J'ai beaucoup aimé
Titre : Madame Bijou
Auteur : Thomas VINAU
Parution : 2025 (Gallimard)
Pages : 224
Présentation de l'éditeur :
Tout au long d’une chaude journée d’été dans le sud de la France, un jeune garçon explore la ferme familiale et ses alentours. L’observant du coin de l’œil, sa grand-mère Marguerite se souvient du temps où elle habitait encore « là-bas », sur cette autre rive de la Méditerranée. Elle tenait alors le mythique Bijou Bar, un café-cinéma qui ne désemplissait pas. Au fil des heures, pays de l’enfance et pays du souvenir se confondent et la vie de « Madame Bijou » se raconte dans toute sa beauté.
Une ode poignante aux épopées minuscules de tous les exilés.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
En cette journée d’été, tandis qu’elle observe l’insouciance de son petit-fils venu passer les vacances dans la ferme familiale de Lomagne, Marguerite se sent soudain traversée par de vieux souvenirs, comme autant de bulles d’air ancien venant crever la surface du présent. Ex-tenancière d’un café-cinéma d’Algérie aujourd’hui disparu, elle conserve en elle les ultimes traces d’un monde englouti et, face à l’enfant poursuivant sa journée sans percevoir l’ombre de cet héritage, prend en silence la mesure du chemin parcouru : pour elle, l’exil, le déracinement et l’effacement progressif des lieux et des repères qui l’ont construite ; pour lui, une appartenance tranquille, évidente, à ce lieu présent. De ce décalage naît une émotion sourde, où la mémoire affleure sans troubler l’innocence de celui qui incarne pourtant l’aboutissement de cette longue traversée.
Plutôt que de raconter le passé et de l’enfermer dans un temps révolu, le récit procède par affleurements et petites touches, préférant les sensations et les surgissements de mémoire aux scènes développées. Ce n’est pas tant une remontée dans le temps qu’un retour du passé dans le présent : autrefois s’invite, s’impose même, en une boucle qui défait la linéarité temporelle tant ces bouffées demeurent vives dans l’esprit de Marguerite. Le passé circule, remonte, respire encore, sans avoir besoin de longs développements. Il se contente d’instants suspendus – un paysage, une odeur, un simple mouvement – pour retrouver toute son intensité et faire basculer la vieille femme dans la profondeur de son histoire. Cette économie de mots confère au texte une vibration particulière : l’émotion naît moins de ce qui est dit que de ce qui affleure entre les lignes, dans les silences et les gestes minuscules, dans cette zone ténue où la mémoire se confond avec le présent.
En filigrane se dessine une réflexion sur la transmission, envisagée non comme un legs conscient ou revendiqué, mais comme un passage presque imperceptible d’un monde à un autre. En confrontant l’expérience de l’exil à la légèreté d’une enfance parfaitement intégrée, l’auteur interroge ce qui subsiste des lieux perdus lorsque les générations se succèdent. Loin de toute nostalgie appuyée, il montre comment les traces du passé se déposent dans les corps et les regards, parfois à l’insu même de ceux qui les portent, dessinant une mémoire diffuse mais tenace, qui continue de travailler le présent.
D’une limpidité trompeuse, l’écriture accueille les émotions à hauteur d’humain, attentive aux vibrations minuscules qui disent plus que les grands récits. En choisissant de raconter l’exil non par les événements mais par leurs rémanences, elle déplace le regard : davantage que les drames eux-mêmes, importe ici la manière dont ils continuent de vivre dans les gestes les plus simples, dans la façon de regarder un enfant jouer, dans le silence d’une cuisine ou la lumière d’un après-midi d’été. Tout l’art de Thomas Vinau réside dans cette capacité à faire sentir, avec une extrême délicatesse, que la mémoire n’est pas un poids mais une matière vivante, qui façonne encore le présent et irrigue secrètement ceux qui en héritent sans le savoir.
Au fil de ces pages, Thomas Vinau confirme la singularité d’une oeuvre qui sait faire tenir ensemble la fragilité des êtres et la densité des mondes qu’ils portent en eux. Madame Bijou s’impose ainsi comme un récit d’une grande justesse, où l’intime rejoint l’universel et où les traces du passé, loin d’alourdir le présent, lui donnent sa profondeur. Dans cette manière de faire vibrer l’infime, de laisser parler les silences et les gestes, se lit la conviction que nos vies, même les plus modestes, sont traversées de mémoires secrètes qui continuent de nous façonner. Un livre au charme discret mais persistant, tant il exhale une tendresse pudique. (4/5)
Citations :
Quelle chose incroyable que le temps. Des années pouvaient passer en un claquement de doigts, couler comme une rivière, mais des poignées de minutes solides, fossilisées, restaient inamovibles.
Il faut grandir quelque part et y rester pour connaître véritablement cette sensation de chez-soi. Peut-être sa peau, ses sens gardaient-ils un souvenir d’ailleurs, de ses premières années d’enfance de l’autre côté, mais il n’en avait pas conscience. Lui, dans sa respiration, entre les pierres et les trous de ce chemin, sous la brûlure occitane de ce soleil, dans l’ombre parfumée des noisetiers ou des sureaux, la rumeur des arroseurs sur les feuillages du maïs, lui, était chez lui, entièrement. C’était la différence avec ses parents qui, même s’ils avaient en fin de compte vécu plus de temps ici que là-bas, même s’ils avaient reconstruit leurs vies, mêlé leurs habitudes, leurs expressions, leurs goûts aux gens de la région, eux n’étaient malgré tout ni d’ici ni de là-bas. Leur seul pays, le dernier, resterait celui de l’exil, du voyage.
Qu’est-ce qu’on sauverait si la maison brûlait ? Qu’est-ce qu’on emporterait ? Elle avait entendu un soir, à la télé, des années plus tard, qu’un artiste célèbre avait répondu : « J’emporterais le feu. » C’était bien une phrase d’artiste. Personne n’emportait le feu. Ce que chacun emportait, et pour longtemps, c’était la brûlure.
De quel endroit est-on ? Quel lieu ? Quelle maison ? Quel pays ? Où se sent-on véritablement chez soi ? Entièrement ? Est-on de là où l’on est né ? De là où l’on a grandi ? Là où nos os reposent ? Là où quelqu’un se souvient de nous ? Chez nous, est-ce là où l’on vit ? Peut-être à l’endroit qu’on a choisi ? Mais qui choisit vraiment ? Entièrement ? Combien de temps faut-il pour se sentir chez soi quelque part ? Combien d’années, combien d’épreuves, de bons et de mauvais moments ? Combien de souvenirs ? Et à combien de chez-soi a-t-on droit, dans une vie ? N’a-t-on qu’une seule origine ? Une seule destination ? Et entre-temps ? Entre-temps, c’est le BonDieu qui choisit, ou le hasard, ou le Mektoub, comme le répéterait de plus en plus souvent Marguerite, autrement dit, pas nous. Elle dirait cela alors que chaque jour avait été un choix et elle n’y verrait aucune contradiction. Chaque chose à sa place. Comme les oiseaux sur les branches.












