samedi 6 juin 2026

Critique : "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous nous verrons en août
            (In agosto nos vemos)

Auteur : Gabriel GARCIA MARQUEZ

Traduction : Gabriel LACULLI

Parution :  en espagnol (Colombie)
                   et en français
(Grasset)
                   en 2024                

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Nous nous verrons en août est le roman inédit de Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982. Cette sortie mondiale est un événement éditorial majeur qui advient une dizaine d’années après la disparition de l’écrivain colombien, en 2014.
 
Chaque seize août, Ana Magdalena Bach prend un ferry pour se rendre sur une île des Caraïbes où est enterrée sa mère. Malgré la splendeur d’une lagune peuplée de hérons bleus, elle se contente de déposer un bouquet de glaïeuls sur sa tombe, ne passe qu’une nuit dans le vieil Hotel del Senador et retourne chez elle avec le bac du lendemain. Mais l’été de ses quarante-six ans, ses habitudes sont bouleversées. Le soir du seize août, Ana Magdalena remarque un homme qui finit par lui offrir un verre sur un fond de boléro. Lorsqu’elle se retrouve avec lui dans sa chambre, elle réalise que c’est la première fois qu’elle trompe son mari Domenico.
Prise pour une prostituée par cet homme dont elle ne connaît même pas le nom, Ana Magdalena repense sans cesse à lui. Enfin de retour sur l’île, le seize août suivant, Ana Magdalena ne retrouve pas son amant. Débute néanmoins une nouvelle phase de sa vie où chaque été, elle connaîtra une nouvelle aventure. De l’évêque en vacances au tueur en série en passant par l’ami d’enfance, Ana Magdalena multiplie les rencontres estivales tout en laissant son mariage partir à vau-l’eau. Lorsqu’elle comprendra la raison pour laquelle sa mère a choisi ce coin des Caraïbes comme ultime demeure, cette spirale érotique pourra-t-elle enfin se terminer  ?
 
Nous nous verrons en août est un roman d’une intense sensualité. Avec la découverte de la passion à l’âge mur, Gabriel García Márquez déploie tout son humour pour brosser le portrait d’une femme libre. Des retrouvailles avec un immense écrivain autant qu’une publication historique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca en Colombie, et décédé en 2014 à Mexico. Après des études de droit, il a été journaliste en Colombie puis au Mexique, en France et en Espagne. Ses premières nouvelles Des yeux de chien bleu et son premier roman Des feuilles dans la bourrasque ont été publiés en 1955. Cent ans de solitude paraît en 1967 et connaît un succès mondial. Il remporte en 1982 le Prix Nobel de Littérature.

 

 

Avis :

Dix ans après la disparition de Gabriel García Márquez paraît ce qui restera son ultime roman, fruit d’un minutieux travail de recomposition mené par ses fils à partir de multiples versions annotées. L’auteur, déjà affaibli par la maladie, avait jugé le texte inabouti. Pourtant, dans ces pages rassemblées comme on recueille les traces d’une mémoire qui se défait, s'élève toujours la voix intacte du maître. 

Installée dans un confort sans heurts, Ana Magdalena Bach voit son existence se dérégler à l’occasion d’un rituel immuable : chaque 16 août, elle se rend sur une île des Caraïbes pour fleurir la tombe de sa mère. Cette année-là, un infime déplacement dans l’ordre des choses – un visage inconnu, une musique trop chargée d’émotion – suffit à faire dérailler la mécanique bien huilée de sa vie. À partir de cette brèche, le roman explore la manière dont, une fois l’an, elle laisse s’exprimer une part d’elle-même que son quotidien étouffe. 

Gabriel García Márquez tisse autour de cette métamorphose discrète une variation sur le désir, la solitude et la condition féminine, des thèmes qui traversent une grande partie de son oeuvre. L’écrivain procède par touches légères, parfois cruelles, souvent teintées d’humour, dans une atmosphère où l’étrangeté s’insinue sans jamais se muer en fantastique. On y observe ce que la vie impose à nos aspirations, et la façon dont une femme tente d’y opposer, fût‑ce fugitivement, sa liberté.

La postface des fils de l’écrivain, bouleversante, rappelle la lutte entre le perfectionnisme d’un créateur et l’effacement progressif de ses facultés. On lit alors ce roman comme un geste ultime, fragile et têtu, d’un artiste refusant de renoncer à la fiction. Et c’est avec une émotion double – celle du texte et celle de sa genèse – que l’on referme ce livre inachevé mais vibrant, où la lucidité et la tendresse se mêlent dans un dernier souffle littéraire. (4/5)


 

Citation :

L’homme aux vingt dollars, dont le souvenir la rendait amère, lui avait ouvert les yeux sur la réalité de son mariage, jusqu’alors soutenu par un bonheur de convention qui esquivait les divergences pour ne pas trébucher contre elles, comme on cache la poussière sous le tapis.

 

vendredi 5 juin 2026

Critique : "Aqua" de Gaspard Koenig | Lectures de Cannetille

 




J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Aqua

Auteur : Gaspard KOENIG

Parution : 2026 (L'Observatoire)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Martin Jobard, un enfant du pays devenu haut fonctionnaire à Paris, décide de briguer la mairie du village pour moderniser le réseau d’eau potable, il trouve sur son chemin Maria, la généreuse et idéaliste tenancière de l’épicerie, qui défend la source des anciens. La lutte qui s’engage va éveiller, chez les habitants, le pire comme le meilleur. Maria pourra-t-elle changer le cours des choses ?

Sur fond de crise de l’eau, Aqua met en scène une communauté rurale prise dans des contradictions contemporaines. On y croise un ministre trop pressé, une naturopathe bouddhiste, un éleveur mélancolique, une préfète amoureuse, un survivaliste flegmatique, une hydrogéologue anticapitaliste…

Entre mythologies normandes et bureaucratie locale, Gaspard Kœnig déploie tout son art de la satire sociale. Inscrivant Aqua dans le même terroir que Humus, il poursuit son exploration romanesque des quatre éléments.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gaspard Kœnig est l’auteur d’une œuvre mêlant fictions, essais et récits. Son précédent roman, Humus (Éditions de l’Observatoire, 2023), a reçu de nombreux prix (Prix Interallié, Prix Jean-Giono, Prix Transfuge du meilleur roman français) et a été traduit dans plus d’une dizaine de langues.

 

Avis :

Après Humus, Gaspard Koenig consacre le second volet de sa tétralogie sur les quatre éléments à l’eau et à ses enjeux. Matière première indispensable, bien commun disputé et support d’imaginaires anciens, elle catalyse ici, dans une Normandie confrontée au dérèglement climatique, des tensions politiques, économiques et symboliques qui relèvent moins de l’anticipation que d’un présent à peine amplifié.

Alors que la sécheresse frappe soudain un territoire traditionnellement humide qui se croyait préservé, la crise oppose deux figures que tout distingue : Martin Jobard, haut fonctionnaire revenu au village avec un projet de modernisation du réseau, et Maria, gardienne convaincue de la source ancienne et de ce qu’elle représente pour la communauté. Leur affrontement, nourri par des visions du monde incompatibles, révèle les fragilités, les fidélités et les tensions latentes d’un village sommé de choisir entre rupture et continuité.

Davantage satire des mécanismes contemporains de décision publique que projection vers un futur hypothétique, le roman observe avec minutie comment une crise locale réactive des réflexes familiers. Entre tentation technocratique, défense affective d’un patrimoine immatériel et prolifération de discours alternatifs – du survivalisme à la spiritualité new age –, une polyphonie de voix, tantôt outrées, tantôt touchantes, alimente une critique sociale qui met en lumière des contradictions persistantes et une incapacité à agir, même lorsque la pénurie s’installe durablement. Au détour de cette mosaïque de points de vue, quelques clins d’œil à Humus – notamment l’apparition d’Arthur et de ses vers de terre – rappellent que la tétralogie compose, livre après livre, une cartographie des relations entre humains et milieux. 

Le récit repose sur la tension entre deux légitimités : d’un côté, l’expertise administrative incarnée par Martin ; de l’autre, l’expérience vécue portée par Maria. L’auteur ne tranche jamais, préférant montrer comment chacun se heurte à ses propres limites. Martin, persuadé d’apporter la solution, affronte la résistance d’un monde rural qui refuse d’être réduit à un problème technique. Maria, convaincue de défendre un bien commun, découvre la complexité d’un système hydrologique qui échappe à la seule fidélité aux anciens. En filigrane, le roman fait écho aux thèses d’Elinor Ostrom sur la gouvernance collective des ressources, montrant comment les arrangements locaux se fragilisent dès lors qu’ils sont pris dans un enchevêtrement de prescriptions extérieures. Cette dialectique confère au récit une épaisseur politique, éclairant les tensions contemporaines entre modèles bureaucratiques et réalité matérielle du terrain, où s’entremêlent contraintes concrètes et attachements affectifs parfois irrationnels.

Satire politique vive, souvent drôle et bien observée, ce roman ambitieux, qui prolonge Humus et confirme la cohérence de la tétralogie, pourra parfois sembler presque trop démonstratif, ses personnages, vivants mais dessinés à larges traits, servant davantage des idées que de véritables trajectoires romanesques. Il n’en demeure pas moins un livre stimulant, engagé et pleinement réussi, aussi pertinent dans ce qu’il interroge que plaisant à lire, et qui donne à attendre avec impatience la suite du cycle. (4/5)

 

Citations :

Les Normands ont autant de vocabulaire pour désigner l’eau qui tombe du ciel que les Inuits pour décrire la neige. Mais à présent, plus aucun mot ne convient. Ce n’est ni le broussin où l’on se perd, ni le crachin qui mouille par surprise, ni la brouasse qui colle à la peau, ni la ripleure qui laisse la place au ciel bleu, ni la harée qui picote, ni la lâchie qui gifle, ni la verse qui détruit, ni l’abernaudée qui tombe à seaux, ni la vouéchie qui se mêle au vent, ni même la déclavée qui trempe jusqu’aux os. Personne ne peut nommer ce déluge tranquille, sans bourrasque ni accalmie, qui dure depuis trop longtemps pour avoir la moindre raison de s’arrêter. 


N’est-ce pas la définition d’un bon roman : espérer ou redouter toujours un autre dénouement, même quand on le connaît déjà ?


L’eau du robinet aussi, c’est de l’eau de source. Sauf que Cristaline la prélève gratuitement, la met dans des bouteilles en plastique et la revend cent fois plus cher. J’appelle ça la privatisation d’un bien commun.


Le maïs, comme c’est joli le maïs, les belles tiges vertes, on les croquerait à pleines dents ! Sauf que ce maïs-là, il ne sert pas à nourrir les êtres humains et même pas les bêtes. Il part directement au méthanisateur. C’est plus rentable, hein ? Beau modèle : on met du pétrole saoudien dans les tracteurs, on verse du gaz russe et des phosphates chinois sur la terre, on y sème des graines de labo allemand, on en sort des fausses plantes, on les laisse pourrir et on revend le tout comme biocarburant 100 % made in France ! C’est du recel d’énergie fossile, voilà ce que c’est.


L’administration est un smiley posé sur l’absurdité du monde.


Il voudrait lui donner tort, croire encore à une certaine rationalité dans l’élaboration des politiques agricoles depuis un demi-siècle, mais il n’y parvient plus. Il admet que, derrière le foisonnement des règlements tatillons, l’essentiel puisse avoir été occulté ; que l’intérêt général ait été à la tour Séquoia ce que Dieu est à une église, un écho qui résonne partout mais ne s’entend nulle part ; que ce mur administratif qu’il a contribué à bâtir serve seulement de paravent aux voleurs et aux empoisonneurs. Il s’ouvre doucement à l’hypothèse que la République ne soit qu’une fiction utile pour la guerre et le commerce. 
— En fait, conclut Valérie, toute l’eau qu’on boit, partout dans le monde, qu’elle vienne du robinet, des bouteilles, des rivières ou du ciel, est dégueulasse. L’empoisonnement est universel. On a même retrouvé des substances chimiques dans la pluie qui tombe sur le plateau tibétain. On n’en meurt peut-être pas, ou pas trop. Est-ce moins grave pour autant ? 
Martin repense à l’intervention de cette jeune femme sous la halle de Saint-Firmin il y a déjà deux ans. Elle avait raison : l’eau peut, l’eau doit être pure. S’il n’y a plus d’eau pure, c’est que la pureté a disparu du monde.


Martin se souvient également qu’Elinor Ostrom avait reçu le prix Nobel d’économie au moment où il commençait son travail à la tour Séquoia, au sein de ce qui s’appelait encore « ministère de l’Écologie », voué à devenir successivement, au gré des renoncements politiques, « ministère de l’Environnement » puis, quand tout espoir de transformation rapide fut abandonné, « ministère de la Transition écologique », autrement dit le ministère de ce qui n’adviendra jamais (imagine-t-on un ministère de la Transition éducative ?

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

lundi 1 juin 2026

Critique : "La mer et son double" de Julia Lepère | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La mer et son double " de Julia Lepère


  

J'ai aimé

 

Titre : La mer et son double

Auteur : Julia LEPERE

Parution : 2026 (Sous-Sol)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au large de ce qui pourrait être les États-Unis, une femme surgit mystérieusement dans un lieu étrange pour en filmer les contours. La ville de P., sorte de cité western où l’errance et la torpeur sont causées par une chaleur redoutable, est peuplée de personnages singuliers : une tenancière de bar, une jeune fille qui joue avec les fantômes, un poète, un sculpteur, un pianiste. La mer suscite la méfiance, les colons gardent farouchement leurs frontières face aux Exilés.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge et poète, Julia Lepère a publié trois recueils : Je ressemble à une cérémonie (Éditions du Corridor bleu, 2019), Par elle se blesse (Flammarion, 2022) et Molly Fall (Angle Mort Éditions, 2024). Elle est par ailleurs comédienne et donne régulièrement des performances autour de son œuvre.

 

Avis :

Venue de la poésie et du théâtre, Julia Lepère fait entrer dans ce premier roman un imaginaire qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses textes et performances. Alternant entre une ville écrasée de lumière où plane une menace diffuse, et un cargo de nuit où une femme repêchée, amnésique, tente de retrouver son identité, le récit se construit autour de deux mondes qui se reflètent sans jamais se rejoindre tout à fait. Opaques et oniriques, peuplés d’identités fracturées et de figures fantomatiques, ces univers trouvent leur cohérence dans la présence insistante de la mer – symbole de perte et de renaissance, lieu de dissolution et de réinvention – et dans le motif du double, littéraire, mythologique, psychique, qui met en jeu les résonances souterraines reliant ces récits en apparence disjoints.

À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.

Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.

Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde. 

Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)

 

Citations :

Elle avait ainsi appris que les chants de la baleine bleue étaient des appels qu’elle produisait en séquences répétitives, dans une onde puissante qui pouvait s’entendre à des kilomètres de distance (mais le plus souvent à des fréquences si basses qu’elles étaient inaudibles pour l’être humain), qu’elle avait été chassée jusqu’à sa quasi-extinction, notamment pour sa viande et pour son huile dont on se servait pour l’éclairage, au siècle dernier, et que, lorsqu’elle mourait de mort naturelle, sa carcasse coulait jusqu’au fond de l’océan et créait ensuite le phénomène du whale fall, permettant de nourrir une succession d’organismes marins, et ce durant des décennies. 


Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.


Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…


Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.


Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères. 


On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.

 

dimanche 31 mai 2026

Bilan de lectures – Mai 2026 | Lectures de Cannetille

 

Coups de coeur :

  

ALIKAVAZOVIC Jakuta :  Au grand jamais
FERNEY Alice : Comme en amour 

 

 

   

J'ai beaucoup aimé :

 
ANVERS Joseph (d') : Un été sans fin
BOURDEAUT Olivier : Une histoire d'amour et de violence  
DEMORAND Nicolas : Intérieur nuit
HALILOVIC Enes : Gens sans tombe
KALBFLEISCH Anne-Sophie : Lalie en l'air
MILLER Arthur : Le prix 
RETZ Valentin : La longue vie
VIGAN Delphine (de) : Je suis Romane Monnier  
 


 

 J'ai aimé :

 
KOURKOV Andreï : Truite à la slave 
KRACHT Christian : 1979
McCONAGHY Charlotte : Les fantômes de Shearwater 
 
 

samedi 30 mai 2026

Critique : "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke

a

J'ai aimé

 

Titre : Ma journée dans l'autre pays
            (Mein Tag im anderen Land)

Auteur : Peter HANDKE

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en allemand (Autriche) en 2021,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 80

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme, habité de démons, parle une langue inconnue et inquiète ceux qui le croisent.
Plongeant dans des crises de plus en plus violentes, il sombre dans une errance ponctuée de cris. Mais un jour, un miracle se produit, par le regard d’un homme, un seul, dont l’humanité guérit et délivre.
Le monde s’ouvre alors de nouveau : les chemins à parcourir, les personnes à observer, les notes à chanter, et peut-être même, au bout de cette route, la possibilité de l’amour et de l’apaisement.
Entre grâce poétique et cadence entraînante, Ma journée dans l’autre pays nous invite à passer de la pénombre douloureuse à la lumière d’une réconciliation, avec soi-même et avec les autres. Ce bref récit qui confine à la poésie en prose condense la beauté de la langue de Peter Handke.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1942 à Griffen (Autriche), Peter Handke vit près de Paris. Son œuvre immense, composée de romans, pièces de théâtre, poèmes, essais, traductions et films, a fait de lui l’un des auteurs de langue allemande les plus connus au monde. Il a reçu en 2019 le prix Nobel de littérature.

 

Avis :

Avec ce conte métaphorique et poétique, le prix Nobel de littérature Peter Handke publie un texte aussi énigmatique qu’inclassable, sur l’aliénation et le langage.

Le narrateur a beau s’échiner à parler et à crier, ses gesticulations enfiévrées n’appuient qu’un soliloque éperdu, celui d’un pauvre fou que l’on évite dans un mélange d’effroi et de commisération. C’est comme s’il parlait une langue connue de lui seul, prisonnier de démons intérieurs le rendant étranger au monde. Jusqu’au jour où s’étant décidé à franchir l’eau le séparant du pays voisin, il y croise le regard d’un homme si plein d’humanité que son aliénation s’évapore et que le voilà soudain rendu à lui-même et aux autres. Devenu écrivain, il relate cette histoire « vécue physiquement, dans [s]a chair et [s]on sang » et que pourtant, prisonnier de son inconscient comme il l’était, il ne « conna[ît] que par ouï-dire... »

Est-ce une allusion à son parcours ? L’auteur a déjà fait mention par le passé de son pénible passage par un internat catholique qui devait durablement le marquer de l’épuisement de vivre « en-pays-étrange ». Irrémédiablement détourné de toute vocation à la prêtrise par les inhumaines conditions du pensionnat religieux, il trouvait alors le salut, et la préfiguration de sa propre vie d’écrivain, dans la lecture de grands auteurs : une rencontre au moins aussi révélatrice que celle de son personnage jusqu’alors perdu même à lui-même.

Le lecteur sera laissé à sa perplexité et et à ses tentatives d’interprétations pour au final s’émerveiller de la puissance d’évocation de cette fable toute de poésie sur le passage de l’obscurité à la lumière, de l’isolement et de l’aliénation nés de l’ignorance et de l’absence de langage commun à l’apaisement du partage, de l’empathie et de l’amour. Le genre de parabole qui, manquant à la réclusion répressive du pensionnat religieux de sa jeunesse, illustre combien la littérature et, à travers elle, la rencontre avec d’autres esprits, a pu lui proposer, cette fois, d’inégalable vocation. (3,5/5)

 

Citation :

Voici l’histoire : je l’ai vécue physiquement, dans ma chair et mon sang, comme peu d’autres histoires dans ma vie. Et pourtant je ne la connais que par ouï-dire (…)

 

jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)