jeudi 30 avril 2020

Bilan de mes lectures - Avril 2020 - 15 livres

 

Coups de coeur :

 

DUBOIS Jean-Paul : Vous plaisantez monsieur Tanner
DUSAPIN Elisa Shua : Les billes du Pachinko
MOZLEY Fiona : Elmet 




  J'ai beaucoup aimé :


BENZINE Rachid : Ainsi parlait ma mère
BOURAOUI Nina : Otages
GALLO Françoise : La Fortuna
LANG Luc : La tentation
NAM-JOO Cho : Kim Jiyoung, née en 1982
RUTES Sébastien : Mictlan 

 

 
 

J'ai aimé : 


BARICCO Alessandro : Smith & Wesson
HARJO Joy : Crazy Brave
LEDESMA Jordi : Ce que la mort nous laisse
 MICHAUD Andrée : Tempêtes
VALENTINY Caroline : Il fait bleu sous les tombes 



 

J'ai moyennement aimé : 


FERRANTE Elena : L'amour harcelant

mercredi 29 avril 2020

[Harjo, Joy] Crazy Brave




 

 J'ai aimé

 

Titre : Crazy Brave

Auteur : Joy HARJO

Traductrices : Nelcya DELANOE,
                         Joëlle ROSTKOWSKI

Parution : en anglais (USA) en 2012,
                   en français en 2020 chez Globe

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Crazy. Folle. Oui, elle doit être folle, cette enfant qui croit que les songes guérissent les maladies et les blessures, et qu’un esprit la guide. Folle, cette jeune fille de l’Oklahoma qui se lance à corps perdu dans le théâtre, la peinture, la poésie et la musique pour sortir de ses crises de panique. Folle à lier, cette Indienne qui ne se contente pas de ce qu’elle peut espérer de mieux : une vie de femme battue et de mère au foyer.

Brave. Courageux. Oui, c’est courageux de ne tenir rigueur à aucun de ceux qui se sont escrimés à vous casser, à vous empêcher, à vous dénaturer. De répondre aux coups et aux brimades par un long chant inspiré. D’appliquer l’enseignement des Ancêtres selon lequel sagesse et compassion valent mieux que colère, honte et amertume.

Crazy Brave. Oui, le parcours existentiel de Joy Harjo est d’une bravoure folle. Comme si les guerres indiennes n’étaient pas finies, elle a dû mener la sienne. Une guerre de beauté contre la violence. Une guerre d’amitié pour les ennemis. Et elle en sort victorieuse, debout, fière comme l’étaient ses ancêtres, pétrie de compassion pour le monde. Les terres volées aux Indiens existent dans un autre univers, un autre temps. Elle y danse, et chacun de ses pas les restaure.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Tulsa d’une mère cherokee et d’un père creek, Joy Harjo est la descendante d’une lignée de guerriers et de chefs déportés en Oklahoma dans les années 1830. Très tôt, son esprit curieux la pousse à expérimenter et à créer : musique, arts de la scène, littérature, poésie… Partie prenante du grand élan de résistance et de renouveau de la jeunesse amérindienne des années 1970, elle a toujours cru en sa mission de « faire vivre des voix, des chants et des histoires ». Couronnée par le titre de « poète des États-Unis » en 2019, elle raconte dans ce livre dont le titre traduit son nom creek, Harjo (« So brave you’re crazy »), son parcours initiatique.

 

 

Avis :

Le titre Crazy Brave vient du nom amérindien de l’auteur, So brave you’re crazy. Cherokee par sa mère et Creek par son père, Joy Harjo se remémore la violence de son beau-père pendant son enfance, l’effet libérateur de son adolescence mouvementée à l’Institut des Arts Indiens en pleine période hippie, ses débuts de jeune artiste engagée dans la renaissance des peuples amérindiens : théâtre, poésie, écriture, puis musique lui ont peu à peu permis de se construire et de trouver un accomplissement intégrant spiritualité, traditions héritées de ses ancêtres et lutte pour les droits des Amérindiens mais aussi des femmes. Elle a été nommée en 2019 vingt-troisième poète officiel des Etats-Unis.

L’on ne peut qu’être impressionné par le difficile et douloureux parcours de cette femme dont la consécration artistique est un formidable symbole pour tous les descendants des peuples amérindiens spoliés de leurs terres, de leur identité et de leur culture. L’on est frappé par tant de souffrances, si semblables à celles évoquées par Tommy Orange dans Ici n’est plus ici, ou dans LaRose de Louise Erdrich. Et l’on s’ébahit des mille chausses-trappes auxquelles Joy Harjo est parvenue à échapper, gardant finalement le contrôle d’une existence que tout vouait à la perdition, dans cette Amérique raciste et sexiste des années soixante.

Entrecoupé de poèmes, le texte, exempt de toute complaisance et du moindre auto-apitoiement, est un curieux mélange de faits relatés avec objectivité, et d’expériences spirituelles empreintes de la magie des rêves et de la présence des esprits ancestraux. Il décrit la naissance d’une vocation artistique, à la fois vecteur de réparation personnelle et support d’un combat pour la reconnaissance d’une culture qui refuse de disparaître.

Portrait véridique et touchant d’une femme meurtrie et courageuse, ce récit, à la lecture parfois exigeante, est un formidable exemple de résilience et un message d’espoir pour la reconnaissance de l’identité et de la culture amérindienne. (3/5)

 

 

Citations :

Je me demandais ce qui se passerait si on lisait et retenait tous les livres de toutes les bibliothèques du monde, si l'on apprenait le nom de chaque coquillage, chaque guerre, si l'on pouvait citer chaque vers de chaque poème... Que ferait-on de tout ce savoir ? Etait-ce le genre de savoir qui libère ? Ou bien celui qui posséderait cet infini savoir deviendrait-il comme ces minables qui font semblant et n'ont en fait pas plus de sagesse ? Et qui décidait de ce qu'il importait de savoir et comprendre ?

Pendant ma dernière visite à l'hôpital indien, on m'a proposé de me stériliser. On m'a expliqué que l'accouchement était le meilleur moment pour le faire. On m'a donné le formulaire mais, sans trop y réfléchir à ce moment-là, j'ai décidé de ne pas le signer. Beaucoup de femmes indiennes qui ne parlaient pas bien l'anglais, pensant qu'il s'agissait d'autoriser le médecin à mettre le bébé au monde, l'ont signé. Le fait de parler anglais couramment m'a sauvée.

J'ai allumé la télévision, cette boîte à histoires qui a transformé la narration du monde. Son caractère commercial menace la diversité des histoires du monde et la façon dont on les raconte. La télévision a pris la place de l'autel dans la plupart des familles américaines. Elle fait autorité et, pour tant de gens de par le monde, elle est la principale source des histoires. Quand j'étais étudiante, je possédais deux téléviseurs. L'un avait l'image mais pas le son, l'autre le son mais pas l'image. Quand j'allumais les deux en même temps, j'avais une télé qui fonctionnait - une télé indienne, comme je l'appelais, pour rire.

Nos battements de cœur sont comptés. Un certain nombre nous est attribué. Quand nous les avons utilisés, nous mourons. De combien de battements de cœur disposait mon père ? Et moi, de combien ?

En vérité, chacun de nous est seul devant ses gouffres de tristesse, quand bien même on nous entoure de gentillesse, on nous prépare des petits plats, on nous adresse des mots réconfortants, on nous joue de la musique. Nous avons tous tendance à combler ces vides avec toutes sortes de distractions, le shopping ou les amours éphémères, l’alcool ou la drogue.

Je l'avais repris de nombreuses fois, alors qu'il débarquait douché de frais et sentant bon, pleins d'excuses et de charme, chargé de fleurs. J'ai compris alors pourquoi les femmes se remettent avec leur tortionnaire. Le monstre n'est pas ton vrai mari. C'est un mauvais rêve, un étrange étranger infiltré dans l'esprit de ton bien-aimé. Il entre dans ton mari puis l'abandonne. Celui que tu accueilles de nouveau, c'est le vrai, celui que tu aimes.

Souvent je peignais ou dessinais la nuit durant, quand le reste du monde dormait et qu’il était plus facile de franchir la membrane qui sépare la vie de la mort et d’en rapporter des souvenirs. Je peignais au son de la musique du silence. C’était là que j’entendais tout.

 

 

Concernant la cause amérindienne sur ce blog : 

 

ERDRICH Louise : LaRose 
  FONTAINE Naomi : Shuni
ORANGE Tommy : Ici n'est plus ici




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Multi-Défis du Printemps 2020

lundi 27 avril 2020

[Baricco, Alessandro] Smith & Wesson





J'ai aimé

 

Titre : Smith & Wesson

Auteur : Alessandro BARICCO

Traductrice : Lise CAILLAT   

Parution : en italien en 2014,
                en français en 2018 chez Gallimard

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Maintenant je résume : on attendait un tas de choses de la vie, on n’a rien fait de bien, on glisse peu à peu vers le néant, et ce dans un trou paumé où une splendide cascade nous rappelle tous les jours que la misère est une invention humaine et la grandeur le cours naturel du monde.»
Année 1902, Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent au pied des chutes du Niagara. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques ; l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Rencontre exceptionnelle, comme celle que les deux types font avec Rachel Green, jeune journaliste prête à tout pour dénicher le scoop du siècle, même à embarquer Smith et Wesson dans son projet loufoque : plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivante. Tout le monde en rêve, personne ne l’a jamais fait. Il ne reste alors qu’à se glisser dans un tonneau, défier les lois de la physique et sauter. Nous avons tous besoin d’une histoire mémorable, d’un exploit hors norme pour réaliser quelque chose qui nous soit vraiment propre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alessandro Baricco est né en 1958 à Turin. Il est l’auteur de romans et d’essais traduits dans le monde entier. La Jeune Épouse est son dernier roman paru aux Éditions Gallimard en 2016.

 

 

Avis :

En 1902 à Niagara, Tom Smith, inventeur féru de statistiques météorologiques, et Jerry Wesson qui, parfait connaisseur des lieux, s’emploie à repêcher les cadavres des nombreux suicidés des fameuses chutes, font la connaissance de l’audacieuse Rachel Green : frustrée de ne pas parvenir à percer dans le monde masculin du journalisme, la jeune femme a décidé de créer son propre scoop en tentant la descente des chutes du Niagara à bord d’un tonneau. Elle compte bien être la première à se sortir vivante de ce toboggan de l’extrême…

Les malicieuses allusions aux Tom & Jerry du dessin animé et aux Smith & Wesson des armes à feu confirment que, même si une Annie Edson Taylor de soixante-trois ans fut bien la première à sortir vivante d’une descente en tonneau des chutes du Niagara en 1901, organisée à grand renfort de publicité, le récit est avant tout une fantaisie burlesque et railleuse.

Dotée d’indications musicales qui la rythment comme une partition, cette pièce de théâtre est l’occasion de s’interroger sur le courage ou la folie de ces hommes et de ces femmes capables de mettre en jeu leur vie pour, au mieux tenter de s’accomplir ou de réaliser un rêve, au pire pour essayer d’exister ou pour devenir célèbres. Dans le collimateur de l’auteur, l’on a vite fait de repérer la recherche de notoriété et de gloire instantanées devenue si commune dans notre société médiatisée, et en particulier dans le monde du spectacle. A quelles extrémités notre narcissisme et l’appât du gain sont-ils capables de nous mener ?

Sur un ton léger et ironique, associant la musique à l’élégance du texte, Alessandro Baricco nous livre une comédie dramatique satirique qui se moque de notre fascination pour la célébrité, souvent devenue une fin en soi, poursuivie à tout prix et par n’importe quel moyen. (3/5)


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samedi 25 avril 2020

[Rutès, Sébastien] Mictlán






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mictlán

Auteur : Sébastien RUTES

Editeur : Gallimard 

Parution : 2020

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À l’approche des élections, le Gouverneur – candidat à sa propre réélection – tente de maquiller l’explosion de la criminalité. Les morgues de l’État débordent de corps anonymes que l’on escamote en les transférant dans un camion frigorifique. Le tombeau roulant est conduit, à travers le désert, par Vieux et Gros, deux hommes au passé sombre que tout oppose. Leur consigne est claire : le camion doit rester en mouvement. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sans autre arrêt autorisé que pour les nécessaires pleins de carburant. Si les deux hommes dérogent à la règle, ils le savent, ils iront rejoindre la cargaison. Partageant la minuscule cabine, se relayant au volant, Vieux et Gros se dévoilent peu à peu l’un à l’autre dans la sécurité relative de leur dépendance mutuelle. La route, semée d’embûches, les conduira-t-elle au légendaire Mictlán, le lieu des morts où les défunts accèdent, enfin, à l’oubli ?

 

 

Un mot sur l'auteur :

Né en1976, Sébastien Rutés est écrivain et maître de conférences spécialiste de la littérature latino-américaine, notamment mexicaine. Il est l'auteur de plusieurs nouvelles et romans.

 

 

Avis :

Cela fait des jours qu’un semi-remorque frigorifique blanc, totalement banalisé, parcourt inlassablement le désert mexicain, ses deux chauffeurs Vieux et Gros se relayant sans interruption, de façon à ne s’arrêter que pour les pleins de carburant. A son bord s’entassent cent cinquante-sept cadavres, tous victimes de la violence, certains non identifiés, en tous les cas interdits de crémation tant qu’une enquête peut encore les concerner. La criminalité saturant morgues et cimetières dans tout le pays, le gouvernement en pleine période électorale cherche ainsi à gagner du temps avec les morts dont il ne sait plus que faire…

Cette histoire surréaliste est inspirée d’un fait réel survenu au Mexique en 2018. Les premiers chapitres sont déconcertants : une seule et même interminable phrase y tourne en boucle au fil des pensées ressassées par Gros et Vieux, au cours de leurs longues heures de divagation sans but sur les routes droites et sans fin qui traversent la torpeur du désert. L’on y comprend peu à peu leur histoire et cette présence perpétuelle de la mort, dans ce pays où la vie ne pèse rien, et où chacun doit être prêt à tout pour préserver sa peau un jour de plus.

Puis le rythme change, alors que les incidents viennent interrompre les réflexions désabusées des deux hommes, transformant leur traversée hallucinée d’un pays aux allures de purgatoire en une véritable plongée en enfer qui n’est pas sans évoquer Le salaire de la peur de Georges Arnaud. Dès lors, tout dérape, entraînant les deux chauffeurs dans une glissade mortelle où ils tenteront comme ils peuvent de conserver le plus longtemps possible l’équilibre, en tout cas le fragile souffle qui les différencie encore de leur silencieuse cargaison.

Le récit est du noir le plus pur : implacablement désespéré, le ton décapant ne laisse aucun répit, flirtant avec l’absurde dans un humour qui fait autant rire qu’il atterre le lecteur. L’on est ébloui par la maestria de l’auteur, qui, tant par le style que par la construction du roman, a su si bien rendre l’atmosphère de peur qui pèse comme une chape sur une société résignée et terrée dans une passivité impuissante. Chacun espère y passer à travers les gouttes en fermant les yeux, n’hésitant pas à donner lui-même la mort pour éviter de la recevoir, avec pour « unique droit et seule liberté : gagner un peu de temps avant la fin. »

Déroutante au début, cette lecture s’avère une claque magistrale, une plongée saisissante dans le dangereux enfer d’une société mexicaine qui vit dans l’ombre de la mort perpétuellement en embuscade. L’on en ressort sidéré et groggy, durablement marqué par un désespoir si noir, qui n’exclut pourtant ni drôlerie ni poésie. Ce livre me marquera autant que le terrifiant 2666 de Roberto Bolaño. (4/5)

 

 

Citations :

— On ne peut pas savoir. C’est comme ça. On conduit sans savoir où on va ni ce qu’il y a à l’arrière. Des fois, je me dis que c’est pareil pour Dieu…
 — Quoi ?
— Le monde, c’est comme un grand semi-remorque que Dieu conduit sans savoir ce qui se passe à l’arrière. Il est enfermé dans la cabine et fonce, les yeux fixés sur la route pour ne pas finir dans le fossé…
— Pourquoi il fonce ?
— Peut-être qu’il veut arriver vite parce qu’il soupçonne que les choses se passent mal à l’arrière…
(…)
Gros se dit que même Dieu doit être ici finalement, pas possible que Dieu reste tout seul dans la cabine, peut-être même qu’il n’y a jamais été, peut-être qu’il a été dans la remorque tout le temps, à respirer la puanteur dans le noir, à se demander où on va, quand le voyage s’arrêtera, à pleurer de temps en temps, mais alors qui conduit ?, se demande Gros, la question vaut aussi bien pour Vieux que pour Dieu, Gros finit par se dire que personne n’est au volant du semi-remorque depuis le début, ça expliquerait bien des choses…


(…) à force de s’écraser contre un mur de silence les mots s’endurcissaient, un coup de poing résonnait dans chacune de ses phrases, des sermons comme une ceinture qu’on retire, tu vois ce qui est arrivé à ta mère !, ses mots allaient toujours trop loin, s’éloignaient de Vieux comme s’ils en avaient peur, impossible de les retenir, il ouvrait la bouche et les mots fuguaient, alors les ramener, les amadouer, avec d’autres mots, ne plus essayer de briser le mur, plutôt le peindre de belles couleurs, pardonne-moi, j’ai juré de te protéger, c’est pour ton bien, chaque phrase dégoulinait sur le mur de silence comme un graffiti obscène, Vieux de la peinture plein les mains, la bouche maculée, des traces de ses doigts sur la peau claire de sa fille comme des cicatrices, pardon !, pardon !, je t’aime !, les mots poissaient, les mots souillaient, ils glissaient entre les doigts de Vieux, lui échappaient encore, disaient plus que Vieux ne voulait dire, connotations visqueuses, sous-entendus humides, Vieux tout englué se débattait pour se libérer, les mots prenaient le contrôle, c’est comme ça dans ces pays où on ne dit plus rien, on ne parle pas parce qu’on a peur de la réaction des autres et on finit par avoir peur aussi des mots (…)


 

Gros regarde le chien sautiller vers la remorque. Il est tout jeune et il lui manque une patte. Mais il a l’œil vif et semble propre. Il est maigre, lui aussi doit avoir faim, l’odeur le rend fou.
Alors le vieillard se retourne et lui assène un grand coup de bâton sur le crâne. Le chien glapit et s’enfuit en jappant. Il laisse une traînée de sang derrière lui. Les trois hommes le regardent disparaître dans le fossé.
— Pourquoi avez-vous fait ça ? demande Gros au vieillard qui lui tend les fruits.
Le vieillard le regarde finalement. Il a les yeux très clairs, presque blancs. Un bandeau sale couvre une blessure sur son front. On croirait qu’il va hausser les épaules mais ne s’en donne même pas la peine. Que pourrait-il dire ? Qu’on ne pose pas de question dans ce pays ? Un chien qui aboie, c’est comme une question. On tue aussi les hommes à cause de leur chien.
En réalité, il n’a tout simplement pas de réponse. Il n’a de réponse à aucune question. Il n’a pas l’habitude d’en chercher. On ne demande jamais rien à un homme comme lui. On lui donne des ordres. Il n’a de réponse à rien. Il est ce qu’on lui commande d’être. Il survit en silence.



(…) les larmes lui montent aux yeux à lui aussi, non seulement parce qu’il leur a fait du mal par amour, mais aussi parce qu’il vient de réaliser qu’il a eu dans sa vie des gens qu’il a aimés suffisamment pour leur faire du mal (…)

 

 

A propos du Mexique sur ce blog :



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jeudi 23 avril 2020

[Mozley, Fiona] Elmet





Coup de coeur 💓

 

Titre : Elmet

Auteur : Fiona MOZLEY

Traductrice : Laetitia DEVAUX   

Parution : en anglais en 2017,
                en français en 2020 chez Gallimard

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

John Smythe est venu s’installer avec ses enfants, Cathy et Daniel, dans la région d’origine de leur mère, le Yorkshire rural. Ils y mènent une vie ascétique mais profondément ancrée dans la matérialité poétique de la nature, dans une petite maison construite de leurs mains entre la lisière de la forêt et les rails du train Londres-Édimbourg. Dans les paysages tour à tour désolés et enchanteurs du Yorkshire, terre gothique par excellence des sœurs Brontë et des poèmes de Ted Hughes, ils vivent en marge des lois en chassant pour se nourrir et en recevant les leçons d’une voisine pour toute éducation. 

Menacé d’expulsion par Mr Price, un gros propriétaire terrien de la région qui essaye de le faire chanter pour qu’il passe à son service, John organise une résistance populaire. Il fédère peu à peu autour de lui les travailleurs journaliers et peu qualifiés qui sont au service de Price et de ses pairs. L’assassinat du fils de Mr Price déclenche alors un crescendo de violence ; les soupçons se portent immédiatement sur John qui en subit les conséquences sous les yeux de ses propres enfants… 

Ce conte sinistre et délicat culmine en une scène finale d’une intense brutalité qui contraste avec la beauté et le lyrisme discret de la prose de l’ensemble du roman.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1988, Fiona Mozley est une romancière et médiévaliste britannique. Elmet, son premier roman, a obtenu le prix Somerset-Maugham en 2018, et été sélectionné pour le prestigieux Man Booker Prize en 2017.

 

 

Avis :

John Smythe, ancien homme de main et boxeur clandestin, vient de s’installer illégalement dans le Yorkshire, sur le terrain qui appartenait autrefois à son épouse disparue. Avec ses deux enfants Cathy et Daniel, il y mène une existence marginale et retirée, vivant principalement de la chasse. Mais le propriétaire, Mr Price, potentat local redouté aux pratiques peu orthodoxes, s’est mis en tête de l’expulser.

Faisant référence à un ancien royaume celtique qui, du Ve au VIIe siècles, couvrit une partie du Yorkshire, mais se déroulant dans ce que l’on devine être notre époque, Elmet met en scène une sorte de Robin des Bois moderne, hors-la-loi au grand coeur, braconnier proche des pauvres et des opprimés, en l’occurrence des victimes du vil Mr Price, homme terrifiant et sans vergogne. A travers les puissantes personnalités de John et de Price s’affrontent deux univers opposés : l’un fruste mais humaniste, fondé sur la liberté et la proximité avec la nature, l’autre construit sur la possession, le pouvoir et la domination à n’importe quel prix.

La fable va s’avérer extrêmement cruelle, les débuts plutôt paisibles et bucoliques, imprégnés de la tendresse taiseuse d’une famille hors normes, basculant rapidement dans un cauchemar violent et sanglant, où John et ses enfants se retrouvent confrontés à l’injustice, à la tyrannie et à la brutalité aveugle. Autour d’eux, la majorité des témoins se pressent comme des moutons, prompts à basculer d’un camp à l’autre pour toujours se trouver du côté du plus fort.

J’ai été littéralement emportée par cette histoire où l’auteur réalise l’exploit de rendre parfaitement réaliste un conte remarquable d’imagination. De son écriture fluide et agréable qui transporte littéralement le lecteur auprès de personnages crédibles et touchants, Fiona Mozley met en place une spirale tragique où la tension dramatique portée à son paroxysme débouche sur un sentiment de révolte face à l’injustice.

Curieux mélange d’ingénuité et de cruauté où le bucolisme léger se transforme sans prévenir en explosion sanglante, cet étonnant roman à la lecture addictive nous confronte à une situation contemporaine d’assujettissement social aux échos étrangement féodaux. Coup de coeur. (5/5)


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mardi 21 avril 2020

[Gallo, Françoise] La Fortuna






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Fortuna

Auteur : Françoise GALLO

Editeur : Liana Levi

Année de parution : 2019

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

1901, Porto Empedocle. Comme beaucoup de Siciliens, Giuseppa choisit, avec son mari et ses quatre fils, de quitter son île et de tenter une traversée périlleuse vers une nouvelle vie en Tunisie. Certains fuient la misère, le choléra, ou la mafia. D’autres, comme elle, un destin contraire. Le temps de ce périple, elle se souvient… Abandonnée à l’âge de trois mois à la porte d’un couvent, elle a cru échapper au malheur en rencontrant Francesco. Mais celui-ci est né dans une famille de propriétaires terriens arrogants, qui s’acharnent à gâcher son existence. Giuseppa empoigne alors les rênes de sa vie, guidée par son nom, La Fortuna, comme par une bonne étoile. À travers cette femme simple et déterminée, ce roman retrace l’histoire peu connue des «Italo-Tunisiens» qui, il y a un siècle, ont quitté l’Europe pour l’Afrique du Nord.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Françoise Gallo, née en Tunisie dans une famille sicilienne, rejoint à huit ans la Provence. Elle écrit et réalise des fictions et des documentaires. En 2006, elle signe un 52 minutes, Stessa Luna, Prix SCAM «Brouillon d’un rêve littéraire», point de départ de l’écriture de ce roman inspiré de l’histoire de sa famille, et de tant d’autres. Elle vit entre Aix-en-Provence et Paris. La Fortuna est son premier roman.

 

Avis :

En 1901, comme tant d’autres Italiens à l’époque, la narratrice se résout à quitter la Sicile avec son mari et ses quatre fils, dans l’espoir de trouver une vie meilleure en Tunisie. Lors de la pénible traversée à bord d’un fragile esquif de passeur, elle se remémore son parcours de « femme de tête » : abandonnée bébé sur les marches d’un couvent, élevée dans la pauvreté par les sœurs, Giuseppa a fini par épouser le dernier fils d’une famille propriétaire d’un domaine agricole, devenant la servante corvéable à merci de sa belle-mère et de ses belles-sœurs, au sein d’un clan mené d’une main de tyran par l’aîné. Le fort tempérament de la jeune femme l’amènera à toujours se battre pour reprendre son destin en main, quitte à partir pour mieux rebondir, confiante en la « Fortuna ».

A travers ce portrait extraordinaire d’une femme dotée d’un courage et d’une résilience exceptionnels, l’auteur, elle-même née en Tunisie dans une famille sicilienne, nous fait découvrir la peu connue vague d’émigration qui aboutit à la création d’une importante colonie d’Italiens en Tunisie, majoritairement des Siciliens, et qui connut son apogée au début des années 1900.

Ironie du sort, le périple de Giuseppa ne peut bien sûr que s’inscrire en négatif des vagues de migrants qui tentent aujourd’hui de rallier l’île de Lampedusa, à mi-chemin entre la Tunisie et la Sicile. Autre époque, autre flux, l’histoire se répète indéfiniment, le désespoir poussant les plus malheureux, mais aussi les plus audacieux, à partir tenter leur chance ailleurs.

Le récit se concentre surtout sur ce qui précède la décision de partir de Giuseppa, sa nouvelle vie en Tunisie n’étant que très brièvement abordée. Ce qui intéresse l’auteur est cette impulsion qui pousse au départ, cette capacité à refuser le désespoir et à risquer le tout pour le tout pour une nouvelle vie : une détermination d’autant plus émouvante lorsqu’elle vient d’une femme qui aurait pu, comme beaucoup d’autres, se laisser broyer par son environnement machiste. Il est impossible de ne pas frémir devant les coups du sort qui s’acharne sur Giuseppa, qui pourtant, ne baisse jamais les bras, toujours prête à forcer le destin et à revendiquer sa liberté.

Agréable à lire, parfaitement crédible dans sa représentation de la vie des Siciliennes de l’époque, ce roman historique est un hommage aux aïeux de l’auteur, mais aussi une formidable leçon de courage, involontairement féministe. (4/5)

 


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dimanche 19 avril 2020

[Ledesma, Jordi] Ce que la mort nous laisse





J'ai aimé

 

Titre : Ce que la mort nous laisse
          
(Lo que nos queda de la muerte)

Auteur : Jordi LEDESMA

Traductrice : Margot NGUYEN BERAUD   

Parution : en espagnol en 2016,
                en français en 2019 chez Asphalte

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans ces stations balnéaires de la Costa Dorada, sur le littoral de la Méditerranée, tous les habitants se connaissent. Le flux incessant des touristes a beau rythmer les saisons, ce sont toujours les mêmes jalousies, les mêmes rivalités, les mêmes clans. Lucía, qui a grandi ici, est belle, trop belle : elle attire tous les regards et déchaîne les commérages. Qu’il serait facile de lui imaginer une liaison avec le séduisant Ignacio Robles, fils à papa propriétaire d’une agence immobilière… Mais qui prendrait le risque de déclencher l’ire de son mari, le Crocodile, commandant local de la Guardia Civil ? Celui-ci est d’ailleurs sur une affaire délicate : un des jeunes de la ville a été retrouvé mort sur une plage, et il craint que ce cas révèle les petits trafics qu’il couvre en échange d’un pourcentage… Tous les ingrédients du drame à venir sont réunis.

Vingt ans après, le narrateur se rappelle cet été pas comme les autres. Il plonge dans ses souvenirs pour en faire revivre les acteurs et le décor. Roman de la mémoire, Ce que la mort nous laisse est également le portrait d’une ville où les antagonismes de classe sont d’une rare violence, en plein boom immobilier touristique des années 1990.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jordi Ledesma est né à Tarragone, en 1979. Ce que la mort nous laisse est son troisième roman.

 

 

Avis :

Dans les années 1990, en plein essor touristique et immobilier de la Costa Dorada, en Catalogne, un adolescent est retrouvé mort sur une plage de Tarragone : un cadavre encombrant pour le Commandant de la Garde Civile, car l’enquête pourrait révéler ses propres compromissions dans le trafic de drogue local. Mais les ennuis de l’officier ripou ne font que commencer, sa séduisante épouse, objet des fantasmes masculins et des jalousies féminines, venant d’attirer la convoitise d’un voyou du cru…

Qu’il est noir ce tableau d’une société largement gangrenée derrière les apparences de la carte postale méditerranéenne : l’essor économique et touristique ne profite qu’à une minorité, déjà installée ou nouvellement enrichie, perpétuant les impitoyables et inextricables inégalités entre les classes sociales. Entre jeunes défavorisés et sans avenir, proies toutes trouvées pour la délinquance et les trafics en tous genres, et petits bourgeois désoeuvrés en mal de sensations, ouverts à toutes les bêtises possibles, le terrain de jeu voit inévitablement les incidents se multiplier sous la coupe de bandes de malfaisants en tous genres.

Le climat s’avère mortifère, un vrai marigot dominé par le Crocodile, ce représentant de l’ordre dont l’apparente toute-puissance cache des failles de plus en plus visibles et compromettantes : lui non plus n’est pas sorti du ruisseau sans se salir les mains et l’engrenage finira par l’emmener bien plus loin qu’il n’aurait pu l’envisager, dans une tragédie aux infortunées victimes collatérales, d’ailleurs majoritairement des femmes : mères, épouses, flirts, toutes prises au piège de leurs rêves bien vite flétris.

Ce huis-clos étouffant m’a engluée dans un cauchemar si douloureusement réaliste, que l’ennui et la désespérance des personnages m’ont au final pesé jusqu’au malaise de la déprime. Vite, un peu d’air s’il vous plaît… (3/5)


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vendredi 17 avril 2020

[Ferrante, Elena] L'amour harcelant






J'ai moyennement aimé

 

Titre : L'amour harcelant (L'amore molesto)

Auteur : Elena FERRANTE

Traducteur : Jean-Noël SCHIFANO

Parution : en italien en 1992,
                en français en 1995 chez Gallimard 

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Entre le corps d'Amalia, qui flotte dans la mer, à l'aube, mystérieusement noyé, et le corps de Delia, sa fille, exposé à la violence, au sang et à la pluie d'une Naples au ciel plombé et aux rues hostiles, se déroule ce thriller familial, sensuel et désespéré, dont les rebondissements vous griffent le cœur.
Qu'est-il arrivé à Amalia ? Qui se trouvait avec elle la nuit de sa mort ? Pourquoi n'est-elle vêtue que d'un soutien-gorge neuf quand on la retrouve ? A-t-elle vraiment été, comme le portent à penser les dernières heures de sa vie, la femme que sa fille a toujours imaginée, ambiguë et insatiable, prête à de secrètes déviations, capable d'échapper dans la ruse et la grâce à la surveillance obsédante de son mari ? Qui est Caserta, ce vieil ami d'Amalia, une victime ou un bourreau ? Quels sont ces hommes qui entravent et révèlent le destin de Delia ?
Le parcours qui conduira Delia des funérailles de sa mère à l'évocation toujours plus détaillée de la figure troublante de cette génitrice, et au dénouement imprévisible de l'histoire, est constellé de soubresauts de la mémoire, de gestes de répulsion et d'amour, de scènes glaçantes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière dont la véritable identité n'a jamais été révélée, Elena Ferrante est l'auteure de la série L'amie prodigieuse, dont les quatre volumes se sont vendus à plus de cinq millions d'exemplaires dans le monde. Toute son œuvre a paru aux Éditions Gallimard.

 

 

Avis :

A Naples, la narratrice Delia se rend aux obsèques de sa mère, retrouvée noyée dans la mer. Le père, séparé de sa femme depuis des décennies après une relation violente marquée par la jalousie, ne s’est pas déplacé. En revanche, resurgit un vieil ami de la morte, l’étrange Caserta, qui avait tant marqué Delia enfant et son père, convaincus qu’une relation coupable liait cet homme à la sensuelle Amalia.

Alors que Delia se lance sur les traces de sa mère pour comprendre sa mort, les souvenirs affluent au point de mêler passé et présent en d’étonnantes superpositions : son retour sur les lieux de son enfance fait ainsi remonter à la surface des images profondément enfouies qui viennent lui faire revivre son enfance dans les années soixante, cette fois du point de vue de sa mère tel qu’elle parvient à l’imaginer, elle qui, désormais parvenue au même âge, lui ressemble tant.

Le pivot de cette anamorphose entre deux époques et deux personnages est la ville de Naples, qui imprègne les pages d’une ambiance trouble et délétère, inquiétante au final, au travers de quartiers populaires toujours sous la pluie, où résonnent les accents du dialecte local, et où une femme semble ne pouvoir faire un pas sans se faire harceler.

Une sensation de malaise m’a accompagnée tout au long de ma lecture, cette atmosphère méphitique enveloppant des personnages globalement assez minables et peu sympathiques, tous obsédés par la perversité supposée d’une femme, objet de tous les fantasmes et donc de tous les soupçons, et pourtant la seule à être restée finalement au-dessus de la mêlée des rivalités et des sentiments sordides.

Si j’ai admiré l’habileté de construction du récit et la capacité de l’auteur à restituer avec véracité la trouble complexité des personnages, j’ai trouvé cette histoire d’amour-haine pesante et déprimante, voire profondément glauque et dérangeante tant tout y est malsain. On ne se remet pas si facilement de tant de réalisme cru, où tout n'est que violence à l’encontre des femmes. (2/5)


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mercredi 15 avril 2020

[Dubois, Jean-Paul] Vous plaisantez, monsieur Tanner





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Vous plaisantez, monsieur Tanner

Auteur : Jean-Paul DUBOIS

Editeur : Editions de l'Olivier

Année de parution : 2006

Pages : 200

 

 
 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« Eh bien moi, vous me verrez tous les jours de la semaine.
– Vous plaisantez, monsieur Tanner. En tout cas, il faut qu’on se mette d’accord : qui est-ce qui va commander ? »
Paul Tanner, documentariste animalier, menait une existence paisible avant d’hériter de la maison familiale. Décidé à la restaurer de fond en comble, il entreprend des travaux. Tandis qu’il s’échine sur les sols, les corps de métier défilent. Maçons déments, couvreurs délinquants, électriciens fous… tous semblent s’être donné le mot pour lui rendre la vie impossible.
Récit véridique d’un chantier, chronique d’un douloureux combat, galerie de portraits terriblement humains, Vous plaisantez, monsieur Tanner se lit comme une comédie. Une comédie menée par un narrateur qui ressemble fort à son auteur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l'Olivier : L'Amérique m'inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre choseSi ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l'Olivier, 2004).

Il a aussi reçu le prix Goncourt 2019 pour Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon.

 

Avis :

Le narrateur, qu’il est tentant d’assimiler à l’auteur, a hérité d’une vaste maison de famille délabrée. Il se lance dans des travaux de réhabilitation qui vont durer un an et le soumettre à rude épreuve, au contact des différents corps de métier du bâtiment et de leur lot d’incompétents, d’escrocs, d’étourdis et que sais-je encore…

J’ai beaucoup compati et aussi bien ri à la lecture des mésaventures du pauvre monsieur Tanner, malheureusement convaincue que cette comédie ne donne qu’à peine dans l’exagération et que les situations décrites sont somme toute tout à fait vraisemblables. L’auto-dérision combinée à la maestria de la langue française produit ici un délicieux et léger moment de divertissement que l’on regrette de terminer trop tôt, malgré le soulagement du dénouement pour le narrateur.

Voici un livre drôle et bien écrit qui sent le vécu, et qui ne peut que rendre sympathique l’infortuné monsieur Tanner, en qui bon nombre de lecteurs se reconnaîtront aisément. Il serait dommage de bouder le plaisir de cette réjouissante facétie. Coup de coeur. (5/5)


 

Du même auteur sur ce blog :

 


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lundi 13 avril 2020

[Dusapin, Elisa Shua] Les billes du Pachinko






 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les billes du Pachinko

Auteur : Elisa Shua DUSAPIN

Editeur : ZOE

Année de parution : 2018

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Claire va avoir trente ans et passe l’été chez ses grands-parents à Tokyo. Elle veut convaincre son grand-père de quitter le Pachinko qu’il gère pour l’emmener avec sa grand-mère revoir leur Corée natale, où ils ne sont pas retournés depuis la guerre. Le temps de les décider à faire ce voyage, Claire s’occupe de Mieko, une petite Japonaise à qui elle apprend le français. Elisa Shua Dusapin propose un roman de filiation, dans lequel elle excelle à décrire l’ambivalence propre aux relations familiales. Elle dépeint l’intériorité de ses personnages grâce une écriture dépouillée et plonge le lecteur dans une atmosphère empreinte d’une violence feutrée où l’Extrême-Orient joue son rôle.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène, entre deux voyages en Asie de l’Est.

 

Avis :

Claire, la narratrice, vit en Suisse. Elle profite des vacances d’été pour se rendre chez ses grands-parents, installés à Tokyo depuis leur fuite de la Corée en guerre il y a cinquante ans. La jeune femme s’est mise en tête de ramener le vieux couple quelques jours dans sa patrie d’origine. En attendant de le convaincre, elle donne des cours de français à une petite écolière japonaise, avec laquelle elle entretient bientôt une relation d’affection partagée.

Elle-même franco-coréenne établie en Suisse, l’auteur nous fait découvrir les Zainichi, ces descendants des Coréens venus s’installer au pays du Soleil-Levant pendant l’occupation japonaise de leur pays, notamment au cours de la seconde guerre mondiale. Déportés en masse au Japon pour compenser la pénurie de main d’oeuvre d’alors, travaillant souvent dans des conditions misérables, ils y ont toujours été l’objet de discriminations racistes héritées du colonialisme japonais.

De nombreux détails rendent fascinante cette plongée dépaysante au sein de la plus importante communauté d'origine étrangère au Japon, à commencer par la tradition du Pachinko, hybride du flipper et de la machine à sous, à l’origine d’une véritable industrie aux mains des Zainichi. Leurs salles de jeux font fureur au Japon, où les casinos sont interdits. Les billes recrachées par les machines sont convertibles en lots de faible valeur, ensuite monnayables dans des bureaux d’échanges à proximité des salles de Pachinko : un vrai phénomène de société au Japon.

Avec des chapitres courts et une grande sobriété d’écriture, l’auteur nous entraîne dans un récit rythmé, sous-tendu par le malaise de Claire, écartelée entre Europe, Japon et Corée. Malgré tous ses efforts et ses bonnes intentions, rien ne se passe comme l’imaginait la jeune femme, la barrière des langues, des cultures et des générations, tout comme le poids de l’Histoire, ne cessant de générer malentendus et incompréhensions, interdisant toute vraie communication entre les personnages. Finalement, ligotée dans les non-dits et impuissante face aux souffrances de ses proches, c’est à la recherche de sa propre identité que va se retrouver confrontée Claire.

La complexité des personnages et de leurs relations fait toute la richesse de cette histoire courte et faussement simple, où chaque détail s’avère hautement signifiant : un peu comme si chaque kokeshi en cachait une autre, à la manière des poupées russes… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 

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