J'ai aimé
Titre : La mer et son double
Auteur : Julia LEPERE
Parution : 2026 (Sous-Sol)
Pages : 272
Présentation de l'éditeur :
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.
Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.
Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde.
Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)
Citations :
Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.
Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…
Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.
Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères.
On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.


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