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lundi 4 janvier 2021

Interview de Christelle Fouix, à propos de son roman Chronique d'une emprise, paru en août 2020

 

 

 

Bonjour Christelle Fouix.
Cet été est sorti votre livre Chronique d’une emprise, qui, je crois, est votre premier roman publié. Pouvez-vous décrire en quelques mots votre parcours et ce qui vous a mené à l’écriture ?

J’écris depuis toute petite. En maternelle, quand on nous lisait des albums, je me disais « c’est ça que je veux faire dans la vie comme métier, être la personne qui écrit les histoires des livres ». Je ne connaissais pas le mot écrivain que je voulais déjà l’être. J’ai écrit mon premier roman en 6e sur une vieille machine à écrire achetée aux puces. J’ai ensuite écrit un roman par an puis des nouvelles au lycée, qui m’ont valu plusieurs prix, dont celui du concours international de poésie « Poésie en Liberté » en 2002. Ce cru de 2002 fut d'ailleurs riche en artistes, puisque j’ai rencontré, parmi les autres lauréats, Romain Cogitore, réalisateur du film « L’autre continent » moult fois primé et Victor Rodenbach, scénariste, entre autre de la série 10 pour cent. 

Parallèlement, j’avais très envie de m’engager socialement, alors après mes études d’anglais j’ai opté pour un diplôme d’état d’éducateur. J’ai rencontré mon âme sœur, eu un enfant et déménagé plusieurs fois ; une pause d’écriture, tout du moins de romans, pendant quelques années, pris par les tourbillons d'un quotidien d'obligations. Et puis, au détour d’une fin de CDD, l’envie d’écrire à nouveau des romans, qui ne m’avait jamais quittée, a ressurgi, et j’ai écrit Chronique d’une Emprise.


Votre livre parle d’une relation toxique entre deux adolescents, l’une subissant les manipulations de l’autre, pervers narcissique. Qu’est-ce qui attache tant ces deux jeunes adultes l’un à l’autre ?

C'est une belle question. La souffrance, je crois. Parce que les deux souffrent. Mais ils n'ont pas les mêmes mécanismes de défense ; pour l'un, ce sera asservir et se nourrir de l'autre pour être aimé, et l'autre, se soumettre pour être acceptée. Les deux faces d'une même maladie en somme. Ensuite, ils ont tout de même beaucoup de points communs, et notamment l'écriture. 

 

Christelle, le personnage principal de votre livre, c’est vous… Jusqu’à quel point ?

Vous avez raison de souligner cela...En écrivant un roman et non un témoignage (même si certains lecteurs écrivent que c'est un "beau témoignage"), j'ai voulu sublimer la réalité. C'est d'une grande banalité en littérature, et tous les écrivains vous l'expliqueront...Différemment sans doute, mais c'est la même chose au fond. L'écriture façonne un personnage, la vie abrite des êtres humains. Le personnage de Christelle a bien sûr mon parcours, mais comme il n'est narré qu'à une période donnée, j'ai dû lui attribuer des signes extérieurs d'innocence correspondant à mon schéma narratif...Par exemple, moi je n'ai jamais bu de lait au miel...C'est un détail qui peut faire sourire, mais un personnage est fait de détails, et la Christelle du livre en a quelques uns qui n'ont jamais été moi. 

Par contre, pour les passages du journal, ce sont les vrais d'époque, tout comme la photo en noir et blanc de la couverture, qui est la vrai photo prise par Christophe. 

 

Pourquoi est-ce devenu essentiel pour vous de relater votre expérience ? Ce livre vous a-t-il permis d’avancer dans votre vie ?

Cette expérience m'empêchait d'avancer. Et j'avais envie d'écrire à nouveau, après un arrêt dû au quotidien. Comme je ne me sentais pas légitime d'écrire à nouveau un roman, j'ai décidé, au départ, d'écrire une catharsis. Ca me sécurisait d'y trouver un côté "utilitaire" car j'avais très peur de me relancer. Adolescente, j'avais gagné des concours, mais adulte, plus rien ne me prouvait que j'en étais capable... 

Cette catharsis est devenu un roman grâce à mon éditeur qui m'a demandé de le réécrire "parce qu'il manquait quelque chose", ce quelque chose étant la parole du pervers. Et c'est là que l'effet cathartique a réellement eu lieu. Et m'a permis d'avancer. D'une part, une fois l'histoire écrite, et d'autre part, en lisant la réaction des lecteurs. Que ce soit celles qui ont vécu l'emprise ou ceux qui m'ont avoué l'avoir exercée, cela m'a fait du bien de dialoguer avec eux, de mettre de la distance, de faire de mon histoire un point de départ à la discussion.

 

Que souhaitez-vous que ce livre contribue à changer, pour vous et pour toutes les autres victimes d’emprise ?

J'aimerais que le point de vue simpliste sur l'emprise change. Cela paraît ambitieux quand on sait à quel point les vieux schémas ont la vie dure, mais je compte bien réaliser des conférences sur le sujet, intervenir dans les lycées, quand la situation sanitaire le permettra.

Les pervers narcissique (hommes et femmes), comme on les appelle (et je ne sais pas, moi, si le personnage de Christophe en est un, je ne suis pas psychiatre) ne sont pas de gros méchants qui dès l'enfance auraient avalé un démon pour se nourrir du sang d'innocents êtres angéliques. Ce sont des personnes qui se sont construites dans la toute puissance et le contrôle suite à un vécu traumatique, et qui vont aller chercher des personnes qui auront la capacité de se soumettre, justement elles aussi suite à un vécu traumatique ou un défaut de confiance en soi. Si vous mettez un pervers narcissique face à quelqu'un de très bien dans ses baskets, il ne se passera pas grand chose ; plus que la personne maléfique, c'est la RELATION entre deux individus qui est perverse. Malheureusement les personnalités de type narcissique se remettent rarement en question et vont très peu se faire soigner, contrairement aux victimes, qui, en quête de réponse, passent plus facilement la porte d'un cabinet de psy. 

 

Ce qui frappe, entre autres, dans votre histoire, c’est l’aveuglement apparent et la passivité des témoins et de l’entourage à cette époque. Pensez-vous que la sensibilisation récente au fléau du harcèlement à l’école puisse contribuer à lutter efficacement à l’avenir contre ce genre de situation ?   

Je l'espère sincèrement. On avait tellement tendance, à l'époque, à détourner le regard, à se dire que de toute façon, les victimes n'avaient qu'à apprendre à se défendre...Ce qu'on oublie, c'est que les enfants harceleurs ont aussi besoin d'aide : parfois ils reproduisent des comportements qu'ils ont subis. 

En plus de cela, il faut du courage, même à des adultes, pour se dresser devant une bande d'adolescents volontiers vindicatifs et de plus en plus violents. Mes professeurs de mon premier lycée ne l'ont pas eu à l'époque. Mon but ici est vraiment qu'après la lecture de ce qui peut se passer, leur empathie prenne le pas sur la crainte et qu'ils osent, collectivement et avec les politiques publiques allant dans ce sens, protéger celles et ceux qui en ont besoin, et surtout, prévenir ces phénomènes avant qu'ils n'arrivent. 

 

Vous avez toujours aimé écrire. Avez-vous d’autres projets de livres ?

Oh oui ! Pour 2021, un roman pour enfant va paraître, toujours aux éditions Libre2Lire et toujours avec un angle social, puisqu'il traitera d'une amitié entre deux petites filles, dont l'une est demandeuse d'asile. Il s'appelle "Quelque chose comme de la Joie".

Ensuite, je suis sur un recueil de nouvelles, genre que j'affectionne beaucoup, et j'ai deux autres romans qui tournent en boucle dans ma tête, et qui n'attendent que la fin de mon CDD d'éducatrice pour s'écrire ! 

 

Avez-vous d’autres passions en dehors des livres ?

Bien sûr. J'adore la marche, la nature, la course à pied. Faire des jeux avec ma fille. Visiter des musées avec mon chéri. Faire des karaokés en famille. Regarder mes poules en buvant mon café le matin. Méditer. Manger des sushis. La vie, en somme. 

 

Merci Christelle Fouix d’avoir répondu à mes questions.

Merci à toi pour ces questions très pertinentes ! J'ai adoré y répondre. Merci !

 

Retrouvez ici mon article sur Chronique d'une emprise

 

 

mardi 22 décembre 2020

[Fouix, Christelle] Chronique d'une emprise

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chronique d'une emprise

Auteur : Christelle FOUIX

Parution : 2020

Editeur : Libre 2 Lire

Pages : 152

 

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pendant un déménagement, Christelle, hantée par le souvenir d’une relation malsaine dix-sept ans plus tôt, retrouve ses journaux intimes d’adolescente. Au même moment, celui qui a détruit sa vie se plonge lui aussi dans ses écrits de l’époque du lycée. À travers leurs regards croisés, l’histoire se dessine sous les yeux du lecteur, spectateur impuissant d’une descente aux enfers que tout le monde regarde mais que personne ne voit.
Dans un dialogue intimiste entre la femme et l’adolescente, où le monstre prend lui aussi la parole, la narratrice dissèque les rouages de la manipulation mentale. Jusqu’où ira cette relation toxique ? Comment se mettent en place les mécanismes d’une emprise ? Peut-on guérir d’avoir croisé la route d’un pervers ? Et surtout, peut-on se remettre de l’humiliation de lui avoir fait confiance ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Christelle Fouix est née en 1986 dans la Nièvre. Éducatrice spécialisée et formatrice, elle a travaillé auprès d’enfants et d’adultes porteurs de handicap, et accompagné des classes de futurs travailleurs sociaux. Elle aime observer l’humain dans sa complexité et se passionne pour l’écriture de romans et de nouvelles intimistes et humanistes. Elle vit et écrit à la campagne, entourée de son mari, sa fille et ses animaux.

 

 

Avis :

Après un premier épisode de harcèlement scolaire qui lui fait changer de lycée, la naïve et fragile adolescente qu’est Christelle à seize ans se retrouve la cible d’un lycéen pervers narcissique qui n’aura de cesse de la tenir corps et âme sous sa coupe. Vingt ans après, Christelle tente toujours de surmonter son traumatisme. N’ayant pu trouver d’aide suffisante dans la psychanalyse, elle entreprend d’écrire son histoire sous la forme de ce roman, s’adressant à son persécuteur dans l’espoir de parvenir à soulager sa souffrance.

Récit très personnel d’une expérience vécue, ce livre émeut par toute la détresse qu’il exprime : davantage encore que tous les autres adolescents, Christelle est à seize ans dans l’état de vulnérabilité du homard en pleine mue, seul et sans carapace face à ses prédateurs. Alors qu’atypique et solitaire, déjà meurtrie par l’expérience du rejet de ses alter ego, elle se retrouve à jouer les caméléons pour tenter de s’intégrer aux groupes de son âge, voilà qu’elle trouve le coup de grâce dans les mains d’un garçon atteint du trouble de la personnalité narcissique. Manipulateur et dépourvu d’empathie, tout entier consacré à s’affirmer par la dévalorisation d’autrui, cet expert de la violence verbale, psychologique et même physique finement camouflée sous le masque de la plus parfaite séduction, achèvera d’isoler Christelle, en exploitant la faille déjà béante de son manque de confiance en elle et en torpillant insidieusement son image auprès des autres lycéens. Il sera bien vite impossible pour la jeune fille, pensionnaire et loin des siens, d’échapper à la sape de son tortionnaire au double visage, qui sait si bien la faire passer pour une déséquilibrée.

Christelle Fouix a su trouver pour ce roman la structure adéquate : alternant les points de vue de la fille et du garçon, elle fait parfaitement comprendre les motivations et l’état d’esprit de l’un, en même temps que leurs effets dévastateurs sur l’autre, au gré d’une mécanique implacable qui se met en place au nez et à la barbe de leur entourage. Ce texte qui vous tient en haleine, longtemps suspendu à l’imminence d’un désastre annoncé, retranscrit avec la plus grande crédibilité l’ambiance lycéenne et l’incroyable hâte de tous ces jeunes à plonger trop vite et sans défense dans l’expérimentation de la vie adulte, dans un tourbillon de sexe, d’alcool et de drogue dont enseignants et parents sont loin de se douter. Nul doute que ce récit glaçant du calvaire insoupçonné de Christelle a de quoi secouer et alerter sur le devoir de vigilance de l’entourage scolaire et parental, apparemment totalement dupe dans ce cas précis. Il sera peut-être aussi décisif pour convaincre d’autres victimes de l’anormalité de leur situation.

Totalement prise et souvent heurtée par cette lecture, je suis restée troublée par son dénouement, incapable de me rasséréner complètement sur la catharsis de la narratrice par son récit. J’aurais rêvé d’une conclusion froide et cinglante, capable de signifier le mépris désormais distancié, et non la colère qui laisse à Christophe la satisfaction d’avoir encore, quelque part, prise sur son ancienne victime.

Merci à Christelle Fouix de m’avoir fait découvrir son livre qui, en plus d’un témoignage bouleversant, s’avère un récit prenant et immersif, d'une qualité littéraire indéniable. (4/5)

 

Citations : 

J’ai eu beau te raconter, ça n’a fait qu’ouvrir une plaie que je pensais pouvoir refermer seule. Mais je n’y suis pas arrivée. Avec un psy, ça n’a pas marché non plus. C’est donc ensemble que nous allons suturer la béance nauséabonde qu’est notre histoire aujourd’hui dans ma mémoire.

Tu connais peut-être ça toi aussi, si tu as continué d’écrire. Tu commences par ouvrir un fichier sur ton ordi, tu jettes les bases, les contours, tu tapes quelques pages et puis tu dois t’arrêter pour faire à manger, faire tourner une machine, aller chercher ton gosse à l’école, aller bosser, bref vivre. Et puis en vivant, l’histoire que tu as commencée continue dans ta tête. Les dialogues se lancent tout seuls, les personnages s’affinent, des visages s’y accrochent comme si tu faisais un casting, certaines tournures te ravissent tellement, que tu es dégoûté de ne pas pouvoir t’arrêter dans ce que tu fais pour reprendre sur le clavier l’histoire là où tu l’as laissée.  
Comme une radio qui ne s’éteint jamais, qui fait une petite sourdine, un bruit de fond qui habille chacun de tes gestes. On croit qu’on dort, qu’on mange, qu’on regarde un film en famille, mais à l’intérieur, l’histoire s’écrit toujours, comme un monologue sans fin et sans empreinte, et on pourrait passer, je crois, une vie entière à regretter de ne pas avoir de quoi écrire quand la phrase parfaite se pose comme un papillon sur une casserole qui déborde dans le feu du quotidien ou sur un mouchoir qu’on tend à son enfant alors que c’est déjà trop tard, qu’il a déjà éternué et qu’il en a partout.

Je vais donc, et cette fois-ci sans psy, aller chercher avec Joana mes souvenirs, et nommer précisément cette relation qui a été la nôtre, pour la dézinguer, la désosser, l’autopsier, lui faire perdre de sa superbe, de son drame, braquer ma lampe torche sur tes petits yeux torves et tes mains tordues.

Mon nouveau credo : observer beaucoup, parler très peu. Imiter les mots des autres. Me museler. Paraître normale, tel que je le concevais. Parce que je sentais bien qu’entre les autres et moi, il y avait toujours un fleuve que je ne savais pas comment traverser.