lundi 1 juin 2026

Critique : "La mer et son double" de Julia Lepère | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La mer et son double " de Julia Lepère


  

J'ai aimé

 

Titre : La mer et son double

Auteur : Julia LEPERE

Parution : 2026 (Sous-Sol)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au large de ce qui pourrait être les États-Unis, une femme surgit mystérieusement dans un lieu étrange pour en filmer les contours. La ville de P., sorte de cité western où l’errance et la torpeur sont causées par une chaleur redoutable, est peuplée de personnages singuliers : une tenancière de bar, une jeune fille qui joue avec les fantômes, un poète, un sculpteur, un pianiste. La mer suscite la méfiance, les colons gardent farouchement leurs frontières face aux Exilés.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge et poète, Julia Lepère a publié trois recueils : Je ressemble à une cérémonie (Éditions du Corridor bleu, 2019), Par elle se blesse (Flammarion, 2022) et Molly Fall (Angle Mort Éditions, 2024). Elle est par ailleurs comédienne et donne régulièrement des performances autour de son œuvre.

 

Avis :

Venue de la poésie et du théâtre, Julia Lepère fait entrer dans ce premier roman un imaginaire qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses textes et performances. Alternant entre une ville écrasée de lumière où plane une menace diffuse, et un cargo de nuit où une femme repêchée, amnésique, tente de retrouver son identité, le récit se construit autour de deux mondes qui se reflètent sans jamais se rejoindre tout à fait. Opaques et oniriques, peuplés d’identités fracturées et de figures fantomatiques, ces univers trouvent leur cohérence dans la présence insistante de la mer – symbole de perte et de renaissance, lieu de dissolution et de réinvention – et dans le motif du double, littéraire, mythologique, psychique, qui met en jeu les résonances souterraines reliant ces récits en apparence disjoints.

À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.

Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.

Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde. 

Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)

 

Citations :

Elle avait ainsi appris que les chants de la baleine bleue étaient des appels qu’elle produisait en séquences répétitives, dans une onde puissante qui pouvait s’entendre à des kilomètres de distance (mais le plus souvent à des fréquences si basses qu’elles étaient inaudibles pour l’être humain), qu’elle avait été chassée jusqu’à sa quasi-extinction, notamment pour sa viande et pour son huile dont on se servait pour l’éclairage, au siècle dernier, et que, lorsqu’elle mourait de mort naturelle, sa carcasse coulait jusqu’au fond de l’océan et créait ensuite le phénomène du whale fall, permettant de nourrir une succession d’organismes marins, et ce durant des décennies. 


Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.


Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…


Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.


Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères. 


On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.

 

dimanche 31 mai 2026

Bilan de lectures – Mai 2026 | Lectures de Cannetille

 

Coups de coeur :

  

ALIKAVAZOVIC Jakuta :  Au grand jamais
FERNEY Alice : Comme en amour 

 

 

   

J'ai beaucoup aimé :

 
ANVERS Joseph (d') : Un été sans fin
BOURDEAUT Olivier : Une histoire d'amour et de violence  
DEMORAND Nicolas : Intérieur nuit
HALILOVIC Enes : Gens sans tombe
KALBFLEISCH Anne-Sophie : Lalie en l'air
MILLER Arthur : Le prix 
RETZ Valentin : La longue vie
VIGAN Delphine (de) : Je suis Romane Monnier  
 


 

 J'ai aimé :

 
KOURKOV Andreï : Truite à la slave 
KRACHT Christian : 1979
McCONAGHY Charlotte : Les fantômes de Shearwater 
 
 

samedi 30 mai 2026

Critique : "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Ma journée dans l'autre pays" de Peter Handke

a

J'ai aimé

 

Titre : Ma journée dans l'autre pays
            (Mein Tag im anderen Land)

Auteur : Peter HANDKE

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en allemand (Autriche) en 2021,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 80

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un homme, habité de démons, parle une langue inconnue et inquiète ceux qui le croisent.
Plongeant dans des crises de plus en plus violentes, il sombre dans une errance ponctuée de cris. Mais un jour, un miracle se produit, par le regard d’un homme, un seul, dont l’humanité guérit et délivre.
Le monde s’ouvre alors de nouveau : les chemins à parcourir, les personnes à observer, les notes à chanter, et peut-être même, au bout de cette route, la possibilité de l’amour et de l’apaisement.
Entre grâce poétique et cadence entraînante, Ma journée dans l’autre pays nous invite à passer de la pénombre douloureuse à la lumière d’une réconciliation, avec soi-même et avec les autres. Ce bref récit qui confine à la poésie en prose condense la beauté de la langue de Peter Handke.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1942 à Griffen (Autriche), Peter Handke vit près de Paris. Son œuvre immense, composée de romans, pièces de théâtre, poèmes, essais, traductions et films, a fait de lui l’un des auteurs de langue allemande les plus connus au monde. Il a reçu en 2019 le prix Nobel de littérature.

 

Avis :

Avec ce conte métaphorique et poétique, le prix Nobel de littérature Peter Handke publie un texte aussi énigmatique qu’inclassable, sur l’aliénation et le langage.

Le narrateur a beau s’échiner à parler et à crier, ses gesticulations enfiévrées n’appuient qu’un soliloque éperdu, celui d’un pauvre fou que l’on évite dans un mélange d’effroi et de commisération. C’est comme s’il parlait une langue connue de lui seul, prisonnier de démons intérieurs le rendant étranger au monde. Jusqu’au jour où s’étant décidé à franchir l’eau le séparant du pays voisin, il y croise le regard d’un homme si plein d’humanité que son aliénation s’évapore et que le voilà soudain rendu à lui-même et aux autres. Devenu écrivain, il relate cette histoire « vécue physiquement, dans [s]a chair et [s]on sang » et que pourtant, prisonnier de son inconscient comme il l’était, il ne « conna[ît] que par ouï-dire... »

Est-ce une allusion à son parcours ? L’auteur a déjà fait mention par le passé de son pénible passage par un internat catholique qui devait durablement le marquer de l’épuisement de vivre « en-pays-étrange ». Irrémédiablement détourné de toute vocation à la prêtrise par les inhumaines conditions du pensionnat religieux, il trouvait alors le salut, et la préfiguration de sa propre vie d’écrivain, dans la lecture de grands auteurs : une rencontre au moins aussi révélatrice que celle de son personnage jusqu’alors perdu même à lui-même.

Le lecteur sera laissé à sa perplexité et et à ses tentatives d’interprétations pour au final s’émerveiller de la puissance d’évocation de cette fable toute de poésie sur le passage de l’obscurité à la lumière, de l’isolement et de l’aliénation nés de l’ignorance et de l’absence de langage commun à l’apaisement du partage, de l’empathie et de l’amour. Le genre de parabole qui, manquant à la réclusion répressive du pensionnat religieux de sa jeunesse, illustre combien la littérature et, à travers elle, la rencontre avec d’autres esprits, a pu lui proposer, cette fois, d’inégalable vocation. (3,5/5)

 

Citation :

Voici l’histoire : je l’ai vécue physiquement, dans ma chair et mon sang, comme peu d’autres histoires dans ma vie. Et pourtant je ne la connais que par ouï-dire (…)

 

jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

mardi 26 mai 2026

Critique : "Comme en amour" de Alice Ferney | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Comme en amour" de Alice Ferney



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Comme en amour

Auteur : Alice FERNEY

Parution : 2025 (Actes Sud)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment naît l’amitié ? Par quelles étapes passe-t-elle pour croître et s’affermir ? Qu’est-ce qui peut la détruire ? Que tolère-t-on de ses amis ? Peut-on rester indifférent à leurs goûts, à leurs idées politiques, à la manière dont ils traitent les autres ? Comment l’amitié s’accommode-t-elle des élans amoureux ? Et une femme peut-elle être l’amie d’un séducteur ?

Pour le savoir, Alice Ferney livre un homme et une femme à une rencontre. Marianne, vive et franche, styliste renommée, ancrée dans sa famille. Cyril, secret, caustique, célibataire et séduisant, chroniqueur de la vie artistique. À la faveur d’une interview, leur complicité est immédiate. Bientôt ils se parlent tous les jours. Leur conversation devient libre et intime. Dans le “tourbillon de la vie”, chacun tour à tour écoute, réconforte, propose son aide, mais quand viennent les grandes décisions, chacun n’a-t-il pas aussi son domaine réservé ?

En quarante chapitres enlevés, aussi dialogués que le lien qu’ils explorent, Alice Ferney souligne les formes, la valeur et la fragilité de l’amitié entre homme et femme. Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, elle écrit une conversation amicale, comme le second volet d’un diptyque dans lequel la parole crée la relation. Parce qu’en amitié comme en amour, on se parle, d’abord et toujours.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice Ferney est née en 1961 à Paris, où elle réside aujourd’hui. Elle a publié treize romans, tous aux éditions Actes Sud, dont Grâce et dénuement, L’Élégance des veuves (adapté au cinéma sous le titre Éternité par Tran Anh Hung), La Conversation amoureuse, immense succès de librairie et traduit dans une dizaine de langues, ou Les Bourgeois, prix Historia du roman historique.

 

 

Avis :

Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, ce roman se présente comme son contrepoint : une histoire qui met cette fois l’amitié au coeur du récit, et non le désir. Alice Ferney reprend la dynamique de l’échange intime, mais elle la transpose dans un registre tout aussi riche et nuancé, là où l’attachement se tisse dans la parole, la complicité et la confiance plutôt que dans le corps. À travers une relation qui, nourrie de confidences et de silences, gagne peu à peu en intensité jusqu’à se transformer en dilemme, le texte explore la frontière mouvante entre fidélité et exigences morales, entre élan de loyauté et nécessité de ne pas se perdre soi-même dans l’acceptation des failles de l’autre.

Le récit, qui commence dans l'apparente banalité d'une romance amicale presque convenue, gagne très vite en profondeur, à mesure qu’il multiplie les thèmes de réflexion et progresse vers un véritable cas de conscience. Passion discrète mais exigeante, l’amitié est ici mise face à ses limites, ses fragilités et ses contradictions intimes. Jusqu’où peut-on accompagner un ami dans ses dérives ? La loyauté doit-elle l’emporter sur les scrupules moraux ? Comme en amour, le lien amical, si sincère soit-il, ne suffit pas toujours à sauver la relation, et l’histoire prend une dimension dramatique qui surprend par sa gravité. 

Ce tragique, peut-être un peu outré au regard de son objet, soutient la démonstration avec autant de finesse psychologique que d’intensité émotionnelle, insufflant à la narration une tension qui érige l’amitié en véritable enjeu existentiel. L’écriture, épurée, précise dans les dialogues et sensible aux non-dits, refuse l’emphase pour mieux révéler la complexité des sentiments dans une langue qui tire une grande clarté de sa retenue assumée.

En plaçant l’amitié au centre de son récit, Alice Ferney en révèle toute la puissance romanesque et la charge dramatique. Coup de coeur pour ce roman subtil et attachant qui hisse ce lien au rang des plus grandes passions littéraires. (5/5)

 

Citations :

J’ai été élevée à être obéissante plutôt qu’intelligente. Quand on y réfléchit, c’est une manière de vous rendre impuissant. À seize ans, je me suis mise à lire avec rage. Lire, c’est vraiment devenir en secret moins ignorant et bêta. J’y vois le remède contre tous les déterminismes.


Lire est une source d’estime de soi. Imprégné du talent des autres, on se déteste un peu moins. Par la lecture, je me suis délivrée non seulement des limitations de mon éducation et de mon milieu mais de mes complexes. Et au moins j’ai réussi mes études.


— L’émotion que cause la perte d’un écrivain à celui qui aimait le lire est un sentiment très délicat, dit Cyril. 
— Un sentiment étrange, dit Marianne. Comme si la terre s’était dépeuplée d’un esprit dont la fécondité nous manquera.


L’amitié n’est pas transitive, dérange parfois l’amour et s’en accommode. L’amitié, pensait Marianne, est une résistance, une relation qui s’affirme contre les exclusivités amoureuses et les clichés sur la séduction entre hommes et femmes. L’amitié fait moins de concessions que l’amour, elle n’a pas à accepter la trahison, la manipulation, elle est plus libre.


Pour des raisons multiples, peut-être symétriques, et qui ne sont pas toutes à l’honneur de l’esprit humain, le chagrin et l’échec se partagent mieux que la joie et la réussite : le besoin de parler est plus fort et la curiosité éveillée, l’indignation est partagée, la compassion soutient l’écoute, la jalousie n’a pas lieu d’être puisque la vantardise n’a pas sa place. Les ennuis, les déboires, les malheurs suscitent les plus longues confidences, que l’amitié lorsqu’elle est véritable reçoit avec une patience parfois comptée parfois illimitée. 


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, confia Marianne au téléphone. Ce matin, en prenant ma tasse de petit-déjeuner, je voyais dans le placard celle de Serge, j’ai eu le cœur brisé. À celui qu’on aime, on donne le pouvoir de vous anéantir.


Tous deux se sentaient des pessimistes joyeux : l’existence était une succession d’épreuves qui gardait le pire pour la fin.


L’amie manqua de clairvoyance et de compassion, l’amie jugea, s’agaça, garda pour elle sa réprobation, la laissa croître. Et le dommage fut grand : l’amitié était écornée, l’estime entamée. Marianne se rappela l’épisode Ania. Les jeux et les fautes se répètent, pensa-t-elle. Ania, Julia, deux femmes en quête d’un père pour leur enfant, leurs causes se rejoignaient. Cyril incarna l’amant qui fait défection, qui veut la femme sans la mère. Il était décidément pour toujours l’homme qui refuse d’être un mari ou un père. Et c’était son droit après tout. Mais il faisait souffrir celles qui avaient le malheur de l’aimer. Séducteur toxique. Égoïste en amour, pensait Marianne, troublée. Que tolère-t-on de ses amis ? Jusqu’à quel point peut-on les défendre malgré leurs torts ?

 

dimanche 24 mai 2026

Critique : "Truite à la slave" de Andreï Kourkov | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Truite à la slave" de Andreï Kourkov


J'ai aimé

 

Titre : Truite à la slave
            (Форель а ла нежность)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Annie EPELBOIN

Parution : en russe (Ukraine) en 2011
                  en français (Liana Lévi) en 2013

Pages : 64

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les cuisines du restaurant Casanova, le grand chef Dimytch Nikodimov officie sous le regard de Véra, sa jeune et délicate maîtresse. Un beau matin, le cuisinier disparaît et Vania Soleïlov, ancien flic et détective privé débutant, est chargé de l’enquête. La solution se trouvera dans l’assiette bien sûr…
Ce court récit assaisonné à la sauce Kourkov – trois louches de suspense et un zeste d’absurde – est un véritable petit bijou.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. En octobre 2022 paraît L'Oreille de Kiev.

 

Avis :

A Kiev, l’ancien policier et désormais détective privé Vania Soleïkov est un habitué du restaurant Casanova. Il n’est donc pas surpris de se voir chargé de l’enquête sur la mystérieuse disparition du chef de cet établissement, Dimytch Nikodinov. Quatre jours vont lui être nécessaires pour y voir clair : quatre jours qui l’emmèneront là où il ne s’attendait pas, et qui lui pèseront longtemps sur l’estomac...

Commencée très sérieusement sur le terrain ordinaire d’un quotidien sans grand lustre, avec ce qu’il faut de suspense pour piquer de bout en bout la curiosité, cette nouvelle ménage ses effets pour mieux, et très gentiment, se payer notre tête. Quelques pages suffisent pour qu’insensiblement, sans jamais quitter vraiment les rivages du réalisme, le récit se laisse infiltrer par un soupçon de fantaisie grotesque, comme si le réel, en vérité toujours un peu absurde derrière des apparences faussement familières et rassurantes, n’était jamais à prendre tout à fait au sérieux, en tout cas pas pour ce qu’il prétend être.

C’est donc dans un monde favorisant le gondolement des perceptions que nous entraîne facétieusement Andreï Kourkov, là où, au travers de quelques plats bizarrement épicés et d’un testament pour le moins surréaliste, un homme entreprendra d’effacer une vie entière d’absence et d’abandon pour nouer avec un autre des liens qu’il espère pour le coup indéfectibles.

Désarçonné et vaincu, le lecteur parvenu au terme de l’histoire n’aura plus qu’à la lire une seconde fois pour apprécier pleinement les remarques d’apparence anodine, distillées avec ironie tout au long du récit, qui ne révèlent tout leur sel qu’une fois le dénouement révélé. (3,5/5)

 

Citation :

Il croquait de temps en temps des épices, dont le goût était assez extraordinaire : l’acidité du citron, l’arôme de la fumée où a cuit le bacon anglais, le goût vanillé de la crème fraîche qu’on vient de fabriquer. Il se prit à penser : « Comment toutes ces saveurs exquises se trouvent-elles concentrées dans des grains qui craquent sous la dent ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 22 mai 2026

Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme qui lisait des livres

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête enfin pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains ne sont pas que des objets – ils sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple.
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après le formidable succès des Silences des pères, le nouveau roman de Rachid Benzine, L'homme qui lisait des livres, est une fable inoubliable.

 

Avis :

Dans les décombres de Gaza, là où la violence de la guerre ne laisse derrière elle qu’une stupeur pétrifiée, Rachid Benzine oppose à la fureur du monde, non pas la colère ni la vengeance, mais la fragilité tenace et lumineuse d’une citadelle de mots : un abri de papier pour résister à l’effondrement et offrir, au coeur du chaos, un lieu pour penser et espérer.

Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.

La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.

Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.

Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence. 

Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)

 

 

Citations : 

Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.

Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.

 « Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »

Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. 

”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.

« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.

Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.

Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. 

 

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