lundi 14 juin 2021

[Lahiri, Jhumpa] Où je suis

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où je suis
            (Dove mi trovo)

Auteur : Jhumpa LAHIRI

Traductrice : Hélène FRAPPAT

Parution : en italie en 2018,
                   en français en 2021

Editeur : Actes Sud

Pages : 160

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Effarement et exubérance, enracinement et étrangeté : dans ce nouveau roman, Jhumpa Lahiri pousse l’exploration des thèmes qui sont les siens à leur limite. La femme qui se tient au centre de l’histoire est professeur, elle a quarante ans et pas d’enfants. Elle oscille entre immobilité et mouvement, entre besoin d’appartenance et refus de nouer des liens. La ville italienne qu’elle habite, et qui l’enchante, est sa confidente : les trottoirs autour de chez elle, les parcs, les ponts, les piazzas, les rues, les boutiques, les cafés, la piscine dans laquelle elle se fond, la station de métro qui l’emmène toujours plus loin, et quelquefois chez sa mère, murée dans une solitude sans remède depuis la mort de son mari. Elle a des amies femmes, des amis hommes, et puis il y a « lui », une ombre qui la réconforte et la trouble tout à la fois. Mais en l’espace d’une année, au fil des saisons, une transformation se produit. Et un jour, à la plage, submergée et comblée par la chaleur vitale du soleil, la femme s’éveille et renaît.

Roman spectral et délicat, le premier de son auteur à avoir été écrit en italien, Où je suis brûle du désir de passer les frontières et de forger une nouvelle langue littéraire.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancière américaine originaire du Bengale et née à Londres, Jhumpa Lahiri est l’auteur à succès de L’Interprète des maladies (prix Pulitzer 2000, Mercure de France) et, plus récemment, chez Robert Laffont de Un nom pour un autre (2006), Sur une terre étrangère (2010) et Longues distances  (2015). Chez Actes Sud : En d'autres mots (novembre 2015).

 

 

Avis :

La narratrice, professeur de lettres de quarante-cinq ans, vit seule dans son petit appartement plein de livres, quelque part en Italie. Elle y mène une vie tranquille, sans grande aspérité, uniquement occupée des petites choses du quotidien qu’elle observe avec finesse, emplissant de jolis carnets que personne ne lira jamais. Personne, sauf les lecteurs de ce petit livre...

Les notes et les observations quotidiennes que la narratrice accumule comme pour exorciser le vide et la solitude, voire même pour exister, sont autant de délicats instantanés d’une vie si plate que le moindre détail en acquiert un singulier relief. Tous ces petits riens auxquels viennent s’accrocher l’âme et la sensibilité de cette femme finissent par dessiner en creux un portrait frémissant d’humanité, dont les ombres, bien mieux que des mots, laissent deviner sa personnalité et ses émotions profondes.

Elle-même, étrangère à toute introspection, ne se livre guère. Heureuse de ses choix de vie quand elle s’agace du besoin de sa mère de se sentir perpétuellement entourée, en même temps étonnée de voir son amie lui envier le calme de son existence, elle semble osciller, sans en avoir vraiment conscience, entre le rassurant et confortable attachement à son chez elle, à sa ville et à sa routine, et la vague intuition de passer à côté de quelque chose. En particulier lorsque sa complicité avec l’un de ses amis mariés éveille chez elle un discret trouble… Longtemps prisonnière de ses hésitations, elle finira par opter pour le changement, en partant pour une année d’études dans une autre ville. Mais, sans remise en cause, trouvera-t-elle l’herbe plus verte ailleurs ?

L’on referme ce livre impressionné par la maîtrise et la subtilité de sa construction, qui, touche après touche, révèle un motif d’ensemble confondant de profondeur, de justesse et de délicatesse. Que de charme et d‘élégance dans ce roman hors du commun ! (4/5)


Citations :  

Faire la solitaire est devenu mon métier. Il s’agit d’une discipline, je m’efforce de la perfectionner mais pourtant j’en souffre, la solitude a beau être une habitude elle me désespère, sans doute à cause de l’influence de ma mère. Ma mère a toujours eu peur de la solitude et désormais sa vie de vieille l’accable, au point que quand je l’appelle pour avoir de ses nouvelles, elle se contente de répondre : Plutôt seule. Elle manque d’occasions amusantes et surprenantes, bien qu’en réalité elle ait de nombreux amis qui l’aiment, une vie sociale plus complexe et mouvementée que la mienne. La dernière fois que je lui ai rendu visite, par exemple, le téléphone n’a pas arrêté de sonner. Il n’empêche qu’elle me paraît toujours en attente, de quoi, je l’ignore, le passage du temps est devenu son fardeau.

La solitude exige une évaluation précise du temps, j’en ai conscience depuis toujours, comme de l’argent dans le porte-monnaie : la quantité qu’il faut tuer, la quantité qu’il reste avant le dîner, avant d’aller au lit.

Mes étudiants ne savent quasiment pas écrire à la main, il suffit d’appuyer sur des touches pour s’informer, pour s’aventurer dans le monde. Leurs pensées surgissent sur l’écran, elles habitent dans un nuage dépourvu d’existence, disponible à tout le monde.

Désormais ma mère est attachée à la vie comme un morceau de scotch jauni, dans un album de photos, qui peut lâcher à tout instant en accomplissant sa tâche. Il suffit de tourner la page pour qu’il se détache en laissant derrière lui, sur le papier, une tache claire, carrée.


 

samedi 12 juin 2021

[Patchett, Ann] La maison des Hollandais

 


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La maison des Hollandais
            (The Dutch House)

Auteur : Ann PATCHETT

Traductrice : Hélène FRAPPAT

Parution : 2019 en anglais (Etats-Unis),
                   2021 en français (Actes Sud)

Pages : 320

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Danny Conroy grandit dans une somptueuse demeure en banlieue de Philadelphie. Malgré un père distant et une mère partie sans laisser d’adresse, il peut compter sur l’affection de sa sœur adorée, Maeve, l’intelligence et la drôlerie incarnées. Unis par un amour indéfectible, ils vivent sous l’œil attentif des “Hollandais”, les premiers propriétaires de la maison, figés dans les cadres de leurs portraits à l’huile.

Jusqu’au jour où leur père leur présente Andrea, une femme plus intéressée par le faste de la bâtisse que par l’homme qui la possède. Ils ne le savent pas encore, mais pour Maeve et Danny c’est le début de la fin. Et une fois adultes, ils n’auront de cesse de revenir devant la Maison des Hollandais se heurter aux vitres d’un passé douloureux.

À travers le destin de ces deux quasi-orphelins, Ann Patchett tisse un roman subtil et pénétrant sur les liens filiaux et les lieux de l’enfance – qui tous nous hantent.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ann Patchett vit à Nashville, dans le Tennesse. Elle est l'auteur de plusieurs romans, dont Bel Canto (Rivages, 2002), qui lui a valu le PEN/Faulkner Award, Dans la course (Jacqueline Chambon, 2010), Anatomie de la stupeur (Jacqueline Chambon, 2014 ; Babel n°1590) et Orange amère (Actes Sud, 2019 ; Babel n°1724). En 2011, elle a ouvert une librairie à Nashville – Parnassus Books – après que la dernière enseigne de la ville a fermé, pour ne pas vivre dans une ville sans librairie.

 

 

Avis :

Sans nouvelles de leur mère partie quand ils étaient très jeunes, Danny et Maeve Conroy grandissent entre un père distant, des employés de maison dévoués, et les portraits des Hollandais, les anciens propriétaires de leur somptueuse demeure de la banlieue de Philadelphie. Leur vie bascule quand y entre Andrea, bientôt leur belle-mère, en vérité bien plus intéressée par la magnificence de l’édifice que par ses habitants. Devenus adultes, le frère et la sœur reviendront régulièrement rôder autour de leur ancienne maison, théâtre de leur passé, si douloureux qu’il ne cesse de les hanter.

Imposante construction héritée des années vingt dont on imaginera le faste en pensant à Gatsby le Magnifique, la maison des Hollandais est le point focal du roman. A l’exception de la mère, tournée vers une autre quête, tous les personnages en font, jusqu’à l’obsession, le réceptacle de leurs désirs et de leurs fantasmes, au point qu’elle en finit par prendre des airs d’allégorie d’un bonheur éternellement inaccessible. Enviée par les ambitieux qui rêvent de la posséder, regrettée par les orphelins qui l’ont perdue en même temps que l’affection d’une famille, elle s’avère en tous les cas un mirage et une trompeuse coquille vide, incapable de combler les béances intérieures de ses habitants. Lorsque sera passé le temps de l’orgueil et de l’ivresse de la possession pour les uns, celui de l’éternel ressassement du manque et de la perte pour les autres, restera le tardif et cruel constat de vies enfuies, passées à courir derrière des chimères.

Placé sous les auspices de la rancune et de la frustration, ce roman désenchanté illustre l’accumulation des malentendus et des incompréhensions, venue gâcher la vie d’êtres qui auraient dû s’aimer. La narration prend le temps de camper avec soin ses personnages, suivis sur cinq décennies. Leur portrait crédible s’avère d’une remarquable acuité. Et c’est étreint d’une douce tristesse que l’on achève cette lecture si juste et si fine, portée par une plume agréable, fluide et précise. (4/5)

 

Citations : 

“Je considère le passé objectivement”, a dit Maeve. Elle contemplait les arbres.       
“Mais on superpose le présent au passé. On regarde en arrière à travers le prisme de ce qu’on sait aujourd’hui, si bien qu’on ne considère pas le passé du point de vue de celui qu’on était, mais de celui qu’on est, ce qui veut dire que le passé a été radicalement modifié.”

Il y a peu d’occasions dans la vie où il arrive qu’on fasse un bond, et que le passé qui avait été notre socle s’écroule, tandis que l’avenir sur lequel on voudrait atterrir n’est pas encore en place. Pendant un moment on demeure suspendu, sans rien connaître, ni personne, pas même soi.

Toutes les injustices que Maeve et Celeste avaient pu commettre l’une envers l’autre des années auparavant étaient devenues des abstractions. Elles s’étaient désormais habituées à leur détestation réciproque. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser que si ces deux femmes s’étaient rencontrées en dehors de moi, elles se seraient beaucoup appréciées, ce qui avait d’ailleurs été le cas au début. Elles étaient intelligentes, et drôles, et férocement loyales, ma sœur et ma femme. Elles mettaient leur amour pour moi au-dessus de tout, sans jamais reconnaître la souffrance que je ressentais à les voir s’entredéchirer. À mes yeux, elles étaient toutes les deux responsables. Elles auraient pu arrêter. Elles auraient pu faire le choix de mettre leur rancune de côté. Mais non. Elles s’accrochaient à leur amertume, autant l’une que l’autre.


 

jeudi 10 juin 2021

[Besson, Philippe] Arrête avec tes mensonges

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Arrête avec tes mensonges

Auteur : Philippe BESSON

Editeur : Julliard, puis Pocket

Année de parution : 2017 et 2020

Pages : 194

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Quand j'étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter :  " Arrête avec tes mensonges. " J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier. Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre. Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de comptes, pas de violence, pas de névrose familiale. Mais un amour, quand même. Un amour immense et tenu secret.
Qui a fini par me rattraper. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Philippe Besson est un écrivain, scénariste et dramaturge. En l'absence des hommes, son premier roman, publié en 2001, est couronné par le Prix Emmanuel-Roblès. Depuis lors, il construit une œuvre au style à la fois sobre et raffiné. Il est l’auteur, entre autres, de Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), Un garçon d’Italie et La Maison Atlantique. En 2017, il publie Arrête avec tes mensonges, vendu à plus de 120 000 exemplaires, couronné par le Prix des Maisons de la Presse et Un personnage de roman, portrait intime d’Emmanuel Macron, alors engagé dans la campagne présidentielle. Il revient à l'autofiction en 2019 avec Un certain Paul Darrigrand puis Dîner à Montréal​. Ses romans sont traduits dans vingt langues. 

Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris près de 200 fois en 2014 et 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.
Il a également multiplié les collaborations avec le milieu du cinéma et de la télévision, ayant notamment écrit le scénario de Mourir d'aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling.

 

Avis :

En 2007, de passage dans sa région natale, l’auteur croit reconnaître une silhouette et c’est une vague d’émotion qui aussitôt le submerge. Vingt trois ans plus tôt, le lycéen qu’il était vivait son premier amour : six mois d’une relation cachée avec un garçon de son âge, Thomas, perdu de vue depuis, chacun ayant suivi un parcours aux antipodes l’un de l’autre. Pendant que Philippe se lançait dans les études supérieures et une carrière qui allait lui faire parcourir le monde, Thomas s’employait dans une ferme en Espagne…

Entrer dans ce récit autobiographique, c’est se sentir aussitôt happé par son habileté narrative, le rythme de ses phrases courtes, la justesse et la sincérité de son ton. D’abord transformé en point d’interrogation par la brève et intrigante introduction, le lecteur - en particulier celui de la même génération que l’auteur -, se retrouve bientôt rajeuni de trois décennies, par un retour dans les années quatre-vingts au goût de petite madeleine. Pour le narrateur, cette période resurgit avec d’autant plus d’émotion qu’elle fut le théâtre de sa première relation amoureuse, inespérée, absolue et capitale, notamment parce qu’elle le projetait soudain dans la réalité d’une homosexualité jusqu’ici timidement reléguée au plus secret de lui-même.

Très vite le coeur de la narration se resserre autour du secret exigé par Thomas, pointant d’emblée la souffrance de l’amour clandestin, puis, bientôt, dans ce qui prend peu à peu les allures d’une poignante tragédie, l’incommensurable gâchis d’une vie sacrifiée aux apparences. Car, l’écrivain qui, lui, assume aujourd’hui pleinement son identité gay et milite pour les droits des couples homosexuels, va réaliser combien, pour son amour de jeunesse enlisé dans la peur du rejet et le refus de soi-même, la vie a pu se révéler atrocement douloureuse et compliquée. Sobrement relatée, cette histoire authentique et doucement mélancolique finit par vous prendre à la gorge, tant par le drame qu’elle dévoile que par l’émotion contenue de son narrateur.
 
Juste et poignant, ce roman magnifique dans la sobriété et la sincérité de son émotion est à la fois un bouleversant plaidoyer pour le droit à être soi-même, et une courageuse mise à nu qui explique la récurrence de certains thèmes dans l’oeuvre de Philippe Besson : la perte, le manque, l’abandon, la difficulté d’être soi. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Plus tard, j'écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l'autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation ; une pauvreté qui s'abat. J'écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j'ai même jamais écrit sur autre chose. Comme si je ne m'étais jamais remis de ça : l'autre devenu inaccessible. Comme si ça occupait tout l'espace mental.

Je découvre que l'absence a une consistance. Peut-être celle des eaux sombres d'un fleuve, on jurerait du pétrole, en tout cas un liquide gluant, qui salit, dans lequel on se débattrait, on se noierait. Ou alors une épaisseur, celle de la nuit, un espace indéfini, où l'on ne possède pas de repères, où l'on pourrait se cogner, où l'on cherche une lumière, simplement une lueur, quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose pour nous guider. Mais l'absence, c'est d'abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors.

Une fois devenu romancier, j'écrirai sur des lieux où je ne me suis jamais rendu, des lieux dont j'aurai simplement lu le nom sur une carte, dont j'aurai aimé la seule sonorité. Un instant d'abandon, par exemple, se passe à Falmouth, dans la Cornouaille britannique, où je n'ai jamais mis les pieds. Les gens qui l'ont lu ont pourtant été persuadés que je connaissais l'endroit comme ma poche. Certains ont même été jusqu'à prétendre que la ville était exactement telle que je l'ai décrite, que c'était saisissant, une telle exactitude. À ceux-là, en général, j'explique que la vraisemblance importe plus que la vérité, que la justesse compte davantage que l'exactitude et surtout qu'un lieu, ce n'est pas une topographie mais la manière dont on le raconte, pas une photographie mais une sensation, une impression.

On ne se défait jamais de son enfance. Surtout quand elle a été heureuse.


 

mardi 8 juin 2021

[Josse, Gaëlle] Ce matin-là

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Ce matin-là

Auteur : Gaëlle JOSSE

Parution : Noir sur Blanc (2021)

Pages : 224






 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un matin, tout lâche pour Clara, jeune femme compétente, efficace, investie dans la société de crédit qui l’emploie. Elle ne retournera pas travailler. Amis, amours, famille, collègues, tout se délite. Des semaines, des mois de solitude, de vide, s’ouvrent devant elle. Pour relancer le cours de sa vie, il lui faudra des ruptures, de l’amitié, et aussi remonter à la source vive de l’enfance.
Ce matin-là
, c’est une mosaïque qui se dévoile, l’histoire simple d’une vie qui a perdu son unité, son allant, son élan, et qui cherche comment être enfin à sa juste place. Qui ne s’est senti, un jour, tenté d’abandonner la course ? Une histoire minuscule et universelle, qui interroge chacun de nous sur nos choix, nos désirs, et sur la façon dont il nous faut parfois réinventer nos vies pour pouvoir continuer. 
Gaëlle Josse saisit ici avec la plus grande acuité de fragiles instants sur le fil de l’existence, au plus près des sensations et des émotions d’une vie qui pourrait aussi être la nôtre.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Venue à l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman Les Heures silencieuses en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et Noces de neige en 2013. Également parus en édition de poche, ces trois titres ont remporté plusieurs prix, dont le prix Alain-Fournier en 2013 pour Nos vies désaccordées. Ils sont étudiés dans de nombreux lycées et collèges, où Gaëlle Josse est régulièrement invitée à intervenir. Le roman Les Heures silencieuses a été traduit en plusieurs langues et Noces de neige fait l’objet d’un projet d’adaptation au cinéma.
Aux Éditions Notabilia/Noir sur Blanc, Gaëlle Josse a publié cinq romans : Le Dernier Gardien d’Ellis Island (2014), L’Ombre de nos nuits (2016), Une longue impatience (2018), Une femme en contre-jour (2019) et Ce matin-là (2021).
Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille à Paris et vit en région parisienne. Elle anime, par ailleurs, des rencontres autour de l’écoute d’œuvres musicales et des ateliers d’écriture auprès d’adolescents et d’adultes. Elle a reçu le prix 2015 de littérature de l’Union européenne pour Le Dernier Gardien d’Ellis Island (Notabilia/Noir sur Blanc).


Avis :

Très investie dans son travail au sein d’une société de crédit, Clara, la trentaine, ne comprend pas ce qui lui arrive quand survient le burn-out. Du jour au lendemain incapable de poursuivre le cours de son existence, la jeune femme se retrouve durant des semaines, puis des mois, face au vide, alors que tout, subitement privé de sens, s’effrite autour d’elle. Seule son amie de toujours semble capable de lui prêter main forte...

Gaëlle Josse décrit avec la plus grande clarté la soudaine coupure d’électricité qui empêche soudain le corps de fonctionner, la brutale plongée dans un abîme où plus rien n’a de sens et où tout élan vital semble mort. L’entourage ne comprend pas, s’impatiente et se lasse. Entre médicaments, introspection et long tâtonnement dans une obscurité sans fond, il faut trouver seul la porte de sortie, l’étincelle qui permettra de se réinventer une vie. Peu à peu se dessine la trajectoire d’une vocation manquée, d’un enfermement progressif dans un emploi où la pression croissante rend bientôt insupportable un profond conflit de valeurs.

Si, indéniablement maîtrisé et superbement écrit, le récit rend parfaitement limpide le mécanisme du burn-out, l’on pourra néanmoins regretter un parti-pris narratif très optimiste et lumineux, comme si, soucieuse de ne pas trop plomber un texte construit sur une thématique si sombre et si difficile, l’auteur s’était à la fois gardée d’une trop forte charge émotionnelle et hâtée de regagner au plus vite la rive ensoleillée de l’existence. Intellectuellement séduit par la réflexion de l’écrivain, le lecteur comprend, mais sans la ressentir, une émotion trop prudemment tenue à distance, tandis qu’un certain scepticisme l’envahit quant à la rapidité et à l’évidence du nouveau choix de vie de Clara.

Après mon grand coup de coeur pour Une femme en contre-jour, ce livre intéressant et agréable, où l’on retrouve avec plaisir la jolie plume de l’écrivain, m’a relativement laissée sur ma faim. Si elle ne manque pas de charme, son histoire, un peu trop miraculeuse pour convaincre totalement, reste aussi trop sagement à la lisière de l’émotion pour laisser entrevoir la véritable profondeur du gouffre de la dépression. (4/5)


Citations :

Que faire des jours, que faire du temps, de ces journées qui s’étirent, sans saveur et sans parfum ? Le temps naguère si tendu, si segmenté, est devenu un bloc mou, une matière poisseuse qu’il faut grignoter, éroder minute par minute, dans un parcours aux contours indistincts, sans repères, sans angles, sans prises, un continuum grisâtre qui s’autodévore dans une lenteur infinie.

Elle regarde s’écouler des jours gris de ciment, mats, rugueux, que nulle consolation ne peut adoucir. La tenaille au ventre et l’envie de s’asseoir sur le trottoir d’à côté. Son regard erre sans se fixer, et elle ne parvient plus à entrer dans la ronde, à dire les mots du quotidien, les mots prudents, comme des passerelles tendues au-dessus des rapides. Cette impression d’avoir perdu le lieu, l’axe, le repère, la maison intérieure, de n’être qu’une plume, une feuille malmenée par le vent.

Clara entre dans la librairie, celle au bout de sa rue, où elle s’arrête rarement. Un polar, parfois. Elle retourne quelques livres sur les tables, un peu au hasard des titres, des couvertures, comme si elle attendait d’être aimantée au contact de l’un d’entre eux, et que celui-ci la prenne dans ses bras lorsqu’elle l’ouvrirait. Elle avance dans une canopée pleine de mystères, pleine d’inconnu, d’insaisissable, pleine de vies qu’elle voudrait connaître.



Du même auteur sur ce blog :


 


dimanche 6 juin 2021

[Levison, Iain] Un voisin trop discret

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Un voisin trop discret (Parallax)

Auteur : Iain LEVISON

Traductrice : Fanchita GONZALEZ BATTLE

Parution : 2021 en anglais (Etats-Unis)
                   et en français (Liana Levi)

Pages : 224

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Pour que Jim, chauffeur Uber de soixante ans, voie la vie du bon côté, que faudrait-il? Une petite cure d’antidépresseurs? Non, c’est plus grave, docteur. De l’argent? Jim en a suffisamment. Au fond, ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix dans ce monde déglingué. Et avoir affaire le moins possible à son prochain, voire pas du tout. Alors, quand sa nouvelle voisine, flanquée d’un mari militaire et d’un fils de quatre ans, lui adresse la parole, un grain de sable se glisse dans les rouages bien huilés de sa vie solitaire et monotone. De quoi faire exploser son quota de relations sociales…
En entremêlant les destins de ses personnages dans un roman plein de surprises, Levison donne le meilleur de lui-même, et nous livre sa vision du monde, drôle et désabusée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Iain Levison, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. À la fin de son parcours universitaire, il exerce différents métiers, sources d’inspiration de son premier livre, Tribulations d’un précaire. Il rencontre un succès immédiat en France dès la publication de son premier roman, Un petit boulot, et des suivants, critiques drôles et cinglantes de la société américaine. Trois sont déjà adaptés au cinéma (Un petit boulot, Arrêtez-moi là ! et Une canaille et demie).

 

 

Avis :

Cela fait trente ans que Jim, chauffeur Uber sexagénaire, cultive scrupuleusement sa tranquille solitude, loin de ce monde dont il n’attend plus rien sinon qu’il lui fiche définitivement la paix. Aussi, lorsque sa nouvelle voisine, épouse de militaire et mère d’un bambin de quatre ans, frappe à sa porte, c’est un courant d’air en passe de devenir bourrasque qui vient secouer son immuable routine, mettant fin à sa protectrice invisibilité…

Il ne faut pas longtemps pour se prendre d’une sympathie curieuse et amusée pour ce dur à cuire misanthrope au coeur tendre, appliqué à se faire oublier en même temps que son passé, et qui, malgré lui, se retrouve embarqué dans ce qu’il s’était juré qu’on ne l’y prendrait pas. Tandis que s’impose à l’esprit la silhouette et la voix de Clint Eastwood, se développe une intrigue pleine de surprises et de rebondissements imparables qui, du terrain où interviennent les forces spéciales américaines, aux bases où s’organise la vie des familles d’engagés, nous plonge avec réalisme dans le quotidien et les vicissitudes des militaires de carrière et de leurs proches. Comment Jim aurait-il pu s’attendre à ce qu’un objectif raté en Afghanistan l’oblige à sortir de sa prudente retraite et à se compromettre dans une histoire glissante qui pourrait lui coûter cher ?

Cet effet papillon croise les destins des personnages avec autant d’ironie que de suspense. Car, sans avoir l’air d’y toucher, et sans jamais se départir de sa bluffante justesse de ton et de psychologie, l’auteur multiplie avec humour les coups de griffe contre les travers du monde et en particulier de l’Amérique, comme l’inanité de ses interventions et de ses frappes anti-terroristes, son acharnement à masquer ses bavures militaires, le mépris de son armée pour ses traumatisés - ces « coquilles vides » qu’elle rend sans considération aucune à leurs familles -, la surenchère à la couverture santé avec laquelle elle motive ses engagés, ou encore l’éternelle et absolue incompatibilité entre carrière militaire et homosexualité.

Entre comédie de mœurs et polar, cette tragi-comédie, aiguisée par un regard joyeusement cynique, s’avère une lecture délicieuse, aussi juste qu’amusante et captivante. Elle se dévore d’une seule traite et s’achève sur une évidence : il faut courir découvrir l’entière bibliographie de cet auteur, au si irrésistible talent. Grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Il paraît qu’on ne fait que créer un terroriste de plus. Tu en supprimes un, son gosse voit la cervelle de son papa explosée, et il prend sa place. Et s’il a un tas d’enfants, alors tu en as fabriqué encore plus.

C’est ça le monde dans lequel on vit de nos jours. Tout le monde peut donner son avis, même ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent. Autrefois, il fallait s’y connaître vraiment dans un domaine avant de s’autoriser à critiquer les autres. Maintenant vous pouvez protester contre la vue que vous avez de votre Airbnb, ou parce que quelqu’un a mis trop de pignons dans votre salade, ou discourir sur l’imprudence de votre chauffeur Uber, et être totalement ignorant n’est pas un problème. Toute cette technologie a fait de nous des consommateurs informés, se dit-il, des enfants gâtés geignards qui n’y connaissent rien et ne la bouclent jamais.

Jim est toujours frappé de voir que les repères de sa génération disparaissent si vite. Le 11 septembre a remplacé l’assassinat de Kennedy, l’Irak a remplacé le Vietnam. Hier il a pris un passager qui n’avait jamais entendu parler ni des Who ni des Grateful Dead. La pire des choses quand on devient vieux ce n’est pas de se rapprocher de la mort, c’est de voir sa vie effacée lentement. On cesse d’abord d’être insouciant, ensuite d’être important, et finalement on devient invisible.

Elle sait bien que Grolsch est de pire en pire. Mais le déclin a été progressif. Quand elle l’a retrouvé sur la base aérienne après sa toute première mission, elle a immédiatement remarqué qu’il était… différent. Pendant la conversation il détournait brusquement les yeux comme s’il pensait à autre chose. Elle lui massait la nuque et essayait de le ramener à la réalité, mais c’était comme si une part de lui manquait. La deuxième fois qu’il est revenu, une autre part avait disparu, celle qui l’empêchait de se mettre en colère. Il râlait à propos de tout et n’importe quoi. Puis la part qui lui permettait de dormir la nuit a disparu. Puis celle qui lui disait qu’il avait assez bu, et finalement cette dernière part, celle qui faisait de lui quelqu’un de bien. Elle se retrouve à présent avec cette coquille vide, une lamentable loque insomniaque, colérique et alcoolique qui ne cherche qu’à blesser. Elle sait que l’armée vous verse cent mille dollars si votre mari est tué en action, mais s’il n’y a pas une égratignure sur son corps elle peut vous rendre une coquille vide et vous ne recevez pas un centime.

Son mariage ressemble, en modèle réduit, à la relation qui lie les citoyens américains à leur armée. C’est formidable d’avoir quelqu’un qui tue à votre place, mais ensuite vous ne voulez pas vraiment connaître les détails.

Le cercueil arrive sur un chariot tiré par un cheval blanc et la cérémonie commence. Jim décide de faire un tour dans le cimetière pendant quelques instants. Il s’éloigne jusqu’à ne plus voir la scène et il arrive à un croisement où une grosse pierre polie porte une citation célèbre à propos de liberté et d’indépendance. Pour Jim ces mots sont des sonnettes d’alarme, rien que des signes qu’un pays, ou une faction rebelle, ou n’importe quel groupe, se prépare à user de la violence pour obtenir ce qu’il veut. Dans l’Histoire, les proclamations de liberté précèdent presque toujours des bains de sang, pense Jim.
 

vendredi 4 juin 2021

[Plantagenet, Anne] L'Unique. Maria Casarès

 

 



J'ai aimé

 

Titre : L'Unique. Maria Casarès

Auteur : Anne PLANTAGENET

Parution : 2021 (Stock)

Pages : 270

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Elle a « le génie de la vie » disait d’elle Albert Camus. Ils se sont connus et aimés pendant seize ans. D’un amour unique, tourmenté, demeuré dans l’ombre, mais qui s’est épanoui dans une correspondance fascinante. Elle, c’est Maria Casarès. Appétit d’ogre, rire tapageur, sensualité brûlante, sommeil de plomb, elle naît et grandit en Galice, fuit Franco en 1936, et arrive à Paris, 148 rue de Vaugirard, âgée de 14 ans. Vite, elle veut apprendre cette impitoyable langue française, devenir actrice, s’exprimer physiquement, danser, aimer. Rien ne l’arrête, ni les refus au Conservatoire, ni les codes parisiens. Bientôt son talent conquiert Carné, avec Les Enfants du paradis, Bresson avec Les Dames du Bois de Boulogne, Cocteau avec Orphée, Vilar à Avignon. Et Gérard Philipe, dont elle a été l’amante.
Elle, c’est d’abord une femme libre. Une femme avec une volonté de fer, dont la fragilité nous touche à chaque page. Anne Plantagenet raconte le destin d’une Espagnole, tombée amoureuse de la France. Les combats, les planches, les caméras, la gloire – et la tragédie.
Un récit qui dit la flamme d’une grande artiste, et se lit comme un roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Anne Plantagenet est écrivaine et traductrice de l’espagnol. Elle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages dont Trois jours à Oran, Marylin Monroe, Nation Pigalle, Appelez-moi Lorca Horowitz.

 

 

Avis :

En 1960, la mort accidentelle d’Albert Camus mettait fin aux seize ans de passion secrète entre l’écrivain et l’actrice Maria Casarès, considérée comme l’une des plus grandes tragédiennes françaises de son temps. A partir de la correspondance entre les deux amants publiée par leurs descendants en 2017, de l’autobiographie de l’actrice Résidente privilégiée, et des archives de la Maison Maria Casarès désormais propriété de la commune d’Alloue, ce livre retrace le cheminement de cette Galicienne réfugiée en France à quatorze ans après avoir fui l’Espagne franquiste en 1936, son acharnement à percer comme actrice, et son extraordinaire carrière théâtrale et cinématographique. Elle fut l’Unique du célèbre écrivain déjà marié, qu’elle aima tout aussi passionnément.

Parfaitement documentée, cette biographie prend presque par moments des allures de roman. On y découvre une femme et une actrice d’exception, dont la vie autant privée que professionnelle fut un engagement total et passionné, et qui parvient encore à nous subjuguer dans ce récit qui la révèle dans toutes ses ombres et ses lumières, ses bonheurs et ses tourments. Sa sincérité sans concession et son incroyable énergie la poussèrent dans un perpétuel dépassement de soi, par delà les blessures de l’exil, le trac immense dont elle ne guérit jamais, et les souffrances d’un amour illicite vécu en pointillés. Elle qui ne fit jamais rien à moitié investit son art exactement comme sa vie, avec une force et une intensité rares qui transparaissent jusque dans les fascinantes photographies conservées d’elle.

L’auteur a choisi de faire du lien entre Maria et Camus le point focal de son récit. Le livre s’ouvre ainsi dramatiquement sur la disparition de l’écrivain, pour retracer ensuite le parcours si singulier qui devait mener la jeune Espagnole exilée à deux passions marquées du sceau de la tragédie : l’une réellement vécue au travers d’un grand amour impossible, l’autre incarnée à la perfection dans de grands rôles dramatiques au théâtre et au cinéma. La biographie prend ensuite le parti d’expédier assez rapidement la seconde moitié de l’existence de Maria, celle d’après la mort de Camus, peut-être parce que, comme l’indique le titre, c’est avant tout l’Unique, telle que perçue par l’homme de lettres, qui nous importe ici.

Même si certains passages m’ont moins intéressée que d’autres, j’ai aimé la manière dont Anne Plantagenet a réussi à imprégner ses pages de l’extraordinaire présence de cette femme fascinante, en la ressuscitant dans son intimité aussi bien que dans sa grandeur de diva du théâtre et du cinéma : de quoi convaincre sans peine le lecteur qu’elle conserve encore aujourd’hui son absolue unicité. (3/5)

 

Citation : 

Elle, c'est ma noire, ma vivante, ma chère grande, mon beau corps, mon cher cœur, mon endormie, mon beau sable, mon Finistère, ma brûlante, ma vraie vie, ma petite victoire, ma passion, ma secrète, mon beau visage, la femme que j'aime, ma lumière noire, mon enfant chéri, ma tendre, ma captive, ma plage, ma désirable, ma femme, et tant d'autres noms d'amour répétés et réinventés au long des lettres qu'Albert lui écrit chaque fois qu'ils sont séparés.

 

mercredi 2 juin 2021

[Delacomptée, Jean-Michel] Cabale à la cour

 


 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Cabale à la cour

Auteur : Jean-Michel DELACOMPTEE

Parution : 2021 (Robert Laffont)

Pages : 156

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Versailles, mercredi 1er janvier 1710, tôt le matin.
Philippe d’Orléans, le neveu de Louis XIV, attend la visite de son ami Saint-Simon.
Connu pour ses mœurs débauchées, le duc d’Orléans vit depuis dix ans un amour passionné avec sa maîtresse Mme d'Argenton, la seule femme qu’il ait jamais aimée. Il ignore qu’une terrible menace, qui pourrait lui valoir un exil immédiat, enfle dans son dos. Mme de Maintenon, en particulier, le hait pour une plaisanterie de mauvais goût qu’il a proférée à son encontre. Saint-Simon se doit de l’avertir. Plus encore, de lui éviter le châtiment qui le guette. À ses yeux, une seule chose peut sauver son ami : quitter Mme d'Argenton pour retrouver les bonnes grâces du roi. Mais Philippe d’Orléans concèdera-t-il un sacrifice si déchirant ?

Inspiré des Mémoires de Saint-Simon, un tête-à-tête tendu et palpitant qui nous introduit dans les arcanes de la cour du Roi-Soleil où prospéraient rumeurs et calomnies... Phénomène qui résonne de nos jours avec une force saisissante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier et essayiste, Jean-Michel Delacomptée a publié de nombreux portraits de personnages historiques et de gens de lettres comme La Boétie, Racine, François II, Ambroise Paré, Bossuet, Saint-Simon, des romans comme Le Sacrifice des dames, des essais comme Petit éloge des amoureux du silence, Adieu Montaigne ou Notre langue française, Grand Prix Hervé Deluen de l’Académie française, et récemment La Bruyère, portrait de nous-mêmes.

 

 

Avis :

Non content, depuis maintenant dix ans, de bafouer ouvertement son épouse, propre fille du roi, avec sa maîtresse Mme d’Argenton, Philippe d’Orléans, neveu de Louis XIV, s’est fait une ennemie mortelle de Mme de Maintenon au travers d’une mauvaise plaisanterie. Inconscient de la disgrâce et de l’exil qui le guettent, il reçoit la visite de son ami Saint-Simon, venu le mettre en garde. Acceptera-t-il de quitter sa maîtresse pour regagner les faveurs royales et conserver sa place à la Cour ?

Mi-roman historique, mi-pièce de théâtre, ce bref récit s’inspire des Mémoires de Saint-Simon, pour imaginer une conversation entre deux éminents personnages de la cour de Louis XIV. L’un est prince, l’autre duc et pair de France, mais tous deux se retrouvent écartés du pouvoir par un monarque qui préfère cantonner les grands du royaume au rôle de courtisans et gouverner avec des secrétaires d’État roturiers. Une grande amitié lie les deux hommes que pourtant tout oppose : autant Philippe d’Orléans ne pense qu’à ses plaisirs au point d’y avoir gagné une réputation de débauché, autant le vertueux Saint-Simon est ambitieux et se fait un observateur attentif de la vie et de la société de Cour. Leur dialogue tourne ici à l’exercice de rhétorique, tandis que Saint-Simon s’évertue à protéger son ami de ses faux pas de préséance.

En nous exposant la cabale prête à se déchaîner pour un mot de travers, ce conciliabule entre Saint-Simon et Philippe d’Orléans nous révèle toute la sauvagerie du microcosme de la Cour versaillaise, que Louis XIV tient dans sa main en jouant des rivalités et des conflits d’intérêts. Dans ce Versailles, aucune position n’est acquise, seule la faveur royale fait et défait les existences entre les feux de la Cour et l’obscurité de l’exil, et les complots se multiplient sur la seule base de la rumeur et de la calomnie. L’arme la plus commune est la manipulation, dont cette histoire est un morceau de choix : d’une parole malheureuse au sacrifice d’une femme aimée, il aura suffi de quelques mots glissés dans une ou deux oreilles opportunes pour que la crainte amène le contrevenant à se châtier de lui-même.

Réussissant le tour de force de nous faire appréhender en quelque cent cinquante pages le nid de vipères que Louis XIV avait fait de la Cour de Versailles pour la tenir à sa main, ce huis clos imaginé avec une grande exactitude historique prend une singulière acuité lorsque l’on pense aujourd’hui à l’explosion de la désinformation, du complotisme et des lynchages médiatiques grâce à internet et aux réseaux sociaux. (4/5)

 

Citations : 

Personne ne peut se disculper de fautes qu’il n’a pas commises. Rien n’est plus difficile à prouver que l’innocence.

La malveillance dont se nourrissent les rumeurs jouit d’inventer des monstres. Elle s’excite à peindre sous les couleurs les plus noires des gens que la foule déteste pour une raison ou une autre, sans se soucier des réputations ruinées ni des vies détruites. Ce sale esprit vomit ses venins comme un ivrogne son tord-boyaux.

DUC D’ORLÉANS — Vous avez tort, il est équitable. Je saurai lui parler. Face à la vérité, les calomnies s’effondrent.                     
SAINT-SIMON — Contre les calomnies, la vérité ne vaut rien.                     
LE DUC D’ORLÉANS — Ma sincérité la rendra évidente.                     
SAINT-SIMON — Vous vous leurrez, Monsieur. Le ressort est bandé, prêt à se détendre. Votre oncle est outré de colère contre vous. Aucune sincérité ne le fera fléchir.             
LE DUC D’ORLÉANS — On ne peut pas me détruire sur de simples soupçons.               

SAINT-SIMON — Sous un gouvernement despotique, les soupçons sont des preuves.                     

LE DUC D’ORLÉANS — Ma bonne foi s’imposera.                     
SAINT-SIMON — Non, vous avez trop d’ennemis, et des ennemis trop puissants. Tel est l’effrayant pouvoir de la calomnie. L’acide de la rumeur, des clans qui intriguent dans l’ombre. Les attaques anonymes, la haine qui se répand sans limites ni contrôle.

Sa mère, la princesse Palatine, bien qu’elle l’aime profondément, admirative de ses capacités, ne se méprend pas sur ses failles. Elle le définit joliment par un conte  : toutes les fées ayant été conviées à se pencher sur son berceau, elles l’ont doté de mille talents. Mais on a malheureusement oublié d’inviter une vieille fée qu’on ne voyait plus depuis longtemps. Vexée, la vieille fée s’est vengée  : elle l’a doté du talent de rendre inutiles tous ceux qu’il a reçus.

La première qualité du courtisan accompli est de savoir masquer ses jugements. Se confier présente toujours un risque. Émotions, sentiments doivent rester tapis au fond de soi. Le bon courtisan est un être double, triple, une enveloppe à ne jamais décacheter. Ses paroles, son visage couvrent la vérité d’un voile qu’il craint d’ôter même dans l’intimité. Il n’a nulle part où se découvrir sans danger. Le théâtre de la cour ne baisse jamais le rideau.