Coup de coeur 💓
Titre : L'inconnue du quai de Javel
Auteur : Philippe JAENADA
Parution : 2026 (Flammarion)
Pages : 528
Accès au livre : ISBN 9782080490896
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Soixante-quinze ans plus tard, Philippe Jaenada reprend l’enquête à partir du dossier retrouvé puis, comme à son habitude, sollicite ses contacts aux archives, exhume tous les documents, arpente tous les lieux – remonte le temps.
Pour ce livre, il a lu les soixante-quinze enquêtes de Maigret, s’inspirant humblement et fidèlement des méthodes du commissaire fictif. Et il va résoudre ce meurtre bien réel, laissant le lecteur subjugué par la dextérité de son investigation et fasciné par cette jeune femme à laquelle il redonne un visage et une histoire.
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Philippe Jaenada n’est pas inspecteur de police, qu’à cela ne tienne. Non sans dérision, mais aussi parce qu’il y trouve une méthode et une résilience pour s’encourager dans les impasses, le voilà qui s’équipe de la collection complète des enquêtes du commissaire Maigret et, d’exemples en citations entretenant sa persévérance, s’applique à reprendre le dossier de 1949 comme le ferait le célèbre policier. Sa démarche est en réalité bien rodée depuis plusieurs livres : plonger dans les archives, confronter les procès-verbaux aux documents administratifs, vérifier dates, lieux et témoignages, et reconstruire une chronologie solide là où l’enquête officielle, plus limitée qu’aujourd’hui dans ses moyens et, comme on va le découvrir, aveuglée par bien des idées reçues sur la moralité féminine, a préféré jeter le discrédit sur la victime plutôt que de faire face à ses propres incohérences.
Comme à son habitude et pour le plus grand plaisir du lecteur complice, l’auteur se met en scène avec une discrète ironie, donnant à voir ses hésitations, agacements et trouvailles, et entretenant ainsi, de blocages en détours et reprises, une tension narrative miroir de celle de l’enquête. Un tantinet assagi, à tout le moins sans plus autant de parenthèses gigognes, le style qui, avec ses digressions, ses apartés et ses scrupules méthodologiques, joue volontiers et avec drôlerie de l’auto‑commentaire devenu marque de fabrique, donne ici une impression de tenue nouvelle, n'en rythmant que mieux le récit, ouvrant des angles inattendus et appuyant la progression concrète du travail.
L’affaire Louise Cansot oblige à revenir sur une époque où la police comme la presse abordent les crimes commis contre les femmes selon un prisme moral qui tient lieu d’explication. Dans le Paris de l’après‑guerre, les comportements féminins jugés libres sont facilement interprétés comme des fautes, et les victimes ramenées à des écarts supposés plutôt qu’à la violence subie. Filtrant dans les procès‑verbaux, dans les commentaires des enquêteurs et dans les affabulations des reporters, cet état d’esprit révèle une société entière reconduisant des réflexes qui font des femmes des coupables par avance. Une certaine émotion accompagne, sans pathos, la confrontation du récit à cette injustice structurelle, d’autant plus qu’en rétablissant les faits, Philippe Jaenada offre une réhabilitation posthume non seulement à la victime, mais aussi à sa descendance : la rencontre avec les proches de Louise Cansot, qui découvrent une histoire longtemps déformée ou tue, donne à l’enquête une portée humaine émouvante, en même temps qu’une utilité concrète inattendue.
Au‑delà de la reconstitution minutieuse, l’ouvrage met en évidence la défaillance d’une enquête judiciaire qui, faute de moyens et de vigilance, a laissé s’installer une version commode des faits. En reprenant le dossier avec les outils d’aujourd’hui, l’écrivain montre ce que la justice n’a pas su voir, et son travail littéraire se substitue alors, sans le revendiquer, à une investigation que l’institution n’a pas menée. Cette distorsion entre enquête réelle et enquête d’auteur donne au livre une résonance critique, qui pointe les réflexes moraux faussant la lecture des violences faites aux femmes. Tandis que Louise Cansot retrouve ici son intégrité, l’ouvrage prend la valeur d’une réparation morale et, en montrant la nécessité d’un regard circonspect face aux biais d’une époque, d’un exercice de lucidité dans la continuité d’une oeuvre qui a désormais pleinement trouvé sa cohérence et son engagement.
Philippe Jaenada signe probablement ici l’un de ses ouvrages les plus aboutis. Généreuse, parfois touffue, mais allégée par un humour plaisamment distillé par une plume qui s’est assagie juste ce qu’il faut sans perdre son originalité, cette enquête rigoureuse, précise et documentée acquiert une dimension profondément humaine en transformant un dossier négligé en récit incarné, et surtout réparateur d’une injustice institutionnelle qui, à travers Louise Cansot, touche à la condition de toutes les femmes victimes de violence. Une sélection méritée pour le Goncourt 2026. Coup de coeur. (5/5)
Citations :
Dans Maigret et les vieillards, en 1960, il s’embourbe mais reste confiant : « Pourtant, il sentait qu’il touchait du doigt cette vérité qui lui échappait. C’était tout simple, il le savait. Les drames humains sont toujours simples quand on les reconsidère après coup. » (Voilà ce que j’attends impatiemment : l’après-coup. Le problème, c’est que pour Louise, on y est déjà, dans l’après-coup, depuis soixante-quinze ans. Il me faudrait un après-coup de l’après-coup, un après-après-coup, et tout deviendrait simple.)
Les archives sont une tentative de résistance à l’engloutissement par le temps, en partie vaine bien sûr (comme les nôtres, de tentatives de résistance, à l’échelle de notre vie). Des dossiers disparaissent, des témoignages ou des constatations sont mangés par le temps. Mais même si c’est frustrant, voire rageant, même si on a toujours l’impression d’être privé de quelque chose de fondamental, au fond j’aime ces trous. C’est la matérialisation du passage du temps, comme la patine d’un meuble, un vieux pull mité, la preuve d’un passé qui a existé, qui était le présent, qui ne l’est plus. Je n’aurais pas raconté la vie et la mort de Louise Cansot de la même manière en 1950, quelques mois après sa mort.
Les gens m’intriguent, tous, me fascinent, je voudrais tout savoir d’eux, leurs pensées, leur passé, découvrir l’intérieur, au-delà de l’enveloppe, tous. Je me sens comme dans une bibliothèque dont tous les livres auraient les pages collées, ou comme un enfant qui se lève le matin de Noël, émerveillé en pyjama par les cadeaux multicolores au pied du sapin, qui n’aurait pas le droit d’ouvrir les paquets.
Je pense à la mort du pape François, aux jours qui ont précédé sa mort, les catholiques encourageaient le monde entier à prier pour lui, « il en a tant besoin », prions tous ! C’est le pape, le chef, le plus proche du Seigneur en théorie, qui a ses deux oreilles, et il faut que des centaines de millions de personnes prient en chœur avec ferveur pour que Dieu se décide, d’accord, d’accord, sinon à le sauver, du moins à l’accueillir convenablement ? C’est pas gagné pour les autres…



.jpg)







