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mardi 23 juin 2026

Critique : "L'âge fragile" de Donatella Di Petrantonio | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'âge fragile" de Donatella di Petrantonio




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L’âge fragile (L'età fragile)

Auteur : Donatella DI PETRANTONIO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Albin Michel) en 2025

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782226492685  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lucia n’a jamais quitté son village des Abruzzes. Pourtant, trente ans plus tôt, elle y a été témoin d’un crime terrible. Aujourd’hui, sa fille Amanda, partie étudier à Milan, est de retour auprès d’elle. Mais la jeune femme ne quitte pas sa chambre et s’enferme dans un silence inquiétant. Impuissante face à la détresse d’Amanda, Lucia est soudain confrontée à ses souvenirs douloureux : le drame qu’elle a tout fait pour oublier resurgit… 
Entre passé et présent, le roman de Donatella Di Pietrantonio explore la fragilité des relations familiales et le lien puissant avec cette terre des Abruzzes où se mêlent la beauté et la sauvagerie de la nature.

Ce roman exceptionnel est devenu un phénomène en Italie (plus de 400 000 exemplaires vendus) en recevant à la fois le prix Strega et le prix Strega Giovani, équivalents respectifs du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Originaire des Abruzzes, Donatella Di Pietrantonio est l’une des plus grandes romancières italiennes contemporaines. L’Âge fragile a été récompensé par le prix Strega et le prix Strega Giovani (équivalents italiens du prix Goncourt et du prix Goncourt des Lycéens). Ses précédents romans ont été couronnés de succès : La Revenue (Seuil, 2018, republié sous le titre Celle qui est revenue, Le Livre de poche, 2022), traduit dans plus de 30 pays, a obtenu le prestigieux prix Campiello. Bella mia, en lice pour le Strega en 2014, a reçu les prix Brancati et Vittoriano Esposito Città di Celano, et Mia madre è un fiume, le prix Tropea. Borgo Sud (Albin Michel, 2023) a été finaliste du prix Strega en 2021.

 

 

Avis :

Doublement récompensé par les prix Strega et Strega des lycéens, équivalents du Goncourt en Italie, le cinquième roman de Donatella Di Pietrantonio s’inspire d’un féminicide survenu dans les Abruzzes, qui bouleversa l’Italie des années 1990. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur : les relations parents-enfants, l’attachement profond à sa terre natale et les violences faites aux femmes, le livre étant d’ailleurs dédié « à toutes les survivantes ».

Kiné fraîchement séparée de son mari, la narratrice Lucia réside dans son village d'origine, à proximité d’un père à qui l’âge n’a rien ôté de son autorité. Le vieil homme souhaite lui léguer une terre abandonnée depuis trente ans, marquée par un fait divers tragique que tous cherchent à oublier. Peu désireuse d’hériter de ce fardeau, Lucia regrette de ne jamais avoir quitté les lieux. Mais l’épidémie de Covid ramène Amanda, sa fille de vingt ans, étudiante à Milan. Méconnaissable et mutique, la jeune femme semble avoir perdu le goût de vivre et rejette toute tentative de dialogue. 

Alors que l’histoire de l’héritage fait resurgir le passé et, avec lui, les traces d’une culpabilité jamais apaisée, Lucia se retrouve confrontée au souvenir de son amie d’autrefois, seule rescapée d’un trio de campeuses agressées en montagne par un berger. Les non-dits enfouis depuis trois décennies remontent peu à peu à la surface, jusqu’à entrer en résonance avec le silence plein de colère d’Amanda. Car, à trente ans d’intervalle, dans la beauté sauvage de l’alpage comme dans la foule de la ville, le même drame s’est reproduit, et Lucia, pourtant appelée au secours par sa fille en pleurs, n’a pas su mieux réagir. Honte et culpabilité : les mêmes mécanismes continuent d’entretenir la passivité face à la violence faite aux femmes. A moins que, cette fois, la jeune génération représentée par Amanda ne trouve la force de rompre l’engrenage.

Tendu par le rythme de ses phrases sèches et courtes, la sobriété de ton ne rendant faits et personnages que plus frappants et crédibles, le récit maintient le suspense malgré la connaissance préalable des deux drames. Dans ce décor de montagne splendide mais oppressant, les silences nourrissent une souffrance sourde. Le roman met en lumière les mécanismes du traumatisme et les complicités tacites qui perpétuent la violence, tout en décrivant avec une grande délicatesse « l’âge fragile » de l’adolescence, seuil vers l’avenir mais aussi moment de bascule où un mot ou un geste peut décider du cours d’une vie.

Ce roman tout en finesse, habilement construit pour dire la permanence des réflexes patriarcaux, la perversion du silence et la rémanence des blessures tues, dessine aussi un magnifique portrait de femme, pétrie de doutes mais peu à peu amenée à comprendre que, peu importe le temps ou la distance, on n’échappe jamais à la part de soi restée ancrée aux lieux de l’enfance. (4/5)

 

 

Citations :

Aujourd’hui, j’ai reçu son héritage, un fardeau anticipé. Un bout de montagne m’appartient. Je me répète cela en silence, en face de lui qui recrache sa fumée. J’ai fini par tomber dans le piège. Son ombre s’étire, fond sur moi, chaude et tyrannique. Elle sera encore là, plus tard.


 « La nature est belle pour les riches, pas si on doit y travailler comme un esclave. »
Je n’y avais jamais pensé, cette phrase m’a marquée. Au fil des ans, j’ai compris qu’elle ne valait pas seulement pour le jeune berger asservi. Ciarango, Osvaldo, mon père : aucun d’eux n’avait choisi de vivre dans la vallée. Ils étaient restés au seul endroit possible, celui où ils étaient nés. Ils n’avaient rien vu ni rien imaginé d’autre. Ils étaient esclaves de la nécessité. Qui pesait aussi sur ma mère et moi.


 

lundi 6 avril 2026

Critique : "L'anniversaire" de Andrea Bajani | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L"anniversaire " de Andrea Bajani


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'anniversaire 
            (L'anniversario)

Auteur : Andrea BAJANI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2025
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073083388  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu reviendras nous voir ? »
Dix ans après avoir définitivement tourné le dos à ses parents, un homme peut enfin raconter les raisons de cette rupture. Sans accuser ni absoudre, il ausculte avec une saisissante précision les dynamiques d’un foyer rongé par une autorité paternelle toute-puissante. Dans ce huis clos feutré, où la violence s’insinue sans éclats, les mots sont des dagues enfoncées dans la chair, et l’emprise est pavée de bonnes intentions. Roman d’une libération, L’anniversaire dessine les contours d’un enfer domestique dont seul un geste radical peut permettre de se sauver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andrea Bajani est né à Rome en 1975. L’anniversaire est son sixième livre publié en France. Pour ce roman, il a reçu le prix Strega et le prix Strega Giovani en 2025. Il vit entre l’Italie et le Texas, où il enseigne à la Rice University de Houston.

 

Avis :

Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.

Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés. 

Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer. 

Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.

C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je sais qu’elle expédiait quotidiennement certaines tâches, mais rien ne s’est jamais condensé en une habitude. Pour qu’on se donne une habitude, il doit y avoir un corps qui l’exige, et ma mère n’avait pas de corps, ou, mieux, elle n’avait pas de corps indépendant. C’était également par émanation de mon père qu’elle existait en tant que corps. Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste.

 
Toutes deux s’inséraient dans un modèle de famille où le père jouait le rôle du chef — aux yeux du monde, de façade — et où la mère commandait. Ni l’une ni l’autre ne semblaient vivre cette condition avec la moindre gêne : elles chassaient leurs maris de la cuisine, tenaient les cordons de la bourse à la maison, définissaient l’éducation de leurs enfants, puis laissaient ces mêmes maris se mettre au volant lorsqu’ils montaient en voiture. Elles disaient à leurs enfants « je vais appeler ton père » pour attribuer aux hommes le rôle fonctionnel du méchant, du bras armé de la loi. Rôle qui était — en simplifiant — grosso modo la contribution qu’elles exigeaient d’eux pour l’éducation de leur progéniture, et cela leur convenait. L’une comme l’autre s’amusaient — je m’en souviens — à se moquer de l’inaptitude de leurs époux respectifs. L’une d’elles était comptable dans une entreprise, l’autre, femme au foyer, comme ma mère. 
Tout cela différait énormément de notre contexte domestique. Ma mère avait affaire à un autre genre de patriarcat, plus proche d’un totalitarisme : mon père tenait les comptes, conduisait la voiture, établissait les lignes de l’éducation de ma sœur et de moi-même, s’occupait de notre instruction, si bien qu’il ne lui restait plus, à elle, que la menue gestion des draps à changer, de la cuisine et du ménage. Bref, elle subissait un pouvoir absolu où son mari était la voix et le bras de la loi. Cela bannissait de fait toute forme réelle de solidarité entre ses deux amies et elle. Leur subordination dans l’ordre social ne correspondait pas nécessairement à la soumission domestique dans un régime répressif, qui était au contraire, chez nous, la pierre angulaire de tout l’édifice.

 
Toute limitation de la liberté comporte cependant une incitation à chercher des stratagèmes pour passer à travers les mailles. Ainsi, si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. Il suffisait d’indiquer aux amis, pour ce qui était de ma sœur et de moi-même, ou aux membres de la famille, dans le cas de ma mère, que nous étions prêts à parler pour qu’on nous appelle. Cette méthode contournait toutes les règles liées à la durée. Et si la sonnerie avait lieu à l’insu de mon père, c’était encore mieux : cela nous exemptait de toute forme de jugement. 
Ce système fut, pour nous autres enfants, de l’oxygène infiltré dans le compartiment étanche de la maison. Il se mua en véritable langage, en morse pour les oreilles. De deux sonneries, nous demandions à être appelés ; d’une seule, nous disions à nos amis que nous pensions à eux. Nous disparaissions derrière la porte de la cuisine, composions en toute hâte le numéro sur les touches, puis ressortions comme si de rien n’était. Ce code fut ensuite adopté par nos interlocuteurs, surtout celui des bonjours. À une sonnerie lancée correspondait une sonnerie reçue. Notre foyer se changea ainsi en forêt ponctuée de sifflements téléphoniques. Ma sœur et moi les reconnaissions, nous savions à qui les attribuer. Nous disions « pour moi » afin d’empêcher l’autre de se l’approprier ou de cultiver l’illusion qu’on pensait à lui. J’ignore si cela agaçait mon père ; chez ma sœur et moi, en tout cas, le plaisir de nous être tirés d’affaire l’emportait.

 
« Ça, c’est un livre pour ta mère » a toujours signifié, dans la bouche de mon père, qu’un roman ne valait rien. Cette affirmation comportait aussi une sorte d’affection. Cette affection particulière, perverse, sincère et violente qui traduit, ou résume, l’affirmation d’un empire. Introduire le roman en question dans la bibliothèque domestique qu’il constituait, jour après jour, en autodidacte volontaire, figurait au nombre des concessions qu’il lui accordait. Mais décréter qu’un livre était pour ma mère voulait dire avant tout que sa place la plus appropriée était la poubelle.
 
 
Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose.

 
Ce qu’en revanche je ne saisissais pas à l’époque c’était que pardonner était, pour mon père, la seule façon sinon de demander pardon, du moins d’être absous. Et, sans absolution, il se sentait condamné au gouffre absolu. Tel était le devoir, implicite, de ma mère. Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait, à elle. Ou mieux, de le protéger du mal qu’il nous causait à nous tous.

 
Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs, dans un espace intermédiaire entre l’accomplissement des choses et sa prise de conscience. Mettre son portefeuille dans le réfrigérateur puis le chercher partout pendant des heures — et retourner au supermarché demander si on l’avait trouvé —, laisser la porte de l’appartement ouverte, ou la claquer derrière elle, les clefs à l’intérieur. Être distraite, ne pas se voir agir, telle était — je pense —, pour elle, la seule manière de se rendre vraiment invisible. Et de ne pas être vue, de ne pas être touchée. De ne pas être englobée dans la vie : la distraction était la manifestation première de sa renonciation absolue.

 
Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. La violence était, pour lui, le moyen — quand tous les autres s’étaient révélés vains — d’obtenir une manifestation d’affection, fût-elle insincère. Il se faisait donc craindre, haïr, détester, en réponse immédiate à sa demande, ou exigence, d’amour.
(…)
En résumé, mon père avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé, même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité et, en définitive, désamour.

 
Cependant, elle commença bientôt à se montrer mal à l’aise au cours de nos appels, et elle était tendue bien qu’elle soit seule. Au début, je ne comprenais pas, ou plutôt je croyais que mon père se trouvait à la maison. Puis elle me laissa entendre, sans le formuler, qu’il ne voyait pas d’un bon œil ce dialogue direct entre elle et moi, qu’il voulait que je téléphone en sa présence. J’essayai d’alterner, mais cela ne marcha pas, ma mère était gênée, elle s’efforçait d’abréger nos conversations de façon à ne pas avoir à lui rapporter ce que j’avais dit. Je ne suis même pas certain qu’elle lui parlait alors de nos appels. J’insistai deux ou trois fois, puis je m’aperçus qu’elle préférait renoncer à ses rires d’adolescente plutôt que de générer de la tension à la maison. Bref, si entendre ma voix constituait son dernier espoir, fût-il caché, elle le laissa mourir.

 
Un soir, alors que mes dérobades étaient de plus en plus évidentes — voire hostiles, au point de refuser de me rendre chez eux pour le déjeuner de Noël —, mon père empoigna le combiné et décida de m’appeler à ses propres frais. Je marchais sous la neige — l’époque du téléphone portable était entre-temps arrivée —, un bonnet de laine sur la tête et des flocons sur mes lunettes. Mon père hurlait, m’obligeant à écarter l’appareil de mon oreille. Il disait que je devrais avoir honte d’avoir abandonné ma mère à sa solitude le jour de Noël. Dans le silence ouaté de Turin, je hurlais moi aussi et, enfin, disais tout — tout quoi ? y avait-il vraiment quelque chose à dire ? —, même si chacun de mes mots allait s’écraser contre sa fureur verbale, lui qui se contentait de crier : « Au pied ! Tais-toi ! Au pied, le chien ! » Au paroxysme de l’appel, il se mit à imiter dans le combiné l’aboiement d’un chien pour commenter tous les mots que je prononçais. « Ouaf ouaf ! Tais-toi, sale chien ! Ouaf ouaf ! » Et, après avoir crié, hors de lui : « De même que je t’ai construit, je te détruirai ! », il avait fondu en des pleurs sans fin, auxquels avaient répondu mon silence, le silence de l’hiver, le silence de la neige. 
 
 
C’est un fait, quelle qu’ait été ma réaction — mondaine, provocatrice et même agressive — lors de cette dernière visite au domicile de mes parents, tout serait resté contenu dans la représentation de la même trame. Les choses, fût-ce une querelle impliquant nos corps, voire la violence physique, se seraient tout simplement produites pour la énième fois. Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente.


Pendant des années, j’avais opté pour la distance — qui, en tant que telle, était un classique du genre, pratiqué au fil des générations par des millions de gens. La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales. Cela se produit justement par instinct, je crois, davantage que par émulation : s’éloigner de ce qui blesse. Durant mes années de voyages en Europe et dans le monde, j’ai rencontré des compatriotes dans les endroits les plus impensables et les plus lointains. Dans des bourgs isolés de France, de Russie ou des Pays-Bas, comme dans de grandes métropoles, Paris, New York, Amsterdam, Berlin. Si leur motif premier et, pour ainsi dire, concret était le plus dicible — le travail —, un élan sous-jacent finissait toujours par surgir. Qu’ils importent des céramiques polonaises à Berlin ou conçoivent des bâtiments à Rotterdam, ils révélaient inévitablement, à un moment donné de la conversation, le moteur profond de ces migrations de confort : vivre loin des membres de sa famille.
J’ai toujours perçu une forme de naïveté dans ces confessions faites dans la cuisine après le dîner, avec en arrière-fond un paysage, un idiome et les réverbères d’une ville étrangère. Leurs auteurs ne l’auraient jamais admis officiellement, pas plus qu’ils ne s’y emploieraient aujourd’hui. Et pourtant, la solution des kilomètres placés entre eux et les individus qui les précèdent sur la ligne de la vie m’est toujours apparue comme un fait indiscutable, sinon comme une lapalissade.


Cela équivalait à vivre sans issue. C’est-à-dire à vivre une existence en liberté surveillée. Que je vive à Bruxelles, à Paris ou en Floride, le moment de revenir s’était immanquablement présenté. Le week-end ? À Noël ? Il y avait toujours eu un moment qui annulait brusquement mes périodes de liberté, et je me surprenais à parcourir la même route départementale, à presser du doigt mon nom de famille inscrit sur l’interphone de leur immeuble, puis à entrer quand la porte s’ouvrait. Et quand elle se refermait, je disparaissais chaque fois à l’intérieur, derrière le bruit de la porte blindée. 

 

mardi 25 novembre 2025

[Da Empoli, Giuliano] L'empire de l'ombre. Guerre et terre au temps de l'IA

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'empire de l'ombre
            Guerre et terre au temps de l'IA

Auteur : Giuliano DA EMPOLI

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 266

Accès au livre : ISBN 9782073107541  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Sur la scène : Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping. Une fébrilité planétaire – le risque d’une déflagration mondiale. Le spectacle est impressionnant, mais que se passe-t-il vraiment dans l’ombre ?
Une transformation profonde est en cours. Il est devenu urgent de la comprendre. Des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, de nouvelles élites cherchent à forger des empires. La puissance de feu, matérielle et intellectuelle, du projet qui s’impose depuis la Maison-Blanche est incontestable. Comme toujours en pareil cas, ses partisans ont tendance à le présenter comme inéluctable.
Mais l’acharnement avec lequel ils s’en prennent à l’Europe nous dit qu’ils la considèrent tout de même comme un obstacle à la mise en œuvre de leurs plans. S’en rendre compte, c’est prendre conscience que nous avons davantage de pouvoir que nous l’imaginons et construire un avenir alternatif.
Le point de départ doit être le refus de la soumission. Puisque le défi est philosophique et culturel, toute résistance commence par la connaissance.
C’est ce qui fait de ce quatrième volume de la revue un vademecum nécessaire à tout citoyen convaincu que la vassalisation heureuse ne peut pas être sa destinée.
(Giuliano da Empoli)

Avec les contributions de Daron Acemoglu, Sam Altman, Marc Andreessen, Lorenzo Castellani, Adam Curtis, Mario Draghi, He Jiayan, Benjamín Labatut, Marietje Schaake, Vladislav Sourkov, Peter Thiel, Svetlana Tikhanovskaïa, Jianwei Xun, Curtis Yarvin.

Le Grand Continent, revue née en ligne et portée par une nouvelle génération, s’est imposé comme la plateforme de référence pour le débat stratégique, politique et intellectuel à l’échelle continentale.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Giuliano da Empoli, né en à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italien et suisse. Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris.

 

 

Avis :

La revue Le Grand Continent, fondée à Paris, est un espace de réflexion transdisciplinaire qui réunit intellectuels et écrivains autour des grandes mutations contemporaines. Elle paraît en format papier aux éditions Gallimard sous la forme d’un numéro annuel, dirigé par l’écrivain et conseiller politique italo-suisse Giuliano da Empoli. Cette quatrième parution, qui rassemble différents textes de figures comme Daron Acemoğlu, Sam Altman, Marc Andreessen, Mario Draghi ou encore Adam Curtis, est consacrée aux bouleversements géopolitiques et culturels liés à l’intelligence artificielle, aux conflits contemporains et aux nouvelles formes de pouvoir.

Le volume met en scène les grandes puissances actuelles – Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping – mais insiste surtout sur ce qui se joue « dans l’ombre » : la montée de nouvelles élites, des idéologues du Kremlin aux techno-césaristes de la Silicon Valley, qui cherchent à forger des empires à travers l’IA et les technologies numériques. L’ambition est de montrer que derrière le spectacle visible des tensions mondiales, une mutation souterraine est en cours, qui redessine en profondeur les équilibres mondiaux.

Dans ce contexte, les formes traditionnelles de domination se déplacent et se recomposent. La guerre devient hybride, menée à la fois dans le cyberespace et sur les terrains physiques, brouillant les frontières entre affrontement visible et invisible. La terre ne se réduit plus aux territoires matériels : elle inclut désormais les infrastructures numériques, les réseaux énergétiques et les espaces de données, devenus des enjeux de souveraineté. Quant aux rapports de force, ils se réorganisent sous l’effet de l’IA, qui fait émerger de nouvelles puissances – entreprises technologiques, idéologues, acteurs transnationaux – capables d’imposer souterrainement leur influence. 

La démonstration proposée par ce numéro s’appuie sur un matériau singulier : non seulement les analyses des observateurs, mais aussi les textes, discours et manifestes produits par ces nouvelles élites elles-mêmes. En donnant à lire leurs propres paroles, la revue dévoile la logique interne de ces acteurs, leur rhétorique guerrière et leurs stratégies de conquête. On y perçoit la manière dont ils façonnent des récits de domination, manipulent les imaginaires collectifs par les réseaux sociaux, instaurent une forme d’« hypnose » de masse et redéfinissent le rapport au réel. Ces prises de position, souvent marquées par une défiance envers les institutions démocratiques, révèlent une volonté de substituer au débat public une vision autoritaire et technologique du pouvoir. L’ensemble met ainsi en lumière la cohérence d’un projet souterrain : celui d’élites qui, par la guerre des récits et la maîtrise des technologies, cherchent à imposer un nouvel ordre mondial à leur avantage.

« Être un modéré n’est pas une idéologie [...] c’est l’absence de pensée. » – Curtis Yarvin
« Il n’y a plus de beauté que dans la lutte [...] La technologie doit être un assaut violent. » – Marc Andreessen
« Les machines prennent les décisions à notre place [...] mais c’est largement compensé par la liberté née de l’abondance matérielle. » – Marc Andreessen
« Notre ennemi est le principe de précaution [...] Il est profondément immoral et nous devons nous en débarrasser. » – Marc Andreessen
« Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. » – Peter Thiel
« L’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes [...] ont rendu la démocratie capitaliste oxymorique [...] Seules les technologies pourraient créer de nouveaux espaces pour la liberté. » – Peter Thiel

Autant de déclarations que le lecteur reçoit comme des déflagrations, venant confirmer avec une force implacable les analyses sombrement lucides des spécialistes contributeurs de l’ouvrage. Pourtant, loin de se réduire à un constat désabusé, le livre s’attache tant bien que mal à l’espoir : en dévoilant la radicalité des imaginaires qui structurent ces nouvelles élites, il alerte sur l’ampleur des luttes en cours et invite chacun à mesurer les conséquences politiques et culturelles de ces visions. Cette mise en lumière, en rendant visibles les logiques souterraines, ouvre la possibilité d’une réaction collective, en particulier à l’échelle européenne, où se joue peut-être la capacité de bâtir un contre-modèle. Car c’est là que peut émerger une réponse fondée sur la démocratie, la culture et la coopération, capable de rivaliser avec les récits conquérants et de proposer une autre idée du progrès : un progrès partagé, inclusif et durable.

Une collection de textes saisissants qui, au-delà du constat, tracent les lignes de force d’un monde en recomposition. Ce numéro n'éclaire pas seulement les bouleversements : il en fait sentir l’urgence, en donnant au lecteur les clés pour comprendre – préalables indispensables à toute réaction. Comme toujours sous la direction de Giuliano da Empoli, l’ouvrage conjugue clarté et intensité, offrant une lecture accessible et percutante, qui secoue et arme l’esprit. Essentiel, parce qu’il ne s’agit plus seulement de lire le présent, mais de se préparer à le transformer collectivement. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Réduit à l’essentiel, le projet politique techno-césariste peut être décomposé en deux phases. D’abord, la machine à chaos des réseaux sociaux et autres outils numériques sape de l’intérieur les fondements mêmes des démocraties libérales. Le débat public sort des espaces réglementés dans lesquels il se déroulait pour rejoindre une sorte de Somalie numérique où les seules règles sont celles imposées par les seigneurs de la guerre, les propriétaires des grandes plateformes, qui remplacent l’opinion publique par un assemblage de tribus ennemies et multiplient leur fortune au passage. Cette phase implique l’élimination des anciennes élites modérées, sociales-démocrates et libérales qui ont gouverné nos sociétés jusqu’à présent, et leur substitution par des leaders extrémistes qui amplifieraient encore plus la déconstruction des institutions démocratiques et de tout ce qui pourrait freiner l’accélération en cours. 
Passé cette première phase, la théorie du bonheur du techno-césarisme se révèle dans toute sa splendeur. 
Elle implique l’adhésion des masses à un nouveau Léviathan, la machine algorithmique gouvernée par l’intelligence artificielle qui résoudra tous les problèmes de l’humanité, laissant présager un avenir d’abondance illimitée. Si Hobbes concevait déjà son Léviathan non pas comme une créature abstraite mais comme un corps physique, un « homme artificiel » ou, mieux, un « Dieu mortel », les techno-césaristes vont plus loin, en imaginant un Léviathan dont la domination s’étendrait au-delà des frontières de la Terre, en colonisant l’univers, et au-delà des frontières de la vie humaine, en vainquant la mort. En attendant que cet avenir radieux se réalise, le projet prévoit que les masses se soumettent à un régime de contrôle absolu, qui surveille et oriente chacun de leurs mouvements, afin que le fonctionnement de la société dans son ensemble, et de chacun des individus qui la composent, se conforme de plus en plus à celui de la machine.


Avant même qu’il ne mette les pieds à la Maison-Blanche, J. D. Vance avait formulé les termes du marché de manière explicite : « Ne pensez pas que l’OTAN vous protégera si vous imposez des limites à nos plateformes numériques », avait-il dit. Et depuis, cette menace a été réitérée, sous différentes formes, par tous les hiérarques du nouvel empire. Accepter cet échange reviendrait à renoncer à une dimension de la souveraineté dont l’importance est désormais comparable à celle de la souveraineté territoriale. S’il n’exclut pas un volet territorial (le Groenland, le Canada, le Panama…), le projet techno-césariste se déploie en effet principalement dans la dimension numérique. Accepter l’échange de Vance, c’est donc se résigner à la dislocation de nos démocraties, à l’image de ce qui se passe aux États-Unis, et ouvrir tout grand la porte à l’autoritarisme numérique dont rêvent les oligarques de la Silicon Valley.


Il ne s’agit pas que de nouvelles règles. Comme le dit très bien Andre Wilkens, pendant trop longtemps, l’Europe s’est appuyée sur la croyance que l’utilisation abusive des plateformes numériques pouvait être traitée principalement par la réglementation, mais bien que des normes solides soient indispensables, « on ne gagne pas une guerre à coups de réglementations ».


La plupart des gens ne veulent pas que les moindres détails de leur vie soient gérés par une sorte de machine omnisciente toute-puissante, même si c’est pour leur bien. Être libre, ce n’est pas avoir un maître bienveillant, c’est ne pas avoir de maître du tout.


Prédire l’avenir est toujours un acte de pouvoir, mais imaginer des futurs alternatifs est toujours un acte de liberté.


Dans ce paysage évoluent deux figures emblématiques, à la fois créateurs et symboles de cette époque : Donald Trump et Elon Musk. Ils ne sont pas simplement deux individus puissants ; ils sont les apôtres de ce nouveau paradigme, forces opposées mais complémentaires dans la bataille pour la réalité. 
D’un côté, Trump vide le langage : ses mots, répétés à l’infini, deviennent des signifiants vides, dénués de sens mais chargés d’un pouvoir hypnotique. De l’autre, Musk inonde notre imagination de promesses utopiques destinées à ne jamais se réaliser, entraînant les esprits dans une transe perpétuelle d’anticipation obsessionnelle. Ensemble, ils modulent nos désirs, réécrivent nos attentes et colonisent notre inconscient. Tous deux ont perfectionné l’art de susciter des crises pour ensuite se présenter comme la solution. Trump évoque des invasions imaginaires pour se poser en protecteur. Musk annonce des apocalypses liées à l’intelligence artificielle pour se proposer comme le gardien de l’humanité. Cette technique qui consiste à créer et à résoudre des problèmes imaginaires est la clef de toute hypnose.
 
 
Le capitalisme numérique n’est pas simplement une évolution du capitalisme. Les algorithmes ne sont pas de simples outils de calcul et de prédiction : ce sont des technologies hypnotiques de masse. Et l’économie de l’attention n’est pas qu’un modèle économique : c’est un système d’induction collective de transe.


L’illusion n’a jamais été aussi réelle – et l’idée de réalité n’a jamais été aussi illusoire.


Ce n’est pas une ère de contrôle direct. C’est une ère de manipulation subtile, où le pouvoir ne se manifeste pas par la force mais par la séduction. Le récit ne dicte pas de règles : il murmure des possibilités. Chaque image, chaque son, chaque mot se positionne comme une tesselle dans une mosaïque hypnotique. La répétition est son arme la plus puissante : non pas parce qu’elle contraint mais parce qu’elle capture.


Trump, comme nous l’avons vu, exploite et amplifie les impulsions régressives : la nostalgie d’un passé imaginaire, la peur de l’autre, le désir de vivre dans un monde simple. Son hypnose opère par la libération contrôlée d’énergies réprimées. Musk, en revanche, mobilise les impulsions progressistes, même chez les conservateurs : le désir de transcendance technologique, l’évasion de la finitude humaine, l’excitation pour la nouveauté. Son hypnose fonctionne par la sublimation technocratique des angoisses existentielles.


Leur opposition apparente – la régression de Trump face au progressisme de Musk – repose sur une complémentarité profonde : ils sont deux faces d’un même système qui opère par modulation des états de conscience collectifs, oscillant entre la nostalgie d’un passé imaginaire et l’anticipation d’un futur impossible.


Le véritable pouvoir de ces systèmes réside non dans leur capacité à censurer ou contrôler l’information, mais dans leur aptitude à façonner l’architecture même de la perception. TikTok, par exemple, ne se contente pas de distribuer du contenu : il exporte et propage une manière particulière de vivre le temps, l’identité et les relations. L’algorithme devient un outil de colonisation culturelle, plus subtil et profond que les formes traditionnelles d’impérialisme.


La capacité d’un État à exercer sa souveraineté ne dépend plus de sa force militaire ou économique, mais de sa capacité à maîtriser et à maintenir des architectures de la conscience convaincantes. Ainsi la victoire et la défaite ne se mesurent plus en termes de conquête territoriale, mais d’hégémonie perceptuelle.


Le rôle des entreprises technologiques a pris une dimension absolument inédite. Elles ne sont plus simplement des acteurs économiques, mais de véritables entités géopolitiques en compétition avec les formes traditionnelles de la souveraineté pour le contrôle des états de conscience. Leur pouvoir découle non pas du contrôle des territoires ou des ressources, mais de leur capacité à façonner les interfaces par lesquelles des milliards de personnes accèdent à la réalité elle-même.


Accélération. Réaction. L’alliage de ces deux métaux lourds – a priori incompatibles, en apparence contradictoires – définit l’alchimie du nouvel empire Trump. 
D’un côté, l’accélération d’une partie des États-Unis qui veut s’affranchir de toute contrainte, de toute réglementation mais qui veut investir et s’élancer vers l’avenir ; une élite qui ne méprise pas la mondialisation mais veut la dominer ; un groupe au pouvoir qui entend imposer son propre canon linguistique et culturel dans une perspective futuriste. 
De l’autre, la réaction de l’Amérique des petites villes, du travail manuel et du concret. Les territoires où vivent ceux qui sont les moins éduqués, où l’immigration est enchâssée au tissu productif. 
C’est dans cette soudure mystérieuse que se crée la base de la nouvelle majorité électorale américaine. Elle est au fondement de la structure sociale imposée dans laquelle le haut, en route vers le futur – l’élite technologique et capitaliste –, coexiste avec le bas conservateur – le premier électorat de Trump et de sa promesse populiste. Elle définit le regard que la nouvelle administration portera sur les États-Unis et le reste du monde. 
 
 
Le fer de lance de ce projet impérial s’appelle Elon Musk. Il n’est pas seulement le grand inspirateur de l’internationale réactionnaire. Pour l’administration Trump, il pourrait à lui seul, avec le soutien de l’oligarchie techno-césariste, jouer le rôle d’une nouvelle Compagnie des Indes – la société marchande privée qui a permis à l’Empire britannique de contrôler ses possessions et de barrer la route à ses adversaires pendant près de deux siècles. Dans cette manière anglo-américaine de concevoir la projection extérieure de la puissance – ce que Michael Mann a appelé la puissance infrastructurelle –, une osmose nouvelle entre le public et le privé permettrait à l’empire Trump de s’infiltrer là où les structures gouvernementales ne parviennent pas et aux grandes entreprises privées de former des monopoles ou des oligopoles.


Qu’il s’agisse d’efficacité au travail, de divertissement ou d’applications pratiques – l’un des slogans d’Apple était justement qu’il existe « une application pour presque tout » – les avantages offerts par ces technologies sont immédiats et tangibles. Cette situation presque magique a créé une sorte de déconnexion : un monde dans lequel les personnes – devenues des utilisateurs – bénéficient de technologies souvent gratuites sans saisir les conséquences plus profondes quant à la croissance et à l’influence des pourvoyeurs de ces technologies sur la démocratie, la géopolitique, la vie privée et la société dans son ensemble. 
Les délibérations les plus cruciales, les défis liés à la collecte de données et les comportements anticoncurrentiels de ces entreprises restent souvent cachés. Nous voyons et expérimentons de première main les aspects positifs et passionnants de leurs produits sans remarquer les autres dynamiques qui font tout autant partie intégrante des activités de ces entreprises. C’est précisément en inventant des objets et des dispositifs qui nous plaisent que ces plateformes peuvent opérer, dans l’ombre, un transfert du pouvoir.


Il suffit de regarder de ce qu’a provoqué la diffusion massive de l’IA à l’échelle mondiale pour s’en rendre compte : les conditions qui ont rendu possible le coup d’État de la Silicon Valley demeurent. Plus le nombre d’utilisateurs de ChatGPT grandit, plus les gens s’émerveillent : « N’est-ce pas incroyable ? N’est-ce pas divertissant ? » En attendant, les questions les plus importantes restent sans réponse : « Ces informations sont-elles fiables ? Quelles données ont été utilisées ? Sont-elles discriminatoires à l’égard des personnes vulnérables ? Comment peut-on le savoir ? Où est l’obligation de rendre des comptes ? Y a-t-il un risque pour la sécurité nationale ? » Étonnamment, ce n’est pas ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous demandez à OpenAI de vous chanter une version hip-hop de La Marseillaise. Pourtant, le même décalage continue d’opérer – entre les petites expériences individuelles et les effets cumulatifs que ces entreprises peuvent engranger de manière partiellement visible, voire totalement cachée. C’est ce qui fait l’originalité du coup d’État technologique : c’est un processus graduel, indolore, qui nous rend passif et étouffe le moindre soupçon avant même qu’il puisse être exprimé.


C’est pour cela que malgré son côté relativement lent et discret, il faut prendre le coup d’État de la Silicon Valley pour ce qu’il est : un transfert de pouvoir cumulatif – propulsé à moyen terme par des actions visant délibérément à induire en erreur, à échapper à la réglementation et à créer des technologies facilitant des comportements d’obstruction à la démocratie.


Il est facile de dire que les citoyens peuvent toujours faire quelque chose. C’est une banalité. Mais il n’est pas réaliste de penser que les utilisateurs individuels sont capables à eux seuls de s’opposer à des entreprises multimilliardaires et à leurs armées d’avocats, de designers, d’ingénieurs ; à leurs centres de données inaccessibles et à leurs systèmes verrouillés impénétrables. Pour le dire autrement : ces entreprises ont fait de nous des prisonniers de leurs dispositifs.


La prudence est donc de mise. Considérer l’IA du point de vue de l’intérêt public peut avoir du sens – mais à condition que cela signifie tout autre chose que de répondre à la pression des entreprises. Peu importe quel message elle véhicule – protéger, réindustrialiser, nous simplifier la vie, nous rendre heureux – une entreprise n’a toujours qu’un seul but : vendre ses produits et tirer le maximum de profits des interactions avec les consommateurs. En d’autres termes, ce n’est pas parce que des entreprises – par définition fortement incitées à commercialiser leurs produits – les présentent comme absolument nécessaires que la société et les gouvernements devraient les adopter sans précaution. Plutôt que la précipitation pour « gagner la course à l’IA », notre réponse devrait être la retenue.  
 
 
J’utilise souvent une analogie avec la médecine. Si l’innovation est vitale dans le domaine de la santé, elle s’accompagne toujours d’essais cliniques rigoureux et de garanties solides avant qu’un nouveau traitement soit appliqué sur des personnes. Autrement dit, on ne se contente pas de dire : « Nous avons un médicament ou un vaccin potentiellement innovant, distribuons-le à tout le monde et voyons ce qui se passe. » 
Il ne faudrait pas envisager l’IA autrement : il s’agit d’une expérimentation à grande échelle et en temps réel sur l’ensemble de la société. Les conséquences de cette expérimentation sont immenses et potentiellement dévastatrices. Elles vont de la désinformation à la dégradation climatique en passant par la santé et la sécurité nationale. 
À cet égard, la plus grande inquiétude est la suivante : on ne connaît pas encore les risques que les modèles d’IA peuvent poser et il existe aujourd’hui peu, voire aucun mécanisme indépendant pour évaluer les risques que portent en eux ces nouveaux modèles.


Les dictateurs se sentent toujours invincibles – jusqu’à leur chute. Ils survivent grâce à la peur, et lorsque celle-ci disparaît du peuple, de l’appareil et de l’armée, ils en paient le prix. Dans ces moments critiques, personne ne viendra les sauver. Pas même leurs alliés supposés, car ils savent que le dictateur n’est plus aux commandes. Il n’y a pas de confiance, pas de sincérité – quand vous n’êtes plus utile, vous serez abandonné.


Les tyrans et les empires finissent toujours par s’effondrer.


« Être un modéré n’est pas une idéologie. Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une pensée. C’est l’absence de pensée. » (Curtis Yarvin)


Pour paraphraser un manifeste d’une autre époque et d’un autre lieu : « Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La technologie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme. » (Marc Andreessen)


« Une critique courante de la technologie est qu’elle nous priverait de tout choix, les machines prenant les décisions à notre place. C’est vrai, sans aucun doute, mais aussi largement compensé par la liberté de créer notre vie qui découle de l’abondance matérielle créée par notre utilisation des machines. » (Marc Andreessen) 
 
 
« Nous avons des ennemis. 
Nos ennemis ne sont pas de mauvaises personnes – plutôt de mauvaises idées. Depuis six décennies, notre société actuelle est soumise à une campagne de démoralisation de masse – contre la technologie et contre la vie – sous des noms divers et variés tels que « risque existentiel », « durabilité », « ESG », « objectifs de développement durable », « responsabilité sociale », « capitalisme des parties prenantes », « principe de précaution », « confiance et sécurité », « éthique technologique », « gestion des risques », « décroissance », « limites de la croissance ». 
Cette campagne de démoralisation est basée sur de mauvaises idées issues du passé – des idées zombies, souvent dérivées du communisme, désastreuses hier comme aujourd’hui – qui ont refusé de mourir. 
Notre ennemi est la stagnation. 
Notre ennemi est l’anti-mérite, l’anti-ambition, l’anti-effort, l’anti-réalisation, l’anti-grandeur. Notre ennemi est l’étatisme, l’autoritarisme, le collectivisme, la planification centrale, le socialisme. 
Notre ennemi est la bureaucratie, la vetocratie, la gérontocratie, la déférence aveugle à la tradition. Notre ennemi est la corruption, la capture réglementaire, les monopoles, les cartels. 
Notre ennemi, ce sont les institutions qui, dans leur jeunesse, étaient vitales, énergiques et à la recherche de la vérité, mais qui sont aujourd’hui compromises, corrodées et en train de s’effondrer – bloquant le progrès dans des tentatives de plus en plus désespérées pour rester pertinentes, essayant frénétiquement de justifier la poursuite de leur financement malgré la spirale des dysfonctionnements et l’escalade de l’ineptie. 
Notre ennemi est la tour d’ivoire, la vision du monde des experts accrédités qui savent tout sur tout, qui se complaisent dans les théories abstraites, les croyances superficielles, l’ingénierie sociale, qui sont déconnectés du monde réel, qui sont délirants, qui ne sont pas élus et qui n’ont pas de comptes à rendre – ils jouent à Dieu avec la vie des autres, en s’isolant totalement des conséquences. 
Notre ennemi est le contrôle de la parole et de la pensée – l’utilisation croissante, au vu et au su de tous, du 1984 de George Orwell comme manuel d’instruction. 
Notre ennemi est la vision sans contrainte de Thomas Sowell, l’État universel et homogène d’Alexandre Kojève, l’utopie de Thomas More. 
Notre ennemi est le principe de précaution – qui aurait empêché pratiquement tout progrès depuis que l’homme a maîtrisé le feu. Le principe de précaution a été inventé pour empêcher le déploiement à grande échelle de l’énergie nucléaire civile, peut-être l’erreur la plus catastrophique de la société occidentale de mon vivant. Le principe de précaution continue d’infliger d’énormes souffrances inutiles à notre monde aujourd’hui. Il est profondément immoral et nous devons nous en débarrasser avec une extrême sévérité. » (Marc Andreessen)


« Plus important encore, je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. » (Peter Thiel) 
 
 
« Ce qui me rend d’ailleurs plus pessimiste encore, c’est que la tendance va dans le mauvais sens depuis longtemps. Pour en revenir à la finance, la dernière dépression économique aux États-Unis qui n’a pas déclenché une intervention massive du gouvernement était la crise de 1920-1921. Elle fut très aiguë mais courte, et elle entraîna la « destruction créatrice » schumpétérienne qui peut aboutir à un véritable boom. 
La décennie qui a suivi – les folles années 1920 – fut si forte que les historiens ont oublié qu’elle avait été inaugurée par une dépression économique. Les années 1920 furent la dernière décennie dans l’histoire américaine où l’on pouvait être parfaitement optimiste à propos de la politique. Depuis 1920, l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes – deux coups notoirement durs pour les libertariens – ont fait de la notion de « démocratie capitaliste » un oxymore. Face à ces réalités, n’importe qui désespérerait s’il limitait son horizon au monde de la politique. Je ne désespère pas, car je ne crois plus désormais que la politique contienne tous les futurs possibles de notre monde. Aujourd’hui, la grande tâche des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes, que ce soient les catastrophes totalitaires ou fondamentalistes ou le demos irréfléchi qui guide la soi-disant « démocratie sociale ». 
La question centrale devient alors une question de moyen : comment trouver une issue, non pas en suivant la voie politique, mais en allant au-delà ? Parce qu’il n’y plus d’endroits réellement libres dans notre monde, je soupçonne que le mode d’évasion implique quelques moyens nouveaux et jusqu’ici inexplorés, qui nous conduiront vers des contrées inconnues ; et pour cette raison, j’ai focalisé mes efforts sur les nouvelles technologies qui pourraient créer de nouveaux espaces pour la liberté. » (Peter Thiel) 
 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 12 septembre 2025

[Malvadi, Marco] Obscure et céleste

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Obscure et céleste (Oscura e celeste)

Auteur : Marco MALVADI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2023,
                  en français (Seuil) en 2025

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1631. Alors que l’Europe est déchirée par la guerre, la peste fait rage à Florence en dépit des prières et des processions. Croyant pouvoir apaiser le courroux de Dieu, le grand-duc de Toscane charge le chanoine Cini de s’assurer que le couvent de San Matteo d’Arcetri n’abrite pas, comme on le murmure, des rencontres galantes.
L'homme y retrouve Galilée, son ancien maître, installé depuis peu dans les environs pour se rapprocher de ses deux filles, cloîtrées dans ce monastère. L’aînée met au propre le Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la parution prochaine suscite une grande nervosité dans les milieux ecclésiastiques.
C'est alors qu’on découvre le corps sans vie d’une jeune moniale au pied du beffroi renfermant la lunette astronomique que Galilée a offerte au couvent. Suicide ou meurtre ? Dans une atmosphère de tension extrême, le maître et son ancien élève s’emploient à résoudre ce mystère.
Une 
intrigue criminelle menée tambour battant, qui met en scène un Galilée fort malicieux dans un XVII ͤ siècle marqué par les enjeux de pouvoir, les rivalités entre les différents ordres religieux et une Inquisition toujours menaçante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marco Malvaldi est né à Pise en 1974. Il est l’auteur d’une série policière, de romans policiers historiques et de livres de vulgarisation scientifique. Au Seuil, il a publié Le Cheval des Sforza, qui fait revivre Léonard de Vinci dans la Florence des Médicis.

 

 

Avis :

Jouant avec malice des codes du polar pour nous instruire en toute légèreté, Marco Malvadi a choisi cette fois Galilée et ses démêlés avec l’Église catholique pour une réflexion aussi érudite que divertissante sur la science face à l’obscurantisme.

Nous voici dans la Florence du XVIIᵉ siècle ravagée par la peste, où science et foi s’affrontent en silence. Le récit s’ouvre sur la mort suspecte d’une nonne dans un couvent austère, situé à quelques pas de la maison de Galilée, affaibli mais toujours animé par sa soif de vérité. Ce point de départ, digne d’un polar, devient le prétexte d’une enquête menée par le savant et son ancien élève, le chanoine Cini — duo inattendu mais efficace, oscillant entre rigueur intellectuelle et intuition humaine.

Vieillissant mais n’ayant rien perdu de sa lucidité, parfois ironique, toujours habité par le doute, Galilée est ici présenté, loin du héros ou du martyr, sous l’angle très humain et intime d’un auteur fortement préoccupé des autorisations nécessaires, censure oblige, à la publication de son dernier livre, et d’un père très attaché à l’une de ses filles, Maria Celeste, recluse dans le couvent en question. Présence affective, cette dernière est aussi un appui intellectuel, une voix douce dans un monde dur, en fait ni plus ni moins que ce qui rattache la pensée du savant à ses émotions. Surtout, elle est celle qui comprend les enjeux et les risques du livre de son père, et qui, par sa manière de faire exister la pensée dans un monde cloîtré, s’engage à ses côtés en un acte de résistance douce.

L’enquête elle-même progresse lentement, à l’image du rythme du couvent, entre soupçons, silences et secrets. Mais ce n’est pas tant la résolution du crime qui importe que ce qu’elle révèle : les tensions entre savoir et dogme, les violences invisibles faites aux femmes, la solitude des esprits libres dans un monde clos, avec toujours pour fil rouge le traité de Galilée, son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, dont la publication retardée, en incarnant à la fois l’espoir d’une vérité scientifique partagée et la menace d’un affrontement avec l’Église, se fait le véritable enjeu dramatique du récit, le miroir du conflit entre savoir et obscurantisme, la métaphore de la vérité suspendue qui cherche à se faire entendre, le tout subtilement veiné, pour la complicité souriante du lecteur, d’une malice nourrie d’anachronismes savoureux et de digressions piquantes qui achèvent de tourner en dérision les absurdes aveuglements du dogme religieux.

D’une manière qui interroge autant qu’elle divertit, Marco Malvadi réussit à faire dialoguer la logique et la foi, le père et le penseur. Sa plume, sobre mais précise et volontiers moqueuse, rend hommage à une figure historique sans l’idéaliser et, au final, livre une intéressante méditation sur les rapports entre science et dogme, lumière et obscurité, raison et pouvoir. (4/5)

 

 

Citations :

Pour être certains en toute chose, dit Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels, nous devons toujours nous en tenir à ce critère : ce que je vois blanc je le crois noir si l’Église hiérarchique le décide ainsi. (Pour les incrédules : Exercices spirituels, « De la soumission à l’Église », Treizième règle). De cette vision particulière du monde, pour ainsi dire, vient la trinité des jésuites, qui n’est pas constituée d’un père, d’un fils et d’un fantôme, mais de trois concepts : ordre, hiérarchie et vérité.  
La vérité, qui doit être une seule, à savoir ce que l’Église affirme.  
La hiérarchie : il faut obéir à cette même Église, faute de quoi la liberté se transformera en libre arbitre, l’homme se changera en animal et le monde privé de direction plongera dans le chaos ; et il n’existe qu’une seule direction, la vraie (en d’autres termes, l’Église, comme on l’a peut-être déjà dit). 
Enfin, le troisième concept, fondamental pour notre affaire : l’ordre. Non dans le sens monastique du terme, ni même dans celui d’une tâche à accomplir, mais plutôt tel que nos mères l’entendaient : toute chose à sa place, et sa place est nécessairement toujours la même. Et si nos mamans, qui nous aimaient pourtant beaucoup, enrageaient autant que des sangliers en janvier quand elles trouvaient une paire de chaussettes au salon, imaginez comment réagissait un général des jésuites quand on ôtait la Terre du centre de l’univers.  
Exactement ce à quoi s’employait Galilée dans son nouveau livre.


L’ignorance, ma fille, consiste à ne pas se satisfaire de la vérité : à ne pas reconnaître l’erreur qui réside dans nos hypothèses et suppositions, quand celles-ci ne parviennent pas à correspondre à la réalité, à ce qui se produit vraiment ; et à continuer de les soutenir en dépit de l’évidence. Et les choses que nous ignorons sont si nombreuses, par rapport à celles que nous savons vraiment, que considérer la vastitude de notre insuffisance in toto nous écraserait comme une grappe de raisin. Il est dangereux de croire que l’on sait une chose lorsqu’on l’ignore, comme le disait le sage Socrate ; mais, si je ne la sais pas, comment faire pour m’en rendre compte et pour la reconnaître ?


Alors, c’est peut-être ici qu’on comprend la perfection de Dieu : dans l’infinie distance qui nous sépare de Lui, une distance qui ne pourra jamais être comblée par la somme de nos actions. Chaque découverte augmente nos connaissances, comme une échelle qui se dresse dans les cieux, de plus en plus haut, et qui nous permet de regarder de plus en plus près la voûte céleste ; et de même que, en regardant du haut d’une tour, on distingue la construction d’une ville, de même, du haut de cette échelle, on voit plus distinctement ce qui se passe au sol.  Mais, si Dieu est infini, cette échelle aura beau croître, elle ne pourra jamais l’atteindre. Il y aura toujours quelque chose au-delà de nos connaissances ; la cause qui meut le Soleil et les étoiles nous sera toujours inaccessible, obscure et céleste comme toute volonté de Dieu.


 

samedi 6 septembre 2025

[Saviano, Roberto] Giovanni Falcone

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Giovanni Falcone (Solo è il coraggio)

Auteur : Roberto SAVIANO

Traduction : Laura BRIGNON

Parution : en italien en 2022,
                  en français (Gallimard) en 2025

Pages : 608

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 23 mai 1992, aux abords de Palerme, plusieurs centaines de kilos d’explosifs faisaient sauter la voiture du célèbre juge Falcone, l’ennemi numéro 1 de la mafia sicilienne. Le nouveau roman-enquête de Roberto Saviano reconstitue les étapes qui ont mené à cet assassinat.
Tout commence vingt ans plus tôt, lorsqu’un magistrat inconnu rouvre le dossier antimafia. Sous la surveillance d’une escorte grandissante, Giovanni Falcone accumule une infinité de preuves, pleure la mort de collègues tombés avant lui et connaît quelques brèches de bonheur en tant que mari, frère et ami. À chaque instant, il sait ses jours comptés.
En plusieurs chapitres haletants qui composent une mosaïque contrastée, Roberto Saviano décrit les multiples tentacules de la pieuvre mafieuse. Il rend aussi un hommage bouleversant à son antidote le plus pur : le courage d’avancer, malgré la peur, jusqu’à obtenir justice.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Roberto Saviano, né à Naples en 1979, est notamment l’auteur du best-seller international Gomorra (2007), d’Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne (2014), de Crie-le ! (2023) et des romans Piranhas (2018) et Baiser féroce (2019), tous parus aux Éditions Gallimard. Depuis 2006, il vit sous protection policière en raison des menaces que lui valent ses enquêtes.

 

 

Avis :

Le 23 mai 1992, les sismographes de la région de Palerme enregistraient une secousse évocatrice d’un tremblement de terre. Il s’agissait en fait de l’explosion de plusieurs centaines de kilogrammes de TNT placés dans un tunnel d’évacuation des eaux sous l’autoroute proche de la ville. Cosa Nostra venait d’éliminer le juge Falcone, tuant en même temps son épouse et trois gardes du corps, parmi les rares à encore oser demeurer aux côtés du magistrat qui, ayant vu tomber un à un ses compagnons de lutte contre la mafia, magistrats, procureurs et enquêteurs, se savait depuis longtemps « cadavre ambulant », « étoile morte », sa vie sous protection réduite à l’absence, « absence à lui-même » et « absence à la joie », et le condamnant à « souffrir par contumace, souffrir à moitié. Souffrir pour toujours. » 

Cette existence en dehors de l’existence, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano la connaît bien depuis que ses publications dénonçant les milieux mafieux lui valent de vivre lui aussi sous protection policière permanente. Réflexion sur le courage comme l’indique plus expressément le titre en italien, hommage appuyé à un devancier aux allures de frère d’armes et méditation sur l’engagement tragique de ceux qui s’investissent, par devoir et jusqu’au bout, dans cette « longue course de relais où, au moment de passer le témoin, chaque participant s’écroule par terre » mais qui constitue le seul rempart contre des organisations criminelles sapant les fondements-mêmes de la société, ce vaste ouvrage minutieusement documenté dont il est précisé en introduction que tous les faits et personnages ont véritablement existé est avant tout un document monumental rédigé par un vrai spécialiste du crime organisé en Italie, l’oeuvre colossale d’un journaliste qui, fort d’avoir méticuleusement reconstitué l’ossature de la vie et de l’environnement de Falcone telle qu’elle ressort des diverses sources historiques, s’est attaché avec toujours autant de réalisme et de rigueur à l’habiller de chair au moyen d’une mince couche romanesque comblant les trous et reconstituant les dialogues.

Avec la foule d’événements et de figures judiciaires, politiques et mafieuses qui s’égrènent au long de ses six cents pages couvrant une décennie de lutte contre la mafia, ses incessants allers-retours temporels remontant jusqu’en 1943 pour contextualiser le récit, enfin ses multiples chapitres brefs et hachés exigeant dans leur précision analytique une attention de tous les instants, ce pavé dense et ardu réserve au lecteur curieux, patient et concentré, le développement d’une narration en forme de tragédie grecque convergeant de signes en présages vers le destin funeste d’un héros véritable, quasiment auréolé d’un halo mythologique ou religieux dans son abnégation, sa détermination solitaire face au mal et sa situation de presque martyr lâché par tous quand la terreur l’encercle.

Très contenue, l’émotion n‘irrigue que très discrètement ce texte résolument rigoureux qui, au-delà de l’impressionnante et glaçante page d’histoire, se retrouve l’occasion d’une réflexion sur le courage, la solitude et la justice. Résolus à se battre jusqu’à la mort pour le droit et la défense de la société, Falcone et ses semblables furent une poignée de desperados de la justice à inventer une lutte collective où chacun savait qu’il ne ferait qu’un bout du chemin et devait se tenir prêt à passer ses dossiers au suivant quand il tomberait à son tour. Le combat n’est d’ailleurs pas terminé puisque l’auteur y joue lui aussi sa vie aujourd’hui.

Documentaire engagé d’une grande rigueur et précision analytique, cet ouvrage est un rare livre-monument, une stèle devant laquelle s’incliner dans un mélange d’effroi et de respect, mais aussi, par sa dénonciation des silences et complicités politiques et institutionnelles face au crime organisé, un puissant appel à la conscience collective. (4/5)

 

 

Citations :

Au moment d’accepter un poste, certains comptent les kilomètres entre leur domicile et leur bureau, d’autres les morts qui les ont précédés. Pour pouvoir s’asseoir dans certains fauteuils, il faut d’abord pousser les corps de tous ceux qui, avant soi, ont payé cette place de leur vie.


« Sa mort était la seule chose qu’on pouvait acheter », a écrit un de ses substituts à son sujet. Tout le monde savait qu’il était incorruptible, mais c’est pour une autre raison que beaucoup de gens affirment qu’il l’a cherché : estimant qu’être entouré d’un groupe d’hommes armés pouvait mettre en danger les personnes à proximité, Costa refusait l’escorte à laquelle il avait droit. Il a été abattu après avoir signé une poignée de mandats d’arrêt contre Rosario Spatola et ses acolytes, tels que Gambino et Inzerillo. Des mandats d’arrêt que, sous divers prétextes, ses substituts avaient quant à eux refusé de signer.


Le rapport « Greco Michele + 161 » est une encyclopédie de la mafia sicilienne, et pas seulement. Dedans, il y a tout : l’organigramme des familles palermitaines, l’ascension des Corléonais pendant la guerre mafieuse commencée il y a deux ans, les meurtres, les alliances. Dans le dossier – dont les mafieux connaissent déjà l’existence à cause de fuites provenant du tribunal –, la figure de Michele Greco, le Pape, apparaît pour la première fois comme élément pivot autour duquel tournent les clans. Il y a les noms de Liggio, Riina et Provenzano. Surtout, le rapport de Cassarà et Zucchetto, sur lequel travaillait Rocco Chinnici avant d’être assassiné, met en lumière un cadre mafieux complètement inédit, qui est la preuve ultime de ce que Chinnici soutenait fermement : la mafia n’est pas un ramassis de cellules sans liens entre elles. Sa composition n’est pas fragmentaire. Les faits et les dynamiques qui conditionnent son évolution ne sont pas aléatoires. Il existe un schéma, il y a une régie. Et il existe des objectifs bien précis.


« Giovà, on est dans une course de relais. Chacun fait un bout du parcours, il passe les dossiers au suivant, puis il va rejoindre le Créateur. C’est complètement dingue, non ? »


(…) Giordano, le président de la cour, et Pietro Grasso, l’assesseur, sont attendus pour la lecture de la sentence en première instance de ce procès, qui est officiellement le procès contre la mafia le plus important de l’histoire. Plus de vingt et un mois de débats, 349 audiences pour un total de 1 829 heures, 475 accusés, dont 208 à la barre, 102 personnes sous contrôle judiciaire, 44 assignés à domicile et 121 accusés en fuite, plus de 900 témoins et parties civiles auditionnés. 1 314 interrogatoires, 635 plaidoiries de la défense, 1 265 tomes de procédure. Le réquisitoire des avocats généraux Giuseppe Ayala et Domenico Signorino pour demander la condamnation de tous les dirigeants de Cosa nostra, désignée comme responsable directe des crimes les plus atroces commis entre 1977 et 1984, a duré douze jours. La cour va rendre sa sentence après s’être retirée plus d’un mois dans la salle des délibérés. Et aujourd’hui, le 16 décembre 1987, elle sera lue au tribunal. Où plane un silence de mort.


Au total, le Maxi débouche sur 2 665 années de prison, 114 acquittements et 19 condamnations à perpétuité. 346 accusés sont reconnus coupables.


Ça fait presque une heure que Giovanni se répète cette phrase comme un mantra. Penché sur ses papiers, accompagné de son cendrier éternellement débordant et de sa collection de canards, témoins muets de son abattement, il se répète ce que son père lui disait jusqu’à la nausée : qu’il faut être assez bon dans son travail pour pouvoir le faire même dans les pires conditions. Que dans le travail comme dans la vie, il ne faut jamais perdre le cap : être doué, expert, toujours faire ce que l’on attend de soi, même sur une barque en train de couler dans une tempête. Ou, au moins, faire de son mieux. Alors, Giovanni essaie de travailler, même si sous ses pieds le sol s’éboule, même si au-dessus de sa tête le toit part en morceaux, exactement comme les enquêtes dont il s’est occupé ces dernières années. Francesca avait raison, ils ont été de vrais visionnaires – pour ne pas dire de gros crétins – avec Peppino, quand ils ont cru que ça pouvait marcher. 


Sisyphe n’arrivera jamais au sommet de la montagne. Il le sait pertinemment. Et malgré cela, il marche, il marche, il se lance dans l’ascension, le dos ployé, écrasé par le poids de ce rocher.  Cela ne fait pas de lui un dieu, oh non. Cela fait de lui un grand homme.
 
 
Paolo boit son whisky. Il voudrait dire à Giovanni qu’ils trouveront un moyen de le torpiller où qu’il soit, que, comme dit le proverbe, le poisson pourrit toujours par la tête, qu’il ne se serait jamais passé ce qui s’est passé à Palerme si les éléments vérolés n’étaient pas dans les hautes sphères, si quelqu’un d’important ne l’avait pas à tout le moins permis. Il voudrait lui dire que dans son cas, il y a deux gros problèmes : sa médiatisation et son indépendance, que ces deux problèmes font de lui quelqu’un d’indésirable pour les institutions, quelqu’un qui dérange. On ne peut ni le maîtriser ni le museler. C’est le parfait guerrier. Comme lui-même, d’ailleurs. Mais quelle peut être la destinée d’un soldat, si pendant qu’il se lance à l’assaut fusil en joue, ses généraux signent des armistices et partagent leurs royaumes entre les deux camps ?


Il ne s’agit plus d’aller au combat dans l’indifférence de leurs généraux ou sous les railleries des autres soldats. Maintenant, il s’agit pour eux de descendre dans la tranchée avec leurs propres supérieurs qui leur tirent dessus. Évidemment, le feu ami n’est pas toujours intentionnel. Mais ses dégâts sont les mêmes.


De fait, il semblerait qu’aux pieds de la Madonnina se soit développé ce mélange bien connu en Sicile entre criminalité organisée, entrepreneuriat et politique. Ça fait longtemps que les clans mafieux ont mis sur pied un trafic d’héroïne et de cocaïne à Milan, et ils ont besoin de blanchir l’argent dans des entreprises légales, c’est pourquoi ils s’appuient sur quelques entrepreneurs locaux très actifs dans le secteur du bâtiment, qui, à leur tour, se servent de leurs relations dans les hautes sphères politiques locales. C’est un modèle efficace, reproductible n’importe où.


Oui, certes, il y a encore la cassation, à l’avenir. Cependant, Falcone est en train d’apprendre à ne pas placer trop d’espoirs dans l’avenir. Des espoirs tenaces, mais de plus en plus rares. Et c’est un problème. Parce qu’un homme doit pouvoir vivre dans au moins une des trois dimensions temporelles. Le présent, c’est une guerre perdue. Le futur, il n’y voit que des murs et des portes verrouillées. Le passé est en train de s’écrouler avec tout le reste. Alors, dans quel tiroir ranger ses espoirs ? En existe-t-il encore un qui n’ait pas été occupé, détruit ou vendu au rabais ?