lundi 30 janvier 2023

[Haroun, Mahamat-Saleh] Les culs-reptiles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les culs-reptiles

Auteur : Mahamat-Saleh HAROUN

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Même les culs-reptiles étaient de la partie, ces oisifs qui ne voulaient rien foutre au pays, des fainéants qui passaient la journée à même le sol, sur des nattes, à jouer aux dames ou au rami. Immobiles tels des montagnes, ils ruminaient la noix de cola, sirotant à longueur de journée des litres de thé accompagnés de pain sec. Ils ne bougeaient leurs fesses qu’en fonction de la rotation du soleil, disputant l’ombre aux chiens et aux margouillats. »

Or, Bourma Kabo, las de faire partie de cette communauté nationale de la glandouille, accepte de relever un inimaginable défi : représenter son pays de sables — les autorités plus que corrompues le lui imposent — aux jeux Olympiques de Sydney, en 2000. Épreuve de natation, cent mètres.
Alors qu’il sait à peine flotter dans un fleuve boueux, il plonge corps et âme dans l’aventure. C’est ainsi que d'Afrique en Australie commence l'extraordinaire odyssée d’un Ulysse candide des temps modernes, avec aussi les magiciennes Circé des médias, et sa tant convoitée Ziréga, nouvelle Pénélope.
Ce roman est un sérieux divertissement. Il nous raconte que « le propre de l’homme est de ne pas servir le mensonge », en une impitoyable et malicieuse radiographie d’un pays sahélien et de tout un continent aux peuples bannis de culs-reptiles sous les mirages de l'Occident.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Mahamat-Saleh Haroun est un réalisateur tchadien. Né en 1961 à Abéché, il vit en France depuis 1982.

 

 

Avis :

S’inspirant librement de l’histoire d’Eric Moussambani, l’Equato-guinéen qui s’illustra aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000 par son record de lenteur au cent mètres nage libre – n’ayant appris à nager que quelques mois auparavant, dans la petite piscine d’un hôtel, il n’avait encore jamais parcouru cent mètres d’affilée dans un bassin et manqua se noyer lors de la compétition –, Mahamat-Saleh Haroun réalise l’attendrissant portrait d’un héros malgré lui, sur le fond goguenard d’une farce satirique pointant l’incurie cachée sous l’autorité martiale de certains Etats africains.

Dans un pays d’Afrique jamais nommé, où, sous la tyrannie d’un pouvoir corrompu, ne s’avère guère florissante que la plus extrême pauvreté, Bourma Kabo se refuse à devenir l’un de ces « culs-reptiles », ces hommes déclassés et apathiques, qui, tandis qu’autour d’eux rien ne fonctionne - le chômage est endémique, les conditions de vie vont de mal en pis, et toute protestation se voit matée dans la violence -, passent leur vie à palabrer vainement, sans plus bouger de leurs nattes posées à même les rues de leur misérable quartier. Alors, chassé de chez lui par un énième épisode répressif, le jeune homme se résout à partir tenter sa chance à la capitale. D’abord bredouille dans sa chasse à l’emploi, il répond à l’annonce du ministère des Sports qui, depuis qu’un conseiller a convaincu le Président que  « Généralement, les Africains sont connus pour participer aux courses à pied. Mais en natation, personne ne s’attend à voir un Africain. Nous créerons une énorme surprise en allant glaner une médaille aux J.O. », cherche à recruter des nageurs.

Peu importe qu’il ne sache pas nager, Bourma est le seul candidat et il n’est pas question de décevoir le rêve de gloire du Président qui, maintenant persuadé des « mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes », « veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale ». Les autorités ayant pris sa fiancée Ziréga en otage pour mieux renforcer sa motivation, Bourma se lance d’arrache-pied dans ses quatre mois d’entraînement, ne négligeant aucun recours – ni prières, ni gris-gris – pour tenter de compenser ses doutes et son amateurisme.

Evidemment, aussi flatteuse la biographie que lui invente l’attaché de presse du ministère et aussi sincères ses efforts à remplir sa mission patriotique, la surprise que l’apprenti champion va bel et bien provoquer à Sydney ne sera pas de celle qu’attendait son pays. Pris en pitié et ovationné par le public du monde entier pour la noblesse toute olympique de ses efforts, il rentrera au pays conspué par ses compatriotes, et, dépité, finira tout compte fait par rejoindre les rangs des « culs-reptiles », réduit à refaire indéfiniment le monde avec eux, à longueur de phrases et de rêves contenus.

D’ailleurs, alors qu’il s’en console en songeant que, peut-être, c’est toujours ainsi que commencent à germer les révolutions, n’est-ce pas un peu aussi ce que fait Mahamet-Saleh Haroun, avec les mots aussi désabusés qu'ironiques de cette savoureuse satire ? (4/5)

 

 

Citations :

Promesse d’élection, promesse de Gascon, se disait Bourma
Il observait tout ce cirque avec circonspection. Toujours la même rengaine, toujours le même spectacle. Quelle histoire ! Il savait que toutes ces paroles n’étaient que du vent. Des paroles débitées sans conviction pour endormir des sots. Il n’en manquait pas, dans le quartier. Quelques nigauds se laissaient inévitablement gruger. On leur remettait la carte du parti et une petite enveloppe bourrée de billets. Rares étaient ceux qui résistaient aux espèces sonnantes et trébuchantes. Ils se laissaient allègrement fourvoyer et acceptaient de baisser leur froc. Ces nouveaux impétrants se mettaient à leur tour à rameuter d’autres habitants pour grossir les rangs du parti au pouvoir. Putain, les mecs, tout de même. Un peu de dignité, se lamentait Bourma. Conscient de la manipulation à l’œuvre, il regimbait. Il refusait toute compromission, résistant aux entourloupes. Il s’était juré de ne plus jamais se laisser avoir. De ne plus jamais voter.
Au fond, pour Bourma, la chose était entendue : il avait compris depuis fort longtemps que, sous le soleil de son pays, le mensonge était consubstantiel à la politique. Bien au fait de sa propre médiocrité, la canaillocratie régnante gouvernait par le mensonge. Elle le pratiquait à haute dose, mêlant magouilles et autres intrigues de bas étage. Une véritable mafia. À Torodona, tout le monde savait que les élections étaient traficotées, et les dés pipés, et les résultats connus d’avance.
Parfaitement huilée, la mécanique était imparable. Il n’y avait rien à faire contre un système magouilleur en diable. Un État voyou. Dépourvu de toute éthique, il ne respectait ni ses propres lois ni sa parole.
Le gouvernement organisait ces élections juste histoire de faire croire à la communauté internationale que le pays était une démocratie. Mon œil, oui, se disait Bourma.
 

Les auditeurs se demandaient qui pouvait bien être fou à ce point pour s’épancher avec une telle outrecuidance. S’en prendre publiquement au gouvernement, quel toupet. Une telle hardiesse. Du jamais-vu. Même Bourma n’en revenait pas. Mais il ne comprenait que trop bien le ras-le-bol de Tonton Adoum. Tout être humain a ses limites, estima Bourma, il arrive un moment où, quand la coupe est pleine, il finit par exploser. Tonton Adoum n’avait plus rien à perdre. « Cabri mort n’a pas peur du couteau », dit-on par ici.
Tribun hors pair, Tonton Adoum avait la parole dense. Une parole qui vous donnait le frisson, et elle vous revigorait, et vous vous sentiez moins seul.
Soudain, telle une plaisanterie de mauvais goût, l’intervention de Tonton Adoum fut brutalement interrompue. L’animateur s’excusa, invoquant un problème technique, et passa sans autre explication un morceau de musique congolaise dansante.
Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit, Tonton Adoum fut discrètement cueilli par les agents des services de sécurité. Quatre hommes enturbannés l’embarquèrent dans une voiture noire sans immatriculation et aux vitres fumées. Il ne reparut jamais.
 

Pour échapper à l’hostilité de ses parents, il pensait trouver un peu de réconfort auprès de Nana, sa petite amie. Un jour, alors qu’il essayait de lui confier ses soucis, Nana le coupa net. « On ferait mieux de se séparer », lui asséna-t-elle. Il faillit tomber à la renverse. Nana ne passa pas par quatre chemins pour lui dire qu’elle en avait marre de lui, marre de sa lose permanente et de son chômage endémique. Nana rêvait d’un gars sûr, un mec capable de la couvrir de pagnes, un amant aux poches pleines pour l’entretenir.
Bon Dieu de merde, c’est toujours la même histoire, pensa Bourma. Quand le chômage frappe à la porte, l’amour s’enfuit par la fenêtre… (…)
Pauvre comme Job, Bourma n’arrivait effectivement pas à subvenir aux besoins de Nana. Or, au pays, les choses sont claires : qui aime donne, point barre. Qui ne peut pas donner, dégage.
 
 
Il observait sa réalité avec lucidité, et il comprit que toute lucidité est un abîme vertigineux. Heureux sont ceux qui vivent bercés d’illusions…


En l’absence de maternité, et n’ayant pas les moyens de se payer les services d’une sage-femme, les mères se tournaient vers les matrones. Sans respect des mesures d’hygiène les plus élémentaires, ces accouchements se révélaient souvent problématiques. Des complications en veux-tu, en voilà. Des mort-nés, il y en avait toutes les semaines. Toujours la même rengaine. À la longue, on évitait d’en parler, on mettait toute cette catastrophe sur le compte du Tout-Puissant. C’était écrit, Mektoub, se lamentaient les Torodonais, vaincus par un fatalisme héréditaire.
Les enfants qui, par chance, échappaient à cette tragédie étaient déscolarisés. Ils traînaient à longueur de journée, chassant le margouillat ou tapant dans des ballons en chiffon pour tromper l’ennui.
Les quelques rares personnes qui avaient eu la chance de pousser un peu leurs études se retrouvaient à quai, parce que n’appartenant pas à la bonne ethnie, comme Bourma. Un feu rouge invisible les empêchait d’avancer. Dans ces conditions, toute velléité de dégotter un boulot était vouée à l’échec. L’ascenseur social, dont le gouvernement s’enorgueillissait, n’avait jamais existé. Du coup, relégués en bout de cordée, les habitants de Torodona n’avaient jamais pu faire partie de la haute. Sans quoi, ils auraient eu une voix pour défendre leur cause, et tout cela ne serait sans doute jamais arrivé.
Voir le jour à Torodona, c’est être marqué, dès la naissance, du sceau de l’infamie. Par atavisme ineffable, les gens de Torodona tiraient le diable par la queue depuis des temps immémoriaux. Nul doute que sans piston, ils n’avaient aucune chance de se sortir de cette galère.
En attendant désespérément qu’un jour un habitant de Torodona fasse partie de la notabilité dirigeante, on subissait cette iniquité inadmissible. On naviguait tels des fantômes dans les rues obscures. Des vieillards à la vue déclinante crapahutaient entre les nids-de-poule, ils finissaient par chuter, se cassant la hanche ou, plus grave encore, le col du fémur. Les plus chanceux se retrouvaient handicapés à vie, les autres passaient de vie à trépas sans aucun soin approprié. La couverture maladie universelle, promise par le ministre de la Santé depuis Mathusalem, était une gageure sans lendemain.


Plongé dans la lecture de ses journaux, M. Rigobert ne semble pas préoccupé par ce genre de questions. On lui a dit que le pays voulait un représentant aux jeux Olympiques de Sydney. Il s’en charge, point barre. C’est la mission qui lui a été assignée. En bon fonctionnaire, il la remplit avec dévotion. Pour M. Rigobert, il s’agit d’abord et avant tout de se faire voir, de parler du pays et de lui donner une visibilité dans le monde. En réalité, grâce à la participation de Bourma aux Jeux, le gouvernement entend faire la promotion du pays. C’est une décision des plus hautes autorités, entendez par là du chef de l’État lui-même.
Au pouvoir depuis une quarantaine d’années, le président sent venir sa fin. Malade, il se déplace à l’aide d’une béquille suite à une opération de la hanche. À quatre-vingts ans, rongé par un cancer des os, le Vieux, comme on le surnomme, commence à développer des idées souvent fantaisistes, voire même des lubies. Sa dernière folie ? Avoir épousé la miss nationale, une adolescente de dix-sept ans, portant son harem à six épouses. Puis, par décret lu à la radio, il mit fin à toute nouvelle élection de miss. L’histoire retiendra que sa femme fut la dernière du pays. Il n’y en aura pas d’autre.
Depuis quelques mois, le président n’a qu’une idée en tête : laisser une trace intangible dans l’histoire. Il rêve de gloire et veut absolument voir le drapeau du pays flotter quelque part sur la scène internationale. Un de ses conseillers lui a vanté les mérites de la natation, la discipline idéale pour faire connaître le pays et drainer les touristes. 


Rémadji a sans doute usé de ses charmes ou prêté allégeance au régime pour accéder à ce poste prestigieux. C’est le prix à payer pour les gens de son ethnie. Des parias, soumis à l’obligation de passer à la casserole pour espérer être intégrés dans le système. Comme tant d’autres, son frère et sa sœur ont mordu, eux aussi, à l’hameçon. Sa frangine passait des bras d’un général à un autre. Son frère, lui, excellait dans le thuriférariat du pouvoir. Probe, Bourma a toujours refusé de manger de ce pain-là. Il aurait voulu savoir comment elle s’y était prise pour briser le plafond de verre, Rémadji. Il meurt d’envie de l’interroger. Mais à quoi bon ? se dit-il. Après tout, chacun a ses raisons.


Un jour, fatigué par toutes ces théories qui lui paraissent oiseuses, il lance à Rémadji : « Finalement, tu m’inities à l’art de parler pour ne rien dire. » Loin d’être vexée, Rémadji affiche son grand sourire et confirme d’un geste de la tête. « Tu as tout compris, Bourma, la communication, c’est ça. »


En père soucieux de l’avenir de sa fille, Garba aimerait tellement voir Ziréga se marier qu’il est prêt à jouer son va-tout. De fait, toutes les copines de Ziréga se sont fait passer la bague au doigt, sauf elle. Elle n’attire aucun regard, et cela la rend malheureuse, elle le vit très mal. À dire vrai, la gent masculine trouve Ziréga trop instruite. De plus, elle travaille, ça n’arrange rien. Son indépendance financière, gage de possible insoumission et de désir de liberté, fait fuir les potentiels prétendants. Ici, on rêve d’une femme au foyer, une ménagère docile et avenante, assujettie à son mari et réduite à son rôle de mère reproductrice et nourricière, point barre.


Pour se consoler, il s’accroche à cette phrase qu’il a soulignée en rouge dans L’homme révolté : « L’esclave, à l’instant où il rejette l’ordre humiliant de son supérieur, rejette en même temps l’état d’esclave lui-même. »


Il découvre enfin ses deux concurrents : un Burundais filiforme, Sosthène Bahungu, et Marat Abdykalykov, un Kirghize court sur pattes, trapu. Ces trois-là ne doivent leur présence ici qu’au fait qu’ils proviennent des parties pauvres du monde, habituellement ’égard des plus faibles, le Comité international olympique leur a accordé une dérogation spéciale. Pour ces moins-que-rien, pas besoin de passer par les phases de qualification. Qualifiés d’office, au nom de la charité. Pour la première fois, ma pauvreté me sert à quelque chose, se dit Bourma. Et voilà comment la misère du monde se retrouve sous les feux de la rampe.
 

Il s’épuise assez vite tandis que des éclats de rire fusent dans l’Aquatic Center. Il s’adonne à un spectacle qui restera dans les annales. À la fin, on ne sait plus si le public se moque de lui ou s’il continue encore à l’encourager. Quoi qu’il en soit, Bourma, indifférent au brouhaha, continue d’avancer, mais avec quelle peine. Une hilarité générale se répand dans les tribunes. Il faut voir ses mouvements désynchronisés, ses gestes gauches. C’est à ce moment-là que tout le monde finit par comprendre : Bourma ne sait quasiment pas nager.


Il ne sait pas que le monde entier ne parle que de lui, de sa performance certes piètre, mais ô combien mémorable. De la BBC à RFI, en passant par CNN et autres télévisions et radios africaines, son nom, Kabo, est désormais sur toutes les lèvres. Bourma est entré dans l’histoire de la natation par la petite porte, comme par effraction, et pourtant cela fait du bruit.


À la dernière question posée par une journaliste iranienne, il répond le plus naturellement du monde : « Je suis le premier nageur de mon pays à disputer un cent mètres nage libre dans une compétition internationale. Je suis heureux de l’avoir fait, même si ce n’est pas dans les règles de l’art. Mon chrono de deux minutes et cinquante-sept secondes est mauvais, je le sais, mais l’esprit olympique, ce n’est pas que la compétition, c’est aussi participer. Et cette force, cet esprit que je transmets aux gens, c’est une façon de fabriquer de la mémoire, d’écrire une histoire, c’est peut-être cela qui me rend aujourd’hui célèbre. »


« On ne peut rien faire contre la bêtise », se lamente Ziréga à bout de nerfs. Revient alors à Bourma cette phrase lue dans Chien blanc, de Romain Gary : « Jamais, dans l’histoire, l’intelligence n’est arrivée à résoudre des problèmes humains lorsque leur nature essentielle est celle de la Bêtise. »


Bourma appartient à cette jeunesse, vive et pleine d’énergie, mais abandonnée à son triste sort. Elle affronte un horizon bouché dans un pays où tout projet de développement est rendu impossible par une gestion désastreuse. C’est la faillite générale. Tout le monde le sait. Seuls les afro-optimistes soutiennent, péremptoires, que tout va bien alors que tout va mal.
Pour autant, les autorités proclament le contraire, elles tonitruent partout que le « développement durable, c’est pour bientôt. Que tout le monde aura du travail, que personne ne sera laissé au bord de la route ». « Des billevesées, mec ! » tonne Bourma.
Dans ce pays alléché uniquement par le court-termisme et les plaisirs immédiats, toute promesse de développement durable est vouée à l’échec. Une évidence : dans l’histoire de l’humanité, aucun pays ne s’est développé en tendant constamment la sébile. Or ici, l’appel à l’aide internationale est devenu un viatique. Tout bas… si bas, nous sommes tombés.


C’est toujours un peu triste pour Bourma de se séparer de ses compagnons qui tous croquent le marmot, unis par le même destin. La plupart de ses compères sont des garçons brillants. Leurs études, souvent longues et épuisantes, ne leur ont servi à rien. En attendant des jours meilleurs, ils rongent leur frein en silence.
Avec le temps, Bourma a appris à les connaître, les culs-reptiles. En vérité, ce sont de braves gars pour qui il a une grande sympathie. Pour les culs-reptiles, vivre en marge de la société ne constitue en rien une désertion, au contraire, c’est un choix assumé. Exclus d’un système politique inique basé sur le droit d’aînesse, ils ne se considèrent pas pour autant comme des marginaux, et nourrissent de grandes aspirations pour leur pays. Ils seront un jour suffisamment nombreux pour faire advenir un autre monde.
Reprenant en chœur des slogans entendus ailleurs, ils jurent qu’un autre monde est possible.
En réalité, les culs-reptiles rêvent d’un grand changement, mais pas que. Ils aimeraient aussi voir un jour éclater une révolution, rien de moins, ils s’y préparent. Une révolte qui sonnerait le temps de la rupture avec ce monde qui court à sa propre perte. Une révolte qui viendrait tout foutre en l’air, mettant fin à ce cauchemar permanent pour bâtir une société nouvelle basée sur la fraternité, la justice et la solidarité.


 

samedi 28 janvier 2023

[Kitson, Mick] Poids plume

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Poids plume
            (Featherweight)

Auteur : Mick KITSON

Traduction : Céline SCHWALLER

Parution : en anglais (Ecosse) en 2021
                  en français (Métailié) en 2022

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la fin du XIXe siècle, dans une Angleterre digne de Dickens et des Peaky Blinders, Annie Perry, une petite gitane abandonnée par sa famille, est élevée par un champion de boxe à mains nues, un géant aussi alcoolisé que tendre qui rêve d’ouvrir un pub.

Dans une région qui sent la bière et la boue sèche, qui subit les grèves de l’usine de clous et les caprices des Lords douteux, Annie apprendra que dans la vie il ne faut pas seulement se battre, mais il faut savoir très bien le faire.

Entre coups de poing et coups de cœur, fêtes foraines et matchs de boxe illégaux, une aventure réjouissante où l’art de l’esquive, la souplesse et la rapidité de poids plume d’une héroïne sauvage et attachante l’aideront à contourner la noirceur de la révolution industrielle et la découverte des États-Unis.

Inspiré par l’histoire de son arrière-grand-mère, Mick Kitson signe un roman lumineux où les femmes ne font pas que se défendre, elles se battent.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mick KITSON est né au Pays de Galles et a étudié l’anglais à l’université avant de lancer le groupe de rock The Senators dans les années 80, avec son frère Jim. Journaliste pendant plusieurs années, il est devenu professeur d’anglais. Il vit dans le Fife, en Écosse, il aime pêcher à la mouche, jouer du banjo, cultiver des framboises, construire des bateaux. Il est l’auteur de Manuel de survie à l’usage des jeunes filles (Métailié, 2019) et d’Analphabète (Métailié, 2021).

 

Avis :

S’inspirant de la légende familiale construite autour de l’histoire de son arrière-grand-mère, Mick Kitson laisse libre cours à son imagination pour en faire le personnage central d’un récit à la croisée du roman historique, social et d’aventures, en tout point évocateur des grandes heures feuilletonesques du XIXe siècle.

Au pays de Galles à cette époque, la misère pousse une famille gitane à vendre l’aînée des filles pour espérer sauver les autres enfants. La petite Anny est recueillie par le champion de boxe à mains nues Bill Perry, une force de la nature toujours imbibée de bière mais au coeur aussi grand que son impressionnante carcasse, qui la considère bientôt comme sa fille. Entre le pub de Bill et les foires où, grâce à des matches de boxe illégaux, le colosse gagne de quoi faire patienter les créanciers, l’enfant grandit dans une petite ville de la région de Birmingham, en plein coeur de la révolution industrielle.

Dans une atmosphère à la Dickens, autant assourdie qu’empuantie par le tintamarre, les fumées et les suies des forges et des usines à clous, Anny découvre les misérables et laborieuses conditions de la vie ouvrière, l’impuissance des grèves menant tout droit aux redoutées « maisons de travail » pour indigents, en même temps que la toute-puissance des Lords venus s’encanailler autour des rings où coulent le sang et l’argent des paris. Comprenant très vite que « si t’es pas capable d’apprendre à te battre, tu peux pas apprendre à vivre », l’adolescente n’aura de cesse de suivre les pas de Bill en se mettant elle aussi à la boxe. Mais, alliée à sa pugnacité naturelle et à sa maîtrise de l’art du pugilat, c’est sa fréquentation de l’école des pauvres, ouverte à l’initiative des deux filles du révérend Warren, qui achèvera de l’armer pour sa conquête d'une toute autre existence.

Bagarres, mais aussi tendresse paternelle et filiale, jalonnent de leurs péripéties un récit rythmé, vantant l’amitié, la ténacité et le courage, en particulier chez les femmes, à l’honneur dans ce livre. Et même si quelque peu idéaliste dans l’ascension sociale de cette petite gitane illettrée si rapidement capable d’effacer son dialecte du Black Country et d’apprécier la poésie de Burns, Keats et Wordsworth, l’histoire nous emporte par la force de ses personnages et de leur combat pour leur survie, si puissamment et lyriquement incarnée dans cette boxe autant brutale que chorégraphique.

Un très beau roman donc, que ce Poids plume épique et enchanteur, où l’art du pugilat cache une fort jolie métaphore de l’art de prendre en main sa vie, surtout lorsqu’on fait partie des plus faibles - pauvres, manouches, femmes ou enfants… (4/5)

 

Citations :

Il y avait trois forges juste un peu plus haut et de l’autre côté du chenal, l’usine sidérurgique où ils laminaient des feuilles de tôle et découpaient des plaques carrées sans interruption avec des marteaux-pilons à vapeur. Le fourneau qu’il y avait là-bas rendait le ciel orange toute la nuit et des grosses étincelles dansaient dans la vapeur avant de se recroqueviller et de retomber comme les feuilles perdues par un arbre en fer chauffé à blanc. Y avait jamais de paix ni d’air pur ; celui-ci était toujours noir de suie, de saletés et de volutes de vapeur de fer. Dans les fonderies on versait des creusets de fer fondu nuit et jour, et des lignes blanches brillaient sur les moules au milieu des hommes qui criaient et s’interpellaient. Là-bas, y avait pas d’aube ni de nuit, et y avait pas d’oiseaux qui chantaient quand le soleil rouge se levait le matin, aussi flou et brumeux qu’une flamme à travers de la mousseline.
 

Il m’avait rapporté un globe terrestre de Liverpool, la plus belle chose que j’avais jamais vue, et il a dit qu’il l’avait acheté à un Irlandais qui descendait d’un bateau à vapeur. Il était plus gros que ma tête et tournait lentement, et tous les pays étaient d’une couleur différente, les mers bleu pâle et les montagnes marron. Le Marinier avait dit qu’il venait d’Autriche et il savait lire un peu alors il a trouvé le mot Autriche et on a vu que c’était une grande île de couleur rose en bas du globe.
 

(…) si t’es pas capable d’apprendre à te battre, tu peux pas apprendre à vivre.
 

La boxe, c’est toujours de côté, elle a dit en bondissant devant moi, ses cheveux dorés s’envolant de son joli visage comme les feuilles d’un saule avant un orage. Demande à Bill et il te dira qu’la seule façon d’gagner, c’est d’pas s’prendre de coups et d’feinter l’autre quand tu lui en donnes…
 

Des fois, deux joies peuvent chasser un chagrin de votre cœur comme un vieux clou se fait déloger par un nouveau.
 

M. Burns avait eu le cœur brisé par une jeune fenotte écossaise et il avait souffert pendant tout ce temps et j’adorais les mots : “Tu me briseras le cœur, toi l’oiseau qui gazouille, qui erre joyeusement dans les épines en fleurs.” Et je me suis dit que c’était la chose la plus triste et la plus belle, qu’il y avait des épines en fleurs dans nos vies et des épines en fleurs dans la lande. Une fleur et une épine ensemble c’est ce qu’on connaît dans la vie et en amour aussi.
 

Et j’ai appris quelle merveille il y avait dans les mots. Que ces petits traits et ces petites marques sur une page pouvaient me faire pleurer, me mettre en colère ou me donner envie d’attraper Jem Mason pour l’embrasser et faire courir mes mains sur ses muscles durs. De simples marques sur une page sont capables de faire ça et des marques sur une page peuvent aussi vous faire sentir que votre esprit tout entier s’ouvre et explose en lumières célestes. M. Wordsworth disait qu’on naissait et qu’on était faits par Dieu, traînant des nuages de gloire, qu’on était au paradis à notre naissance mais qu’ensuite tout disparaissait. Dans ce poème, c’était un jeune homme plein de regrets et de tristesse. Comme tous les poètes dont j’ai lu les œuvres, alors je me demandais si on pouvait écrire un poème sans le rendre triste et beau comme eux le faisaient. Les poèmes, c’est de la tristesse et de la douceur dans les mêmes mots : c’est deux choses en une seule comme les fleurs et les épines.


 

jeudi 26 janvier 2023

[Flesch, Emmanuel] Gazoline

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Gazoline

Auteur : Emmanuel FLESCH

Parution : 2023 (Calmann Lévy)

Pages : 450

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Le soleil lui chauffe la nuque. L’été ne veut pas finir. Sans prévenir, les cloches de l’église se mettent en branle, quatre coups amples, tonitruants, répercutés dans le ciel de la vallée.
Automne 1988. Il y a le clocher, la place du village, des vignes à perte de vue. Près de la cabine téléphonique, assis sur leurs mobylettes, des jeunes s’ennuient. Les gosses ont repris le chemin de l’école. Les anciens s’inquiètent de la météo, des vendanges. Un monde en apparence immuable ; un monde pourtant proche de sa fin. Survient l’incendie. Une grange part en fumée. Accident ? Acte criminel ? Les esprits s’échauffent, de vieilles rancunes se réveillent, les rumeurs courent. Tous les regards se portent sur Gildas, le mauvais garçon, le marginal.
Gazoline, c’est le roman d’un village, d’une époque, dans lequel une poignée de filles et de garçons brûlent, sous l’oeil de leurs aînés, d’un farouche désir de grandir.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Emmanuel Flesch est né en 1976. Il enseigne l’histoire et la géographie dans un collège d’Aulnay-sous-Bois. Gazoline est son troisième roman.

 

 

Avis :

A en croire les jeunes qui s’y ennuient copieusement, rien ne semble devoir jamais troubler le morne quotidien de leur village de Saône-et-Loire, principalement préoccupé, en cet automne 1988, des conditions météorologiques et de leur impact sur les vendanges. C’est sans compter l’embrasement inexpliqué d’une grange, et la traînée de poudre des conjectures et des rumeurs qui, alimentée par les vieilles rancoeurs, commence aussitôt à se répandre. Alors que tous les regards se tournent vers Gildas, un mauvais garçon un peu marginal, un rien pourrait bientôt suffire à enflammer les esprits échauffés...

Si quelques indices permettent de situer ce village à Saint-Jean-de-Vaux, près de Givry en Bourgogne, là où l’auteur a passé cinq ans de sa vie, l’histoire pourrait aussi bien se dérouler dans bien d’autres petites communes françaises de cette époque. Entre attachement aux traditions et à son entre-soi d’un côté, appât de nouvelles opportunités comme la construction récente d’un lotissement et l’arrivée de néoruraux de l’autre, l’on y assiste à la querelle des anciens et des modernes, le triumvirat presque pagnolesque du maire, du curé et du paysan se retrouvant, malgré lui, confronté à des choix cornéliens et difficiles à assumer.

De non-dits en malentendus et de vieilles querelles mal éteintes en pétage de plombs intempestifs, le récit prend son temps pour installer avec soin, en quatre saisons formant autant de parties narratives, les caractères très justement campés de ses personnages et la lente mais irrépressible fermentation de leurs relations dans ce huis clos rural. Pendant que les anciens peinent à se faire aux transformations de leur monde, la jeune génération ne parvient pas à s’y tailler une place. Et, alors même que des citadins choisissent de faire du village leur dortoir, eux n’ont qu’une hâte : s’envoler vers d’autres horizons, sous peine de périr d’absence de perspectives et d’espoir. De la friction entre ces deux plaques tectoniques, l’on sent dès le début venir le drame, et c’est dans l’attente de l’explosion que l’on sent le récit se charger d’une tension de plus en plus électrique.

De sa plume fluide et agréable, Emmanuel Flesch excelle à disséquer l’atmosphère décadente de cette petite commune rurale étranglée entre deux époques et deux styles de vie contradictoires. La pertinence de cette peinture sociologique, alliée à la tension dramatique de son intrigue, en fait une lecture en tout point captivante. (4/5)

 

 

Citations :

La Bresse, c’était pour ainsi dire un autre continent ; elle s’étendait au-delà de la Saône, sèche et plate comme une vieille femme. Impossible d’y faire pousser autre chose que du maïs et de la volaille. Les Bressans ne franchissaient le fleuve qu’une fois l’an, au moment des vendanges. Dans le vignoble, depuis la nuit des temps, on les surnommait les ventres jaunes pour des raisons à propos desquelles on n’avait jamais cessé de se chamailler. Les uns prétendaient que c’était parce qu’ils se nourrissaient du même maïs que leurs poulets, les autres parce qu’ils planquaient des pièces d’or sous leur ceinture. En tout état de cause, on ne les estimait guère ; force était pourtant de reconnaître qu’avec un sécateur à la main, une hotte sur le dos, ils ne la volaient pas, leur feuille de paye. 
 

On était dimanche, la moitié du village assistait à la messe. Gildas gagna la grand-rue, son sac de toile sur l’épaule. En passant devant l’église, il entendit la rumeur d’une chorale. Drôle de mystère, Gildas n’avait jamais cessé de s’en étonner. Une centaine de possédés imploraient la miséricorde de leur seigneur. Ils avaient pourtant l’air presque normal, le reste de la semaine.


 

mardi 24 janvier 2023

[Repila, Ivan] Le puits

 



J'ai aimé

 

Titre : Le puits
            (El niño que robó el caballo de Atila)

Auteur : Ivan REPILA

Traduction : Margot NGUYEN BERAUD

Parution : en espagnol en 2013,
                  en français en 2014 (Denoël)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Deux frères, le Grand et le Petit, sont prisonniers au fond d’un puits de terre, au milieu d’une forêt. Ils tentent de s’échapper, sans succès. Les loups, la soif, les pluies torrentielles : ils survivent à tous les dangers. À leurs côtés, un sac de victuailles donné par la mère, mais ils ont interdiction d’y toucher. Jour après jour, le Petit s’affaiblit. S’il doit sauver son frère, le Grand doit risquer sa vie. Le Petit sortira-t-il? Le Grand survivra-t-il? Comment surtout se sont-ils retrouvés là?

Le Puits est un conte brutal à la fin cruelle et pleine d’espoir. Une fable sur l’amour fraternel, la survie et la vengeance, un roman « qui a mérité sa place au panthéon des Jules Verne, Alain-Fournier et autres Antoine de Saint-Exupéry », selon Zoé Valdés. « Un roman indispensable, alors que beaucoup d’entre nous avions déjà annoncé la défaite de l’imagination contre la quotidienneté médiocre et étriquée. »

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1978 à Bilbao, Iván Repila est un écrivain, éditeur et administrateur culturel espagnol. Il a publié trois romans : Le Puits, Prélude à une guerre, Un bon féministe.

 

Avis :

Piégés, semble-t-il par leur mère, au fond d’un puits creusé dans la terre, deux enfants, simplement désignés le Grand et le Petit, doivent organiser leur survie jusqu’à trouver le moyen de regagner la surface. Confrontés à la faim, à la maladie et à la folie au cours des cent jours que va durer leur calvaire, les deux frères se partagent les vers de terre dont ils parviennent à se nourrir en fonction d’un objectif : muscler le Grand et alléger le Petit pour que l’un réussisse enfin à propulser l’autre hors du trou.

Pas de forêt ici où abandonner le Petit Poucet et ses frères, mais un puits dont il faudra tout autant sortir par ruse et contrarier ainsi la cruauté d’un monde qui a mené une mère, manifestement non sans remords et donc, on le suppose, malgré elle, à perdre ses enfants. Nous voici donc dans un conte cruel et métaphorique, qui, au-delà de son histoire très réalistement narrée - en vingt-six chapitres à la numérotation elliptique, correspondant chacun à un jour choisi de captivité pour couvrir en accéléré trois mois d’une terrible agonie décrite en détails et sans fard, avec pour seule lumière un irréductible amour fraternel -, nous projette dans un autre abîme : celui de notre perplexité quand, à peine guidés par quelques indices semés ça et là, il nous faut laisser libre court à notre imagination pour répondre au tumulte de nos interrogations.

Derrière ce puits, faut-il voir les prisons ou les camps opprimant une humanité victime de la folie et de la barbarie ? Est-ce une tombe, celle de nos illusions et de nos espoirs, dans une vie d’épreuves ne consistant qu’à retarder le plus longtemps possible son inéluctable issue ? Est-ce au contraire un utérus, creuset de nos douloureux apprentissages d’êtres humains, ou encore lieu de contention maternelle plus ou moins nocif dont il faut s’échapper pour devenir soi ? Cache-t-il une métaphore de notre vie psychique, prisonnière d’un inconscient pétri de peurs profondes ?

A la suite de Zoé Valdés lorsqu’elle évoque dans sa préface « un puits semblable à tous les puits : obscur, ténébreux, hostile… comme l’est parfois la vie elle-même », c’est finalement cette phrase : « La vie est merveilleuse mais vivre est insupportable » que l’on aura peut-être envie de retenir comme clef de lecture.

Ce livre, dont la brièveté ouvre pourtant sur des profondeurs aussi insondables que celles de son si mystérieux puits, est superbement écrit et parfaitement maîtrisé. Fable terrible sur la nature profonde de l’homme, capable du pire comme du meilleur pour sa survie, elle peut toutefois désarçonner suffisamment dans ses passages les plus hermétiques pour laisser persister une légère pointe de frustration. Un ouvrage interpellant, pas si accessible que cela… (3/5)

 

 

Citations :  

Les vivants… les vivants sont comme des enfants : ils jouent à mourir. J’en ai connu des courageux qui ne craignaient pas la mort, des petits malins qui l’évitaient, et des faibles qui l’ont laissée les emporter, mais pas un seul d’entre eux n’avait compris l’étroitesse, l’insignifiance d’un monde consacré à cette croisade. Moi-même je ne comprenais pas, je ne comprenais pas jusqu’à maintenant… Regarde-moi… Trois grands pas. Voilà toute la distance que je peux parcourir avant que les murs ne m’arrêtent. Trois grands pas. Mon monde est aussi petit que le leur : une mâchoire me retient prisonnier et, comme pour se débarrasser de moi, me noie dans sa salive, tandis que ma seule lutte se résume à essayer de gagner du temps. Voilà tout ? Les hommes doivent-ils vivre entre des murs sans portes ni fenêtres ? Y a-t-il autre chose au-delà ? Oui, mon frère, oui, il y a autre chose ! Je le sais ! Car nul ne peut retenir ce que j’ai dans la tête, là, à l’intérieur. C’est un territoire sans murs, sans puits, juste à moi. Et bien réel puisqu’il me fait évoluer. La souffrance qu’il m’inflige n’est jamais la même. Les jours sont éternels. Le temps est un carrefour planté entre mes yeux. Mon enfance aura lieu demain. Demain, je ferai mes premiers pas. Demain, je prononcerai ma première syllabe. C’est une sensation merveilleuse, comme lorsque l’été arrive… Tu me crois malade ? Ignorant ! Tu crois que je ne me suis jamais mis à l’épreuve ? Je sais que tu méprises mes paroles, mais cela ne les rend pas moins vraies. Si seulement tu étais capable de voir ce que je vois. L’obscurité du jour. Mais aussi cette chaleur inexplicable, si proche de l’amour… Tu ne la vois pas ? Tu ne sens pas ce liquide qui nous enveloppe comme des fœtus ? Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche.
 

— Pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ?                  
— Pour que tu comprennes que je n’ai pas peur de mourir, que je ne vis pas en pensant à la fin. Parfois, la vie t’impose des conditions telles que la seule échappatoire ne peut être qu’un geste radical, un sacrifice extrême que je suis prêt à accepter. Mais en revanche, je ne pourrais pas supporter de te voir grandir sur une terre en friche comme ce puits : un endroit où l’on meurt sans repos, par la simple inertie des civilisations, un cimetière où l’on fane, comme une fleur impuissante à polliniser les champs. C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit.
 

— Enferme un homme, n’importe qui, dans une cage, dit le Petit.                  
Donne-lui une couverture, un coussin en plumes, un miroir et une photographie de ceux qu’il aime. Trouve le moyen de lui donner à manger, puis oublie-le là pendant quelques années. Dans ces conditions et dans la majorité des cas, le résultat sera le suivant : un individu apeuré, réduit à la culpabilité, moulé dans la forme même de la cage.                  
De manière très exceptionnelle, poursuit-il, le sujet en question mourra par atrophie des organes vitaux, deviendra fou en se regardant dans le miroir ou sera condamné à un état végétatif sans appel.                  
Par ailleurs, chez les êtres sujets à la rébellion, incapables de dominer leur esprit critique, la détention prolongée est impossible : enferme l’insurgé dans une cage pendant plusieurs années et il réussira à s’échapper, à se suicider méticuleusement avec le moindre objet, ou mourra en taillant son propre corps en pièces pour passer à travers les barreaux. Le véritable problème reste cependant celui de la nature fertile de ces insoumis, blottie au cœur de la conscience de l’homme : lorsque l’un d’entre eux meurt, deux autres le remplacent.


 

dimanche 22 janvier 2023

[Solo, Bob] Cette émotion particulière

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cette émotion particulière

Auteur : Bob SOLO

Parution : 2023 (Editions du Yéti)

Pages : 136

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Je finis par reculer, sans me lever, le plus discrètement possible. La magie a eu lieu. La rencontre s'est produite. L'émerveillement était là, encore une fois.
Photographe animalier, Bob Solo nous entraîne avec lui au sein des fleuves, des marais, des forêts, à la recherche de la faune sauvage. 27 chroniques de rencontres émouvantes, souvent bouleversantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fixé dans un petit village ardéchois au bord du Rhône, autodidacte en tout, café-théâtre, chanson française (auteur-compositeur-interprète), sculpture, photo, écriture, et même agriculture, Bob Solo se cantonne désormais à produire de la pensée et de l'émotion.

 

 

Avis :

Après, en 2021, un premier livre bouleversant, imprégné de la présence de sa compagne récemment disparue, Bob Solo revient avec un nouveau récit autobiographique, empli cette fois de ses expériences de photographe animalier amateur et d’un tout autre type d’émotion : celle qui vous saisit lorsque votre route et votre patience vous permettent d’entrevoir, en fugitifs moments de grâce, les discrètes et farouches beautés de la faune sauvage.

Chevreuils en Berry, cerfs en forêt de Tronçais, renards et marmottes dans le Massif Central, petit peuple des oiseaux de jardin ou bandes d’oiseaux migrateurs en Camargue, vautours réintroduits dans la Drôme ou gorilles sauvés dans un « espace zoologique » de la Loire… : entre petits jours en pleine nature, approches persévérantes et parfois sportives, aléas et coups de chance, chaque rencontre est une petite aventure riche en anecdotes et en sensations, mais aussi le couronnement, toujours imprévisible, d’une démarche toute d’humilité et de respect. En se fondant, invisible, dans chaque environnement naturel, l’observateur prend conscience de son statut d’intrus dans ces microcosmes que l’homme malmène ordinairement. Et c’est avec un émerveillement mêlé d’une pointe de tristesse, qu’en se camouflant aux côtés du photographe, l’on se fait le témoin de cette diversité animale devenue atrocement peau de chagrin.

Aucun lecteur ne restera insensible à la simplicité et sincérité de ton de ces petits récits attachants. Mis bout à bout, ils forment un ensemble jamais moralisateur, mais qui, en partageant le réel plaisir de l’observation et de la découverte de la nature et de sa faune, en même temps que l’excitation du chasseur de belles images, mène immanquablement au regret de voir peu à peu disparaître toute cette fascinante vie sauvage.

Ne reste plus alors, grâce au bonus en ligne offert avec le livre, qu’à courir découvrir les photographies de Bob Solo, chacune encore plus forte de son histoire particulière. (4/5)

 

 

Citations :

Je demande des précisions au sujet de certaines pistes barrées par de larges grilles amovibles, lestées par des blocs de béton, du type de celles qu'on utilise pour interdire l'accès aux chantiers de construction. « C'est pour les cerfs. À cette époque, ils sont vite dérangés, alors il faut réglementer davantage. Figurez-vous que c'était devenu une sorte d'attraction. Les gens venaient en voiture au coeur de la forêt et attendaient, confortablement installés et phares allumés ! Ce n'était plus possible... »


— Vous venez pour nos marmottes ?  
La formulation me fait sourire. Oui, c'est bien pour ça que nous sommes là, pour leurs marmottes. Réintroduites il y a plusieurs décennies, elles ont largement colonisé le secteur depuis. Profitant de l'occasion, j'essaie d'en savoir plus, mais je n'ai pas beaucoup de questions à poser. Notre hôtesse nous fait aussitôt un topo complet, nous indiquant un itinéraire détaillé à suivre à partir du gîte, précisant les repères à ne pas manquer : le sentier juste avant le petit pont, le versant à grimper depuis la vieille cabane. Elle peut nous garantir le plein succès de notre expédition.  
— Il faut être sur place très tôt, j'imagine...  
J'avais beau avoir potassé le sujet, j'étais en fait bien ignorant des moeurs de nos gentils rongeurs. C'était pourtant évident.  
— Non, pensez-vous, ce sont des marmottes ! Inutile de vous lever aux aurores. Dans la première moitié de la matinée, c'est bien suffisant, et vous aurez une belle lumière.


Nous restons longtemps là à les regarder, bien après que le reste des visiteurs soit parti. Ils sont toujours aussi calmes. Certains semblent simplement se reposer après leur repas. En voilà un qui se cale contre la baie vitrée. Cette proximité m'émerveille. Je plonge mon regard dans le sien. C'est évidemment un réflexe d'anthropomorphisme qui me fait y chercher quelque chose que je pourrais comprendre. Et je voudrais qu'à son tour il perçoive quelque chose de moi. Rêve fou de pouvoir communiquer avec un être vivant qui ne semble pas d'une totale altérité. Au demeurant, c'est un fait, si l'on en croit la théorie de l'évolution : il y a fort longtemps vivaient nos ancêtres communs. Et quoi qu'il en soit, nous avons en partage ce phénomène étrange qu'est “la vie” ainsi que cette planète qui nous a vus apparaitre, qui nous a permis d'exister, qui nous a nourris. Dès lors, j'en arrive une fois de plus à l'idée que nous n'avons pas plus de droit que lui, pas plus de légitimité à vivre que lui, ni que n'importe quel organisme vivant. Et enfin, que nous sommes l'unique espèce qui détruit le monde qui rend son existence possible, incapables d'atteindre ce point d'équilibre que toutes les autres semblent avoir trouvé. En ce sens, ce splendide primate a plus de sagesse que moi. Lui connait les lois de la nature, les mêmes peut-être qui régissent notre univers, et il les respecte, dans son propre intérêt.


On n'avait vu que l'aspect utilitaire de la nature, une fois de plus. Plutôt que planter un piquet pour y accrocher un panneau, on clouait celui-ci au tronc d'un arbre sans autre considération. J'avais accompagné mon amie sur plusieurs sites pour assister à ses séances de photos, lui signalant même parfois ce qui pouvait faire une bonne image. Les jours passant, à voir tous ces arbres mutilés de la sorte, j'avais fini par ressentir une véritable empathie à leur égard. Une bonne dose de culpabilité aussi, en tant qu'humain, jusqu'à une sensation de malaise physique. J'y voyais la marque de notre indifférence à ces autres formes de vie, que nous jugeons trop inférieures pour nous émouvoir de leur sort. Et peut-être une certain degré de cruauté. Mais à bien y réfléchir, sachant le peu de prix que peut avoir le vie humaine en certains endroits du monde, on ne s'étonnera pas des traitements infligés aux vivants non-humains, en premier lieu les animaux, chassés, exterminés, exploités, produits à la chaîne. Alors pensez donc, des végétaux, qui s'en soucie ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 20 janvier 2023

[Tharreau, Estelle] Il était une fois la guerre

 





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il était une fois la guerre

Auteur : Estelle THARREAU

Parution : 2022 (Taurnada)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sébastien Braqui est soldat. Sa mission : assurer les convois logistiques. Au volant de son camion, il assiste aux mutations d'un pays et de sa guerre. Homme brisé par les horreurs vécues, il devra subir le rejet de ses compatriotes lorsque sonnera l'heure de la défaite.C'est sa descente aux enfers et celle de sa famille que décide de raconter un reporter de guerre devenu son frère d'âme après les tragédies traversées « là-bas ». Un thriller psychologique dur et bouleversant sur les traumatismes des soldats et les sacrifices de leurs familles, les grandes oubliées de la guerre.
« Toutes les morts ne pèsent pas de la même manière sur une conscience. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après avoir travaillé dans le secteur privé et public, cette passionnée de littérature sort son premier roman en 2016, Orages, suivi de L'impasse en 2017. Depuis, elle se consacre entièrement à l'écriture.

 

 

Avis :

Dans l’État fictif du Shonga, quelque part en Afrique, cela fait dix-sept ans que, malgré l’intervention sur place de l’ONU et de l’armée française, la guerre civile fait rage, opposant forces régulières et séparatistes au profit de diverses mouvances terroristes. L’enlisement du conflit et les attentats commis en représailles à Paris ont eu raison de l’opinion publique française, de plus en plus hostile à tout engagement militaire. Le retrait des troupes tricolores est ordonné, et l’armée - soucieuse de redorer son blason après cette débâcle - « purgée » des anciens combattants du Shonga.

A quarante ans, le soldat Sébastien Franqui, que ses quatre missions « là-bas » comme chef de convois logistiques ont rendu chaque fois plus brisé à une famille qui a fini par voler en éclats, n’est plus qu’amertume et désespoir face à son impossible réinsertion dans la vie civile ordinaire. C’est un reporter de guerre et frère d’âme, qui, constatant la descente aux enfers de Sébastien, entreprend la narration croisée de ce retour cauchemardesque et des dix-sept ans d’épreuves, toutes plus traumatisantes les unes que les autres, qui l’ont précédé.
 
Enclenchée par un bref prologue présentant le protagoniste principal comme « une bombe à retardement que les Hommes ont lentement amorcée jusqu’à l’explosion », la tension s’installe d’emblée et ne fait que monter crescendo, au rythme du compte à rebours égrené par les titres de chapitre. Dans l’attente pleine de suspense de l’ultime catastrophe annoncée, nous voilà peu à peu immergés, non pas seulement dans la noire réalité des atrocités de la guerre, des massacres entre ethnies et des conditions épouvantables des camps de réfugiés, mais aussi dans l’insupportable impuissance de ces hommes envoyés combattre un ennemi invisible et insaisissable.

Le récit excelle à dépeindre simplement la complexité des enjeux en présence, l’inextricable engrenage de l’échec et les processus psychologiques à l’oeuvre autour du traumatisme, du sentiment de culpabilité et, enfin, de l’injustice, quand, après avoir risqué leur vie et s’être confronté à l’innommable sans véritables moyens d’action, ils se retrouvent honteusement mis au rebut, rejetés de l’armée sans reconversion, pointés du doigt par l’opinion, incompris de leurs proches épuisés par leurs cauchemars et par leur déphasage après leur absence et la peur. Car, au terrible mal-être de ces hommes répond celui de leurs familles, démunies et déchirées, et qui, à force d’incompréhension et de malentendus, achève d’enfermer ceux qui ont fait la guerre dans la solitude de leur douleur sans fond.

Averti d'un funeste dénouement dont l'ultime rebondissement ne l'en surprendra pas moins, le lecteur reste impressionné par la pertinence d'analyse des situations et par la finesse psychologique des personnages. De l'angoisse, puis de la frustration et du désarroi de familles incapables de rivaliser avec les fantômes de la guerre, à l'intolérable dissonance entre, d'un côté, le moi profond et les valeurs fondamentales du soldat Braqui, de l'autre, l'atroce et injuste absurdité du rôle qu'on lui fait endosser, l'on ressort ébranlé de ce récit en tout point convaincant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le privilège des vaincus : chassés par les vainqueurs et honnis par leurs propres compatriotes.


La peur de ne pas être à la hauteur lorsqu’il aurait à piloter les lourds mastodontes servant à convoyer les munitions, les vivres, les médicaments et les pièces de rechange sur les pistes détrempées et défoncées du Shonga en pleine saison des pluies et des guerres.     
Non, pas de « guerre », mais de « crise », car Sébastien Braqui était de cette génération où les conflits ne menaçaient plus directement les frontières et l’intégrité territoriale de son pays, mais ses intérêts géostratégiques, géopolitiques, et géoéconomiques. Tant d’intérêts vitaux que ses concitoyens ne savaient plus vraiment distinguer ce qui était légitime, raisonnable et nécessaire dans les discours politiques. Une foule qu’il ne fallait pas effrayer en employant le mot « guerre », mais en parlant d’accords de défense pour aider un pays ami en proie à une crise, bien qu’au final, des armes et des techniques de guerre jetaient des hommes les uns contre les autres pour remporter la victoire.


La mort d’un homme au terme d’une vie est une peine, celle d’un enfant massacré est un traumatisme pour l’esprit, une parcelle d’humanité qui se sépare de l’âme. Toutes les morts ne pèsent pas de la même manière sur une conscience.


« Je croyais que les humanitaires avaient quitté cette zone, fit Braqui à l’adjudant Thomas.
– Oui, les organisations pros l’ont fait. Ils ne sont pas débiles. Ils préservent leur personnel. Ils ont compris qu’un humanitaire mort, ça n’aide plus personne. Ils se sont installés dans des zones moins craignos où ils peuvent faire leur boulot. Mais là, c’est un ramassis d’amateurs qui n’ont aucune logistique et aucun sens des réalités. Ils n’ont que leurs idéaux pour sauver le monde. Ils vont juste réussir à se faire trucider ou à faire trucider ceux qui vont essayer de les sortir de cette merde !


– Il cherchait quoi ? fis-je avec la peur qu’elle me confirme ce que je redoutais.     
– Un gosse qu’il a connu au Shonga. »     
Je fermai les yeux.     
« Et les gamins à qui ils donnent des biscuits ?     
– Il leur demande d’interroger les gens. C’est beau quand même. »     
Je ne répondis pas à sa remarque d’une naïveté affligeante. Tout comme elle avait été incapable d’accepter la réalité de ce camp désastreux, elle ne voyait pas la folie qui se dissimulait dans l’obsession de Sébastien, dans sa lutte contre l’impossibilité de retrouver un gosse et de racheter son impuissance à guérir un pays qui n’était pas le sien.
 
 
Profitant d’une période de cessez-le-feu, certains esprits toujours aussi loin de l’enfer du Shonga avaient cru bon d’organiser une cérémonie de remise de médailles. Idée tout aussi inutile que dévastatrice face à l’ampleur du désastre. Elle ne ferait jamais oublier que l’action des soldats de la paix avait été paralysée. Elle n’avait pas contribué à sauver des vies et encore moins à rétablir la paix comme l’avenir allait le prouver si violemment.


Sébastien avait dépassé l’amertume pour s’élancer vers l’aigreur et la rancœur. Comment ne pas sombrer lorsqu’on vous félicite pour avoir sauvé des vies alors que chaque téléspectateur savait que vous aviez fermé les yeux sur des dizaines d’autres qui auraient pu être épargnées si votre main avait appuyé sur la détente de votre fusil ? Comment ne pas entrevoir les oscillations des flammes d’un charnier fumant dans celles de ce drapeau bleu flottant au-dessus de cette cérémonie d’opérette montée à la hâte avant d’embarquer dans des camions et de décamper de cet enfer ? Comment ne pas avoir envie d’arracher l’épingle de cette médaille lorsqu’elle vous transperce le cœur en même temps que la veste sur votre poitrine ? Comment réussir à continuer sa vie comme si de rien n’était alors que vous porterez à jamais cette marque d’opprobre déguisée en reconnaissance glorieuse ?
Le sac sur l’épaule, prêt à partir, je m’étais retourné une dernière fois. J’ai vu la honte dans les yeux de ces hommes mis à l’honneur. La honte de n’avoir rien pu empêcher alors qu’ils y étaient préparés.
Un sentiment de n’avoir pas été un soldat, mais le complice attentiste des buveurs de sang.


En quelques heures, Sébastien était passé des terres damnées du Shonga au monde de paix de son sol natal. En si peu de temps, le soldat devait redevenir le fils, le mari, le père que ses proches et ses concitoyens avaient connus quatre mois auparavant. (...)
Sous les yeux de Sébastien se déroulaient des scènes de vie étranges : des supermarchés d’où sortaient des chariots pleins d’abondance, des rues où des gens ne fuyaient pas, des enfants armés de cartables. Il se sentait étranger à ce monde qu’il avait pourtant connu toute sa vie.


Dès cet instant, Sébastien ne parviendrait plus à s’intéresser à une discussion sur ce qui touchait à ce monde de paix, car tout lui paraîtrait futile par rapport à ce dont il avait été témoin. Il ne pourrait plus tenir son enfant de peur de le salir, de lui porter malheur, de ui faire du mal si une autre vision venait à le submerger. Il ne se ferait plus confiance et seule la guerre aurait une place dans son esprit et dans sa vie.
Une guerre qu’il revivrait toutes les nuits à grands coups de réminiscences cauchemardesques. La seule explication de ce qu’il avait vécu au Shonga et de ce qui avait fait de lui ce qu’il serait désormais, il ne pourrait que le hurler à sa famille dans le supplice de leurs nuits familiales.


Moins de huit semaines plus tard, les anciens étaient convoqués par les gestionnaires de leur régiment respectif. On leur signifiait leur mise en retraite anticipée avec un plan de reconversion. Ils n’avaient pas le choix : les temps et les règles du jeu avaient changé. En quelques mots, on leur arrachait leur travail, leur communauté, leurs valeurs… leur vie. 


Au fond, c’est logique, Braqui. On a une armée conforme à ce dont les gens rêvent : se défendre sans armes et sans violence.     
– O.K., mais comment peuvent-ils gober une connerie pareille ? On se tape sur la gueule depuis la nuit des temps.     
– Je sais, mais on ne leur vend pas ça et les gens sont tellement dans la merde que ce qui se passe à l’autre bout du monde ça ne les intéresse que lorsque la concurrence étrangère leur pique leurs emplois ou quand des flots de migrants arrivent près de chez eux.     
– Et les attentats. C’est bien pour ça qu’on nous a envoyés là-bas.     
– Ouais, mais on n’a rien pu stopper.     
– On n’avait pas de moyens et aucune armée africaine pour prendre le relais.     
– Mais, ça, les gens s’en foutent !


Adéma était entouré d’enfants qui s’agglutinaient autour de lui. Personne ne pourrait comprendre qu’un seul de ces gosses soit tué, même pour en sauver tant d’autres. Adéma le savait. Adéma avait choisi entre efficacité et sentiments. Il enrôlait des gosses pour lui servir de bouclier, pour poser ses bombes, pour être soldats. Il savait que nous ne les abattrions pas.
Le général fit un signe. C’était fini. Comment combattre à armes égales quand le droit de la guerre n’était respecté que par un seul camp ? Les politiques n’avaient pas donné aux soldats la solution de cette équation insoluble.


Le cœur de Sébastien faillit s’arrêter lorsqu’il reconnut le visage de l’homme qu’il avait vu, quelques années auparavant sur un écran vidéo. Un homme entouré d’enfants pour protéger sa fuite alors qu’il était pourchassé pour avoir ordonné l’attaque du camp de Sébi où avait péri Sandreau, son mentor. Il assista aux salamalecs auxquels se pliait avec effort le colonel, qui se raidit au moment de serrer la main d’Alpha Adéma. Il vit son chef contenir sa rage lorsque les caisses plombées furent ouvertes. La gorge serrée, il observa la honte de cet homme devant restituer au bourreau de ses hommes les armes qui avaient servi à les tuer.     
Les ordres ayant été exécutés, le minimum protocolaire ayant été respecté, le colonel donna l’ordre de rembarquer pour repartir aussitôt. Alpha Adéma n’attendit pas que les militaires soient repartis. L’humiliation devait être totale. Il prononça quelques paroles à l’intention des hommes qui attendaient dans leurs véhicules de fortune. Puis il se retira au moment où ils avancèrent vers ses miliciens. Un à un, dans une discipline si étrangère aux mœurs shongaises, ils chargèrent des sacs de riz, de l’huile et du sucre sans oublier une poignée d’armes qu’ils exhibèrent au-dessus de leur tête pour saluer leurs bienfaiteurs et narguer le colonel, Sébastien et les siens.
L’humiliation et la schizophrénie étaient absolues. Ils venaient de donner les moyens à ceux qu’ils combattaient d’acheter les populations et de gagner cette guerre. Le convoi militaire repartit en ravalant sa dignité et sa colère.
La paix n’a pas de prix…


– Hum… Tu vois un drame comme ça, ça peut arriver ici comme ailleurs ; un gosse qui déboule d’un coup, on peut pas toujours l’éviter. On fait pourtant gaffe. C’est pas faute de rappeler les consignes. Mais tu sais, quand je vois quelle ampleur ça a pris et à quelle vitesse ils ont organisé tout ce bordel, je me demande si ce gamin… Enfin, tu me comprends… T’es déjà venu ici. Tu sais que c’est pas comme chez nous la valeur d’une vie, même celle d’un gosse. Ils leur font poser des IED. Ils s’en servent comme bouclier. Putain, je peux pas m’empêcher de penser que ce gosse… De toute façon, on le saura jamais. On doute de tout ici. »     
Il se tut et leurs regards se portèrent sur les écrans qui rediffusaient, pour la centième fois, le cercueil baladé dans les rues avec son cortège de femmes en pleurs.
« C’est la fin des martyrs glorieux. Place aux martyrs de l’émotion. Les droits de la guerre contre l’émoi planétaire. C’est plus rentable. »

 

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