jeudi 19 mars 2026

Critique de "American Spirits" de Russell Banks | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "American Spirits" de Russell Banks



Coup de coeur 💓

 

Titre : American Spirits

Auteur : Russell BANKS

Traduction : Pierre FURLAN

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Des électeurs de Trump et des armes, des situations qui dérapent, échappent aux protagonistes et font la une du journal local, trois histoires de famille et de voisins, une montée en puissance exceptionnelle à mesure que la tension grimpe : voilà les ingrédients de cet opus final, qui frappe par la finesse des profils dessinés et l’art de la nuance.
Palpitant, haletant et d’une remarquable maîtrise, American Spirits explore les hostilités souterraines qui minent les communautés rurales américaines, ainsi que les dérives de la politique nationale. En nous entraînant dans le Nord de l’État de New York, au cœur du bourg de Sam Dent, Russell Banks signe une œuvre magistrale, qui s’inscrit avec éclat au panthéon de la grande littérature américaine.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Russell Banks (1940‑2023) est un écrivain américain issu d’un milieu modeste du New Hampshire. Son enfance est marquée par le départ de son père, un événement qui façonne durablement son regard sur les vies fragiles. Romancier, nouvelliste et poète, il construit une œuvre centrée sur les existences ordinaires et les tensions sociales de l’Amérique profonde, dans la lignée du grand roman américain. Auteur traduit dans une vingtaine de langues, récompensé notamment par l’American Book Award et le prix John Dos Passos, il enseigne aussi la littérature contemporaine à Princeton. Jusqu’à sa mort, il demeure une figure majeure du réalisme social américain, mêlant empathie, lucidité et exploration des fractures intimes et collectives.

 

 

Avis :

Explorant avec une lucidité empathique les fractures sociales et morales d’un pays en déséquilibre, Russell Banks, figure majeure de la littérature outre‑Atlantique, a consacré son oeuvre aux existences fragiles de l’Amérique rurale, ces vies cabossées que les récits officiels tendent à oublier. American Spirits, publié après sa mort, prolonge une dernière fois cette démarche sous la forme d'un recueil bref, où l'auteur retourne vers les Adirondacks et ces communautés blanches précarisées qu’il n’a cessé de décrire. Ce livre posthume fait office de synthèse et de testament, concentrant les thèmes qui ont nourri son regard sur les Etats-Unis d'aujourd'hui.

Les trois récits d’American Spirits, tous ancrés dans des histoires de voisinage qui disent la proximité et la banalité de la violence, déclinent chacun un drame enraciné dans l’Amérique contemporaine. Le premier s’inscrit dans un paysage saturé d’armes et de discours trumpistes, où une tension entre voisins dégénère en affrontement tragique. Le deuxième explore la manière dont la suspicion entourant une famille maltraitante finit, de proche en proche, par conduire à l’irréparable. Le dernier montre les dommages collatéraux du trafic de drogue sur une famille ordinaire. Ensemble, ces trois faits divers composent un tableau implacable d’un pays où les drames collectifs surgissent au coeur même de la vie entre voisins, dans une petite commune rurale que l’on aurait pu croire paisible.

La brièveté des récits, leur ancrage dans des situations quotidiennes et leur construction presque documentaire donnent au livre une puissance sèche, débarrassée de tout pathos. Ici, ni explication ni jugement, mais une observation quasi anthropologique de la manière dont la violence infiltre le quotidien et piège des individus vulnérables dans des engrenages qui les dépassent. Sans jamais sacrifier la singularité des personnages, et grâce à une économie de moyens qui aiguise encore l’acuité de son regard, l’auteur relie ces drames intimes aux forces collectives – politiques, économiques, culturelles – qui les sous‑tendent. Le triptyque apparaît ainsi comme une ultime mise au point : un constat lucide, presque testamentaire, sur un pays où les clivages sociaux se rejouent à l’échelle d’un hameau, d’une route ou d’un voisinage.

En refermant American Spirits, on mesure la force tranquille d’une écriture qui avance sans emphase, dans une sobriété qui laisse toute la place à la vérité des situations. Russell Banks montre sans appuyer, et cette retenue donne au livre une portée politique d’autant plus forte : à travers ces fragments de vies ordinaires surgit une Amérique MAGA travaillée par la colère, la peur et des tensions prêtes à éclater, sans que l’auteur cède à la tentation du jugement ou de la dénonciation facile. Sa lucidité, exempte de moralisme, met au jour les mécanismes qui fissurent un pays jusque dans les gestes les plus quotidiens. Une manière calme et implacable de dévoiler, sans fard, l’Amérique – cauchemardesque – d’aujourd’hui. Coup de cœur. (5/5)

 

 

Citation :

Telle était donc la lignée dont descendait Stevie Dent, telles étaient ses origines ancestrales, ses racines. Frank était trop modeste pour le dire tout net, mais il croyait que c’était là le plus grand cadeau qu’il avait fait à son petit-fils. Bien qu’entaché de fautes originelles – butin de guerre, malversations, contrefaçons, vols purs et simples, autoglorification, égoïsme et cupidité –, son lien de parenté avec le dénommé Sam Dent était pour Frank un motif de grande fierté personnelle. Il n’avait pas lui-même profité des crimes et de la voracité de son aïeul, si ce n’était qu’il avait hérité du terrain d’Irish Hill où se dressait à présent le foyer que Bessie et lui avaient bâti pour leur retraite. Ainsi, comme la plupart de nos concitoyens, il avait la liberté d’ignorer les crimes anciens et les défauts personnels de son ancêtre pour au contraire nourrir le mythe d’un Blanc chrétien muni d’une hache et d’une carabine qui aurait fait jaillir un village américain d’une région sauvage, battue par les vents et inhabitée.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 17 mars 2026

Critique de "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une forêt" de Jean-Yves Jouannais


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une forêt

Auteur : Jean-Yves JOUANNAIS

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S’il n’avait aucun intérêt dans l’affaire, c’est qu’il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu’ils n’étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l’ennui. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L’Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans oeuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l’auteur du cycle de conférences-performances, L’Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).

 

Avis :

Fidèle à son exploration obstinée des formes de la guerre et de leurs survivances, Jean‑Yves Jouannais imagine ici une fable dérisoire et vertigineuse : la dénazification appliquée à des oiseaux. Ce point de départ incongru lui permet d’exposer, avec un sens aigu du détail historique et une ironie feutrée, la vulnérabilité de la mémoire collective et l’absurdité de vouloir dissoudre la persistance des idéologies par une simple logique administrative. L’audace de la transposition de Jakob Michael Reinhold Lenz – le dramaturge du XVIIIᵉ siècle que Georg Büchner saisissait en 1835 au bord de la folie – dans l’Allemagne de 1947 ajoute au récit une profondeur supplémentaire, le désarroi et le vacillement mental du personnage trouvant un écho troublant dans les ruines de l’époque.

Dans l’immédiat après‑guerre, le capitaine Lenz se voit confier une mission aussi absurde que solennelle : déterminer si des mainates ayant appris des chants nazis peuvent être tenus pour responsables de leur répertoire et, le cas échéant, « dénazifiés ». La situation se complique lorsqu’on découvre qu’ils transmettent ces chants à leurs oisillons, faisant planer la menace d’une survivance involontaire du Reich au sein même du règne animal. Autour de Lenz, magistrats hésitants, experts embarrassés et témoins désemparés tentent de donner une forme juridique à l’inqualifiable, tandis que les oiseaux, véritables protagonistes malgré eux, leur tendent le reflet d’une société qui cherche à extirper les derniers échos du nazisme sans savoir comment traiter ce qui relève à la fois de l’imitation, de l’instinct et d’une contamination symbolique. L’ensemble forme un théâtre réduit, presque claustrophobe, où chaque personnage révèle à sa manière l’embarras d’une époque face à ses propres fantômes.

En concentrant son récit sur cette situation volontairement minime, presque un cas d’école, l’auteur fait glisser la satire vers un registre où l’absurde sert de révélateur. L’enquête autour des mainates relève certes du comique bureaucratique, mais elle bouscule surtout les catégories mêmes qui permettent d’ordinaire de penser la responsabilité, l’héritage idéologique ou la réparation. Confrontées à un phénomène qui excède leur cadre – des oiseaux qui perpétuent malgré eux un passé criminel –, les institutions humaines dévoilent la fragilité des outils conceptuels censés garantir la maîtrise du sens historique. Le roman interroge ainsi, en creux, la tentation de purifier le réel par des procédures et montre combien cette volonté se heurte à l’opacité du vivant, à ce qui dévie ou se transmet en dehors de toute intention. 

Pure invention littéraire, cette fable allégorique qui déplace la dénazification vers un terrain volontairement improbable révèle une intelligence narrative maniant avec acuité précision historique, humour discret et finesse d’observation des dérèglements symboliques. En faisant de quelques oiseaux le foyer d’un trouble idéologique, l’auteur renvoie, à travers un dispositif minuscule, aux larges questions de la responsabilité, de la transmission et de la persistance des idéologies, et, entre tragique et dérisoire, nous confronte aux paradoxes d’une société qui cherche à purifier son passé. Une fantaisie érudite qui, par l’absurde, questionne la prétention, hier comme aujourd’hui, de corriger pensée et mémoire à coups de procédures. (4/5)

 

 

Citations : 

Il aurait voulu l’interrompre, mais ce Georg Niege, sans le regarder, continuait à jacasser. Sa parole était en crue, tandis que sa physionomie demeurait figée. Ses lèvres bougeaient, mais tellement peu comparées aux flots qu’elles débitaient. Un ventriloque. Son visage évoquait une boîte aux lettres en fer-blanc, une simple boîte fendue mais armoriée. Ce blason apposé à froid sur le mauvais métal avait quelque chose d’un lion ouvrant sa gueule sous le mors qu’une amazone lui imposait. Le regarder en face s’avérait compliqué. Comment décrypter ses traits d’ustensile rehaussés du lustre de son héraldique ? Les autres pantins, dans son dos, posés sur leurs chaises, ne bougeaient pas.


Cette curiosité décorative était la marque des villes bombardées. Cela avait commencé avec le bombardement de Hambourg fin juillet 1943. À cette époque-là, le système radar allemand s’avérait d’une efficacité redoutable pour déceler très tôt les formations ennemies et diriger la chasse. Les Alliés firent alors usage de bandes de papier d’aluminium. En lâchant ces leurres, on saturait une zone par des échos innombrables. Le 25 juillet, tandis que le flot de bombardiers dépassait Heligoland, les premières liasses furent larguées. Les stations radars allemandes signalèrent un phénomène anormal : l’armada britannique semblait compter des dizaines de milliers de bombardiers ! Lorsque les Lancaster de la première vague se trouvèrent à l’aplomb de la ville, les projecteurs égaraient leurs faisceaux dans la nuit. Les premiers pathfinders jalonnèrent l’objectif avec des fusées jaunes ; une deuxième vague précisa la zone avec des fusées rouges ; les suivants entretinrent la visibilité des marqueurs à l’aide de fusées vertes. C’est sur ces marqueurs que les vagues successives de bombardiers lâchèrent leurs cargaisons. Hambourg connut l’enfer. Les leurres en aluminium avaient joué leur rôle. La cité avait baissé la garde, livrant cinquante mille personnes à la mort. Maintenant, il faut faire l’effort d’imaginer les abords de Hambourg bombardée, puis bombardée de nouveau le 28 et le 30 juillet, et le 3 août, et ensuite les autres villes, toutes les autres, jusqu’en 1945, leurs environs noyés sous des millions de flocons argentés. Une infinité de bandes brillantes multipliées par le nombre de missions sur la même cité. Et cette nappe déposée, épaisse en certains endroits, recouvrant le sol de la campagne alentour. Un tel paysage a existé des centaines de fois. Il est apparu dès qu’un matin se levait après une nuit de bombardement. Il est apparu chacun de ces matins-là, c’est-à-dire chaque jour, quelque part en Allemagne. Et un tel paysage ne devait pas disparaître immédiatement, restant visible des semaines durant. Cela ne fondait pas, ni ne s’évaporait. Sur les arbres, les champs, les chemins aussi, jusqu’au plus intime de leurs fossés, ces centaines de kilomètres carrés de décor de crèche rutilaient à la périphérie des villes calcinées. Pendant deux ans encore, de telles ondées se sont répétées, acclimatant le pays à une météorologie inédite, et les paysages à de nouveaux décors. Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d’aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu’il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l’égout d’un hammam de Khartoum.


Croyez-vous que les mainates aient conscience de ce qu’est l’après-guerre ? Ils ne connaissent qu’un seul règne, celui de la nature. Surtout, ils peuvent vivre de quinze à trente ans. Beaucoup, nés sous le nazisme, ont encore une longue vie devant eux. Leurs nichées sont habituellement de trois œufs. Ils se reproduisent vite. Ce qu’il faut souligner, et qui concerne notre affaire au premier chef, c’est que comme tous les animaux les mainates transmettent leur langage à leur descendance. Aujourd’hui même, demain encore, dans des décennies, les mainates enseigneront à leur progéniture ce chant nazi. Celui-ci n’aura donc jamais rien d’ancien, n’appartiendra jamais au passé. Il ne saurait s’éteindre, du fait de ces oiseaux qui l’entonneront, de génération en génération. J’en viens au fait, ce pour quoi, précisément, nous sommes réunis dans cette commission. Ces oiseaux, en perpétuant ce chant, violent une loi. Depuis 1945, selon l’article 86 du Code pénal allemand, “le Horst-Wessel-Lied”, je cite, “fait partie des signes d’organisations anticonstitutionnelles dont l’interprétation et la diffusion sont interdites, en raison de leur origine nationale-socialiste”. – Vous voulez dire que par ce moyen étrange, il se pourrait que le Troisième Reich, dans au moins l’une de ses parcelles boisées, dure effectivement mille ans. »
 
 
Mais il pressentait que s’il s’était accordé le droit d’écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C’est-à-dire qu’il n’était pas un écrivain du genre qu’il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu’il se sentait capable d’écrire. Ce qu’il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l’aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu’il n’aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s’il l’avait apprécié, qu’il n’aurait pu être son vin préféré.


« J’ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l’abri, sauf s’il est éclairé par un projecteur. 
– Oui, on n’a pas le droit d’abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. » 
 

dimanche 15 mars 2026

Critique de "Appel manqué" de Carole Fives | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Appel manqué" de Carole Fives


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Appel manqué

Auteur : Carole FIVES

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Vous avez eu la pilule, l'IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! On a fait notre part, c'était à vous de saisir le relais qu'on vous tendait à bout de bras. bandes d'ingrates ! Qu'est-ce que vous avez fichu pendant tout ce temps ? Travaillé, travaillé, mais enfin, ça ne vous empêchait pas de vous battre pour vos droits. Après le boulot, après avoir couché le gosse et terminé ton ménage, après avoir appelé ta vieille mère, il te restait encore un peu de temps pour militer, non ? Au lieu d'aller chez le psy ... Ah, t'en auras perdu du temps et de l'argent avec ça, mais c'est pas chez les psys qu'on fait la révolution ma fille. »
Après le succès d'Une femme au téléphone, Appel manqué signe le grand retour de Charlène, soixante-treize ans, plus déjantée que jamais. Quand la solitude lui pèse, elle bombarde sa fille de messages téléphoniques, qui sont autant de reproches, d'appels à l'aide et de révélations. Qu'ont à transmettre les « boomeuses » ? MeToo peut-il rapprocher les générations ? Portrait d'une mère qui appuie toujours là où ça fait mal, ce roman drôle et mordant interroge aussi le rapport au féminisme à tous les âges.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Carole Fives est l'autrice aux éditions Gallimard de plusieurs romans salués par la critique, parmi lesquels Une femme au téléphone (2017), Tenir jusqu'à l'aube (2018) et Quelque chose à te dire (2022).

 

Avis :

Carole Fives revient à ce qui constitue désormais le motif central de son oeuvre : la parole maternelle qui déborde, envahit et écrase. Reprenant le dispositif du monologue téléphonique comme révélateur féroce de la relation mère‑fille – où la fille n’existe qu’en creux, réduite au silence par une voix intarissable –, elle resserre encore le cadre autour de la mécanique d’une emprise ordinaire, faite de reproches, de plaintes et de culpabilisation diffuse. Ce texte bref et nerveux en propose la version la plus nue, la plus frontale, comme l’aboutissement d’une obsession.

Au fil des messages qu’elle dépose sur un répondeur mutique, une mère déroule son quotidien, ses inquiétudes et ses griefs, sans mesurer l’effet de ses propos. Elle raconte ses petites misères, ses contrariétés et ses souvenirs réécrits, tout en cherchant à ramener sa fille dans son orbite, ses appels comme autant de tentatives de la retenir. Derrière l’apparente banalité de ces fragments de vie se dessine peu à peu une relation déséquilibrée, où l’amour se mêle à la dépendance et où la fille, absente du récit, se retrouve paradoxalement au centre de toutes les phrases.

À partir d’un dispositif minimaliste, Carole Fives met en place une véritable machine dramaturgique. En laissant toute la place à la voix maternelle, elle expose les mécanismes d’un discours qui, sans le moindre souci de dialogue, occupe et sature le terrain affectif. Ici, aucune intrigue : seulement la tension entre une fille qui se dérobe et une mère qui parle pour conjurer le vide, sans jamais interroger sa propre responsabilité dans cet éloignement. Ce choix formel, qui repose sur la répétition, l’insistance et la dérive du soliloque, révèle moins une situation familiale qu’un système de domination intime, rendu d’autant plus oppressant qu’il se déploie dans un cadre apparemment anodin, où l’amour se déforme en contrôle et la sollicitude en injonction.

Si la mère occupe tout l’espace, c’est que la fille, elle, n’en occupe plus aucun. Absente du récit, réduite à un hors‑champ obstiné, elle s’impose pourtant comme la véritable figure centrale, celle autour de laquelle tout tourne sans s'énoncer. Ce vide, que la mère tente de combler par sa logorrhée narcissique, fonctionne comme un révélateur, exposant la difficulté d’exister face à une voix qui ne laisse aucune place, mais aussi la possibilité d’une émancipation qui passe par le retrait, le refus de répondre et la reconquête d’un espace intérieur. En choisissant de ne jamais lui donner la parole, Carole Fives fait de la fille un personnage spectral mais déterminant, dont l’absence même fait acte.

Ce texte d’une précision millimétrée, capable de transformer quelques messages laissés sur un répondeur en un portrait juste et troublant, déploie une écoute aiguë, presque clinique, de ce que le langage révèle malgré lui : failles, peurs, stratégies d’attachement et gestes d’amour maladroits. La maîtrise du rythme, le choix du détail et la manière de faire sourdre, sous l’ordinaire le plus banal, une charge émotionnelle et critique d’une grande finesse donnent naissance à un condensé de sobriété formelle et de lucidité implacable. Il en résulte un livre âpre et noir, souvent cruel, toujours profondément humain, que l’on lit d’un trait, porté par ce mélange d’agressivité et d’humour grinçant qui caractérise l’écriture de Carole Fives. (4/5)

 

 

Citation : 

Je sais bien que ton livre vient de sortir, je sais bien. Oui ma chérie, tu as raison, c’est honteux, et je vais le commander puisque tu ne m’as toujours rien envoyé. C’est fou ça, même ton frère l’a reçu, je suis toujours la dernière roue du carrosse. Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent, non ? Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec sa mère.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

vendredi 13 mars 2026

Critique de "L'entroubli" de Thibault Daelman | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'entroubli" de Thibault Daelman


 

J'ai aimé

 

Titre : L'entroubli

Auteur : Thibault DAELMAN

Parution : 2025 (Le Tripode)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un quartier populaire de Paris, une mère dévouée, parfois dépassée et excessive, tente, en dépit de l’adversité et d’un père alcoolique, d’élever cinq garçons. Chez l’un d’eux, en écho aux drames et aux joies qui le criblent depuis l’enfance, s’impose la nécessité d’écrire. Comme si la vraie vie était là, dans les mots et une mémoire démentielle. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990, Thibault Daelman a suivi des études artistiques et anime aujourd'hui des ateliers d'écriture créative, notamment à la Sorbonne. L'Entroubli est son premier roman.

 

Avis :

Non pas tant raconter que saisir la substance vive d’une enfance cabossée : telle est la démarche de ce premier roman nourri d’autobiographie, véritable laboratoire de langue où les souvenirs se déplient et se réinventent au gré d’une syntaxe volontairement bousculée. Né dans un milieu où les mots font défaut, Thibault Daelman montre comment leur surgissement, fragile mais têtu, finit par devenir une manière de tenir debout – et, surtout, de se libérer.

Explorant les sédiments d’une enfance passée dans une famille où amour et débrouille cohabitent avec précarité et conflits larvés, le récit suit un jeune garçon qui tente de trouver sa place dans un quotidien instable. Entre un père alcoolique dont les absences pèsent autant que les retours, une mère qui s’épuise à maintenir un semblant d’équilibre et une fratrie secouée par des turbulences erratiques, il grandit dans un environnement où l’argent manque autant que les perspectives. On le voit vivre un déménagement improvisé, subir la tension permanente entre ses parents, arracher des moments de douceur au chaos, mais aussi glisser dans un déclassement scolaire qui redouble son sentiment d’invisibilité. De fragments en ellipses, la narration retrace peu à peu le parcours d’un enfant qui, à l’aube d’un naufrage annoncé, découvre que les mots – d’abord rares, puis indispensables – peuvent offrir un abri et une échappatoire.

Deux impressions s’imposent d’emblée et ne cessent de se renforcer au fil d’une lecture partagée entre admiration et crispation. Somptueusement travaillée, l’écriture prend aussitôt le lecteur sous son charme, tout en lui rebroussant le poil au gré de libertés syntaxiques qui cabossent et tordent la langue pour en amplifier le scintillement. L’auteur cultive un déraillement contrôlé, une manière de faire vibrer les mots plutôt que de les discipliner, insufflant à son texte une personnalité indéniable – mais aussi d’autant plus irritante que s’installe peu à peu le sentiment d’une forme primant sur le propos. Les idées restent esquissées, l’émotion se perd dans l’exercice de style, et du brillant emballage émerge un noyau un peu mince. À force de privilégier l’éclat, avec panache et virtuosité, le roman semble parfois dissoudre son propre fond, comme si la langue, trop occupée à se donner en spectacle, laissait filer ce qu’elle prétendait retenir.

Demeure ainsi l’impression d’une œuvre portée par un talent stylistique évident, mais dont la puissance émotionnelle et la portée sociale s’avèrent en retrait. Le matériau autobiographique, pourtant riche et chargé d’enjeux, semble parfois moins exploré que mis en scène, tant la langue, trop consciente d’elle‑même, paraît empêcher le récit d’atteindre toute la densité qu’il promettait. On devine ce que le roman aurait pu déployer – une plongée plus incarnée dans la violence ordinaire de son univers social, une réflexion plus ample sur le déclassement – mais ces pistes demeurent en suspens, esquissées plutôt qu’accomplies. Au final, c’est un texte audacieux, souvent brillant, mais qui, privilégiant l’éclat à la profondeur – comme un musicien la mélodie aux paroles – régale autant qu’il frustre.

En somme, L’Entroubli s’inscrit dans la lignée des premiers romans salués pour leur audace formelle autant qu’interrogés pour leurs déséquilibres. Il fait découvrir la gemme d’une voix singulière, fascinante de virtuosité et de maîtrise stylistique, qui, mise au service d’une profondeur plus affirmée, ne manquera pas de révéler tout le potentiel d’un auteur à suivre. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Quoiqu’il n’y eût eu aucune raison d’aimer notre père, quelque chose en moi y tendait. Il n’y avait après tout pas non plus de raison de ne pas l’aimer. L’aimer, cependant, eût été une faute, une trahison. Il ne fallait aimer qu’elle. Et comme elle était sa victime, le haïr était requis.


Elle l’appelait gros porc. Sa violence verbale s’accomplissait en nous, par nous. Je n’ai pas souvenir que nous l’eussions un jour appelé papa.


Lire, cependant, serait devoir mes mots à d’autres. Je ne veux devoir mon souffle à personne. Lire serait fondre ce souffle dans le vaste, l’y perdre. Je me refuse à cette communion et fais de ce refus une loi. À ainsi contraindre mon essor, je pense le saisir, le protéger, le détenir. Je jure fidélité à cette hérésie et — loyal — épouse ma méprise.   
Les mots, toutefois, sont partout. J’en suis avide. Il n’en est pas d’indifférent. Si mon regard fuit les regards, mes oreilles, elles, sont à l’affût. Aucun mot, à la ronde, ne leur échappe. Mon cerveau affamé s’en saisit et exulte.   
Mes yeux se jettent sur toute enseigne, toute inscription, toute étiquette. J’ai beau ne rien vouloir, mes yeux veulent lire. Comme chaque mot lu ou pensé appelle un monde fortuit, en cascade, je divague à l’infini.   
Parfois, les mots chantent d’eux-mêmes. Parfois, ils discourent, prétendent, dénigrent… Mais, dans le fluide verbal, la pensée est un grumeau de passage.   
Les phrases, seules, sont en puissance. Au secret de mon crâne, leur mouvance est mon état.

 

mercredi 11 mars 2026

Critique de "Aller à La Havane" de Leonardo Padura | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Aller à La Havane" de Leonardo Padura



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Aller à La Havane (Ir a La Habana)

Auteur : Leonardo PADURA

Traduction : René SOLIS

Parution : en espagnol (Cuba) en 2024,
                  en français en 2026 (Métailié)

Pages : 368 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«La Havane est une ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme. Une âme à fleur de peau. »
Dans l’histoire de la littérature, certains écrivains sont indissociables d’une ville, de son contexte, de son passé, de ses odeurs, de toutes ses contradictions. Le lien entre le Cubain Leonardo Padura et La Havane, ville mythique traversée par des rêves et des révoltes tout autant que par la décadence et les illusions perdues, a toujours été d’une profonde intimité.
Mélange de chronique réaliste et de roman addictif, ce grand livre transforme les habitants de La Havane en personnages aux aventures incroyables, souvent terribles, parfois très drôles. On y découvre une ville malmenée par son passé révolutionnaire et ses fantômes illustres, toujours au bord de la destruction, mais toujours rescapée de l’Histoire ou du climat.
Aller à La Havane est une grande histoire d’amour entre un écrivain et sa ville. Leonardo Padura, ce formidable conteur, nous fait ressentir comment la réalité de La Havane défie toutes les fictions. Sous sa plume, La Havane est un roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma, il a obtenu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Princesse des Asturies 2015. Il est l’auteur, entre autres, de L’Homme qui aimait les chiens, Hérétiques et Poussière dans le vent. Il fait partie des grands noms de la littérature mondiale

 

Avis :

Leonardo Padura est aujourd’hui l’un des écrivains cubains les plus reconnus, célébré pour la précision de son regard sur la société de l’île et pour sa manière d’entrelacer enquête, mémoire et critique sociale. Journaliste de formation, il a développé une oeuvre faisant du roman noir un instrument d’exploration du réel et mettant au jour les contradictions d’une Cuba déchirée entre héritage révolutionnaire, désillusions collectives et stratégies de survie. C’est dans cette dynamique qu’il publie Aller à La Havane, un ouvrage où la capitale cubaine s’incarne en présence souveraine, presque charnelle. Ses rues, ses voix, ses failles et ses persistances y dessinent un portrait à la fois intime et politique, offrant une traversée à coeur ouvert de ce territoire urbain.

Le récit prend la forme d’une déambulation, où l’auteur mêle souvenirs personnels, scènes du quotidien et réflexions sur l’histoire récente du pays. Le livre progresse au rythme des rues parcourues et des rencontres esquissées, élaborant une cartographie sensible et contrastée de la capitale, entre beauté persistante de façades coloniales pourtant décrépites, énergie des quartiers populaires malgré la pénurie et mémoire révolutionnaire cohabitant avec les désillusions contemporaines. Chaque étape saisit un geste, une voix, une atmosphère, et montre comment la ville se réinvente dans l’ombre de ses ruines. Ce récit, à la fois documentaire et intime, fait émerger une Havane vivante, complexe, où l’histoire collective se lit dans les détails du présent. Cette immersion repose en partie sur une précision topographique foisonnante : la profusion de noms de rues, de quartiers ou de repères havanais a de quoi dérouter le lecteur qui ne connaît pas la ville, mais elle contribue aussi à l’ancrage concret et à la force d’évocation du livre.

Au‑delà de la description d’un lieu, Leonardo Padura construit un véritable dispositif de lecture du réel, où les extraits tirés de ses propres romans jouent un rôle déterminant. Insérés au fil du texte, ces fragments littéraires – qu’ils proviennent des enquêtes de Mario Conde, de réflexions désabusées ou de descriptions emblématiques – servent de points d’ancrage éclairant la continuité entre l’oeuvre romanesque et la réalité havanaise. Ils révèlent combien sa fiction n’est jamais un simple détour narratif, mais un outil critique permettant de saisir ce que le discours documentaire peine parfois à dire : la lassitude d’un peuple, la dignité des gestes ordinaires et la violence sourde des renoncements. En convoquant ses propres pages, l’auteur met en évidence la persistance de motifs centraux – ruine, mémoire, attente – et montre que la littérature, intimement liée au monde, en constitue l’un des modes d’accès les plus lucides. Cette articulation entre récit personnel, observation du présent et résonance romanesque forme l'ossature du livre, où La Havane, bien plus qu’un décor, apparaît comme une matrice narrative innervant toute son oeuvre. 

Aller à La Havane déploie ainsi une écriture où se tissent mémoire intime, regard social et résonance romanesque, conférant à la capitale une densité sans pareille dans le paysage littéraire contemporain. En faisant dialoguer ses propres textes avec le présent de la ville, Leonardo Padura construit un lieu où se superposent temporalités, traces du quotidien et imaginaires persistants. La Havane s’y révèle dans toute son ambiguïté : éprouvée mais vibrante, traversée de contradictions, de fidélités et de survivances. L’ouvrage met en lumière la force d’un regard capable de saisir le réel dans ses tensions comme dans ses élans, et de transformer l’espace urbain en véritable territoire littéraire. Un livre dense, lucide et empreint d’une mélancolie tenace, sensible à cette « étrangéité » dont parle l’auteur, signe d’une ville qui se défait. (4/5)

 

 

Citations : 

Les crises n’altèrent pas seulement les structures d’une société. Elles affectent aussi sa santé. Et la société cubaine d’aujourd’hui est malade du laisser-aller, des pertes de valeurs, de manque de respect pour l’autre et d’absence croissante de civisme. Et les excès que génère cette insuffisance ne cessent d’augmenter et je dirais que, malheureusement, ils sont presque impossibles à arrêter.


Le miracle cubain c’est que de nombreux Cubains vivent de miracles. Ou des “bouées” ou donations que leur font leurs proches depuis l’extérieur. C’est pour cela qu’à Cuba on dit qu’il est important d’avoir de la FE : de la famille à l’étranger.


C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à “aller à La Havane”. Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’“étrangéité”. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.


La Havane réelle, journalistique, et La Havane de fiction, romanesque, sont une seule et même ville, et son image et sa fixation dans la mémoire et dans les textes témoignent de la recherche obsessionnelle qui a été la mienne bien avant que j’écrive mon premier article ou ma première nouvelle et qui me poursuit aujourd’hui encore comme ce qu’elle est : une nécessité, une obsession. Un reflet de mon sentiment d’appartenance et une chronique de ce que le passage du temps a provoqué dans l’image physique et l’esprit humain de la ville à laquelle j’appartiens corps et âme.


Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être si étrangère et par moments si hostile, si défigurée et l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville.
 
 
 

lundi 9 mars 2026

Critique de "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Killing Me Softly" de Jacky Schwartzmann


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Killing Me Softly

Auteur : Jacky SCHWARTZMANN

Parution : 2026 (La Manufacture de Livres)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Tueur à gages, Madjid Müller accepte un contrat inhabituel : exécuter un homme accusé de pédophilie sous les yeux de celui qui fut sa victime, devenu prof à Sciences Po. Quand Madjid découvre que la cible est un vieillard sénile domicilié dans un EHPAD à Besançon, il estime que cette vengeance n’a aucun sens. C’est le début des embrouilles…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jacky Schwartzmann a longtemps vécu de jobs alimentaires, allant de barman à préparateur de chantier, en passant par chef de rang et conseiller qualité EDF… Il vit désormais de ses textes, romans, scénarios de bandes dessinées et longs-métrages. Ses romans à l’humour noir, entre polar et comédie sociale, lui ont valu plusieurs prix littéraires dont le prix Transfuge, le prix Amila-Meckert ou encore le prix Le Point du Polar européen.

 

Avis :

Comment transformer le polar en machine satirique ? En plaçant un tueur à gages face à l’absurdité morale de sa mission, Jacky Schwartzmann trouve un terrain idéal pour affûter son humour noir, son goût des situations déjantées et son regard incisif sur les failles sociales. Plus resserré et plus acide que ses précédents romans, celui‑ci confirme l’ampleur d’un art de la comédie grinçante qui ne sacrifie jamais sa vivacité. 

Madjid Müller, tueur à gages appliqué, mari distrait et père débordé, se voit chargé d’éliminer un vieillard autrefois accusé de pédophilie. La mission, déjà trouble, vire à l’absurde lorsqu’il découvre sa cible reléguée dans un EHPAD, diminuée et presque hors du monde. Autour de lui gravitent des figures baroques et joyeusement décalées : commanditaires obtus, proches envahissants, silhouettes secondaires qui accentuent le chaos moral ambiant. En filigrane, le roman interroge notre rapport à la vieillesse, à la vulnérabilité et à la manière dont la société délègue ou dissimule la violence qu’elle ne veut pas regarder en face. Ce dispositif permet à l’auteur d’entrelacer tension narrative et satire sociale, chaque personnage révélant à sa manière les contradictions qui nourrissent le récit. 

Jacky Schwartzmann règle la mécanique de son humour avec une précision jubilatoire. Jouant des frottements entre principes affichés et réalité triviale, il fait surgir le comique dans les interstices du sérieux – détail logistique, réplique trop franche ou geste mal ajusté –, exposant moins la maladresse individuelle que l’absurdité des cadres sociaux qui corsètent ses personnages. On pense parfois à Iain Levison, qui partage cette capacité à faire émerger le rire du décalage entre les règles supposées du monde et la brutalité du réel, même si son burlesque, plus sec et minimaliste, se distingue de celui, volontiers débridé et baroque, de l'auteur français. Cette manière de faire naître le comique du moindre dérapage nourrit l’énergie trépidante du roman : les scènes s’enchaînent, les dialogues aiguisent le propos et l’ensemble se déploie en une satire où le rire dévoile, presque malgré lui, ce que le vernis de la respectabilité s’efforce de masquer.

En détournant magistralement les codes du polar, Jacky Schwartzmann conjugue rythme, irrévérence et acuité sociale dans un équilibre maîtrisé. L’intrigue resserrée ouvre sur une observation plus large, où l’absurde met à nu les failles d’un monde trop sûr de ses principes et trop prompt à s’en accommoder. Porté par une écriture nerveuse et un sens du comique parfaitement dosé, Killing Me Softly fait rire tout en pointant les fissures du réel, renouvelant le polar en véritable instrument de lucidité. Sous le brillant divertissement, il renvoie à notre époque l’image d’un monde qui vacille, lui aussi, entre sérieux affiché et absurdité profonde. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation : 

Les chaînes d’information en continu ont tendance à se prendre au sérieux et ont une fascinante capacité à rendre passionnant n’importe quel sujet, qu’il le soit effectivement, comme le foot, ou qu’il ne présente aucun intérêt, comme la politique. Il suffit qu’une tempête traverse le pays, qu’une agence de notation nous dégrade ou que le prince William écrive un livre sur sa calvitie et la dépression que celle-ci a engendrée, et la machine se met en branle. Dans le temps, on qualifiait ce journalisme de rubrique des chiens écrasés ; de nos jours, on dit seulement journalisme. Il s’agit d’un show, en réalité, qui n’a pas plus d’importance que l’émission de téléréalité Les Marseillais. L’unique fonction de ces programmes est de remplir les cases entre les publicités. Tous les présentateurs ont une haute image de leur travail et d’eux-mêmes, pourtant, la vérité est qu’ils passent les plats. Ils sont les commerciaux de marques de bouffe, de marques de voitures, de marques de maquillage. Des laquais. Et dans toute cette bande de jeunes premiers et de jeunes premières, vous ne trouverez ni gros ni moches. Ces présentateurs sont les premiers grossophobes et mochophobes de France. En toute honnêteté, j’aurais plus de respect pour l’émission Les Marseillais à Pyongyang, si elle était produite un jour, que pour n’importe quelle émission sérieuse de BFMTV, CNews ou LCI.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

dimanche 8 mars 2026

Entretien avec Caroline Fabre-Rousseau à propos de son roman "Alma Karlin : voyageuse de l'extrême 1889-1950"

 

Photo de Caroline Fabre-Rousseau
 


Caroline Fabre‑Rousseau publie Alma Karlin, voyageuse de l’extrême (1889‑1950) aux Éditions Chèvre‑feuille étoilée. Elle y retrace le destin méconnu d’une exploratrice slovène qui, au début du XXᵉ siècle, a parcouru seule le monde dans des conditions extraordinaires. Un portrait qui réhabilite une figure marquante injustement tombée dans l’oubli.


Bonjour Caroline Fabre-Rousseau.

 
Comment présenteriez‑vous votre travail de romancière à quelqu’un qui ne vous connaît pas encore ? 
 
Je mets ma plume au service des effacé.es, des muet.te.s, des méconnu.e.s. L’histoire regorge de personnes extraordinaires, rayés de la carte de la mémoire, surtout des femmes. 


Qu’est‑ce qui vous a menée à Alma Karlin, et pourquoi était‑il important pour vous de lui consacrer un livre aujourd’hui ?

C’est un voyage en Slovénie, où je l’ai découverte par hasard dans le musée de sa ville natale à Celje. Tout était écrit en slovène, mais les photos de ce petit bout de femme en kimono, en pagne, posant avec des papous, franchissant des ponts de singe m’avaient impressionnée. Quand enfin ses journaux de voyage ont été réédités en Allemagne, après une exposition majeure à Vienne en 2020, j’ai pu assouvir ma curiosité. J’ai découvert un caractère indomptable, en avance sur son temps, un exemple pour des milliers de femmes en quête d’autonomie. Elle est d’ailleurs devenue l’égérie des féministes slovènes, après avoir été vilipendée pendant 50 ans dans son pays natal.    
 

Qu’est‑ce qui fait d’Alma Karlin une femme aussi singulière et indocile pour son époque ?

Quand elle entame son tour du monde en 1919, seule, sans mari, sans protecteur, une femme n’avait pas le droit de se promener non accompagnée dans un parc. Elle avait pris son parti de ne pas correspondre aux canons esthétiques de l’époque (elle souffrait de ptosis, chute de la paupière supérieure) et voulait se réaliser autrement qu’en se mariant. Sa mère, très conventionnelle, l’avait soumise à des traitements orthopédiques cruels jusqu’à sa majorité, pour la « redresser ». Alma Karlin avait conclu un pacte, qui montre une détermination exceptionnelle : elle subirait ces « soins » à condition de pouvoir partir à 18 ans. En attendant, elle apprenait les langues étrangères et fourbissait ses armes. Elle voulait financer ses futurs voyages par elle-même. Elle avait fondé une école de langue où elle assurait tous les cours d’anglais, français, russe, suédois, espagnol pour se constituer une cagnotte. Elle envoyait des poèmes aux journaux. La société bourgeoise de l’époque criait déjà au scandale. Puis dans son périple autour de la terre, elle a bravé les interdits, les agressions, assumé pleinement sa solitude et son indépendance. 

Quels enjeux féministes et politiques souhaitiez‑vous interroger à travers son parcours ?

La course aux obstacles infligée aux femmes, l’extraordinaire combativité des pionnières, l’acharnement masculin à vouloir en faire des objets sexuels et domestiques, tout cela est incarné par la petite Slovène d’un mètre cinquante, quarante-cinq kilos. Je voulais comprendre ce qui l’avait motivée, façonnée, poussée à agir et ne jamais abandonner. Son parcours montre ce qu’il faut de force et de courage à une femme pour mener sa vie comme elle l’entend. Sans oublier le contexte géopolitique de l’époque, où le monde était organisé en empires, dominés par l’homme blanc.

Comment avez‑vous travaillé pour écrire ce roman biographique et redonner vie à Alma Karlin ?

Je parle couramment allemand, donc je suis allée aux sources, munie d’un atlas pour suivre Alma Karlin dans son périple. Je me suis également appuyée sur les travaux de la chercheuse slovène spécialiste d’Alma Karlin, Barbara Trnovec, curatrice de l’exposition à Celje et Vienne en 2020-2021. Ensuite, j’ai tout laissé poser, pour me dégager de ce qu’elle avait écrit, de son style, assez suranné, parfois même ampoulé, avec des phrases et des descriptions interminables. Je voulais offrir aux lecteurs des pages d’aujourd’hui, rythmées, brûlantes ou glacées, suivant les pays et les gens qu’elle rencontrait. C’est la femme, plus que les pays qu’elle traversait qui m’intéressait.  
 

Comment concevez‑vous cette démarche de “réparation littéraire” envers une femme oubliée de l’Histoire ?

Cette démarche me paraît indispensable aujourd’hui. Le travail est immense. J’en veux beaucoup par exemple aux frères Goncourt en France qui ont tout fait pour invisibiliser et dénigrer les femmes artistes, romancières, sculptrices… J’ai mis en lumière une peintre de l’époque romantique, la belle-sœur de Victor Hugo, noyée dans son ombre, Julie Duvidal. J’ai raconté le parcours de deux Russes intrépides, venues étudier la médecine à Montpellier à la fin du 19e siècle : l’une abandonnera ses études, à cause d’un médecin qui lui avait prédit des problèmes cardiaques si elle s’obstinait à étudier au lieu de procréer et l’autre, admissible à l’agrégation de médecine en 1910 sera interdite d’oral, parce que femme. La première engendrera Joseph Kessel, la seconde mènera une brillante carrière de gynécologue obstétricienne. Toutes mes héroïnes ont des caractères hors du commun. Il faut leur rendre hommage et s’en inspirer. 


Quel accueil espérez‑vous pour Alma Karlin, et quel héritage son parcours peut‑il transmettre aujourd’hui ?

Le meilleur accueil possible, bien sûr ! Elle est déjà une star dans les pays de langue allemande et en Slovénie, il faudrait que les Français la découvrent, puis les Européens. Elle a voulu rapprocher les peuples en instruisant ceux qui ne pouvaient voyager, afin de lutter contre les préjugés. Elle œuvrait pour la paix, elle qui a subi dans sa chair deux guerres. Son combat est hélas d’une brûlante actualité aujourd’hui. Elle avait une quête d’absolu et de spiritualité qui devait transcender les religions. Son message résonne plus que jamais dans notre monde actuel. 


Qu’avez‑vous personnellement retenu de cette aventure d’écriture ?

L’évasion. J’étais immobilisée chez moi pendant un an par une mauvais chute de VTT en montagne, grâce à elle, j’ai pu faire le tour du monde, relativiser ma solitude imposée, m’inspirer de son mantra : si tout va mal, apprendre, découvrir, travailler est le meilleur remède au découragement. 


Merci beaucoup d’avoir partagé votre regard et votre travail autour d’Alma Karlin.

C’est moi qui vous remercie. Vous contribuez à faire connaître une femme exceptionnelle, sans votre travail et celui de vos pairs, elle restera dans l’ombre. 


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