vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)
 

mardi 30 juin 2026

Bilan de lectures – Juin 2026 | Lectures de Cannetille

 

 

Coups de coeur :

  

BARTABAS : Les cogne-trottoirs
DIERSTEIN Benjamin : L'étendard sanglant est levé 
MALKA Richard : Traité sur l'intolérance 
VUONG Ocean : L'Empereur de la joie 

 

  


   

J'ai beaucoup aimé :

 
ARNIM Elizabeth (von) : Avril enchanté 
DI PIETRANTONIO Donatella : L'âge fragile 
GARCIA MARQUEZ Gabriel : Nous nous verrons en août
KOENIG Gaspard : Aqua
KRAUS Daniel : Whalefall 
THOMAS Chantal : Femmes sur fond d'azur
 


 

 J'ai aimé :

 
LEPERE Julia : La mer et son double
PASSERON Anthony : Jacky 
 

 

lundi 29 juin 2026

Critique : "Jacky" de Anthony Passeron | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jacky" d'Anthony Passeron


 

J'ai aimé

 

Titre : Jacky

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

«  Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeux.  »
Au tournant des années 1980 et 1990, Anthony et son frère jumeau grandissent entourés d’une famille paternelle soudée, dans une vallée enclavée de l’arrière-pays niçois. Entre des grands-parents aimants, une cousine atteinte d’une maladie mystérieuse et un jeune oncle plein d’entrain, ils tuent l’ennui grâce aux jeux vidéo – une passion nouvelle, transmise par leur père  : Jacky.
De Space Invaders à Zelda, de Nintendo à Sega, la conscience du monde dans lequel le narrateur et son frère évoluent s’aiguise avec les capacités techniques de ces étranges machines. Elles vont peu à peu s’imposer comme un refuge face aux injonctions qui pèsent sur eux,  à l’ennui d’un quotidien sans horizon et aux drames qui frapperont bientôt leurs proches. Jusqu’au départ brutal de leur père. 
Anthony Passeron plonge le lecteur dans une époque révolue : l’insouciance de la fin du XXème siècle, avec son horizon de prospérité et d’innovations technologiques. Mêlant son histoire personnelle à celle des grands inventeurs de jeux vidéo, il lance un cri d’amour au père, malgré la blessure inguérissable de l’abandon.
Ce roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence, a le charme et la puissance d’une chronique sociale douce-amère : « J’aurais voulu qu’on se demande enfin quelle malédiction, quelle pluie de mépris, de bêtise et de brutalité tombait depuis des décennies, des siècles peut-être, dans cette vallée que certains n’avaient d’autre choix que de fuir. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Après avoir passé son enfance dans l’arrière-pays azuréen, il suit un cursus de géographie et devient professeur de lettres, d’histoire et de géographie en lycée professionnel. Son premier livre, Les Enfants endormis (Prix Wepler, finaliste du Prix du Livre Inter), paru en 2022 aux éditions Globe, a connu un immense succès et a été traduit dans une quinzaine de langues. Jacky est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Après Les Enfants endormis, récit mêlant trajectoire familiale et enquête historique sur l’épidémie de sida dans les années 1980, Anthony Passeron revient avec un deuxième roman plus intimiste, centré cette fois sur la figure paternelle.

Délaissant la fresque documentaire, il s’ancre dans la mémoire d’un fils devenu adulte, qui s’obstine à cerner la présence insaisissable d’un père avant son éloignement volontaire, forme d’abandon sans fracas ni retour. Tout en revisitant les attitudes, les non-dits et les esquives, il tente de comprendre ce qui a conduit à la fracture, dans une quête où chaque détail se fait indice, et chaque souvenir, travail d’élucidation. 

La narration s'organise autour de trois consoles de jeux mythiques, qui balisent l’enfance de l’auteur comme autant de chapitres sensibles. Offertes par le père, elles ouvrent à ses deux fils un univers ludique devenu refuge et incarnent les gestes maladroits d’un homme pour transmettre quelque chose, sans toujours trouver les mots ni la juste attitude. Le jeu s'érige alors en langage affectif, une forme de contact indirect suppléant à la parole. À travers ces objets, l’écrivain capte les mutations d’une époque, mais surtout les traces d’un lien fragile, tissé dans le silence et les tentatives de partage. 

Parfois relâchée, l’écriture semble avancer à tâtons, comme si elle cherchait elle aussi à approcher une vérité fuyante. Avec ses phrases courtes, ses ruptures de rythme et ses ellipses qui en disent long, ce style dépouillé confère au texte une sincérité vibrante, mais aussi quelques fragilités : certaines séquences perdent en précision ce qu’elles gagnent en intensité, tandis que le dispositif formel centré sur les trois consoles fige parfois la narration dans une mécanique répétitive, au risque d’émousser l’émotion. La mémoire y est travaillée comme une matière instable, faite de bribes, de creux et de retours, que le récit tente d'assembler sans jamais prétendre à l’exactitude.

Plutôt que de théoriser, le roman aborde en filigrane des réalités sensibles – déclassement social, masculinités blessées et héritages invisibles – qu’il laisse se révéler à travers postures et silences. Evitant l’analyse frontale, il donne à voir ce qui se joue dans les replis de l’intime : une filiation marquée par le non-dit, et des enfances traversées par le manque où les transmissions échouent sans bruit. Opaque, maladroit, parfois touchant, le père n’est ni idéalisé ni condamné, mais présenté dans une complexité et une ambivalence d'une grande vérité.

Jacky explore avec justesse les blessures de la filiation, là où absence et défaut d’attention creusent un vide. Malgré une construction un peu artificielle qui tend à assécher l’émotion, le roman conserve une forme de pudeur vibrante et un art subtil de la suggestion. (3,5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’était comme ça. Peut-être qu’on ne choisissait pas qui on était, après tout. Faute de devenir quelqu’un d’autre, on devait prendre la place qui nous était attribuée.

Personne n’a jamais revu Jacky. Il a disparu avec mes consoles de jeux, avec mon enfance, avec la boucherie de ses parents et avec le village que j’ai connu. Il s’est évaporé dans le temps et l’espace, à travers le rideau de brume des gorges qui enferment la vallée avant de s’éclipser dans les possibles de la plaine qui gagne la côte. Il a abandonné son métier, sa famille et son histoire. Faute d’être parvenu à venger son nom, il l’a enfin trahi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 27 juin 2026

Critique : "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka




Coup de coeur 💓

 

Titre : Traité sur l'intolérance

Auteur : Richard MALKA

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 96

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Après  Le droit d’emmerder Dieu, éloge du droit au blasphème,  Richard Malka revient sur l’origine profonde d’une guerre millénaire au sein de l’Islam  : la controverse brûlante sur la nature du Coran.
Plus qu’une plaidoirie, ces pages mûries pendant des années  questionnent ce  qu’il est advenu de l’Islam entre le VIIe et le XIe siècle, déchiré entre raison et soumission.
Les radicaux ont gagné,  effectuant un tri dans le Coran et les paroles du Prophète, oppressant leurs ennemis – au premier rang desquels les musulmans modérés, les musiciens, artistes, philosophes, libres penseurs, les femmes et minorités sexuelles.
Plonger avec passion dans cette cassure au sein d’une religion n’est pas être « islamophobe », c’est  regarder l’histoire en face.
Traité sur l’intolérance  est  une méditation puissante, un appel aux islamologues du savoir et de la nuance – pour qu’enfin  chacun sache, comprenne, échange, s’exprime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Malka, avocat, romancier, scénariste de romans graphiques, est l’auteur chez Grasset de Tyrannie (2018), d’Eloge de l’irrévérence avec Georges Kiejman (2019), du Voleur d'amour (2021) et du Droit d'emmerder Dieu (2021).

 

 

Avis :

Après Le droit d’emmerder Dieu, qui, en 2021, retranscrivait sa plaidoirie lors du procès des attentats de 2015, Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, publie cette fois son intervention lors du procès en appel, à l’automne 2022.

Partant du préambule qu’ « On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision des frères Kouachi », et que, selon Voltaire dont la salle du procès porte le nom, « Il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas », l’avocat démonte la thèse du blasphème, avancée par les accusés pour justifier de leur vengeance terroriste, en remontant aux origines de l’Islam et à l’émergence de deux courants théologiques : le mutazilisme, prônant l’exercice de la raison dans la croyance, et, s’y opposant de tout son rigorisme radical au prétexte d’un Coran « incréé », c’est-à-dire d’origine divine et ne pouvant tolérer ni interprétation ni critique, le hanbalisme, dont le wahhabisme saoudien et le salafisme sont aujourd’hui des émanations extrêmes.

De cette fracture historique sont ainsi nés « un islam des lumières et un islam des ténèbres. » Aussi vindicatif que dogmatique, c’est le second qui a fini par s’imposer toujours davantage. Choisissant, pour mieux dominer le monde - « C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude. » -, d’appliquer à la lettre les versets les plus violents du Coran sans tenir compte de l’évolution du contexte au fil des siècles, il aboutit à un système où règnent, sans limite aucune, intolérance et violence, au détriment de toute liberté de conscience, de pensée et d’expression.

Alors, parce que « Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité », parce que « Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université », et parce que se taire est accepter que la peur triomphe, Richard Malka poursuit courageusement son appel à la prise de responsabilité. Il ne peut y avoir de tolérance pour l’intolérance : il en va de la survie de la raison et de l’intelligence face au dogmatisme et à l’obscurantisme, de la primauté de la paix sur la violence, de la préservation des valeurs démocratiques de notre société.

« Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur. » Lire et diffuser ce Traité sur l’intolérance, c’est refuser de se résigner. Coup  de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Voltaire… Le pourfendeur des religions, l’esprit libre, révolutionnaire, celui dont on a brûlé le dictionnaire philosophique dans le bûcher du chevalier de La Barre, l’auteur du Traité sur la tolérance et de la pièce de théâtre Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète que l’on n’ose plus jouer nulle part au monde ou presque. Celui qui n’hésitait pas à affirmer, en un temps ou cela entraînait la mort, l’enfermement ou l’exil, plus certainement qu’aujourd’hui, que le christianisme était la religion « la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde », ou encore « la superstition la plus infâme qui ait jamais abruti les hommes et désolé la terre ».
Ainsi osait-on parler des religions au XVIIIe siècle. Il est de ceux auxquels nous devons de vivre libres. Mais nous ne le savons plus, nous l’avons oublié.


La réalité, c’est que jusqu’à ce jour, malgré toutes mes interventions, je n’ai fait que plaider des conséquences de la terreur, et en effleurer la cause, parce que la cause fait peur et qu’elle est si délicate à évoquer.
Voilà pourquoi plaider. Pour nommer la cause, clairement, sans circonvolutions, comme celui dont cette salle porte le nom l’aurait sûrement fait. Je n’ai pas son génie mais au moins, il faut essayer d’en être digne.
Et pourquoi nommer la cause ? Parce que la pensée provient du langage. Si on ne nomme pas, alors on ne peut pas raisonner. Si l’on ne pose pas le diagnostic d’une maladie, on n’a aucune chance d’y trouver un remède. Et les massacres se poursuivront, inexorablement.


On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision de l’islam des frères Kouachi. La peur, chez l’humain, ne peut produire que deux réactions : la violence ou la soumission. C’est une détestable alternative et si nous ne parlons pas, nous aurons l’une ou l’autre, voire les deux.  
Il faut combattre cette vision car il en va de l’intérêt de tous et parce que, pour citer une dernière fois Voltaire, « il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas ».


L’islam des Kouachi, mon accusé, n’a rien de marginal ; il veut, depuis mille ans, tout écraser, éliminer, supprimer, à commencer par les autres courants de l’islam avec, parfois, la complicité de certains de nos intellectuels, écrivains ou politiques.
J’avais évoqué, il y a deux ans, leurs réactions au moment de la publication des caricatures par Charlie Hebdo. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler les propos de certains sur Salman Rushdie au moment de la publication des Versets sataniques.
Salman Rushdie qui, dénonçant en 2017 « l’aveuglement stupide des gens de gauche qui font tout pour dissocier le fondamentalisme de l’islam », s’alarmait de « l’évolution radicale de l’islam, dévoré par ce fanatisme qu’est le wahhabisme » et nous exhortait « à voir la réalité des origines du jihadisme qui n’est pas extérieur à l’islam ».
Adonis a consacré un livre entier à cette question, relevant que, sur 3 000 versets du Coran, 518 portent sur des châtiments ; les supplices divers et variés font l’objet de plus de 370 versets dont les versets 70 et 72 de la sourate 40 qui promettent à ceux qui désobéissent d’être « traînés avec des chaînes dans l’eau bouillante et précipités dans le feu ». C’est un exemple parmi d’autres. Mais comment faire si l’on se refuse la faculté d’interpréter le texte ? On fait bouillir de l’eau ?
Tant d’intellectuels arabes se battent pour qu’une autre vision triomphe. Mais ils sont traités de tous les noms puis on leur accole le qualificatif de « sulfureux » et ensuite on ne veut plus les entendre ; leurs voix disparaissent.
 
 
De cette question du blasphème, c’est-à-dire de la possibilité de la critique – ce qui heurte frontalement la thèse du Coran incréé –, dépend la vision de l’islam qui l’emportera. C’est la clé du futur.
Nous sommes, dans cette salle d’audience, malgré nous, des acteurs de ce débat millénaire.
Cette salle Voltaire se retrouve à l’épicentre de cette controverse théologique millénaire parce que la France est le porte-étendard mondial, en raison de son histoire, du droit à la critique des religions et parce que le journal Charlie Hebdo était et reste le gardien de cet étendard.
Alors, ne serait-ce que pour convaincre quelques personnes, on ne peut pas renoncer à parler, à analyser, à nommer, à critiquer, à caricaturer la monstruosité de la vision des Kouachi. Sinon, c’est foutu. Voilà pourquoi plaider.


Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité.


(…) c’est ce qu’on a fait pour Charlie Hebdo, pour Salman Rushdie, pour Taslima Nasreen et même pour Samuel Paty. Une partie de notre élite s’acharne à rendre ces victimes de la terreur responsables de ce qui leur est arrivé.


Si on ne tient pas compte du contexte, on ne peut pas comprendre une littérature, aussi sacrée soit-elle », nous a précisé Delphine Horvilleur et elle a raison d’ajouter que « toute lecture est déjà une interprétation, qu’on le veuille ou non ».


Une expérience a été menée par des ethnologues qui sont allés voir des bardes en Serbie, tous les cinq ans, en leur demandant de leur raconter une même épopée de leur clan. Les bardes ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de se répéter, ne se rendant même pas compte qu’à chaque fois, leur récit était différent du précédent. Il s’agissait des mêmes narrateurs à seulement cinq ans d’intervalle. Vous pouvez imaginer la fiabilité d’un récit répété sur trois siècles par une chaîne de multiples générations.


Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université.


Le salafisme, dont on nous dit que les prédicateurs doivent être protégés même quand ils sont antisémites et homophobes, le wahhabisme et ses milliards déversés, les Frères musulmans, le Tabligh, ont confisqué une religion pour en imposer une vision politique et pour y parvenir, ils émettent des fatwas contre de prétendus blasphémateurs.
Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Hamadi Redissi, érudit islamologue tunisien, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et probablement le plus grand expert des textes coraniques sur le blasphème, qui déplore que « l’islam sectaire wahhabite soit devenu l’islam, ce qui est d’abord une tragédie pour les musulmans ».  
Le questionnement de l’islam, ce n’est pas de l’islamophobie, c’est une condition de sa survie et de la nôtre.  
C’est le seul moyen pour que l’islam de la spiritualité et de la liberté, l’islam du courageux policier Ahmed Merabet, triomphe de celui des Kouachi qui instrumentalise, terrifie et fanatise. 


Ce ne sont pas des textes de paix et d’amour. Il faut n’en avoir jamais lu une ligne pour le prétendre. Ni la Torah, ni le Coran.
S’agissant de l’homosexualité, la punition en est la mort dans le Lévitique et dans le livre de Josué, successeur de Moïse, on exhorte les juifs à massacrer des villes entières. Quant au blasphème, il est puni par la lapidation de manière bien plus explicite dans la Torah que dans le Coran. Mais cela, je peux le dire sans difficulté car je parle du judaïsme ou du christianisme, je ne risque rien. En revanche, dire cela de l’islam, c’est risquer sa liberté voire sa vie et ça, c’est un immense problème.
Heureusement, ces textes ont été interprétés mille fois, en particulier dans le Talmud qui est une réécriture de la Torah.
L’interprétation, la critique et même l’humour grinçant de Charlie Hebdo, sont une nécessité vitale pour les religions elles-mêmes et surtout pour les hommes.


Pour éviter d’autres Kouachi, d’autres Coulibaly, d’autres femmes incendiées, nous avons besoin de connaissances, d’études, de thèses, de débats et il n’y en a quasiment plus en France, à l’université, aujourd’hui. On ne le permet plus, sous différents prétextes, s’en désole l’islamologue Bernard Rougier. La peur et le silence ont triomphé.
À Charlie Hebdo, on ne s’y résigne pas. La religion est un sujet trop sérieux pour en laisser l’étude aux seuls religieux.


On en est arrivé là parce que l’arme du blasphème, nous explique Gilles Kepel, a fait l’objet d’une surenchère de radicalité entre Daech et Al-Qaïda, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, entre le sunnisme et le chiisme, qui, je le cite, « se disputent la mobilisation de leurs coreligionnaires dans un jihad universel contre l’Occident judéo-chrétien ».
C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude.


Ce n’est ni anecdotique, ni marginal, mon accusé  (La Religion] sévit et sévira encore tant que l’islam du Coran incréé, du refus des interprétations, des tracts et des réseaux sociaux, de la toute-puissance d’un Dieu qui écrase les hommes, se fera davantage entendre que l’islam du savoir et du doute.


Il faut écouter Omar Youssef Souleimane, l’écrivain, qui évoque « des quartiers entiers récupérés par l’islamisme », nous relatant qu’arrivé en France, il a constaté une islamisation « que même en Syrie on ne trouvait pas sauf dans quelques villages fanatisés », en particulier avec le voilement de fillettes de 9 ans.
Ces pratiques n’existaient pas dans les générations précédentes. Aujourd’hui, elles explosent et, peu à peu, l’idée que le vrai islam serait celui des salafistes ou des Frères musulmans s’impose. Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur.


Une culture ne peut rayonner sans liberté d’expression, c’est impossible.


Dans 22 pays dont l’islam est la religion d’État, l’athéisme est considéré comme un crime et il est puni de mort dans 12 d’entre eux. Dans ces pays, les musulmans sont donc privés du droit de décider de ne plus l’être. On leur retire leur liberté de conscience. Je n’ai jamais entendu personne au monde parler d’athéophobie ni lu un article sur ce sujet.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 25 juin 2026

Critique : "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy

a

J'ai aimé

 

Titre : Une année à Paris, avec Gertrude Stein 
            (My Year in Paris. With Gertrude Stein)

Auteur : Deborah LEVY

Traduction : Hamish HAMILTON

Parution : en anglais et en français en 2026 
                   (Sous-Sol)

Pages : 224

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, Une année à Paris nous conduit sur les traces de Gertrude Stein dans le Paris effervescent du début du XXsiècle. C’est une narratrice qui ressemble à bien des égards à celle du Coût de la vie qui enquête dans la ville lumière, de nos jours, au lendemain des élections américaines. Le cubisme, la politique et la guerre, sont au cœur de cette recherche intime et intellectuelle, où l’histoire entre Gertrude et Alice B. Toklas joue aussi un rôle majeur. Au fil de l’enquête, il est aussi question des flâneries de la narratrice, de ses rendez-vous amicaux avec Eva et Fanny, de cuisine bien sûr, et d’un chat disparu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, poétesse et romancière anglaise, Deborah Levy est l’autrice de romans remarqués, parmi lesquels the Man Who Saw Everything, finaliste du Man Booker Prize. L’œuvre de Deborah Levy est marquée par un vaste projet de trilogie autobiographique qu’elle nomme living autobiography.

 

Avis :

« Perdre le fil, tel est le nom du livre », serait‑on tenté de paraphraser, tant Deborah Levy semble faire de l’errance une méthode et du détour une forme de lucidité. Avec Gertrude Stein comme prétexte et miroir, la romancière, dramaturge et poète britannique déroule le récit d’une année à Paris, où les moindres promenades, conversations et souvenirs ouvrent une interrogation sur la liberté de créer et la porosité entre fiction, mémoire et réalité. Plutôt que de reconstituer la vie de sa devancière – pilier du modernisme américain et animatrice du Paris artistique du début du XXᵉ siècle –, elle s’appuie sur cette présence tutélaire comme sur un prisme pour réfléchir à sa propre émancipation, à la place des femmes dans l’histoire littéraire et à la manière dont une ville peut accueillir – ou bousculer – une pensée en mouvement.

Parce que perdre le fil – « de l’obéissance. De la conformité. De la certitude » – est pour Deborah Levy la seule manière « d’être moderne. D’être le premier », et parce que « ce regard révolutionnaire créera toujours de l’art en décalage avec son temps », elle renonce à bâtir une intrigue au sens classique pour en déconstruire les ressorts dans une sorte de roman sans fiction. On y croise Gertrude Stein, modèle dont la voix, les aphorismes et les audaces formelles hantent les pages comme une interlocutrice invisible. Mais cette présence n’est qu’un point parmi d’autres : les amis, le chat, les rues et les intérieurs parisiens, autant d’atomes qui dessinent une constellation intime où l’histoire littéraire se mêle aux gestes ordinaires. Dans cette circulation entre héritages lointains et silhouettes du quotidien, où même les mots empruntés à Stein et Picasso se fondent dans le tissu du récit, l’auteur élabore une dramaturgie faite de résonances et de décalages, où la pensée procède par correspondances d’images.

Aimant à brouiller les frontières au gré de perspectives changeantes et en observant ses personnages les uns au travers des autres, Deborah Levy ne cherche ni à rendre hommage à Gertrude Stein ni à s’en affranchir. Mettant en scène la tension productive entre imitation et invention, entre héritage et réécriture, comme si la modernité passait d’abord par une rupture de cadre, elle explore la manière dont une oeuvre se crée dans l’ombre d’autres voix, par déplacements et variations de regard. Rencontre, par‑delà un siècle, de deux femmes cultivant la non‑convention créative, le livre est surtout un manifeste discret célébrant un art poétique en incessante recomposition, porté par une attention aux écarts et aux métamorphoses. Et, filant la métaphore jusqu’au bout, un chat nommé Fil a la malice de disparaître, rappel discret qu’une création s’avère toujours plus féconde lorsqu’on accepte de laisser filer. 

L’on pourra aimer autant que détester la liberté formelle de ce livre qui, au risque d’un éclatement brouillon, use de la déambulation comme principe, se servant surtout de la présence de Gertrude Stein, plus esquissée qu’explorée, comme tremplin à une réflexion personnelle déjà familière chez Deborah Levy. C’est en tout cas cet abandon assumé à l’art de la digression qui, proposant gaiement au lecteur lui aussi de consentir à perdre le fil, donne au texte sa respiration propre : une manière de laisser la pensée se déplacer, se défaire et se réagencer, dans une dérive contrôlée devenant la condition même de son inventivité. Un livre souvent frustrant, tant il glisse entre les doigts, mais brillant et joueur, où l’écriture se fait impressionniste et même cubiste, décomposant son sujet en une myriade d’éclats dans un jeu de miroir avec à la fois Gertrude Stein et Picasso. (3,5/5)

 

Citations :

On me demande pourquoi une écrivaine comme moi peut avoir du succès. C’est très simple tout le monde dit et écrit ce que les autres pensent comprendre et ils finissent par s’en lasser, n’importe qui peut se lasser de n’importe quoi et sans le savoir on se lasse de penser comprendre et on prend alors plaisir à ne pas comprendre quelque chose. (G. Stein. Autobiographie de tout le monde)


On peut affirmer que les gens ne changent guère d’une génération à l’autre. Telle que nous connaissons l’histoire des êtres, nous savons que c’est un perpétuel recommencement et qu’ils restent à peu de choses près semblables. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes vertus, les mêmes qualités et les mêmes défauts. Rien ne change si ce n’est la façon de voir, et c’est cette façon de voir qui caractérise chaque génération. (Picasso – 1938)


J’ai dû me rappeler que pour collectionner des œuvres d’art, il faut voir quelque chose qui n’a encore jamais été vu. Et surtout, il faut apprendre à le défendre, à en parler et, comme Stein l’a expliqué avec insistance, il faut aimer quelque chose que votre génération trouvera peut-être laid. Au début, elle ne sait pas comment en parler. Qu’est-ce donc ? De l’art. Sa formation auprès de William James dans ce qui sont les débuts de la psychologie lui ont donné des outils pour percevoir et comprendre ce langage émergeant, mais elle ignore comment l’appliquer à sa propre écriture. Elle cherche des solutions. Peut-être n’en a-t-elle jamais trouvé. Elle s’est beaucoup éloignée du XIXe siècle. S’éloigner du réalisme, quel que soit le siècle, c’est entreprendre un voyage périlleux. Les rues grouillent de gens se moquant de la nouveauté et de la bizarrerie – éduqués ou pas, cela n’a pas d’importance, ils feront la morale et se mettront en colère au nom du réalisme.


Stein et Picasso ont créé un nouveau langage. La porte n’est plus juste entrouverte entre le XIXe et le XXe siècle. Ils ont brisé la chaîne et ouvert la porte en grand.


Comment ces deux femmes juives, lesbiennes et leur collection d’œuvres d’art ont-elles survécu à la guerre ? Après tout, cet art aurait été perçu comme “dégénéré” par les nazis, qui s’étaient lancés dans la destruction de l’art moderne. En le retirant des collections privées et publiques, en harcelant et avilissant les artistes, en leur refusant des postes d’enseignants, en attaquant les programmes des universités prestigieuses. Beaucoup de ces institutions académiques se sont pliées à l’agenda idéologique nazi. Les œuvres de Picasso qui appartenaient à des particuliers ont été saisies, de même que celles de Georg Grosz, Van Gogh, Otto Dix – l’art moderne était l’ennemi. 
Pourquoi était-il dégénéré ? 
Parce qu’il avait perdu le fil ? 
C’est-à-dire ? 
Il avait rompu le fil de la représentation. Du naturalisme. De la nostalgie. De l’obéissance. De la conformité. De la certitude.


Elle avait une formation scientifique et maîtrisait la grammaire à la perfection, mais n’employait jamais de point d’interrogation dans son travail parce qu’elle considérait que les lecteurs comprendraient naturellement quand une question était posée. La ponctuation la révoltait. Elle affirmait que les virgules étaient serviles. Les lecteurs devraient être libres de respirer quand ils en avaient envie. Son objectif principal était que les phrases fassent avancer. 
Une virgule qui vous aide en tenant votre manteau et en enfilant vos chaussures vous empêche de vivre votre vie aussi activement que vous devriez la mener.


On pourrait dire que les sentiments l’éprouvent même si Eva ne veut pas les éprouver. On pourrait l’appliquer à Gertrude Stein, aussi, ce qui est la raison pour laquelle elle ne voulait pas être comprise. Être compris, c’est s’exposer.


Stein était étonnée que Picasso et Braque aient vu dans le monde une chose encore invisible à l’œil humain. Le cubisme avait rendu l’invisible visible. C’est ça que ça demande, d’être moderne. D’être le premier. Et ce premier regard révolutionnaire, insiste-elle, créera toujours de l’art en décalage avec son temps.
 

mardi 23 juin 2026

Critique : "L'âge fragile" de Donatella Di Petrantonio | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'âge fragile" de Donatella di Petrantonio




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L’âge fragile (L'età fragile)

Auteur : Donatella DI PETRANTONIO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucia n’a jamais quitté son village des Abruzzes. Pourtant, trente ans plus tôt, elle y a été témoin d’un crime terrible. Aujourd’hui, sa fille Amanda, partie étudier à Milan, est de retour auprès d’elle. Mais la jeune femme ne quitte pas sa chambre et s’enferme dans un silence inquiétant. Impuissante face à la détresse d’Amanda, Lucia est soudain confrontée à ses souvenirs douloureux : le drame qu’elle a tout fait pour oublier resurgit… 
Entre passé et présent, le roman de Donatella Di Pietrantonio explore la fragilité des relations familiales et le lien puissant avec cette terre des Abruzzes où se mêlent la beauté et la sauvagerie de la nature.

Ce roman exceptionnel est devenu un phénomène en Italie (plus de 400 000 exemplaires vendus) en recevant à la fois le prix Strega et le prix Strega Giovani, équivalents respectifs du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire des Abruzzes, Donatella Di Pietrantonio est l’une des plus grandes romancières italiennes contemporaines. L’Âge fragile a été récompensé par le prix Strega et le prix Strega Giovani (équivalents italiens du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens). Ses précédents romans ont été couronnés de succès : La Revenue (Seuil, 2018, republié sous le titre Celle qui est revenue, Le Livre de poche, 2022), traduit dans plus de 30 pays, a obtenu le prestigieux prix Campiello. Bella mia, en lice pour le Strega en 2014, a reçu les prix Brancati et Vittoriano Esposito Città di Celano, et Mia madre è un fiume, le prix Tropea. Borgo Sud (Albin Michel, 2023) a été finaliste du prix Strega en 2021.

 

 

Avis :

Doublement récompensé par les prix Strega et Strega des lycéens, équivalents du Goncourt en Italie, le cinquième roman de Donatella Di Pietrantonio s’inspire d’un féminicide survenu dans les Abruzzes, qui bouleversa l’Italie des années 1990. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur : les relations parents-enfants, l’attachement profond à sa terre natale et les violences faites aux femmes, le livre étant d’ailleurs dédié « à toutes les survivantes ».

Kiné fraîchement séparée de son mari, la narratrice Lucia réside dans son village d'origine, à proximité d’un père à qui l’âge n’a rien ôté de son autorité. Le vieil homme souhaite lui léguer une terre abandonnée depuis trente ans, marquée par un fait divers tragique que tous cherchent à oublier. Peu désireuse d’hériter de ce fardeau, Lucia regrette de ne jamais avoir quitté les lieux. Mais l’épidémie de Covid ramène Amanda, sa fille de vingt ans, étudiante à Milan. Méconnaissable et mutique, la jeune femme semble avoir perdu le goût de vivre et rejette toute tentative de dialogue. 

Alors que l’histoire de l’héritage fait resurgir le passé et, avec lui, les traces d’une culpabilité jamais apaisée, Lucia se retrouve confrontée au souvenir de son amie d’autrefois, seule rescapée d’un trio de campeuses agressées en montagne par un berger. Les non-dits enfouis depuis trois décennies remontent peu à peu à la surface, jusqu’à entrer en résonance avec le silence plein de colère d’Amanda. Car, à trente ans d’intervalle, dans la beauté sauvage de l’alpage comme dans la foule de la ville, le même drame s’est reproduit, et Lucia, pourtant appelée au secours par sa fille en pleurs, n’a pas su mieux réagir. Honte et culpabilité : les mêmes mécanismes continuent d’entretenir la passivité face à la violence faite aux femmes. A moins que, cette fois, la jeune génération représentée par Amanda ne trouve la force de rompre l’engrenage.

Tendu par le rythme de ses phrases sèches et courtes, la sobriété de ton ne rendant faits et personnages que plus frappants et crédibles, le récit maintient le suspense malgré la connaissance préalable des deux drames. Dans ce décor de montagne splendide mais oppressant, les silences nourrissent une souffrance sourde. Le roman met en lumière les mécanismes du traumatisme et les complicités tacites qui perpétuent la violence, tout en décrivant avec une grande délicatesse « l’âge fragile » de l’adolescence, seuil vers l’avenir mais aussi moment de bascule où un mot ou un geste peut décider du cours d’une vie.

Ce roman tout en finesse, habilement construit pour dire la permanence des réflexes patriarcaux, la perversion du silence et la rémanence des blessures tues, dessine aussi un magnifique portrait de femme, pétrie de doutes mais peu à peu amenée à comprendre que, peu importe le temps ou la distance, on n’échappe jamais à la part de soi restée ancrée aux lieux de l’enfance. (4/5)

 

 

Citations :

Aujourd’hui, j’ai reçu son héritage, un fardeau anticipé. Un bout de montagne m’appartient. Je me répète cela en silence, en face de lui qui recrache sa fumée. J’ai fini par tomber dans le piège. Son ombre s’étire, fond sur moi, chaude et tyrannique. Elle sera encore là, plus tard.


 « La nature est belle pour les riches, pas si on doit y travailler comme un esclave. »
Je n’y avais jamais pensé, cette phrase m’a marquée. Au fil des ans, j’ai compris qu’elle ne valait pas seulement pour le jeune berger asservi. Ciarango, Osvaldo, mon père : aucun d’eux n’avait choisi de vivre dans la vallée. Ils étaient restés au seul endroit possible, celui où ils étaient nés. Ils n’avaient rien vu ni rien imaginé d’autre. Ils étaient esclaves de la nécessité. Qui pesait aussi sur ma mère et moi.