jeudi 18 avril 2024

[Courtès, Franck] A pied d'oeuvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A pied d'oeuvre

Auteur : Franck COURTÈS

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Entre mon métier d’écrivain et celui de manœuvre, je ne suis socialement plus rien de précis. Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver sont à l’obscurité : il fait noir mais ce n’est pas encore la nuit. »

Voici l’histoire vraie d’un photographe à succès qui abandonne tout pour se consacrer à l’écriture, et découvre la pauvreté. Récit radical où se mêlent lucidité et autodérision, À pied d’œuvre est le livre d’un homme prêt à payer sa liberté au prix fort.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Courtès fut photographe pendant vingt ans. Romancier et nouvelliste, il est notamment l’auteur aux Éditions Gallimard des Liens sacrés du mariage (2022).

 

Avis :  

Ecrivain serait-il une profession maudite ? Le même jour en cette dernière rentrée littéraire paraissaient deux ouvrages sur cette question, comme les deux faces d’une même médaille. Tandis que, dans Les petits farceurs, Louis-Henri de La Rochefoucault satirise fort ironiquement le monde de l’édition et les ficelles mercantiles dont les auteurs et leurs livres font les frais, Franck Courtès relate quant à lui son expérience d’écrivain crève-la-faim, contraint aux petits boulots ubérisés.

Photographe reconnu et prisé par les plus grands journaux et magazines, l’auteur dégoûté par les travers croissants de cette profession sinistrée décide en 2013, après le « petit succès » d’un premier livre, de désormais se consacrer à l’écriture. Commence pour lui un éprouvant et désespérant parcours du combattant. « Le métier d’écrivain consiste à entretenir un feu qui ne demande qu’à s’éteindre. Un feu dans la neige. » « Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune. » Avec deux cent cinquante euros de droits d’auteur mensuels, même logé dans un studio par sa mère, on a beau être passé à La Grande Librairie et avoir été goncourisable, tout cela ne nourrit pas son homme. Cinquantenaire sans qualifications rejeté par le monde classique du travail, il se tourne vers « celui plus méconnu et sulfureux des applications de plateformes de travail. Elles sont à Uber, la plus connue, ce que les accordéonistes dans le métro sont aux concertistes d’opéra. » Le matin, il écrira et, le reste du temps, prendra tous les petits boulots qu’il trouvera.

« Le travail ne manque pas pour ceux qui ne savent rien faire. » Mais quel travail… : « environ quinze euros pour une matinée, parfois vingt avec le pourboire, parfois moins quand plusieurs manœuvres désirent la même mission et que le client fait baisser le tarif ». Et encore, seulement deux ou trois fois par semaine, tant la concurrence, par enchères inversées, s’avère acharnée. Ici, le droit du travail n’a plus cours, la seule loi est celle des algorithmes qui comptent avec indifférence vos étoiles d’appréciation, peu importe si vous laissez la moitié de votre peau dans des tâches souvent physiques, voire dangereuses, payées une misère sans la moindre protection sociale. Les malheureux aux abois ne manquent pas, à commencer par les Africains sans papiers, prêts à accepter des courses à trois euros,  « par tous les temps, sur des vélos mal entretenus ou des Vélib’ trafiqués. Leurs genoux ne tiennent pas deux ans le rythme. Qu’importe, le flux migratoire fournit de frais mollets. On aura à n’importe quelle heure son plateau de sushis ou sa pizza, quoi qu’il en coûte en ménisques africains. » Interchangeables, cloisonnés et rendus invisibles par la déshumanisation numérique, ces journaliers d’un nouveau genre viennent gonfler les rangs d’une pauvreté d’un nouveau type, celle, silencieuse, d’individus hétéroclites qui ne forment aucune classe sociale et n’ont aucune chance, ni de se rebeller, ni de se défendre. « Le système carcéral des usines d’antan s’est vu remplacé par le bracelet électronique des applications. Les murs ont disparu, pas le joug. »

S’il avait lu La Rochefoucault auparavant, se serait-il jeté dans l’arène littéraire avec la même candide confiance en les pouvoirs sonnants et trébuchants de son réel talent ? Alors que sans se plaindre il en paye le prix fort, Franck Courtès signe de son élégance digne et posée, non pas seulement la terrible chronique de son propre dévissage social, mais aussi, avec un sens de la formule qui en démultiplie l’impact, une radiographie brûlante des nouveaux confins de la pauvreté en Occident,  là où l’ubérisation et les plateformes numériques de travail recyclent pour leur profit, au mépris de toute loi sociale, les « rebuts » du marché du travail. (4/5)

 

Citations : 

Je gagne environ quinze euros pour une matinée de travail, parfois vingt avec le pourboire, parfois moins quand plusieurs manœuvres désirent la même mission et que le client fait baisser le tarif. Je n’obtiens du travail que deux ou trois fois par semaine. Certaines semaines, je postule en vain à des dizaines de travaux. Il faut jouer des coudes. Un euro de différence dans votre tarif suffit à vous faire perdre l’enchère. Quand je suis choisi, je redouble de zèle chez le client, allant jusqu’à passer l’aspirateur après mon travail, sourire et attendre dans l’entrée qu’on m’invite à entrer dans le salon, dans l’espoir d’augmenter mon pourboire. Elle me sera vite venue, la docilité du pauvre. C’est drôle ce que trois euros ont d’importance pour moi aujourd’hui. Je suis tout sourire, serviable au possible. Trois euros, je m’en décrocherais la mâchoire, cinq, c’est Noël. On comprend vite l’argent quand on n’en a plus.
 

La valeur de ce café sinistre tient au fait qu’il ne ment pas. La vérité éclate, crue. La vie se livre nue, avoue ses crimes, ne dissimule pas ses victimes. Dans un café lugubre, on ne nous la fait pas.
Aux heures de vie perdues entre ces quatre murs répond le temps gagné sur la mélancolie. Celle qui tombe sur la tête des pauvres gens, comme on dit, dès qu’ils mettent la clef dans la porte de chez eux. Ici, dans ce café miteux, le répit allège de quelque chose. Je croque dans mon sandwich et j’essaye de mâcher lentement. Je n’ai plus envie de partir. Plus besoin d’être poli avec le monde de dehors, le conducteur de bus ou la boulangère. Ici on ne vous regarde pas de travers, personne ne vous domine. Les yeux éteints des vieux clients ne sont pas signe d’indifférence, ce sont des yeux au repos. Dans cette niche nauséabonde, personne ne juge, aucun médecin ne condamne, la famille n’entre pas, la société n’entre pas, parfois la littérature, un peu.
 

En entrant chez les clients, je baisse les yeux vers leurs pieds. S’ils sont en chaussettes, je me déchausse à mon tour. Leur satisfaction se traduira en étoiles sur mon profil. Il faut augmenter leur nombre si l’on veut travailler davantage. En ce moment, je suis noté cinq étoiles, le maximum. À l’école, je n’avais pas d’aussi bonnes notes. Un bref texte accompagne chaque appréciation étoilée, « Franck est super, ponctuel et gentil », « super boulot, ok ». Une fois, je plais particulièrement à la cliente : « Franck est adorable. En plus de poser mes tringles et mes rideaux, le tout très rapidement, il s’est rendu compte que ma table était bancale et il l’a réparée sans frais supplémentaires. C’est une personne très agréable et de confiance. Je recommande sa compagnie et ses services. Merci Franck ! » Suivent deux ou trois smileys. Je n’irais pas jusqu’à souhaiter qu’on inscrive cette épitaphe sur ma tombe, mais l’amour-propre s’en voit restauré. Le soir, je relis toute cette pommade avant de m’endormir, sans me rendre compte encore de l’assujettissement auquel je me soumets peu à peu.
 
 
Peut-on qualifier la Plateforme d’entreprise ? J’ai eu l’occasion de visiter dans le cadre de mes reportages des établissements où dominait moins l’exploitation éhontée d’ouvriers que celle de la brillante idée d’un chef d’entreprise. Avec l’arrivée dans le monde du travail de la Plateforme et d’autres sociétés de la même eau, l’entreprise traditionnelle se trouve menacée de disparition, et avec elle ce que procure de protection et d’avenir aux travailleurs le contrat de travail que toute entreprise, vertueuse ou non, est contrainte d’offrir aux collaborateurs de celle-ci.
Avec l’explosion des statuts de travailleurs indépendants, on se dirige moins vers une société idéale d’ouvriers libres et indépendants que vers une société de serviteurs précarisés. Personne n’est plus à l’abri d’un revers de fortune, d’un licenciement, d’un burn-out, d’un échec.
Il ne s’agit pas pour la Plateforme d’offrir à des étudiants ou des petits retraités l’occasion de mettre du beurre dans les épinards, ainsi qu’ils le prétendent, mais bien de révolutionner le modèle du travail en le faisant sortir des protections du salariat traditionnel. Pour tous les prestataires, les services effectués constituent l’activité principale et non un complément marginal de revenus. Dans mon enfance, mes parents appelaient les pauvres des smicards. Aujourd’hui, le smicard avec son CDI fait presque figure de privilégié.


Les cadres anonymes de la Plateforme n’ont plus recours à l’autorité ou à la répression pour tenir leurs troupes. L’algorithme organise le travail à leur place. Ils peuvent dès lors se montrer joviaux dans les échanges, user du cher Franck, signer de leur seul prénom, cultiver leur culture du cool. Ce cool dans leur attitude démontre surtout qu’ils n’ont plus rien à craindre de leurs employés. À l’abri derrière un système numérique implacable, aussi inattaquable qu’un répondeur téléphonique, on peut se relâcher.
Ce nouveau génie patronal, exploitant non plus le travail mais l’accès au travail, ne se salit plus au contact rébarbatif des employés. Leurs troupes de prestataires, exclus du travail classique, sont déjà si abattus qu’il n’est pas nécessaire de les rabaisser davantage. Aucune grève n’est à craindre de ces gens-là, aucune réclamation. Admirable mécanique de récupération des déchets.


La Plateforme est la réalisation fourbe et géniale d’une logique industrielle : utiliser une masse ouvrière réduite au silence, dont on n’exploite plus le produit du travail mais le droit de travailler lui-même. Une révolution ne se fait pas devant des écrans et ne peut naître de gens qui peinent à survivre, chacun dans leur coin. Cet isolement, cette disparition d’une éthique commune, de valeurs ou d’exigences nous fragilise, incapables que nous sommes de nous reconnaître physiquement dans un groupe social. Le système carcéral des usines d’antan s’est vu remplacé par le bracelet électronique des applications. Les murs ont disparu, pas le joug. 


Mon nom de famille n’est jamais mentionné. L’anonymat est systématique. Le nom de famille disparaît des échanges, le mien, celui des clients comme celui des employés de la Plateforme. L’usage des prénoms est généralisé. Je travaille dans un monde de prénoms. On ne peut rien savoir les uns des autres.
Cet anonymat favorise la rapidité des communications, les rend difficilement traçables, et, en les vidant de leur humanité, augmente la fluidité économique. L’emploi exclusif des prénoms pousse à l’indifférence, à l’exclusion du facteur humain, alors qu’il suggère le contraire. Votre histoire n’intéresse pas. Sous le couvert sympathique de l’emploi du prénom emprunté à l’usage amical, il s’agit en réalité d’expurger toute empathie véritable des relations. Il importe de délivrer l’exploiteur du nom des exploités. D’exorciser de la conscience patronale l’idée même d’identité des travailleurs. Le prénom, c’est une chose discrète, inoffensive, ce n’est pas tout à fait quelqu’un. C’est à la fois tout et rien, sans conséquences, facile à oublier ; c’est joli. On les entend sans y penser, sans avoir à imaginer des adultes, des femmes et des hommes réels. On utilise en somme la méthode des bordels, où les filles, ramenées strictement à leur corps, n’ont pas de nom mais un simple prénom. Appeler les prostituées Léa, Camille, Sarah a l’avantage de ne pas distraire le client de l’objet de son intérêt. Si on lui fait choisir la prostituée par son nom entier, Léa Gontrant, Camille Benamou, Sarah Esposito de la Hoya, le désir en est alourdi, ralenti de considérations parasites, humanistes. Dans la méthode de travail de la Plateforme, l’usage généralisé des prénoms augure de même un rapport humain réduit à sa plus stricte utilité, un rapport vidé de contexte, de toute possibilité de sensibilité.
« Aline vous a envoyé un message. » « Désolé, Myriam a décliné votre proposition. » « Répondez vite à Sylvia. » Ou bien, quand j’essaie de joindre la Plateforme pour un problème ou un autre : « Axelle répond à vos questions, veuillez en indiquer le motif. » « Cher Franck, pensez à joindre à votre annonce une photo souriante, vous augmenterez les chances d’être choisi », signé : Mathieu. Qui parle ? Un prénom ne devrait être employé que dans une relation intime. L’emprunt fallacieux à l’univers amical s’inspire aussi de ces publicitaires recourant à l’imagerie fermière et rustique, tantôt une meule de paille, tantôt une nappe à carreaux, dans le but de vendre son contraire : des produits industriels hors-sol.


Cette année, la Plateforme a profité du mois d’août pour apporter quelques changements à son règlement. Dorénavant, bénéficier d’une meilleure exposition auprès des clients et obtenir un passe-droit sur certaines missions plus rémunératrices est conditionné au versement préalable de cent euros mensuels. Somme perdue si je ne réussis pas à travailler suffisamment pour l’amortir.
Les concepteurs ont bien gambergé, c’est beau à voir, tant de maîtrise des comptes, tant de génie dans l’avidité. À vingt euros en moyenne par mission, l’entier bénéfice des cinq premières interventions du mois va directement dans les poches de la Plateforme avant que je ne touche un centime.
Ces dirigeants d’un nouveau genre, parfaitement adaptés à leur époque et au nouveau monde, incapables de formuler une seule phrase, un seul slogan sans l’égayer d’un mot d’anglais, manie plus servile que savante, ces dirigeants épanouis ont trouvé dans le chômage des autres de quoi prospérer.


 

mercredi 17 avril 2024

[Kingsolver, Barbara] On m'appelle Demon Copperhead

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : On m'appelle Demon Copperhead
            (Demon Copperhead)

Auteur : Barbara KINGSOLVER

Traduction : Martine AUBERT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français
(Albin Michel)
                   en 2024

Pages : 624

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Déjà, je me suis mis au monde tout seul. Ils étaient trois ou quatre à assister à l’événement, et ils m’ont toujours accordé une chose : c’est moi qui ai dû me taper le plus dur, vu que ma mère était, disons, hors du coup. » Demon Copperhead

Né à même le sol d’un mobil-home au fin fond des Appalaches d’une jeune toxicomane et d’un père trop tôt disparu, Demon Copperhead est le digne héritier d’un célèbre personnage de Charles Dickens. De services sociaux défaillants en familles d’accueil véreuses, de tribunaux pour mineurs au cercle infernal de l’addiction, le garçon va être confronté aux pires épreuves et au mépris de la société à l’égard des plus démunis. Pourtant, à chacune des étapes de sa tragique épopée, c’est son instinct de survie qui triomphe. Demon saura-t-il devenir le héros de sa propre existence ?

Comment ne pas être attendri, secoué, bouleversé par la gouaille, lucide et désespérée, de ce David Copperfield des temps modernes ? S’il raconte sans fard une Amérique ravagée par les inégalités, l’ignorance, et les opioïdes – dont les premières victimes sont les enfants –, le roman de Barbara Kingsolver lui redonne toute son humanité. L’auteur de L’Arbre aux haricots et des Yeux dans les arbres signe là un de ses romans les plus forts, couronné par le prestigieux prix Pulitzer et le Women’s prize for fiction.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1955, Barbara Kingsolver est l’une des grandes voix de la littérature américaine contemporaine. Son œuvre, qui compte des romans tels que L’arbre aux haricots, Les yeux dans les arbres, ou Un autre monde (Prix Orange du Livre), reflète ses préoccupations sur le monde et la société : la place des femmes, les inégalités sociales, la relation au vivant, et la protection de l’environnement. Barbara Kingsolver vit aujourd’hui en Virginie.

 

 

Avis :

De David Copperfield à Demon Copperhead… C’est après avoir visité la maison de Charles Dickens que Barbara Kingsolver s’est décidée à écrire sur ce sujet qui la hante : la pauvreté endémique qui, combinée aux ravages des opioïdes, décime la population rurale de sa région des Appalaches, laissant sur le carreau, comme le garçon au coeur de ce roman, des ribambelles d’orphelins promis à l’enfer sur terre.

« Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds. » Pour Demon Copperhead, le jeune narrateur contraint « de se mettre au monde tout seul » par une mère junkie gisant inconsciente sur le sol de son mobil-home, la naissance devait en effet s’avérer la prémonition de toute une vie à se battre seul contre le sort d’un monde méprisé et incompris : celui des « rednecks » ou culs-terreux, ces Américains pauvres et blancs des zones rurales, en particulier du Sud et des Appalaches, caricaturés par l’Amérique des métropoles en dégénérés ignares, alcooliques et violemment intolérants, dans les faits abandonnés par les pouvoirs publics à l’existence invisible de laissés-pour-compte de l’Histoire.

« Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. » Depuis que l’exploitation forestière, la culture du tabac et l’industrie du charbon ont entamé leur déclin, laissant derrière elles chômage, absence de perspectives et pauvreté, la région des Appalaches est exsangue. « Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève. » Alors, au marasme socio-économique est venu s’ajouter une catastrophe sanitaire. Attirés comme des vautours par la vulnérabilité d’une population, marquée dans sa chair par des emplois souvent usants et accidentogènes, mais sans guère d’accès aux soins médicaux, les fabricants d’opioïdes ont inondé la région d’« inoffensifs » anti-douleur, usant, comme les procès récents ont commencé à le révéler, de tous les stratagèmes pour promouvoir des produits éminemment addictifs, portes d’entrée aux drogues dures. Aujourd’hui, la Virginie occidentale bat le record des morts par overdose aux Etats-Unis. Environ un enfant sur quatre doit y grandir sans ses parents détruits par les stupéfiants.

Ces gens qui sont ses voisins, Barbara Kingsolver nous fait pénétrer dans leur tête et dans leur peau. Crédible et réaliste jusque dans la langue gouailleuse oscillant entre la naïveté et la trop grande lucidité d’un jeune garçon privé d’enfance, la narration de son parcours par Demon Copperhead nous confronte de l’intérieur au rouleau compresseur de l’injustice, de la souffrance et du désespoir. Laissé orphelin par la violence et la drogue, il va devoir se battre pour tenter de se construire malgré les défaillances du système de placement familial et les pièges de l’addiction. Heureusement, entre ses mauvaises rencontres et fréquentations d’une part, ses propres béances intérieures d’autre part, il trouvera aussi sur son chemin suffisamment de personnages magnifiques de force et de générosité pour contrer les préjugés et changer le regard sur ceux que l’on présente habituellement en bloc comme un affreux ramassis d’indécrottables arriérés.

Un grand, riche et très long roman, couronné du prix Pulitzer, qui fait comprendre l’humiliation de cette Amérique-là, emmurée dans ses difficultés au point de voir en sa peau blanche le seul dernier vestige de sa fierté et, en un certain Trump, l’espoir d’être enfin compris. (4/5)

 

 

Citations :

Enfant de junkie, junkie aussi. En grandissant, il va devenir tout ce que tu veux pas connaître : dents pourries et regard de zombie, la galère d’avoir à planquer son matos dans le garage pour qu’il se fasse pas la malle, le motel loué à la semaine, tapi bien à l’écart de la route touristique. Ce gamin, s’il voulait avoir une chance de goûter aux belles choses, il aurait dû se faire livrer chez une mère riche ou intelligente ou chrétienne, en bref une mère clean. Tout le monde vous le dira, les enfants de ce monde sont marqués dès la sortie, tu gagnes ou tu perds.
 

Il se trouve que Melungeon est un de ces fameux mots. Inventé pour détester certaines personnes jusqu’au jour où ils se le sont approprié et ont dit, Allez vous faire foutre, je prends. Ces gens étaient mélangés, toutes les couleurs plus du sang cherokee et aussi portugais, qui avant était un truc à part, c’est-à-dire pas blanc. La raison pour laquelle ils se sont mélangés c’était qu’à l’époque des pionniers, le comté de Lee était comme maintenant, les gens avaient pas même un pot pour pisser. Étant fauchés comme les blés ils ont juste pris du bon temps et se sont retrouvés avec des bébés de toutes les couleurs. S’ils allaient ailleurs, ces gamins entendaient le mot de haine, Melungeon. Mr Dick disait que c’était une autre façon de dire Pauvre bâtard de merde.
 

Nous on pensait en gros que Dieu avait fait du comté de Lee le trou du cul du monde du travail.
« Ce n’est pas Dieu », il a dit. (…)
« Ne pensez-vous pas, nous a-t-il demandé, que les mineurs voulaient une vie différente pour leurs enfants ? Après toutes les histoires que vous avez entendues ? Ne pensez-vous pas que les compagnies minières le savaient ? »
Ce qu’elles faisaient, nous a-t-il expliqué, c’est qu’elles barraient la route à toute possibilité, à part aller au fond des mines. Pas seulement ici, mais aussi à Buchanan, Tazewell, dans tout l’Est du Kentucky, ces comtés ont été achetés en totalité : terres, hôpitaux, palais de justice, écoles, tout appartenait à la compagnie. On avait pas tant que ça besoin d’être éduqué pour être mineur, alors ils ont laissé les écoles pourrir. Et ils ont bien veillé à ce qu’aucune fabrique ou usine ne passe la porte. Rien que le charbon. Encore aujourd’hui, il faut en faire du trajet pour trouver un autre boulot. Pas un hasard, a dit Mr Armstrong, et pour une fois on l’a cru, parce qu’au fond de nos pauvres boîtes crâniennes les pièces du puzzle s’assemblaient et c’est toute la terrible logique de notre monde qui nous apparaissait. Les pères en caleçon à la maison à siffler leur bière, les mères à l’épicerie avec leurs bons alimentaires. Les recruteurs de l’armée avec leurs boutons dorés venus récolter leur jackpot de personnes sans avenir. Merde.
Le problème quand on étudie nos origines c’est qu’on finit par avoir envie de frapper quelqu’un, par exemple Bettina Cook et tout le tintouin. (Faut pas rêver. Son père étant à la tête des supporters de football et grand donateur.) Autrefois nous menions une vie honnête, consacrée tout entière à Dieu et au pays. Puis le monde a changé. Désormais, il n’y a plus de Dieu, et plus de pays, mais l’idée que le charbon est un don de Dieu, tu l’as toujours dans le sang et t’as envie d’y croire. Parce que sinon c’est une arnaque de plus à bord de ce train qui a sillonné nos montagnes depuis que George Washington est passé et a mis son équipe au boulot pour abattre nos arbres. Tout ce qui pouvait être pris a disparu. Les montagnes avec leurs sommets explosés, les rivières qui coulent noires. Les miens sont morts d’avoir essayé, ou pas loin, accros que nous sommes à l’idée de rester en vie. Il n’y a plus de sang à donner ici, juste des blessures de guerre. La folie. Un monde de douleur, qui attend qu’on l’achève.
 
 
« Quand j’étais petit, il a dit finalement, on faisait ce qu’on nous disait. C’est si dur que ça ? »
J’ai répondu qu’on était probablement plus paumés aujourd’hui à cause de la télé et du reste.
Il a demandé pourquoi, enfin. Qu’est-ce qui était si perturbant ? Je crois pas qu’il voulait que je balance sur Maggot, il se demandait juste sincèrement ce qui était si dur pour nous. Par rapport à avant. J’ai dit que peut-être la différence était qu’on voyait tout ce qu’on n’avait pas. Ceux dans le monde qui étaient plus riches que nous faisaient toutes sortes de conneries et s’en tiraient comme ça. Ça te fout les boules. Ça te perturbe.


Un parent mort est un drôle de fantôme. Si t’arrives à en faire une sorte de poupée, que tu la mets dans la maison où il a vécu, avec ses vrais vêtements et tout le reste, ça t’aide à te le représenter comme une personne, pas juste un trou dans l’air en forme de personne. Ce qui t’aide à te sentir un peu moins comme un enfant invisible en forme de personne.


« T’as pas idée des gens à qui elle a affaire. Ils débarquent tous les jours pour se faire prescrire des médocs. Ils sont prêts à raconter n’importe quoi pour avoir leurs antidouleurs. Genre calculs dans les reins. Ils emportent le flacon dans les toilettes et se piquent le doigt pour mettre du sang dans leur échantillon d’urine. Elle sait qu’ils achètent les médecins, mais si elle dit non, y en a qui deviennent vraiment mauvais. Qui lui crient dessus, la traitent de sale pute. » (…)
« Maman dit que la moitié de ces gens savent même pas qu’ils sont dépendants. Ils ont juste pris ce que le docteur leur a dit de prendre, et maintenant ils sont en manque et ne comprennent pas vraiment ce qui leur arrive. Tout ce qu’ils savent, c’est que maman leur a supprimé leurs médicaments et qu’ils ont l’impression qu’ils vont crever. »


Y avait des jeunes à l’intérieur, les plus grands jouaient au basket. Noirs tous autant qu’ils étaient, aussi entièrement que chez nous on était tous blancs, et vu l’allure de la rue, tout aussi fauchés. On vivait là où on était né. Peut-être qu’il fallait payer un supplément pour pouvoir se mélanger. 


Notre premier rendez-vous après la mort de Vester : le centre anti-douleur.
Celui où elle allait se trouvait à l’ouest de Pennington Gap dans un centre commercial tout en longueur qui semblait s’être fait bombarder, de même que les autres boutiques alentour. Cela dit, y avait peut-être deux cents voitures garées sur le parking. Sept heures du soir un dimanche, des files de gens qui attendaient de pouvoir entrer. Des femmes et des enfants endormis dans des voitures, des hommes allongés sur le trottoir. Comme il pleuvait, la plupart étaient blottis sous l’auvent mais certains étaient juste debout sous la pluie, comme s’ils trouvaient même plus la force d’y croire. (…)
Elle a regardé à travers le rideau de pluie et a fait, Oh. Y avait plus de monde que d’habitude. On était en mai, le premier du mois, le comté tout entier venait de toucher les minima sociaux. Je lui ai dit que je me voyais pas faire la queue, on serait encore là à minuit, et elle a dit, Sois pas bête, on entre pas, nous. Tous ces gens attendent de voir le médecin pour avoir leur ordonnance. Les nôtres elles viennent de papa, on est juste ici pour vendre ses médocs.
(…)  j’ai observé les allées et venues, essayant d’y comprendre quelque chose. T’avais ceux qui attendaient d’entrer, et ceux qui s’arrêtaient dans leurs vieilles Chevy, sortaient leurs sacs en papier et repartaient avec de l’argent. Faisant leur petit business. Dealer, t’imagines que c’est un truc de jeune, mais y avait là des tas de gens plus vieux. Je dis bien vieux, genre pattes folles et déambulateurs. Chique de tabac dans la joue, casquette de chasse avec le rabat baissé. Mr Peg se serait fondu dans le décor. J’ai pensé au soir où Kent lui avait donné un bon pour des échantillons gratuits, et Mrs Peggot avait dit qu’elle les jetterait dans les toilettes. Elle était loin de se douter, ils auraient pu venir ici et les échanger pour un mois de commissions. Ces vieux ploucs vendaient ce qu’ils avaient, tout comme Mr Peg, à l’époque où il avait toutes ces bouches à nourrir, vendait les chevreuils qu’il chassait et les tomates de leur jardin. On fait avec ce qu’on a.


Je lui ai demandé ce qui se passait si tu entrais dans cette clinique. Elle a dit, Tu donnes l’argent et on te fait l’ordonnance. Tout le monde sort avec exactement la même chose, la sainte trinité : Oxy, Soma, Xanax. Mais y en a plein qui poireautent tellement longtemps qu’ils se tapent une crise de delirium dans la salle d’attente. Elle avait l’habitude de récupérer les ordonnances de Vester chez Walgreens, de retirer la provision nécessaire pour les jours à venir, puis de venir direct ici pour vendre le reste. Une fois elle s’était fait presque deux mille dollars. T’as juste à repérer ceux qui sont en crise ou qui vomissent.


Elle m’a expliqué que les gens du laboratoire Purdue épluchaient les données avec leurs ordinateurs et qu’ils ciblaient des endroits comme le comté de Lee parce que c’étaient des mines d’or à leurs yeux. Ils repéraient les médecins qui avaient le plus de patients en invalidité, puis envoyaient leur armada de commerciaux à l’attaque.


Tommy m’a montré la photo de Big Tom. Ok, pas terrible. J’ai essayé de lui expliquer que c’était humain, qu’on avait tous besoin de s’en prendre à quelqu’un. Le beau-père qui file des claques à la mère, elle qui crie après le gamin, lui qui se venge sur le chien. (Non pas qu’on en avait un. Mais j’avais collé une trempe à mes Transformers.) C’était nous le chien de l’Amérique. Chaques catégorie de personnes a son nom propre, sauf nous, va savoir pourquoi. Beaufs, ploucs, péquenauds, pas de majuscules.

lundi 15 avril 2024

[Auster, Paul] Baumgartner

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Baumgartner

Auteur : Paul AUSTER

Traduction : Anne-Laure TISSUT

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2023,
                   en français
(Actes Sud) en 2024

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Sy Baumgartner, professeur de philosophie à Princeton, veuf solitaire de soixante-dix ans, entame un voyage dans le grand palais de la mémoire. Ses pensées lentement partent à la dérive “vers le passé, le passé distant que l’on distingue à peine, vacillant à l’extrémité la plus lointaine de la mémoire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient”.
Se déploient, en spirales de souvenirs et de réminiscences, sa jeunesse à Newark, la vie de son père, révolutionnaire fantôme d’origine polonaise, sa rencontre foudroyante, à vingt et un ans, avec Anna, poétesse en herbe, puis leur amour fou quarante années durant. Jusqu’à sa disparition, qui laisse Sy comme amputé de celle qu’il appelait sa moitié. Se dessine alors une étude sensible, profonde et fouillée sur l’attachement et les méandres du deuil de l’être aimé.
Un roman traversé par les forces de l’amour et de la perte, étonnamment lumineux.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1947 à Newark dans le New Jersey, Paul Auster étudie de 1965 à 1970 les littératures française, anglaise et italienne à Columbia University, où il obtient un Master of Arts. Il publie à cette époque des articles consacrés essentiellement au cinéma dans le Columbia Review Magazine, et commence l’écriture de poèmes et de scénarios pour films muets qui deviendront ultérieurement Le Livre des illusions.

De 1971 à 1974, il s’installe à Paris et traduit Dupin, Breton, Jabès, Mallarmé, Michaux ou Du Bouchet. Unearth, son premier recueil de poèmes, paraît aux États-Unis en 1974, puis en France, en 1980, aux éditions Maeght. En 1979, il publie sous le pseudonyme de Paul Benjamin un roman policier intitulé Fausse Balle, dans la “Série noire”.

Son roman, Cité de verre (premier volume de sa Trilogie new-yorkaise), paraît en 1987 aux éditions Actes Sud et connaît un succès immédiat auprès des médias et du public.

Paul Auster est l’auteur d’une œuvre de premier plan, reconnue dans le monde entier et traduite dans plus de quarante langues. Écrivain prolifique, outre une vingtaine de romans, il a publié des essais, nouvelles, pièces de théâtre, recueils de poésie, scénarios…

Il a reçu de nombreuses distinctions littéraires dont le Médicis étranger pour Léviathan, le Premio Napoli pour Sunset Park, et le très prestigieux prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. Il a été finaliste de l’International IMPAC Dublin Literary Award pour Le Livre des illusions, du Pen/Faulkner Award for Fiction pour La Musique du hasard, ou encore du Man Booker Prize pour 4 3 2 1.

Sa pièce de théâtre, Laurel et Hardy vont au paradis, a été montée en 2000 au théâtre de La Bastille, son roman La Musique du hasard a été adapté au cinéma par Philip Haas en 1991, et Cité de verre a été adapté en bande dessinée, avec des illustrations de David Mazzucchelli, en 1999.

Cinéaste, il a écrit plusieurs scénarios dont ceux de Smoke et de Brooklyn Boogie, films qu’il a coréalisés avec Wayne Wang (1995). Puis il se lance seul dans la réalisation de longs-métrages : Lulu on the bridge, sélectionné au Festival de Cannes dans la catégorie “Un certain regard” en 1998 et La Vie intérieure de Martin Frost, sorti en 2006.

Paul Auster a été élu membre de l’American Academy of Arts and Letters et nommé Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.

Il a vécu la majeure partie de sa vie à Brooklyn avec sa femme, la romancière et essayiste Siri Hustvedt.

L'ensemble de son œuvre est publié chez Actes Sud.

Baumgartner est son dernier roman.

 

 

Avis :

Egalement scénariste et réalisateur, Paul Auster s’est imposé comme un auteur majeur du post-modernisme. A 77 ans et atteint d’un cancer, il publie ce qu’il annonce comme probablement son dernier livre, un ouvrage dense et court, où la marée des souvenirs assaille un écrivain vieillissant, tourmenté par la perte de sa femme et par les premières défaillances de l’âge.

Dans ce récit, où est le vrai, où est le faux ? Alter ego de l’auteur, Sy Baumgartner est un éminent professeur d’université en même temps qu’un auteur respecté. Mais, à plus de soixante-dix ans, le terme du voyage se fait pressentir. Même si, et pas seulement en esprit, l’homme n’a toujours rien lâché de ses activités, oeuvrant son relâche à son dernier ouvrage, il lui faut bien reconnaître que des détails commencent à le trahir. Veuf depuis dix ans, il a de soudaines absences, se brûle avec une casserole oubliée sur le feu, tombe dans l’escalier de la cave et ne se souvient plus de ses rendez-vous. Le mari de sa femme de ménage s’étant accidentellement sectionné plusieurs doigts, le « syndrome du membre fantôme » lui inspire une « métaphore de la souffrance humaine et de la perte ». Ayant perdu la moitié de lui-même, il se voit en « moignon humain », souffrant de tous ses membres manquants.

Alors, irrépressiblement et de plus en plus souvent, les souvenirs éparpillés telles les pièces d’un puzzle envahissent le présent comme dans une tentative de recomposer sa vie : son enfance, l’histoire de ses parents entre Europe et Amérique, et, toujours et surtout, son coup de foudre pour Anna – Blume, comme la narratrice de l’un des premiers romans d’Auster –, leur long mariage heureux mais sans enfant, son admiration pour celle qui, poétesse et traductrice, ne s’est jamais souciée de publier son œuvre, restée à l’état de manuscrits épars. Tout à son deuil impossible, en même temps qu’il continue inlassablement à plier les vêtements de l’aimée disparue, il rêve, à défaut de pouvoir lui redonner chair, de la faire revivre par l’esprit en faisant connaître ses écrits. Et le miracle se produit : éblouie par le recueil de poèmes qu’il a soigneusement choisis dans les tiroirs d’Anna pour une édition posthume, surgit une étudiante et son projet de thèse, une fille brillante, intellectuellement la copie de la morte, qui pourrait bien devenir une fille spirituelle, celle par qui la mémoire se transmet au lieu de se perdre.

Mettant, comme il sait si bien le faire, son style dépouillé au service d’un enchâssement d’histoires pleines d’incidents et de détails riches de sens, Paul Auster tisse les fils d’un récit poignant, non dénué d’humour, où amour, vieillesse et deuil trouvent, dans l’exploration de la mémoire et dans sa transmission, une continuité pleine de vitalité et d’espérance. Un dernier livre qui s’achève sur une épiphanie : la littérature ne meurt jamais et, à travers elle, ses auteurs non plus. (4/5)

 

 

Citations :

C’est le trope que Baumgartner cherchait depuis la mort soudaine, inattendue d’Anna dix ans plus tôt, analogie s’imposant comme la plus persuasive pour décrire ce qui lui est arrivé depuis cet après-midi chaud et venteux d’août 2008, où les dieux ont jugé bon de lui dérober sa femme dans la pleine vigueur de son âge encore jeune, et soudain, ses membres ont été arrachés de son corps, tous les quatre, bras et jambes ensemble au même moment, et si sa tête et son cœur ont été épargnés par l’assaut, c’est seulement parce que les dieux pervers et moqueurs lui ont accordé le droit douteux de continuer à vivre sans elle. À présent, il est un moignon humain, un demi-homme ayant perdu la moitié de lui-même, et, oui, les membres manquants sont toujours là, ils lui font toujours mal, au point qu’il a l’impression parfois que son corps est sur le point de prendre feu et de se consumer sur place.
 

La vie est dangereuse, Marion, et tout peut nous arriver à tout moment. Vous le savez, je le sais, tout le monde le sait, et s’il y en a qui ne le savent pas, c’est qu’ils ne font pas attention, et si on ne fait pas attention, on n’est pas complètement en vie.
 

Après que Baumgartner a rêvé ce rêve, quelque chose commence à changer en lui. Il a parfaitement conscience que le téléphone déconnecté n’a pas sonné, qu’il n’a pas entendu la voix d’Anna, que les morts ne continuent pas à vivre dans un état de non-existence consciente, et pourtant, tout irréel qu’ait été le contenu du rêve, il en a fait l’expérience réelle, et les choses qu’il a vécues dans son sommeil cette nuit-là n’ont pas disparu de ses pensées comme le font la plupart des rêves. Six jours se sont écoulés depuis. C’est court, néanmoins Baumgartner a le sentiment d’avoir été précipité dans un nouvel espace intérieur, et que les circonstances de sa vie ont été modifiées. Il n’est plus prisonnier d’un caveau sans fenêtre mais se trouve quelque part à la surface du sol, toujours coincé dans une pièce, peut-être, mais au moins celle-là a une fenêtre à barreaux en haut du mur extérieur, ce qui signifie que la lumière s’y répand pendant la journée, et s’il s’allonge sur le sol et place la tête selon le bon angle, il peut regarder les nuages en l’air et en étudier le cours dans le ciel. Tel est le pouvoir de l’imagination, se dit-il. Ou, tout simplement, le pouvoir des rêves. De la même façon qu’une personne peut être transformée par les événements imaginaires narrés dans une œuvre de fiction, Baumgartner a été transformé par l’histoire qu’il s’est racontée en rêve. Et si la pièce jadis sans fenêtre en a une à présent, qui sait si un jour ne viendra pas, dans un avenir proche, où les barreaux auront disparu et où il pourra enfin, en se traînant, sortir à l’air libre.
 

Pour le moment, tout s’est arrêté. Baumgartner a écrit la dernière phrase du dernier paragraphe du dernier chapitre des Mystères de la roue, et à présent, durant le mois qui vient environ, il doit oublier que le livre est achevé ou qu’il a même jamais entrepris de l’écrire. Baumgartner se réfère à cette période de post-composition comme l’effondrement ou Mrs Dolittle pompette, ou pour faire écho au slogan de la vieille pub Coca-Cola de son enfance, la pause fraîcheur. C’est l’étape fondamentale vers l’achèvement d’un livre, car après avoir vécu avec le livre en cours chaque jour et chaque nuit, parfois pendant quelques années, voire de nombreuses, on en est si proche quand on s’arrête d’écrire que l’on n’est plus capable de le juger. Et surtout, les mots vous sont devenus si familiers qu’ils sont morts sur la page, et les regarder maintenant vous plongerait dans des spasmes de dégoût si intenses que vous pourriez être tenté de détruire le manuscrit dans un accès de colère ou de désespoir. Dans l’intérêt de votre santé mentale, et dans celui de ce qui peut être sauvé du désastre que vous avez vous-même causé, il faut vous forcer à prendre du recul et laisser ce fichu livre tranquille jusqu’à ce qu’il soit complètement détaché de vous, au point que quand vous oserez le reprendre, vous ayez le sentiment de le découvrir pour la première fois.


 

samedi 13 avril 2024

[Avrillier, Sigrid] Corrège

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Corrège

Auteur : Sigrid AVRILLIER

Parution :  2024 (Macenta)

Pages : 124

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Antonio Allegri da Correggio, dit Il Correggio (vers 1489 ou 1494-1534), en français Le Corrège ou plus simplement Corrège, contemporain de Léonard de Vinci, de Raphaël et de Michel-Ange, est considéré par les historiens de l’art comme l’un des plus grands maîtres de la Renaissance italienne.

Dans ce livre, comme dans tous les autres volumes de la collection « L’œil du copiste », Sigrid Avrillier utilise à la fois ses compétences de copiste et son esprit de chercheur pour nous inviter à pénétrer dans l’univers de cet artiste à partir de l’une de ses œuvres, Le Mariage mystique de sainte Catherine, devant saint Sébastien, dont elle a exécuté une copie au musée du Louvre.
Elle nous montre comment Corrège, figure isolée et travailleur solitaire vivant en Émilie, au centre d’un triangle artistique formé par Milan, Florence et Venise, a su prendre le meilleur de ces trois écoles prestigieuses pour inaugurer une nouvelle façon de concevoir la peinture et pour développer son propre parcours.

Grâce à la douceur expressive de ses personnages, l’utilisation audacieuse de la perspective, son sens du mouvement et des gestes, il s’impose comme un indispensable chaînon entre le XVIe et le XVIIe siècle. Peintre de la mystique chrétienne autant que de la grâce sensuelle, Corrège eut l’audace des précurseurs. Il fit de Parme l’un des principaux foyers de la Seconde Renaissance et exerça une influence durable.

Écrit à la façon d’une enquête, ce livre est accessible à tous les publics qui s'intéressent à la peinture comme expression à la fois d’une sensibilité artistique, d’une époque et d’une histoire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sigrid Avrillier, normalienne et auteur d’une thèse sur l’interaction matière-rayonnement, est professeur émérite à l’université Paris 13. Elle a vu ses travaux couronnés par de nombreuses distinctions dont la médaille d’argent du CNRS. Parallèlement elle mène une carrière de peintre et de sculpteur sur pierre. Elle est actuellement copiste au musée du Louvre.

 

 

Avis :

Normalienne, agrégée et docteur en physique, Sigrid Avrillier est aussi passionnée de peinture et copiste au musée du Louvre. Après Claude Lorrain, Rubens ou encore Pontormo, cette habituée de la collection « L’oeil du copiste »  des éditions Macenta, spécialisées dans les livres d’art abondamment illustrés et accessibles à tous en format « Poche », nous propose cette fois la découverte de l’univers de Corrège, l’un des grands peintres de la Renaissance au sein de l’école de Parme, à partir de l’une de ses œuvres maîtresses : « Le Mariage mystique de sainte Catherine devant saint Sébastien ».

Exposé aux côtés de la Joconde au début du XXe siècle, quand cette dernière n’éclipsait pas encore le reste du musée, le tableau qualifié de « plus belle peinture de la Chrestienté » est toujours visible dans la Grande Galerie. Après des mois passés à s’en imprégner pendant son délicat travail de copie, Sigrid Avrillier s’est souciée d’en savoir plus sur ce peintre qui n’a laissé d’autres traces que son œuvre : tableaux, retables et coupoles peintes à Parme, Modène et Corregio en Italie.

Son investigation, mêlée d’un certain suspense, nous emmène, à partir du tableau et de sa curieuse thématique du mariage mystique, dans une analyse aussi bien du contexte historique et culturel du début du XVIe siècle en Emilie-Romagne que des traits de personnalité de l’artiste, laissés à deviner au travers de son œuvre et de son parcours. A l’issue du voyage, c’est avec un regard neuf que l’on considérera à nouveau le tableau du Louvre, averti que l’on sera de sa portée contestataire. Il est intéressant de noter que la clé de son message réside notamment dans le contraste entre la scène et son arrière-plan, un arrière-plan qui, jusqu’à sa restauration, avait fini par disparaître sous l’épaisseur des vernis successifs…

Aussi passionnant qu’accessible tant l’exposé fait preuve de clarté, ce petit livre abondamment pourvu d’illustrations de grande qualité est une excellente occasion de (re)découvrir un très grand peintre de la Renaissance italienne, injustement méconnu du grand public contemporain. (4/5)

 

 

Citation :

Le Corrège est peut-être le seul peintre qui sait donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s’ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu’il jette sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d’un mystère céleste.


 

jeudi 11 avril 2024

[Doude Van Troostwijk, Emma] Ceux qui appartiennent au jour

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ceux qui appartiennent au jour

Auteur : Emma DOUDE VAN TROOSTWIJK

Parution :  2024 (Minuit)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je voulais raconter ça, l’histoire d’une famille de pasteurs qui perd la mémoire. Traiter d’un drame, avec le plus de lumière possible. »
Le temps d’un séjour de quelques semaines dans sa maison d’enfance, la narratrice raconte ses retrouvailles avec sa famille, où, depuis trois générations, hommes et femmes ont choisi le métier de pasteur. Mais quand elle arrive, quelque chose de cet ordre ancien s’est profondément déréglé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Emma Doude van Troostwijk est née en 1999. Ceux qui appartiennent au jour est son premier roman.

 

 

Avis :

En néerlandais, l’expression traduite littéralement par « ils appartiennent au jour » signifie en réalité « ils ne tiennent qu’à un fil. » Dans un récit illuminé par la délicatesse du coeur, une narratrice que l’on devine proche de l’auteur rassemble les bouts effilochés de la mémoire familiale et tisse le touchant canevas de son amour filial.

De retour chez les siens en Alsace après plus d’un an d’absence, une jeune femme réalise combien le temps laisse ses marques en fuyant. Pendant que rouille et végétation en profitaient pour resserrer leur prise sur le vieux presbytère où sa mère continue seule d’officier comme pasteur, les hommes de la famille ont « perdu le chemin » – en français, on dirait qu’ils ont perdu la tête. Pasteurs de pères en fils, autrefois aux Pays-Bas, mais depuis une génération en France, ils laissent désormais « passer les anges », le grand-père égaré dans les absences de sa mémoire de vieil homme, le père perdu dans la béance du burn-out et le fils paumé dans le doute à la veille de son ordination. Comment garder l’« envie de faire un métier qui n’existe plus » ? Dans leur brouillard ne restent que les femmes, Oma et Mama, pour leur tenir lieu de veilleuses : assurer les gestes du quotidien, mettre un nom sur les choses et des post-it sur le calendrier, agrémenter les jours de quelque douceur.

Tout semble évanescent dans cette narration qui tente de fixer la mémoire au moment où elle s’efface. Scènes et tableaux s’enchaînent comme autant de fragments de vie capturés par une caméra, sans commentaire ni analyse, juste épinglés avant qu’ils ne se perdent dans l’écoulement du temps. D’autant plus touchante que soigneusement tenue à distance, l’émotion s’infiltre au détour d’un détail, sitôt évoqué, sitôt abandonné, comme si ne comptait que la collecte éperdue de ces instants de réel, dans la conscience aiguë d’une fin imminente. En résulte une composition tout en variations et nuances, accentuées par les subtilités d’expression entre français et néerlandais qui, soulignées avec poésie tout au long du roman, ajoutent aussi à la sensation déchirante d’un tiraillement entre attachement et distanciation. Prunelles de ses yeux ou « pommes de son regard », cette étudiante qui repartira dans quelques jours aux Pays-Bas mesure tout ce que ses proches représentent qu’elle laissera derrière elle, promis à la désintégration si ce n’est dans ses souvenirs. Alors, faisant fi de sa tristesse et de sa mélancolie, dans ce naufrage elle choisit de ne retenir que l’écume du bonheur, les instants de joie et d’affection, taisant la douleur pour ne voir que le merveilleux.

Lumineux et touchant, un premier roman plein de grâce sur la filiation et sur ce que l’avenir doit au passé pour se construire. Il n’ y a pas plus solide fondation que l’amour des siens… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

(…) est-ce que toi aussi ça t’arrive de te rappeler de souvenirs qui n’existent pas ?
 

Papa prend ses partitions, les relit sur le vélo sans les mains. Le vélo est un deuxième corps pour lui, il n’a pas peur, il fume, il mange, il lit sur son vélo. Ça lui reste de son enfance aux Pays-Bas. Il faisait deux heures de route pour aller en cours. Même quand il neigeait. Alors avec le temps, ses jambes sont devenues des roues. 
 

Nicolaas soupire. Il forme un mot, le laisse planer un instant. À quoi ça sert. Je le regarde droit dans les yeux. Mama dit, à quoi ça sert quoi ? Nicolaas reprend son souffle. À quoi ça sert que je devienne pasteur si plus personne. Papa dit, si plus personne ne se souvient ? Je réplique, bah regarde Papa et Opa, ils ne se rappellent de rien mais ils existent et c’est chouette quand même. Papa me donne un coup de coude. Nicolaas rit. Mama se lève. Par-dessus son épaule, sa voix résonne, un pasteur, ça sert à garder les histoires vivantes Nicolaas, c’est déjà bien, raconter des histoires.


 

mardi 9 avril 2024

[Peretti, Camille (de)] L'Inconnue du portrait

 


 



J'ai aimé

 

Titre : L'Inconnue du portrait

Auteur : Camille de PERETTI

Parution : 2024 (Calmann-Lévy)

Pages : 350

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

«  La toile vibrait de beauté. Elle en avait le souffle coupé et se noyait dans l’œil bleu ciel piqueté de vert. Est-ce qu’elle était réellement le sosie de cette inconnue ?  » 
Peint à Vienne en 1910, le tableau de Gustav Klimt Portrait d’une dame est acheté par un collectionneur anonyme en 1916, retouché par le maître un an plus tard, puis volé en 1997, avant de réapparaître en 2019 dans les jardins d’un musée d’art moderne en Italie.
Aucun expert en art, aucun conservateur de musée, aucun enquêteur de police ne sait qui était la jeune femme représentée sur le tableau, ni quels mystères entourent l’histoire mouvementée de son portrait. 
Des rues de Vienne en 1900 au Texas des années 1980, du Manhattan de la Grande Dépression à l’Italie contemporaine, Camille de Peretti imagine la destinée de cette jeune femme, ainsi que celles de ses descendants. Une fresque magistrale où se mêlent secrets de familles, succès éclatants, amours contrariées, disparitions et drames retentissants.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Camille de Peretti est née en 1980 à Paris. Elle a effectué sa scolarité à l'École active bilingue Jeannine-Manuel. Après une hypokhâgne et une khâgne, elle intègre l’ESSEC. Apprentie analyste financière dans une banque d’affaires singapourienne, professeur de cuisine française à la télévision japonaise dans une émission intitulée « La Cuisine de Camille », une fois son diplôme en poche elle s'inscrit aux cours Florent et crée une entreprise d’événementiel.
Passionnée de peinture et de littérature, depuis 2005, elle se consacre à l’écriture.
Elle est l’autrice de neuf romans dont Thornytorinx (Belfond, 2005 - prix du Premier roman de Chambéry), Le Sang des Mirabelles, (Calmann-Lévy, 2019) et L’Inconnue du portrait, (Calmann-Lévy, 2024).

 

 

Avis :

Fréquentant avec passion les musées, Camille de Peretti s’est emparée des mystères entourant une œuvre de Klimt, « Portrait d’une dame », pour en tirer une autre fresque, très romanesque celle-là, couvrant trois générations d’une même famille entre Vienne et New York.

C’est un petit tableau de Klimt, un portrait de femme en buste à l’expression langoureuse, bouche entrouverte et pommettes enfiévrées. Peinte à Vienne en 1917, l’oeuvre coule des jours paisibles entre les murs d’une pinacothèque de province, en Italie, lorsque, coup sur coup, elle défraye la chronique. En 1996, l’on s’avise que le tableau est en réalité double, son épaisse couche de vernis en cachant un autre, le portrait disparu en 1912 d’une femme dont on réalise alors qu’elle est la même. Mais, non contente de déjà faire couler beaucoup d’encre, l’inconnue repeinte entame alors de rocambolesques aventures. Volée deux fois l’année qui suit – l’original d’abord, puis la copie dont personne n’avait remarqué qu’elle avait pris sa place au musée –, elle disparaît avec la promesse d’un retour vingt ans plus tard. En 2019 et avec un peu de retard, c’est chose faite : à l’occasion de travaux d’entretien d’un mur extérieur du musée italien, la belle est retrouvée par un jardinier, cachée dans un sac poubelle puis glissée dans une trappe mangée par le lierre. L’escapade de la femme sans nom et étrangement repeinte reste un mystère…

Eminemment elliptiques, ces peu ordinaires faits de départ ont de quoi frapper l’imagination. Et de l’imagination, à défaut de tout autre matériau disponible, l’auteur en a à revendre. Avec pour focale le tableau dont la dame prend vie pour devenir un personnage en soi, à jamais ombré par les non-dits et les secrets censés couper court à l’inconvenance et au scandale, elle déploie sur un siècle l’histoire résolument romanesque de descendants cherchant eux aussi à élucider un mystère : celui de leurs origines. De la Vienne décadente du début du XXe siècle incarnée par le triste sort d’un héritier de bonne famille, au rêve américain d’un self-made man new-yorkais enrichi sur le krach de 1929, puis d’une jeune avocate s’efforçant d’effacer son accent texan dans le Manhattan d’aujourd’hui, trois destins s’entrelacent par-delà siècles et continents, cousus l’un à l’autre par la seule trace tangible laissée par une presque inconnue : son portrait.

Si, nous faisant traverser lieux et époques d’une manière évocatrice et vivante, l’histoire se lit sans déplaisir aucun, la curiosité aiguillonnée par l’enchevêtrement et la reproduction des secrets d’alcôve et de famille, l’on achève malgré tout cette lecture avec en bouche la frustration d’un scenario un rien tiré par les cheveux, aux personnages un peu trop lisses et n’évitant pas toujours les poncifs. Est-ce d’avoir déjà trop lu de ces récits usant d’une œuvre, d’un instrument de musique ou d’un objet comme trait d’union entre plusieurs destins et périodes ? Cette impression de déjà-lu et d’assez convenu laisse poindre le regret d’un plat un peu trop fade pour régaler totalement. L’on pourra tenter de s’en consoler en se raccrochant à l’agréable fluidité de sa lecture et en rêvant à son tour au mystère du tableau de Klimt. (3/5)


 

Citations :

Pearl avait une vision pour le moins passive de l’amitié. Jamais elle ne serait allée vers une fille pour lui demander « Veux-tu être mon amie ? » Mais si on s’avançait vers elle, elle était prête à se donner tout entière, dès la première seconde. Elle savait qu’elle attendait d’être choisie, plus que cela encore, elle attendait d’être reconnue. Et paradoxalement, n’importe qui aurait fait l’affaire. La littérature regorgeait d’âmes sœurs et d’amitiés exemplaires. Dès qu’il était question d’amour, il fallait trouver sa moitié. Ainsi, les poètes avaient décidé d’ignorer toutes celles et ceux qui s’accommoderaient du premier venu sans faire tant de manières. Car rares étaient les bocaux qui trouvaient leur couvercle, celui dont le matériau, le diamètre et le nombre de tours de vis leur allaient à la perfection. Dans la majorité des cas, un carré de papier aluminium et un peu de bonne volonté suffisaient. Une illusion de couvercle, modelé, corné et plissé sur les bords. Il fallait seulement faire attention à ne pas se déchirer si on décidait de changer de bocal. Tous les carrés d’aluminium savaient cela.
 

 « Le goût, c’est bon pour les amateurs de vin et les cuisiniers. L’art n’a rien à voir avec le goût » disait un certain Gustav Klimt.
 

Isidore avait confié à Pearl qu’il ne comprenait pas qu’on puisse naître avec autant de chances, la beauté de sa mère, le compte en banque de son père, et ainsi gâcher sa vie. Comme quoi, la bâtardise avait du bon. Pour obtenir quelque chose, rien ne valait d’en avoir été privé.
 

Être amoureux n’exclut pas d’être lucide, car repérer les défauts de l’autre n’implique pas pour autant qu’on les comptabilise.
 

Le malheur force celui qu’il frappe à inventer un lieu où se réfugier, à se composer une autre vérité, plus belle, plus flamboyante. Ils ne peuvent pas développer leur imagination, ceux qui sont satisfaits de leur vie, ceux à qui la réalité suffit. 
 

Le syndrome de Stendhal, c’est le trouble physique et psychologique que peut provoquer une œuvre d’art, Henry.

dimanche 7 avril 2024

[Tesson, Sylvain] Avec les fées

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Avec les fées

Auteur : Sylvain TESSON

Parution :  2024 (Les Equateurs)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’été venait de commencer quand je partis chercher les fées sur la côte atlantique. Je ne crois pas à leur existence. Aucune fille-libellule ne volette en tutu au-dessus des fontaines. C’est dommage : les yeux de l’homme moderne ne captent plus de fantasmagories. Au XIIe siècle, le moindre pâtre cheminait au milieu des fantômes. On vivait dans les visions. Un Belge pâle (et très oublié), Maeterlinck, avait dit : « C’est bien curieux les hommes… Depuis la mort des fées, ils n’y voient plus du tout et ne s’en doutent point. »

Le mot fée signifie autre chose. C’est une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle de l’immémorial et de la perfection. Le reflet revenu du soleil sur la mer, le froissement du vent dans les feuilles d’un hêtre, le sang sur la neige et la rosée perlant sur une fourrure de mustélidé : là sont les fées.

Elles apparaissent parce qu’on regarde la nature avec déférence. Soudain, un signal. La beauté d’une forme éclate. Je donne le nom de fée à ce jaillissement.

Les promontoires de la Galice, de la Bretagne, de la Cornouailles, du pays de Galles, de l’île de Man, de l’Irlande et de l’Écosse dessinaient un arc. Par voie de mer j’allais relier les miettes de ce déchiquètement. En équilibre sur cette courbe, on était certain de capter le surgissement du merveilleux.

Puisque la nuit était tombée sur ce monde de machines et de banquiers, je me donnais trois mois pour essayer d’y voir. Je partais. Avec les fées.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Tesson est l’auteur d’une œuvre désormais considérée comme majeure. Il est notamment l’auteur du Petit traité sur l’immensité du monde (Equateurs), La Panthère des neiges (Prix Renaudot), Dans les forêts de Sibérie (Prix Médicis Essai).

 

 

Avis :

« Partout bruit, raison, calcul, fureur. » Aimant à fuir « le vacarme des hommes, la bêtise des chiffres » pour renouer avec le merveilleux et la beauté, là où la nature conserve son caractère, l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson s’est élancé pour trois mois de cabotage, à la voile, à pied et à bicyclette, sur le fil de côte qui, entre falaises et récifs du cap Finisterre en Espagne aux îles Shetland en Ecosse, relie les vestiges de la civilisation celte.

C’était à l’été 2022. Partageant avec deux amis la barre d’un voilier de 15 mètres et sautant à terre de loin en loin pour parcourir à pied ou en vélo les tronçons de côte les plus spectaculaires, il part à la rencontre des « fées », non pas de ces «  filles-libellules » qui « volettent en tutu au-dessus des fontaines », mais en quête de ces instants fugaces et imprévisibles où surgit le merveilleux : une émotion « difficile à capter, encore plus à définir », comme une « vibration » que le pinceau de certains peintres parvient à saisir et qui, se refusant quand on la cherche et disparaissant quand on veut la saisir, nous étreint parfois lorsqu’on ressent intensément un lieu ou un paysage. « Le mot fée signifie (...) une qualité du réel révélée par une disposition du regard. Il y a une façon d’attraper le monde et d’y déceler le miracle. Le reflet revenu du soleil sur la mer, le froissement du vent dans les feuilles d’un hêtre, le sang sur la neige et la rosée perlant sur une fourrure de bête : là sont les fées. »

Là, sur ces côtes déchiquetées où, sous des cieux « fermés comme des huîtres », mer et terre opposent leurs forces en d’austères champs de bataille, « eaux noires bousillées de rafales » contre pointes, caps et rochers intimant la fuite aux promeneurs ; face à la mer qui bave, le ciel qui roule et le vent qui mêle ses lamentos aux « agonies de cornemuse » des phoques ; en ces lieux taillés par les éléments à grands coups de boutoir, où le soleil s’en va mourir en des eaux tantôt « pavées de nacre », tantôt roussies, par la lune, la magie noire et puissante des paysages appelle le souvenir des hommes qui, des rites celtiques aux ex-voto marins, en passant par les légendes et les grands textes qui ont chanté ces décors et leurs habitants, ajoute à l’aura de ces parages.

Aussi, l’auteur qui n’abandonne jamais ses livres n’illustre pas seulement ses carnets de voyage des croquis et des cartes retraçant son parcours. A sa recherche d’absolu en ces confins à conquérir entre caprices du ciel et paquets de mer, de brouillards en trouées de lumière, se marie son interprétation de la quête d’un autre Graal, celle de la légende arthurienne fondée par Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes. Et puisque ce long pointillé de falaises et de stacks séparant la lande de l’infini a abondamment nourri la littérature, les bivouacs sont autant d’occasions de convoquer, parmi d’autres, Hugo, Chateaubriand ou Renan, Shakespeare, Yeats ou Byron.

N’en déplaise aux polémistes empressés de faire feu ici de l’anti-modernisme sous-jacent et des sympathies royalistes affichées par l’auteur à l’occasion du décès de la reine d’Angleterre, l’on prend grand plaisir à ce voyage qui s’attache aux portions les plus sauvages du trait de côte atlantique, dans une quête d’expériences autant spirituelles que physiques, une démarche à la fois littéraire et sportive. Avec son sens génial de la formule, la beauté fulgurante de ses images et ses irrésistibles traits d’humour, ce livre est lui-même plein de magie. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Au cap de Nave, un chalutier remontait ses filets dans des confettis de mouettes. Au cap Ortegal, le vent giflait si fort la mer que l’Atlantique débordait et forçait le golfe de Gascogne à la saillie. Des troupeaux de lumière fuyaient sur les eaux noires bousillées de rafales. Au cap Asturien, un tracteur labourait les champs, contre la ligne de falaise. Les céréales poussaient devant la mer. On ferait la moisson au-dessus des barques. 


Le promontoire recèle trois trésors : la promesse, la mémoire, la présence.
On se tient au bout d’un cap de l’Ouest, impatient de ce qui surgira (la promesse), heureux de ce qui se tient dans le dos (la mémoire) et campé sur la falaise (la présence).
Devant, la mer. Le ciel s’y fond. Les hommes appellent « horizon » cette sublimation. (…)
Derrière, s’étend le pays avec ses guerres et ses fêtes et tous les êtres qu’on laisse dans le dos. C’est le livre des hommes dont le récit a poussé certains personnages sur le bord de la page, c’est-à-dire de la plage.


Les peuples des promontoires – de Galice, Bretagne, Irlande, Calédonie – se campent devant le large de toute la puissance de leur mémoire ! Rivés à l’Histoire, ils projettent le regard à l’horizon. La terre (truffée de morts) se déploie derrière eux. Les pensées prennent leur élan. Rien ne saurait les arrêter. Devant : un roman. Derrière : le récit. Une patrie pour les hommes d’ouverture ne dédaignant pas l’arrimage.


La navigation à la voile réalisait le rêve d’Héraclite ! Libérer l’énergie de la conjonction des contraires. Au départ, tout s’oppose : le poids enfonce la coque. La poussée la relève. La gîte s’accroît, le vent adonne, puis refuse. La mer freine. La vague entraîne. L’étrave frappe. Soudain l’instrument s’accorde : les tensions se résorbent. Alors, pour un instant, le marin demeure immobile, jouissant de l’équation. En un endroit précis du bateau situé légèrement sous le pont convergent les forces. On appelle point vélique cette croisée des poussées. Seul ce point est animé. Il meut la masse.
Est féerique le moment où la perfection des choses autorise à ne plus faire un geste. À quand la vie vélique ?


Ce soir, définition du féerique : tout spectacle aperçu depuis un poste de vigie. Son accès devait être suffisamment difficile pour qu’on fût le seul à le contempler.
La fée : ce qui se mérite dans l’ordre de la beauté.


L’homme, lui, est stupidement construit. Il rêve de la mer en haut de la falaise et regrette sa clairière quand il a pris le large. Pour se consoler, il donne le nom d’« espoir » à sa déception.


Aux murs, des ex-voto et des bannières d’exhortation. Parfois, une maquette de navire de bois flottait sous l’arc d’ogive. Dans la mer, les corps. Dans le ciel, les bateaux. Jadis, en Bretagne, une femme se mariait à un futur noyé puis élevait un fils qui épouserait une future veuve. Pour les femmes, la géographie était drôlement au point. Il y avait les promontoires pour guetter le retour et les chapelles pour pleurer le naufrage.
 
 
On quitte le quai des départs, on grimpe sur la passerelle, on pose le pied sur le pont, alors il vous semble avoir passé un porche vers un monde où ni le temps ni les hommes ne possèdent la même essence. Un bateau est une planète. Ce qui s’y passe appartient à un ordre clos, secret. Le livre de bord consigne ce que le capitaine a bien voulu dire. Seul le sillage connaît la vérité. Il se referme aussitôt.


Le sergent s’appelait Martin. Deux trimestres auparavant, il avait sauté sur un explosif en Afrique. Visage emporté. Mâchoire fracassée. On lui avait sauvé l’œil. Greffé, couturé du menton au front, il avait survécu. Exophtalmique, la gueule cassée me fixa. Je vivais moi-même avec ma propre grimace, contractée à la suite de cinq fractures du crâne. En somme, nous nous étions réveillés tous deux avec un visage inconnu. Il avait fallu l’accepter, apprivoiser la laideur, opposer l’indifférence à notre propre reflet. Il est difficile de vivre avec un autre, surtout quand c’est soi-même.


Les blessés contractent un syndrome de l’errance. Ils veulent oublier. Ils cherchent l’explication de la chute. Relevés, ils fuient, vous voyez ?
Je voyais très bien. Après ma chute, j’avais cherché salut sur les chemins. J’avais traversé la France à pied car vivre, c’est s’en aller. On tombe. Quand on se relève, il faut partir.


La lune se leva, encore pleine, en ce 12 juillet. Elle pava l’eau de nacre. Martin semblait vivre un moment d’importance. La splendeur chasserait peut-être ses ombres. À contempler le cosmos sur le bord d’une falaise, on peut réussir le vœu de Sartre : « se faire boire par les choses comme l’encre par un buvard » (L’Être et le Néant). Le merveilleux a son pouvoir d’absorption.


À six heures du matin, on leva l’ancre pour traverser la rade de Brest. Adieu Crozon, diamant du miracle. Dans l’anse de Bertheaume, le monde redevenait normal. Aux pontons de plastique, chacun gênait l’autre. La fée recule où l’homme progresse.


C’était une leçon pour mon chemin celtique : le merveilleux émanait du réel. Il n’avait pas besoin d’inventions. Le rayon rayonnait, cela suffisait. Fallait-il ornementer le monde d’un carnaval grotesque ? La fontaine était merveilleuse parce qu’elle coulait. Elle pouvait se passer de sa créature afférente. « La naïade détruisait la poésie... » Chateaubriand toujours. La beauté seule constituait la réalité supérieure. Et la révérence que mon regard offrait au lieu était à la fois reconnaissance et manifestation.


Le littoral celtique est une même patrie, large de quelques kilomètres courant sur deux mille kilomètres de long, de la Galice à l’Écosse. Pour parler simplement, appelons-le « bande passante du baladin du monde occidental ».
La même atmosphère régit ce ruban. Il abrite le même peuple d’oiseaux, se hérisse des mêmes rochers, se heurte au même ressac. Les clochers tintent du même métal et les yeux des hommes, délavés par la même iode, sont d’un identique turquoise. La société adoubée d’un saint chrême mêmement salé a connu un destin similaire de chagrins venus du levant et de rêves projetés au couchant. Un Asturien ne saurait se perdre dans une lande d’Écosse ni un Irlandais dans un bar de Roscoff. Un parapet peut constituer un monde. 


Sur la Côte d’Azur, il y a les plages à gens couchés. En Bretagne, les plages à gens debout. Au sud, on porte des marques de bronzage. À l’ouest, des rayures horizontales.


Je récapitulai. Le merveilleux jaillit sans s’annoncer. Il sourd du ciel, de l’eau, de la terre ou d’un visage. C’est un clignement. On le cherche, il se refuse ; on le veut saisir, il a disparu. Il est difficile à capter, encore plus à définir. Le peintre y réussit un peu (Monet à Pourville) parce que le pinceau rend la vibration. On a intérêt à se tenir aux aguets.


J’aimais me convaincre de cette idée. Depuis trente ans sur la route, je remâchais la supériorité des invariants sur les agitations du monde. Quand on manque d’ordre, on tente de le faire entrer en soi en s’extasiant sur les systèmes ! Pour cela, les livres, les ruines, les arbres et les parois m’attiraient : ils se maintenaient, je tournicotais. Leur contemplation palliait mes déficiences. L’homme cherche à combler le gouffre de ses manquements en vénérant ce qu’il n’atteindra pas.


Sur les falaises, les cormorans séchaient leurs soutanes. Les pétrels, accrochés aux parois, blanchissaient les schistes noirs. Les oiseaux tendent leur linge en famille.


Qu’est-ce qui émanait de la profondeur de ce vieux paysage ? « Une grâce », dit Benoît qui savait prier Dieu. « Le merveilleux », dis-je, moi qui ne savais pas. Quelle était la différence ?
Le merveilleux émane des choses. La grâce les surplombe. Le merveilleux est contenu dans le monde car il en est l’essence. La grâce s’en distingue car elle en est la source. Le merveilleux rayonne. La grâce ruisselle. L’un va de la chose à l’homme. L’autre du créateur à la chose. Le merveilleux irradie du réel et se diffuse au ciel. La grâce descend des nuées et inonde la terre. Le merveilleux révèle par le regard une force contenue. La grâce convoque dans le cœur une présence extérieure. Le merveilleux est le nom du génie du lieu ou, mieux, de son esprit. La grâce celui de son gardien ou, pire, de son maître. Le merveilleux part du réel pour y revenir. La grâce descend de l’abstrait pour expliquer le monde. Le merveilleux est ici et maintenant. La grâce sera toujours ailleurs.


Contrairement à l’huître, le ciel ne s’ouvre pas toujours. En Angleterre, le soleil est Dieu. On ne le voit pas, il faut y croire. Il ne vient pas, on l’espère. Le voilà, on est déjà parti.


Dans ces ports de plaisance prospèrent les navigateurs du rêve. Sur le quai, ils préparent leur bateau, lustrent les accastillages. Cela dure des années. Ils ne partent jamais. Le voilier est leur lampe d’Aladin : ils astiquent, espèrent. Le songe prime l’acte. Ces marins ont embarqué depuis bien longtemps dans l’imaginaire. Pourquoi partir quand on sait rêver ? « Rien n’est si précieux qu’on le croit » (Aragon).


Une petite île est un cachot proclamé « royaume de la liberté » par ses habitants.


De l’Irlande, j’héritai d’un enseignement. La fée ne s’apprivoise, ni ne se commande, pareille à l’oiseau de Carmen. On ne l’attend pas elle est là, on la cherche elle se dérobe. On peut lui donner le nom de tout instant où, devant la beauté d’un visage, d’un paysage, l’être s’allège dans un lavement d’oubli.
À seize ans, j’avais fait un poème de mirliton : « Pourquoi a-t-on brûlé les fées de mon enfance ? » J’avais eu tort. Aucune fée ne flambe. C’est simplement qu’un jour le cœur l’oublie, l’esprit ne veut plus la reconnaître, les sens ne savent plus la détecter, distraits par d’autres captations.


Saint Colomba y débarqua au VIe siècle pour répandre le christianisme dans les ronces. Le saint venait d’Irlande à bord d’une barque pleine de prédicateurs. Cette image des saints embarqués dans un esquif vers une île à féconder fit florès. Les pères pilgrims du Mayflower ne faisaient rien d’autre en cinglant vers le Nouveau Monde : ils continuaient la civilisation sur une « terre promise ». Iona : préfiguration du saut de 1620 par-dessus l’Atlantique. Aujourd’hui, les descendants obèses des pères fondateurs flinguaient les pauvres nègres dans des villes de béton. Tant de rêves pour en arriver là. Quelle promesse que la géographie, quelle déception que l’Histoire !


Dans la baie de Carsaig, le paysage rompait le principe de perfection. Les étagements appartenaient à des représentations trop disparates pour s’harmonier. Les rêveries s’opposaient. On aurait dit qu’un enfant avait assemblé les motifs en désordre. La furie des vagues battait une plage basaltique ourlée de murets. Ils séparaient des pâturages tondus par les moutons du domaine. Les pentes montaient vers un manoir néogothique soucieux comme un visage protestant. Cette pastille ponctuait une forêt noire. Couronnant l’austérité, un crêt d’orgues portait un plateau de landes couleur cuivre. Une cascade en tombait dont le voile se faisait retrousser par le vent. Au loin, les promontoires électriques, battus de bleu, vitalisaient le ciel. Ces paysages-là criaient « fuyez ! » quand d’autres agençant la marqueterie des sources et des bois disaient « venez ! ».


Assis au bord du vide, je regardais les pilastres, dressés devant la falaise. Les Anglais appellent stacks les piliers d’érosion, nés du retrait de côte. Sous les coups du ressac, la falaise s’éboule et la terre recule. Pourquoi un pilier résiste-t-il, dressant sa solitude devant la terre à laquelle il n’appartient plus ? Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? La Terre poursuit le roman de sa destruction. Dans le conte, demeure ici ou là une quenouille magique. (…)
Les Anglais appellent old man les stacks. Ils ont raison. On dirait des vieillards, partant mourir au large. S’en aller, noblesse ultime.
Politiquement, ces piliers symbolisent la position du dissident. Le stack se détache. Désarrimé (désengagé, dirait-on en politique), il n’appartient plus au corps constitué. Vomissant la masse, il s’en distingue. « Ni au-dessus, ni au-dessous, à côté », disait le dandy des bocages, Barbey d’Aurevilly.
Si le stack était un homme, il serait le réfractaire, solitaire plus que solidaire, esthète plutôt que militant, préférant la posture à la position. Pourquoi se battrait-il contre l’autorité ? So vulgaire ! Son pas de côté est sa protestation. Son départ sa légitimité. En s’écartant, il embarrasse l’État. L’autorité sait lutter contre le terroriste : il suffit d’envoyer la troupe. Mais comment s’en prendre aux fantômes ?


Le cri des phoques n’arrangeait rien. Leurs agonies de cornemuse se répercutaient sur les ruines. Les oiseaux nous insultaient. La mer bavait. Le ciel roulait. Le vent poussait ses lamentos et me retroussait le kilt. On se sentait de trop dans ce sépulcre.

 

 

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