dimanche 10 mai 2026

Critique : "1979" de Christian Kracht | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "1979" de Christian Kracht



J'ai aimé

 

Titre : 1979

Auteur : Christian KRACHT

Traduction : Corinna GEPNER

Parution : en allemand (Suisse) en 2001,
                  en français en 2003 (Fin de Party),
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (Denoël)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1979. L’année de la chute du shah et de la révolution islamique. Un sale moment pour faire du tourisme en Iran. Candide chaussé de Berluti, le narrateur sillonne Téhéran en écoutant Blondie, à la recherche de soirées festives clandestines et de bons trips en tous genres. Ni les Gardiens de la révolution, ni le climat d’extrême tension qui règne dans la ville ne semble pouvoir troubler sa dérive mondaine. Cette quête improbable conduit notre dandy au Tibet, où il est arrêté par des soldats chinois et envoyé au Lao Gaï ; destination propice à un régime amincissant radical…

Drôle et cruel, 1979 stigmatise tout ce qui rend l’Occident odieux aux yeux de l’Orient. Modèle d’autodérision, la farce de Kracht évoque le Huysmans d’À rebours. La peinture impitoyable d’une humanité décadente.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Christian Kracht, né le 29 décembre 1966 à Saanen, est le plus grand écrivain suisse de langue allemande. Son oeuvre a été traduite en plus de vingt-cinq langues, notamment en français pour six de ses romans. 1979 paraît dans une nouvelle traduction aux éditions Denoël et dans une version iranienne non censurée la même année.

 

Avis :

Publié en 2001 et une première fois en français en 2003 sous le titre Fin de party, 1979 est aujourd’hui réédité dans une nouvelle traduction qui permet de redécouvrir le deuxième roman de Christian Kracht, figure majeure de la littérature germanophone contemporaine. S’éloignant de l’esthétique pop et générationnelle de Faserland, l’auteur ouvre ici son écriture à l’horizon géopolitique d’une année charnière, où révolution iranienne, invasion soviétique de l’Afghanistan et recompositions du pouvoir en Chine post‑Mao mettent à mal  les illusions occidentales sur l’Orient. C’est sur cette ligne de fracture que le livre place un narrateur dandy, esthète et inconscient, face à la violence des bouleversements qui l’entourent. Entre ses deux premiers romans, Christian Kracht passe ainsi du malaise d’une génération à la gravité d’un monde en reconfiguration. 

Le récit suit un narrateur sans nom, héritier oisif de l’Occident prospère, qui traverse l’Iran en pleine révolution avant de poursuivre sa route vers le Tibet. Jeune gandin davantage préoccupé par les signes extérieurs de raffinement que par la gravité des événements, il observe le monde avec une distance presque anesthésiée. Les silhouettes qu’il croise – compagnon de voyage agonisant, figures mondaines ou anonymes de Téhéran – accentuent la sensation d’irréalité qui enveloppe sa progression. L’intrigue, volontairement minimale, accompagne cette avancée vers l’Est comme une descente dans un espace où repères culturels, politiques et spirituels se brouillent, jusqu’à l’enfermement final dans un camp de rééducation chinois, où la brutalité de l’Histoire se rappelle à lui. 

A travers l’absurde qui l'innerve, 1979 expose la faillite d’un sujet occidental incapable de donner sens à ce qu’il traverse. La critique de Christian Kracht repose sur ce décalage : prisonnier de son esthétisme et de ses réflexes de classe, le narrateur réagit aux bouleversements historiques avec une indifférence qui confine au grotesque, révélant l’inadéquation profonde entre son imaginaire et la violence du réel. Cette discordance, plus littéraire que psychologique, fait glisser le protagoniste d’une scène à l’autre comme s’il évoluait dans un monde privé de logique, transformant l’Orient en surface de projection. Le roman progresse ainsi dans une tension constante entre esthétique et histoire, soutenue par une écriture sèche et détachée, qui fait de la désorientation du narrateur le symptôme d’une modernité occidentale soudain privée de ses repères.

En arrière‑plan, 1979 tisse plusieurs motifs qui renforcent sa portée critique. La voix récitante, ironique et décalée, impose au lecteur de recomposer ce que le personnage ne perçoit pas. Le voyage détourne les codes du récit initiatique pour devenir un parcours d’effritement. Le texte interroge un orientalisme tardif, réduit à des clichés esthétiques ou spirituels que le roman retourne contre le regard qui les produit. Quant à la violence politique, elle demeure un hors‑champ persistant, force opaque qui déborde le cadre narratif. L’ensemble produit une impression diffuse de flottement, une dérive lunaire qui prolonge l’inquiétude que le roman installe. 

Satire acérée de l’Occident et de son aveuglement, roman de dérive oscillant entre farce et mélancolie, 1979 impressionne par sa construction virtuose et par son pouvoir de déstabilisation. Cette maîtrise formelle peine pourtant à emporter pleinement l’adhésion : la froideur presque obtuse du narrateur, la déliquescence de l’intrigue et la distance ironique du texte refusent toute prise empathique, laissant le lecteur dans un état d’égarement. L’opacité vénéneuse du récit, si singulière et hypnotique, pousse parfois l’ironie jusqu’à la caricature et, à force de jouer avec les clichés qu’elle entend dénoncer, finit par en reproduire les contours. Un grand sentiment d’ambivalence accompagne donc la lecture de ce livre déroutant et inconfortable, sans dénouement, dont la force critique se nourrit autant de sa lucidité que de sa sécheresse, et qui laisse le lecteur dans un état de trouble, pour ne pas dire de malaise. (3,5/5)

 

Citations :

— Daste shoma dard nakoneh. Que votre main ne vous fasse jamais mal. 
— Nokaretim. Je suis votre esclave. 
— Excusez-moi de vous tourner à présent le dos. 
— Je vous en prie – une fleur n’a pas de dos.


La saleté et la poussière nous recouvraient, ainsi que nos vêtements de feutre, d’une vilaine couche, on aurait dit que nous nous encroûtions lentement à mesure que nous grimpions. J’avais l’impression qu’un vernis se formait progressivement sur nos corps, comme si nous étions des tableaux de vieux maîtres continuellement repeints au fil des siècles, si bien qu’on ne pouvait plus ni discerner l’original ni en rappeler le souvenir.

 

vendredi 8 mai 2026

Critique de "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Intérieur nuit

Auteur : Nicolas DEMORAND

Parution : 2025 (Les Arènes)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Les événements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nicolas Demorand est journaliste. Il co-anime la matinale de France Inter depuis 2017.

 

 

Avis :

Connu pour sa carrière à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, Nicolas Demorand révèle sa bipolarité, diagnostiquée tardivement après vingt ans de détresse silencieuse. Derrière l’image publique du journaliste assuré, il décrit la nuit intérieure, les vertiges et les failles qu’il s’efforçait de cacher. Ce livre est le courageux coming-out d’un homme qui transforme sa fragilité en parole, dans l’espoir d’aider ceux qui traversent les mêmes abîmes.

Longtemps, Nicolas Demorand a erré dans une indigence médicale, enchaînant des traitements inadaptés qui ne faisaient qu’aggraver son mal. Le diagnostic de bipolarité, enfin posé, a mis en lumière la mécanique de ses crises : des oscillations incessantes et imprévisibles entre phases dépressives et maniaques, excluant l’usage des antidépresseurs. Le traitement repose alors sur d’autres molécules, ajustées parfois au jour le jour, pour tenter de le maintenir dans une situation intermédiaire. Mais cette « moyenne » demeure un conflit, un frottement permanent entre deux états, qui le fait « grésiller » dans une incertitude épuisante. Même soigné, il reste prisonnier de ce déséquilibre, contraint de vivre dans un imprévisible ponctué de « trous d’air » où l’existence se dérobe sous ses pas.

Témoignage saisissant dans son objectivité sobre, le texte décrit avec une précision implacable la douleur intérieure, la solitude engendrée et l’impact sur la vie sociale et professionnelle. Nicolas Demorand met en lumière l’ignorance médicale persistante, les errances thérapeutiques et l’incompréhension de l’entourage face à un mal invisible. Comme l’annonce son incipit frontal « Je suis un malade mental », il s’attaque au tabou entourant la maladie psychique, refusant le non-dit pour transformer son expérience en acte de vérité. 

Ce combat contre le mutisme rejoint celui d’autres auteurs qui ont choisi de mettre en mots la souffrance psychique pour faire bouger les lignes. Gilles Paris, dans Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, raconte ses chutes dépressives et la violence des hospitalisations avec le même dépouillement sincère. Ces récits, tendus et sans fard, contribuent à lever le voile sur des pathologies encore mal connues, souvent mal prises en charge et socialement stigmatisées. Partages d’expérience et leviers de sensibilisation, ils invitent à repenser le regard porté sur la santé mentale et à rompre l’isolement des malades. Ils offrent à ceux qui traversent les mêmes épreuves la possibilité de se reconnaître, mais aussi l’espoir de devancer certaines impasses et de gagner un temps précieux sur ce chemin de croix.

Sobre, poignant et courageux, ce livre s’inscrit, aux côtés de Gilles Paris et d’autres, dans une parole nécessaire : une parole qui ose dire, refuse l’effacement et, en se risquant à l’intime, contribue à transformer le regard de la société, rappelant que la santé mentale n’est pas une affaire privée mais un enjeu collectif. (4/5)

 

 

Citations :

Je suis un malade mental. Il m’est difficile de dire depuis combien de temps, vingt ans, peut-être trente, certainement huit, depuis qu’un diagnostic a été posé. J’avale tous les jours une grande quantité de médicaments, je vais deux à quatre fois par mois dans un hôpital psychiatrique où l’on me surveille comme le lait sur le feu. Je suis bipolaire, pour employer le mot précis qui a remplacé « maniaco-dépressif ». Mon humeur varie entre de longues, profondes, phases dépressives et d’autres, maniaques ou hypomaniaques, infiniment plus courtes, où je déborde d’une énergie malsaine qui me carbonise le cerveau. Dans les moments de stabilité, j’attends avec inquiétude que l’une ou l’autre de ces phases se manifeste.
 
 
Le type de dépression qui m’affecte, en tant que bipolaire, a une particularité : il est extrêmement difficile à soigner. Contrairement à une dépression « classique », prendre des antidépresseurs m’est interdit : cela présente le risque de me stimuler à un point tel qu’à la dépression succède une phase maniaque. Et, à celle-ci, une nouvelle crise dépressive. Et ainsi de suite. Exclus, donc, les antidépresseurs : mon psychiatre les remplace par d’autres molécules dont il ajuste parfois les posologies au jour le jour. Ces alternatives me sortent du trou, évidemment, elles me hissent vers une sorte d’humeur moyenne dont on pourrait imaginer qu’elle constitue une victoire. En réalité, cette moyenne est un conflit, un frottement permanent entre de petites poussées maniaques et de légers dérapages dépressifs. Je grésille. C’est la « phase mixte », la plus difficile à soigner, qui me fait traverser des trous d’air pendant des semaines ou des mois. Inutile de dire à quel point il est épuisant de ne savoir ni qui, ni dans quel état je serai aujourd’hui ou demain, quand ce n’est pas tout à l’heure, entre midi et deux.


 

mercredi 6 mai 2026

Critique : "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un été sans fin

Auteur : Joseph d'ANVERS

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Paul Sinner se réveille dans un hôtel sur l’île paradisiaque de Perasma, en Grèce, il ne se souvient de rien. Un accident de voiture l’a rendu amnésique. Au fil d’un été qui semble ne jamais finir, il tente de rassembler les fragments de sa vie passée. Mais l’île et ses habitants cachent bien plus de secrets qu’il ne l’imagine. Persuadé qu’il peut abandonner ce qu’il a été pour devenir un autre, Paul Sinner découvre peu à peu que certaines vies ne se réécrivent pas sans conséquences. Dans ce roman à suspense, aussi sensuel que troublant, Joseph d’Anvers met en scène un homme pris au piège de sa propre disparition.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chanteur, compositeur, parolier, scénariste, Joseph d’Anvers est un artiste aux multiples vies. Il a publié plusieurs ouvrages marquants, dont Juste une balle perdue et Un garçon ordinaire. Un été sans fin est son quatrième roman.

 

Avis :

Auteur venu de la musique, Joseph d’Anvers signe un quatrième roman mystérieux centré sur un homme amnésique échoué sur une île grecque. Dans une atmosphère étrange et hypnotique, comme suspendue dans le temps, il déploie une métaphore du flottement identitaire où le décor, opaque et étouffant sous ses allures paradisiaques, se fait peu à peu le miroir des failles du protagoniste. La quête de soi qui s’y dessine se développe sous une tension diffuse, dans une progression implacable vers une vérité encore voilée.

Un homme sans nom ni passé se réveille dans une chambre d’hôtel, incapable de comprendre ce qui l’a conduit jusqu’à cette île où tout semble accueillant et hostile en même temps. Autour de lui, chacun se montre serviable, presque trop, l’invitant à se reposer sans jamais lui fournir la moindre explication. Il se résigne alors à profiter de ces étranges vacances, dans l’attente que quelque chose se débloque. Peu à peu, des fragments de souvenirs remontent, des images furtives qui troublent la surface tranquille de ses journées. Les attitudes bienveillantes laissent parfois place à des gestes décalés, à des silences trop longs, et quelques phénomènes difficiles à interpréter renforcent l’impression que l’île, au-delà d’entretenir le flou autour de son identité, resserre imperceptiblement son emprise sur lui.

Le roman joue sur une tension constante entre l’apparente douceur du décor et l’inquiétude qui s’immisce dans chaque scène. Prisme à travers lequel tout se déforme, l’amnésie colore les gestes les plus anodins d’une teinte suspecte, les dialogues s’enrobent d’ambiguïté, et l’île finit par prendre des allures d’organisme vivant, presque malveillant. La sensualité qui, dans les corps, la lumière et la chaleur omniprésente, traverse le récit contribue elle aussi à cette distorsion, brouillant la frontière entre attirance et inquiétude. Dans ce flottement s'installe une atmosphère pétrie d’incertitude, où la vérité, toujours proche, semble se dérober au moment même où l’on croit la saisir. L’indice de l’île voisine de Léthé, glissé au mitan du livre, oriente subtilement la lecture sans la refermer : l’intérêt réside moins dans ce que l’on devine que dans la manière dont l’auteur fait vibrer cette piste, instillant un malaise persistant.

Si certaines directions se devinent assez tôt pour laisser le rebondissement en retrait, l’on n’en prend pas moins plaisir à cette lecture qui s’ancre dans la dérive intérieure et dans l’exploration d’une mémoire vacillante, d’une identité fragmentée et de la tentation de se réinventer. L’atmosphère, le trouble et la lente montée d’une conscience en reconstruction l’emportent ainsi sur les attentes de suspense classique, préférant baigner le lecteur dans la brume nébuleuse de perceptions altérées où plane une menace latente. (4/5)

 

mardi 5 mai 2026

Bilan de lectures – Avril 2026 | Lectures de Cannetille

  

Coups de coeur :

  
BAJANI Andrea : L'anniversaire 
BEAUSSAULT Mathilde : La colline
SHRIVER Lionel : Hystérie collective  
TUZROYLUKE Lily H. : Kaya 
 


   

J'ai beaucoup aimé :

 
BÄRFUSS Lukas : Les miettes 
DALEMBERT Louis-Philippe : Je n'ai jamais dit papa 
FEURTE Antonin : Lâcher les chiens  
HOUELLEBECQ Michel : Combat toujours perdant
YVARS Alain : Ma galerie imaginaire  
 


 

 J'ai aimé :

 
 BORDES Gilbert : L'île sans nom
DICHTER Michaël : On l'appelait Bennie Diamond 
LE CLEZIO J.M.G. : Trois Mexique
 



 

lundi 4 mai 2026

Critique : "Gens sans tombe" de Enes Halilovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Gens sans tombe " de Enes Halilovic



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Gens sans tombe (Ljudi bez grobova)

Auteur : Enes HALILOVIC

Traduction : Chloé BILLON

Parution : en serbe en 2020
                  en français (Bruit du Monde) en 2026

Pages : 368

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Imaginez un jeune homme, Semir, qui bégaye depuis l'enfance et qui grandit dans l'ombre d'un père mythique : Numan Numic, ce "meurtrier célèbre" qui a défrayé la chronique dans les Balkans. Pendant 47 jours, cet homme a tenu en haleine toute une région, traqué par 41 policiers, avant de mourir criblé de 31 balles. Semir n'a jamais connu ce père, mais toute sa vie sera une enquête sur cette figure légendaire.

Le narrateur nous raconte son enfance auprès de tante Badema - elle aussi meurtrière, ayant empoisonné un inspecteur de police - qui l'élève entre récits de cavale et séances de tricot. Une galerie de personnages absolument saisissants : il y a Goulasch, ce voisin obèse qui grossit jusqu'à ne plus pouvoir sortir de sa chambre. Il y a Janko, mathématicien de génie obsédé par la conjecture de Goldbach, qui voit dans les équations la clé du monde. Il y a Clark, ce joueur mythomane qui se prend pour une star de cinéma...

Roman d'apprentissage brutal et tendre, Gens sans tombe déploie une fresque des Balkans contemporains où la violence se transmet de génération en génération. Halilović révèle un talent exceptionnel, conjuguant oralité populaire et sophistication littéraire pour dire la difficulté d'exister quand l'Histoire vous a volé jusqu'à votre nom.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Enes Halilović est né à Novi Pazar, dans le Sandžak, une région a forte minorité musulmane du sud de la Serbie, en 1977. Il est écrivain, poète, dramaturge, journaliste et économiste. Il est le fondateur de l’agence de presse Sanapress (2000), de la revue littéraire Sent (2001) et de la revue en ligne Eckermann. Son roman Gens sans tombe a été couronné du prix Vital 2020 et du prix Grigorije Božović.

 

Avis :

Originaire du Sandžak, région frontalière entre Serbie et Monténégro longtemps marquée par une histoire de coexistence et de fractures, Enes Halilović entreprend, par ce roman, d’offrir une « tombe » symbolique à ceux qui, oubliés par leur terre comme par la mémoire officielle, ne peuvent plus compter que sur les mots pour obtenir une forme de reconnaissance. Son récit s’inscrit ainsi dans une démarche mémorielle où la fiction se fait ultime refuge contre l’oubli.

Bègue, Semir grandit dans l’ombre d’un père dont il n’a hérité qu’une légende encombrante. La figure de Numan Numić – homme traqué, abattu, puis élevé au rang de mythe local – pèse sur son existence comme un récit fondateur impossible à vérifier. Orphelin de mère dès la naissance, ballotté entre les tantes qui l’élèvent chacune à leur manière, il se construit au contact d’un entourage haut en couleur : une parente qui mêle confidences et superstitions, un voisin prisonnier d’un corps obèse à l’extrême, un mathématicien persuadé que les nombres détiennent la clé du monde, ou encore un flambeur qui réinvente sa vie comme un scénario de cinéma. À travers ces figures décalées, le roman esquisse un parcours initiatique où l’apprentissage de soi passe par l’écoute de voix dissonantes, de silences lourds et de mémoires cabossées.

Sans écrire un roman autobiographique, Enes Halilović mobilise l’univers qui l’a vu grandir – une société rurale dont la mémoire disloquée se nourrit d’histoires transmises et de figures peu à peu fantasmées – et puise dans l’imaginaire de sa région natale pour composer un récit qui, au‑delà d’un destin individuel, renvoie à celui d’un territoire où les vivants cohabitent avec les fantômes du passé.

Jamais mentionné de façon directe, le traumatisme historique de cette région ne se laisse saisir qu’à partir de ses répercussions sur les personnages, tous fragilisés par des traces invisibles. L’auteur construit un univers où le tragique refoulé se mue en absurde, via des êtres ayant intégré, jusqu’à en paraître extravagants ou grotesques, les effets d’une violence qui, transmise sans mots de génération en génération, déforme les corps, les récits et les destins. Ces existences marginales animent une fresque où l’excentricité apparaît comme le symptôme d’un monde fracturé, et où la quête de soi passe par l’affrontement avec des mémoires instables, mensongères et douloureuses. 

Dans ce contexte, la trajectoire de Semir prend la forme d’un cheminement aveugle dans un paysage de ruines. Grandir dans l'ombre d'un mythe, au sein d'une région où la violence circule par les non‑dits, revient pour lui à avancer parmi des fragments impossibles à assembler. Déformées, lacunaires et contradictoires, ces bribes de mémoire entravent autant la compréhension des cicatrices de l'Histoire que la construction de soi. Épousant cette discontinuité, la narration se tisse de tâtonnements, de départs et de retours incertains trahissant les failles d’un héritage brisé. C’est précisément dans ce vacillement que Semir se met à écrire : non pour reconstituer une vérité introuvable, mais pour ordonner le chaos et donner une forme à ce qui lui échappe. Plus qu'un moyen de comprendre le passé, l’écriture est ici un geste de survie, une manière enfin de donner une sépulture aux fantômes de tous ceux privés, comme lui, de mémoire et de place dans le récit collectif. 

Exigeant, parfois déroutant avec sa profusion de figures confinant au grotesque, mais toujours habité par une profonde justesse humaine, ce livre s’inscrit dans une tradition littéraire largement partagée dans les Balkans et l’Europe centrale, où l’excès et la démesure servent d’instruments révélateurs lorsque le discours ordinaire ne suffit plus. L’absurde, participant de la vérité d’un monde où les identités se forgent dans l’incertitude et la rumeur, permet de faire affleurer l’Histoire par ses fissures et de restaurer une mémoire dont l’occultation menace de conduire tout droit à la folie – car une société qui refuse ses morts finit tôt ou tard par perdre ses vivants. (4/5)

 

Citations :

Cette amitié comptait beaucoup pour moi mais je l’affirme : il ne faut être trop proche de personne ; soit ton proche finira par te décevoir, soit tu devras le défendre quand il décevra les autres. Même le coupable est magnanime envers lui-même, mais pas envers les autres coupables.


La plupart des écrivains aiment inventer sans cesse, alors qu’il suffit d’écouter et d’observer. Le devoir de l’écrivain est d’extraire d’innombrables vécus, événements et informations le littéraire, d’éliminer le quotidien. Ne va pas confirmer une vérité historique. Évite les accents politiques. Ne t’aventure pas dans les affirmations et les suppositions. Que les historiens s’en chargent, s’ils existent encore. Tu dois entrouvrir la porte de la douleur. C’est cela, le devoir de l’écrivain.

 

samedi 2 mai 2026

Critique : "La longue vie" de Valentin Retz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La longue vie" de Valentin Retz


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La longue vie

Auteur : Valentin RETZ

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un biologiste, un prophète et un écrivain se croisent à travers le temps. Ils se posent tous les trois la question de la vie éternelle : est-il possible de ne pas mourir ?
Entre le protocole scientifique, la foi religieuse et l’extase de la littérature, quelle est la solution ?
À travers un entrelacement qui démultiplie les possibilités féeriques de la fiction, ce roman met en scène le délire contemporain de la science et nous embarque jusqu’au mont Athos, sur les pas des premiers chrétiens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Valentin Retz est romancier. Il a notamment publié, aux éditions Gallimard, dans la collection "L'infini", Noir parfait (2015) et Une sorcellerie (2021).

 

Avis :

Dans la veine métaphysique qui traverse son œuvre, Valentin Retz confronte trois figures – un scientifique, un croyant et un écrivain – à la question du temps et de la finitude. S’appuyant sur des références à la physique contemporaine, notamment l’idée d’un univers où les instants coexistent, le roman explore la possibilité d’une existence affranchie de la chronologie ordinaire. À cette dimension spéculative se mêlent une méditation spirituelle et une réflexion sur la puissance transformatrice de l’écriture, qui permettent à l’auteur d’interroger la manière dont les sociétés modernes conçoivent leur rapport au temps et réduisent le champ accordé à une véritable profondeur intérieure.

Le récit se déploie à travers trois trajectoires distinctes mais étroitement liées. Le scientifique, engagé dans la recherche d’un moyen d’inverser le vieillissement cellulaire, incarne la tentation de dépasser biologiquement la mort. Le croyant vit dans l’attente d’un accomplissement spirituel susceptible de donner sens à l'existence humaine. L’écrivain, quant à lui, mise sur la création littéraire pour atteindre une autre forme d’éternité. Ces voix parallèles, chacune avec sa logique propre, entrent en résonance et dessinent un ensemble traversé par une même interrogation : comment habiter le temps sans en être prisonnier. 

Ambitieux dans son projet – faire cohabiter, au sein d’une même fiction, les langages de la science, de la spiritualité et de la littérature – Valentin Retz orchestre un dialogue soutenu entre ces registres, qui se répondent ou se contredisent pour éclairer différentes facettes de la condition humaine. Les spéculations biologiques, les interrogations théologiques et les méditations sur l’écriture alimentent une pensée en mouvement, qui circule librement entre savoirs et imaginaires tout en préservant la continuité de la trame romanesque. Exigeant et parfois déstabilisant, mais d’une virtuosité certaine dans sa manière d’allier profondeur conceptuelle et maîtrise narrative, le roman maintient une cohérence remarquable tout en brouillant les frontières entre réflexion et invention. Une fois l’étonnement initial dissipé, se révèle une méditation métaphysique qui invite à renouer avec une intensité spirituelle que le monde contemporain, absorbé par ses logiques techniques, tend à reléguer loin de ses préoccupations.

Capable de faire dialoguer des registres hétérogènes sans jamais perdre de vue l’exigence d’une pensée cohérente, ce livre séduit moins par la puissance de son intrigue que par l’ampleur de sa pensée et la précision de son architecture conceptuelle. La fiction sert avant tout ici de tremplin à une réflexion sur le temps, la mort et l’immortalité qui, entre rigueur spéculative et virtuosité formelle, semble s’insurger contre l’appauvrissement de notre horizon intérieur et rappeler la nécessité d’une interrogation plus profonde sur ce qui fonde l’existence humaine. (4/5)

 

Citations :

Car enfin, tout à coup, j’ai murmuré : « Les écrivains sont des voix qui résistent à la mort. » Et ce faisant, l’idée s’est imposée dans mon esprit que n’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage ; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. Or, dans le mouvement de cette idée, j’ai brusquement appréhendé ce qui reliait ma propre histoire avec les histoires respectives de Nikopol et d’Apollos. Et cela, je l’ai vu en quelque sorte du dehors, comme si j’étais moi-même le personnage d’une narration : un écrivain occupé, tel qu’il y en a toujours eu, à rechercher le point secret de la parole, le point d’immortalité, quand Nikopol cherchait, lui, la formule scientifique de l’éternelle jeunesse, et qu’Apollos espérait, de son côté, la venue du Royaume, qui n’est rien d’autre qu’une vie sans fin en communion avec le Père de l’univers.


À cette occasion, en effet, j’ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m’aura donné l’intuition que d’improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu’il existe des passages permettant de contourner la loi d’airain qui ordonne le passé, le présent et l’avenir. Mais attention, ce dont je parle n’a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu’on l’imaginerait de prime abord. Il ne s’agit pas d’utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d’une époque à une autre à la manière de H. G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c’est le sujet qui se transforme. Car l’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace dans l’espace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu’il est possible d’expérimenter par avance l’être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l’ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés.


Car enfin le décalage temporel entre la parution du livre et le moment où j’avais rédigé les pages dans lesquelles Démocrate évoquait ce même livre, eh bien, ce décalage effilochait devant mes yeux la trame de la réalité. Comment comprendre, en effet, qu’une œuvre dont j’ignorais tout soit apparue dans mes propres écrits ? Cela signifiait-il que le futur pouvait faire irruption dans le présent par le biais de la fiction ? Que l’écriture prophétisait à sa manière, ou plus encore, engendrait le réel ?



Car de nouveau s’est imposée la sensation d’être moi-même le personnage d’une histoire, comme ç’avait été le cas une première fois il y a des mois dans le jardin du Luxembourg, à cette seule différence qu’aujourd’hui je comprenais que cette histoire s’écrivait avec l’encre de la réalité. Il faut dire qu’autour de moi chaque élément me semblait revêtu d’une signification métaphorique, voire romanesque, le moindre bruit de clef, le moindre claquement de porte, le moindre geste entraperçu. Et qui plus est, ces éléments mis bout à bout me paraissaient former une œuvre dans laquelle chaque être humain avait son rôle particulier. Comme si la vie n’était rien d’autre qu’un refus ou une acceptation de notre place à l’intérieur de l’œuvre elle-même. Comme si nous étions tous des personnages d’un grand livre, Le Livre des destins et des ambiguïtés ; et que la liberté consistait uniquement à se connaître et à s’aimer tel que l’Artiste de génie, l’Écrivain supérieur qui nous faisait interagir, avait toujours désiré que nous soyons en vérité.

 

jeudi 30 avril 2026

Critique : "L'île sans nom" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'île sans nom" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : L'île sans nom

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (Presses de La Cité)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1858, dans la région de Dieppe. Le jeune Hervé, employé de ferme, ne rêve que du grand large. Il se rend souvent au port d'où de fiers trois-mâts partent pêcher la morue dans les eaux glacées et tempétueuses de l'Atlantique Nord.
Un soir, déambulant le long du quai, il sauve un vieux marin de la noyade. Le rescapé lui confie un secret : l'existence d'une île mystérieuse qui recèlerait un trésor.
La proposition d'embauche du capitaine du Matamore en partance pour Terre-Neuve va sceller le destin d'Hervé. Enfin l'aventure !
À bord, les conditions de vie sont rudes, la pêche difficile, mais la solidarité un peu fruste des marins permet d'affronter tous les dangers. Jusqu'à ce jour de tempête où le jeune homme, porté disparu, va s'échouer sur une île...

Un roman initiatique entre mystère, intrigues et vengeance, où souffle un puissant air marin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1948, à Tulle, en Corrèze, Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste. Aujourd'hui, il se consacre à ses deux passions : la lutherie et l'écriture. Membre de l'Ecole de Brive, il est l'auteur de plus d'une cinquantaine de romans régionaux et historiques. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins. Grand amoureux de la nature, il a notamment publié La Garçonne, Chante, rossignol, Le Testament d'Adrien, Tête de lune, Ceux d'en haut, Docteur Mouche et La Malédiction de Pauillac aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :   

Fidèle à son écriture ancrée dans l’histoire et la nature, Gilbert Bordes signe un nouveau récit d’aventure où un jeune marin se retrouve isolé sur une terre inconnue au milieu du XIXᵉ siècle. Cette île sans nom concentre à la fois le mystère du monde maritime et les épreuves caractéristiques des parcours initiatiques que l’auteur affectionne.

Hervé, adolescent normand animé par le désir de prendre la mer, embarque à bord d’un trois‑mâts en partance pour Terre‑Neuve. Sa découverte des rudes conditions de pêche en Atlantique Nord s’interrompt brutalement lorsque, tombé en mer et réputé perdu lors d’une tempête, il échoue sur une île déserte, rendue inaccessible à la navigation par les brumes et les courants qui en cernent les abords. Commence alors un récit de survie où l’ingéniosité, la peur et l’espoir se mêlent, et où la solitude n’exclut pas les rencontres inattendues. 

Un jeune héros projeté trop tôt dans l’adversité, une nature souveraine qui impose ses lois et un espace clos où les personnages se révèlent autant qu’ils se transforment : on retrouve ici plusieurs motifs chers à Gilbert Bordes, qui confèrent au roman une tonalité immédiatement reconnaissable. Certes, l’intrigue s’autorise quelques facilités et repose sur des coïncidences pour le moins improbables, mais une fois ces libertés acceptées, on se laisse volontiers captiver par le talent de conteur de l’auteur, son écriture sensible aux paysages, son sens du rythme et de la tension, et l’humanité profonde qui rend le parcours d’Hervé aussi touchant que prenant.

Sans renouveler en profondeur l’univers de Gilbert Bordes, L’Île sans nom en propose une variation maritime qui exploite un décor neuf et fortement dépaysant. Le roman s’adresse avant tout aux lecteurs sensibles aux récits d’aventure et d’apprentissage, ceux qui préfèrent se laisser emporter par une histoire plutôt que la questionner. Grâce à son écriture fluide, à la précision de ses descriptions et à la manière dont il conjugue tension extérieure et progression du personnage, l’écrivain livre une aventure accessible et immersive, qui séduira autant les fidèles de son oeuvre que ceux qui la découvrent. (3/5)

 

 

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