mardi 26 mai 2026

Critique : "Comme en amour" de Alice Ferney | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Comme en amour" de Alice Ferney



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Comme en amour

Auteur : Alice FERNEY

Parution : 2025 (Actes Sud)

Pages : 240

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Comment naît l’amitié ? Par quelles étapes passe-t-elle pour croître et s’affermir ? Qu’est-ce qui peut la détruire ? Que tolère-t-on de ses amis ? Peut-on rester indifférent à leurs goûts, à leurs idées politiques, à la manière dont ils traitent les autres ? Comment l’amitié s’accommode-t-elle des élans amoureux ? Et une femme peut-elle être l’amie d’un séducteur ?

Pour le savoir, Alice Ferney livre un homme et une femme à une rencontre. Marianne, vive et franche, styliste renommée, ancrée dans sa famille. Cyril, secret, caustique, célibataire et séduisant, chroniqueur de la vie artistique. À la faveur d’une interview, leur complicité est immédiate. Bientôt ils se parlent tous les jours. Leur conversation devient libre et intime. Dans le “tourbillon de la vie”, chacun tour à tour écoute, réconforte, propose son aide, mais quand viennent les grandes décisions, chacun n’a-t-il pas aussi son domaine réservé ?

En quarante chapitres enlevés, aussi dialogués que le lien qu’ils explorent, Alice Ferney souligne les formes, la valeur et la fragilité de l’amitié entre homme et femme. Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, elle écrit une conversation amicale, comme le second volet d’un diptyque dans lequel la parole crée la relation. Parce qu’en amitié comme en amour, on se parle, d’abord et toujours.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alice Ferney est née en 1961 à Paris, où elle réside aujourd’hui. Elle a publié treize romans, tous aux éditions Actes Sud, dont Grâce et dénuement, L’Élégance des veuves (adapté au cinéma sous le titre Éternité par Tran Anh Hung), La Conversation amoureuse, immense succès de librairie et traduit dans une dizaine de langues, ou Les Bourgeois, prix Historia du roman historique.

 

 

Avis :

Vingt-cinq ans après La Conversation amoureuse, ce roman se présente comme son contrepoint : une histoire qui met cette fois l’amitié au coeur du récit, et non le désir. Alice Ferney reprend la dynamique de l’échange intime, mais elle la transpose dans un registre tout aussi riche et nuancé, là où l’attachement se tisse dans la parole, la complicité et la confiance plutôt que dans le corps. À travers une relation qui, nourrie de confidences et de silences, gagne peu à peu en intensité jusqu’à se transformer en dilemme, le texte explore la frontière mouvante entre fidélité et exigences morales, entre élan de loyauté et nécessité de ne pas se perdre soi-même dans l’acceptation des failles de l’autre.

Le récit, qui commence dans l'apparente banalité d'une romance amicale presque convenue, gagne très vite en profondeur, à mesure qu’il multiplie les thèmes de réflexion et progresse vers un véritable cas de conscience. Passion discrète mais exigeante, l’amitié est ici mise face à ses limites, ses fragilités et ses contradictions intimes. Jusqu’où peut-on accompagner un ami dans ses dérives ? La loyauté doit-elle l’emporter sur les scrupules moraux ? Comme en amour, le lien amical, si sincère soit-il, ne suffit pas toujours à sauver la relation, et l’histoire prend une dimension dramatique qui surprend par sa gravité. 

Ce tragique, peut-être un peu outré au regard de son objet, soutient la démonstration avec autant de finesse psychologique que d’intensité émotionnelle, insufflant à la narration une tension qui érige l’amitié en véritable enjeu existentiel. L’écriture, épurée, précise dans les dialogues et sensible aux non-dits, refuse l’emphase pour mieux révéler la complexité des sentiments dans une langue qui tire une grande clarté de sa retenue assumée.

En plaçant l’amitié au centre de son récit, Alice Ferney en révèle toute la puissance romanesque et la charge dramatique. Coup de coeur pour ce roman subtil et attachant qui hisse ce lien au rang des plus grandes passions littéraires. (5/5)

 

Citations :

J’ai été élevée à être obéissante plutôt qu’intelligente. Quand on y réfléchit, c’est une manière de vous rendre impuissant. À seize ans, je me suis mise à lire avec rage. Lire, c’est vraiment devenir en secret moins ignorant et bêta. J’y vois le remède contre tous les déterminismes.


Lire est une source d’estime de soi. Imprégné du talent des autres, on se déteste un peu moins. Par la lecture, je me suis délivrée non seulement des limitations de mon éducation et de mon milieu mais de mes complexes. Et au moins j’ai réussi mes études.


— L’émotion que cause la perte d’un écrivain à celui qui aimait le lire est un sentiment très délicat, dit Cyril. 
— Un sentiment étrange, dit Marianne. Comme si la terre s’était dépeuplée d’un esprit dont la fécondité nous manquera.


L’amitié n’est pas transitive, dérange parfois l’amour et s’en accommode. L’amitié, pensait Marianne, est une résistance, une relation qui s’affirme contre les exclusivités amoureuses et les clichés sur la séduction entre hommes et femmes. L’amitié fait moins de concessions que l’amour, elle n’a pas à accepter la trahison, la manipulation, elle est plus libre.


Pour des raisons multiples, peut-être symétriques, et qui ne sont pas toutes à l’honneur de l’esprit humain, le chagrin et l’échec se partagent mieux que la joie et la réussite : le besoin de parler est plus fort et la curiosité éveillée, l’indignation est partagée, la compassion soutient l’écoute, la jalousie n’a pas lieu d’être puisque la vantardise n’a pas sa place. Les ennuis, les déboires, les malheurs suscitent les plus longues confidences, que l’amitié lorsqu’elle est véritable reçoit avec une patience parfois comptée parfois illimitée. 


Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, confia Marianne au téléphone. Ce matin, en prenant ma tasse de petit-déjeuner, je voyais dans le placard celle de Serge, j’ai eu le cœur brisé. À celui qu’on aime, on donne le pouvoir de vous anéantir.


Tous deux se sentaient des pessimistes joyeux : l’existence était une succession d’épreuves qui gardait le pire pour la fin.


L’amie manqua de clairvoyance et de compassion, l’amie jugea, s’agaça, garda pour elle sa réprobation, la laissa croître. Et le dommage fut grand : l’amitié était écornée, l’estime entamée. Marianne se rappela l’épisode Ania. Les jeux et les fautes se répètent, pensa-t-elle. Ania, Julia, deux femmes en quête d’un père pour leur enfant, leurs causes se rejoignaient. Cyril incarna l’amant qui fait défection, qui veut la femme sans la mère. Il était décidément pour toujours l’homme qui refuse d’être un mari ou un père. Et c’était son droit après tout. Mais il faisait souffrir celles qui avaient le malheur de l’aimer. Séducteur toxique. Égoïste en amour, pensait Marianne, troublée. Que tolère-t-on de ses amis ? Jusqu’à quel point peut-on les défendre malgré leurs torts ?

 

dimanche 24 mai 2026

Critique : "Truite à la slave" de Andreï Kourkov | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Truite à la slave" de Andreï Kourkov


J'ai aimé

 

Titre : Truite à la slave
            (Форель а ла нежность)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Annie EPELBOIN

Parution : en russe (Ukraine) en 2011
                  en français (Liana Lévi) en 2013

Pages : 64

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les cuisines du restaurant Casanova, le grand chef Dimytch Nikodimov officie sous le regard de Véra, sa jeune et délicate maîtresse. Un beau matin, le cuisinier disparaît et Vania Soleïlov, ancien flic et détective privé débutant, est chargé de l’enquête. La solution se trouvera dans l’assiette bien sûr…
Ce court récit assaisonné à la sauce Kourkov – trois louches de suspense et un zeste d’absurde – est un véritable petit bijou.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. En octobre 2022 paraît L'Oreille de Kiev.

 

Avis :

A Kiev, l’ancien policier et désormais détective privé Vania Soleïkov est un habitué du restaurant Casanova. Il n’est donc pas surpris de se voir chargé de l’enquête sur la mystérieuse disparition du chef de cet établissement, Dimytch Nikodinov. Quatre jours vont lui être nécessaires pour y voir clair : quatre jours qui l’emmèneront là où il ne s’attendait pas, et qui lui pèseront longtemps sur l’estomac...

Commencée très sérieusement sur le terrain ordinaire d’un quotidien sans grand lustre, avec ce qu’il faut de suspense pour piquer de bout en bout la curiosité, cette nouvelle ménage ses effets pour mieux, et très gentiment, se payer notre tête. Quelques pages suffisent pour qu’insensiblement, sans jamais quitter vraiment les rivages du réalisme, le récit se laisse infiltrer par un soupçon de fantaisie grotesque, comme si le réel, en vérité toujours un peu absurde derrière des apparences faussement familières et rassurantes, n’était jamais à prendre tout à fait au sérieux, en tout cas pas pour ce qu’il prétend être.

C’est donc dans un monde favorisant le gondolement des perceptions que nous entraîne facétieusement Andreï Kourkov, là où, au travers de quelques plats bizarrement épicés et d’un testament pour le moins surréaliste, un homme entreprendra d’effacer une vie entière d’absence et d’abandon pour nouer avec un autre des liens qu’il espère pour le coup indéfectibles.

Désarçonné et vaincu, le lecteur parvenu au terme de l’histoire n’aura plus qu’à la lire une seconde fois pour apprécier pleinement les remarques d’apparence anodine, distillées avec ironie tout au long du récit, qui ne révèlent tout leur sel qu’une fois le dénouement révélé. (3,5/5)

 

Citation :

Il croquait de temps en temps des épices, dont le goût était assez extraordinaire : l’acidité du citron, l’arôme de la fumée où a cuit le bacon anglais, le goût vanillé de la crème fraîche qu’on vient de fabriquer. Il se prit à penser : « Comment toutes ces saveurs exquises se trouvent-elles concentrées dans des grains qui craquent sous la dent ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 22 mai 2026

Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme qui lisait des livres

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête enfin pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains ne sont pas que des objets – ils sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple.
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après le formidable succès des Silences des pères, le nouveau roman de Rachid Benzine, L'homme qui lisait des livres, est une fable inoubliable.

 

Avis :

Dans les décombres de Gaza, là où la violence de la guerre ne laisse derrière elle qu’une stupeur pétrifiée, Rachid Benzine oppose à la fureur du monde, non pas la colère ni la vengeance, mais la fragilité tenace et lumineuse d’une citadelle de mots : un abri de papier pour résister à l’effondrement et offrir, au coeur du chaos, un lieu pour penser et espérer.

Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.

La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.

Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.

Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence. 

Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)

 

 

Citations : 

Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.

Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.

 « Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »

Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. 

”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.

« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.

Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.

Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 20 mai 2026

Critique : "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Je suis Romane Monnier" de Delphine de Vigan





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je suis Romane Monnier

Auteur : Delphine de VIGAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. »
Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie (Prix Renaudot et Prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses romans sont traduits dans le monde entier.

 

 

Avis :

Poursuivant son exploration des fragilités contemporaines, Delphine de Vigan s’attaque cette fois à l’illusion de présence fabriquée par nos traces numériques. À travers la disparition volontaire d’une jeune femme qui ne laisse derrière elle que les fragments de vie contenus dans son téléphone, elle s’intéresse à la manière dont, déléguées aux écrans, nos identités se dispersent dans un flux d’informations qui nous échappe. L’intime, reconstitué à partir de données éparses, sert alors de socle à un récit qui se construit moins sur un mystère policier que sur un vertige existentiel : que reste‑t‑il de nous lorsque nos objets parlent à notre place et que d’autres tentent de déchiffrer le récit même de notre absence ?

Le roman déroule deux trajectoires qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer : d’un côté Romane, jeune femme discrète dont la disparition ouvre l’intrigue ; de l’autre Thomas, cadre quadragénaire qui découvre par hasard le téléphone qu’elle a abandonné. Tandis que l'une s’efface volontairement du monde, l'autre se retrouve entraîné malgré lui dans les méandres de son existence numérique, lisant ses messages, écoutant ses notes vocales, reconstituant peu à peu le portrait d’une inconnue dont les silences résonnent étrangement avec les siens. Entre enquête intime et introspection, la narration se tend autour d’une quête de l’autre qui, en creux, s'avère aussi une confrontation à soi.

Bâtie sur une idée originale qui fait d'un téléphone portable à la fois le pivot du récit et le seul réceptacle des traces laissées par une personne, la narration s'avère d’une redoutable efficacité critique. Miroir d’une époque où l’intime s'expose et s'entrepose sur des supports techniques qui enregistrent, trient et diffusent nos données à notre insu, le roman met en lumière la porosité croissante entre sphère privée et univers connecté. Montre‑moi le contenu de ton téléphone et je te dirai qui tu es : telle semble la maxime implicite d’un monde où nos identités se lisent désormais dans l’accumulation d’informations plutôt que dans nos gestes ou dans nos paroles. Cette confrontation d'un homme à l’existence d’une inconnue à travers ces micro‑archives souligne la réduction qu’opère cette nouvelle manière d’appréhender l’humain, tout en révélant la vulnérabilité d’individus qui cherchent dans les écrans une cohérence que le réel leur refuse. Jouant de la tension entre exposition et effacement, le roman pointe nos aveuglements contemporains face à une dépendance technologique devenue presque invisible tant elle structure notre quotidien, et laisse surgir l’inquiétude d’un présent qui se laisse peu à peu filtrer par les machines, jusqu’à ne plus renvoyer de nous qu’une image lissée et étrangement factice.

Roman sensible et habile, Je suis Romane Monnier témoigne d’un regard aigu sur les transformations du rapport à l’intime et sur l’emprise croissante du numérique sur nos existences. Delphine de Vigan y déploie une réflexion pertinente sur la manière dont nos usages des technologies connectées 
modifient désormais notre rapport au réel. L’on pourra certes regretter une forme parfois trop sage et une intrigue sans véritable surprise au final. Mais, si l’impact dramatique demeure en deçà de ce que le dispositif laissait espérer, l’ensemble n’en reste pas moins une oeuvre lucide et solidement construite, suffisamment inventive pour porter son questionnement avec conviction. (4/5)

 

 

Citations :

Voilà à quoi songe Thomas, le smartphone calé dans sa paume : aujourd’hui le téléphone d’une jeune femme de trente ans contient bien plus que tous ses placards et tiroirs réunis. Aujourd’hui, son téléphone en dit plus sur elle que les dix cartons d’archives qu’elle n’entreposera jamais dans une cave ou un grenier.


Un peu moins de deux mille personnes meurent chaque jour en France, que fait-on de leur téléphone portable ? Il ne s’était jamais posé cette question mais elle lui paraît soudain essentielle. Est-ce l’occasion pour leurs proches de percer enfin leur mystère, d’entrer par effraction dans leur univers, de pénétrer leur intimité ? Ou bien les proches respectent-ils la mémoire des défunts, leurs secrets, et effacent-ils ces traces sans s’y aventurer ? Bien sûr, il y a les codes secrets. Mais souvent, les conjoints les connaissent. Et dans le cas contraire, il est très facile de trouver quelqu’un pour les contourner.


Je ne suis pas aussi forte que ce qu’ils imaginent. Les gens n’ont pas la moindre idée de ce que ça me coûte, d’être au milieu d’eux, d’entrer en contact avec eux. Je parle de mes amis, de mes collègues, des gens que j’aime, que je côtoie. Oui, ça me coûte. Ça me coûte en énergie, en tension, en émotion. Ils ont l’impression que c’est très simple, que tout est simple. Peut-être que ça l’est pour eux, mais pour moi, cela ne l’est pas… En réalité, cela m’épuise.


Les gens qui partent ne prennent pas le risque de prévenir ou de se retourner parce qu’ils ont peur d’être empêchés. Parce que pour eux, c’est une question de survie.


Je n’ai pas envie d’ajouter des mots aux images, ni des images aux mots. Je n’ai pas envie d’être noyée dans le flot. Je n’en peux plus de ces flux continus, sur X, sur Insta, sur TikTok, ces fils que l’on déroule sans fin, dont on ne verra jamais le bout. Ça me donne la nausée. Voilà ce que nous avons perdu : la satisfaction d’avoir terminé, la certitude que cela s’arrête quelque part. Et puis je n’en peux plus de ce mensonge du partage. Je ne veux plus partager avec qui que ce soit. Il nous faudra bien apprendre à nous taire et à observer. Renoncer au commentaire ininterrompu et conditionné auquel nous sommes tenus de nous adonner. Car à force de nous exposer, ne risquons-nous pas de disparaître ? Et à force de laisser nos traces, partout, tout le temps, de n’en laisser aucune ? Dans trente ans, que restera-t-il de nos likes, de nos avis, de nos indignations fugaces, de nos révoltes virtuelles, noyés dans la masse infinie des données numériques ? Que restera-t-il de nous ?


La nuit, quand je me réveille, je me demande dans quel monde nous allons devoir apprendre à vivre.   
Nos smartphones s’enrouleront autour de nos poignets, s’accrocheront comme des pin’s à nos vêtements ou seront implantés dans notre corps. Nous serons en lien avec la terre entière mais nous aurons perdu la capacité de nous parler et de nous écouter. Nous ne serons plus capables de nous accorder sur des connaissances communes, des informations communes, ni même sur des faits simples, minimaux. Nous n’aurons plus aucune certitude, nous ne saurons plus où poser notre regard, ni à qui accorder notre confiance. Nous choisirons nos dieux, nos idoles, nos chapelles et devrons les suivre, aveuglément. Nous ne pourrons plus dire « il faut le voir pour le croire » et nous serons nostalgiques du temps où cette expression signifiait quelque chose. Nous devrons apprendre à vivre dans un monde privé de vérité.

 

 

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lundi 18 mai 2026

Critique : "Le prix" de Arthur Miller | Lectures de Cannetille

 

Couverture de la pièce "Le prix" de Arthur Miller


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Le prix (The Price)

Auteur : Arthur MILLER

Traduction : Henri ROBILLOT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1968,
                  en français en 1976,
                  nouvelle traduction (Robert Laffont) 
                  en 2026

Pages : 224

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le décès de son père, Victor est confronté aux vestiges d'une autre vie : des meubles et vêtements démodés, une harpe dont il peut presque encore entendre la mélodie, et de nombreux autres objets dont il a hâte de se débarrasser. Gregory Salomon pourrait les lui racheter, mais comment fixer le bon prix ? Car ces objets n'ont pas seulement une valeur monétaire, ils sont porteurs de souvenirs, heureux comme douloureux, témoins de choix et de sacrifices que Victor aurait préféré oublier. Mais son frère Walter est bien décidé à les lui rappeler.
Oscillant entre tension et émotion, Le Prix est un drame du quotidien qui questionne ce que valent vraiment les choses –; et les vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) s’y fait remarquer très tôt, mais ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil qui la conduira à Paris et à Genève de 1939 à 1975. Malgré l’éloignement, elle s’impose dans la littérature catalane avec deux titres phares, La Place du diamant (1962) et Rue des Camélias (1966) pour lequel elle reçoit la plus haute distinction littéraire, le Prix Sant Jordi. À redécouvrir dans une nouvelle traduction, après le succès du Jardin sur la mer (Zulma, 2025).

 

Avis :

Grand observateur des tensions morales et sociales de l’Amérique du XXᵉ siècle, Arthur Miller, déjà consacré par Mort d’un commis voyageur et Les Sorcières de Salem, publiait en 1968 une œuvre de maturité aujourd’hui rééditée en français. Avec Le Prix, il examine le poids des choix individuels : sous le prétexte d’une réunion familiale autour de meubles à vendre, la pièce explore le coût intime d’une vie, entre renoncements, fidélités blessées et récits que chacun construit pour affronter le passé.

Depuis longtemps éloignés l’un de l’autre, deux frères se retrouvent réunis par la nécessité de vider l’appartement familial après la mort de leur père. Ils sont rejoints par Esther, l’épouse du cadet, partagée entre lucidité et inquiétude, et par Gregory Solomon, un brocanteur vieillissant dont l’ironie distanciée agit comme du sel sur leurs contradictions. Dans ce huis clos où les objets réveillent les souvenirs enfouis, Victor et Walter voient resurgir leurs divergences et des vérités rances qui viennent lézarder les certitudes sur lesquelles ils ont bâti leur existence.

Bien plus que l’action, quasi inexistante, ce sont les échanges verbaux qui constituent le nerf de la pièce, instaurant un véritable champ de bataille moral où chaque réplique, à couteau tiré, met à nu les mécanismes de défense et de justification intime qui structurent les personnages. À mesure que leurs antagonismes se dévoilent, le drame révèle la difficulté de regarder son propre parcours en face et d’y démêler ce qui relève du choix, de la contrainte ou de l’aveuglement. Le brocanteur Solomon, figure à la fois comique et clairvoyante, agit comme un contrepoint qui dégonfle les illusions et rappelle que la valeur des choses – mais aussi d’une vie – n’est jamais celle que l’on croit. Ainsi, les deux actes progressent, non vers une résolution, mais vers un dessillement progressif, où chacun doit affronter la part de vérité dont le déni l'avait jusqu'ici protégé. 

Combinant dialogues au scalpel, profondeur psychologique et lucidité morale, Le Prix expose brillamment ce qui travaille ses personnages : les choix que l’on croit faire, les concessions auxquelles on se plie et les récits que l’on construit pour donner sens à son cheminement. La pièce démonte ces fictions personnelles une à une, jusqu’à laisser apparaître ce qui, derrière les justifications et les silences, a réellement motivé une existence. Ce qui reste alors n’a rien d’un verdict : seulement la matière brute d’une vie, débarrassée des leurres que l’on s’invente. (4/5) 

samedi 16 mai 2026

Critique : "Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman ""Une histoire d'amour et de violence" de Olivier Bourdeaut


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une histoire d'amour et de violence

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c’est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l’écrivain se cache une histoire intime. Celle d’un fils qui a grandi dans l’ombre d’un père aussi impressionnant qu’insaisissable, d’un enfant qui s’est construit contre la violence et sous les coups, d’un adolescent qui les a rendus et d’un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l’Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d’une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?
Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d’un mauvais élève en écrivain, d’un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

 

Avis :

Venu tardivement à l’écriture après un parcours chaotique, Olivier Bourdeaut s’éloigne de la fantaisie d’En attendant Bojangles pour prolonger l’élan autobiographique amorcé avec Développement personnel. Abandonnant cette fois toute distance fictionnelle, il revient sur son enfance sous l’emprise d’un père violent et propose un récit de vérité qui cherche à comprendre et à nommer un héritage familial marqué par la brutalité.

Si le livre ne débute pas sur cet aveu, c’est pourtant la peur de reproduire cette violence qui motive sa rédaction et en éclaire l’urgence. Devenu adulte et bientôt père, Olivier Bourdeaut voit remonter les ombres de son passé et entreprend de les revisiter pour les désarmer. Il retrace alors l’histoire d’un foyer dominé par un père charismatique mais destructeur, la mère réduite à l'impuissance subissant en même temps que la fratrie de cinq enfants des sévices quotidiens autant physiques que psychologiques. Dans cet univers où l’admiration se mêle à la terreur, l’enfant qu’il fut apprend à se défendre en adoptant un comportement bagarreur, manière instinctive de rejouer une violence absorbée malgré lui, mais aussi signe d’un cycle qu’il redoute de perpétuer et qu’il tente de rompre grâce à l'écrit.

Sans apitoiement ni justification, le texte explore la fabrication intime de la violence et la manière dont elle s’insinue dans les gestes, les réflexes et les attitudes. Temps de lucidité, la mise en mots permet de mettre à distance les mécanismes hérités, de comprendre comment un enfant apprend à lire le monde à travers la peur, puis, adulte, tente de se défaire de ce prisme. La narration suit ainsi une ligne de crête, entre la volonté de dire sans détour et la nécessité de ne pas céder à la tentation du règlement de comptes. Ce qui s’y joue, au fond, n’est pas tant la dénonciation d’un père que l’exploration d’une identité construite sous la contrainte, et la possibilité, par la parole, de s’en affranchir. 

Comme l’indique le titre emprunté à la chanson de Sébastien Tellier, le livre rappelle que la relation au père ne se réduit pas à la violence. La coexistence de l’attachement et du rejet, résumée par la formule : « J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. », révèle l’ambivalence d’un lien où amour et peur s’entremêlent. Le récit montre comment, pour un enfant qui n’a connu que cela, la brutalité devient une norme intériorisée, qui déforme la perception du quotidien, brouille la frontière entre affection et domination, et installe des réflexes que l'on perpétue inconsciemment. 

Retranscription sans fard, juste et percutante, d'une histoire personnelle bouleversante, ce livre est aussi une réflexion plus large sur la transmission et la construction de soi. Il met à nu les mécanismes par lesquels la violence s’installe dans une famille et continue d’agir longtemps après les faits, révélant la difficulté de se libérer d’un modèle imposé dès le plus jeune âge. D'une grande finesse d'analyse, cet ouvrage choc, frontal mais nécessaire, confirme la réussite du virage entrepris par l'auteur vers un registre plus grave, plus risqué et plus lucide. (4/5)

 

Citations :

Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois : « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. »


Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n’était pas rien. C’était tout. J’ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu’à ce titre, j’étais magnifique. Bon, eh bien j’étais fatigué d’être magnifique de cette manière-là. J’avais alors l’habitude de remplir le vide de ma vie par des citations. Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus pratique qu’une citation pour paraître intelligent grâce au travail d’un autre. 


Un jour j’ai entendu Jean d’Ormesson affirmer qu’il fallait avoir eu une enfance malheureuse pour être un bon écrivain. J’avais déjà lu ou entendu cette théorie dans une autre bouche ou sous une autre plume. Je n’y avais jamais réfléchi jusqu’à aujourd’hui tant cela me semblait être une formule magique dont, pour une fois, je pouvais me vanter de posséder la clef. Je n’allais pas bouder mon plaisir, d’autant qu’il m’avait suffi d’encaisser, de surmonter les épreuves qui s’étaient présentées jour après jour, d’attendre que ça passe. Tout cela ne relevait pas d’une initiative personnelle, d’un élan vital qui nécessite une énergie folle, non non, cette enfance, je l’ai subie, j’ai attendu qu’elle passe mais, à défaut d’autres, je peux me vanter d’avoir ce diplôme-là, dûment rempli et tamponné.
Alors oui, pourquoi serait-il avantageux d’avoir eu une enfance malheureuse pour devenir écrivain ? J’ai un début de réponse, même s’il me faudrait peut-être mille pages pour élucider ce mystère. Je pense que le fait d’être le bénéficiaire, si je puis dire, d’un traitement particulier pendant l’enfance oblige à se concentrer plus que nécessaire sur soi, à analyser très tôt ce que l’on ressent, ses réactions, ses sentiments, sa capacité de résistance et ses limites. Cela impose d’office une certaine solitude même si l’on vit, comme moi, entouré de nombreux frères et sœurs. Oui voilà, l’enfant malheureux développe un égoïsme de survie et, en même temps, cette mise à l’écart l’oblige à observer le monde qui l’entoure avec un autre regard, de biais, une certaine distance qui peut devenir plus tard celle de l’auteur vis-à-vis de l’univers qu’il décrit et des personnages auxquels il donne vie. (…)
Et je comprends mieux la théorie de Jean d’Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c’est mon trésor. Qui peut se vanter d’avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l’entretient, on s’en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J’ai choisi la seconde option.


Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j’en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l’a très bien fait tout seul. J’écris ce livre pour m’empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d’un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l’espère l’antidote qui m’empêchera un jour d’envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.   Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.


Évoquer la violence dans les familles est toujours délicat. Il faut trouver le bon ton, et je suis bien conscient que je ne l’ai pas. Non seulement nous ne connaissions rien d’autre mais en plus nous finissions parfois par en rire. Plus c’était violent, plus c’était grotesque, plus c’était drôle. Lorsque j’ai envoyé la première partie de ce texte à Solène, ma grande sœur, elle m’a dit : « C’est horrible, j’ai ri quand il fallait pleurer et j’ai pleuré quand il fallait rire. » Et je dois bien reconnaître que je dois beaucoup à ce réflexe étrange, c’est ce qui fait, je crois, la particularité de ma façon de voir le monde.
 
 
Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu’il nous l’avait ouverte, soit parce qu’on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j’étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui. Mais aussi et surtout parce que je n’arrivais pas à vivre en dehors de lui. J’en avais besoin, sa violence était ma drogue. Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n’étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c’était le combat de ma vie. Pierre n’était jamais décevant, il gagnait tout le temps.


J’ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l’aimais. Je pense malheureusement qu’il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu’ils sont plus heureux après votre décès, c’est que votre vie était perfectible, j’imagine. C’est ça le drame. Je l’aime encore mais je préfère qu’il soit mort.


Généralement quand on cherche les ennuis, on les trouve. Très vite se met en place une spirale infernale. Dès qu’on met un pied en dehors de la normalité, ce sont des sables mouvants, on s’y débat et on s’enfonce inexorablement. L’enfer se met en place quand on l’accepte.


Il n’y a rien de plus égoïste qu’une personne qui souffre. Mon père l’était, je le suis devenu. J’ai mis très longtemps à voir les blessures des autres. À m’y intéresser. Mon père s’acharnait sur moi, moins sur les autres, ils étaient donc moins malheureux que moi. Or c’est complètement faux. À certains égards, ils ont autant souffert que moi. Être spectateur est souvent aussi douloureux que d’être au cœur de la tourmente. Mon petit frère Xavier a des souvenirs plus précis que moi de certaines séances de tabassage. Comme pour une enquête, je parle aux témoins, pour recueillir leurs souvenirs, m’assurer aussi que nous avons les mêmes tant certaines scènes sont à peine croyables. Y assister est traumatisant mais ne rien pouvoir y faire corrompt l’esprit. Cette mauvaise conscience reste, alors qu’une fois la rafale de coups achevée, on est soulagé que ce soit terminé. Mon père avait cette drôle de plaisanterie concernant la folie : c’est l’histoire d’un homme qui se coupe la jambe avec une scie, et quand on lui demande pourquoi diable il fait ça, il répond le plus simplement du monde : «C’est tellement bon quand ça s’arrête. » Eh bien, les coups c’est pareil, c’est tellement bon quand ça s’arrête qu’on passe vite à autre chose.


Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d’autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l’on s’estime lésé d’une valeur ni échangeable, ni remboursable : l’enfance. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

jeudi 14 mai 2026

Critique : "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lalie en l'air

Auteur : Anne-Sophie KALBFLEISCH

Parution : 2026 (Rouergue)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Lalie n’est qu’une enfant. Et si elle dérive bien souvent de rue en rue, dans le quartier de l’Ancien Canal, c’est que ses parents travaillent et que ni sa grande sœur ni son grand frère ne veulent s’encombrer d’une gosse. Un jour, elle entre dans le jardin d’un homme qui s’exprime avec un drôle d’accent. Sa meilleure amie Sophie a beau lui dire que les hommes sont dangereux, Lalie ne peut renoncer à ses échappées auprès de Mark. Là où, enfin, quelqu’un prend le temps de s’intéresser à elle. Et puis elle ne lit pas les journaux, lesquels ne parlent plus que des petites filles qui disparaissent dans le pays, semant la peur et le désarroi. Avec ce roman pudique et tendre, Anne-Sophie Kalbfleisch raconte par petites touches une amitié sous le sceau de l’interdit au milieu des années 1990, lorsque des crimes inouïs ont changé la Belgique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1988 à Bruxelles, Anne-Sophie Kalbfleisch enseigne la physique. Son premier roman, Eureka dans la nuit (Rouergue, 2024), pour lequel elle a reçu le Prix des lecteurs Quais du Polar / Le Figaro 2025, a révélé son grand talent d’écriture.

 

 

Avis :

Dans le climat de suspicion générale que l’affaire Dutroux commence à installer dans la Belgique du milieu des années 1990, l’innocente affection qui se développe entre une fillette et un vieil homme solitaire se retrouve soudain exposée aux interprétations les plus anxieuses. En variant les focalisations – tantôt proches de l’enfant, tantôt de l’adulte ou de leur entourage –, la romancière Anne‑Sophie Kalbfleisch montre comment une angoisse collective naissante peut déformer la manière d’appréhender une situation pourtant bénigne. 

Lalie, petite fille vive et attachante, découvre le monde avec la spontanéité propre à son âge. Sa rencontre avec Mark, un voisin âgé et discret, lui ouvre un espace de complicité fait de conversations simples, d’observation des oiseaux et d’une confiance immédiate. Autour d’eux se dessine un environnement social et familial ordinaire : une mère attentive mais absorbée par le quotidien, un quartier où chacun observe sans toujours comprendre, et une époque où les adultes projettent sur les enfants des inquiétudes qui ne leur appartiennent pas.

Faisant circuler la narration entre Lalie, Mark et quelques figures secondaires, Anne‑Sophie Kalbfleisch construit un dispositif polyphonique qui déjoue toute interprétation unilatérale. De l’élan confiant de l’enfant à la solitude pudique de l’homme, en passant par le regard suspicieux des autres, chaque point de vue apporte sa nuance et fait apparaître un jeu d’écarts où se glissent malentendus, projections et peurs, sans que l’auteur tranche jamais. Volontairement sobre, l’écriture laisse émerger les tensions plutôt qu'elle ne les souligne, invitant le lecteur à interroger ses propres réflexes et à mesurer ce que le contexte social fait peser sur des gestes et des liens pourtant anodins. Tout en empathie et en finesse, le roman gagne ainsi en complexité et en justesse, déployant sous son apparent minimalisme un voile de silences et de sous‑entendus qui laisse entrevoir la zone grise où, de préjugés en inquiétudes croissantes, se fabriquent les jugements. 

De son écriture délicate, poétique et tendre, qui trahit une compréhension fine des interactions humaines, Anne‑Sophie Kalbfleisch parvient à suggérer les pesanteurs d’un climat social anxiogène, ainsi que la fragilité des êtres qu’elle met en scène. Scrutant avec acuité les peurs diffuses, les malentendus qui s’enracinent et les regards qui se durcissent, le roman se tend entre innocence et soupçon, jusqu’à l’injustice et la malveillance engendrées par l'anxiété et les distorsions de perception qui en découlent. Il offre ainsi une illustration subtile de la manière dont se forment les jugements et de ce qu’ils révèlent, en creux, de nos intolérances. (4/5)

 

 

Citations :

Il utilise des phrases importantes, par exemple il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs, citant Victor Hugo comme si tu le connaissais toi aussi.

Tu te demandes si être enfant n’est pas la chose la plus dangereuse au monde, il suffit d’un adulte, un seul…