Bonjour Nicolas Gaudemet.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman à ce moment précis de votre parcours ?
Après La Fin des idoles, j’avais envie d'écrire une histoire d'amour. Et pour qu'elle soit originale, de la jouer dans un théâtre singulier. En parallèle, je voulais écrire sur la Corée. J’ai voyagé au Sud comme au Nord, et la Corée du Nord est devenue ces dernières années de plus en plus intrigante : mystérieuse, dangereuse, fermée, et pourtant dont on parle de plus en plus.
Comment est née l’idée de Nous n’avons rien à envier au reste du monde ? Y a-t-il eu un déclic particulier ?
Le déclic, c’est la rencontre entre cette idée d'histoire d'amour et le fait de la situer en Corée du Nord. Raconter un régime totalitaire en faisant entendre la voix de deux adolescents amoureux.
Comment avez-vous construit vos personnages ? L’un d’eux vous a-t-il particulièrement surpris ?Je suis parti d’une décision très simple : choisir deux lycéens, puisque Roméo et Juliette sont deux jeunes gens. Et parce qu'on a tous été lycéens. Ce qui m’intéressait, c’était de les rendre proches, et de donner une voix à ceux que l'on entend jamais — puisque la parole officielle en Corée du Nord ne met en avant que les dirigeants et les proches du Parti.
J'ai ensuite construit autour de mes deux lycéens leurs camarades et leurs familles.
Aucun personnage ne m'a vraiment surpris, vu la minutie avec laquelle je leur ai donné chair, je suis entré dans leur esprit. Pour le lecteur, bien sûr, ces personnages et le pays lui-même seront plus surprenants.
Parmi les thèmes, lequel vous tenait le plus à cœur ?La liberté, la lumière intérieure qui existe en chaque être, même dans un monde totalitaire — pas comme un slogan, plutôt comme une pratique minuscule : préserver un espace inviolable en soi, quand tout est fait pour vous modeler. Je voulais faire naître une lueur dans un monde de ténèbres — une lueur d’amour.
Quel regard souhaitiez-vous porter sur notre époque ? Voyez-vous des échos avec nos démocraties ?Je ne voulais pas écrire un roman “à thèse”, mais il y a forcément un miroir : la façon dont le langage peut travestir le réel, la manière dont les systèmes façonnent nos gestes, nos peurs, nos désirs.
Et je tenais aussi à rappeler quelque chose de très concret : en Occident, certains emploient le mot “dictature” à tort et à travers pour se plaindre de tout et de rien. Dans une vraie dictature comme la Corée du Nord, se plaindre des dirigeants, du Parti ou de n'importe quel collectif officiel est impensable, a fortiori en employant ce terme : c'est un motif d'envoi direct en camp de rééducation.
Comment avez-vous travaillé la voix narrative et la construction du récit ?J’ai voulu que la forme porte l’expérience : une sensation d’étau, mais aussi une progression dramatique lisible et “scénique”. Le découpage en cinq actes s’est imposé assez tôt, car il n'y a pas meilleure manière d'adapter la pièce de Shakespeare.
Et il y a un choix auquel je tiens beaucoup : le “nous”. Ce "nous" est la transposition du chœur de la pièce. C'est aussi le collectif imposé, le “nous” des camarades. Et enfin, ce "nous" englobe le lecteur dès le titre, dès les premières pages : il ou elle devient partie prenante, camarade témoin de mes amoureux.
Quels retours de lecteurs vous ont le plus marqué ?Ce qui me touche, ce ne sont pas seulement les compliments, c’est quand on me dit : “j’ai ressenti”. Des lecteurs m’écrivent qu’ils ont été happés, qu’ils ont lu “sous tension”, qu’ils ont terminé révoltés et émus — et ça, pour moi, c’est la littérature qui fait son travail : déplacer, fissurer, rendre plus attentif, faire réfléchir en profondeur et changer de point de vue. J’ai aussi été marqué par des retours qui insistent sur la lumière, le beau dans ce monde glaçant.
Qu’est-ce que l’écriture de ce livre a changé dans votre manière de regarder le monde ?Elle m'a permis de me décentrer, d'avoir une compréhension beaucoup plus profonde de l'humain dans cette partie du monde.
Quel rôle la littérature peut-elle encore jouer pour préserver lucidité et liberté intérieure ?
La littérature peut ouvrir une fenêtre là où tout est mur. Elle peut faire entendre des voix singulières qu’on n’entend jamais, et déplacer notre regard au-delà des caricatures. Elle ne “sauve” pas à elle seule, mais elle peut réveiller, décentrer, faire ressentir en profondeur ce qui nous échapperait sans cela.
Qu’aimeriez-vous que les lecteurs emportent en refermant le roman ?
Qu'ils fassent revivre dans leurs cœurs les jeux de mes deux amoureux. Et avec eux, une part de chaque adolescent nord-coréen.
Merci, Nicolas Gaudemet, d’avoir partagé les coulisses de ce roman et les réflexions qui l’animent.












