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samedi 6 juin 2026

Critique : "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Nous nous verrons en août" de Gabriel Garcia Marquez


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous nous verrons en août
            (In agosto nos vemos)

Auteur : Gabriel GARCIA MARQUEZ

Traduction : Gabriel LACULLI

Parution :  en espagnol (Colombie)
                   et en français
(Grasset)
                   en 2024                

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 9782246836322  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Nous nous verrons en août est le roman inédit de Gabriel García Márquez, prix Nobel de littérature en 1982. Cette sortie mondiale est un événement éditorial majeur qui advient une dizaine d’années après la disparition de l’écrivain colombien, en 2014.
 
Chaque seize août, Ana Magdalena Bach prend un ferry pour se rendre sur une île des Caraïbes où est enterrée sa mère. Malgré la splendeur d’une lagune peuplée de hérons bleus, elle se contente de déposer un bouquet de glaïeuls sur sa tombe, ne passe qu’une nuit dans le vieil Hotel del Senador et retourne chez elle avec le bac du lendemain. Mais l’été de ses quarante-six ans, ses habitudes sont bouleversées. Le soir du seize août, Ana Magdalena remarque un homme qui finit par lui offrir un verre sur un fond de boléro. Lorsqu’elle se retrouve avec lui dans sa chambre, elle réalise que c’est la première fois qu’elle trompe son mari Domenico.
Prise pour une prostituée par cet homme dont elle ne connaît même pas le nom, Ana Magdalena repense sans cesse à lui. Enfin de retour sur l’île, le seize août suivant, Ana Magdalena ne retrouve pas son amant. Débute néanmoins une nouvelle phase de sa vie où chaque été, elle connaîtra une nouvelle aventure. De l’évêque en vacances au tueur en série en passant par l’ami d’enfance, Ana Magdalena multiplie les rencontres estivales tout en laissant son mariage partir à vau-l’eau. Lorsqu’elle comprendra la raison pour laquelle sa mère a choisi ce coin des Caraïbes comme ultime demeure, cette spirale érotique pourra-t-elle enfin se terminer  ?
 
Nous nous verrons en août est un roman d’une intense sensualité. Avec la découverte de la passion à l’âge mur, Gabriel García Márquez déploie tout son humour pour brosser le portrait d’une femme libre. Des retrouvailles avec un immense écrivain autant qu’une publication historique.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriel García Márquez est né en 1927 à Aracataca en Colombie, et décédé en 2014 à Mexico. Après des études de droit, il a été journaliste en Colombie puis au Mexique, en France et en Espagne. Ses premières nouvelles Des yeux de chien bleu et son premier roman Des feuilles dans la bourrasque ont été publiés en 1955. Cent ans de solitude paraît en 1967 et connaît un succès mondial. Il remporte en 1982 le Prix Nobel de Littérature.

 

 

Avis :

Dix ans après la disparition de Gabriel García Márquez paraît ce qui restera son ultime roman, fruit d’un minutieux travail de recomposition mené par ses fils à partir de multiples versions annotées. L’auteur, déjà affaibli par la maladie, avait jugé le texte inabouti. Pourtant, dans ces pages rassemblées comme on recueille les traces d’une mémoire qui se défait, s'élève toujours la voix intacte du maître. 

Installée dans un confort sans heurts, Ana Magdalena Bach voit son existence se dérégler à l’occasion d’un rituel immuable : chaque 16 août, elle se rend sur une île des Caraïbes pour fleurir la tombe de sa mère. Cette année-là, un infime déplacement dans l’ordre des choses – un visage inconnu, une musique trop chargée d’émotion – suffit à faire dérailler la mécanique bien huilée de sa vie. À partir de cette brèche, le roman explore la manière dont, une fois l’an, elle laisse s’exprimer une part d’elle-même que son quotidien étouffe. 

Gabriel García Márquez tisse autour de cette métamorphose discrète une variation sur le désir, la solitude et la condition féminine, des thèmes qui traversent une grande partie de son oeuvre. L’écrivain procède par touches légères, parfois cruelles, souvent teintées d’humour, dans une atmosphère où l’étrangeté s’insinue sans jamais se muer en fantastique. On y observe ce que la vie impose à nos aspirations, et la façon dont une femme tente d’y opposer, fût‑ce fugitivement, sa liberté.

La postface des fils de l’écrivain, bouleversante, rappelle la lutte entre le perfectionnisme d’un créateur et l’effacement progressif de ses facultés. On lit alors ce roman comme un geste ultime, fragile et têtu, d’un artiste refusant de renoncer à la fiction. Et c’est avec une émotion double – celle du texte et celle de sa genèse – que l’on referme ce livre inachevé mais vibrant, où la lucidité et la tendresse se mêlent dans un dernier souffle littéraire. (4/5)


 

Citation :

L’homme aux vingt dollars, dont le souvenir la rendait amère, lui avait ouvert les yeux sur la réalité de son mariage, jusqu’alors soutenu par un bonheur de convention qui esquivait les divergences pour ne pas trébucher contre elles, comme on cache la poussière sous le tapis.

 

jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

mercredi 6 mai 2026

Critique : "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un été sans fin

Auteur : Joseph d'ANVERS

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782743670016  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Paul Sinner se réveille dans un hôtel sur l’île paradisiaque de Perasma, en Grèce, il ne se souvient de rien. Un accident de voiture l’a rendu amnésique. Au fil d’un été qui semble ne jamais finir, il tente de rassembler les fragments de sa vie passée. Mais l’île et ses habitants cachent bien plus de secrets qu’il ne l’imagine. Persuadé qu’il peut abandonner ce qu’il a été pour devenir un autre, Paul Sinner découvre peu à peu que certaines vies ne se réécrivent pas sans conséquences. Dans ce roman à suspense, aussi sensuel que troublant, Joseph d’Anvers met en scène un homme pris au piège de sa propre disparition.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chanteur, compositeur, parolier, scénariste, Joseph d’Anvers est un artiste aux multiples vies. Il a publié plusieurs ouvrages marquants, dont Juste une balle perdue et Un garçon ordinaire. Un été sans fin est son quatrième roman.

 

Avis :

Auteur venu de la musique, Joseph d’Anvers signe un quatrième roman mystérieux centré sur un homme amnésique échoué sur une île grecque. Dans une atmosphère étrange et hypnotique, comme suspendue dans le temps, il déploie une métaphore du flottement identitaire où le décor, opaque et étouffant sous ses allures paradisiaques, se fait peu à peu le miroir des failles du protagoniste. La quête de soi qui s’y dessine se développe sous une tension diffuse, dans une progression implacable vers une vérité encore voilée.

Un homme sans nom ni passé se réveille dans une chambre d’hôtel, incapable de comprendre ce qui l’a conduit jusqu’à cette île où tout semble accueillant et hostile en même temps. Autour de lui, chacun se montre serviable, presque trop, l’invitant à se reposer sans jamais lui fournir la moindre explication. Il se résigne alors à profiter de ces étranges vacances, dans l’attente que quelque chose se débloque. Peu à peu, des fragments de souvenirs remontent, des images furtives qui troublent la surface tranquille de ses journées. Les attitudes bienveillantes laissent parfois place à des gestes décalés, à des silences trop longs, et quelques phénomènes difficiles à interpréter renforcent l’impression que l’île, au-delà d’entretenir le flou autour de son identité, resserre imperceptiblement son emprise sur lui.

Le roman joue sur une tension constante entre l’apparente douceur du décor et l’inquiétude qui s’immisce dans chaque scène. Prisme à travers lequel tout se déforme, l’amnésie colore les gestes les plus anodins d’une teinte suspecte, les dialogues s’enrobent d’ambiguïté, et l’île finit par prendre des allures d’organisme vivant, presque malveillant. La sensualité qui, dans les corps, la lumière et la chaleur omniprésente, traverse le récit contribue elle aussi à cette distorsion, brouillant la frontière entre attirance et inquiétude. Dans ce flottement s'installe une atmosphère pétrie d’incertitude, où la vérité, toujours proche, semble se dérober au moment même où l’on croit la saisir. L’indice de l’île voisine de Léthé, glissé au mitan du livre, oriente subtilement la lecture sans la refermer : l’intérêt réside moins dans ce que l’on devine que dans la manière dont l’auteur fait vibrer cette piste, instillant un malaise persistant.

Si certaines directions se devinent assez tôt pour laisser le rebondissement en retrait, l’on n’en prend pas moins plaisir à cette lecture qui s’ancre dans la dérive intérieure et dans l’exploration d’une mémoire vacillante, d’une identité fragmentée et de la tentation de se réinventer. L’atmosphère, le trouble et la lente montée d’une conscience en reconstruction l’emportent ainsi sur les attentes de suspense classique, préférant baigner le lecteur dans la brume nébuleuse de perceptions altérées où plane une menace latente. (4/5)

 

jeudi 30 avril 2026

Critique : "L'île sans nom" de Gilbert Bordes | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'île sans nom" de Gilbert Bordes


 

J'ai aimé

 

Titre : L'île sans nom

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2026 (Presses de La Cité)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782258212367  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

1858, dans la région de Dieppe. Le jeune Hervé, employé de ferme, ne rêve que du grand large. Il se rend souvent au port d'où de fiers trois-mâts partent pêcher la morue dans les eaux glacées et tempétueuses de l'Atlantique Nord.
Un soir, déambulant le long du quai, il sauve un vieux marin de la noyade. Le rescapé lui confie un secret : l'existence d'une île mystérieuse qui recèlerait un trésor.
La proposition d'embauche du capitaine du Matamore en partance pour Terre-Neuve va sceller le destin d'Hervé. Enfin l'aventure !
À bord, les conditions de vie sont rudes, la pêche difficile, mais la solidarité un peu fruste des marins permet d'affronter tous les dangers. Jusqu'à ce jour de tempête où le jeune homme, porté disparu, va s'échouer sur une île...

Un roman initiatique entre mystère, intrigues et vengeance, où souffle un puissant air marin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Né en 1948, à Tulle, en Corrèze, Gilbert Bordes a été instituteur puis journaliste. Aujourd'hui, il se consacre à ses deux passions : la lutherie et l'écriture. Membre de l'Ecole de Brive, il est l'auteur de plus d'une cinquantaine de romans régionaux et historiques. Il a obtenu le prix RTL Grand Public pour La Nuit des hulottes et le prix Maison de la Presse pour Le Porteur de destins. Grand amoureux de la nature, il a notamment publié La Garçonne, Chante, rossignol, Le Testament d'Adrien, Tête de lune, Ceux d'en haut, Docteur Mouche et La Malédiction de Pauillac aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :   

Fidèle à son écriture ancrée dans l’histoire et la nature, Gilbert Bordes signe un nouveau récit d’aventure où un jeune marin se retrouve isolé sur une terre inconnue au milieu du XIXᵉ siècle. Cette île sans nom concentre à la fois le mystère du monde maritime et les épreuves caractéristiques des parcours initiatiques que l’auteur affectionne.

Hervé, adolescent normand animé par le désir de prendre la mer, embarque à bord d’un trois‑mâts en partance pour Terre‑Neuve. Sa découverte des rudes conditions de pêche en Atlantique Nord s’interrompt brutalement lorsque, tombé en mer et réputé perdu lors d’une tempête, il échoue sur une île déserte, rendue inaccessible à la navigation par les brumes et les courants qui en cernent les abords. Commence alors un récit de survie où l’ingéniosité, la peur et l’espoir se mêlent, et où la solitude n’exclut pas les rencontres inattendues. 

Un jeune héros projeté trop tôt dans l’adversité, une nature souveraine qui impose ses lois et un espace clos où les personnages se révèlent autant qu’ils se transforment : on retrouve ici plusieurs motifs chers à Gilbert Bordes, qui confèrent au roman une tonalité immédiatement reconnaissable. Certes, l’intrigue s’autorise quelques facilités et repose sur des coïncidences pour le moins improbables, mais une fois ces libertés acceptées, on se laisse volontiers captiver par le talent de conteur de l’auteur, son écriture sensible aux paysages, son sens du rythme et de la tension, et l’humanité profonde qui rend le parcours d’Hervé aussi touchant que prenant.

Sans renouveler en profondeur l’univers de Gilbert Bordes, L’Île sans nom en propose une variation maritime qui exploite un décor neuf et fortement dépaysant. Le roman s’adresse avant tout aux lecteurs sensibles aux récits d’aventure et d’apprentissage, ceux qui préfèrent se laisser emporter par une histoire plutôt que la questionner. Grâce à son écriture fluide, à la précision de ses descriptions et à la manière dont il conjugue tension extérieure et progression du personnage, l’écrivain livre une aventure accessible et immersive, qui séduira autant les fidèles de son oeuvre que ceux qui la découvrent. (3/5)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

dimanche 21 décembre 2025

[Kelly, Julia R.] L'enfant des vagues

 



J'ai aimé

 

Titre :  L'enfant des vagues 
             (The Fishermann’s Gift)

Auteur : Julia R. KELLY

Traduction : Claire DESSERREY 

Parution : en anglais en 2025
                  en français en 2026 (JC Lattès)

Pages : 408 

Accès au livre : ISBN 9782709674577  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Écosse, hiver 1900. Un petit garçon vient s’échouer sur la plage d’un village de pêcheurs. Il ressemble étrangement au fils de l’institutrice, Dorothy, disparu en mer plusieurs années auparavant. Lorsque Skerry est enseveli sous la neige, Dorothy accepte de s’occuper de l’enfant jusqu’à ce qu’il puisse rentrer chez lui. Mais, à mesure que le passé refait surface, les secrets de cette communauté très soudée resurgissent. Et Dorothy doit se confronter à nouveau à Joseph, le pêcheur solitaire qu’elle a passé les dernières années à fuir…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Julia R. Kelly a été professeur d’anglais. Elle vit dans le Herefordshire, où son compagnon et elle ont élevé leurs cinq enfants. En 2021, elle remporte le Blue Pencil First Novel Award pour un texte devenu depuis son premier roman, L’Enfant des vagues.

 

 

Avis :

En 2021, le Blue Pencil First Novel Award, un prix littéraire britannique destiné à repérer et soutenir les nouveaux auteurs de fiction, distinguait Julia R. Kelly pour le manuscrit qui devait devenir ce premier roman.

L’histoire nous emmène sur une petite île écossaise au tournant du XXe siècle : un monde resserré, cerné par les falaises et le fracas des vagues, où les maisons de pêcheurs s’agrippent les unes aux autres pour mieux tendre le dos au gros temps et à l'isolement hivernal. Dans ce paysage âpre, tantôt nappé de brouillard, tantôt étincelant de givre sous la neige qui étouffe les chemins, les habitants vivent au rythme des marées et des tempêtes, gestes et caractères façonnés par la rudesse du climat. Minuscule constellation de toits accrochés à la lande, le village fonctionne comme un seul organisme, chacun dépendant des autres dans un huis clos où les solidarités nécessaires n’empêchent pas la fermentation des humeurs.

Au cœur de cet équilibre précaire, un rien peut suffire à rompre l’harmonie et faire enfler la houle des ressentiments et des commérages. Lorsque la mer rejette sur la grève, à demi-mort, un enfant de six ans ressemblant trait pour trait à celui qu’elle avait ravi, lors d’une nuit de tempête quelque vingt‑cinq ans plus tôt, à l’institutrice Dorothy, c’est tout un passé que l’île croyait enseveli qui remonte à la surface. Alternant entre les deux époques, le récit dévoile peu à peu le long mûrissement des forces qui avaient mené au drame : rivalités amoureuses, jalousies sourdes, défiance envers cette jeune femme venue d’Édimbourg, droite et silencieuse, que les insulaires n’ont jamais vraiment adoptée. Les malentendus, nourris par le mutisme de ces gens taiseux, se mêlent aux légendes locales de fantômes hantant la mer, instillant une ambiguïté presque fantastique. À travers la psyché de Dorothy se dessinent le deuil impossible d’un enfant et la culpabilité qui ronge, acmé d’un imbroglio lentement mais inextricablement noué autour d’amours contrariées, de mal d’enfant, de convenances étouffantes et de violence conjugale alcoolisée.

Julia R. Kelly déploie une trame au potentiel indéniable. Un lieu magnétique, une atmosphère chargée de brumes et de passions, des thèmes qui convoquent l’ombre des sœurs Brontë ou de Daphne du Maurier : tout semble réuni pour un récit envoûtant, mêlant paysage, légendes et tourments intérieurs dans un même souffle romanesque et gothique. C’est pourtant de la hauteur même de ces promesses que naît un certain désappointement. La langue, fluide et agréable, demeure d’une simplicité contemporaine qui peine à rejoindre l’ampleur plus âpre et intemporelle que suggère le décor. L’atmosphère, sensible et soignée, n’atteint pas tout à fait cette intensité tellurique que l’on attendait, celle qui fait des éléments – la mer, le vent, la lande – des forces souveraines, presque vivantes. À cela s’ajoute une tentation de la romance, parfois un peu facile, qui laisse entrevoir un dénouement apaisé là où l’on espérait une noirceur plus assumée, ce qui affaiblit la portée dramatique promise. 

Reste un premier livre sincère, porté par de belles intuitions, une construction maîtrisée et un sens réel du drame intime. S’il frôle parfois une profondeur plus sombre sans s’y abandonner pleinement, il n’en laisse pas moins entrevoir une voix prometteuse, encore en devenir mais déjà attachante. (3/5)


 

mardi 16 septembre 2025

[Dunant, Ghislaine] Un amour infini

 


 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Un amour infini

Auteur : Ghislaine DUNANT

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782226498687  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Elle est descendue en retard, elle voulait encore fumer une cigarette, fumer seule, une fois de plus. Pour sentir le temps qui passe, ne plus savoir qui elle est, ni ce qu’on peut vouloir d’elle.
Ce roman installe le lecteur au cœur d’une rencontre de trois jours sur l’île de Ténérife, en juin 1964, prévue mais bouleversée par un événement tragique, entre un astrophysicien d’origine hongroise qui a dû fuir l’Europe et s’exiler aux États-Unis et une mère de famille française.
Alors que rien ne devrait les rapprocher, leurs conversations sur leurs passés distincts et l’exploration de l’île vont les ouvrir profondément l’un à l’autre. Le ciel, l’univers, l’histoire de la Terre… Les sujets de l’astrophysicien rejoignent la sensibilité de celle qui a observé le mystère de la toute petite enfance et a toujours eu une approche sensitive des êtres. Leur désir réciproque va s’accompagner de la puissance des éléments qui les entourent.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Ghislaine Dunant est née à Paris en 1950. Elle a déjà publié trois romans chez Gallimard, un récit, et un essai chez Grasset : Charlotte Delbo, la vie retrouvée, qui a été couronné du prix Femina de l’essai. Elle a consacré sa vie à l’écriture depuis 1987, tout en en élevant ses deux enfants avec son compagnon, artiste peintre.

 

 

Avis :

Il est des romans qui ne racontent pas, mais qui exhalent leur histoire. Un amour infini est de ces rares-là. Ghislaine Dunant y compose une partition délicate, presque suspendue, autour d’une rencontre imprévue entre Louise, femme française en voyage, et Nathan, astrophysicien hongrois en exil. Trois jours sur l’île de Ténérife suffisent à faire vaciller les certitudes, à ouvrir une brèche dans le tissu serré du quotidien.  

Cela aurait pu n’être qu’une histoire d’adultère, une aventure au sens romanesque. C’est une parenthèse cosmique, un glissement subtil dans l’ordre des choses. Tels deux astres qui s’attirent sans se heurter, Louise et Nathan se découvrent dans le silence des volcans et dans les ruelles de La Laguna comme dans autant d’interstices du temps. L’amour n’est pas un événement. Sans jamais chercher à le capturer, le roman en souligne l’inéluctabilité, comme une force gravitationnelle inscrite dans la matière même du monde, une force ancienne et patiente qui affleure enfin à la surface.  

Nathan, homme de science et d’exil, porte en lui les cicatrices d’un passé traversé par la guerre, la fuite et la perte. Affleurant sans jamais s’imposer, son drame personnel est là, dans les silences, les phrases retenues ou les regards qui s’attardent sur l’horizon. La pudeur douloureuse dans lequel il se dissout donne à la rencontre une densité particulière, comme si l’amour, ici, n’était pas une échappée mais une reconnaissance mutuelle de ce qui a été traversé.

Jouant un rôle presque chamanique, la nature n’est pas décor, mais, élément actif du récit et miroir des états intérieurs, se fait révélatrice des failles et des élans. Entre volcans endormis, forêts primaires et ciel immense, les paysages de Ténérife enveloppent les personnages comme pour mieux les déposséder de leurs repères et les rendre disponibles à une forme d’écoute nouvelle. Au contraire d’un enfermement, l’isolement insulaire se révèle une chambre d’écho où les voix intimes peuvent enfin se faire entendre, alors que, semblant peindre chaque scène à la lumière lente du couchant, la prose sensuellement contemplative de Ghislaine Dunant capte les vibrations du monde avec une précision presque tactile.

Pour la première fois, Louise n’est ni épouse ni mère, mais simplement elle-même face à un homme qui ne demande rien, n’attend rien, mais reconnaît. Muette et profonde, cette reconnaissance agit comme une lumière douce sur les zones d’ombre de sa vie.
 
Le roman s’achève sans trancher ni conclure, choisissant plutôt la douceur de l’impasse, une forme de paix discrète, presque murmurée. D’une délicatesse rare, ce dénouement ne résout rien mais apaise, comme si l’amour, même fugace, pouvait réconcilier sans réparer.

Un amour infini est un roman de l’éphémère autant que de l’éternel. Il ouvre, éclaire et modifie imperceptiblement la trajectoire intérieure de ses personnages en même temps que celle du lecteur. Comme une étoile filante qui ne laisse pas de trace visible, mais dont le passage transforme le ciel. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

La lumière dissout tant de choses sur ce plateau où rien ne fait ombre. Elle dissout les mesures de la vie ordinaire, elle dissout la vie ordinaire. 

mardi 20 mai 2025

[Ledun, Marin] Henua

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Henua

Auteur : Marin LEDUN

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Henua. La terre natale, la terre-mère.
Henua Ènana, la Terre des Hommes, véritable nom de l’archipel des Marquises, où est retrouvé le corps de Paiotoka O’Connor, une jeune mère respectée, éprise de liberté, aimant passionnément Nuku Hiva, son île.
Le lieutenant de gendarmerie Tepano Morel – né d’un père métropolitain et d’une mère marquisienne – est dépêché depuis Tahiti pour enquêter, secondé sur place par Poerava Wong. Si ses investigations lui révèlent progressivement l’envers du paradis marquisien, elles lui permettent également de renouer avec ses racines et la mémoire de sa mère, personnalité connue de beaucoup sur l’île.
Jonglant avec les fantômes de son passé et sa quête de vérité, le lieutenant découvre un pays rongé par les conséquences de la colonisation et hanté par le spectre des essais nucléaires français, où le silence est d’or et où les secrets sont bien gardés...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marin Ledun est l’auteur d’une vingtaine de romans dont Les visages écrasés, plusieurs fois récompensé et adapté au cinéma, et L’homme qui a vu l’homme, prix Amila-Meckert. Ses deux précédents romans, Leur âme au diable et Free Queens, ont reçu un accueil particulièrement enthousiaste de la presse et des libraires.

 

 

Avis :

Une île comme une cage : entre séquelles de la colonisation, trafic de drogue, braconnage d’espèces protégées et féminicide, le nouveau polar de Marin Ledun raconte l’envers de la carte postale des Marquises.

Le cadavre d’une jeune femme, Paiotoka O’Connor, ayant été découvert sur les hauteurs de l’île Nuku Hiva aux Marquises, le lieutenant Tepano Morel, un « demi » - de mère marquisienne et de père métropolitain - qui n’avait jamais mis les pieds dans l’archipel et la policière locale Poerava Wong sont chargés de l’enquête. Commence un schéma de narration assez classique et linéaire qui, au-delà du suspense de l’investigation, se distingue par sa peinture d’un microcosme îlien et d’un enfermement social bien loin des clichés paradisiaques.

Nuku Hiva, c’est d’abord un écrin de nature et une culture millénaire qui tentent de panser les plaies laissées par la colonisation. Après les terribles conséquences des essais nucléaires et les tentatives d’éradication de traditions et de pratiques culturelles locales fondatrices, comme les chants, les danses, les mythes et les tatouages aux motifs symboliques, les jeunes générations s’efforcent de renouer avec une identité dont leurs aînés ont été coupés. Lui même déconnecté de ses origines et aussi métropolitain que le commun des lecteurs, Tepano se fait nos yeux et nos oreilles dans une découverte riche et dépaysante qui n’a pour autant rien de touristique.

Les étrangers ne se mêlent d’ailleurs guère aux locaux si l’on excepte le tourisme sexuel et la dégustation de gibiers protégés, et c’est en vase clos, à l’arrière des plages et de leurs yachts, dans un silence général d’autant plus bruyant que sur cette petite terre personne n’éternue sans que tous soient au courant, que fermentent pauvreté et violences criminelles sur fond de trafic de drogue, de prostitution et de braconnage d’espèces endémiques en voie de disparition.

Enquête policière prenante, rencontre attachante avec des personnages campés en profondeur, enfin immersion pleine de poésie dans une nature somptueuse et une culture d’une grande richesse : les ingrédients sont réunis pour un polar social et ethnologique de belle facture, qui rend justice à une terre et à un peuple dont la résilience se heurte aujourd’hui à de nouvelles formes de prédation, non plus territoriale, mais écologique et même sexuelle. (4/5)

 

 

Citation :

Il faut que tu comprennes quelque chose, dit-il. La vraie histoire des Marquises, pour nous, c'est pas celle de la colonisation à laquelle on nous réduit tout le temps. Oui, c'était horrible. Oui, on a failli disparaître. Oui, l'Église et la France nous ont massacrés. Mais si on en parle autant, c'est aussi parce que c'est la seule période de notre histoire qui est documentée. Pour ma génération, la vraie histoire, c'est celle d'avant, qu'on ne perçoit aujourd'hui qu'à travers des émotions qui subsistent dans nos légendes, dans nos chants, dans le bruit du vent ou dans les motifs du tatouage. Notre histoire, c'est celle qu'on ne connaît pas mais qu'on ressent. La puissance de ma génération tient là-dedans. Elle n'idéalise pas nos ancêtres qui étaient des guerriers violents, mais elle a compris que l'arrivée des Européens a éclipsé notre grande histoire. Cette période s'étale sur près de mille ans où nous étions puissants. Celle-là, personne ne nous la volera parce qu'elle n'intéresse personne. C'est cette puissance que nous recherchons. C'est à nous et à toi de la raconter désormais.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


samedi 10 mai 2025

[Powers, Richard] Un jeu sans fin

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Un jeu sans fin (Playground)

Auteur : Richard POWERS

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024
                  en français (Actes Sud) en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Fille d’un ingénieur canadien collaborant avec le commandant Cousteau, Evie a douze ans lorsqu’elle attrape le virus de la plongée et décide de consacrer sa vie à l’exploration des fonds marins.
Ina, une artiste polynésienne, compose des sculptures avec des déchets plastiques qu’elle glane sur les plages. Peu à peu, une étrange créature prend forme.
Todd et Rafi, deux lycéens américains que tout oppose, cimentent une intense amitié autour du jeu de go ; l’un se perdra dans la littérature, l’autre révolutionnera l’intelligence artificielle.
Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Richard Powers met en scène une poignée de personnages à différentes périodes de leur vie, avant de les réunir à Makatea, île du Pacifique ravagée par des décennies d’extraction minière, où se joue la prochaine grande aventure de l’humanité : la construction de villes flottantes.
Mêlant science, écologie et poésie, Un jeu sans fin sonde les mystères de l’océan et les potentialités infinies des nouvelles technologies pour célébrer la beauté et la résilience de la nature.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Evanston, dans l’Illinois, en 1957, Richard Powers est l’auteur de treize romans, dont Trois fermiers s’en vont au bal, Le temps où nous chantions, Chambre aux échos (National Book Award 2006 et finaliste du Prix Pulitzer), L’Arbre-Monde (lauréat du Prix Pulitzer 2019 et finaliste du Man Booker Prize). Considéré comme l’un des plus grands écrivains contemporains, il vit aujourd’hui en bordure du parc national des Great Smoky Mountains, dans le Tennessee.

 

 

Avis :

Grande voix multi-récompensée de la littérature américaine contemporaine, Richard Powers aime à s’interroger sur les effets de la science sur le vivant. Son quatorzième roman explore l’inventivité de la nature et celle de l’homme dans ce qui fait figure d’un jeu sans fin. Car, malgré les apparences, entre extinction des espèces d’un côté et développement possiblement menaçant des intelligences artificielles de l’autre, la partie n’est pas forcément jouée…

Ile minuscule des Tuamotu en Polynésie française, Makatea se retrouve plus que jamais au coeur de choix cornéliens. Après un demi-siècle d’exploitation à outrance par la France de ses gisements de phosphate, ce bout de terre retombé dans une tranquillité paradisiaque mais impécunieuse est l’objet d’un projet américain de « seasteading », autrement dit d’implantation de villes flottantes échappant à la souveraineté des Etats. L’investisseur est un magnat de la Silicon Valley, Todd Keane, qui, après avoir fait fortune à la tête d’un réseau social, est devenu un pionnier de l’Intelligence Artificielle.

Pendant que les habitants de Makatea débattent de leur avenir, l’homme parmi les plus riches du monde a d’autant plus à coeur de faire aboutir ce projet qu’atteint d’une démence précoce et sachant ses jours comptés, il entend par là renouer avec une amitié perdue. C’est le récit de sa vie, entrepris pour nourrir l’IA censée, un jour peut-être, faire revivre les morts, qui nous fait découvrir le passé, depuis ses liens, quarante ans plus tôt, avec Rafi, un étudiant afro-américain qui partageait sa passion pour le jeu de go - « cette petite allégorie de la création cosmique » tant les coups y sont imprévisibles -  et qui, avant de faire le choix de la littérature et de la poésie, avait eu le temps de lui souffler toutes les bonnes idées qui devaient faire sa fortune.

Plus jeune encore, Todd s’était passionné pour l’océan et celle qui devait en devenir l’égérie : Evelyne Beaulieu, pionnière québécoise de l’océanographie, justement installée aujourd’hui à Makatea et témoin privilégiée de la désertification progressive des espaces sous-marins. Tandis que Todd, fou de technologie, raconte ses divergences croissantes avec Rafi, épris de philosophie, un autre fil narratif déroule une troisième obsession, celle d’Evie qui doit tout sacrifier pour s’imposer dans un monde d’hommes et exercer son métier. Son regard est l’occasion pour le lecteur d’une découverte riche en surprises émerveillées, et bientôt consternées, face à l’incroyable créativité marine de la nature et aux terribles impacts de l’activité humaine.

Ainsi, au travers de l’ambitieuse et passionnante imbrication de tous ses récits pleins de rebondissements et de véritables curiosités naturelles et scientifiques, se développe de la manière la plus crédible qui soit un conte allégorique, un chant puissant et mélancolique sur les beautés d’un monde en cours de disparition. Au lieu de se rejoindre, les lignes de force du récit se repoussent de plus en plus en une tragique incompatibilité semblant déboucher sur la mort. A moins que, dans ce jeu sans fin, ne se produise quelque retournement, en tous les cas, de nouveaux rebondissements, l’ingéniosité de la nature n’ayant pas dit son dernier mot, avec ou sans hommes.

« Chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante. » Un livre de grande tenue, capable de brasser autour de personnages toujours crédibles la pleine puissance des thématiques scientifiques, écologiques et technologiques contemporaines pour nous interroger sur le sens de la vie. Avons-nous seulement encore une place dans ce monde aux incroyables beautés ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

“Avant qu’on l’annonce publiquement, vous allez devoir vous entraîner à affronter la presse.”
Ses reniflements cessèrent d’un coup, comme une aiguille arrachée à un microsillon. “Il faudra que je parle à la presse ?
— Trente-sept jeunes savants mâles pour une rousse canadienne de vingt-deux ans, coincés ensemble en pleine mer pendant six mois ? Je ne vois pas en quoi ça pourrait intéresser les journaux.”
On était en l’an 1957. Pepsi proposait d’aider la ménagère moderne dans la lourde tâche de rester mince. Alcoa lançait un bouchon de bouteille que même une femme pouvait ouvrir – sans couteau, sans tire-bouchon, sans même un mari !
“Oh, fit Evelyne Beaulieu en baissant la tête. Oui. Bien sûr. Je comprends.”


On était en 1960, et les meilleurs océanographes au monde ignoraient la profondeur moyenne de l’océan. “Disons que c’est entre trois et quatre mille mètres, lança un membre de l’équipage. Et maintenant on étend ça aux trois quarts de la planète.”
Evie dit tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. “Et le moindre mètre cube est vivant.” Vivant et vertigineux.
Quelqu’un éclata de rire. “Quatre-vingt-dix pour cent de la biosphère se trouvent sous l’eau !
— Non, quatre-vingt-dix-neuf !”


Elle contempla la houle noire et comprit. Toutes les branches principales de la taxinomie existaient sous les vagues sur lesquelles elle flottait, alors que seules quelques-unes avaient gagné la terre. L’engrenage de la vie continuerait de tourner, d’actionner les rouages de l’évolution, sans se soucier de ce que les humains trafiquaient à la surface. Pour les entités qui vivaient là-dessous, dans un espace aussi sombre et hostile que le cosmos, la vie sur la terre ferme pouvait bien disparaître. Si Khrouchtchev balançait quelques ogives nucléaires à Eisenhower avant la fin de son mandat, provoquant ce que Dulles appelait une “riposte massive”, la vie dans la fosse des Mariannes ne cillerait même pas.


C’était cette intemporalité qui l’avait amenée à une vie en mer. Le soleil et le vent, les courants et les vagues, l’odeur et la couleur changeantes de l’air et de l’eau, l’inclinaison des ombres, le roulis de l’horizon : tout cela, elle avait appris à le lire. Mais, dès que la terre était hors de vue, le temps humain s’effaçait, et avec lui la géographie humaine. Evelyne aimait cela plus que tout ce qu’elle avait pu aimer : la sensation que la planète restait presque inconnue, presque inconnaissable. Qu’elle était au beau milieu de la vie tout en étant nulle part.


Je rappelai Germination et j’empochai les trois quarts de million. C’était plus que suffisant pour démarrer. C’était aussi une somme insensée à rembourser pour un gamin qui n’avait qu’un avenir incertain et zéro sens des affaires. Mais mon père m’avait dit un jour que la valeur d’un homme se mesurait à la somme que les autres étaient prêts à le laisser perdre. Avec un corollaire : le caractère d’un homme se mesurait à la somme qu’il était prêt à faire perdre aux autres.
D’un seul coup, j’avais du caractère à revendre.
 
 
Elle consacra une attention toute spéciale à l’un des plus tonitruants d’entre tous ces braillards, une variété de crevette-pistolet. Il y en avait six cents espèces, mais c’est d’une en particulier qu’elle était tombée amoureuse lors d’un mois passé dans les récifs des îles Salomon. La créature avait des pinces atypiques, dont l’articulation unique rappelait le percuteur d’une arme à feu. La crevette armait ce chien, puis le relâchait pour qu’il s’abatte contre le fermoir de la pince, dans un claquement assourdissant.
Le bruit de ces minuscules crevettes n’a pas d’égal dans les grands fonds, même pas le mugissement des plus grosses baleines. Quand toute une colonie de pistolets se met à claquer de concert, leur chœur a de quoi brouiller le plus sophistiqué des sonars militaires. Le bruit d’une seule crevette est plus fort que le vrombissement d’un réacteur d’avion au bout de la rue. Et l’explosion causée par son claquement de pinces produit une onde de bulles capable d’assommer un gros poisson ou de briser un bocal en verre. Ces bulles contiennent tant d’énergie qu’elles émettent des éclairs lumineux presque aussi brûlants que la surface du soleil.
Mais il y avait autre chose chez la crevette-pistolet qui lui valut une place de choix dans le livre d’Evelyne. Elle raconta comment elle était revenue jour après jour épier l’un des partenariats les plus étranges de l’océan. Elle regardait pendant des heures une crevette s’échiner à creuser un terrier assez grand pour deux familles. Mais l’autre résident de cette copropriété n’était pas une crevette, ni un autre crustacé, ni même un autre invertébré. C’était un gobie, un petit poisson à nageoires rayonnées qui comptait sur sa partenaire pour creuser et entretenir leur antre.
La crevette est une excellente terrassière, mais elle est presque aveugle. Le gobie monte donc la garde devant leur terrier commun et capture à manger pour deux. La crevette ne cesse de vérifier la présence du poisson en l’effleurant de ses longues antennes. Le gobie l’informe de ce qui se passe au-dehors, grâce à un code bien précis de mouvements de nageoire. Au premier signe de danger, le gobie ordonne un repli général dans la forteresse qu’a bâtie la crevette. 


Car chaque île est une pirogue, et la Terre entière est une île, qui vit par la grâce de la créature bleue, immense et lentement tournoyante.