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jeudi 10 septembre 2026

Critique : "Nous aussi" de Anne Godard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous aussi" de Anne Godard




Coup de coeur 💓

 

Titre : Nous aussi

Auteur : Anne GODARD

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782330225575  
                           en librairie

 

 

  

 



Présentation de l'éditeur :   

On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L’Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain-Spiess du deuxième roman).
Nous aussi est son troisième roman.

 

 

Avis :

La sélection du Goncourt 2026 met à l’honneur ce troisième roman d’une plume déjà remarquée et récompensée. Anne Godard y peint une large famille bourgeoise, assurée de ses valeurs et de ses privilèges, et vivant en huis clos comme un grand corps fusionnel. Relaté du point de vue choral des enfants qui se perçoivent comme des atomes indissociables du clan, puis de celui de l’une d’entre eux tentant douloureusement à l’âge adulte d’atteindre une forme de lucidité, le récit cherche à saisir de l’intérieur la logique d’un milieu soudé, sûr de lui et persuadé de sa cohérence, mais que n’a pourtant pas épargné un drame relégué dans le déni et l’amnésie. Cette perspective permet d’approcher progressivement l’envers d’un décor si sûr de ses avantages que résolument aveugle à ce qui le ronge en son sein.

La première ligne de perception dans la narration est donc l’enfance, racontée depuis un on global et indifférencié qui absorbe les cousins en un tout organique, clos sur ses codes implicites et sur l’évidente continuité des générations. Ce pronom, qui fait entendre la fusion des places et l’absence de distinction entre les voix, accompagne la manière dont le clan se représente lui‑même : un ensemble compact, certain de son ordre interne, où les expériences individuelles se confondent dans un récit commun. C’est dans ce cadre sûr et rassurant, vécu comme un gage inaliénable de tranquillité, que survient pourtant la défenestration de l’un des leurs, à peine adolescent. Aussi inconcevable qu’incompréhensible, le drame ouvre une brèche que les adultes s’empressent de refermer, déchirure vite résorbée dans la puissante mythologie familiale. Pourtant, sous les apparences paisibles rampe plus que jamais un malaise diffus. Non seulement chacun peine à s’affranchir des normes du groupe et à exister par soi‑même, mais il faut aussi contenir la résurgence sporadique de bribes d’une mémoire refoulée bien plus ancienne que le suicide du cousin. Pris dans le rythme serré du quotidien collectif, nul ne mesure encore la portée  de ces signes qui demeurent dispersés, sans relief, et comme avalés par l’évidence du cadre. Ce n’est qu’à la faveur d’une rupture, lorsque, devenue adulte, la soeur du garçon suicidé se retrouve hors champ malgré elle, que s’ouvre alors un autre point de vue, le on se déplaçant insensiblement du collectif à l’individuel pour laisser émerger, puis se formuler enfin, ce qui, dans cette famille, se dissimulait de génération en génération sous des airs de normalité. 

D’abord écrit à la première personne, le livre a été entièrement revu pour laisser place au on, forme narrative plus opérante que bien des discours pour rendre sensible l’emprise du collectif et la fabrication interne d’un milieu. Véritable machine d’incorporation, le clan produit ses manières de voir, de sentir et de se situer. Il impose une perception commune, une indistinction des personnes et une continuité qui ne se discute pas puisqu’elle constitue la seule réalité, et donc la normalité. Sans jamais juger puisque partie prenante, le on observe de l’intérieur les procédés et les automatismes qui finissent par faire d’une famille un système de vision, stabilisant ses évidences, reconduisant ses présupposés et modelant les subjectivités à leur insu. Le drame adolescent et ses causes profondes se retrouvent ainsi occultés, épongés par la logique même du groupe, qui, par habitude, confort et reprise mécanique de ce qui a déjà été dit, ramène tout événement à une forme compatible avec son récit global. Remodelant la mémoire, la transmission familiale reconduit ces déformations de parents à enfants et ajuste la perception du réel à ce cadre au point que seul un déplacement de position peut rendre à nouveau possible une forme de lucidité. Ainsi finissent par se répéter au fil du temps, tenus pour allant de soi dans un environnement qui ne reconnaît plus de seuil entre l’acceptable et l’inadmissible, autant d’actes impensables comme le viol, l’inceste et d’autres formes de violence, non parce qu’ils seraient minimisés, mais parce qu’ils s’inscrivent d’emblée dans l’ordre ordinaire du fonctionnement familial. 

La belle trouvaille du roman réside sans conteste dans son usage du pronom on, outil d’analyse du collectif glissant imperceptiblement du registre englobant du groupe vers une perception plus individuelle pour montrer comment un système de vision se reconfigure lorsqu’un point de vue s’extrait du commun. Le procédé permet une dissection précise du milieu bourgeois, de ses rites, de ses silences et de ses aveuglements, et de la manière dont se fabriquent les évidences qui organisent la vie familiale. Avec un naturel confondant, le récit expose l’impensable rendu pensable – viol, inceste, déni – par les mécanismes qui l’inscrivent dans l’ordinaire d’un fonctionnement partagé. Dense, méthodique et tenue, l’écriture installe discrètement une tension continue, qui rend perceptible l’indicible trouble de qui réalise peu à peu la toute relativité de ce qu’il pensait la normalité. Rarement livre aura été si explicite sur ces sujets. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Le fils des voisins a notre âge, souvent l’été il est là et il s’ennuie. Il nous appelle à la grille, il veut nous rejoindre. Il est tout seul, on est plein, on n’a pas toujours besoin de lui. Il y a des jours où on l’ignore, quelquefois on veut bien qu’il nous rejoigne. Avec lui, on se bat, on fait la course à vélo, on grimpe au portique, on joue dans les bois, dans les prés, dans la grange. Dans la maison, il n’a pas le droit d’aller plus loin que le chien. Quand on va jouer dans nos chambres, on lui dit les étrangers restent en bas, notre grand-mère ne veut pas. Elle a peur qu’il salisse, et on ne sait jamais, s’il allait essayer de voler quelque chose lui aussi. On lui dit tu n’as pas le droit de monter, on le nargue du haut des marches, on lui crie va-t’en, rentre chez toi, on le chasse jusqu’à la grille, on lui dit tu n’as pas le droit de passer. On ne pense pas que c’est injuste, il n’est pas comme nous, il n’est pas bon à l’école, il n’a pas de livres, ses parents travaillent à l’usine, ils parlent fort, avec l’accent d’ici. On se moque de cet accent qu’il a aussi, de son prénom, de ce qu’il dit mémé à sa grand-mère. Nous on ne dit pas tata, tonton, mémé, on dit grand-mère ou bonne-maman, on dit tante et oncle, nous on ne va pas au coiffeur, au boulanger, on sait qu’il faut dire chez. À Paris on est pareils avec le fils de la concierge, on trouve normal qu’il soit là pour jouer avec nous quand on le veut, mais sa mère fait le ménage chez nous, elle est à notre service, lui aussi. C’est ce qu’on dit au voisin, quand il insiste pour nous suivre à l’étage. On le répète jusqu’à ce qu’il pleure. S’il se révolte, on dit qu’il est méchant. On passe une partie de l’été à lui faire la guerre. On l’insulte, il nous lance des pierres. Il est costaud, il vise bien, sa colère n’est pas jouée. On se rend compte qu’on est allés trop loin. On fait la paix. On l’invite à partager notre goûter. On promet de ne pas se moquer. On le réintègre dans nos jeux, mais on lui dit, tu es chez nous, tu viens parce qu’on veut bien, tu n’as qu’à rester seul si tu n’es pas content. On trouve qu’il n’est pas assez reconnaissant. Après tout, on n’est pas obligés, on peut se passer de lui, il le sait bien. Ça arrive qu’on le plaigne, quand on apprend qu’il dort avec un martinet sous son lit et que ses parents s’en servent tous les deux contre lui. Nous on n’est pas battus, on est seulement punis. On nous gronde, on nous sermonne, on nous envoie quelquefois dans notre chambre, on nous menace du cabinet noir. C’est arrivé qu’on nous donne une fessée, mais ce n’est pas souvent, et on nous dit alors qu’on l’a bien méritée.


On paie des loyers dérisoires à nos parents, on leur en est reconnaissants, on sait qu’on dépend d’eux, on leur en veut. On leur doit tout, on n’arrive à rien. On fait partie d’un corps plus vaste, avec les autres, nos frères, nos sœurs, mêmes tentatives pour s’échapper, mêmes retours, encombrés des mêmes manques, des mêmes blancs. Dans ce grand tout où tout se partage, tout est commun. On n’a rien qui ne serait pas déjà là. À l’intérieur, on se rassemble, morceaux incomplets, on se console de n’être pas entiers en se prenant les uns les autres pour compléments. Les corps, les pensées, les goûts, on ne sait pas quoi est à qui. On ne fait pas de distinction, pas de séparation, on n’a pas de frontière, pas de limite, pas de corps propre, pas de soi. On est dans un tout indistinct, mais hiérarchisé, dont on ne sort que si on est exclus. Et qui aurait envie de l’être, quand on est persuadés qu’on ne peut pas vivre dehors ? Qu’il n’y a pas de vie, ailleurs, seulement un grand vide où on sera perdus. On compte sur nos maris, sur nos femmes pour mettre de la distance, ils sont malades, elles sont antipathiques, ils passent avant, elles font barrage. On se cache derrière leurs besoins, leurs goûts, leurs manies, c’est à cause d’eux et d’elles qu’on est distants, qu’on n’ouvre pas, qu’on n’est plus aussi accueillants et gentils qu’avant. Elles nous dispensent de réfléchir sur ce manque de distance, ils nous évitent d’avoir à nous demander ce qu’on veut vraiment. Les querelles nous occupent, elles nous font croire qu’on est distincts. On se déteste, on se rejette, on est l’envers les unes des autres. On se dénigre, on se dénie, on se renie, mais si on nous attaque, on reste alliés, si l’un de nous est blessé, on fait corps.
 
 
On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient. On se retrouve aux mêmes endroits, on partage les mêmes tablées avec les mêmes gratins, les mêmes plâtrées qu’on enfournait du même appétit démultiplié par le nombre qu’on était. On se revoit sur une photo, nous quinze, les cousins alignés du plus jeune au plus âgé, une grande fratrie sur le même moule, filles et garçons alternés. Nos enfants nous ressemblent, on reconnaît la lignée, cheveux bouclés, sourcils arqués, nez busqués, mentons relevés, c’est nous, c’est notre enfance, c’est nos enfants. On est partout et nulle part, comme Dieu dans sa création, dans leurs goûts, dans leurs paroles, dans leurs voix, dans leurs choix, dans ce qu’ils font et dans ce qu’ils ne font pas. On est les atomes qui les composent, leur pensée, leur volonté et leur vision. On s’évalue à travers eux, on liste les ressemblances, on compare les scolarités. Qui sera l’héritier le plus légitime, qui aura produit les rejetons les mieux cotés, qui pourra dire qu’ils sont les préférés. On les laisse vivre mêlés, sans s’occuper de leurs jeux, de leurs cris, sans aller voir ce qu’ils font dans les chambres du haut, dans le grenier, dans la grange, dans le bûcher. On veut rester neutre, rien de plus difficile à démêler qu’un mensonge d’une vérité, nos enfants ne sont pas fiables, on ne croit que ce qu’on voit, et on ne voit rien. La seule chose d’objectif c’est le tapage qui nous dérange, le chahut qui dégénère, les cris qui s’enflent. Alors on sévit, on gronde, on gueule, on promet des fessées au hasard, on menace de priver de dîner, de télé, on dit si ça continue j’en prends un pour taper sur l’autre. On est contents quand on n’entend plus rien. Du moment qu’ils n’appellent pas, qu’elles ne se relèvent pas, on peut les laisser ensemble dans les mêmes chambres, dans les mêmes lits, dans les mêmes draps. Rien ne peut leur arriver, c’est la famille, on est une fois pour toutes du côté du bien. On ne sait pas si ça continue ou pas, on ne sait même pas ce qui continue, on ne veut pas le savoir, on ne le peut pas, on ne se souvient pas.


On imagine que la mort nous débarrasserait. De quoi ? on ne sait pas. On se dit qu’il faudrait s’en extraire, ou plutôt que ça devrait pouvoir s’extirper de nous. On s’imagine qu’on serait mieux aimé. On veut agir tout de suite, prendre sur nous tout ce qui dénature notre famille, pour tuer avec nous le mal qu’on a causé, défaire par un dernier passage à l’acte ce qu’on a fait. On dit parfois aux autres qu’on veut mourir, d’ailleurs personne ne sait si on meurt complètement, des gens en sont revenus, on l’a lu dans des romans. Ça nous fascine, faire l’expérience de frôler la mort, de la toucher, on s’imagine que c’est comme disjoncter. On crie qu’on serait mieux mort puisque personne ne nous aime, on le hurle dans la rue, en jetant notre sac contre les murs, contre les poubelles, contre les tôles des voitures, on le sanglote dans notre chambre en longs gémissements qui traversent les murs. On attend qu’on vienne. Mais si on nous demande ce qui ne va pas, on dit qu’on ne sait pas. On nous sermonne, ça n’a pas de sens, cette manière de se plaindre, d’en faire trop, de pleurer, de gesticuler, ça suffit de faire des crises. On nous dit que c’est lassant, on ne nous écoute plus. On ne nous croit pas vraiment la première fois qu’on essaie de se tuer. On dit c’est un appel au secours. Très vite, on ajoute c’est fini, c’est terminé, c’est derrière nous. On est vivant, on voudrait faire comme si rien ne s’était passé. On dit qu’on ne sait pas ce qui nous a pris, on ne peut pas expliquer, on a seulement besoin d’oublier. On est seul avec ce qu’on a fait. Mais ce qu’on a fait de mal, ce qui est mal dans ce qu’on fait, on ne sait pas bien. On se demande si tout est mal, et si tout l’est au même degré. On ne sait pas où est la limite, où il faut s’arrêter, ce qui est seulement mal et ce qui est un crime. On n’a pas de mots, on n’a rien pour distinguer. On ne trouve pas d’issue, on ne voit pas par où on peut aller, vers quoi, vers qui. On ne se sent pas aimable, comment se faire accepter ? On a le sentiment qu’on ne peut pas résister. On est notre propre prisonnier. 

 

dimanche 6 septembre 2026

Critique : "Le pays des étés" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le pays des étés" de Pierre Adrian


  

J'ai aimé

 

Titre : Le pays des étés

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782073140920  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce pays était celui de mon bonheur. Ce sentiment se passait d’explication ; c’était une intuition, un consentement, et la survivance des jours heureux de l’enfance quand, allongé sur la pelouse grasse encore trempée de rosée, j’écoutais le bruissement du vent dans les arbres. Prêt à pleurer, j’avais déjà le cœur serré devant une joie si facile. J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours. »
Alors que sa grand-mère vient de mourir, le narrateur retrouve sa famille dans la maison bretonne de son enfance. Peu après, celle-ci est mise en vente. Entre sentiment de dépossession et trouble provoqué par les nouveaux occupants, une menace plane désormais sur le pays des étés…
Après le succès de Que reviennent ceux qui sont loin, Pierre Adrian signe un roman d’une beauté déchirante sur les lieux qui nous habitent et les souvenirs qui nous font.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est né en 1991 et vit à Rome. Il est notamment l'auteur, aux éditions Gallimard, de Que reviennent ceux qui sont loin (Grand Prix Michel Déon 2023) et d'Hotel Roma (2024)..

 

Avis :

Il y a quatre ans, Pierre Adrian nous enchantait avec Que reviennent ceux qui sont loin, ce récit où il retrouvait la maison de vacances familiale en Bretagne et, en même temps qu’il renouait avec le goût perdu des étés d’autrefois, mesurait l’éphémère fragilité de la vie. Après ce livre du passage à l’âge adulte, quand l’insouciance laisse la place à la conscience du temps qui passe et de ce qu’il emporte avec lui, il poursuit aujourd’hui le cycle comme Pagnol glissant de l’éblouissement des collines à la perte du pays d’enfance. La disparition de la « petite grand‑mère » et la question de la succession menacent désormais la maison tout entière, et, tandis que le retour à l’été annonce l’adieu à venir, la mélancolie d’autrefois cède la place à la gravité.

La vie poursuivant son cours inéluctable, c'est donc au tour de la grand‑mère de l’auteur de quitter définitivement le « pays des étés », privant la vieille demeure bretonne de son esprit tutélaire et posant la question longtemps retardée de son état de fatigue à elle aussi. Face à l’ampleur des travaux nécessaires, il faut, la mort dans l’âme, se résoudre à la mettre en vente. Transformée en location saisonnière par ses nouveaux propriétaires, elle subit bientôt la déferlante de touristes bruyants et sans‑gêne qui, intrus grossiers et indifférents au lieu, ajoutent au sentiment de perte des anciens occupants celui de la profanation. Encore sont-ils loin de se douter de la catastrophe imminente.

Si Que reviennent ceux qui sont loin se construisait sur un passé lumineux, Le pays des étés s’écrit comme l’examen méthodique d’une déréliction, un récit où l’auteur ne revient plus pour retrouver, mais pour constater ce qu'il va perdre. L’heure n’étant plus à la réminiscence, ni même à l’effort de sauvegarde, c’est à la disparition d’un monde qu’il nous convie, l’impuissance ouvrant sur la résignation désolée, calme et lucide, de qui chemine déjà sur le chemin du deuil. La fluidité nostalgique du premier livre laisse ainsi la place à une écriture plus resserrée, clinique même, qui, concentrée sur les mille signes d’une mutation profonde, repousse l’émotion immédiate pour laisser s’installer une lente inquiétude, dans la prescience de ce que la famille n’ose encore formuler.

Conséquence logique d’un processus déjà engagé, le drame qui survient n’apparaît donc pas comme un événement soudain, mais comme la forme ultime d’un délitement que le livre accompagne pas à pas, jusqu’à ce que le lieu, autrefois foyer, ne soit plus qu’un espace traversé, puis exploité. Dans la prolongation du précédent ouvrage, le roman en inverse pourtant la perspective, passant de la reconquête d’un territoire familial à la constatation de son effacement et soulignant comment la perte d’un lieu aboutit à une modification du rapport au temps. Point d’appui et ressource intérieure dans le premier récit, le passé devient ici une zone inaccessible, dont la mémoire ne suffit plus à maintenir la continuité. Plus qu'un attachement affectif, le lien à un endroit apparaît comme un élément structurel de la manière de se situer dans le monde, et lorsqu'il se défait, c’est toute une orientation qui vacille. Tandis qu'au deuil de la grand-mère et de la maison s'ajoute ainsi celui d'une forme d'existence qui disparaît en même temps, l'on comprend que lorsque le cadre matériel d'une mémoire s'efface, la mémoire elle-même se fragilise, l'absence de lieu rendant l'histoire plus difficile à porter. Ne subsiste alors qu'une continuité minimale, sans appui ni contour, qui dit à la fois la fin d’un monde et la nécessité de s’y ajuster. 

La sobriété de l’expression, la finesse des observations et la retenue dans l’évocation de la disparition contribuent à un texte élégant et de grande tenue, où la maison bretonne se fait le lieu d’une vérité intime sur le temps, la mémoire et la perte. Pour autant, peut‑être parce que trop en terrain connu et résolument en retrait de l’émotion qu’elle frôle, cette suite plus amère que mélancolique reste en‑deçà des attentes suscitées par l’éblouissant Que reviennent ceux qui sont loin. Il faut dire que l’éclat du premier livre avait placé la barre si haut que ce nouvel ouvrage, plus discret dans son intensité, en paraît moins marquant. (3,5/5)

 

Citations :

« Il faut un pays, ne serait-ce que pour le plaisir d’en partir. Un pays, ça veut dire ne pas être seul et savoir que chez les gens, dans les arbres, dans la terre, il y a quelque chose de vous, qui, même quand on n’est pas là, vous attend patiemment. » PAVESE, La Lune et les Feu


J’avais pensé qu’on retrouvait indéfiniment les lieux comme on les avait laissés mais c’était faux. Les lieux changeaient avec nous. Si la mort des êtres chers devait servir à quelque chose, peut-être serait-ce à cela. À accepter que tout passe, à renoncer au privilège de ce qui a toujours été.


Je compris qu’il en serait bientôt fini de la grande maison quand les uns et les autres acceptèrent de se projeter ailleurs. Il y eut des Noëls trop froids dans cette demeure impossible à chauffer, des après-midi d’été où l’absence de grand-mère rendait l’existence ici déconcertante. Certaines maisons existent aussi parce qu’une personne vous y réunit. Quand elle meurt, si le souvenir devient sa seule raison d’être, les murs vous étouffent et ils vous empêchent de vivre. On habite alors dans la contrainte et sous les ordres du passé. Certains voient la sauvegarde d’une maison comme une vocation. Ils y consacrent leur vie. D’autres réclament leur indépendance, un droit au détachement. Ils ne se libèrent d’aucun devoir, mais ils en choisissent d’autres et n’oublieront pas.


On jouissait vraiment de l’été quand on finissait enfin par comprendre que sa monotonie était une richesse. 


La fin d’une maison ne serait pas si grave si elle n’impliquait pas la disparition de ces joies minuscules. Elles comptent si peu qu’elles finissent par se soustraire au souvenir. C’est pourquoi les hommes et les maisons meurent de la même manière. Si l’on ne les invoque plus, ils tombent irrémédiablement dans l’oubli.


Le plus dur, disait la grand-mère à la fin de sa vie, ce n’est pas le peu de jours qu’il me reste mais la mémoire qui s’efface. Elle se plaignait d’oublier, se retirait dans de longs et profonds sommeils, et puis en émergeant elle nous racontait avec une étonnante clarté un jour d’été de son enfance. Les souvenirs aussi disparaissent, c’est vrai, mais ils ne vieillissent pas.


J’appris plus tard, en apprivoisant l’absence, que les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 29 juillet 2026

Critique : "Mon Antonia" de Willa Cather | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Mon Antonia" de Willa Cather


Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon Antonia (My Antonia)

Auteur : Willa CATHER

Traduction : Blaise ALLAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1918,
                  en français depuis 1967 
                  (Archipoche en 2022)

Pages : 360

Accès au livre : ISBN 9782743628277  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune immigrée venue de Bohême avec sa soeur et ses parents, Antonia a grandi à Black Hawk, dans le Nebraska. Mais, au lieu de la belle ferme blanche de leurs rêves, c'est une pauvre maison en terre, battue par les vents et cernée de terres ingrates, qui leur a tenu lieu de foyer.
Existence rude et pourtant joyeuse, grâce à l'affection fraternelle de Jim Burden, un orphelin de Virginie installé avec ses grands-parents dans la ferme voisine. C'est lui qui lui apprend l'anglais, l'aide à surmonter le suicide de son père. Lui encore qui la tirera d'un très mauvais pas lorsqu'elle trouvera en ville une place de gouvernante...
Des années plus tard, désormais avocat pour une grande compagnie ferroviaire, Jim se rappelle avec émotion leur jeunesse aventureuse et entreprend de ressusciter leur passé.
La jeune fille qu'il a connue, devenue femme, devient dans son regard une héroïne de la conquête de l'Ouest.
Le chef-d'oeuvre de Willa Cather déploie les vastes horizons du Midwest en une fresque où souffle l'esprit des pionniers.

 

Un mot sur l'auteur : 

Willa Cather (1873‑1947) est une romancière américaine dont l’œuvre, marquée par son enfance dans les grandes plaines du Nebraska, célèbre la vie des pionniers et des immigrants. Lauréate du prix Pulitzer pour One of Ours (1923), elle est notamment connue pour O Pioneers! et My Ántonia, romans emblématiques du Midwest américain.
 
 

Avis :

Willa Cather, figure de la littérature américaine du début du XXᵉ siècle, est connue pour ses évocations fines et précises de la vie pionnière dans les Grandes Plaines. Considéré comme son ouvrage le plus emblématique et l’un des romans fondateurs de la modernité littéraire outre‑Atlantique, Mon Ántonia dresse le portrait d’une femme dont la dignité et l’énergie reflètent l’expérience des immigrants engagés dans l’édification de l’Ouest américain. À travers la mémoire du narrateur, Jim Burden, ce récit d’enfance esquisse la formation d’une identité collective nourrie par les solidarités rurales et les épreuves du quotidien dans les paysages du Nebraska. L’oeuvre apparaît comme une référence majeure, où s’incarne à la fois la dureté du monde pionnier et l’élan vital qui le traverse.

Jim Burden, orphelin envoyé vivre chez ses grands‑parents, arrive dans le Nebraska en même temps que la famille Shimerda, émigrée de Bohême et encore démunie face aux exigences du monde pionnier. La relation qui se tisse entre Jim et Ántonia, jeune fille vive et déterminée, forme l’ossature du récit : leurs trajectoires parallèles, marquées par l’apprentissage, le travail et les séparations successives, mêlent amitié, admiration et distance sur le fond d’un tableau social contrasté où se côtoient voisins, fermiers et jeunes filles placées en ville. L’histoire suit ainsi l’évolution de ces personnages dans un environnement rude mais ouvert à de nouvelles perspectives. 

Récit d’apprentissage mais pas seulement, le roman éclaire la manière dont se construit une mémoire collective à partir d’expériences individuelles fragmentaires. Le choix d’un narrateur adulte se remémorant son passé confère à l’ensemble une dimension réflexive : tandis qu'il revisite son histoire, Jim Burden interprète, hiérarchise et parfois idéalise, révélant la part de subjectivité inhérente à toute reconstruction du souvenir. Ántonia, centrale mais toujours perçue à travers son regard, dépasse alors le statut de personnage pour devenir un principe d’énergie et de fidélité au monde pionnier, une présence qui résiste au temps et aux désillusions. Willa Cather met en lumière la tension entre le mythe fondateur de l’Ouest, porteur de liberté et de renouveau, et la réalité plus âpre du travail, de la pauvreté et des ruptures. Elle propose ainsi une vision nuancée de l’expérience migratoire et de l’enracinement, où la grandeur des paysages n’efface jamais la complexité humaine de ceux qui les habitent.

En même temps qu’elle renouvelle le réalisme américain en préférant les impressions sensibles à la description minutieuse, l’écriture, sobre mais vibrante, fait dialoguer l’imaginaire associé à l’Ouest et la réalité concrète, parfois déstabilisante, de la vie pionnière. Cette tension imprègne la construction rétrospective du récit, qui adopte un rythme méditatif dépassant la simple évocation d’un passé révolu. Willa Cather y interroge les mutations d’une époque, la solitude qu’elles engendrent et la nostalgie qui en découle. Tout cela s’incarne de manière lumineuse dans la figure d’Ántonia, dont le portrait, à la fois intime et traversé par l’Histoire, mêle une mélancolie pleine de charme à une finesse d’observation presque ethnographique. Par la justesse de ce regard et la rigueur de sa composition, Willa Cather rejoint, sur un autre versant de l’Amérique, l’exigence analytique d’Edith Wharton : un cousinage qui confirme sa place parmi les classiques américains. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Toutes les années qui ont passé n’ont point atténué dans mon souvenir la splendeur de ce premier automne. Le pays tout neuf s’ouvrait devant moi : il n’y avait pas de clôtures en ce temps-là, et je pouvais toujours choisir mon chemin dans les hautes herbes, sûr que j’étais que mon cheval saurait toujours me ramener à la maison. Parfois, je suivais les chemins bordés de tournesols. Fuchs m’expliqua que c’étaient les mormons qui avaient introduit les tournesols dans le pays. A l’époque où ils étaient persécutés, quand ils quittèrent le Missouri et partirent à l’aventure dans les terres vierges à l’ouest pour trouver un endroit où ils pourraient adorer Dieu à leur manière ; les membres de la première expédition, traversant les plaines pour arriver dans la région de l’Utah, éparpillèrent des graines de tournesol sur leur chemin. L’été suivant, quand en longues files de chariots, les femmes et les enfants arrivèrent, ils n’eurent qu’à suivre la traînée de tournesols. Je crois que les botanistes, sans toutefois confirmer l’histoire de Fuchs, affirment que le tournesol est originaire de ce pays. Quoi qu’il en soit, cette histoire m’est restée, et les routes bordées de tournesols sont toujours pour moi comme les routes de la liberté.

 

samedi 25 juillet 2026

Critique : "L'enfant grise" de Grégoire Courtois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'enfant grise" de Grégoire Courtois


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant grise

Auteur : Grégoire COURTOIS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782221284520  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. "
Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger.
À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes ; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une oeuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

 

Avis :

Libraire, écrivain et homme de théâtre, Grégoire Courtois aime décaler le réel dans des romans où l’étrangeté s’installe doucement, par touches mesurées. Son Enfant grise, chimère à la fois humaine et végétale dans une forêt fonctionnant comme un organisme vivant, s’enveloppe d’un réalisme magique discret qui sonde la persistance en nous des perceptions premières de l’enfance. Le narrateur, en revisitant les traces ténues de ses sensations d’autrefois, observe combien sa disponibilité au monde, immédiate et instinctive, s’est atténuée avec le temps, ne subsistant plus qu’à l’état de réminiscences fragiles.

L’histoire nous apparaît donc au travers des brumes du passé, comme un ensemble de scènes dont il ne retrouve que les contours essentiels. Enfant rêveur et solitaire, bien plus heureux dans la forêt qu’en compagnie de ses semblables, il grandit au contact d’une nature dont il est seul à percevoir l’intention diffuse, souvent protectrice à son égard. À mesure que les humains deviennent pour lui une source croissante de blessures – camarades qui le harcèlent et le frappent, mère qui s’éloigne pour un autre homme, seule amie glissant vers une adolescence qui lui répugne –, il se réfugie toujours plus souvent parmi les arbres, seuls capables de le rasséréner. C’est là qu’il rencontre l’enfant grise, fillette issue d’un récit de son grand‑père et qu’il découvre vivante, en osmose avec le monde végétal qu’il rêve lui aussi de rejoindre.

Organisé autour d’une mémoire lacunaire et fouillant ainsi en nous les traces arachnéennes de l’enfance, le roman procède par séquences sensorielles et par retours d’images qui, plutôt que de reconstituer un passé cohérent, dessinent une géographie intérieure. Infléchissant le rapport immédiat au réel faute d’une expérience encore construite, imagination et intuition y font de la forêt le cadre d’une perception élargie, sensible et vibrante, réceptive aux moindres inflexions du monde. L’étrangeté s’y glisse comme une modulation de la réalité, une dérive légère qui fait basculer le quotidien vers un registre où l’organique semble doté d’une intention propre. Loin d’une figure fantastique au sens classique, l’enfant grise, miroir tendu à celui qui raconte, incarne cette capacité, perdue chez l'adulte, à laisser l'imaginaire se glisser dans l'ordinaire. Dans cette nostalgie d’un état révolu, le narrateur se souvient de ces passages imperceptibles entre le réel et une dimension consolatrice, et le texte prend alors une tonalité presque hypnotique, où la nature – système sensitif auquel tout est relié – réagit aux blessures du protagoniste comme une présence animée. Se confondant avec son désir d’écoute et l’extrayant d’un monde où il peine à trouver sa place, cette magie offre à l’enfant vulnérable l’attention qu’il ne trouve pas chez les autres.

Ne relevant pas tant du merveilleux que d’une exploration de ce qui demeure en nous des perceptions originelles, ces intuitions premières qui s’atténuent avec l’âge tout en continuant d’orienter souterrainement notre manière d’être, le roman déploie une densité atmosphérique qui doit beaucoup à sa manière de laisser l’étrangeté s’immiscer et imbiber sans bruit le monde d’une sensibilité organique, irréductible et foisonnante. Certes en discordance avec le parcours d’un personnage resté en marge de toute formation littéraire, la voix très travaillée du narrateur adulte mobilise des trésors d’élégance et de poésie qui parachèvent les qualités immersives, sensorielles et vibratiles du roman. Volontairement lent, presque allégorique et d’une grande beauté, ce livre subtilement fantastique est un chant mélancolique à l’enfance révolue et à son état perceptif oublié, en même temps que l'ode triste d’un être qui, se sentant étranger aux autres, parvient fugacement à s'inventer un monde fantaisiste consolateur. (4/5)

 

Citations : 

Les instants stériles, ceux qui n’engendrent aucune idée et ne sont traversés par aucun geste, ces instants s’amenuisent et, au fil du temps, sont comprimés par d’autres plus riches et plus lourds de sens. J’aimerais me souvenir avec précision de ces heures d’ennui ; je suis persuadé d’en avoir vécu mais n’en conserve aucune trace. Je pense à des hommes et des femmes qui n’auraient vécu que dans la vacuité et l’insipidité. A la fin de leur vie, leur mémoire se révélerait-elle blanche ? Peut-on vivre sans avoir vécu ? Et si oui, comment ? Dans la somme des événements insignifiants qui leur sont arrivés, une hiérarchie aura fini par s’établir pour que, au crépuscule de leur vie monotone, un moment qui l’aura été infiniment moins surnage et les fasse sourire une dernière fois avant qu’ils ne s’éteignent.


Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, nous souhaitons aussi avoir été, ou l’avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu.


Grand-père Jean, je crois, ne m’a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines ; il m’a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l’obtenir vraiment. C’est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd’hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m’aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. 


« Pourquoi tu lis tout le temps ? Demandai-je un jour à Grand-père Jean. – Parce que, dans mes livres, je me sens bien », répondit-il. Comme s’il s’était agi d’un lieu.


« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu’on s’en rende compte, elles dévorent tout. »


Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c’est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu’il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C’est un sentiment vivace, luxuriant, qui pousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l’es déjà. Tu es mon fils, tu l’as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c’est déjà tout.


Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l’image exacte du jeune arbre qu’il était. C’est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J’espère qu’il est encore là, enfoui quelque part l’enfant que j’étais. Pour suivre le conseil de mon père. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre les doigts comme le flux d’une source.


Il est fréquent, sous un saule pleureur, d’être mouillé par une ou deux gouttes de condensation accumulée sous ses feuilles. Le saule est un arbre d’eau. Il absorbe des quantités inimaginables de liquide et il en suinte de tous ses pores. Si ses racines ne plongeaient pas aussi profond, il s’extirperait de la terre, marcherait, retournerait à la rivière la plus proche et s’y précipiterait pour devenir une algue géante. On verrait passer dans les ondes calmes ces immenses méduses végétales comme de placides épaves vivantes. Mais, prisonnier du sol, il n’a que ses larmes pour dire au monde qu’il n’est pas à sa place.


Notre mémoire peut-elle à ce point réduire à néant un être, un air de musique, un paysage côtoyé si longtemps ? Nous avons vu notre campagne en fleurs, de somptueux et incandescents levers de soleil, des champs couverts d’une brume organique et vivante, la neige, le givre, la tôle pliée d’accidents de la route. Qu’en reste-t-il ? Un soupçon. Une idée. Une supposition. Il est vraisemblable que nous ayons vu tout cela, alors déjà les images surgissent, et nous y croyons. Notre vie entière n’est au mieux qu’une présomption.
 
 
Depuis que ma mère était partie, Noël n’était plus une fête réjouissante chez nous. Mon père et moi continuions à la célébrer, feignant d’être une famille heureuse. Nous ignorions qui ce spectacle était censé duper. Les comédiens savent qu’ils jouent la comédie. Mais qu’est-ce qu’un duo de comédiens qui ne joue pour personne ? 

 

lundi 29 juin 2026

Critique : "Jacky" de Anthony Passeron | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jacky" d'Anthony Passeron


 

J'ai aimé

 

Titre : Jacky

Auteur : Anthony PASSERON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782246843573  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :       

«  Mon père a disparu en l’espace de trois consoles de jeux.  »
Au tournant des années 1980 et 1990, Anthony et son frère jumeau grandissent entourés d’une famille paternelle soudée, dans une vallée enclavée de l’arrière-pays niçois. Entre des grands-parents aimants, une cousine atteinte d’une maladie mystérieuse et un jeune oncle plein d’entrain, ils tuent l’ennui grâce aux jeux vidéo – une passion nouvelle, transmise par leur père  : Jacky.
De Space Invaders à Zelda, de Nintendo à Sega, la conscience du monde dans lequel le narrateur et son frère évoluent s’aiguise avec les capacités techniques de ces étranges machines. Elles vont peu à peu s’imposer comme un refuge face aux injonctions qui pèsent sur eux,  à l’ennui d’un quotidien sans horizon et aux drames qui frapperont bientôt leurs proches. Jusqu’au départ brutal de leur père. 
Anthony Passeron plonge le lecteur dans une époque révolue : l’insouciance de la fin du XXème siècle, avec son horizon de prospérité et d’innovations technologiques. Mêlant son histoire personnelle à celle des grands inventeurs de jeux vidéo, il lance un cri d’amour au père, malgré la blessure inguérissable de l’abandon.
Ce roman d’apprentissage en trois consoles, de la tendresse de l’enfance aux désillusions de l’adolescence, a le charme et la puissance d’une chronique sociale douce-amère : « J’aurais voulu qu’on se demande enfin quelle malédiction, quelle pluie de mépris, de bêtise et de brutalité tombait depuis des décennies, des siècles peut-être, dans cette vallée que certains n’avaient d’autre choix que de fuir. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Anthony Passeron est né à Nice en 1983. Après avoir passé son enfance dans l’arrière-pays azuréen, il suit un cursus de géographie et devient professeur de lettres, d’histoire et de géographie en lycée professionnel. Son premier livre, Les Enfants endormis (Prix Wepler, finaliste du Prix du Livre Inter), paru en 2022 aux éditions Globe, a connu un immense succès et a été traduit dans une quinzaine de langues. Jacky est son deuxième roman.

 

 

Avis :

Après Les Enfants endormis, récit mêlant trajectoire familiale et enquête historique sur l’épidémie de sida dans les années 1980, Anthony Passeron revient avec un deuxième roman plus intimiste, centré cette fois sur la figure paternelle.

Délaissant la fresque documentaire, il s’ancre dans la mémoire d’un fils devenu adulte, qui s’obstine à cerner la présence insaisissable d’un père avant son éloignement volontaire, forme d’abandon sans fracas ni retour. Tout en revisitant les attitudes, les non-dits et les esquives, il tente de comprendre ce qui a conduit à la fracture, dans une quête où chaque détail se fait indice, et chaque souvenir, travail d’élucidation. 

La narration s'organise autour de trois consoles de jeux mythiques, qui balisent l’enfance de l’auteur comme autant de chapitres sensibles. Offertes par le père, elles ouvrent à ses deux fils un univers ludique devenu refuge et incarnent les gestes maladroits d’un homme pour transmettre quelque chose, sans toujours trouver les mots ni la juste attitude. Le jeu s'érige alors en langage affectif, une forme de contact indirect suppléant à la parole. À travers ces objets, l’écrivain capte les mutations d’une époque, mais surtout les traces d’un lien fragile, tissé dans le silence et les tentatives de partage. 

Parfois relâchée, l’écriture semble avancer à tâtons, comme si elle cherchait elle aussi à approcher une vérité fuyante. Avec ses phrases courtes, ses ruptures de rythme et ses ellipses qui en disent long, ce style dépouillé confère au texte une sincérité vibrante, mais aussi quelques fragilités : certaines séquences perdent en précision ce qu’elles gagnent en intensité, tandis que le dispositif formel centré sur les trois consoles fige parfois la narration dans une mécanique répétitive, au risque d’émousser l’émotion. La mémoire y est travaillée comme une matière instable, faite de bribes, de creux et de retours, que le récit tente d'assembler sans jamais prétendre à l’exactitude.

Plutôt que de théoriser, le roman aborde en filigrane des réalités sensibles – déclassement social, masculinités blessées et héritages invisibles – qu’il laisse se révéler à travers postures et silences. Evitant l’analyse frontale, il donne à voir ce qui se joue dans les replis de l’intime : une filiation marquée par le non-dit, et des enfances traversées par le manque où les transmissions échouent sans bruit. Opaque, maladroit, parfois touchant, le père n’est ni idéalisé ni condamné, mais présenté dans une complexité et une ambivalence d'une grande vérité.

Jacky explore avec justesse les blessures de la filiation, là où absence et défaut d’attention creusent un vide. Malgré une construction un peu artificielle qui tend à assécher l’émotion, le roman conserve une forme de pudeur vibrante et un art subtil de la suggestion. (3,5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’était comme ça. Peut-être qu’on ne choisissait pas qui on était, après tout. Faute de devenir quelqu’un d’autre, on devait prendre la place qui nous était attribuée.

Personne n’a jamais revu Jacky. Il a disparu avec mes consoles de jeux, avec mon enfance, avec la boucherie de ses parents et avec le village que j’ai connu. Il s’est évaporé dans le temps et l’espace, à travers le rideau de brume des gorges qui enferment la vallée avant de s’éclipser dans les possibles de la plaine qui gagne la côte. Il a abandonné son métier, sa famille et son histoire. Faute d’être parvenu à venger son nom, il l’a enfin trahi.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 14 mai 2026

Critique : "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Lalie en l'air" de Anne-Sophie Kalbfleisch




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lalie en l'air

Auteur : Anne-Sophie KALBFLEISCH

Parution : 2026 (Rouergue)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782812628290  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Lalie n’est qu’une enfant. Et si elle dérive bien souvent de rue en rue, dans le quartier de l’Ancien Canal, c’est que ses parents travaillent et que ni sa grande sœur ni son grand frère ne veulent s’encombrer d’une gosse. Un jour, elle entre dans le jardin d’un homme qui s’exprime avec un drôle d’accent. Sa meilleure amie Sophie a beau lui dire que les hommes sont dangereux, Lalie ne peut renoncer à ses échappées auprès de Mark. Là où, enfin, quelqu’un prend le temps de s’intéresser à elle. Et puis elle ne lit pas les journaux, lesquels ne parlent plus que des petites filles qui disparaissent dans le pays, semant la peur et le désarroi. Avec ce roman pudique et tendre, Anne-Sophie Kalbfleisch raconte par petites touches une amitié sous le sceau de l’interdit au milieu des années 1990, lorsque des crimes inouïs ont changé la Belgique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1988 à Bruxelles, Anne-Sophie Kalbfleisch enseigne la physique. Son premier roman, Eureka dans la nuit (Rouergue, 2024), pour lequel elle a reçu le Prix des lecteurs Quais du Polar / Le Figaro 2025, a révélé son grand talent d’écriture.

 

 

Avis :

Dans le climat de suspicion générale que l’affaire Dutroux commence à installer dans la Belgique du milieu des années 1990, l’innocente affection qui se développe entre une fillette et un vieil homme solitaire se retrouve soudain exposée aux interprétations les plus anxieuses. En variant les focalisations – tantôt proches de l’enfant, tantôt de l’adulte ou de leur entourage –, la romancière Anne‑Sophie Kalbfleisch montre comment une angoisse collective naissante peut déformer la manière d’appréhender une situation pourtant bénigne. 

Lalie, petite fille vive et attachante, découvre le monde avec la spontanéité propre à son âge. Sa rencontre avec Mark, un voisin âgé et discret, lui ouvre un espace de complicité fait de conversations simples, d’observation des oiseaux et d’une confiance immédiate. Autour d’eux se dessine un environnement social et familial ordinaire : une mère attentive mais absorbée par le quotidien, un quartier où chacun observe sans toujours comprendre, et une époque où les adultes projettent sur les enfants des inquiétudes qui ne leur appartiennent pas.

Faisant circuler la narration entre Lalie, Mark et quelques figures secondaires, Anne‑Sophie Kalbfleisch construit un dispositif polyphonique qui déjoue toute interprétation unilatérale. De l’élan confiant de l’enfant à la solitude pudique de l’homme, en passant par le regard suspicieux des autres, chaque point de vue apporte sa nuance et fait apparaître un jeu d’écarts où se glissent malentendus, projections et peurs, sans que l’auteur tranche jamais. Volontairement sobre, l’écriture laisse émerger les tensions plutôt qu'elle ne les souligne, invitant le lecteur à interroger ses propres réflexes et à mesurer ce que le contexte social fait peser sur des gestes et des liens pourtant anodins. Tout en empathie et en finesse, le roman gagne ainsi en complexité et en justesse, déployant sous son apparent minimalisme un voile de silences et de sous‑entendus qui laisse entrevoir la zone grise où, de préjugés en inquiétudes croissantes, se fabriquent les jugements. 

De son écriture délicate, poétique et tendre, qui trahit une compréhension fine des interactions humaines, Anne‑Sophie Kalbfleisch parvient à suggérer les pesanteurs d’un climat social anxiogène, ainsi que la fragilité des êtres qu’elle met en scène. Scrutant avec acuité les peurs diffuses, les malentendus qui s’enracinent et les regards qui se durcissent, le roman se tend entre innocence et soupçon, jusqu’à l’injustice et la malveillance engendrées par l'anxiété et les distorsions de perception qui en découlent. Il offre ainsi une illustration subtile de la manière dont se forment les jugements et de ce qu’ils révèlent, en creux, de nos intolérances. (4/5)

 

 

Citations :

Il utilise des phrases importantes, par exemple il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs, citant Victor Hugo comme si tu le connaissais toi aussi.

Tu te demandes si être enfant n’est pas la chose la plus dangereuse au monde, il suffit d’un adulte, un seul…