lundi 28 septembre 2026

Critique : "Le fabuleux piano" de Sonia Devillers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le fabuleux piano" de Sonia Devillers




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le fabuleux piano

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782221286807  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le fabuleux piano est un instrument volé par les Allemands, en 1943, à des juifs qui le cherchent encore... Dans ce vide impossible à combler, Sonia Devillers entend une résonance intime, le souvenir d'un instrument que sa propre grand-mère, forcée à l'exil, a regretté toute sa vie. Elle part alors sur les traces des pianos fantômes pillés par milliers sous l'Occupation et transportés jusqu'aux confins du IIIe Reich.
Avec cet instrument de concert ressurgit l'incroyable destin d'une famille d'éditeurs de musique, les Enoch. Un siècle de partitions, des menuets de Ravel aux ritournelles de Prévert. Les nazis se sont acharnés sur les Enoch, mais ils ont échoué à les réduire au silence. Des douleurs de la guerre va naître une chanson portée par Yves Montand, Les Feuilles mortes : un triomphe mondial.
Le piano disparu continue pourtant de hanter les survivants...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Sonia Devillers est journaliste, animatrice à France Inter du "mag" de "La Grande Matinale". Elle est aussi la présentatrice du "Dessous des images" (Arte). Son premier roman Les Exportés (Flammarion, 2022) a connu un accueil unanime de la presse et des libraires.

 

 

Avis :

Le précédent roman de la journaliste Sonia Devillers, Les exportés, racontait l’exil de ses grands-parents dans les années 1960, vendus contre du bétail par une dictature roumaine antisémite qui reconstruisait son économie tout en se débarrassant d’une partie de sa population juive. Ayant dû tout abandonner, la grand-mère de l’auteur devait particulièrement souffrir de la perte de son cher piano. C’est donc d’abord en mémoire de ce drame intime que, tombée bien plus tard sur l’avis de recherche international d’un autre instrument, exceptionnel celui-là, volé à Paris par les nazis en 1943, la journaliste entreprend d’en retracer le parcours.

Nous menant sur les traces des Enoch, grande famille d'éditeurs musicaux dont le catalogue relie Ravel, Stravinsky et Prévert, l’enquête sur le piano disparu ne tarde pas à révéler un système de spoliation d’une ampleur méconnue. Des milliers d’autres « pianos fantômes » aux plus belles œuvres d’art, en passant par les plus insignifiants objets du quotidien, tous raflés à travers l’Europe occupée, l’on découvre une entreprise de pillage acharnée et systématique, destinée, en plus de l’éradication des Juifs, à effacer jusqu’à la moindre trace de leur histoire et de leur mémoire. La lecture s’en avère d’autant plus marquante que, partant d'archives, de dates et de procédures, l’auteur parvient à faire revivre le passé. Derrière les inventaires, les numéros de série ou les dossiers de restitution réapparaissent, avec la force des faits, des vies radiées et des héritages vampirisés.

Claire et posée, la narration qui exhume sobrement la froideur administrative de la persécution trouve aussi dans la survivance de certains objets le symbole d’une revanche posthume. Malgré l’extermination de presque tous ses membres, la famille Enoch est ainsi parvenue à tenir en échec la volonté d’effacement culturel. Le succès planétaire des Feuilles mortes, qui accompagne la renaissance de la maison d'édition après-guerre, en demeure, malgré les pertes et les traumatismes irréparables, le plus éclatant symbole.

Dépassant largement le cadre de l’enquête patrimoniale ou de la fresque familiale, cette quête de restitution trouve en la musique un fil conducteur idéal pour appréhender la persécution organisée et ses prolongements dans les mémoires. La rigueur du travail documentaire, associée à un véritable sens du récit, produit un livre implacable et bouleversant, dont les nécessaires révélations justifient amplement sa sélection au Goncourt. (4/5)

 

 

Citations :

J’ai alors plongé dans un monde obscur et méconnu, celui des pianos fantômes de la Seconde Guerre mondiale, raflés en quantité folle dans les appartements des juifs : des pianos droits, des pianos à queue, des pianos précieux, de vieilles casseroles, des pianos d’étude, des pianos de concert… Ces instruments ont été amassés jusqu’aux derniers jours de l’Occupation. Mieux, ils ont été transportés dans des « camps » dédiés puis, pour beaucoup, acheminés sous les bombardements jusqu’aux confins du Reich. Après la guerre, dans les ruines fumantes de l’Europe, certains de ces pianos ont pu être localisés et restitués. D’autres se sont perdus. 


Il semble absurde, à peine croyable même, que les Allemands se soient acharnés à voler des pianos alors que leur armée pliait déjà sous la défaite. Il semble tout aussi absurde que des survivants de la Shoah se soient donné du mal pour retrouver leur piano alors que beaucoup guettaient un signe de leurs proches disparus, attendant des mois, parfois des années, le retour d’un père, d’une sœur, d’un fils. Mais d’un piano ? Et pour les générations suivantes, quand il ne reste rien qu’une inscription au mur d’un mémorial ou un matricule de déporté, qu’importe le piano ? Il m’a fallu me rendre à l’évidence : si, cela importe. Dès 1944, dans la France libérée, chacun cherche son piano. Quatre-vingts ans après, la famille Enoch, propriétaire du Érard no 68037, cherche encore. 


Carla Shapreau a passé un temps infini à Paris, écumant les archives de l’Occupation pour reconstituer un pillage sans équivalent dans l’Histoire : aux juifs, les Allemands n’ont pas seulement confisqué des instruments, ils ont voulu voler la musique.


Carl ne tarda pas à ouvrir son propre magasin de partitions. Quand cet homme exalté et rugueux lisait la musique, son accent s’évanouissait. Le solfège constituait à ses yeux une grammaire universelle. « Les hommes naissent égaux devant une portée. Juif ou pas juif, la croche est la même pour tous », répétait-il à ses fils. 


À la fin de l’année 1942, l’opération Meubles mobilise quotidiennement cent cinquante camions et mille cinq cents employés pour vider les logements vacants de la capitale. Alfred Rosenberg peut se frotter les mains. Selon Willem de Vries, cette année-là d’immenses convois ferroviaires bourrés de mobilier quittent Paris deux fois par semaine en direction de l’Allemagne, et dans chacun d’eux au moins deux wagons de fret sont remplis uniquement d’instruments de musique. Rosenberg ne perd pas de vue ses objectifs. Moins de juifs, plus de pianos.


En cette année 1943, dans les rues de Paris, on peut voir les juifs se faire arrêter, on peut voir les meubles des juifs se faire embarquer, mais on ne voit pas où ils sont expédiés : dans des camps où ils sont entassés et triés avant d’être chargés dans des trains, Drancy pour les vivants, les camps annexes pour les objets. Les annexes en question sont nichées au cœur de la capitale, on les qualifie de « camps parisiens ». Les trois principaux sont installés chez Lévitan, un ancien magasin de la rue du Faubourg-Saint-Martin ; dans un somptueux hôtel particulier de la rue de Bassano, à deux pas des Champs-Élysées ; et dans les Magasins généraux, ces entrepôts qui jouxtent la gare d’Austerlitz. Même les riverains ne savent pas ce qui se déroule dans ces bâtiments. Le contenu de trente-huit mille appartements parisiens, du miroir de l’entrée jusqu’à la dernière ampoule, y est pourtant déversé, sept jours sur sept, du début de l’année 1942 jusqu’à l’été 1944. 
 
 
Ici, la Solution finale ressemble à des allées de salons coordonnés et à des rayons impeccablement tenus – « argenterie », « dentelles », « montres et pendules », « porcelaine », « beau linge », « chaises », « éclairage », « valises », « souliers »… Si ces choses n’appartenaient pas à des gens qui ont fui la mort ou y ont été envoyés, je me serais crue dans un grand magasin. Les photos de propagande donnent le tournis. La marchandise y est présentée pour faire envie. Bien sûr, je n’y retrouve pas le tout-venant moche et abîmé des logements les plus pauvres. L’immense majorité des juifs qui vivent à Paris sont d’extraction modeste, et ils ont été pillés au même titre que les grands bourgeois. Dans les camps de l’opération Meubles, on trie les abat-jours en soie et les méridiennes en velours tout autant que les tabourets claudicants, les couverts en fer-blanc, les brocs ébréchés et les couvertures élimées. Les internés qui vident les caisses ont parfois les yeux embués. Entre leurs mains passent un fait-tout encore plein du ragoût qui mijotait, une lettre inachevée dont l’encre a bavé… Pour ces familles, quand la police est venue sonner, la vie s’est interrompue aussi soudainement qu’à Pompéi lorsque la lave a coulé. Il arrive que des détenus reconnaissent un meuble qui se trouvait chez un ami ou un oncle, ou bien découvrent le nom d’un être aimé cousu avec soin sur la doublure d’un manteau. Cela signifie qu’il vient d’être arrêté. Mieux vaut se taire, surtout ne rien manifester. 


À la fin du mois d’avril 1944, alors que les fronts Est et Sud du Reich sont attaqués, il informe son administration centrale que cinq cents nouveaux pianos droits et à queue viennent d’être expédiés dans le cadre de l’opération Meubles. Quant à ses stocks, il s’entête à les évacuer. Ordre est donné, début 1945, de démanteler le site de Ratibor et d’éparpiller les collections dans tout ce qui peut ressembler à des carrières, des mines, des tunnels, des sites naturels isolés en pleine campagne… Les nazis s’accrochent comme des damnés à leurs instruments volés.  
L’effort logistique pour sauver ces objets, les déplacer coûte que coûte jusqu’à la fin du mois de février 1945, paraît aujourd’hui aussi irrationnel que démesuré. Comment justifier une telle mobilisation d’hommes et de matériel pour des harpes et des violoncelles, alors que la Wehrmacht manque cruellement d’effectifs et de ravitaillement ? Comment se représenter ces trains fantômes remplis de pianos traversant un Reich à feu et à sang ? Je ne peux m’empêcher de voir dans ces « pianos juifs » parcourant des milliers de kilomètres des pianos errants, comme si les instruments avaient épousé le destin mythologique de tout un peuple…  


Les Parisiens souffraient du manque de logements et de leur exiguïté, de leur humidité, du manque de chauffage, de l’absence d’eau courante… Ainsi les déportations de masse ont-elles libéré un parc immobilier providentiel et suscité une avidité sans scrupule. Aux archives de Paris, le dossier du 164, rue de Courcelles, que m’ont retrouvé les auteurs de cette recherche, contient une correspondance glaçante par son apparente normalité. Le 3 avril 1944, la préfecture délivre une « autorisation de relocation du logement occupé par Monsieur Enoch, d’origine israélite, vidé de ses meubles et libéré par les autorités d’Occupation » : les candidats n’ont plus qu’à se manifester. 


Le « juif Enoch »… « Toute la société parisienne baigne dans cette stigmatisation verbale qui n’est pas seulement l’apanage de l’administration persécutrice », concluent les trois historiens. Il en va du logement comme du grand pillage : l’éviction des juifs apparaît comme une routine, leur disparition est acquise pour toujours et cette évidence est partagée par tous. Plus j’avance dans cette enquête et plus je comprends que la Shoah n’est pas seulement une question de mise à mort.


Au 164, rue de Courcelles, l’opération Meubles, dont Jacques n’a jamais entendu parler, prend tout son sens. Que les juifs soient morts ou encore vivants quelque part, ils ne pourront plus revenir. Le pillage intégral est une entreprise définitive : il radie à jamais les juifs des lieux où ils ont vécu. Leur départ se mue, de ce fait, en aller sans retour.  
 
 
C’est devenu un rituel. Jacques attend d’être seul, à la nuit tombée, la porte de son bureau fermée, pour mieux sentir cette fraction de seconde où un éclair de chagrin viendra fissurer l’ivresse du succès. La revanche sur le passé est une illusion. Il n’y a que des blessures qui s’enfouissent et des grands bonheurs qui soudain les font ressurgir. Ainsi vont les hommes qui ont souffert ; c’est dans les joies les plus intenses qu’ils revivent le mieux leurs malheurs. 


Frappée par « la radicalité et la sauvagerie » de ce pillage, Annette Wieviorka écrit dans ses conclusions : « L’art de la mémoire, inventé en Grèce, transmis à Rome, intégré à la tradition de l’Occident, montre que toute mnémotechnique passe par une technique de lieux et d’images. Le souvenir n’existe que lié aux lieux et aux objets. Le souvenir des morts en déportation ne peut être convoqué, par ceux qui ont survécu, que dans les lieux et parmi les choses où ils ont vécu. » Voyant dans cette entreprise l’expression d’une volonté d’éradiquer les juifs d’Europe jusque dans leur souvenir, Annette Wieviorka qualifie l’opération Meubles de « mémocide ».  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 
 

samedi 26 septembre 2026

Critique : "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La solitude des professeurs est infinie

Auteur : Yannick HAENEL

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782073161925  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Jean Deichel, jeune professeur de français, fait son stage dans un collège de la banlieue parisienne. La nuit, il loge dans un club de tennis à Deuil-la-Barre ; le jour, il découvre les difficultés du métier en même temps que ses joies profondes, la violence de l’École en même temps que sa beauté.
Jean est aussi un poète ivre d’aventure, attentif à trouver la lumière de la « vraie vie » au cœur du quotidien le plus gris : dans des jardins réels ou rêvés, au bord d’un lac, lors d’évasions à Pompéi et à Tarquinia, mais surtout dans la grâce fragile d’un cours réussi.
Entre réalité politique et mystère existentiel, la vie des profs est un roman.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Yannick Haenel co-anime avec François Meyronnis la revue Ligne de risque. Il a récemment publié aux Éditions Gallimard Cercle (2007, Folio n° 4857) et Jan Karski (2009, Folio n° 5178), prix du Roman Fnac et prix Interallié. 

 

 

Avis :

Yannick Haenel a enseigné le français avant de se consacrer à l'écriture. Il puise dans cette matière autobiographique pour faire reparaître son éternel alter ego, Jean Deichel. Le roman le montre à ses débuts de professeur, pris entre désillusion et joie de la transmission. 

Envoyé en banlieue parisienne pour son année de stage, Jean Deichel plonge dans le quotidien éprouvant d'un collège. Face à la rudesse des classes et à la rigidité de l’institution scolaire, le jeune homme s’accroche pourtant à ses élans poétiques. Tout bascule lors de la fête de fin d’année, quand il brise accidentellement un vase destiné à une collègue. Le récit d'apprentissage s'efface alors pour suivre les chemins de traverse qui détachent peu à peu le personnage de son métier. 

L’auteur décrit avec une justesse bouleversante la fatigue et la solitude qui collent à la peau des enseignants. Loin des clichés ou du misérabilisme, ses scènes de classe très concrètes montrent sans fard une réalité bousculée par la violence et le sentiment d'abandon, où perdure malgré tout la conviction qu’une parole ou un texte peut encore sauver un élève. C'est lorsqu'il explique la genèse de son livre, né du choc laissé par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, que l'écrivain donne tout son sens à son hommage. Ce cri du coeur, qui se profile derrière le parcours individuel de Jean Deichel, éclaire le léger anachronisme d'un texte ancré dans les années 1990. 

Le roman dépasse toutefois le simple cadre de la chronique scolaire. Fidèle à son imaginaire, Yannick Haenel y ouvre une parenthèse contemplative, où les hasards, les rencontres et les signes guident le personnage. A la lourdeur administrative et à la brutalité contemporaine, Jean Deichel oppose un tempérament fantasque, fait de dérision et de douce extravagance. Cet idéaliste, souvent désarmé face au réel, est habité par une foi absolue dans les livres et dans la promesse d'une existence plus vaste. Tiraillé entre ses aspirations et sa précarité matérielle, il bascule de la trivialité des jours à des envolées poétiques ou amoureuses. A travers lui, la littérature devient une manière d’agrandir la vie.

Ce récit, qui choisit la fantaisie romanesque plutôt que la revendication pamphlétaire, est une délicate quête d'équilibre entre une réalité harassante et la grâce d'échappées poétiques. On pourra s'agacer des excès de son foisonnement lyrique, mais ce trop-plein d'énergie créatrice s'accorde parfaitement à une oeuvre qui préfère l'embrasement de l'esprit au renoncement. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin, j’ai toujours besoin de me croire dans un roman : si l’on ne conçoit pas sa vie comme une fiction, existe-t-on vraiment ? Aujourd’hui encore, tandis que j’écris ce livre, j’ai besoin de m’inventer ce personnage pour entrer dans la matière si délicate de toutes ces années où j’ai été prof. J’emploie le mot « délicat », parce que rien n’a été facile, mais aussi parce que chaque instant de la vie d’un prof se raconte de manière contradictoire : rien n’est plus ambigu, plus chatoyant, plus triste, plus allègre, plus intéressant, plus dérisoire et finalement plus décisif que la vie quotidienne d’un prof. Tout en étant exposé comme personne d’autre à la dureté du monde, n’a-t-il pas la possibilité exorbitante de changer ce monde ?


J’avais attendu tout l’été ma nomination. Quand je l’ai enfin reçue, j’ai pris un train pour Paris. « Collège Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie, Yvelines » : ça voulait dire quoi ? Dans ma tête, la banlieue c’étaient avant tout des heures passées chaque jour dans le RER et des problèmes sociaux qui m’étaient inconnus. Je me rendais bien compte que je ne connaissais rien à la vie : je n’avais fait jusqu’ici que lire des livres, écouter du rock et boire des bières. J’avais la tête farcie de Nietzsche, de Mallarmé, des Ramones. Ania prétendait que le « réel », c’est ce contre quoi on se cogne. J’allais donc me cogner ; et vivre enfin.


Ils sont ainsi des centaines, peut-être des milliers, à naviguer d’un établissement à un autre en étant déjà morts ; ils ont été suppliciés une fois par une classe qui ne leur a laissé aucune chance ; ils continuent à faire cours, et l’on croit qu’ils sont vivants, mais à chaque heure de cours, ils ne font que revivre l’instant de leur mise à mort ; ils sont restés bloqués devant ce tableau noir où, un jour, leur condamnation a été prononcée, et chaque instant de leur vie n’est plus que la répétition de ce moment où quelque chose en eux s’est éteint. 
Tous les profs redoutent cet instant de défaillance qui les entraînera dans une obscurité dont nul ne se remet ; c’est la raison pour laquelle ils ont peur ; c’est le secret de notre anxiété. Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément.


Pour Vivale, dont les deux fils étaient profs, la condition d’enseignant relevait du scandale : elle me dit qu’à ses yeux il n’y avait pas de métier plus difficile actuellement. On abandonnait les jeunes professeurs à la violence sociale, et le ministère, avec ses réformes ineptes, aggravait les problèmes au lieu de les résoudre. Ses fils vivaient un calvaire ; elle avait peur pour eux ; selon elle, personne ne se rendait vraiment compte de ce qui se passait en ce moment dans les collèges et les lycées en France : c’était une catastrophe. 


Vivale avait prononcé une phrase comme ça, pendant sa consultation : Les profs sont en train de mourir. Il me semble qu’elle l’avait même répétée, mais sur le coup, je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire : sans doute faisait-elle référence au mépris dont nous étions l’objet. Elle avait raison : plus personne ne voulait être prof, c’était trop dur, mal payé, et prof en banlieue parisienne, c’était pire encore, d’ailleurs dans « banlieue », on entendait le mot « ban » : nous étions au ban de la société, nous étions littéralement abandonnés, et si l’Éducation nationale ne faisait rien pour nous, si elle persistait à nous considérer comme de simples employés, comme des bouche-trous, comme des animateurs, le métier n’existerait plus, nous serions effectivement bientôt morts.


Mais ce matin-là, il ne s’agissait pas seulement de notre mort sociale, mais de notre mort véritable – il s’agissait du mort qui vit en chacun de nous, de cette mort en vie qui se développe comme une maladie chez les désespérés. Le malheur ouvre une tombe en nous, et d’humiliation en humiliation, nous y glissons insensiblement. Un jour, par exemple un matin de septembre, nous nous retrouvons fossilisés comme ces corps durcis de lave qu’on a retrouvés à Pompéi, sans qu’aucun volcan ne nous ait frappés : nous sommes juste figés sous le poids de la soumission.
 
 
Paul rappela qu’on était là pour parler de la prof agressée : il s’agissait d’un cas très grave, qu’est-ce que comptait faire le rectorat ? Et nous, qu’allions-nous faire ? On ne pouvait pas rester les bras croisés, il proposa qu’on se mette en grève. 
Laguille se planta au milieu de la salle, et proféra d’un air menaçant la phrase qu’on connaît tous : « Pas de vagues. » Cette phrase transperce chaque année les salles de prof des collèges et des lycées en France ; elle continuera à les transpercer tant qu’un chef d’établissement étouffera sous le poids de la hiérarchie les problèmes qui affectent notre travail, qui le rendent impossible et finalement nous tuent. C’est ainsi, des dizaines d’années plus tard, que Samuel Paty est mort : personne n’a voulu réagir quand on l’a menacé.
Selon Laguille, selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu’il en est de l’école, et surtout de ce qu’il doit en être, il est préférable qu’on reste discret lorsqu’un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peut laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache.


Je passais mon temps à calmer le jeu, à désamorcer, à neutraliser : quoi qu’en disent les pédagogues, c’est la violence qui est première dans les collèges ; et être prof consiste à enrayer son déchaînement. Dans les collèges comme celui où j’enseignais, des élèves qui s’ennuient n’attendent pas poliment la fin du cours : ils ne pensent qu’à s’enfuir de la cellule où vous les séquestrez. Ils vous voient comme un geôlier. On ne veut pas s’entendre avec un geôlier ; on s’oppose à lui – on le combat.


J’ai connu ce que tous les profs sentent à un moment ou un autre, et le plus souvent, dès leur première année : le découragement, lequel n’est pas qu’un simple état surmontable, mais un poison dont la lenteur est fatale. Les élèves ne sont pas seuls à se sentir piégés ; les profs aussi. Ce qui a lieu dans les collèges comme ceux où j’ai fait cours pendant neuf ans est inextricable, sans répit. Qui trouvera la solution ? Pas le temps de réagir à l’attitude déplacée d’un élève, que déjà un autre élève s’agite, et que le bavardage se propage : tout se met à dégénérer, et sera bientôt hors de contrôle si vous ne frappez pas un grand coup ; mais l’éclat qui rétablira votre autorité rendra impossible de revenir au cours, car après avoir calmé les élèves, il faudra parvenir à vous calmer, vous, ce qui parfois se révèle plus difficile : la colère qui s’allume en classe ne s’éteint que le soir, lorsque, enfin seul, vos nerfs lâchent, et que vous hurlez sous la douche.


Cette ritournelle, il m’arrive encore de la prononcer à voix haute : elle rythme l’écriture de ce livre dans lequel je me suis engagé avec une espérance dont je reconnais la force sans bien comprendre ce qu’elle contient. Pourquoi raconter sa vie de prof ? Est-ce pour attirer l’attention ? Appeler au secours ? Je n’ai pas l’esprit revendicatif : ce qui me porte, c’est la foi. Je cherche à vous faire entendre combien ce qui anime les profs est la chose la plus importante au monde : cela s’appelle la transmission. Nous pensons tous en faire partie, mais elle est ce qui manque ; lorsqu’elle réussit, le monde s’éclaire. 

 

jeudi 24 septembre 2026

Critique : "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chronique d'un royaume perdu" de Ananda Devi




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chronique d'un royaume perdu

Auteur : Ananda DEVI

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 464

Accès au livre : ISBN 9782246846956  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Au Bouchon, petit village isolé de l’île Maurice, quatre générations se succèdent depuis le temps de l’esclavage. La violence se mêle à l’amour, la tendresse à la haine, les plus nobles passions aux vices les plus vils, les sangs des unes aux sangs des autres…
Les cinq fondateurs viennent d’une plantation lointaine : trois sont nés dans la puissante et blanche famille Dumontais ; deux d’une esclave noire. Mais les trois blancs sont en vérité le fruit d’une passion entre Madame et le Vieux Bouc, un esclave magnétique qui revendique aussi la paternité des deux derniers. Bannis pour s’être liés d’amour et d’amitié, les cinq enfants devenus grands trouvent refuge dans ce lieu perdu dont ils font leur royaume, autarcique et magique, qu’ils défendent d’un seul corps, puisqu’ici sont abolies les frontières entre passé, présent et avenir ; vie et mort ; réel et fantastique.
Tel homme entend sans le vouloir tous les péchés humains ; telle femme meurt et renait en déesse protectrice ; un enfant vit parmi les oiseaux quand son cousin viole et tue sans frein ; le moulin est hanté par les voix des fantômes, la nature donne les plus beaux fruits mais décapite la chapelle ; les guerres du monde contemporain rencontrent les combats intérieurs de chaque individu et l’histoire de l’humanité se reproduit dans l’infiniment petit de leurs existences débridées. Parmi eux, un enfant timide sera le chroniqueur de ce royaume hors-norme dont il livre les jours de paix, de luttes, et les nuits de folie pour empêcher l’oubli.
Épopée fabuleuse,  mythologie vibrante, fable majestueuse, cette Chronique d’un Royaume perdu est le chef d’œuvre d’Ananda Devi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Née à l’île Maurice, Ananda Devi est l’autrice d’une œuvre récompensée par de nombreux prix et traduite en une douzaine de langues. Parmi ses livres les plus marquants, on peut citer Eve de ses décombres (Gallimard, 2006, prix des Cinq Continents, prix RFO, prix Télévision Suisse Romande), Le sari vert (Gallimard, 2009, prix Louis Guilloux), Le rire des déesses (Grasset, 2021, prix Femina des lycéens) et Le jour des caméléons (Grasset 2023, prix de la Langue Française). Elle a reçu le prix Neustadt 2024 des Etats-Unis pour l’ensemble de son œuvre.

 

 

Avis :

Retenu dans les sélections des prix Goncourt et Renaudot 2026, Chronique d’un royaume perdu couronne une longue gestation. Il aura fallu quarante ans de maturation pour qu'une mémoire orale, recueillie par l'anthropologue Ananda Devi lors de ses recherches de doctorat, se métamorphose sous sa plume de romancière. Par la grâce du réalisme magique, l'anecdote locale s'efface pour faire d'un minuscule village côtier un « hameau-monde » mythologique et intemporel.

En 1860, le domaine sucrier de la famille Dumontais est ébranlé par un secret de sang : bravant le tabou suprême de l’ordre colonial, l'épouse du maître conçoit trois enfants blancs avec un esclave, lui-même déjà père de deux garçons noirs nés sur la propriété. Longtemps cachée, la fratrie grandit sur la plantation avant d'en être chassée à l'âge adulte. Elle se réfugie alors sur le littoral sauvage du Bouchon où, sur quatre générations, sa lignée maudite et sacrée bâtit un phalanstère autarcique, théâtre de passions absolues et d'accomplissements magiques. L’une ressuscite en divinité végétale tutélaire, l’autre est habité par la rumeur du mal commis à travers les âges, tandis que leurs descendants balancent entre une symbiose parfaite avec la nature et la pire violence destructrice. Ce chaos originel nous parvient à travers la narration d'un héritier craintif, passeur de la mémoire de ce huis clos insulaire. 

Véritable Cent ans de solitude mauricien, le livre s’approprie les codes du réalisme magique pour insuffler un souffle baroque à la littérature locale. L’infraction aux lois coloniales semble avoir ouvert une brèche dans le réel, laissant libre cours au surnaturel dans une enclave que sa mise au ban de la société rend perméable à tous les fantasmes. Si ces Robinsons y retrouvent un éden primitif, où l'existence rude s’imprègne d'une nature profuse, ils se découvrent aussi prisonniers d’une temporalité circulaire où se répètent indéfiniment les fautes originelles. Transmué en territoire allégorique, l’espace clos du Bouchon acquiert une dimension mythologique qui oppose au récit officiel de l'île une contre-épopée où le merveilleux sert de rempart à l'oubli.

Ce faisant, l'oeuvre brise définitivement le mythe de la carte postale mauricienne. Derrière le décor idyllique de l’océan Indien se dissimule une géographie hantée, où le paysage conserve les stigmates de la violence coloniale et de l’exploitation sucrière. Le Bouchon apparaît comme l’envers sombre et sauvage de ce bout de monde, une terre de relégation où la splendeur de la nature se mêle à la fureur des éléments. L’exploration de ce territoire marginal exhume les fantômes d'une histoire occultée et substitue à l'image galvaudée d'un paradis tropical la réalité convulsive d'une nation née dans le sang et la contrainte.

Cette déconstruction politique s’accompagne d’une écriture vibrante, étrangère à toute tiédeur, qui, collant aux corps, à la sueur et à la glèbe mauricienne, traduit une fusion physique entre les êtres et leur milieu, entre la fureur des passions et l’emprise hypnotique du paysage. Alliage de violence brute et de lyrisme dense, cette ferveur stylistique s’accorde à la démesure de cette uchronie insulaire. Elle a pour revers de la médaille une tendance à l’hermétisme et, à force de convoquer le surnaturel, une sorte de surenchère tragique qui plombe parfois la lecture. 

L'on ne pourra manquer de voir, dans cet imposant roman qui concentre quarante ans de réflexion anthropologique et littéraire, une forme d'apothéose à l'oeuvre d'Ananda Devi. Il faudra pour autant savoir digérer son exaltation ésotérique et l'opulence de sa langue, deux freins possibles dans l'ascension de ce grand livre vers le carré final du Goncourt ou du Renaudot. (4/5)

 

 

Citations :

Enfin, une Blanche plus ou moins. Car cette couleur, ou absence de couleur, n’était pas aussi simple qu’il y paraissait. Il y avait des Blancs-blancs, des Blancs-nuancés, des Blancs-mélangés et des Mulâtres. 
Les Charretier, eux, se disaient Blancs-blancs. Selon les esclaves, ils étaient Blancs-nuancés ; selon les Blancs-nuancés, Blancs-mélangés ; et selon les Blancs-blancs, Mulâtres. Bref, ils pouvaient être n’importe quoi selon le point de vue, lequel habillait la couleur blanche de mille et une façons, mais jamais de la bonne, sauf pour une toute petite minorité. Leur propriété, voisine de celle des Dumontais, n’était ni aussi grande ni aussi prospère, et il y régnait un air de richesse récente qui suscitait l’ironie des voisins. Une richesse acquise sans doute par le commerce, ou par quelque autre profession de douteuse noblesse. Les femmes Charretier se protégeaient trop précautionneusement du soleil, avec leurs parasols et leurs grandes capelines, pour que cela ne trahisse pas une aisance à brunir au soleil, grande révélatrice des sangs mêlés.


Pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et jusqu’au début du vingtième, il arriva en flux successifs des émigrants indiens qui signeraient des contrats de cinq ans, seraient assignés à une propriété dont ils ne pourraient pas sortir sans permission sous peine d’emprisonnement et de châtiments corporels, et seraient endettés à vie par le prix du voyage de sorte qu’il leur serait difficile, voire, pour la majorité d’entre eux, impossible de rentrer en Inde. 
Les Anglais avaient trouvé là une belle pirouette pour régler le problème de la main-d’œuvre perdue des magnats sucriers. Amollis par le système obligeamment despotique de l’esclavage qui leur avait conféré gratuitement tous les droits (c’est pour cela qu’il leur était si difficile de commencer à payer un salaire, même minable, à leurs bêtes de somme, malgré le dédommagement considérable qu’ils avaient reçu de l’État anglais), ils ne pouvaient concevoir ce nouveau cheptel autrement que comme leur propriété. Ils passèrent donc sans trop de problème du noir au presque noir (ou marron, mais ce mot avait pour eux de funestes connotations), non sans se plaindre d’avoir à payer les quelques roupies mensuelles de leur salaire alors que la force musculaire était loin d’être la même. Ils constatèrent finalement que les besoins en nourriture (riz et lentilles, principalement) avaient diminué et que les laboureurs étaient des êtres plutôt dociles. Ils troquèrent complaisamment le mot esclave contre celui d’engagé, et le mot nègre contre celui de coolie.


Mylène lève la main, comme elle l’avait fait lorsqu’elle s’était rencontrée pour la première fois dans le miroir, et comprend que c’est bien elle qu’elle voit : Willie est le miroir de son désarroi, de son arrêt brutal au mitan de l’adolescence, et de son inachèvement par rapport à elle-même. Ils ont dû faire face, au moment où leurs yeux se sont ouverts, à cet étranger en eux. Ont dû accepter de vivre avec sans jamais tout à fait le saisir ni l’intégrer ni l’accepter. Chaque fois qu’elle passe devant son reflet, Mylène se dit : je ne suis pas elle. Chaque fois que Willie entend la confession d’un homme, il se dit : il n’est pas moi. À présent, ils se font face et peuvent, pour la première fois, se dire : c’est moi.


Elle aurait voulu qu’ils tournent la page, qu’ils puissent oublier, mais Willie ne le leur permettra pas. Elle ne sait pas que ce sentiment est celui qu’éprouveront la plupart des descendants d’esclaves, partagés entre d’anciens ressentiments et la nécessité de l’oubli. Ils auraient voulu se débarrasser de toutes les chaînes, y compris celles de la mémoire. Mais Willie, et d’autres comme lui, ne le leur permettront pas. Oublier, c’est donner raison aux maîtres, dira Willie à tous leurs descendants. Mylène ne dansera plus jamais. Elle n’aura pas droit à la légèreté. Elle aussi, comme Willie, choisit ses chaînes et son boulet.


La vengeance, je te le dis, et ce sera là peut-être mon unique message, n’a jamais été une consolation ni une réparation. Juste la continuité de ce cycle de violence qui a fait de nous tous, humains, les esclaves de notre nature.


Seul, on ne peut rien, pensons-nous. L’être seul se détruit lui-même. C’est ainsi que le Créole s’est mis à vivre à l’intérieur de l’Africain, du Blanc, de l’Indien, du Chinois, et a reçu en héritage une île. Tous Créoles. Et personne. Car le Blanc, l’Indien et le Chinois refusent cette identité multiple tout en revendiquant la même île. Même s’ils se fragmentent eux-mêmes en morceaux, car n’oublions pas le jeu des couleurs, des nuances, des langues, des religions, des pratiques, des castes et des classes.
 
 
Il avait compris qu’un orgueil démesuré guidait les pas des hommes. Ce n’était pas la méchanceté qui les faisait traiter d’autres êtres en esclaves : c’était l’égoïsme le plus pur. Un instinct de domination tout-puissant. Une certitude divine – car certains hommes se sentent plus forts que les dieux.  

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
  
  
 

mardi 22 septembre 2026

Critique : "Faire la peau" de Louise Chennevière | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre  "Faire la peau" de Louise Chennevière




J'ai aimé

 

Titre : Faire la peau

Auteur : Louise CHENNEVIERE

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782818063583  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, est peut-être le plus intime mais aussi le plus abouti. C’est le récit d’une enfance sous l’emprise maternelle, du désir sauvage de s’émanciper. La narratrice, âgée de 30 ans, décide de rompre avec la lignée de femmes qui l’a engendrée, condamnées depuis toujours à la reproduction de la violence. Commence le récit d’une relation mère-fille, déconstruisant les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Elle parle et lutte : contre les fantasmes, les interdits, les lois, pour écrire le récit, sacrilège, tabou, du meurtre symbolique : tuer sa mère. Et contre elle-même aussi, la petite fille qu’elle est encore et qui voudrait préserver l’image idéale d’une mère qui n’a jamais été. Le livre lui permet d’aller au bout de ce geste, non seulement pour lui permettre d’advenir enfin comme subjectivité libre et puissante, mais aussi pour pouvoir aimer. C’est un récit de deuil et de désir, troué de multiples souvenirs et hanté par des questions qui ne trouveront jamais de réponses. C’est aussi, par la littérature, une déclaration de liberté – celle que l’on peut conquérir en osant enfin regarder les choses telles qu’elles sont, dépouillées des mythes et des histoires.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après la parution de Pour Britney en 2024.

 

 

Avis :

Déterminée à en finir avec le carcan de souffrance qui pèse sur les femmes de sa famille depuis des générations, transmettant de mère en fille une violence intime qu’elle avait jusqu’ici tenté d’exorciser par la fiction, la romancière, chanteuse et musicienne Louise Chennevière entreprend cette fois d’affronter l’emprise maternelle, les humiliations et la brutalité dans un récit autobiographique qui, à la fois mise au clair et acte de rupture, s’érige en ultime recours pour sa propre sauvegarde.

Adressé directement à la mère dans ce qui ressemble à une tentative d’exorcisation, le récit de cette trentenaire poussée à bout reprend les scènes partagées depuis l’enfance pour les examiner sans détour : revirements affectifs incessants, colères soudaines, violences verbales, brimades, rabaissement et reproches perpétuels caractérisent la relation d’emprise que, dans un climat d’incertitude et de menace où plane même l’ombre d’une velléité meurtrière, cette femme n’a jamais cessé d’infliger à sa fille. Rendue à la conclusion, faute de jamais parvenir au moindre dialogue, que seule la rupture radicale à laquelle elle s’exhorte depuis longtemps lui permettrait peut‑être, enfin, de sortir du mal‑être qui la ronge et l’empêche de vivre, la jeune femme s’efforce de la mettre en mots pour en trouver le courage, puisant dans les scènes du passé et du présent non pour régler des comptes, mais dans l’espoir, malgré tout persistant, d’y déceler quelques éléments d’explication.

Radicalité est le maître‑mot de cet ouvrage autobiographique, bâti sur le constat d’un lien rendu impossible par la violence, le désamour et la domination. Parvenue bien au‑delà de tout espoir d’apaisement ou de réconciliation, Louise en vient à ne plus voir dans la proximité affective avec sa mère qu’un danger dont la seule échappatoire serait une rupture totale et définitive. Ainsi acculée à une issue dont elle sait qu’elle ne ferait qu’approfondir le vide et l’absence d’amour, elle perçoit avec désespoir la part fantasmatique de cette coupure, tout en s’y accrochant malgré tout. Alors lui vient, avec des mots durs, une lecture implacable des mécanismes sociétaux qui transmettent depuis des lustres une représentation idéalisée de l’amour maternel et coincent les filles, censées se sentir redevables, sous le fardeau de la honte et de la culpabilité. Endossant une contestation plus globale des modèles transmis de génération en génération, le livre prend la dimension féministe et politique d’un geste de résistance qui se veut libérateur. 

Dans sa contestation, Louise Chennevière s'épand en interminables phrases sinueuses, à la ponctuation parfois déconcertante, qui, semblant suivre le chemin difficile de la pensée au travers du tumulte affectif qui menace de l'engloutir, finissent aussi par produire un effet de saturation. L'accumulation des griefs et les reprises thématiques renforcent encore l'impression d'incantation presque logorrhéique. C'est donc partagé entre admiration et une certaine fatigue que l'on achève cette lecture d'une grande puissance, portée par une plume maîtrisée, malgré tout un peu trop diluée dans sa douleur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien à cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas.


Entendre la solitude d’une petite fille livrée tout entière à la folie de sa mère. Car l’une des choses les plus difficiles je crois, c’est que tout cela se soit toujours déroulé sans témoins. Que personne d’autre n’ait vécu cette folie, qu’il n’y ait que moi pour en témoigner, auprès de moi-même. C’est un ami qui m’avait fait remarquer, les mères, l’omniprésence des mères dans le corps du texte, le premier que j’allais publier. Toi, tu étais venue me voir en riant et tu m’avais dit tu leur diras bien que c’est pas moi, hein, dans le livre ? Mais qui d’autre, qui d’autre que toi alors, toi qui étais tout ce qu’il m’avait été donné de connaître, comme mère ?
Et rien de tout cela encore, je ne le comprenais. Je faisais de la fiction. Les interdits étaient trop lourds et la loi trop puissante. Aujourd’hui je ne veux plus. Je ne peux plus. Je ne crois pas qu’on puisse lutter contre la fiction par la fiction, je ne crois plus en la fiction. C’est trop facile, trop facile de ne pas se mouiller, de prétendre livrer des vérités qu’il faudrait savoir déchiffrer entre les lignes. On peut se défiler toute sa vie comme ça à ne pas affronter le réel. Il y en a, il y en a beaucoup qui le font. Il y a Alice Munro qui reçoit le Nobel et que l’on célèbre pour son attention au silence et à ceux réduits au silence, cette attention qu’elle exerce tandis que sous son toit, sa fille de neuf ans, neuf ans, se fait abuser par l’homme qu’elle aime, et que toute sa vie elle défendra. 
(…)
Et moi je me demande quel est le sens d’une grande œuvre qui n’aurait pas permis de protéger une petite fille de neuf ans, neuf ans, je me demande comment cette grande œuvre a pu s’écrire sous le même toit que celui sous lequel un homme était protégé, je me demande ce que vaut l’œuvre de cette femme qui a protégé cet homme, voilà. Je dis qu’aucune finesse d’analyse psychologique, aucune soi-disant connaissance du cœur humain, aucun talent de description ou je ne sais quel autre prétendu art ne tient face à la détresse d’une enfant de neuf ans que ne protège pas sa mère. Et que m’importe, vraiment, qu’elle soit une grande romancière ? Je dis que le roman ne tient pas face à la vie, et que toute œuvre qui ne s’attellerait pas au démantèlement des fictions par lesquelles tient encore cet ordre en vertu duquel il est possible qu’une petite fille de neuf ans soit abusée dans sa propre maison par l’homme que sa mère aime et défend, ne vaut rien.


Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. Et qu’être la fille de sa mère c’est savoir que ce n’est pas, avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas, non, que c’est beaucoup plus tordu que ça. Je dis, la première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère. Si une fille pouvait être le fils de sa mère, alors il en serait tout autrement bien sûr. Je ne dis pas que toute mère est merveilleuse pour son fils, mais quand même, quand même un peu plus. Je veux dire que je l’ai toujours vue cette différence autour de moi, comment les mères traitent les fils des fratries, et je les ai vues ces mères qui ont bordé les lits de leurs fils mes amants alors qu’ils avaient bientôt vingt ans, j’ai fait ta chambre mon chéri, et comme cela me semblait étrange quand je passais du temps dans cette famille-là, auprès de cette femme qui me demandait chaque soir comment s’était passée ma journée, qui savait quand j’étais en vacances et connaissait même les noms de mes professeurs, chaque soir il y avait ces longs et joyeux dîners et je voulais rester lovée pour toujours au creux de cette famille. Mais j’ai quitté le fils à l’âge de dix-huit ans, ce sont des choses qui arrivent surtout quand le fils ne sait pas s’occuper d’autre chose que de lui-même, et la mère quand je la croisai quelques jours plus tard dans la rue ne m’adressa pas un bonjour, et ça me déchira le cœur. J’ai compris alors que cette mère-là ne tenait qu’au fils. Moi, j’ai été la fille d’une mère, et je dois partir de là.
 
 
Je dis qu’il y a bien une raison si des femmes se retrouvent à la fin de leur vie dépendantes de femmes qui ne veulent pas s’occuper d’elles et qui hurlent en dedans quand elles leur préparent à manger, qui hurlent en dedans et qui sourient, oui maman, bien sûr maman, qu’il y a bien une raison s’il se trouve des femmes dont personne ne veut s’occuper, vous imaginez, avec tout ce qu’elles ont fait pour leurs enfants, n’est-ce pas.


Maintenant je sais. Je sais qu’il y a des filles qui n’en finissent jamais avec leur mère, d’attendre. Je sais que c’est long une vie à attendre l’amour d’une mère qui ne viendra pas, la mort. À ne pas pouvoir se dire, que c’est ça, que l’on attend, à mettre à la place de ça, tout un tas de choses qui ne combleront jamais. Non, longtemps je n’ai pas vu l’ampleur de la blessure que tu avais creusée en moi. J’en parlais beaucoup pourtant, de toi et moi, mais j’en parlais mal. J’essayais de faire comprendre ce que ça avait été, pourquoi je ne voulais plus te voir, à ce garçon chez lequel je m’étais réfugiée, de toi. Mais je crois que cette violence, que je sentais en moi, cette violence qui nous a traversées, moi-même, je n’y croyais pas, alors je ne pouvais lui en restituer que la surface et je sentais bien ce qu’il pensait, chaque fois que je lui en parlais, que c’était rien, qu’il y avait des choses plus graves, et c’est vrai qu’il travaillait sur l’apocalypse, et l’anéantissement des Juifs d’Europe, et la bombe atomique, alors ça ne faisait pas le poids, et j’étais d’accord avec lui, au fond, j’étais d’accord pour dire que la folie de ma mère ne pesait rien face à celle du monde, comme si elles n’étaient pas intimement liées, comme si elles ne s’engendraient pas l’une l’autre dans un cercle infini, et bien sûr c’est difficile à dire, ces histoires de poule et d’œuf, mais peut-être qu’on pourrait quand même essayer pour voir, prendre les choses dans l’autre sens, prendre les choses là où elles commencent toutes, dans cette enfance qui en dépit de tout ce qui a été écrit demeure le véritable dark continent, et dont les mères détiennent peut-être quelques clés. Et un jour alors que nous nous disputions pour je ne sais quelle raison, il s’était emporté et avait lâché le fond de sa pensée, il avait dit et puis ça va tes histoires de gamine qu’a pas réglé ses problèmes avec sa mère. 

 

dimanche 20 septembre 2026

Critique : "Nishim" de Michel Jean | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Nishim" de Michel Jean




J'ai aimé

 

Titre : Nishim

Auteur : Michel JEAN

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782021624861  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :  

Pekuakami, lac Saint-Jean… La jeune Claude rêve au lac majestueux dans le train qui file vers la communauté de Pointe-Bleue où vit sa grand-mère Almanda. Ce jour-là, elle croise par hasard sa cousine Jeannette dont la famille mène encore la vie innue traditionnelle en forêt. C’est le début d’une amitié indéfectible entre les deux nishim. Et alors que Claude, sillonnant l’Amérique, se laisse emporter par la modernité et la Révolution tranquille des années 1960, Jeannette fait l’expérience des pensionnats, puis de la vie difficile dans la communauté. Jamais Jeannette ne cessera de se battre, pour elle et pour les siens. Jamais Claude n’oubliera ses racines innues.

Dans ce magnifique roman, Michel Jean renoue avec sa mythologie familiale. Il donne cette fois la parole aux petites-filles d’Almanda, deux femmes exceptionnelles, deux visages de la réalité autochtone du Québec.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Michel Jeanest un journaliste et écrivain innu, appartenant à la communauté de Mashteuiatsh, sur les bords du lac Saint-Jean au Québec. Il est l’auteur d’une dizaine de romans, dont Tiohtiá:ke et Kukum, qui s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires et a été couronné par de nombreux prix littéraires, dont le prix Points des lecteurs 2023.

 

 

Avis :

Voix majeure de la littérature autochtone au Québec, le romancier et journaliste innu Michel Jean a connu un succès considérable avec Kukum, récit consacré à son arrière‑grand‑mère. Il en publie aujourd’hui le prolongement, plus généalogique que narratif et donc lisible indépendamment, en revenant cette fois sur le parcours de sa mère et de sa tante – nishim signifie « cousine » – pour déployer une autre ligne de transmission au sein de l’histoire familiale et des peuples premiers au Canada.

Toutes deux petites‑filles d’Almanda, cette orpheline québécoise qui avait choisi de partager la vie innue et dont Kukum retraçait le parcours, Claude et sa cousine Jeannette voient leur destin se séparer en raison de leurs milieux familiaux et de la société canadienne des années 1960. Jeannette grandit au sein de la communauté traditionnelle de Mashteuiatsh, dans un univers encore structuré par les pratiques nomades, et subit de plein fouet la sédentarisation forcée et les pensionnats autochtones. Elle n’en reviendra pas moins parmi les siens, reprenant une existence innue profondément transformée par les traumatismes collectifs, marquée par la précarité et l’effritement des repères, mais soutenue par des liens et des attitudes qui prolongent l’héritage ancestral. Claude, élevée dans un foyer québécois mixte déterminé à l’inscrire dans la modernité, évolue à l’extérieur de la communauté, sans non plus que son assimilation efface jamais son sang et sa mémoire. Restée innue au tréfonds d’elle‑même, elle aussi finira par renouer avec son identité profonde, réaffirmant par cette constance silencieuse ce qui la relie à sa lignée.

D’un côté une violence institutionnelle faite d’arrachement, d’enfermement et d’effacement culturel, de l’autre une intégration contrariée au sein de la société québécoise blanche : peu importe le mode d’assimilation, ces deux trajectoires ont en commun une fracture douloureuse et durable, qui n’empêche pourtant pas les identités de se recomposer tant bien que mal, ni l’héritage de se transmettre. À elles deux, elles illustrent la multiplicité des formes de survie, qu’il s’agisse de maintenir vivante la communauté en dépit des traumatismes, ou de préserver le lien dans la diaspora, loin des repères initiaux mais dans la fidélité à une mémoire vivace.

La survie apparaît ici comme un mouvement collectif autant qu’individuel, que l’écriture rend tangible en rassemblant des vies dispersées par l’histoire. La restitution de ces deux destins inscrit Michel Jean lui‑même dans la chaîne de transmission. À travers son roman, il porte, protège et prolonge cet héritage longtemps fragilisé dont il se sait dépositaire. Il en exprime d’ailleurs discrètement la fierté, fondée sur la conviction que nommer ces existences et les replacer dans leur vérité historique contribue à sauvegarder un peuple dont la mémoire a été menacée. Le livre se lit ainsi comme un acte de préservation autant que comme un récit, rappelant que la résilience autochtone se construit aussi dans une parole qui traverse les ruptures. 

Nécessaire dans sa dimension historique et dans le travail de mémoire qu’il accomplit, ce texte engagé s’avère plus didactique que véritablement romanesque, sans doute en raison d’une narration très linéaire et factuelle, privilégiant l’aspect documentaire du témoignage à l’intériorité des personnages. La densité littéraire s’en trouve d’autant réduite que, la clarté pédagogique l’emportant sur le style, l’écriture se voit ramenée à une simplicité souvent minimaliste que l’on destinerait volontiers à un public presque enfantin. Reste un geste fort et bouleversant de sauvegarde et de réaffirmation de l’identité innue, et un livre à mettre entre toutes les mains, notamment scolaires. (3,5/5)

 

 

Citations :

Il n’avait fallu que quelques décennies aux Blancs pour mettre fin à cinq mille ans de nomadisme. Nous étions les derniers. Savions-nous que notre monde s’éteignait ?
Pointe-Bleue se transformait en village. Pas comme ceux des Blancs où on vit avec l’espoir de s’inventer un avenir. Nous étions là parce qu’il ne nous restait rien d’autre.


Quel avenir ? J’ignorais ce que l’avenir me réservait. Les bûcherons grugeaient toujours plus notre territoire. Y vivre devenait difficile, voire impossible. Le nomadisme tel que nous l’avions pratiqué pendant des milliers d’années s’arrêterait avec moi. Comme on accepte ça ? Comment on voit l’horizon quand le ciel s’obscurcit ? Et surtout, comment expliquer à ma nishim ce qu’était un pensionnat indien ? Que ce n’était pas vrai que c’était une école. Pas comme celle qu’elle fréquentait à Alma en tout cas. Nos professeurs cherchaient davantage à nous faire désapprendre  qu’à nous apprendre. Désapprendre à être innus, pour devenir blancs.


J’ai vu mon père souffrir. Lui qui avait toujours été un grand chasseur, dont tout le savoir était lié au territoire, n’était plus qu’un Indien désoeuvré. J’ai senti sa peine. Je l’ai partagée. Je la ressens encore aujourd’hui et je pense souvent à lui. J’espère qu’il a trouvé le réconfort. J’ai vu le sentiment de communauté, qui était si fort chez les Innus, perdre son sens et s’effriter. J’ai vécu la fin du monde, mon monde, et on m’a obligée à vivre dans un autre monde, leur monde. Qui pensait qua ça pouvait bien se passer ensuite ?


Ca ne dérangeait personne à Québec et à Ottawa que quelqu’un comme moi vive ou meure. Tout ce qui comptait, c’était de nier l’Indien dans l’enfant. C’était écrit dans la loi sur les pensionnats.


Ceux qui nient nos enfants enlevés et disparus n’ont pas plus de coeur que les monstres qui nous les ont pris.
 

vendredi 18 septembre 2026

Critique : "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "C'était ça ou mourir" de Thélyson Orélien




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : C'était ça ou mourir

Auteur : Thélyson ORELIEN

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782246847076  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

Le premier roman de Thélyson Orélien est déjà le phénomène littéraire de l’année 2026. En cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, C’était ça ou mourir a conquis le Québec et bientôt le monde entier, en racontant l’Odyssée de Jonas Dorléon.
Après l’embrasement de son quartier de Port-au-Prince, Jonas n’emporte presque rien avec lui en quittant Haïti : un diplôme, un cahier de poèmes, la photo de sa mère. Toute une vie dans un sac plastique. Se réfugiant d’abord en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique, ce professeur d’histoire franchit les frontières tantôt à bord d’un autobus surchauffé, tantôt en affrontant les profondeurs de la jungle. À chaque étape des visages surgissent, des corps tombent, des solidarités se nouent puis se brisent. Dans l’espoir d’atteindre le Canada et le peu de famille qu’il lui reste, Jonas se retrouve aux portes des États-Unis, seul face aux agents de l’ICE et d’une administration prête à tout pour mener sa chasse aux migrants.
Avec la trajectoire de Jonas, c’est une cartographie intime de la survie qui se dévoile. Aussi contemporain qu’universel, ce roman raconte les migrations au présent — non comme un concept, mais comme une expérience physique : marcher, avoir faim, se blesser, rire devant l’horreur pour ne pas abandonner. Thélyson Orélien y déploie une écriture foisonnante, traversée d’humour et de poésie, une langue d’exil qui s’apprend « sans grammaire, sans dictionnaire, juste avec les os et la peau ».
Porté par un souffle narratif irrésistible, C’était ça ou mourir est un premier roman bouleversant qui révèle un écrivain majeur de notre temps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1988, Thélyson Orélien est un écrivain québécois d’origine haïtienne. Poète, romancier et critique, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine.

 

 

Avis :

Sélectionné pour tous les grands prix littéraires français, déjà trois fois récompensé et traduit dans plus de vingt langues, l’écrivain haïtien installé au Canada Thélyson Orélien fait une entrée fracassante en littérature avec un premier roman aux phrases aiguisées comme des couperets. On y suit sur les routes de l’exil, dans la traversée terrible d’une douzaine de pays, un professeur haïtien réduit à l’état de migrant anonyme et famélique, contraint de se délester de tout pour espérer sauver au moins sa vie.

Dans une ville de Port‑au‑Prince que plus rien ne protège des groupes armés et des gangs, la vie de Jonas Dorléon, professeur d’histoire‑géographie, bascule avec l’embrasement de son quartier. Arraché à son cadre familier, sa vie menacée, il doit se résoudre à la fuite et se retrouve pris dans la mécanique implacable des déplacements forcés : franchir une frontière, puis une autre, avancer malgré la faim, la fatigue, l’absence de papiers et le danger, partout indésirable et repoussé, tout entier ramené à la seule obsession de demeurer vivant. Dans son exténuante odyssée au travers des deux continents américains, il croise passeurs, migrants en transit et familles disloquées, toute une humanité en mouvement dont la trajectoire souvent tragique conte la terrifiante chronique de l'exil.

Le premier choc du roman tient à sa langue : mêlant français, créole haïtien, espagnol et portugais, elle crépite en phrases courtes, vibrantes et sensorielles, traversées d’un humour noir qui surgit spontanément et sans apprêt. Cette écriture rude et brûlante se déroule en blocs nets et serrés, sans marge pour l'ornement, leur rythme s'accordant à la logique du dénuement et de l'urgence au travers d'une syntaxe resserrée et tendue, où les mots sont autant de scalpels. Le texte y gagne une justesse et une puissance saisissantes, à mesure que, participant de la structure même du récit, cet usage verbal, véritable condensé de vitalité, réussit à faire sentir l’exil sans même le commenter, affirmant physiquement la portée de cette fiction de survie.

Vient alors le second choc, celui de l’expérience du narrateur telle qu’elle se construit dans le texte. La subjectivité demeure contenue, presque bridée, ce qui recentre l’attention sur l’enfer des routes migratoires plutôt que sur une introspection psychologique. L’équilibre qui s’établit entre le réel brut et la construction littéraire favorise une précision quasi documentaire sans pour autant verser dans le reportage. Se gardant de tout militantisme simplificateur comme de la moindre arrière‑pensée politique, le récit aborde l’exil, la violence et les frontières du seul point de vue de l’humain, au travers de trajectoires individuelles, de corps luttant pour rester en vie et de voix que l’on préfère souvent ne pas entendre. Ce qu’il montre se passe de commentaire comme de moralisation et donne au livre une dimension éthique forte.

Par la vigueur de sa langue, la rigueur de sa narration et la force éthique qui traverse chacune de ses pages, ce premier roman est, malgré peut-être quelques effets répétitifs, l’une des propositions les plus maîtrisées et les plus marquantes de la saison. Sa capacité à aller sans détour à l’essentiel, sa tenue stylistique et l’autorité de son regard lui confèrent l’étoffe d’un futur classique et le placent d’évidence, s’il ne remporte entre‑temps quelque autre prix qui l’évincerait de la course, parmi les grands favoris du Goncourt 2026. Grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point.


Je me suis demandé : qu’est-ce qui fait qu’on reste dans un pays qui veut nous tuer à chaque virage ? Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’attachement. C’est juste qu’on ne sait pas où on pourrait aller. Jusqu’à ce que la mort monte dans notre bus et nous donne une claque. Une claque qui réveille, ou qui enterre.


Un migrant qui passe une frontière, c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. Ce mardi-là, sous un soleil cruel, j’ai pris une décision de lâche – mais il faut être un peu lâche pour survivre dans un pays peuplé de braves déjà morts : j’irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux. Pas parce que j’avais un plan, ni parce qu’on m’attendait là-bas. Simplement parce que j’avais entendu dire qu’on pouvait passer. Et que l’autre côté, même s’il ne voulait pas de moi, me le dirait proprement.


Voilà comment j’ai quitté Haïti : en marchant vers l’inconnu avec un sac presque vide, un slip de moins en moins propre, et le rire discret d’un homme qui n’a plus le luxe de faire des choix. Mais je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus, un Haïtien parmi tant d’autres qui jouaient leur maigre destin à la roulette de l’ailleurs. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. Cette certitude-là ne tombe pas d’un coup. Elle s’insinue. Elle travaille ton sommeil. Elle s’invite quand tu repenses à ta maison en tôle, à ta chaise en plastique toujours posée du même côté de la cour, à ton vieux voisin qui jurait qu’il ne partirait jamais, et que tu réalises que tout cela a disparu. Tu ne le reverras plus, sauf dans des rêves trop courts. Alors oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres. Et c’est peut-être pour ça que j’ai ri. Un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche.


La frontière entre Haïti et la République dominicaine, surtout à Jimaní, ce n’est pas une frontière. C’est un marché aux illusions. Une zone grise où l’identité est un vêtement qu’on peut retourner, salir, vendre, voler ou brûler. Là-bas, on est haïtien à 8 heures, dominicain à 8 h 10, étranger illégal à midi, et victime d’abus à 14 heures. Tout dépend de qui te parle, de combien tu donnes et de ce que tu es prêt à laisser derrière toi. 


Plus tard, elle m’a raconté son histoire : son mari, vendu par un passeur ; son fils, resté à Hinche ; son rêve d’acheter une machine à coudre pour ouvrir une boutique de couture à La Vega. Elle a ri en disant : « Les rêves, c’est comme les chemises qu’on repasse : ça se froisse dès qu’on les porte. »


Les étrangers, les touristes surtout, ne voient pas cette République dominicaine-là. Celle où la pauvreté s’étire comme un vieux drap troué. Ils voient les plages, les cocotiers, les buffets à volonté, les hôtels où les serveurs sourient même quand leurs poches sont vides. Ils voient un pays rieur, propre, ensoleillé. Une carte postale tropicale où tout semble parfait. Et pourtant, derrière les murs des resorts, derrière les palmiers, il y a d’autres visages : ceux des gens qui balaient le sable pour que personne ne voie la poussière. Qui dorment dans les baraques qu’on efface des brochures. Des gens qu’on appelle los haitianos (les Haïtiens) même quand ils sont nés ici. À Punta Cana, les Occidentaux boivent du rhum et se plaignent de la lenteur du Wi-Fi. À Santiago, des Haïtiens cassent des pierres pour construire des routes qu’ils ne pourront jamais emprunter sans risquer l’expulsion. Les uns nagent dans une piscine bleue, les autres se cachent des policiers en uniforme bleu. Deux mondes sur la même île. Deux soleils pour la même mer. Et moi, quelque part entre les deux, j’essayais de comprendre comment un pays pouvait être à la fois carte postale et purgatoire.
 
 
Les Occidentaux ne voient pas que le sourire est un camouflage, que derrière chaque rire il y a une fatigue millénaire. La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les uns, les silences pour les autres.


Et j’ai compris tout de suite. Ce qu’il mettait en mots, ce n’était pas la peur de mourir – on l’avait tous déjà apprivoisée – c’était une peur plus radicale encore : celle de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature.


Rolando était déjà loin. Je ne connaissais ni son nom de famille ni son numéro de téléphone. Il ne m’avait laissé qu’une phrase : « J’espère que si on meurt je mourrai avant toi. » J’ai ruminé cette phrase longtemps. C’était une prière, un aveu, une claque. J’ai pensé : « Voilà pourquoi je dois continuer. » Les survivants doivent porter les récits des disparus.


Quand tu as passé des jours trempé jusqu’aux os, le simple fait de sentir de la chaleur dans ton corps, c’est une forme de miracle. Autour de moi, les visages se levaient. Tous avaient des yeux creusés, rouges, battus par la mémoire. Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. C’est ce qu’on oublie souvent quand on parle de nous – les migrants, les réfugiés, les déplacés. On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa. Oui, c’est vrai. Nous voulons tout ça. Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. 


C’est dans cet instant de corruption banale et de mensonge nécessaire que j’ai compris la grande leçon de la migration clandestine : les vrais papiers, ce sont tes nerfs. Pas ton acte de naissance, pas ton passeport. Juste ton sang-froid. Et moi, à ce jeu-là, j’étais en train de devenir un professionnel.


Un policier m’a posé une question banale : 
— ¿ Y tú, hermano, de dónde vienes ? (Et toi, frère, d’où viens-tu ?) 
J’ai hésité. Je ne savais plus si j’étais censé venir de Caracas, de Santiago ou de San Pedro de Macorís. J’ai répondu ce qu’il fallait : San Pedro de Macorís. Un mensonge de plus. Mais le plus dangereux avec le mensonge, ce n’est pas de le répéter, c’est de s’y installer, de finir par y vivre. Quand il ne sort plus seulement de ta bouche mais qu’il s’installe en toi. Tu dors avec lui. Tu avances avec lui. Il te tient la main comme un frère muet. Et un jour, tu te regardes dans une flaque d’eau – même pas dans un miroir, parce que ça, tu n’en as plus depuis des mois – et tu te demandes : « Suis-je encore moi ? » 
 
 
— CBP One, frè. Se sèl mwayen. Si ou pa gen randevou, ou pa pase. Ou mouri. (CBP One, frère. C’est le seul moyen. Si tu n’as pas de rendez-vous, tu ne passes pas. Tu meurs.) 
La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application. Une interface blanc et bleu. Des boutons. Des bogues. Des erreurs système. C’est ça, le futur de l’inhumanité. Alors je me suis procuré un vieux téléphone, acheté au comptant à un revendeur de la route, car sans téléphone, on ne passe pas. 
J’ai volé du Wi-Fi dans une église. J’ai menti au pasteur en disant que j’avais besoin d’envoyer un message à ma mère. Mais ce que je voulais, c’était ouvrir mon compte CBP One. Être humain ne suffisait plus. Il fallait avoir un identifiant. 
J’ai téléchargé l’appli. Ça a pris trois heures, parce que le Wi-Fi de Jésus n’est pas toujours à haute vitesse. Puis j’ai entré mon nom : Jonas Dorléon. Ensuite, mon visage. L’application a bogué. J’ai recommencé. Trois fois. Elle disait que ma tête ne correspondait pas à mes données. J’ai voulu protester, mais qui m’écouterait ? Une intelligence artificielle ? Un robot qui n’a jamais connu la chaleur d’un bidonville ? Finalement, j’ai réussi à enregistrer mon profil. Puis, j’ai attendu. 
Tu crois que tu attends une notification, mais en vérité, tu attends ton destin. Tu regardes ton écran comme on scrute une porte fermée à double tour. Tu rafraîchis la page toutes les cinq minutes. Tu actualises ton malheur. Tu espères un message, une couleur, un « vous avez un rendez-vous » tombant comme la manne dans le désert. Le matin, tu ouvres l’appli avant même d’ouvrir les yeux. Le soir, tu pries ton téléphone comme si c’était Dieu en personne.


— You’re good. Step over. (C’est bon. Passe de l’autre côté.) 
Et j’ai franchi la grille. Comme un voleur qu’on accepte au banquet. Comme un naufragé qui arrive à bord d’un bateau de croisière. 
Je suis entré. 
Pas aux États-Unis. Non, pas encore. Mais dans l’antichambre du pays. Et alors, pour la première fois depuis longtemps, j’ai respiré sans écran. 
Mais même après être passé, je n’ai jamais supprimé CBP One de mon téléphone. Elle fait partie de moi maintenant, cette appli maudite. C’est le souvenir de l’attente, de la peur, du contrôle. C’est le témoin de ma transformation en code-barres humain. La preuve que, dans ce monde moderne, même la misère a besoin d’un identifiant. 
CBP One, ce n’est pas qu’une appli. C’est un miroir qui reflète ce que nous sommes devenus : des suppliants connectés. Et moi, Jonas Dorléon, migrant, professeur, poète de pacotille, j’ai été scanné, validé, géolocalisé. 
Mais jamais libéré.


Certains étaient déjà passés, d’autres attendaient encore leur miracle CBP One. Et tous racontaient la même chose : les humiliations à la frontière, les crachats, les insultes voilées derrière les sourires en plastique des douaniers trumpistes. Un des membres du groupe, un professeur haïtien comme moi, s’était entendu dire : « We don’t need your kind of intelligence here. » (Nous n’avons pas besoin de ton type d’intelligence ici.) Comme si penser constituait un crime. Comme si l’éducation était suspecte dans un corps noir. 
Même si le commentaire ne s’adressait pas à moi, ça m’a blessé. Pas à cause de l’insulte proprement dite – j’y étais habitué –, mais parce que ceux qui humiliaient étaient habités par une ignorance triomphante, crasse, assumée. Ils n’avaient même pas besoin d’un argument, leur haine suffisait. Elle leur tenait lieu de preuve. Et ça, c’est plus dangereux qu’un fusil : c’est une idéologie sans pensée, un feu qui brûle même sans bois.


Dans le métro, un jour, j’ai vu une pub de la SPCA. La photo d’un chien abandonné, avec en dessous : « Même les oubliés méritent une deuxième chance. » J’ai souri tristement. Ici, on pleure pour un chien, mais on soupçonne l’étranger. Un chien recueilli est une belle histoire. Un réfugié accepté est une charge budgétaire. 
 
 
Un soir, à la télévision, un commentateur a lancé d’un ton assuré, presque distrait : « Tous les demandeurs d’asile ne sont pas de vrais réfugiés. Certains profitent du système. » Le mot m’a heurté comme une pierre. Profiter. J’ai senti ma salive se coincer dans ma gorge, mon souffle hésiter. Profiter de quoi, exactement ? De l’exil ? De l’attente ? De cette vie suspendue où chaque geste doit être justifié ? Je me suis demandé s’il savait ce que c’était que de vivre sans pays. S’il mesurait le coût intime de l’aide qu’on reçoit quand on a déjà été professeur, citoyen, homme debout. S’il avait déjà vendu ses chaussettes pour tenir une semaine de plus. S’il avait dormi sous un camion. Traversé une jungle. Transporté ses morts dans un sac plastique. 
Non. Il ne savait pas. Mais il parlait, il parlait. Et moi, je me taisais. J’étais protégé du danger, mais pas de l’ignorance.