samedi 23 mai 2020

[Bomann, Anne Cathrine] Agathe





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Agathe

Auteur : Anne Cathrine BOMANN

Traductrice : Inès JORGENSEN

Parution : en danois en 2017,
                en français en 2019 chez La Peuplade

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Soixante-douze ans passés, un demi-siècle de pratique et huit cents entretiens restants avant la fermeture de son cabinet : voilà ce qu’il subsiste du parcours d’un psychanalyste en fin de carrière. Or, l’arrivée imprévue d’une ultime patiente, Agathe Zimmermann, une Allemande à l’odeur de pomme, renverse tout. Fragile et transparente comme du verre, elle a perdu l’envie de vivre. Agathe, c’est l’histoire d’un petit miracle, la rencontre de deux êtres vides qui se remplissent à nouveau. Anne Cathrine Bomann signe ici un roman intelligent et inattendu, décortiquant avec tendresse les angoisses humaines : être, devenir quelqu’un, désirer et vieillir. Serait-il possible de découvrir enfin de quoi on a vraiment peur ? Tout le monde sait qu’on ne doit pas mélanger la thérapie et la vraie vie ; vois ce qui est arrivé à ce bon Jung.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Anne Cathrine Bomann est psychologue et vit à Copenhague. Elle est douze fois championne danoise de tennis de table et conquiert maintenant le monde littéraire. Traduit dans une vingtaine de langues, Agathe est son premier roman.

 

 

Avis :

A soixante-douze ans, le narrateur, psychanalyste à Paris, en est réduit à compter à rebours les consultations qui le séparent de son départ en retraite, lorsqu’une nouvelle patiente à l’accent allemand, Agathe, vient bouleverser l’ennuyeuse routine et les grises perspectives du vieux praticien. Pour la première fois, le mal de vivre épanché dans son cabinet va éveiller chez lui d’inattendus échos personnels, et la thérapie agir autant sur lui que sur sa cliente dépressive.

Sur un rythme vif, à coups de phrases sobres et dirigées vers l’essentiel, ce court roman happe d’emblée le lecteur, piquant sa curiosité et le tenant désormais sous son charme. L’histoire assène les vérités sans avoir l’air d’y toucher, révélant en quelques mots l’âme de ses personnages, avec une simplicité et une précision non dénuées de poésie. Sans pathos et toute en pudeur, elle immerge dans l’intime et l’émotion, sans même laisser le temps de s’en rendre compte. Vous vous pensiez en terrain neutre, et vous voilà soudain au bord d’un gouffre. Tout paraissait écrit, mais la vie vous entraîne pourtant encore dans l’espoir de ses incertains possibles.

Il suffisait pour cela d’une rencontre que rien ne laissait présager, entre une jeune femme incapable d’affronter sa peur de la vie, et un vieil homme insidieusement emmuré dans l’aliénante protection de la routine et de la solitude. Alors, chacun miroir de l’autre, peut-être oseront-ils quitter la berge pour enfin suivre le flux de leur existence. (4/5).

 

 

Citations :

Pourquoi (...) n’y avait-il personne qui vous disait ce qui arrivait au corps quand on vieillissait ? Qui vous parlait des articulations douloureuses, de la peau excédante et de l’invisibilité ? Vieillir, pensai-je, pendant que l’amertume se déversait, consistait surtout à observer comment la différence entre son moi et son corps grandissait et grandissait jusqu’à ce qu’un jour on soit complètement étranger à soi-même. Qu’y avait-il là de beau ou de naturel ? Et alors que le disque se terminait et que le silence me laissait solitaire dans la pièce, vint le coup de grâce : il n’y avait aucune issue. Il me fallait vivre dans cette prison grise et traîtresse jusqu’à ce qu’elle me tue.

 

En réalité, ce que je voulais dire, c’est que je ne savais absolument pas comment parler à une autre personne en dehors des quatre murs de mon cabinet. Il y avait à présent si longtemps que je n’avais pas mené une conversation normale avec quelqu’un que cela faisait mal d’y penser.

 

Si personne ne vous aime, on peut finir comme une très petite créature. Parfois je me demande si une telle créature est vraiment une personne.

 

Sur le sol du côté droit du lit était installé un matelas avec un édredon et un oreiller. Sur la table de chevet à gauche, là où j’étais assis maintenant, il y avait une lampe, un verre d’eau, une cuvette et une boîte avec des bonbons à la menthe. C’étaient là les remèdes contre la mort.   
 — Je ne suis pas sûr du tout de la façon dont je peux vous aider, Thomas, dis-je. Je n’ai jamais aimé quelqu’un.    
Mes propres mots me prirent de court, mais Thomas se contenta de répondre :    
— Oui, nous n’avons pas tous cette chance. Peut-être vous sera-t-il plus facile de mourir.    
— Peut-être, approuvai-je. Mais plus difficile de vivre.    
Son rire était de pierre tombant sur la pierre.   
 — Vous avez peut-être raison, parvint-il à articuler, tandis que son rire se transformait en toux. Une vie sans amour ne vaut pas grand-chose.    
Je lui souris et nous restâmes un peu en silence avant que je lui demande :    
— Vous avez dit que vous aviez peur ?   
 — Complètement terrifié !    
Il sourit de nouveau, avec les yeux cette fois.    
— C’est agréable de l’avoir dit.    
— Moi aussi, en fait, j’ai peur, avouai-je, mais je n’ai pas tout à fait découvert pourquoi.    
— Je pense que le pire, c’est de ne plus revoir le visage de ma femme. D’aller quelque part où elle n’est pas.    
Pour une raison ou une autre, je comprenais exactement ce qu’il voulait dire.    
— Peut-être n’est-ce pas du tout elle que vous devez lâcher, proposai-je. Peut-être n’est-ce que tout le reste.   
Je n’étais pas sûr que cela fasse sens, mais Thomas tendit la main et prit la mienne, de la même façon que l’avait fait sa femme quelques jours auparavant.    
— C’est vrai, je sentis sa main se resserrer en une faible pression, elle, je ne pourrai jamais la lâcher. Le reste, peut-être.    
Il relâcha ma main, se recroquevilla en un nouvel accès de toux sèche, et je lui tendis l’eau, dont il but quelques gorgées.
— J’espère que vous allez découvrir de quoi vous avez peur, dit-il d’une voix éraillée en se recouchant sur l’oreiller. Tout autre chose serait un terrible gâchis.    
Je lui jetai un regard et haussai les épaules ; est-ce que cela n’avait pas été du gâchis jusqu’ici, pour la plupart ? Je lui demandai quand même :
 — Comment découvre-t-on de quoi on a peur ?    
— Mon expérience, dit Thomas, tandis que ses yeux se fermaient, c’est que l’on commence par ce dont on a la plus grande nostalgie.
 


Je crois que la vie est à la fois bien trop courte et bien trop longue. Trop courte pour qu’on ait le temps d’apprendre comment on doit vivre. Trop longue parce que le déclin devient de plus en plus visible chaque jour qui passe.

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

jeudi 21 mai 2020

[Copleton, Jackie] La voix des vagues





Coup de coeur 💓

 

Titre : La voix des vagues
          (A dictionary of mutual understanding)

Auteur : Jackie COPLETON

Traducteur : Freddy MICHALSKI

Parution : en anglais en 2015,
                en français en 2016 chez Les Escales

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Lorsqu’un homme horriblement défiguré frappe à la porte d’Amaterasu Takahashi et qu’il prétend être son petit-fils disparu depuis des années, Amaterasu est bouleversée. Elle aimerait tellement le croire, mais comment savoir s’il dit la vérité ? Ce qu’elle sait c’est que sa fille et son petit-fils sont forcément morts le 9 août 1945, le jour où les Américains ont bombardé Nagasaki ; elle sait aussi qu’elle a fouillé sa ville en ruine à la recherche des siens pendant des semaines. Avec l’arrivée de cet homme, Amaterasu doit se replonger dans un passé douloureux dominé par le chagrin, la perte et le remord.
Elle qui a quitté son pays natal, le Japon, pour les États-Unis se remémore ce qu’elle a voulu oublier : son pays, sa jeunesse et sa relation compliquée avec sa fille. L’apparition de l’étranger sort Amaterasu de sa mélancolie et ouvre une boîte de Pandore d’où s’échappent les souvenirs qu’elle a laissé derrière elle … 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jackie Copleton a enseigné l’anglais pendant plusieurs années à Nagasaki et à Saporo. Elle vit désormais avec son mari à Newcastle, au Royaume-Uni.

 

 

Avis :

Quatre décennies après avoir quitté le Japon pour les Etats-Unis au lendemain de la seconde guerre mondiale, Amaterasu Takahashi, désormais veuve et âgée, est bouleversée par la visite d’un homme défiguré qui se présente comme son petit-fils, pourtant déclaré mort à sept ans au cours de l’explosion de la bombe atomique à Nagasaki. Cette irruption fait aussitôt déferler les souvenirs qu’elle avait si soigneusement et si désespérément tenté d’ensevelir : ceux de la guerre et de l’atrocité vécue à Nagasaki, mais aussi ceux de toute sa vie au Japon, entachée de secrets aux conséquences dramatiques.

La ville de Nagasaki, où l’auteur a elle-même vécu quelques années, et les événements historiques, en particulier l’explosion atomique et les insoutenables scènes des heures et des jours qui suivirent, sont évoqués avec une acuité qui immerge de manière saisissante dans la vie du Japon des années trente et quarante. Chaque chapitre est ponctué par un extrait du Dictionnaire Anglais de Culture Japonaise de Hoffer et Honna, accentuant le dépaysement par la découverte de notions sans équivalence occidentale.

Dans cet impressionnant et foisonnant cadre général, se déploie l’histoire individuelle d’une famille impliquant quatre générations, restituée par d’incessants retours dans le passé qui dessinent peu à peu une intrigue prenante aux ramifications intriquées et aux personnages forts et attachants, empêtrés dans leurs secrets, leurs contradictions et leurs déchirures. L’émotion est bien sûr au rendez-vous lorsque la grande et la petite histoires se télescopent, enfermant à jamais Amaterasu dans ses remords et sa culpabilité, et figeant amour et haine dans un conflit éternellement irrésolu. Elle jaillit de plus belle lorsque le visiteur surgi du passé fait voler en éclats la carapace de la vieille femme, la forçant à se confronter à ses souffrances mais aussi, enfin, à trouver le courage de revivre et de se réconcilier avec son identité japonaise.

Ce premier roman s’avère une réussite sur tous les plans : porté par un style fluide et agréable et par une construction propice à la fois au suspense et à la nostalgie du temps qui passe, il nous plonge dans une saga familiale captivante, mise en relief par une évocation historique crédible et vivante, et une immersion dans la culture japonaise étonnante et fascinante. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’anthropologue Ruth Benedict a un jour déclaré que le fondement de la culture japonaise est la honte et celui de la culture américaine, un certain sens du péché ou de la culpabilité. Dans une société dont la honte est la pierre d’achoppement, perdre la face équivaut à avoir son ego détruit. Par exemple, jadis, les guerriers samouraïs étaient des hommes fiers. Lorsqu’ils étaient trop pauvres pour se payer un repas, ils gardaient un cure-dent aux lèvres pour montrer aux yeux du monde qu’ils venaient de manger.

Malgré la distance, ma position sur les hauteurs et la pénombre à l’intérieur de l’épicerie où je me trouvais, j’étais suffisamment près pour savoir qu’il s’agissait du bruit qui accompagne la fin de toute existence. Jamais encore je n’en avais entendu de semblable. J’eus l’impression que le cœur du monde venait d’exploser. Certains allaient le décrire par la suite comme un bang mais il ressemblait plus au fracas d’une porte se rabattant violemment sur ses gonds ou à la collision de plein fouet d’un camion-citerne et d’une voiture. Il n’existe pas de mot pour ce que nous avons entendu ce jour-là. Il ne doit jamais y en avoir. Donner un nom à ce son risquerait de signifier qu’il pourrait se reproduire. Quel terme serait à même de capturer les rugissements de tous les orages jamais entendus, tous les volcans, tsunamis et avalanches jamais vus en train de déchirer la terre et d’engloutir toutes les villes sous les flammes, les vagues, les vents ? Ne trouvez jamais les termes adéquats capables de décrire une telle horreur de bruit ni le silence qui s’était ensuivi.

A l’époque féodale, hommes et femmes en relations intimes n’étaient pas censés se montrer proches l’un de l’autre en public, sans même parler de bras entrelacés ou de mains tenues. Une des rares occasions où ces gestes étaient permis était les jours de pluie, quand ils pouvaient jouir de l’intimité d’un parapluie partagé. En conséquence, si un homme proposait un parapluie à une femme, son geste était souvent interprété comme l’expression implicite de son amour pour elle. Depuis lors, un homme et une femme amoureux se décrivent comme partageant un parapluie.

Vous ne devez pas gâcher vos talents d’artiste. C’est tellement beau de pouvoir montrer au monde la façon dont vous le voyez, ses ombres, ses lumières et les espaces entre les deux. Des détails qui nous échappent dans la vie quotidienne. L’art nous rappelle tout ce que nous n’avons pas le temps de voir.

 

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Multi-Défis du Printemps 2020

mardi 19 mai 2020

[Sorente, Isabelle] Le complexe de la sorcière






J'ai moyennement aimé

 

Titre : Le complexe de la sorcière

Auteur : Isabelle SORENTE

Editeur : JC Lattès

Année de parution : 2020

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«  Les histoires que je lis sont celles de femmes accusées d’avoir passé un pacte avec le diable parce qu’un veau est tombé malade. Les histoires que je lis sont celles de femmes qui soignent alors qu’elles n’ont pas le droit d’exercer la médecine, celles de femmes soupçonnées de faire tomber la grêle ou de recracher une hostie à la sortie de la messe. Et moi, je revois le cartable que m’a acheté ma mère pour la rentrée de sixième, un beau cartable en cuir, alors que j’aurais voulu l’un de ces sacs en toile que les autres gosses portent sur une seule épaule, avec une désinvolture dont il me semble déjà que je ne serai jamais capable. Je revois mon père tenant ma mère par la taille un soir d’été, je le revois nous dire, à mon frère et à moi, ce soir, c’est le quatorze juillet, ça vous dirait d’aller voir le feu d’artifice  ? Cette contraction du temps qui se met à résonner, cet afflux de souvenirs que j’avais d’abord pris pour un phénomène passager, non seulement ne s’arrête pas, mais est en train de s’amplifier.  »

En trois siècles, en Europe, plusieurs dizaines de milliers de femmes ont été accusées, emprisonnées ou exécutées. C’est l’empreinte psychique des chasses aux sorcières, et avec elle, celle des secrets de famille, que l’auteure explore dans ce roman envoûtant sur la transmission et nos souvenirs impensables, magiques, enfouis.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Isabelle Sorente est romancière. Elle est notamment l’auteure de La Faille et du magnifique 180 jours, basé sur une enquête de plusieurs mois dans les élevages industriels, qui ont tous deux reçu un très bel accueil du public. Avec Le complexe de la sorcière, paru en janvier 2020, c’est l’empreinte psychique des chasses aux sorcières qu’elle reconstitue dans un récit envoûtant. Isabelle Sorente tient aussi une chronique sur France Inter et collabore avec Philosophie Magazine.

 

Avis :

La narratrice, la quarantaine, est poursuivie par la vision d’une sorcière. Intriguée, elle se lance dans une recherche documentaire sur les persécutions dont furent victimes quantité de femmes en Europe au prétexte de sorcellerie. Simultanément, lui reviennent en mémoire de douloureux souvenirs de son adolescence, traumatisée par plusieurs années de harcèlement scolaire.

Dès les premières lignes s’installe le sentiment de parcourir un récit autobiographique, mêlé à une réflexion sur l’hypothèse d’un lien entre une expérience de harcèlement vécue par la narratrice, et les traces qu’aurait laissées la persécution des sorcières, autrement dit des femmes, dans nos esprits modernes.

J’aurais bien aimé profiter davantage des investigations de l’auteur sur le thème des chasses aux sorcières, et trouver dans ce livre une analyse plus aboutie et mieux argumentée de ce qui a les a motivées. Sur ce point, j’avais trouvé bien plus intéressant l’épilogue de la trilogie des Dames de Brières de Catherine Hermary-Vieille : alors oui, les sorcières ont été inventées par peur de la différence et par volonté de soumettre les femmes trop indépendantes au pouvoir masculin et religieux.

Et oui, peut-être peut-on, à la rigueur, y voir une vague similarité avec les processus actuels de rejet de la différence au travers du racisme, de l’homophobie, de la misogynie, du harcèlement : la différence n’est toujours pas comprise ni acceptée de tous, elle génère encore des comportements violents et de la persécution.

Mais de là à affirmer, sans autre argument qu’une vision persistante, que nos comportements actuels sont inconsciemment influencés par les chasses aux sorcières vieilles de quatre siècles, qu’au travers de l’épigénétique nous en avons tous hérité un traumatisme qui impacte nos comportements, qu’en l’homme sévit un inquisiteur en puissance et que les femmes sont désormais conditionnées au rôle de victimes brisées psychologiquement, ce qui expliquerait le harcèlement subi par la narratrice adolescente, il y a un raccourci qui prête presque à rire.

Les souffrances et les séquelles psychologiques de la protagoniste du livre, son douloureux parcours vers la reconstruction au travers d’une longue psychanalyse, ne peuvent qu’émouvoir et éclairer la nécessité de rompre le silence qui entoure encore souvent les drames du harcèlement, aujourd’hui démultipliés par les réseaux sociaux. L’on comprend le mal-être de l’adulte qui a dû se construire sur cette blessure, mais l’on s’inquiète de le voir s’accrocher à ce qu’on pourrait qualifier d’élucubrations, pour tenter de parvenir à l’équilibre. La narratrice s’intéresse à toutes les théories d’analyse psychologique, dont notamment les très récentes épigénétique et psychogénéalogie, et à toutes les pratiques de développement personnel à la mode, dont la méditation et les retraites sous la férule d’un maître zen. Elle semble avoir tiré de sa quête un étrange salmigondis de convictions parfois fantaisistes qui, à défaut de réalisme, l’aideront peut-être à vivre mieux.

En tous les cas, ce livre singulier construit sur des raccourcis hasardeux me paraît avoir pour principal intérêt le sujet du harcèlement et des durables blessures psychologiques qu’il occasionne, bien plus que les histoires de sorcières abordées sous un angle à mes yeux trop fantaisiste. (2/5)


 

Citation :

L’une des façons de savoir si une femme était sorcière était de la jeter à l’eau. Si elle flottait, c’est qu’elle était coupable, et on la repêchait pour mieux la brûler. Si elle se noyait, elle mourait innocente. Les démonologues croyaient que les sorcières se reconnaissaient à une légèreté anormale. Sinon, comment auraient-elles pu s’envoler pour se rendre au sabbat ? Cette logique implacable pouvait conduire à noyer les accusées ou, procédure moins cruelle et surtout moins fatale, à les peser. J’imagine les magistrats plaçant, sur les plateaux d’une grande balance, d’un côté une Bible et de l’autre une femme. Même si les Bibles de l’époque pouvaient peser une vingtaine de kilos, l’accusée avait toutes les chances de s’en tirer lorsqu’elle était soumise à ce test plutôt que jetée à l’eau. Il arrivait même que les femmes soupçonnées de sorcellerie par leurs voisins demandent un pesage en bonne et due forme, à l’issue duquel un certificat de normalité leur était délivré. Elles pesaient le bon poids, elles n’étaient pas sorcières. Elles pouvaient retourner chez elles et reprendre une vie normale (jusqu’à la prochaine accusation).
Je ne peux m’empêcher de penser qu’aujourd’hui, le critère de poids s’est inversé. La mauvaise femme n’est plus celle qui flotte dans ses vêtements, mais celle qui pèse trop lourd. Le mal a changé de camp, le bien aussi. Mais cinq siècles plus tard, le rituel demeure, les femmes continuent à se soumettre à la pesée. Et personne n’irait questionner l’habitude de monter sur une balance, personne n’aurait l’idée de se demander d’où elle vient. On dit que les femmes sont obsédées par leur apparence, on dit qu’elles ne sont jamais satisfaites de leur poids. Et si c’était autre chose ? Comme le besoin d’être pesée pour prouver son innocence, comme la répétition d’un rituel de survie dont nous avons oublié le sens ? C’est le genre de questions que je commence à me poser, achevant la lecture d’une histoire de l’Inquisition, découvrant la pensée des démonologues et les méthodes d’interrogatoire.
Et aussi : De quelles autres traces n’avons-nous pas conscience ?

 

A propos des sorcières sur ce blog :

 


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dimanche 17 mai 2020

[Cabré, Jaume] Quand arrive la pénombre





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Quand arrive la pénombre
           (Quan arriba la penombra)

Auteur : Jaume CABRE

Traducteur : Edmond RAILLARD

Parution : en catalan en 2017,
                en français en 2020 chez Actes Sud

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Un enfant chétif sous la coupe de nonnes sadiques, un assassin venant à confesse se confier à sa prochaine victime, un voleur littéralement aspiré par le tableau qu’il s’apprête à dérober, ou encore un tueur à gages qui n’aime rien tant que le méli-mélo de danger, de mystère, de petites filles et d’aventure… : autant d’histoires qui, plutôt que décrire des scènes ou investir des lieux, se focalisent sur des situations singulières, sur des actes répréhensibles et sur la noirceur des âmes. Les protagonistes – tous des hommes, c’est à noter – sont pris par une rage irréductible, une passion dévorante ou un extravagant fatalisme. Leur conduite est dénuée de tout aspect dramatique. Ils tuent des épouses, des ennemis, des inconnus, des fillettes buvant du lait chocolaté… pour simplement balayer une complication domestique.

Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Jaume Cabré décline changements d’optique et ruptures de temps pour orchestrer une machinerie minutieuse qui place le lecteur dans la très délicate situation de voyeur. Impossible ici de trouver la moindre justification à l’exercice du mal, tout l’art de l’auteur consistant précisément à nous le rendre effroyablement ordinaire.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Barcelone en 1947, Jaume Cabré est l’un des écrivains catalans les plus reconnus par la critique et les lecteurs, récompensé par le prix d’honneur des Lettres catalanes en 2010. En 2013 a paru chez Actes Sud son magistral roman Confiteor (Babel n° 1389), suivi en 2014 par L’Ombre de l’eunuque (Babel n° 1271) et, en 2017, par Sa Seigneurie (Babel n° 1443) et par le recueil inédit Voyage d’hiver (Babel n° 1636).

 

 

Avis :

Les recueils de nouvelles n’ont pas ma prédilection, car il me semble n’y faire qu’entrer et sortir de leurs histoires, sans jamais avoir le temps de m’y installer. C’était avant de découvrir celui-ci…

Pris individuellement, chacun des treize récits qui composent cet ouvrage est déjà fascinant. Tous animés par des protagonistes froids et amoraux qui commettent le mal de manière tout à fait banale, comme s’il s’agissait de gestes ordinaires destinés à régler un quelconque souci du quotidien, ils impressionnent par l’originalité de leur angle de narration, par la maîtrise de leur construction, par l’inattendu de leur développement, et par le cynisme et l’humour dont ils sont pétris.

Mais ce qui parachève la singularité de ce recueil est son unité et la manière dont l’auteur s’est ingénié à lier chaque nouvelle l’une à l’autre, transformant l’ensemble en un exercice de virtuosité où la thématique centrale se décline au gré d’incessants changements de perspectives. Mises en abyme, ruptures et reprises n’en finissent pas de surprendre le lecteur, ravi de ce jeu qui rebondit sans cesse et suscite un sentiment de connivence amusée et admirative.

Finalement, de toutes ces histoires où se révèle une nature humaine désespérément engluée dans la noirceur de ses bas instincts, émerge pourtant un miracle : l’art, indifférent au bien et au mal, comme une fenêtre vers un absolu inexplicable, un idéal capable d’absorber la plus irrécupérable des âmes, à l’image de ce tableau de Millet qui revient en leitmotiv du recueil.

C’est avec une curiosité croissante et le sourire aux lèvres que je me suis laissée bluffer par le talent de Jaume Cabré, au fur et à mesure que se précisait le motif général dessiné par cette mosaïque de nouvelles. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Un étudiant imprudent a dit mais c’est de la littérature, pas de l’art, non ? Granell lui a souri et nous a dit à tous, en le regardant lui, si le miracle se produit à travers des mots, nous l’appelons littérature ; s’il se produit de façon éthérée, dans un laps de temps déterminé, nous l’appelons musique ; et si le miracle se produit dans un espace matériel déterminé, nous l’appelons peinture, fresque, retable, sculpture… Et si le miracle, c’est l’espace que tu crées, nous l’appelons architecture. L’important, c’est qu’il y ait un miracle.

À cet instant, il fut incapable de se demander pourquoi les histoires de la vie finissent toujours par la mort, comme s’il n’y avait pas, pour toutes les choses, une autre fin possible.

Je dis “survivants” parce que, lorsque je prépare un recueil, il se produit des pertes parmi les nouvelles que je mets sur la table, certaines tout à fait prévisibles et d’autres absolument pas. Cela peut se produire parce que je me rends compte tout à coup du peu d’intérêt qu’une nouvelle suscite en moi, ou parce qu’un récit ne s’accorde en rien avec l’atmosphère imposée par ceux qui, à mon sens, ne prêtent pas à discussion. Je me sens comme l’entraîneur de n’importe quel sport d’équipe, qui forme la meilleure équipe possible avec les effectifs dont il dispose. Et de plus, il décide à quel poste doit jouer chaque récit. Les jours, les mois, les années, tout le temps que j’emploie à réécrire, varier ou écarter sont riches de naissances inespérées et d’éliminations foudroyantes, le tout mêlé de doutes, comme toujours. Rien de nouveau. Mais peu à peu, un air de famille se dessine, qui justifie la présence des nouvelles dans le même livre.

Un autre groupe de nouvelles est constitué par celles qui sont restées inédites pendant des années, et qui sont appelées à présent à sortir du sac, avec des ajouts et des réécritures qui leur donnent une raison d’être publiées, précisément, dans ce livre. Parfois, j’ai l’impression que lorsque je les relis, les retouche et les ajuste, je fais la même chose que le luthier à qui on apporte un instrument ancien : non seulement il l’examine soigneusement mais il soupçonne que, convenablement restauré, il sonnera bien, que les blessures que le temps ou l’obscurité de l’étui lui a infligées ne sont pas irréversibles et qu’entre les mains d’un bon musicien il a des possibilités de revivre, d’exprimer des choses.

 

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vendredi 15 mai 2020

[Sackville-West, Vita] Au temps du roi Edouard




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Au temps du roi Edouard
           (
The Edwardians)

Auteur : Vita SACKVILLE-WEST

Traductrice : Alice TURPIN

Parution : en anglais en 1930,
                en français en 1933 chez Grasset,
                en 2012 chez Livre de Poche

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Margaret prétend qu'elle veut épouser un peintre, dit Sylvia, en regardant sa fille avec compassion. — Quoi ! s'écria la duchesse, un peintre ? Quel peintre ? A-t-on jamais entendu chose pareille ? La fille de lady Roehampton épouser un peintre ? Mais non, mais non... Vous épouserez Tony Wexford, et nous verrons après ce qu'on pourra faire pour le peintre », ajouta-t-elle, en lançant à Sylvia un coup d'œil rapide. Dans cette chronique grinçante de l'aristocratie anglaise du début du XXe siècle, Vita Sackville-West fait craquer sous les passions le vernis des bonnes manières.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Vita Sackville-West (1892-1962) fut amoureusement liée à Violet Trefusis, qu’elle connut dès l’enfance, et amie intime de Virginia Woolf. Écrivain prolifique (poèmes, biographies, manuels sur l’art du jardin, journaux, récits de voyage…), elle a signé recueils de nouvelles et romans dont le plus célèbre, Au temps du roi Édouard (1930), fait revivre avec grâce le monde de la haute aristocratie anglaise au début du XXe siècle.

 

 

Avis :

L’ère victorienne s’achève au tout début du vingtième siècle, avec le couronnement du roi Edouard VII en 1902 : encore très attachée aux sévères conventions de l’étiquette, l’aristocratie anglaise commence avec circonspection à sentir le souffle d’un vent nouveau, n’osant s’autoriser de libertés que soigneusement cachées derrière les apparences les plus traditionnellement respectables. Le jeune Sébastien, oscillant entre ordre ancien et émancipation moderne, se retrouve au coeur de déchirements sentimentaux où l’hypocrisie et la vanité pourraient bien l’emporter sur l’amour.

L’apprentissage de Sébastien n’est que le prétexte d’une virulente critique de la société édouardienne, que Vita Sackville-West connut durant son enfance : bien loin de se douter que l’ordre établi sera bientôt balayé par la première guerre mondiale, l’aristocratie britannique de l’époque s’accroche bec et ongles à la tradition, qui lui permet sans grande contrepartie de maintenir son prestige et ses privilèges, selon un mode de vie immuable hérité « du temps des Deux Roses ». L’auteur n’est pas tendre pour ses congénères et dénonce la mesquinerie quotidienne d’une coterie qui s’observe et dénigre impitoyablement le moindre travers derrière sourires et flatteries, la tartuferie morale d’adultères appliqués, envers et contre tout, à laisser sauve la façade de mariages respectables, tout comme l’hypocrisie sociale d’un paternalisme d’abord soucieux de préserver à son avantage une hiérarchie de classes inchangées depuis des siècles.

La plume acérée et sarcastique dessine les personnages et restitue leur contexte avec une précision et un réalisme qui donnent au lecteur l’impression d’évoluer dans leur quotidien. La lecture est fluide et passionnante, et amène à s’interroger sur la personnalité de l’écrivain : tandis que l’on est tenté d’imaginer Vita jeune se profiler sous les traits de Viola, la soeur de Sébastien, seule dans cette histoire à porter un regard lucide sur son milieu et à avoir le courage de s’affranchir de son hypocrisie, l’on ne peut également que sourire en se rappelant le conformisme social dont l’auteur fit preuve en menant sa vie amoureuse, homosexuelle et mouvementée, sous les apparences d’un mariage rangé. (4/5)

 

 

Citations :

Ce qui était inquiétant chez Sébastien, c’est qu’il n’avait jamais d’idées définitives sur aucun sujet. En un mot, il n’avait pas d’opinions, mais des humeurs, dont l’intensité dévastatrice n’égalait que la brièveté.

Viola regarda ce visage enfantin et troublé. Elle aurait voulu dire à Margaret : « Très bien, si vous voulez la vérité, la voilà. La société dans laquelle vous vivez est faite de gens à la fois dissolus et prudents. Ils veulent s’amuser sans renoncer à leur situation. Ils ont un certain vernis, mais au fond, ils ne comprennent que ceci : qu’ils ont besoin d’argent, qu’ils doivent se montrer dans certains endroits, avec certaines gens. Bien qu’ils tendent à n’être que des fantoches, il y a encore chez eux un coin d’humanité et ils s’accordent quelques histoires d’amour artificielles ou, parfois, trop vraies. Quoi qu’il arrive, il faut d’abord penser à ce que dira le monde, et cette hypocrisie fait des êtres vils et médiocres. De plus ils sont envieux, malveillants et vénaux, froids et arrogants. Quant à nous, leurs enfants, ils nous laissent dans une ignorance complète de la vie, nous inculquant seulement les idées auxquelles nous devons nous soumettre, et ils nous traitent avec une sauvage cruauté si nous manquons de nous y conformer. »

 

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020

mercredi 13 mai 2020

[Josse, Gaëlle] Une femme en contre-jour






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Une femme en contre-jour

Auteur : Gaëlle JOSSE

Editeur : Notabilia / Noir sur Blanc

Année de parution : 2019

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Raconter Vivian Maier, c’est raconter la vie d’une invisible, d’une effacée. Une nurse, une bonne d’enfants. Une photographe de génie qui n’a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d’origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago, nostalgique de ses années d’enfance heureuse dans la verte vallée des Hautes-Alpes où elle a rêvé de s’ancrer et de trouver une famille.
Son œuvre, pleine d’humanité et d’attention envers les démunis, les perdants du rêve américain, a été retrouvée par hasard – une histoire digne des meilleurs romans – dans des cartons oubliés au fond d’un garde-meuble de la banlieue de Chicago. Vivian Maier venait alors de décéder, à quatre-vingt-trois ans, dans le plus grand anonymat. Elle n’aura pas connu la célébrité, ni l’engouement planétaire qui accompagne aujourd’hui son travail d’artiste. Une vie de solitude, de pauvreté, de lourds secrets familiaux et d’épreuves ; une personnalité complexe et parfois déroutante, un destin qui s’écrit entre la France et l’Amérique. 
L’histoire d’une femme libre, d’une perdante magnifique, qui a choisi de vivre les yeux grands ouverts. Je vais vous dire cette vie-là, et aussi tout ce qui me relie à elle, dans une troublante correspondance ressentie avec mon travail d’écrivain. »
 
Dix ans après la mort de Vivian Maier, Gaëlle Josse nous livre le roman d’une vie, un portrait d’une rare empathie, d’une rare acuité sur ce destin troublant, hors norme, dont la gloire est désormais aussi éclatante que sa vie fut obscure.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les Heures silencieuses en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Également parus en édition de poche, ces trois titres ont remporté plusieurs prix, dont le prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées. Ils sont étudiés dans de nombreux lycées et collèges, où Gaëlle Josse est régulièrement invitée à intervenir. Le roman Les Heures silencieuses a été traduit en plusieurs langues et Noces de neige fait l’objet d’un projet d’adaptation au cinéma.

Aux Éditions Notabilia/Noir sur Blanc, Gaëlle Josse a publié trois romans : Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014), L’Ombre de nos nuits (2016), Une longue impatience (2018) et Une femme en contre-jour (2019).

Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle anime, par ailleurs, des rencontres autour de l’écoute d’œuvres musicales et des ateliers d’écriture auprès d’adolescents ou d’adultes.

Elle a reçu le prix 2015 de littérature de l’Union européenne pour Le Dernier Gardien d’Ellis Island (Notabilia/Noir sur Blanc).

 

Avis :

Les photographies réalisées sa vie durant par Vivian Maier, Américaine d’origine française et autrichienne née en 1926, n’ont été découvertes qu’après sa mort, tout à fait par hasard. Désormais au panthéon des plus grands photographes de son siècle, cette gouvernante d’enfants issue d’un milieu modeste, voire misérable, grandie sans amour auprès d’une mère dysfonctionnelle, mena une existence solitaire et étrangement libre pour l’époque, centrée sur l’obsession de sa collection d’images qu’elle n’a jamais cherché à faire connaître, qu’elle n’a parfois même jamais vues elle-même, faute de moyens suffisants pour développer ses plaques et pellicules. Elle a laissé la trace de son regard sur le monde et sur elle-même, au travers de scènes de rues croquées sur le vif où elle s’intéresse aux failles de ses sujets, souvent marginaux et laissés-pour-compte, et d’auto-portraits sans coquetterie où elle ne se profile que sous la forme d’ombres ou de reflets. Son personnage reste un mystère, que Gaëlle Josse tente d’approcher au travers de son histoire, étonnante à plus d’un titre, et qu’elle nous restitue fidèlement, avec sensibilité et élégance.

Ce qui frappe chez Vivian Maier est sa volonté de ne pas exister et de s’effacer, qui la fait se transformer en témoin quasi invisible, en regard qui traverse le monde sans se donner le droit d’y laisser sa marque ni d’y devenir quelqu’un : dans ses images d’êtres souvent misérables et marqués par la vie, ces invisibles anonymes qui la fascinent, on est tenté de voir une projection d’elle-même, elle qui assiste au naufrage de ses proches dans le dénuement, la violence, les addictions et la folie, et qui, privée d’amour dans une famille où chaque naissance engendre honte et rejet, ne se reconnaît aucune valeur et préfère se faire discrète pour moins souffrir.

Au fur et à mesure que l’on devine les failles de la personnalité de Vivian, que certains témoignages viennent même teinter d’une suspicion de pathologie quasi psychiatrique, l’on perçoit aussi l’importance vitale qu’a pu revêtir pour elle la prise quotidienne d’images. Loin d’un hobby, la photographie est chez elle un acte salvateur, un moyen qui lui permet sans doute, inconsciemment, d’exprimer et de mettre à distance sa souffrance, de vivre sous la protection de reflets qui la dévoilent et la masquent en même temps. L’appareil-photo de Vivian devient une sorte d’instrument de camouflage, qui en la transformant en miroir réfléchissant, lui permet d’exister au travers de ses sujets, sécurisée par son invisibilité.

L’on ne peut désormais plus que s’émouvoir de la trace fantomatique laissée par cette artiste, et frémir à l’idée que son œuvre aurait bien pu disparaître corps et bien avec elle.

Gaëlle Josse a donné à son récit un équilibre parfait : sans ajouter aux prédispositions romanesques de cette biographie, avec fidélité, sobriété et discrétion, elle réussit à faire revivre cette femme et son histoire de façon crédible et vivante, dans un style élégant, sensible et soigné qui hypnotise de la première à la dernière ligne. Il ne reste plus ensuite qu’à courir découvrir les clichés de Vivian Maier, et à éternellement s’interroger sur la manière dont elle aurait considéré sa notoriété posthume. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

C’est sans importance, maintenant. C’est le passé. Un temps d’avant dont quelques fragments épars surnagent peut-être dans l’océan enténébré d’une mémoire oscillante, fugitivement embrasés, par instants, comme sous le faisceau d’un phare à éclats.

Il faut aussi trier les possessions de Vivian trouvées dans les cartons ; vêtements, chaussures, chapeaux, papiers et documents divers, vieux appareils photo, caméras. Il faut aussi faire développer les photos en couleurs trente-cinq millimètres et les films de huit et seize millimètres, écouter les cassettes audio. La tâche est gigantesque. C’est entrer dans un monde foisonnant et fascinant. Un continent disparu, une Atlantide qui ressurgit. C’est aussi approcher, peu à peu, la personnalité de Vivian Maier, entrer dans une intimité qui ne peut plus rien faire savoir de ses vœux et de ses désirs. C’est aussi faire surgir des témoignages contrastés, troublants. Entrer dans une vie, c’est brasser des ténèbres, déranger des ombres, convoquer des fantômes. C’est interroger le vide et tendre l’oreille vers des échos perdus.

En pleine ségrégation raciale, au cœur des années cinquante, Vivian Maier photographie les Noirs, les Hispanos. Les exclus, les marginaux, les abandonnés, les abîmés, les fracassés. Et que dire de ces innombrables autoportraits qui suffiraient à faire œuvre ? Elle s’y montre dans une troublante présence-absence, en dévoilant des fragments de corps ou de visage, champ et hors-champ, décalée, décentrée, inventant une forme de désagrégation, d’effacement du sujet, comme une métaphore de sa propre existence. Une dérisoire résistance contre le néant, comme la réassurance de sa propre identité.

Vivian entre dans la famille des plus grands, et prend place au panthéon des photographes de rue. Comme si elle réalisait une synthèse de leurs travaux, de leurs talents, avec quelque chose d’autre, d’unique, qui n’appartient qu’à elle. En ce temps-là, ces années cinquante, soixante, ce genre photographique est un domaine pionnier ; peu de femmes se risquent à se confronter à l’espace public, vibrant d’imprévus, mais aussi de dangers. Vivian ne se pose pas cette question. Elle va au contact. Sans appréhension. La rue, elle connaît. Elle montre une société brutale, des existences âpres, malmenées, des horizons fermés, des enfances meurtries, parfois traversées par la grâce. La misère, là, celle qui dort recroquevillée sur le pavé. Dans la ville saturée de vie, de mouvement, l’humain est son territoire.

Et comme nous aimons tous les histoires, comme nous vibrons devant les énigmes, les destins brisés, le mystère Maier n’en finit pas de nous interroger. Insoluble secret d’une existence, terrifiante solitude d’une femme dont le geste photographique, le geste seul donna un sens à la vie, la sauva peut-être du désespoir. Inconcevable pour nous aujourd’hui, en ces temps où nos fragiles et exigeants ego quêtent sans fin l’approbation, l’admiration, le regard. Être vu, reconnu, aimé. Passions, désirs, profits, plaisirs, notre insatiable cavalcade avant le néant.

Elle n’est qu’un réceptacle, un révélateur, plaque sensible de la vie qui vient à elle, dans tout ce qu’elle offre. Aucune gratuité dans ses prises de vue. Aucun hasard. Extrême virtuosité, lorsqu’on connaît un peu le maniement malcommode d’un Rollei. Une photo par sujet, sauf si elle cherche à saisir une séquence, une suite d’actions. Pellicule vierge. Toile blanche. Une pellicule par jour, douze poses. Faible marge d’erreur. Le geste est parfait.

Son regard prodigue a multiplié les miracles nés d’une exceptionnelle, d’une troublante empathie envers l’univers des exclus, des laissés-pour-compte, de ceux qui ne possèdent rien, à peine leur propre vie. Elle leur a offert son seul bien, son trésor : le regard.

Que vaut une société terrifiée par ses fous, ses artistes, incapable de protéger les plus vulnérables d’entre eux ?

Il y a de la fierté chez elle. Une grande fierté. Celle des vaincus. Ce qui reste quand on a tout perdu. Le regard droit. La nuque raide. Ne rien demander, ne rien attendre. S’épargner le refus, le rejet.

Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. La beauté du geste. La perfection du geste. Rien d’autre. Les yeux prêts pour la photo suivante.

lundi 11 mai 2020

[Vitkine, Benoît] Donbass






Coup de coeur 💓

 

Titre : Donbass

Auteur : Benoît VITKINE

Editeur : Les Arènes

Année de parution : 2020

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Sur la ligne de front du Donbass, la guerre s’est installée depuis quatre ans et plus grand monde ne se souvient comment elle a commencé. L’héroïsme et les grands principes ont depuis longtemps cédé la place à la routine du conflit. Mais quand des enfants sont assassinés sauvagement même le Colonel Henrik Kavadze, l’impassible chef de la police locale, perd son flegme.
Un enquêteur dans le bourbier ukrainien, le thriller du correspondant du Monde à Moscou.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Benoît Vitkine est le correspondant du Monde à Moscou. Journaliste depuis quinze ans, il a notamment couvert la guerre dans l’est de l’Ukraine. Donbass est son premier roman.

 

Avis :

Le Donbass, bassin minier qui forme la partie Est de l’Ukraine, est depuis 2014 le théâtre d’une guerre entre le régime ukrainien pro-européen et les séparatistes russophones soutenus par Poutine. Dans la petite ville de Vdiïvka, en plein sur la ligne de front, la vie continue tant bien que mal, sous les tirs d’obus et de roquettes qui détruisent et tuent chaque jour un peu plus. La corruption et les trafics en tous genres ne semblent que mieux s’en porter, dans l’indifférence générale. Pourtant, lorsqu’un enfant est retrouvé assassiné, le chef de la police Henrik Kavadze sort soudain de sa torpeur pour se lancer dans une enquête dont il est loin de soupçonner les liens avec son passé de vétéran d’Afghanistan.

Au-delà du polar, en l’occurrence addictif et bien ficelé, ce sont les connaissances et l’expérience du reporter de terrain et du journaliste spécialiste de la zone qui donnent tout son relief à ce livre : Benoît Vitkine excelle à dessiner et à rendre intelligible l’intriqué contexte géo-politique de son histoire, mais aussi à restituer le climat si particulier de cette ville sinistrée, qui cumule la grisaille et la misère héritées des années soviétiques à la tension et aux dangers d’un conflit armé dont tous ont oublié les troubles raisons. Plongé dans ces lieux comme s’il y était, le lecteur y part à la rencontre de personnages plus vrais que nature, qui tous crèvent les pages et donnent le frisson : petites gens résignées à la peur et à la misère, hommes tués avant l’âge par la violence, les trafics et l’alcool, femmes acculées à la prostitution ou trop souvent laissées veuves sans ressources, fonctionnaires corrompus et voyous de tout poil, tous tentent de survivre avec les moyens du bord et une absence totale d’horizon. A la souffrance des civils s’ajoute celle des militaires, dont beaucoup ont connu le bourbier afghan et, quand ils en sont revenus, traînent leur traumatisme jusqu’à la folie. Le chaos règne autant dans les têtes que dans les rues dévastées…

Impressionnant de précision et de véracité, ce livre qui se lit avec la facilité addictive du roman policier est avant tout un excellent reportage empli d’images fortes et inoubliables, une galerie de portraits représentatifs d’une population martyrisée oubliée par l’opinion publique internationale, et une manière aussi plaisante qu’instructive de comprendre le conflit entre l’Ukraine et la Russie. Coup de coeur. (5/5)

 


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis du Printemps 2020