux de caractères typographiques. Depuis des mois, le visible lui apparaît sous le prisme de l’alphabet, des mots, des signes syntaxiques, mais tous en débandade, en fuite éperdue. Le langage le lâche, il se disloque, part en lambeaux qui s’éparpillent en tous sens, comme le fuit le sommeil et se troue sa mémoire. Tout le délaisse et tout se brouille en lui. Il voit des poudroiements de voyelles dans la poussière des rais de soleil, des jets de verbes dans les oiseaux en vol, des rognures de poèmes dans les pelures de fruits, des majuscules dans les étoiles, des vracs d’apostrophes dans la pluie… Il perçoit au-dehors des traces éparses de sa langue comme un homme regarderait autour de lui le sang répandu par son corps blessé – gouttes, flaques, éclaboussures et filets. Son sang d’encre qui longtemps fut d’un noir dense, bruissant de sons, d’images, d’idées précises, vagues ou fantasques quand il glissait sur le blanc des pages, y déroulait des histoires. Mais ce sang-là a perdu sa couleur, sa force, son élan, il n’a plus de teneur en imagination et pas même en désir. Ou plutôt, son désir est toujours là, mais pétrifié, réduit à une brûlure sèche et aigre. La dynamique du noir sur blanc s’est inversée, désormais c’est le blanc qui s’épanche et recouvre le noir, il le dilue en grisaille toujours plus fade et froide.


On ne sait pas toujours quels échos produisent les propos que l’on tient, faute de savoir apprécier l’acoustique intérieure des autres, même des plus intimes, faute d’avoir su repérer les zones grises de leur sensibilité, d’avoir mesuré l’étendue de leur susceptibilité, de leur fragilité.


Un jour, agacé d’être laissé pour compte, Tubutsch avait sauté sur les genoux de Samuel, pointé son museau vers l’engin pour en flairer l’odeur, puis il avait posé une patte sur le clavier, écrasant sur la feuille un pâté de lettres. Samuel s’était alors amusé à taper en désordre sur les touches, très vite, mais le crépitement de mitraillette avait fait fuir le chien. Samuel avait continué quelques instants, couvrant une page de lettres serrées les unes aux autres en lignes droites, semblables à un défilé de fourmis ouvrières courant à leur travail. Il les avait longuement considérées avec un regard tubutschien, et il s’était demandé si les lettres aussi ont une reine à laquelle elles apportent de la nourriture glanée partout en chemin. Les lettres, les mots, les phrases ponctuées de signes, petits insectes opiniâtres formant des processions noires dans le désert des pages pour aller composer des romans-rois, des poèmes-reines, qui à leur tour engendraient des nuées de mots, d’images, dans l’esprit des lecteurs. Mais les fourmis d’encre ne transportaient que du vide, elles étaient des promesses sans effet.


Nous autres, êtres de fiction, nous ne sommes pas que de papier, d’encre ou de pixels, nous sommes faits avant tout des feux de l’imagination des vivants de chair et de sang tels que toi, des sables mouvants de leur mémoire, des braises de leurs amours autant que de leurs haines, du sel de leurs larmes, des poussières de leurs rêves, de leurs pensées, des bouffées de leurs jouissances… Nous sommes vos ombres portées.

 

mercredi 25 février 2026

Critique de "Les fantômes de Rome" de Joseph O'Connor | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Rome " de Joseph O'Connor


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Rome
            (The Ghosts of Rome)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2025,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 464

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Février 1944. Les forces allemandes occupent Rome depuis six mois. Les combattants alliés ont débarqué à Anzio mais peinent à progresser. La Résistance s’organise autour de la filière d’évasion mise en place en plein coeur du Vatican par Hugh O’Flaherty et ses comparses. En première ligne : la Contessa Giovanna Landini, libre et intrépide, offrant un souffle féminin, flamboyant et plein d’humour à cette aventure haletante, où chaque ruelle cache un piège… et chaque choix peut coûter la vie.
Excellente suite de Dans la maison de mon père, nommé au Walter Scott Prize et au prix Historia, "Les Fantômes de Rome" confirme l'immense talent de conteur du maître du roman historique, Joseph O'Connor.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O'Connor est d’abord journaliste et homme de radio. Il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales, et s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (2010). Il est l’auteur de romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en 2012. 

 

 

Avis :

Ce deuxième volume de la trilogie que Joseph O’Connor consacre à la capitale italienne durant l’Occupation s’inscrit dans la continuité directe de Dans la maison de mon père, situé en 1943, dont il reprend le cadre historique, les réseaux clandestins et plusieurs figures clés. Très librement inspiré de faits et de personnalités réels, le roman accélère le tempo : dans la Rome de 1944, quadrillée par les rafles, les trahisons et les opérations secrètes, le moindre déplacement comporte sa prise de risque. Le récit gagne ainsi en intensité dramatique et confirme l’ambition de Joseph O’Connor de faire de cette trilogie un véritable thriller historique.

Comme dans le premier tome, l’intrigue se construit à partir des récits, enregistrés ou consignés vingt ans après la guerre, des membres du réseau clandestin appelé le Chœur ainsi que de plusieurs personnes qu’ils ont aidées à échapper aux rafles. Ces voix croisées dévoilent le fonctionnement interne du groupe et la manière dont ses opérations s’appuyaient sur la neutralité du Vatican, devenu en 1944 un point de convergence crucial pour les fugitifs. De ces témoignages émerge une nouvelle figure : la Contessa Giovanna Landini, dont l’implication dans les actions du Chœur révèle à son tour les risques extrêmes encourus par ceux qui tentaient de maintenir des filières de survie au cœur d’une Rome occupée.

Si la solidité du fond historique et la restitution très évocatrice de Rome – notamment de ses strates souterraines, héritées de siècles d’occupation et de reconstructions – donnent au roman une profondeur indéniable, elles servent toutefois de cadre à un récit dont le véritable moteur demeure la tension romanesque. Menée tambour battant en une succession de péripéties toujours plus haletantes, la narration verse parfois dans une forme d’exagération qui compromet la crédibilité de certaines scènes. Ce n’est pas tant le personnage du chef de la Gestapo, Paul Hauptmann, qui apparaît caricatural, que les situations outrées dans lesquelles l’auteur le place : elles frôlent par moments le burlesque et désamorcent la gravité de la situation historique. Cette tendance à surjouer le suspense, déjà perceptible dans le premier tome, s’accentue ici et donne l’impression que la mécanique du thriller prend le pas sur la complexité morale et humaine que le sujet appelle. 

Reste à savoir si cette propension à l’outrance relève d’un simple dérapage du récit ou d’un choix esthétique pleinement assumé. Certaines scènes semblent en effet jouer d’un léger décalage, comme si l’auteur introduisait une pointe d’ironie dans un univers pourtant dominé par la peur et la clandestinité. Mais ce possible humour, s’il existe, demeure ambigu : jamais clairement affiché, il se heurte à la gravité du contexte et produit un trouble plus qu’un véritable effet de style. Le roman oscille ainsi entre la volonté de restituer la complexité d’une période tragique et le désir d’en accentuer les ressorts dramatiques, au risque de brouiller la cohérence de l’ensemble. Cette tension interne, qui semble ouvrir la voie à une forme de facilité narrative privilégiant le spectaculaire au détriment des zones d’ombre et des dilemmes moraux que le sujet porte en lui, éclaire en creux la manière dont Joseph O’Connor conçoit sa trilogie : un récit historique revendiquant sa dimension romanesque, quitte à s’aventurer aux limites du vraisemblable. (3,5/5)

 

 

Citations :

Voilà pourquoi on chante. (…) C’est le corps qui console l’esprit, pas l’inverse. L’esprit n’est qu’un vassal du corps.

Si jamais vous avez des problèmes ? Restez là où vous êtes. Parce que le diable a toujours pire en réserve, mon vieux. Le diable a toujours pire dans sa manche. Et il attend que vous mordiez à l’hameçon. Il est patient et rusé. 

(…) elle n’avait pas encore compris que c’est grâce à la lâcheté que l’humanité est encore là. Les dodos étaient sûrement des animaux très courageux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

lundi 23 février 2026

Critique de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna



J'ai aimé 

 

Titre : Lundi, c’est loin 
            (Evenings and Weekends) 

Auteur : Oisin McKENNA

Traduction : Olivier DEPARIS

Parution :  en anglais (Irlande) en 2024,
                   en français en
2026 (L'Olivier)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 2019. La ville est en effervescence : une baleine est coincée dans la Tamise, devenant en quelques heures le sujet de conversation de tout le pays, puis du monde entier. Cette présence fascinante agit tel un révélateur dans la vie de Maggie, Ed, Phil, Rosaleen et les autres. Chacun se trouve à un moment charnière, où il doit prendre en main son destin ou s’en remettre à lui.

Maggie, trente ans, est enceinte de son compagnon, Ed, mais elle craint de renoncer à sa liberté. Phil n’aime pas son boulot et ne vit que pour les week-ends, leur promesse d’oubli et de fête. Rosaleen, sa mère, doit affronter la maladie et ne sait comment lui en parler. Lundi, c’est loin suit ces personnages attachants le temps d’un été caniculaire.

Rien n’arrête l’énergie de la ville, la pulsation de Londres, qui se nourrit des cœurs brisés, des âmes perdues et de l’espoir qui s’entête. Dans ce premier roman addictif comme une série, Oisín McKenna prend le pouls de notre époque. 

 

Un mot sur l'auteur : 

Oisín McKenna est un écrivain et dramaturge irlandais installé à Londres. Issu de la scène artistique indépendante, il s’est d’abord fait connaître par ses performances et ses pièces mêlant poésie, politique et observation sociale. Lundi, c’est loin est son premier roman.

 

 

Avis :

Premier roman d’un auteur jusqu’ici surtout remarqué pour sa poésie et ses performances scéniques, Lundi, c’est loin marque l’entrée d’Oisín McKenna dans la fiction longue. Son regard acéré sur le quotidien s’y déploie autour de ses thèmes de prédilection : la vie urbaine contemporaine, les identités queer et la fragilité émotionnelle d’une génération prise dans les tensions du capitalisme tardif.

Dans un Londres écrasé de chaleur, l’échouage à la fois dérisoire et symbolique d’une baleine dans la Tamise accapare l’actualité. Autour de ce motif s’entrecroisent des trajectoires elles aussi désorientées : Maggie et Ed, chassés de la ville par la pression immobilière, voient leur couple vaciller sous le poids d’une grossesse inattendue et de l’homosexualité qu’Ed refoule ; Phil, leur ami d’enfance, vit pleinement ses désirs gays mais se heurte à un amour impossible ; Rosaleen, sa mère, rongée par un cancer qu’elle n’ose annoncer, s’enfonce dans les réflexes de culpabilité hérités de son éducation catholique irlandaise. Tous dérivent vers un point de rupture que la présence incongrue de la baleine cristallise.

Orchestrant ces existences parallèles sans jamais forcer leur convergence, le roman avance par glissements, résonances et micro‑décalages, comme si chaque personnage évoluait dans une chambre d’écho intime où vibrent les mêmes angoisses : la peur de l’avenir, l’épuisement du présent et l’incapacité à dire ce qui blesse. La baleine échouée, motif presque trop évident, relève paradoxalement d’une vraie finesse narrative : un point de diffraction qui révèle la vulnérabilité commune de vies prises dans un continuum de tensions sociales, économiques et affectives. Oisín McKenna capte ces vibrations minuscules, ces gestes retenus et ces pensées qui n’osent pas se formuler, dans une attention au presque rien où se loge la force émotionnelle du roman.

Plus largement, Lundi, c’est loin s’inscrit dans une littérature contemporaine qui interroge la possibilité même de se projeter dans un monde saturé d’incertitudes. Sans se soucier d’offrir des solutions ni de redresser ses personnages, le roman les accompagne dans leur fragilité et leur difficulté à répondre aux exigences de la société. La prose d’Oisín McKenna, précise et empathique, refuse le spectaculaire pour saisir l’ordinaire comme lieu de résistance. Il montre comment les existences les plus banales – les plus « moyennes », pour reprendre le qualificatif attribué à Basildon par The Economist, cette ville nouvelle d’après‑guerre où Phil, Ed et Maggie ont grandi – sont traversées par des forces qui les dépassent, mais aussi par des élans de lucidité et de tendresse qui empêchent le naufrage.
 
Le roman met surtout en lumière la pression insidieuse qui pèse sur les personnes queer, prises entre normes sociales et aspiration à être pleinement elles‑mêmes. À travers Rosaleen, héritière d’une culture catholique irlandaise où la culpabilité structure les comportements, l’auteur montre comment ces injonctions se transmettent et façonnent les vies. Ed en incarne la dimension la plus intime, marquée par une honte intériorisée. Phil affronte une violence plus directe, qui l’empêche de vivre librement depuis l’agression qu’il a subie. Deux trajectoires différentes, mais révélatrices d’un même système de contraintes et de blessures. 

Sans être autobiographique, Lundi, c’est loin puise clairement dans l’expérience sensible d’Oisín McKenna – son rapport à l’Irlande, à la culture catholique et à la vie queer londonienne – pour composer une fiction qui sonne juste. On pourra lui reprocher une symbolique parfois appuyée, quelques longueurs inhérentes à son écriture impressionniste et une tonalité uniformément sombre, mais ce premier roman se distingue surtout par la finesse avec laquelle il met à nu les mécanismes de honte, de violence et de transmission, et par la manière dont il transforme l’ordinaire en lieu de résistance. C’est une entrée en fiction d’une grande maîtrise, qui laisse entrevoir un écrivain déjà pleinement conscient de ses forces, et un roman dérangeant, parfois oppressant, mais surtout lucide, sensible et profondément engagé. (3,5/5)

 

 

Citation :

Elle connaissait l’Église : elle savait que, selon ses représentants, les filles qui faisaient la roue étaient un danger pour les Irlandais, de même que les culottes, de même que les préservatifs (illégaux jusqu’aux années 1980). On ne pouvait pas laisser les Irlandais prononcer le mot « préservatif », comprendre qu’un préservatif se mettait sur un pénis, ni même entendre le mot « pénis » marmonné accessoirement par un médecin (ne parlons pas du mot « vagin »). On ne pouvait pas leur autoriser l’homosexualité (illégale jusqu’aux années 1990) ni même l’hétérosexualité, si la définition qu’on en avait incluait l’expérience du plaisir avec le corps d’un autre, ou avec le sien. Les Irlandais devaient se méfier des corps. Ils devaient les ignorer ou tout bonnement faire comme s’ils n’existaient pas. Quant à la bisexualité, c’était alors une chose inconnue, mais si elle avait été connue, on n’aurait certainement pas pu la tolérer chez les Irlandais, elle non plus. Point crucial : les Irlandais devaient se méfier de la grossesse, ne pouvaient prétendre à accoucher ou à grandir sans risque, et, surtout, il leur était interdit de recourir à l’avortement (illégal jusqu’à cette année).


 

samedi 21 février 2026

Critique de "Crime 101" de Don Winslow | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Crime 101" de Don Winslow



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Crime 101 

Auteur : Don WINSLOW

Traduction : Isabelle MAILLET

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2020,
                   en français en 2020, 2021 et 
2026 
                   (HarperCollins)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

L’époustouflant polar de Don Winslow, Crime 101, adapté au cinéma avec Chris Hemsworth, Halle Berry, Mark Ruffalo, Barry Keoghan et Monica Barbaro.

Un insaisissable voleur de bijoux sévit le long de la Highway 101, la mythique Pacific Coast Highway. Ses principes élémentaires : un lieu, un vol, une nouvelle vie. Alors que la police suspecte des cartels colombiens, l’instinct de l’inspecteur Lou Lubesnick le pousse à suivre une autre piste…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Don Winslow est l’auteur d'une vingtaine de best-sellers internationaux, dont Corruption, Savages et L’Hiver de Frankie Machine. Il vit aujourd’hui entre la Californie et le Rhode Island.

 

 

Avis :

Don Winslow délaisse un instant l’ampleur quasi épique de ses grandes fresques criminelles pour revenir à un format resserré où la précision de son art apparaît avec une netteté presque clinique. Cette novella nerveuse, centrée sur un voleur méthodique qui écume la Highway 101, condense en une centaine de pages les thématiques cardinales de l’auteur : la mécanique implacable du crime, la tension entre destin individuel et forces systémiques, et cette Californie à la fois solaire et menaçante qu’il n’a cessé de cartographier. Par ailleurs porté à l’écran, Crime 101 s’avère un véritable laboratoire narratif où Don Winslow affine son sens du rythme, de l’efficacité et du détail, tout en proposant une approche plus intime et résolument tournée vers le cinéma des motifs qui ont façonné sa réputation.

L’histoire se déploie en un face-à-face feutré entre deux solitaires que tout oppose : un cambrioleur d’une rigueur presque ascétique, adepte des opérations millimétrées, et Lou Lubesnick, enquêteur obstiné, fatigué mais encore capable d’intuitions fulgurantes. Don Winslow installe son intrigue comme un jeu du chat et de la souris le long de la Highway 101, faisant de chaque braquage une variation sur la discipline, la patience et l’art de rester invisible. À mesure que l’un prépare son dernier coup et que l’autre tente d’en déchiffrer la logique, le récit se resserre autour de ces deux trajectoires parallèles, révélant des personnages moins archétypaux qu’il n’y paraît, chacun mû par un code personnel qui les rapproche malgré la frontière qui les sépare.

Si Crime 101 séduit autant, c’est d’abord par la manière dont Don Winslow conjugue efficacité narrative et densité thématique. Le texte avance avec la rapidité d’un scénario parfaitement huilé, sans sacrifier la profondeur des enjeux : derrière la mécanique du braquage affleure une réflexion sur la discipline, la solitude et la quête d’un dernier coup parfait. L’auteur parvient à faire tenir un monde en une poignée de détails, dans une économie de moyens qui confère à son univers une intensité presque tactile. On retrouve ici son sens aigu du rythme, cette capacité à faire monter la tension par petites touches, chaque phrase calibrée pour maintenir le lecteur en alerte.

Ce qui distingue véritablement Crime 101, c’est la manière dont Don Winslow miniaturise les codes du polar. Là où ses grandes fresques embrassent des décennies et des réseaux tentaculaires, cette novella resserre le champ pour interroger la dimension presque artisanale du crime et de l’enquête. Le face-à-face entre le voleur et Lubesnick n’a rien d’un affrontement spectaculaire : c’est un duel de philosophies, deux façons de survivre dans un monde où les règles se dérobent. En réduisant l’échelle, Don Winslow gagne en précision ce qu’il perd en ampleur, livrant un récit qui, sous ses allures de divertissement parfaitement maîtrisé, interroge subtilement la frontière entre vocation, obsession et fatalité.

C’est aussi, en filigrane, un hommage assumé à Steve McQueen, dont l’ombre plane sur le récit comme un modèle de flegme, de précision et d’élégance souveraine. L’écrivain convoque l’icône en insufflant à son voleur cette allure de professionnel taciturne, adepte des gestes sûrs et des disparitions nettes. Le texte emprunte à l’acteur son minimalisme racé, sa manière de faire du silence un langage et du mouvement une signature, renforçant encore la dimension cinématographique de la novella.

Au terme de cette lecture, Crime 101 apparaît comme un Winslow en pleine maîtrise de ses moyens, mais aussi comme un récit dont la vocation cinématographique semble inscrite dès la première ligne. Tout y respire le storyboard : brièveté des scènes, précision des gestes, netteté des cadrages et personnages définis par le mouvement plus que par le discours. Don Winslow n’écrit pas ici pour le cinéma, mais avec le cinéma, comme si le texte anticipait déjà son passage à l’écran en adoptant cette économie visuelle et narrative qui fait la force des grands polars filmés. On peut y voir un Winslow mineur par son ambition, mais certainement pas par son efficacité : Crime 101 s’impose comme un exercice de style parfaitement assumé, un récit tendu et racé qui confirme, une fois encore, la capacité de l’auteur à faire vibrer le noir américain dans tous ses formats. (4/5)

 

 

Citations :

Davis a des critères. 
Des principes. 
Des règles. 
Il n’y déroge jamais. 
Crime, 101 : Les lois sont faites pour être enfreintes, selon des règles faites pour être respectées.

Crime, 101 : Se ranger un casse trop tôt vous mène sur la plage. Se ranger un casse trop tard vous mène dans une cellule.


 

jeudi 19 février 2026

Critique de "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour



J'ai aimé

 

Titre : Où les étoiles tombent

Auteur : Cédric SAPIN-DEFOUR

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 400 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vendredi 12 août 2022, au bout d’une vallée étincelante dans la province de Bolzano, un couple affranchi de toute contrainte s’envole l’un à la suite de l’autre, en parapente. Cédric et Mathilde, deux passionnés de montagne, ont mille fois fait le geste de se jeter dans l’air pur. Cédric se tourne, il ne voit plus Mathilde. Dans le halètement des minutes incertaines le menant jusqu’au lieu de la chute, seules des questions. A-t-elle survécu ? Que faire ?

Découpé en scènes à suspense, ce récit qui vous saisit à la gorge est roman-vrai d’un couple à l’unisson de son désir de liberté et mémoire d’une reconstruction qui prendra plusieurs années. Mathilde doit tout réapprendre. C’est une page blanche que l’amour imbibe, sur laquelle s’écrit une existence à réinventer et qui nous interroge. Tandis que l’autre renaît, qu’est-ce qui meurt en soi ? Comment ensemble se reconstruire ? Ode à la beauté de l’instant, ce livre puissant est avant tout un hymne à la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cédric Sapin-Defour vit en montagne et la parcourt. Il est l’auteur, entre autres, de Son odeur après la pluie, qui fut l’événement littéraire de l’année 2023, traduit dans de nombreux pays, adapté en bande dessinée, au théâtre et en cours d’adaptation au cinéma.

 

Avis :

Écrivain, alpiniste et professeur d’EPS révélé au grand public par Son odeur après la pluie, Cédric Sapin‑Defour avait jusqu’ici écrit la montagne comme un espace de jeu, de réflexion ou de style. Ce nouvel ouvrage voit ce cadre familier se fissurer, et la montagne, jusque‑là territoire d’élan, devenir le lieu d’un basculement. Confronté au dramatique accident qui a frappé sa compagne, l’auteur délaisse la distance contemplative pour un récit plus direct et vulnérable, où l’expérience intime prime sur la métaphore. Il en résulte un texte qui, sans renier les thèmes qui traversent son œuvre, les expose à l’épreuve du réel et leur confère une gravité nouvelle.

Le récit s’ouvre sur l’accident de parapente qui brise soudain le quotidien du couple et plonge l’auteur dans l’angoisse d’une attente terrible et interminable. Cédric Sapin‑Defour suit alors, presque au fil des heures, le parcours de Mathilde : l’intervention des secours, l’hôpital, les diagnostics qui se précisent, les gestes de survie, puis les premiers pas d’une reconstruction incertaine. Le livre alterne entre la sidération des débuts, les détails concrets de la prise en charge médicale et les moments minuscules qui, malgré tout, continuent de tenir une vie debout. À travers cette chronologie resserrée, l’auteur interroge ce que l’épreuve fait au corps, au couple et à la manière de regarder le monde, composant un récit tendu entre fragilité et résilience.

D’une sincérité bouleversante, le texte se tient au plus près du journal et des notes prises au fil des jours, restituant avec une grande fidélité la peur, l’attente et le temps suspendu. Cette immersion crée une tension réelle, presque physique, mais finit aussi par engendrer une certaine lassitude : rivée au quotidien intime, la narration s’étire parfois en longueurs et n’épargne pas quelques détails très triviaux. Surtout, ce choix de l’immédiateté cantonne le livre au registre du témoignage, avec les limites que cela implique – peu de recul, une temporalité essentiellement linéaire et, de manière presque dérangeante, une focalisation très marquée sur le ressenti de l’auteur, tandis que celui de Mathilde demeure largement en retrait, presque absent.

De cette perspective émergent deux impressions majeures : Cédric Sapin‑Defour fait de son récit un touchant hymne à l’amour, porté par une tendresse et une loyauté qui irriguent chaque page. Mais cette célébration, dans ce qui ressemble parfois à une démonstration un peu appuyée, s’accompagne d’une tonalité étonnamment positive, comme si l’auteur cherchait à contrebalancer les aspects les plus larmoyants de l’épreuve par un optimisme volontariste. Par instants, cette orientation en viendrait presque à frôler la rhétorique du développement personnel, tel un fard lumineux destiné à atténuer les zones d’ombre du vécu.

En choisissant de rester au plus près de l’épreuve, Cédric Sapin‑Defour compose un récit sincère, mais qui émeut autant qu’il enferme, parfois, dans son propre matériau. On y lit la fragilité, l’amour, la peur, la volonté de tenir – autant d’éléments qui donnent au texte sa puissance –, mais aussi une forme de transparence brute qui laisse peu d’espace à la mise en perspective. Reste un ouvrage honnête, vibrant, qui touche par ce qu’il dit de la vulnérabilité humaine, même s’il ne parvient pas toujours à dépasser le cadre étroit du témoignage dont il se réclame. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Nous menions la vie dont nous rêvions, nous errions dans les montagnes d’Europe à chercher ce que nous n’avions pas. Nous n’habitions nulle part, nous traversions. Partout nous ne faisions que passer, ce qui est assez lâche mais fiable en matière de bonheur. Nous allions de découverte en découverte, de petite chose en petite chose, une attirance farouche pour ces endroits où il n’y a rien à voir. Un classique pour un couple au mitan confortable de sa vie qui entreprend l’inventaire de ses richesses et de ses manques et parvient à la conclusion que les seules fortunes valables sont le temps et la liberté d’en disposer. Nous nous étions délestés de nos possessions jusqu’aux centaines de livres bien alignés, nous avions dit au revoir à nos carrières de profs de gym, soldé nos crédits, nous avions dit non aux mots d’ordres : accumuler, briller, réussir, prévoir. Et fait le choix d’une vie grassement nomade. Certains nous disaient audacieux, oubliant que seuls ceux ayant beaucoup peuvent s’offrir l’exploration du peu. Nous, nous ne parlions pas d’audace. Mener cette vie nous suffisait.


Je ne sais pas quoi penser des habitudes, elles resserrent, elles remplissent mais, en cachette, elles conspirent au manque. 


Vivre dans un van, c’est se convertir à l’origami, on ne fait que plier, déplier et replier : les matelas, les cartes et les corps.


Que les conditions de la nature fixent le programme de nos jours est plaisant, cela suppose de dialoguer avec un autre qui décidera plus fort que nous, de croire en l’espoir et d’accepter le refus. Il paraît qu’un jour cela cesse et que tous les vieux alpinistes, marins et autres enfants élevés en plein air en ont assez de scruter les bulletins météo ou l’éclat des étoiles pour savoir quoi faire de leur vie ; ils se satisfont de découvrir le jour comme il vient et de faire avec, ainsi on n’est jamais déçu. C’est peut-être ça, la vieillesse, être las d’espérer. C’est peut-être ça, la sagesse, se féliciter du réel.


Une journée, c’est comme un tracé d’électrocardiogramme, s’alternent des pics et des pauses, des creux volontiers et on recommence ; quand tout se dresse ou s’aplanit, c’est inquiétant.


Tu me demandes : « Et Loulou ? » Je n’ose pas te dire que notre chien est mort il y a cinq ans mais je te le dis, il ne peut y avoir d’autres consolations que la vérité et dans tes demandes à venir, on ne pourra pas échapper aux nouvelles tristes. « Non, pas Loulou, le livre Loulou. » T’est revenu en mémoire que j’écris sur lui alors que le reste, de la couleur de notre fourgon au village où nous habitons, de l’Italie où nous sommes à ton métier de prof, tu n’as plus rien en tête. 
– On verra plus tard. 
– Non, maintenant, c’est important. 
Si tu le dis, c’est que c’est vrai. 
Le soir, je ressortirai mes carnets et j’effacerai mon mail d’abandon aux éditeurs. Les livres, je m’en doutais, peuvent sauver une vie. J’ignorais qu’ils faisaient ça avant même d’exister.


C’est ce que ces maudits accidents, en plus de briser les corps, ont de violent : ils séparent les êtres au moment où ils ont le plus besoin de se tenir l’un près de l’autre.


Il exaspérait ma vie, désormais je le chéris. Je le cherche, je le charge, j’inspecte le bon état de sa coque, je frotte son écran, je m’assure de sa présence dans ma poche cent fois par heure, je ne me sépare jamais de son chargeur, je scrute des prises partout où je me trouve, je m’esquinte les yeux dans ses icônes de charge et de réseau. Il est celui qui me parle le plus de toi, il est ma balise devenu. De temps à autre, je me regarde faire et je ne reconnais pas cette tête penchée sur l’écran, moi qui riais de cette anatomie de la capitulation. C’est un premier pas dans la valse des certitudes qui ne sont, je le découvre, que des habits de fête. Quand la vie se dégrade, on s’en déplume. Les convictions, c’est autre chose, elles, c’est la peau.
 
 
À la terrasse de l’auberge, c’est l’heure du café ou déjà de la bière. La plupart des clients sont accoudés à la rambarde, les yeux tournés vers le ciel et l’hélicoptère reparti. Aux confins de l’Alto Adige, il y aura toujours des inconnus pour examiner notre mort. Tu leur as offert leur animation du matin ; ce soir, de retour en ville, ils en parleront encore et se féliciteront de ne prendre aucun risque. Surtout, qu’il ne leur arrive rien. Les certitudes, il suffit du malheur des autres pour les arroser et elles poussent toutes seules. 


Les poètes ne répondent jamais aux questions, ils sont là pour que jamais nous ne prenions ce pli mortel de ne plus nous en poser.


Mais à 1 heure du matin, après quelques pas dehors, j’ai eu la vision de l’amour comme une planète. Arrive un moment où vous scrutez à ce point le ciel qu’il vous parle. Les autres sentiments, l’admiration ou celui que vous voulez, sont en réalité ses satellites, ils lui tournent autour telles des lunes, alternent leur passage, veillent sur l’astre central, lui confèrent ses brillances et le protègent des pluies noires. Mais ils ne le composent pas, ils le révèlent. L’amour, lui, existe à part, servi par le mouvement des autres mais fait de lui seul. S’il meurt, il le fera tout seul.


Je te demande par des chemins détournés si ces visites te font du bien. « Ça dépend. » Je reçois des dizaines de message de compagnons programmant la leur, nous sommes riches d’eux, d’autres meurent de solitude et d’aucune épaule sur laquelle poser leur tristesse, d’aucun rire dans lequel s’abîmer. Mais une région de moi dit que l’on peut aussi pâtir du monde et de ses gestes estimables. De cette manière qu’ont certains d’entrer dans la peine des autres sans s’essuyer les pieds. Je ne sais pas encore qui ni comment mais je le ressens : certains seront à tel point à côté de la plaque qu’ils te causeront du mal. C’est à moi que va revenir, et pour des mois, le rôle de trieur, de modérateur et pour les plus insistants celui de menteur et de videur. Je ne l’ai pas encore vécu, je ne saurais dire ce que seront les manques ou les outrances mais ça arrive et rien de l’intensité des relations passées ne saura nous l’annoncer.


Ils seront couverts de leurs certitudes, de leurs projections et ne sauront s’en dévêtir. La visite se déroulera comme ils imaginaient qu’elle se déroulerait. Ils nous donneront des leçons d’optimisme forcené ou ils s’effondreront, revendiquant leur part supérieure de chagrin et leurs pleurs comme offrande. Ils n’attraperont rien dans la chambre qui pourrait infléchir leur ligne droite. Et face à ces oublis de l’autre, aussi camouflés soient-ils, aussi chaleureuse soit leur source, aussi charitable soit leur fin, je n’aurai ni patience ni indulgence. Dire non à la bonté est un geste contre nature mais il peut soutenir les vies fragiles.


Nous nous arrêtons en freinant fort, les essieux grincent toujours, on distribue de la poussière à toute la terrasse. Les clients m’observent, leur histoire tient un personnage, ils me plaignent muettement et je les crois sincères. On m’avait décrit cette sensation de l’accidenté, le regard des autres vous place au centre du monde et vous, vous n’y êtes déjà plus.


Dans nos vies, quoi que l’on prétende, la grande part, environ quatre-vingt-quinze pour cent, c’est le sort qui en décide. Ça commence au premier cri. Nous ne faisons que voguer de parcelle en parcelle de l’existence, la fortune, bonne ou mauvaise, ordonne ses azimuts. Mais une fois échoués, il reste un espace ténu où nos actes convaincus peuvent contrer l’inexorable et infléchir la suite. Sur cet îlot, un des pouvoirs, c’est la pensée et les mots précis qu’on lui associe. Ils peuvent jusqu’à modifier la vie, on ne mesure pas leur puissance. Parmi eux, il y a le temps et l’usage qu’on en fait. L’imparfait n’a rien à faire ici, je ne lui concède aucun centimètre. Présent, futur, présent, futur, voilà tout. J’inviterai le passé pour un seul de ses charmes, me souvenir de ce qu’il adviendra de nouveau.


C’est toujours comme ça, les larmes, on les retient fermement et il suffit qu’on vous propose un peu d’amour pour tout lâcher.  
 
 
On t’annonce la venue prochaine d’une diététicienne, d’une psychologue et d’autres spécialistes. Chacun se présente par son prénom et son sourire. On ressent qu’ils ont l’habitude des compagnonnages au long cours et que leur rapport aux jours, aux semaines et aux mois s’est construit au rythme des corps décideurs : tenter d’agir sur le temps mais ne pas prétendre en faire l’économie. Comme s’il était leur pire ennemi et leur plus fidèle allié.


C’est cela voyager, c’est s’ébahir de l’ordinaire des gens.


Si tu avances quelques mètres en déambulateur, le reste du temps tu te déplaces encore en fauteuil. Dans la clinique et surtout dans La Tronche quand, le week-end, nous sortons boire un café. Dans ce coin plein d’hôpitaux, bien d’autres sont en réparation, les gens d’ici pourraient s’y être habitués. Pourtant, deux fois sur trois, ils font pareil : leurs yeux qui n’avaient rien à faire se fixent sur cette femme si jeune et pensent la pauvre. Puis, sur eux, cette moue de pitié qui compatit, tout en craignant la contagion. Quand je les fixe à mon tour, leur tête tourne d’un coup d’un cran comme celle des poules. Avant, nous étions comme les autres.


Je me sens seul. Les accompagnants sont seuls. Boire un café seul, dormir seul, se balader seul, tout ça ne vaut pas grand-chose. Je sais que chez certains, rien n’est plus populaire que jurer son bonheur d’être seul. Ils n’ont jamais essayé mais ils adorent, oubliant que les véritables solitudes sont subies, durables et sans écoute. Je sais qu’entre hommes accoudés au mess des prétentions, les mécaniques roulent mieux si l’on brame son ennui d’avec bobonne. Essayez l’autre voix. Attendez une troisième mi-temps, attendez que l’on frappe fort sur le zinc et dites comme votre femme vous manque. Tous les autres riront, si vous insistez, riront de vous. Toi, tu me manques. Et je t’attends. La vie m’enseigne qu’aimer, c’est surtout ça.


Seul, on remarque plus mais il manque un reflet. Pour être heureux, il me suffit d’une chose : être avec toi. Ce n’est pas beaucoup mais c’est immense. Au point que je me demande s’il est bien raisonnable que la texture de sa propre vie dépende à ce point d’un autre que soi.


Ce qui me soucie davantage, c’est l’utilisation mécanique de ces cinq mots. Pour toute déconvenue, de la plus futile à la plus dégradante, s’il ne s’agit pas de mourir,voilà ce qui sort du cœur puis de la bouche : ce n’est pas grave. Directement, sans plus passer par la pensée. Le plus souvent, comme pour cette affaire de tirs au but, ça va de soi. D’autres fois, il se joue des pertes plus profondes, la vie est intègre mais elle est abîmée et toujours : ce n’est pas grave. Quand plus rien ne l’est, c’est un détachement tel qu’on dirait une débâcle. Considérer que rien n’est grave dès lors que la vie se poursuit, se tient-on là du côté de la sagesse ou de la reddition, je ne suis pas de taille pour répondre. Et ces cinq mots venus de Pavlov me semblent justement à nos côtés pour ne pas que nous nous la posions.


Cyrielle fut la première à mettre des mots sur leurs craintes ; venant juste d’apprendre, les internes expliquent mieux et ne sont pas lassés de le faire. Elle m’a dit syndrome frontal. Notamment après un choc, le cerveau souffre et dérègle l’être qui l’héberge. Ça se traduit de mille façons. Par un tas de mots rares et leur a privatif : aboulie, apathie, anosognosie… Ou par de l’excès : impulsivité, moria, hyperémotivité… Il n’y a pas de lien entre avant et après : des doux deviennent durs, des secs se mettent à aimer, des généreux se replient. Celui qui change ne le sait pas mais pour les autres autour, c’est souvent trop. Rarement la vie s’embellit. L’être médian qu’on a connu s’est éclipsé. L’idée qu’un individu ne soit plus tempéré est séduisante car on en crève, d’être tiède, mais les médecins, eux, le savent : à vivre tous les jours, les trop-pleins et les vides deviennent invivables et cette charmante évaporation de l’être familier fait céder jusqu’au plus aimant. Quelques mois auparavant, on priait tous les dieux pour ne pas le perdre. Il est revenu mais il nous manque. C’est une disparition à retardement et, pour survivre, on se dit que c’est un autre qu’on quitte.


Accompagner, c’est une affaire très précise, on donne à l’autre de l’élan, on donne de l’élan et si l’on insiste, on le pétrifie. Ça se joue à quelques jours, à quelques mots.  
 
 
Quand je remontais le sentier dans la forêt, quand tu as ouvert les yeux à Bolzano, quand tu t’es tenue debout dans l’eau, heureusement, nous ignorions. Ce qu’il restait de batailles. Cet océan à écoper. Tout ce par quoi, espoirs et désillusions, nous allions passer. Sinon quoi ? Sinon rien. Nous aurions poursuivi mais tellement plus désabusés que nous ne serions pas allés si loin. Car l’espérance est une donnée fatigable.