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vendredi 1 décembre 2023

[Sönmez, Burhan] La pierre et l'ombre

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La pierre et l'ombre (Taş ve gölge)

Auteur : Burhan SÖNMEZ

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution :  2021 en turc,
                   2023 en français (Gallimard)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Maître marbrier, aujourd’hui gardien de cimetière, Avdo a vécu mille vies avant de s’installer à Istanbul. Il espérait y trouver la paix, mais était loin d’imaginer que son passé viendrait lui rendre visite. Par une nuit enneigée, il aperçoit la maigre silhouette d’une jeune femme qui émerge d’entre les stèles. La police est à ses trousses, elle a désespérément besoin d’un endroit où se cacher. Mais qui est vraiment cette mystérieuse Reyhan ? Ses pas l’ont-ils menée jusqu’à Avdo par hasard ?
Burhan Sönmez croise habilement les destins au sein d’une mosaïque narrative riche de multiples histoires. Avec La pierre et l’ombre, il brosse un portrait sans concession de la Turquie du siècle dernier, et continue d’explorer sous un angle résolument romanesque les grands thèmes de la mémoire et de l’identité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Burhan Sönmez, auteur kurde écrivant en turc, est né en 1965 dans un petit village d’Anatolie. Récompensées par de prestigieux prix, ses œuvres sont traduites dans plus de quarante langues. Avocat spécialisé dans les droits de l’homme, il a longtemps exercé à Istanbul. Après un exil de plus de dix ans en Angleterre, il vit aujourd’hui entre la Turquie et Cambridge. En 2021, il a été élu président de l’association d’écrivains PEN International.

 

 

Avis : 

Arrêté et torturé pour ses activités d’avocat spécialisé en Droits de l’homme à Istanbul, le Kurde turc Burhan Sönmez a connu dix ans d’exil en Grande-Bretagne avant de pouvoir revenir en Turquie. Désormais professeur de littérature à l’université d’Ankara, auteur d’articles pour des journaux indépendants et de romans primés et traduits dans de nombreux pays, il a été élu en 2021 président de l’association d’écrivains PEN International, qui défend « les valeurs de paix, de tolérance et de liberté sans lesquelles la création devient impossible ». Son dernier roman La pierre et l’ombre raconte l’histoire sociale de la Turquie moderne au travers d’Avdo, un sculpteur de pierres tombales amené à croiser des personnes représentatives de toutes les facettes culturelles du pays.

L’histoire commence dans les années 1980, peu après le coup d’État militaire. Avdo, la cinquantaine solitaire, vit en marge du monde, sur les bords du cimetière d’Istanbul dont il est assure le gardiennage entre ses confections de pierres tombales. Mais voilà que le passé vient déranger le présent sous la forme d’une pauvre silhouette titubante, pourchassée par la police jusqu’au coeur du cimetière. C’est une toute jeune fille, elle s’appelle Reyhan et n’est pas arrivée jusqu’à la porte d’Avdo par hasard. Qui est-elle ? Pourquoi veut-on l’emprisonner ? Quel lien a-t-elle avec le paisible veilleur du cimetière ? Et puis, aussi, comment en vient-on, comme Avdo, à préférer vivre parmi les morts plutôt que les vivants ?

Oscillant constamment entre passé et futur, le récit nous ramène dans les années 1930, quand un Assyrien prend l’orphelin Avdo sous son aile et l’initie à la sculpture des pierres tombales. Quelque vingt années plus tard, le jeune homme devenu maître marbrier itinérant rencontre l’unique amour de sa vie, Elif, dans un village d’Anatolie qui n’a pas pour habitude de marier ses filles à des étrangers. Le drame est inévitable, qui brisera les rêves d’Avdo mais ne cessera jusqu’à la fin de ses jours de retentir sur son destin. Un destin qu’il nous sera donné de reconstituer peu à peu, à mesure que les fragments du récit, s’échelonnant dans le désordre de l’époque ottomane jusqu’à nos jours en visitant différents lieux du Moyen-Orient, en laisseront progressivement percevoir le motif global, dessiné sur la toile de fond d’une mosaïque culturelle aussi riche que déchirée. Chrétiens, sunnites, alaouites, Turcs, Kurdes et Arméniens : n’y a-t-il donc que la sagesse d’un gardien de cimetière pour constater que « tous les morts sont bons pour l’éternité » ?

Suspendu à ses rebondissements dramatiques autant qu’attaché à la belle humanité de ses personnages, séduit par sa plume soigneusement travaillée, l’on reste impressionné par ce récit dense, doucement mélancolique, dont les cassures temporelles savent si bien refléter le bris des rêves de son principal protagoniste et, à travers lui, les traumas silencieusement accumulés depuis un siècle par les diverses populations de la Turquie. Une lecture à plusieurs niveaux qui inscrit définitivement l’auteur parmi les écrivains majeurs de langue turque. (4/5)

 

 

Citations :

Le silence et le brouillard recouvraient la ville, la rumeur des voitures sur la route avait disparu ; on entendra bientôt le hibou, songea Avdo. Il prit la théière sur le brasero et remplit son verre. Il remonta la couverture sur ses épaules, appuya son dos au coussin du divan. Il versa trois cuillerées de sucre dans son thé, remua, puis tendit l’oreille à l’obscurité blanche. La nuit, nul silence : des sons distillés. Le jour, ils se mélangent en un bruit indistinct ; mais la nuit, chacun retrouvait sa pure clarté. Chansons d’enfance, soupirs des morts, hululement du hibou. Tous inaudibles dans le vacarme du jour. Comme les peines, les regrets. La douleur nue surgissait dans le face-à-face de l’homme seul avec la nuit. Le murmure de la fontaine au pied de l’arbre de Judée était chargé de vieilles élégies, un coeur s’emplissait de la mélancolie d’un amour perdu. Le jour, ces charges-là étaient douces à porter : il fallait la nuit pour croire réellement à la solitude.
 

« - Maître, demanda Avdo d’une voix timide, en quel prophète dois-je croire ? Chacun a le sien, pour certains c’est Jésus, pour d’autres Mahomet, et pour moi ? »
Joseph détourna les yeux du feu pour regarder Avdo. Il lui caressa les cheveux avec bonté et sérénité, comme un père.
« Regarde, lui dit-il, en bas on aperçoit les lumières de l’église Saint-Michel, et là-haut on entend l’appel du muezzin de la mosquée de Cheikh Zirrar. Tu te trouves exactement entre les deux. Ne sois pas pressé, le temps t’apprendra quel prophète il te faut choisir, et peut-être n’en choisiras-tu aucun, et ainsi vivras-tu.
- Peut-on être un homme sans avoir de prophète ?
- Sans doute, certainement, et d’ailleurs méfie-toi de ceux qui en ont un, la plupart ne croient qu’en eux-mêmes, seulement ils le cachent. Attends de grandir un peu, tu décideras par toi-même. Je ne te demande que deux choses, d’être bon et d’être travailleur. Voilà qui convient à un homme.
- Toi, maître, tu crois en Jésus, et pourtant tu fabriques des tombes pour des morts qui croyaient en d’autres prophètes, comment est-ce possible ?
- Avdo, les vivants sont parfois bons, mais les morts sont bons pour l’éternité, voilà ce en quoi je crois quand je fais une tombe. Bientôt eux aussi viendront te voir, et ils te demanderont une tombe, une belle tombe dédiée à des dieux dont tu n’auras jamais entendu parler. Tu ne leur refuseras pas, en mémoire des morts.
 

L’homme qui m’a apprit le métier (…), enfin mon maître et son ami maître Dikran, des hommes d’autrefois, lorsqu’ils arrivaient quelque part, regardaient les pierres d’un air étrange, les touchaient étrangement, les sculptaient d’une façon étrange. Tu sais ce qu’ils faisaient, ils creusaient un trou dans la roche et y glissaient un bourgeon de peuplier. Puis ils attendaient. Une fois le peuplier enraciné, les pointes de ses racines s’enfonçaient dans la roche et la faisaient éclater en plusieurs morceaux. Telle est la loi de la vie, disait maître Joseph : que les choses les plus dures cèdent sous l’effet des plus tendres. 
 
 
La prison est inaugurée, et tandis que quelques prisonniers sont envoyés aux champs, on exécute un premier condamné à mort. Atif Hodja, prédicateur originaire d’Iskilip, ne s’attendait pas à être cet homme-là. Il avait bien prononcé et publié quelques sermons contre l’armée d’Atatürk lors de la guerre turco-grecque, mais c’est son opposition à la révolution vestimentaire qui lui vaut un procès. L’avenir de la jeune république dépendait de sa capacité à rattraper la civilisation occidentale, en imposant à la société un rythme de progrès extrêmement soutenu. La Loi du Chapeau était un jalon essentiel sur ce chemin qui menait à l’abolition du califat à la reconnaissance du droit de vote féminin. Le fez, le turban et autres couvre-chefs traditionnels étaient désormais interdits, et le port du chapeau à l’européenne recommandé pour tous les hommes. Dans un livre publié avant la loi, Atif Hodja d’Iskilip s’était appliqué à montrer que le vêtement occidental était contraire à la religion. Si les musulmans avaient toutes les raisons d’adopter la technique et les inventions de l’Occident infidèle, en revanche ils devaient rejeter fermement l’alcool, la danse, le théâtre et autres moeurs culturelles dont le vêtement faisait partie. La position d’Atif Hodja illustrait la fracture qui divisait profondément la société turque depuis un siècle. Dans toutes ses prises de parole depuis qu’il était officier dans l’armée ottomane, Atatürk avait insisté sur la nécessité de réformer entièrement la société, ajoutant que ces réformes, il faudrait les mener non pas lentement, mais à toute allure. Une fois au pouvoir, il n’avait pas hésité à mettre ses idées de jeunesse en application.


Il y a un dicton italien : Perdere la Trebizonda, ils disent, « perdre Trébizonde ». Autrefois, Trébizonde, aujourd’hui Trabzon, était le port où se rencontraient les navires et les caravanes venus d’Europe et d’Orient. Et quand l’un de ces convois ou de ces navires s’égarait en route, on disait qu’il avait perdu Trébizonde, ce qui est devenu une expression pour dire qu’on a perdu le fil de sa propre vie. Et moi qui ai  passé ma vie à me perdre en voyageant de port en port, je cherchais Trébizonde. C’est étrange, tu sais, mais on découvre ce qu’on cherche seulement le jour où on le trouve.


Les détails de leurs retrouvailles secrètes avaient été fixés l’an passé. Si l’une des deux perdait l’autre, elle l’attendrait tous les mercredis à quatorze heures sur ce banc. Des semaines, des mois pouvaient passer, perdre l’espoir leur était interdit, elles devaient être, elles seraient au rendez-vous. Depuis le coup d’État militaire de 1980 – combien y en avait-il eu ? -, tant de gens avaient disparu ou étaient en cavale que tout le monde avait pris ses dispositions pour renouer secrètement le contact avec ses proches.


L’autre jour, un ami m’a raconté qu’un vieil homme détenu dans la prison de Diyarbakir, à force d’être torturé, avait fini par perdre complètement le sens de la réalité. Il disait à ses camarades de cellule qu’ils étaient tous déjà morts et vivaient en enfer. Cette prison est l’enfer, nous sommes les morts, les gardiens sont les cerbères qui nous surveillent, il disait. Alors les jeunes prisonniers essaient de le persuader qu’il se trompe. Bien, mais dans ce cas qui sont nos parents qui viennent nous voir les jours de visite ? lui demandent-ils. Eux, dit le vieil homme, ce sont ceux qui viennent pleurer sur notre tombe, et nous croyons qu’ils parlent avec nous comme si nous étions encore vivants. Quelque temps plus tard, le vieil homme apprend qu’il va être remis en liberté. Il n’y croit pas. Où peut-on bien aller après l’enfer ? Il a peur. Le jour de sa libération, il a un arrêt cardiaque et meurt. Cette histoire me hante depuis des jours… Puis j’ai pensé que ce que disait le vieil homme valait aussi pour nous. Ce pays est un enfer, l’enfer où nous, les morts, payons pour nos péchés. En sortir est impossible. Et moi non plus, comme ce vieil homme, je n’en sortirai pas, je ne réussirai pas quitter le pays. Le jour du départ, mon coeur s’arrêtera de battre. 
 
 
L’habitude est un savoir tout fait, qui préserve les hommes d’en apprendre de nouveaux.


Nous croyons que personne ne peut retrouver le passé, mais les vieux, avec leur esprit vacillant, leurs jeux cérébraux, ils y arrivent. Vers la fin de leur vie, les vieillards, arrivant aux frontières de l’avenir, trouvent un moyen de faire revenir leur passé. Brisant le verre de cette horloge mentale qu’on appelle le temps, ils font se rencontrer le passé et l’avenir dans le moment présent.


 

samedi 11 novembre 2023

[Altan, Ahmet] Les dés

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les dés (Zarlar)

Auteur : Ahmet ALTAN

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution :  2023 en turc
                   et en français (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ziya n’a que seize ans lorsqu’il est introduit en secret dans un recoin du tribunal où doit être entendu l’assassin de son frère aîné. Tireur d’exception, ce jeune Tcherkesse abat son ennemi d’une seule balle en pleine audience et gagne par ce geste l’admiration de tous. Après une année d’incarcération dans une prison où il découvre le jeu de dés, on l’envoie dans la campagne par-delà les frontières, non loin d’Alexandrie. Là, il rencontre une jeune fille, apprécie sa compagnie sans pour autant comprendre le sentiment qui soudain le trouble d’une étrange manière. De retour en Turquie, il n’oubliera jamais Nora. Très présent dans les nuits d’Istanbul, il joue beaucoup, aime peu mais celles qui l’approchent sont frappées par son regard inquiétant. Alors qu’une action d’éclat lui est proposée – il s’agit cette fois de tuer en pleine rue le grand vizir –, Ziya prend les rênes de l’opération. La lumière, toujours la lumière…
Après son inoubliable Madame Hayat, Ahmet Altan explore dans ce roman le caractère ambigu d’un
homme qui tout enfant apprend à refouler ses émotions. Pragmatique, avide de justice, réactionnaire, ce personnage insondable incarne l’engagement absolu de ceux qui sont prêts à tout pour défendre les leurs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ahmet Altan, né en 1950 à Ankara, est un des journalistes et romanciers les plus renommés de Turquie. Il est le fils de Çetin Altan, journaliste et homme politique, condamné à près de deux mille ans de prison pour ses articles contre l’autoritarisme du pouvoir militaire. Dès 1974, Ahmet Altan se lance dans le journalisme, lui aussi, et s’engage en faveur de la démocratie. Très vite, il commence à être connu dans son pays pour sa contestation du régime en place. Il publie en 1982 son premier roman qui rencontre un grand succès. Son deuxième roman est sanctionné pour atteinte aux bonnes mœurs et fait l’objet d’un autodafé. Ahmet Altan devient un journaliste de plus en plus influent, tant à la télévision que dans la presse écrite. En 1995, il est condamné à vingt mois de prison avec sursis à la suite de la publication d’un article satirique. Il est également accusé de soutenir le projet d’un Kurdistan indépendant. Son quatrième roman, Contes dangereux publié en 1996, est un véritable phénomène de librairie, il y aborde les assassinats sans suite judiciaire. Avec Orhan Pamuk et Yachar Kemal, il rédige, en 1999, une déclaration pour les droits de l’homme (et des droits culturels des Kurdes) et de la démocratie en Turquie, qui est signée par Elie Wiesel, Günther Grass, Umberto Eco… Oh, Mon Frère, un article qu’il dédie aux victimes du Génocide arménien le fait inculper, en 2008, d’insulte à la Nation turque. Il reçoit trois ans plus tard le prix Hrant Dink de la Paix (Hrant Dink est un journaliste arménien assassiné par un nationaliste turc). Entre 2007 et 2012, il dirige le quotidien Taraf qui joue un rôle central dans la presse d’opposition.

En 2016 commence son effroyable parcours judiciaire. Il est arrêté en septembre, accusé d’avoir participé à la tentative de putsch du 15 juillet. Deux ans plus tard, il est condamné à la perpétuité aggravée. Puis, en mai 2019, sa condamnation est confirmée en appel par la Cour Constitutionnelle tandis qu’en juin la Cour Suprême casse la condamnation tout en rejetant sa demande de remise en liberté. Cette année-là paraît en France, Je ne reverrai plus le monde, un récit de son emprisonnement qui reçoit le prix André Malraux. Le 4 novembre, la Haute Cour Pénale d’Istanbul le condamne à dix ans de prison mais ordonne sa remise en liberté sous contrôle judiciaire compte tenu des années qu’il a déjà passées en prison. Ahmet Altan est libéré. Le 12 novembre, l’écrivain est de nouveau arrêté sur décision de justice. C’est le 14 avril 2021 qu’Ahmet Altan est remis en liberté. La veille, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné la Turquie pour la détention de cet intellectuel depuis plus de quatre ans.

En septembre 2021 paraît en France son roman Madame Hayat qui est couronné par le prix Femina étranger et rencontre un magnifique succès dans la presse et en librairie.

Jusqu’à ce jour, Ahmet Altan vit en résidence surveillée dans son appartement d’Istanbul, sans autorisation de quitter le territoire turc. 

 

Avis :

Après Madame Hayat qui offrait à son jeune protagoniste l’apprentissage de la liberté, le dernier roman d’Ahmet Altan nous plonge cette fois dans le processus mental inverse : un adolescent assoiffé d’honneur et de justice devient un redoutable terroriste, tuant aveuglément au nom de la loi de son clan.

En ce début de XXe siècle où l’empire ottoman vacille, trois frères tcherkesses, Arif, Hakkî et Ziya, vivent à Istanbul. Ziya, le plus jeune, n’est qu’adoration pour son aîné, Arif, puissant et charismatique caïd de la pègre. Lorsque celui-ci est assassiné, l’adolescent de seize ans, très tôt façonné au code d’honneur des siens, entreprend aussitôt de le venger et abat le meurtrier en plein tribunal. Trop jeune pour la peine capitale, il est condamné à la perpétuité dans ces geôles semblables « aux ténèbres sanglantes du ventre d’une femelle requin dont la progéniture s’entredévore avant même de voir le jour ». C’est dans cette mort à petit feu qu’il découvre la passion du jeu et l’ivresse de mourir et renaître sans fin à chaque roulement de dés. Quand, huilés par d’obscures tractations, les verrous de la prison laissent finalement échapper le jeune homme, le tueur doublé d’un flambeur est plus que jamais une mèche d’amadou...

L’intelligence de l’analyse rivalise avec les beautés de plume de cet auteur qui s’impose décidément comme un maître écrivain. Le plus grand talent préside à sa dissection psychologique de ce jeune homme construit dès le plus jeune âge dans le refoulement des émotions, pour lui comme autant de faiblesses. Ses tourments intérieurs dont, faute de les comprendre, encore moins de les verbaliser, il est le jouet inconscient, il prétend les faire taire, tuant l’humain en lui avec la force de sa haine, pour s’accrocher aux seuls repères qu’on lui ait jamais présentés, clairs et rassurants dans leur aveugle rigidité d’armure : le code d’honneur de son clan, le culte de sa toute-puissance et le devoir de le défendre coûte que coûte. « Mourir valait toujours mieux que de vivre dans le déshonneur. » 
 
Prêt à tout, il est le pion idéal dans le jeu des manipulateurs de tout poil. Ceux-ci, surtout à notre époque, auraient pu se draper dans des motifs religieux. En cette période d’instabilité du régime, il devient le jouet d’intérêts politiques, qui le dépassent mais qui savent... le faire rouler comme un dé ! Pour le joueur, peu importe de perdre ou de gagner, de vivre ou de mourir, l’essentiel est ailleurs. Ceux qui arment les terroristes l’ont bien compris aussi, qui jouent sur la colère et le désir de mort qui les consument : « La vie ne lui suffisait pas », « Il était né avec la passion terrible de vouloir tout consumer, tout épuiser, avec un appétit sans fin. Seuls le jeu et le crime savaient assouvir cette passion. »

Un nouveau très grand roman, aussi pénétrant que merveilleusement écrit, de l’auteur turc si attaché au « combat contre le mal causé par la perversion des sociétés ». Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La prison ressemblait aux ténèbres sanglantes du ventre d’une femelle requin dont la progéniture s’entredévore avant même de voir le jour. Les meurtriers enfermés là, sachant qu’ils n’en sortiraient plus, n’hésitaient pas à se battre et à s’entretuer. Les méthodes étaient variées, du coup de pique ou de couteau à l’huile bouillante qu’on déverse ou au coussin qu’on presse sur la tête du voisin dans son sommeil. Tous vivaient dans l’angoisse et la crainte.


Un jour enfin, il s’assit à son tour au bord de la couverture. Il éprouva la dureté anguleuse des dés dans sa main. Il lança, perdit. Lança, perdit. Lança, perdit. Il apprit à couper sa respiration quand les dés roulent. Il apprit à sentir son existence et l’univers entier suspendus à ce minuscule instant. Il apprit à perdre, et connut le fabuleux espoir de gagner que fait naître l’expérience de perdre.


Ils avaient beau lui avoir tout confisqué, sa vie, sa jeunesse, son avenir, il avait découvert quelque chose qu’ils ne pourraient jamais lui arracher : les dés. Quand il les secouait dans sa paume, la vie s’arrêtait mais le temps s’accélérait. Les premiers jours, la chance se refusa à lui, il ne fit que perdre. Peut-être que si l’inverse s’était produit et qu’il n’avait fait que gagner, peut-être n’aurait-il pas aimé autant le jeu. Mais perdre lui insuffla bientôt à la fois l’appétit de gagner, le désir d’inverser la fortune, le plaisir d’oublier. Il s’attacha à ces émotions de manière irréversible.


Quand il ne jouait pas, la prison revenait, l’absence d’air et l’obscurité l’étouffaient.
Les jours n’avaient pas de nom. Personne ici ne demandait : “Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?” Cela n’avait aucune importance. Tous les jours n’en formaient qu’un seul. Leurs existences s’écoulaient toutes identiques, collées les unes aux autres, le temps d’un unique jour qui avalait les hommes pour les noyer dans ses ténèbres. Il n’y avait aucun mouvement pour faire remuer le temps. Cette immobilité les écœurait parfois tellement qu’ils se battaient et s’entretuaient juste pour en desserrer un peu l’étreinte. Tuer était le seul moyen qu’ils avaient de mettre le temps en mouvement et d’en signer le passage.


Personne ne peut connaître la valeur de la solitude, personne ne peut en concevoir le manque aussi bien qu’un homme qui est resté longtemps en prison. 


Il avait une intelligence innée du jeu, sans rapport avec son jeune âge, et même s’il lui arrivait de jouer comme un dément jusqu’à tout perdre et devoir attendre sans le sou la prochaine enveloppe à la fin du mois, il gardait généralement le contrôle, savourant autant le désir de gagner que suscitent les pertes que le “Maintenant je peux me permettre de jouer sérieusement” que font naître les gains, sachant jouer sans céder au désespoir ni se faire trop d’espoirs, mourant et renaissant à chaque main, dans une longue balade oublieuse aux confins d’une vie nouvelle.
 
 
À la table de roulette, les yeux rivés sur la bille d’ivoire qui tournoyait, il se dégageait lentement de son passé, du temps immobile, sa mémoire se vidait, les images s’effaçaient, la vie s’arrêtait, et pour un court instant il rejoignait la mort tant désirée.
Le silence et la paix intérieure qu’il éprouvait durant ce court instant faisaient naître en lui une sorte de gratitude. Ce n’était pas où la bille s’était arrêtée qui comptait, mais où elle s’arrêterait. Il attendait, le poing crispé sur les jetons. Tout son corps bandé, son esprit tout détendu. Si cela avait été possible, il ne l’eût jamais quittée, il eût passé sa vie à la table de roulette. Au casino il aimait tout, les odeurs, les bruits, les couleurs. En ce lieu d’où étaient exclus tous les sentiments, ou presque tous, il trouvait la sérénité, un grand bonheur.
C’était comme si l’ensemble des émotions de nature à affaiblir l’homme perdaient tout leur sens, tout leur poids à la porte du casino. Vous ne regrettiez personne. Vous ne ressentiez pas l’absence de l’autre. Vous n’étiez pas écrasé par le temps. Votre mémoire n’était pas votre ennemie. Vous ne vous rappeliez plus rien. Tout s’engloutissait dans un oubli parfait. Oublier, c’était le bonheur. 


La silhouette d’Istanbul qui se dessinait à la proue du bateau n’éveilla en Ziya ni excitation ni joie. Toute activité extérieure au globe transparent de son moi, si pauvrement doté en émotions, lui était à peu près indifférente. Istanbul ou Alexandrie, aucune différence. Les villes, les hommes, la foule ne comptaient que dans la mesure où ils lui renvoyaient son image. La vie n’étant pour lui rien d’autre qu’un miroir, c’était son propre reflet qu’il guettait dans toutes choses, et s’il ne le voyait pas, les considérait d’un œil vide, comme il regardait Istanbul à présent.


Il était de ces hommes nés pour s’autodétruire. La dynamite fatale était cachée au fond de son âme, la mèche pour l’allumer était son narcissisme. Il marchait à sa perte, bouffi par son moi, sourd et aveugle à tout ce qui n’était pas culte rendu à lui-même. Or son mode de vie était désormais désavoué, son narcissisme blessé par la passion pour une femme, et la blessure le laissait en piteux état. L’hypothèse même de devoir se reprendre, guérir, s’humaniser, ouvrait dans son âme confuse une plaie béante, qui l’inquiétait et le mettait en rage. Il ressentait à la fois le manque, et parce qu’elle en était la cause, le dégoût hostile de la femme qui lui manquait.
Il était comme ces blessés qui ne savent pas où ils ont été touchés, il sentait la douleur mais ne voyait pas la plaie. Cette impuissance le rendait fou. Blessé comme un pauvre bougre. Comme un ignoble pêcheur. Il n’avait pas mérité ça.
Il haïssait tout et tout le monde, Nora comprise.


Tous l’accueillaient avec le respect dû à un héros, “Tu es revenu, il était temps”, disaient-ils en lui donnant de l’argent, mais aucun ne restait longtemps à ses côtés. Ils ne l’invitaient pas chez eux, ne lui proposaient pas d’épouser leurs filles. Le crime qu’il avait commis pour venger son frère, et si jeune encore, faisait de lui un héros craint et redouté, mais il se retrouvait en même temps comme pieds et poings liés par cette renommée sanglante. La ronde de ses vieux amis ressemblait à ces cercles de flammes qu’on dresse autour des scorpions, ils l’empêchaient à la fois d’en sortir, et à quiconque d’entrer. Ils l’avaient abandonné, seul et esseulé, dans la prison de sa légende. 


Les dés roulaient et la mort était là, il se sentait voler dans le vide, immobile et froid, puis les dés s’arrêtaient et il revenait à la vie. Il ne voyait plus ni les hommes, ni la table, ni les billets. Il ne regardait que les dés qui tournaient, et mourait, ressuscitait, mourait à nouveau. Et dans ce tourbillon des morts et des résurrections qui s’enchaînaient à toute allure, il éprouvait une sensation d’infini, inouïe, incomparable à rien, sinon à l’acte de tuer. Il sombrait dans un puits scintillant, sans fond, puis revenait à la surface. Il avait oublié tout le reste. Il n’y avait plus que les dés, la mort, la vie. La nervosité, le doute avaient disparu, seuls demeuraient l’enthousiasme, le délire.


Il connaissait un flambeur, un vieil héritier raffiné, qui avait perdu toute sa fortune au jeu. Tous les soirs il venait au casino et attendait dans un coin. Les gagnants lui donnaient un peu d’argent. Et lui courait aussitôt à la table pour lancer les dés. Ziya aimait bien ce type. Un soir, il était venu lui parler : “Au jeu, on joue de l’argent, mais on ne joue pas pour l’argent, avait dit le vieux dandy. Avez-vous déjà vu un vrai joueur s’arrêter de jouer après avoir gagné beaucoup d’argent ? Serait-ce une chasse au trésor ? – Et de quoi s’agit-il alors ?”
L’homme était resté silencieux un moment, comme s’il n’avait jamais réfléchi à la question. “Il s’agit d’oublier”, avait-il répondu enfin. “Oublier quoi ? – La mort.”
Sa réponse avait surpris Ziya, qui s’attendait plutôt à “la vie”. Il lui avait alors confessé quelque chose que l’homme n’avait encore jamais entendu : “Moi, quand les dés roulent, je me sens comme mort.” Et l’homme avait ri : “Mais c’est précisément à ce moment-là que vous parvenez à oublier la mort, Ziya Bey, c’est quand on meurt qu’on oublie la mort. Vous devez quitter la vie pour oublier ce qui en est le terme.”


Au fond de lui, l’angoisse impatiente et nerveuse de l’avenir se manifestait parfois dans un tremblement, mais l’espèce de volonté autonome, propre aux fous, qui habitait Ziya, réussissait chaque fois à l’étouffer. Et cette folie, l’assurant qu’il était doué d’un pouvoir divin, émiettait toutes les émotions, enterrait toutes les craintes dans l’obscurité. En comparaison de ce pouvoir divin, si grand, si superbe, si brillant, la vie humaine, celle de l’homme qu’il allait tuer comme la sienne, n’avait plus aucune valeur.
Il mettait sa vie sur le tapis en même temps que celle de l’autre ; gagnait-il, il commanderait au destin, perdait-il, la vie l’abandonnerait. Tel était le jeu. Un jeu de hasard colossal, à en frémir d’excitation, à en oublier tout le reste. Impossible de résister à son attraction délirante.
Aucun joueur un peu courageux ne pouvait dire “Non” à ce jeu-là. D’ailleurs, sans hasard, la plupart des terroristes étaient des joueurs, et ils avaient scellé leur pacte dans la salle d’un casino.


Il savait ce qu’était le meurtre, il savait qu’en tuant il mourrait lui-même, puis ressusciterait. L’espace d’un court instant, il cesserait de vivre, puis la vie reprendrait. Un jeu taillé pour son âme. La vie ne lui suffisait pas, l’ambition et la colère qui l’animaient étaient étrangères à la vie, il brûlait d’un désir de mort.
Il était né avec la passion terrible de vouloir tout consumer, tout épuiser, avec un appétit sans fin. Seuls le jeu et le crime savaient assouvir cette passion. Plus il s’épuisait, plus il se sentait fort et maître de son destin. Il ne pouvait vivre à moins. La seule idée d’une existence sans honneur, faite de peur et d’humiliations, comme celle de l’informe masse humaine qui passait sous ses yeux, lui était insupportable.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 9 juillet 2022

[Ruocco, Julie] Furies

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Furies

Auteur : Julie RUOCCO

Editeur : Actes Sud

Parution : 2021

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution.

Variation contemporaine des "Oresties", un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et "le courage des renaissances". Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.

 

Avis :

Archéologue devenue trafiquante d’antiquités, la Française Bérénice ne connaît du désastre syrien que les trésors volés qu’elle récupère à la frontière. Le Syrien Assim, lui, voit avec désespoir la guerre réduire ses fonctions de pompier à celles de fossoyeur. La folie furieuse qui s’est emparé de son pays va pourtant finir par faire se croiser leurs chemins, dans une tourmente infernale dont nul se sortira indemne.

Barbarie, horreur. Après cette lecture, les mots semblent dérisoires pour évoquer le calvaire de la population syrienne cette dernière décennie. Ceux de Julie Ruocco ont la puissance et la fulgurance de traits d’arbalète, lorsqu’elle égrène ses implacables observations et réflexions, au fil de scènes d’une acuité impressionnante. D’images marquantes en commentaires percutants, l’intelligence mordante de ses pages bouscule, bouleverse, et tout autant d’effroi pour les réalités racontées que d’admiration pour la somptuosité de l’écriture, vous laisse coi longtemps après le point final.

Pourtant, dans ce chaos à faire désespérer de l’humanité, brillent sans discontinuer quelques modestes mais obstinées lueurs d’espoir. Ce sont les femmes qui, dans cette histoire, comme les Furies de la mythologie pourchassant sans relâche les criminels, les portent du bout de leur courage et de leur détermination, dans leur ultime refus de céder leur liberté contre l’obscurité du fanatisme et de l’oppression. Et même si leur vaillance obscure et anonyme les mène au sacrifice, c’est elle qui permet de croire, pour de futures générations, en la possibilité d’un jour meilleur.  

Nul doute que ce premier roman étourdissant de puissance et de maestria nous révèle un auteur et une écriture promis à la plus brillante des  trajectoires. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.
 

Ce sentiment curieux pour un homme d’avoir une sœur, Asim en était rempli. La joie presque animale qu’il prenait à reconnaître le sang qui palpitait bien vivant dans ses veines, de savoir qu’il le partageait, qu’il était sien sans qu’il le possède. Toutes ces années, il s’était contenté de la veiller. Pas comme les autres. Ceux qui enferment, chiffrent les réputations et négocient l’honneur. Ceux-là n’ont pas de sœurs, à peine des servantes. Asim, lui, tenait de son père la sagesse secrète, la certitude que ceux qui réclament l’obéissance des femmes ne mériteraient jamais leur amour. C’était le seul cadeau qu’il lui avait fait avant de disparaître et il lui en était reconnaissant. Grâce à cela, il était libre. Libre de veiller Taym simplement parce qu’il l’aimait. 
 

Dans ces moments-là, il aurait voulu hurler. Hurler juste pour ne pas devenir fou, juste pour se convaincre qu’il avait encore une voix et quelqu’un pour l’entendre. Mais il ne desserrait jamais les mâchoires. Lorsqu’un incendie s’éteignait, une autre explosion se déchaînait et la terre tressautait de nouveau comme un animal blessé. Le ciel était grillagé de traces, les façades se décrochaient des immeubles, emportant dans leur chute des étages entiers. Chaque jour, des effondrements mettaient les bâtiments à vif et tous les objets du quotidien exhibaient leur intimité morte de maison de poupée. Il y avait quelque chose d’obscène dans le spectacle de ces pièces suspendues dans le vide, de ces rideaux de douche flottant sur des meubles encore debout. À leurs pieds, la cohorte des vivants se déversait en bouffées ahuries. La ville barrissait de cris, d’appels et il fallait tout recommencer. Longer les crevasses des rues, creuser le béton en miettes, ausculter les murs à la recherche de blessés et ne déterrer que des fantômes. L’humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n’y avait personne pour lui venir en aide. Comme si le monde avait accepté qu’ici les vies s’abîment sans réellement advenir. De plus en plus souvent, la colère prenait le pas sur le désespoir. Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l’indifférence des nations ? La révolution n’avait-elle pas eu lieu ? Ne s’étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n’avait pas répondu.
 
 
C’était comme si la barbarie et l’aveuglement des hommes devaient les punir de leur espoir, purger la terre des générations qui avaient osé se révolter. Pour les régimes meurtriers, l’homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. C’était la vieille loi. Et du fond de leur folie, les anciennes puissances avaient pressenti qu’il n’y avait pas de retour possible. Les replonger dans le sommeil de la peur ne suffisait plus, il fallait les exterminer. Noyer dans le sang la beauté de ces heures. Enterrer les images de tout un peuple qui se relève et fait de l’avenir son combat.


Partout ça avait été une grande clameur. Une énergie foudroyante et contagieuse à la fois s’était emparée de tout le pays. Comme un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps. Toutes les consciences s’étaient réveillées en même temps. Femmes et hommes avaient relevé la tête au son de la même musique. Un rythme imperceptible d’abord, comme un froissement d’ailes, un murmure d’enfant perdu dans la foule. Et puis, ça avait enflé comme une vague, claqué dans l’air comme un tambour. Pour la première fois, ils avaient osé se regarder et ils étaient sortis pour laver une vie d’injures et de crachats.
Ceux qui avaient grandi à l’ombre des absents et des humiliations découvraient des mots inconnus. Les mots “justice”, “dignité”. Et les rues s’étaient remplies de voix nouvelles. Des décennies de forces inemployées déferlaient sur les places à la recherche d’un horizon neuf. Toutes les peurs inoculées, les silences imposés, tout cela s’était évanoui en une nuit. Aucun tyran n’était éternel. La phrase était inscrite dans l’air, pulsait dans les veines de toute la Syrie. Il fallait voir les femmes danser, entendre le chant des hommes et sentir le soleil qui baignait leur corps. On allait ouvrir les prisons, chasser les spectres. Enfin, la vie allait pouvoir commencer. Il se souvenait de sa mère qui tissait les étoiles sur le drapeau syrien. Les tantes, derrière leur aiguille, entonnaient des hymnes oubliés, des nouveaux aussi. Toutes, elles rappelaient à elles le sourire de leurs disparus et sous leurs doigts, les drapeaux du peuple se transformaient en voiliers insubmer­­sibles.


En ce temps-là, tout était encore possible. Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes ses forces. Aujour­­d’hui, il songeait avec amertume à toute cette lumière. Son peuple s’était levé mais le monde était resté assis. Les autres, pensait-il, auraient pu au moins les regarder. Rien que pour partager leur joie et leur innocence. Rien que parce que tout, absolument tout, allait se résorber dans l’atrocité mais qu’ils ne le savaient pas encore. À cette époque, ils commençaient à peine à entrevoir que l’espoir était fragile et qu’il faudrait faire face à l’horreur de la faiblesse humaine.
Au début, Asim n’avait pas pris garde aux signes, aux drapeaux verts puis de plus en plus noirs dans la foule. Une ombre s’étendait sur eux. Ses racines ne leur étaient pas inconnues, mais il se refusait à y croire.
 
 
La ville était devenue un tapis de ruines. Autour des places, les murs qui avaient porté l’écho de la révolution n’existaient plus et dans le béton meurtri, les slogans, les poèmes étaient troués de balles et d’injures. Cet horizon de gravats avait permis à d’étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C’est là que les hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l’on connaissait mal. Rapidement, ils s’étaient approprié tout ce qu’il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l’horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l’État avec les leurs.


Dehors, l’abject avait rendu floues les limites entre la prison et l’extérieur. Les barreaux s’étaient dressés dans les esprits, la peur déteignait sur tout ce qui lui avait paru juste et il lui semblait que la raison n’avait plus cours nulle part. Les exécutions devenues publiques, même les morts étaient enrôlés de force dans la propagande et s’exposaient sur les places. Depuis combien de temps cela durait ? Asim n’avait pas de date en tête. Mais il avait fallu que la ville entière pue la charogne et que les égorgements soient mis en scène et filmés pour que les Occidentaux s’intéressent de nouveau à la région. À cause des morts chez eux et des attentats en Europe, c’était un collègue qui lui avait dit ça.


Pendant une opération, une infirmière n’arrivait pas à remettre une perfusion à cause de ses gants noirs et du tissu qui encombrait ses bras. Dans l’urgence, Asim attrapa la main qui tenait l’aiguille et l’aida à la replacer. (…)
— Va-t’en ! Vite ou tu seras battu toi aussi !
Il n’avait pas eu le temps de s’excuser que déjà Alaa avait quitté la pièce. La Belge referma la porte sur ses talons. Asim avait été roué de coups, mais l’infirmière, elle, n’était pas retournée à l’hôpital. Asim ne comprenait pas. Il ne comprenait pas comment on pouvait punir ce simple contact alors que l’on glorifiait l’orgie après la mort. La guerre avait changé de visage. Elle avait déserté les champs de bataille pour se terrer dans les esprits, s’enkyster dans le corps des femmes. Ou peut-être que ça avait toujours été le cas ? C’était l’ancienne menace de la police : “Tais-toi, baisse la tête ou on reviendra pour s’occuper de ta femme et de tes filles.”  
 

Cette guerre ne pouvait pas se suivre sur les cartes, avec des positions qui se gagnaient ou tombaient. Les repères géographiques n’importaient plus, l’empire de la démence se mesurait à la disparition des femmes. Menacées si elles sortaient, insultées si elles osaient seulement se montrer depuis leur balcon. Elles pouvaient être emmenées, juste parce qu’elles étaient dans la rue, parce que leur voile n’était pas assez noir, les gants pas assez mats. On ne les revoyait jamais. Combien étaient-elles, celles qu’on avait entraînées dans les voitures de la hisba3 ? Les autres étaient emmurées vivantes. Les voiles s’épaississaient, leurs contours devenaient de plus en plus vagues, la voix même était proscrite. Les femmes devaient se soustraire au monde et à elles-mêmes. Sans qu’on y prenne garde, les techniques de ­dissuasion personnelle s’étaient muées en punition collective. Interdiction de se montrer, impossibilité de se voir. À la place, des mots empoisonnés, des fantasmes violents. Le tabou de leur humiliation était dans tous les regards. La peur des sévices derrière le mot disparition. L’ignorance sur la nature des bourreaux. De ne pas savoir de quelles mains, de quelles nationalités. Au nom de quel dieu ou sur le déshonneur de quel drapeau elles étaient sacrifiées ? Comme si le détail pouvait devenir un motif de consolation. Celles qui mouraient et dont on retrouvait les corps avaient droit à de discrètes funérailles, et il y avait celles qui en réchappaient et dont on ne voulait plus. Elles devaient supporter le silence injuste de la honte et la mort qui fermentait dans leur ventre. Asim le sentait, cette fêlure, de plus en plus profonde, s’insinuait dans ce qu’un pays avait de plus intime, dans ce que la vie avait de plus sacré.


Ils l’ont décapitée parce qu’elle était maquillée et ne portait qu’un voile transparent. Ils ont dit que c’était contraire au Coran et ils ont aussi tué l’époux. Pour impureté. Il aurait dû empêcher l’indécence de sa femme, c’est ce qu’ils ont dit.


Avoir envie n’était pas céder. Céder n’était jamais perdre. Elle en était sûre et cette certitude l’avait libérée de la peur qu’on inocule aux petites filles et qui s’instille dans le corps des femmes jusqu’à ce qu’elles en crèvent. Elle pouvait tirer des hommes un plaisir égal et sans contraintes. 


Le quotidien peut rapidement devenir un tissu de parjures. Oh, rien d’abord, mille petites lâchetés, des mesquineries anodines et sans force qu’on traîne et qui deviennent de plus en lourdes au fil des années. Un dégoût de soi que l’on garde comme une gêne obscure, et puis on se rappelle cette main qu’on a refusé de tendre, la phrase que l’on n’a pas prononcée, l’acte mille fois rejoué et qui aurait pu faire la différence. Même les hommes qui n’ont traversé ni guerre ni exil. Alors pour ceux qui avaient dû fuir, qui s’en étaient sortis après des kilomètres de course et de frontières armées, il restait toujours une trace. Celle du sacrifice et de la trahison mêlés. Cette culpabilité voilée, elle l’avait progressivement sentie chez Nazar.


Il était inutile de mentir sur l’origine de l’enfant. Elle avait dans les yeux une force et une douleur que les adultes ne pouvaient pas soutenir. Ces juges muets, il n’y avait pas que dans les camps qu’on les apercevait. Peu à peu, la ville avait appris à cohabiter avec ces ombres furtives. Les rues étaient pleines de gosses en loques qui avaient au fond de la prunelle un reste de braises piétinées ou des rires de vieillard dément.


Chaque mort s’inscrit dans une logique de terreur souterraine. Elle doit à la fois innerver et paralyser le pays sans jamais se dévoiler en plein jour. L’extermination n’est pas l’objectif final mais une stratégie du régime pour préserver l’appareil d’État. Ces exécutions sont sa réponse sur le plan intérieur et elle se doublera immanquablement d’une campagne internationale pour la couvrir. Dans le faisceau des conjonctures qui se dessine, je ne peux retenir qu’une hypothèse, et elle est terrible : cela fait des générations que le régime brutalise et affame un monstre qu’il a accouché dans ses prisons. Le jour est proche où il le lâchera pour qu’il prenne part à la diversion et aux massacres. Parce qu’il l’a porté en lui et qu’il rendra ses crimes invisibles, ce monstre sera le miroir du régime. À la terreur interne, il opposera une lutte globale, et pour faire oublier le secret de ses caves, il se fera médiatique. Ce monstre devra publiquement reculer les frontières de l’horreur jusqu’à laisser l’État apparaître comme un acteur raisonnable sur l’échiquier politique. Le circuit fermé de ses bourreaux sera couvert par les crimes d’un réseau international, autonome, et il n’est pas impossible qu’une fois le monstre abattu, le régime s’érige en sauveur d’un peuple qu’il a lui-même torturé et assassiné.


À ceux qui considéreront les tyrans comme des alliés de leur sécurité, nous rappellerons que les crimes sont des crimes, qu’il n’est pas plus acceptable pour un gouvernement que pour une organisation terroriste d’être un assassin. Nous dirons avec Victor Hugo que “s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve”. Qu’il n’y a qu’une espèce humaine, que celui qui meurt aujourd’hui est un homme, et que celui qui tiendra le couteau demain en est un aussi et que c’est cela qui est horrible. Nous dirons que ceux qui tuent en ce moment ne sont que des serviteurs effroyables mais que les nations qui les contemplent avec une incrédulité gênée comme s’il s’agissait d’une règle naturelle sont des lâches. L’ignorance contrite n’est pas une excuse, pas plus que l’aveuglement volontaire. L’immobilité des administrations est un sursis criminel qui réduit les peuples à l’état de question. Nous avons connu la question arménienne, la question juive, la question palestinienne, il reste la question yézidie et peut-être y aura-t-il bientôt la question kurde. Les charniers seront pleins de points d’interrogation et les vivants seront des silhouettes ponctuées de silences et de cicatrices.


Sans justice et sans mémoire, nous nous condamnons éternellement à être tour à tour victime puis bourreau. Pour briser ce cycle infernal, il ne nous faudra pas seulement triompher des combats mais aussi de notre propre vengeance. Écouter les survivants, honorer les morts, pour que l’horreur se résorbe enfin en justice. Peu importent la défaite ou la victoire, j’espère que ceux qui viendront après nous ne résisteront plus jamais à la tentation d’être humains.


Depuis quand avait-il cessé d’être un pompier pour devenir un fossoyeur ? Depuis quand les infirmiers gardaient-ils les morts ? Passé le premier moment de la révélation et du courage, la guerre se faisait puissance d’inversion. Elle transformait les médecins en bourreaux, les vieux en enfants apeurés et les enfants en vieillards nerveux. 


Les quartiers se succédaient, Asim marchait derrière le vieux à la manière d’un somnambule, ne retenant rien du parcours ou des visages qu’il croisait. Les couleurs et les passants en nombre lui étaient douloureux. Il craignait à chaque instant qu’une alarme ne retentisse et que cette illusion de paix ne se résorbe en catastrophe. Car la catastrophe était toujours là, même larvée dans un sourire ou un éclat de voix. Il s’étonnait de voir des commerces ouverts, des femmes dehors. À chaque rue qu’ils traversaient, il s’imaginait voir arriver une voiture armée d’un fusil-mitrailleur ou que l’empressement affairé de la foule allait être soufflé par une explosion. Pas de pendus aux fenêtres, pas d’exécutions aux carrefours. Pourtant, ça devait encore se passer, à quelques kilomètres seulement, à l’instant même où il formulait cette pensée. La juxtaposition des réalités ouvrait en lui un gouffre infini mais il restait impassible. L’angoisse avait lavé ses traits, tranché le fil de ses nerfs. C’était certainement ce qu’il se passait quand le cerveau, même sans le vouloir, s’était habitué à la terreur. Il savait juste mieux dissimuler ses surgissements intérieurs.
Arrivé chez le vieil homme, Asim était épuisé, étourdi par le frôlement de tous ces vivants auxquels il n’appartenait plus. Dans le tumulte, il lui avait bien semblé croiser quelques ombres comme lui, le regard éteint. Ici, on les appelait les réfugiés. Il devrait s’y faire, mais il ne se sentait pas plus proche de ces exilés que des autres. Et eux, de leur côté, n’auraient rien à lui dire non plus. Ce n’était pas leur faute. Seuls quelques mois séparaient leur départ, mais au milieu il restait cette impossibilité du lien qui perdure au-delà la perte et de la violence. Le mot “refuge” était creux, vidé par la différence entre les enfers personnels et l’inexistence d’un langage commun. Le paradis pouvait bien être un fantasme collectif mais chaque enfer était particulier, insaisissable par la langue.


Rien n’est mauvais par essence dans la nature, il n’y a que les hommes qui l’enlaidissent à force de mal voir et de mal nommer.
— Je ne pense pas que ce soit un problème de langue ni de vision, répliqua le jeune homme d’une voix terne.
Sous ses sourcils blancs, les yeux du vieillard brillaient :
— Et pourquoi pas ? Les poètes donnent des noms aux choses et aux êtres pour leur permettre d’exister. (…) Il n’y a que l’art pour sauver les hommes, l’art pour leur laver la langue et les yeux. 


Un jour, sa sœur lui avait dit qu’il y avait dix fois plus de morts que de vivants sur la terre. Ils étaient encore enfants et mangeaient des gâteaux allongés sur le tapis du salon. Taym lui avait parlé d’un article de géographie qu’elle avait lu. Un professeur y expliquait que si on comptabilisait tous les morts depuis le début de l’humanité, ils étaient dix fois plus nombreux que la population totale des vivants actuels.
— Tu imagines, lui avait dit sa sœur. C’est comme si derrière nous il y avait dix personnes qui marchaient tout le temps, dix ancêtres qui nous accompagnaient en permanence.
— Des morts ? avait répété Asim vaguement inquiet.
Taym avait hoché la tête avec un air mystérieux et ravi.
— C’est fort non ? On ne naît jamais seul, il y aura toujours dix personnes derrière nous.


“Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires.
 
 
Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que la mécanique génocidaire du xxe siècle ne nous ait rien appris. Les survivants ont parlé pourtant, on n’avait plus l’excuse de la virginité. Il y a eu des conférences, des cours à l’école. On a vu les fantômes de l’extermination, on a croisé le regard de ceux qui ne sont pas revenus, en photo, sur des pellicules de cinéma. Rien ne pouvait plus nous être révélé de l’espèce humaine, ni sa cruauté, ni son courage. Alors pourquoi cette conscience nerveuse et aveugle à la fois ? La connaissance de ce que l’homme peut faire à l’homme nous aurait laissés sans force au lieu de nous révolter ? C’est comme si on savait, mais que l’on avait accepté. Du renoncement collectif à l’aliénation intime, on a laissé fermenter un désœuvrement avide, des rages sourdes qu’on s’est plu à mépriser parce qu’elles nous coupaient de notre propre ennui. Aujourd’hui, l’ubérisation du djihad a donné naissance à une autre forme de guerre intégrale : une croisade privée dans un contexte global. Je doute que cette militarisation des consciences s’arrête à la perte ou au gain d’un territoire. Et c’est ce qui m’effraie dans cette nouvelle réalité : on peut vaincre un groupe armé sur le champ de bataille, pas un fantasme. J’ai peur que notre résignation ait créé en nous les conditions pour que la violence se déchaîne, qu’elle devienne un pari total et permanent.


Elle avait toujours fui les foules, craint les groupes et leur besoin de chef, leur fureur aussi, contre ceux qui n’en voulaient pas. Elle sentait qu’il y avait dans leur obéissance aveugle quelque chose qui entrouvre les cercueils. Toutes les haines, même les plus anodines, peuvent être transfigurées par le nombre. Le sens de la mesure se dissout dans la masse. C’était peut-être ce qu’ils recherchaient au fond, celles et ceux qui avaient quitté leur pays pour un territoire en guerre ? Il n’y avait pas de dieu là-bas, seulement la soumission avide et la fascination pour l’ordre donné. Quoi de plus pratique qu’un commandement divin pour abdiquer sa volonté ? Il y en avait toujours pour qui le joug de la liberté était trop lourd. Alors ils venaient grossir les foules qui rêvent d’exécutions et jouissent derrière leurs dogmes trop serrés. Ils étaient heureux d’obéir à nouveau, les discours des prédicateurs devaient avoir pour eux le parfum des fleurs volées dans les cimetières. Bérénice se disait que la barbarie n’exigeait rien de plus. C’était pour cela que le vivier des tueurs, passifs ou volontaires, était sans fond. Il ne fallait que la participation de quelques-uns et la peur de tous les autres.


 

mardi 26 avril 2022

[Altan, Ahmet] Madame Hayat

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame Hayat

Auteur : Ahmet ALTAN

Traducteur : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en français (Actes Sud) en 2021

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Fazil, le jeune narrateur de ce livre, part faire des études de lettres loin de chez lui. Devenu boursier après le décès de son père, il loue une chambre dans une modeste pension, un lieu fané où se côtoient des êtres inoubliables à la gravité poétique, qui tentent de passer entre les mailles du filet d’une ville habitée de présences menaçantes.
Au quotidien, Fazil gagne sa vie en tant que figurant dans une émission de télévision, et c’est en ces lieux de fictions qu’il remarque une femme voluptueuse, vif-argent, qui pourrait être sa mère. Parenthèse exaltante, Fazil tombe éperdument amoureux de cette Madame Hayat qui l’entraîne comme au-delà de lui-même. Quelques jours plus tard, il fait la connaissance de la jeune Sila. Double bonheur, double initiation, double regard sur la magie d’une vie.
L’analyse tout en finesse du sentiment amoureux trouve en ce livre de singuliers échos. Le personnage de Madame Hayat, solaire, et celui de Fazil, plus littéraire, plus engagé, convoquent les subtiles métaphores d’une aspiration à la liberté absolue dans un pays qui se referme autour d’eux sans jamais les atteindre.
Pour celui qui se souvient que ce livre a été écrit en prison, l’émotion est profonde.

Prix Femina Étranger 2021.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ahmet Altan, né en 1950, est un des journalistes les plus renommés de Turquie. Son œuvre de romancier, qui a par ailleurs connu un grand succès, est traduite en plusieurs langues. Après Comme une blessure de sabre (Actes Sud, 2000) et L'Amour au temps des révoltes (Actes Sud, 2008), ses textes de prison intitulés Je ne reverrai plus le monde ont paru en 2019. Ce livre a été couronné par le prix André Malraux 2019.

Accusé pour implication présumée dans le putsch manqué du 15 juillet 2016, Ahmet Altan a été emprisonné plus de quatre ans à Istanbul avant d'être libéré (avril 2021) sur ordre de la Cour de cassation de Turquie.

 

Avis :

Lorsque son père meurt ruiné, Fazil plonge dans la précarité. Il trouve à se loger dans un quartier populaire, et tâche de financer ses études littéraires en faisant de la figuration pour une chaîne de télévision. Tandis que la peur monte dans le pays sous la pression croissante de la violence et de l’arbitraire d’un totalitarisme religieux, le jeune homme cherche un sens à sa vie, à la croisée de sa passion pour la littérature et de son amour pour deux femmes aux antipodes l’une de l’autre. Sila est une étudiante de son âge, déterminée à partir chercher la liberté à l’étranger. Madame Hayat est une femme mûre et sensuelle, que rien ne semble pouvoir empêcher de rester elle-même, flamboyante et insaisissable.

Rédigé pendant les années d’incarcération politique d’Ahmet Altan, libéré en avril dernier, le roman file la métaphore pour un incoercible chant à la liberté. Sur l’arrière-plan d’un pays sombrant dans la terreur et l’oppression, qui, s’il n’est jamais nommé, semble pointer un futur proche en Turquie, l’apprentissage du jeune Fazil est l’occasion pour l’auteur de partager ses déchirements et ses réflexions sur la meilleure manière de rester libre. Si, à travers Sila, se profile sa passion pour cet incomparable vecteur de liberté qu’est la littérature, avec la tentation de partir la cultiver à loisir dans la fuite et dans l’exil, c’est une autre forme d’irréductible indépendance, celle qui vous vient de choix assumés sans concession, quoi qu’ils coûtent, parce qu’ils sont les plus en accord avec vous-même, qu’incarne Madame Hayat.

Cette femme, dont le nom signifie « la vie » en turc, apprend au jeune homme que l’on ne peut vivre pleinement et librement qu’en oubliant passé et avenir pour se concentrer, sans remord ni crainte, sur l’instant présent. Rien à perdre, pas de « peur d’avoir peur », juste l’évidence présente : une philosophie de vie dont on conçoit aisément à quel point elle peut façonner les choix de l’auteur dans la poursuite sans exil de son oeuvre, malgré la coercition. C’est exactement celle qui guide les irréductibles combattantes de la liberté kurdes face à Daech, dans S’il n’en reste qu’une de Patrice Franceschi...

Comment ne pas être à nouveau impressionné par cette dernière parution de l’auteur ? Plus encore qu’un formidable hommage à la littérature et à ses pouvoirs d’émancipation, c’est cette fois, face à l’oppression directement subie, une ardente déclaration d’amour à la liberté que nous livre l’irréductible plume, toujours aussi élégante et éclairée, d’Ahmet Altan. (4/5)

 

 

Citations :

À l’époque, j’ignorais encore que la vie est littéralement la proie du hasard et qu’un mot, une suggestion, ou rien qu’une carte de visite, dénués de volonté propre, par le minuscule mouvement qu’ils lui impriment, suffisent à la faire changer du tout au tout.


Ma mère avait l’habitude de dire que “comme les Blancs qui ne comprennent pas comment les Asiatiques aux yeux bridés arrivent à se reconnaître entre eux, les jeunes ne voient plus de différences entre les gens qui ont passé un certain âge”. 


En arrivant près de chez moi, je croisai un groupe d’hommes inquiétant. Costauds, barbus, armés de bâtons. J’avais entendu parler d’eux. S’ils ne s’attaquaient pas directement aux restaurants, ils attendaient que les clients sortent pour les coincer dans une ruelle déserte et les bastonner. Il y avait peu, ils avaient pris d’assaut une exposition de peinture, en plein jour, frappé les gens et détruit tous les tableaux aux cris de : “Pas d’alcool chez nous !” Les divertissements de toutes sortes, et quiconque ne leur ressemblait pas, récoltaient leur haine.


La pauvreté m’avait enlevé beaucoup de choses en un rien de temps, c’était bien plus que de l’argent que j’avais perdu. Je ressemblais à un bébé tortue à qui on a retiré sa carapace : vulnérable, désorienté, privé de toute protection. Je ressentais le moindre coup de vent, de chaleur, de froid, les rugosités de la plus petite pierre, la douceur de l’herbe même, comme une secousse ébranlant tout mon corps, un changement radical qui me bouleversait l’âme, et au moindre changement, je tremblais comme une feuille. Jamais je n’aurais imaginé que ma vieille carapace, si épaisse et si chaude, aurait pu être à ce point fracassée. Et de me découvrir être si peu de chose, une fois l’argent retiré, cela me faisait honte.
 
 
— La police est venue chez nous en pleine nuit, dit-elle.              
Son père était le patron d’une holding importante, ils habitaient dans une villa entourée d’un bocage. (...)         
L’un des actionnaires minoritaires de l’entreprise de son père, qui détenait à peine deux à trois pour cent du capital, avait été arrêté pour “préparation d’un complot contre le gouvernement”. Ils s’étaient servis de lui comme prétexte pour saisir toutes les entreprises du père.              
— C’est possible de faire ça ? lui demandai-je.            
— Aujourd’hui oui, c’est possible.              
Il y eut un moment de silence, nous marchions toujours.              
— Ils ont fouillé notre maison pendant quatre heures, puis ils nous ont dit qu’on devait partir sans délai. Une valise chacun, c’est tout ce qu’ils nous ont autorisé à emporter. Ils nous ont chassés de chez nous en pleine nuit. En sortant ils ont encore fouillé la valise de ma mère et mon sac. Ils ont pris nos cartes de crédit, ce qui n’avait d’ailleurs plus d’importance puisqu’ils avaient déjà saisi tout notre argent à la banque. (…)
— Nous avons quitté la maison en pleine nuit, juste avec une valise. Mon père a essayé de s’opposer, mais les policiers lui ont dit : n’en rajoute pas, sinon on vous coffre tous. Ils lui ont interdit d’appeler ses avocats. Ils ont même confisqué son téléphone et celui de ma mère, mais ils m’ont laissé le mien… Il y a un petit parc près de chez nous, c’est là que nous nous sommes réfugiés.


C’était mon père qui avait raison, nous le savions, et de fait, personne ne nous a tendu la main… Les riches sont des trouillards, tu sais, et plus ils sont riches, plus ils ont peur. Mais il faut tomber dans la pauvreté pour s’en rendre compte, quand on est riche cette peur-là paraît absolument naturelle…
 
 
Dès le premier cours, elle avait annoncé la couleur : “La littérature ne s’apprend pas. Je ne vous enseignerai donc pas la littérature. Je vous enseignerai plutôt quelque chose sans quoi la littérature n’existe pas : le courage, le courage littéraire. Ne vous contentez pas de répéter ce que d’autres ont déjà dit. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille. Soyez courageux. La littérature a besoin du courage, et c’est le courage qui distingue les grands écrivains des autres. Voilà ce que vous apprendrez dans cette classe : le courage littéraire.” 


La littérature était plus réelle et plus passionnante que la vie. Elle n’était pas plus sûre, sans doute même plus dangereuse, et si certaines biographies d’auteurs m’avaient appris que l’écriture est une maladie qui entame parfois sérieusement l’existence, la littérature continuait de me paraître plus honnête que celle-là. “La littérature est un télescope braqué sur les immensités de l’âme humaine”, avait dit notre professeur d’histoire littéraire, monsieur Kaan. Et je le réentendais ajouter de sa voix caverneuse : “À travers ce télescope, vous voyez de l’homme les scintillantes étoiles aussi bien que les trous noirs. »


La question semblait surgir sous mes yeux tel un panneau publicitaire géant au coin d’une rue. J’étais pris par surprise. La question était-elle si effrayante ? “Suis-je libre ?” C’était la réponse, plus que la question, qui m’effrayait : “Non, je ne suis pas libre.” Une autre question, plus cruelle encore, se posait alors : “Serai-je jamais libre ?”              
Chacune de ces interrogations me faisait comprendre que je n’étais moi-même qu’un minuscule élément à l’intérieur de ma propre existence, un élément qui ne suffisait pas à la remplir, et n’allait nulle part. J’étais ballotté au gré des événements, indépendamment de ma volonté. Et la force me manquait pour diriger le cours de ma vie, soit qu’il s’agisse de plier, soit qu’il faille se révolter. Je n’étais rien, mon existence n’avait aucun poids.             
Comment se faisait-il que cette vérité ne m’ait encore jamais traversé l’esprit ? Comment était-ce possible que j’aie vécu jusque-là sans me poser ces questions ? Et si madame Nermin avait parlé ainsi de la liberté un an plus tôt, l’aurais-je écouté ? Aurais-je été ébranlé comme je l’étais, ou bien l’argent que j’avais alors m’aurait-il préservé ? Est-ce que tous les autres hommes se posent ces questions-là, ou bien fallait-il avoir sombré comme moi dans un abîme qui paraissait sans fond pour enfin se les poser ? Ne comprend-on le sens de la liberté que lorsqu’on a touché le fond ? Et que faire maintenant ? Qu’allais-je faire ? Comment pourrais-je vivre à présent que j’avais découvert la vérité de mon impuissance existentielle ?


J’ignorais alors qu’entrer dans la vie de quelqu’un, c’était comme pénétrer dans un labyrinthe souterrain, un lieu hanté de magie dont on ne pouvait sortir identique à la personne qu’on était avant de s’y engouffrer. Je croyais encore en la possibilité de traverser l’existence comme un personnage de roman, envoûté peut-être, mais certain de pouvoir sortir du cercle de mes émotions dès que l’envie m’en prendrait.
 
 
— C’est l’argent de cent jours de travail que vous venez de mettre dans cette lampe, lui dis-je dès que nous fûmes dehors, la lampe soigneusement emballée entre mes mains.
Je lui disais toujours “vous” quand nous n’étions pas chez elle.             
— Et dans quoi devrais-je mettre l’argent de cent jours de travail ?             
— Je ne sais pas… Ça me semble juste un peu irresponsable.             
— Irresponsable vis-à-vis de qui ?             
— De vous-même…             
— Et en quoi consiste ma responsabilité vis-à-vis de moi-même ?             
— À assurer votre sécurité matérielle.             
— C’est tout ?             
— C’est au moins ça.             
— C’est ce qu’on t’a appris ?             
— Oui.             
— Bien.             
Elle se tut. Sa façon de fuir la discussion m’insupportait, je renchéris :             
— J’ai raison, non ?             
— Peut-être pas.             
— Et pourquoi donc ?             
— Alors je suis responsable de moi-même, tu dis ?              
— Oui.             
Elle me regarda et se mit à rire.             
— Peut-être que non, je ne suis pas responsable comme tu l’entends. Peut-être que la seule responsabilité que j’aie envers moi-même est de me rendre heureuse. Comme à l’instant, ce que tu essaies de ruiner…             
— Une lampe vous rend heureuse ?             
— Oui. Très heureuse, même.             
— Et si demain vous aviez besoin de cet argent ?
— Et si demain je n’avais pas besoin de cet argent ?             
— Vous seriez quand même plus tranquille.             
— Et si être heureuse m’intéresse plus que d’être tranquille…             
J’avais conscience de tenir le rôle de l’imbécile, et têtu avec ça, mais trop tard, je ne voulais plus reculer.             
— Vous pourriez le regretter dès demain.             
— Si je ne l’avais pas achetée, j’aurais eu des regrets dès aujourd’hui.
 
 
Je découvrais au fil des jours des sentiments nouveaux, des pensées nouvelles, une autre perception du temps, une autre façon de vivre. Le temps changeait de nature dès que je la touchais, l’existence se défaisait de la gangue du temps, celle-ci comme éventrée par un couteau tranchant, dépouillée du passé et de l’avenir, révélant tel le cœur d’un fruit succulent l’instant nu que nous vivions. D’ordinaire écrasé sous les lourdes ailes du passé et du futur, et jamais véritablement vécu à cause des nécessités qu’on sent peser sur lui, le “moment présent”, ce noyau du temps qui passe, s’affranchissait du passé comme de l’avenir pour devenir la mesure infinie de l’existence. Les souvenirs d’hier disparaissaient avec les inquiétudes du lendemain, la vie tout entière ne formait plus qu’un seul et immarcescible “présent”. Un présent qui s’étirait sans aucune coupure, plein de désinvolture joyeuse, de plaisanteries, de tendre sérénité et de volupté infatigable. Il n’y avait plus ni passé ni futur quand je sentais son corps contre le mien, mais l’instant unique, tout empli de sa présence, qui seul nous rattachait à la vie.             
Telle était l’immense liberté que j’éprouvais en m’affranchissant des bornes du temps. Madame Hayat était libre. Sans compromis ni révolte, libre seulement par désintérêt, par quiétude, et à chacun de nos frôlements, sa liberté devenait la mienne.


— Les flics ont débarqué ce matin, ils ont arrêté deux gamins du premier.             
— Pourquoi ?            
— Ils avaient partagé un texte sur Facebook.            
— C’est un crime ça ?            
Celui que tout le monde appelait le Poète avait entendu ma question ; il se leva brusquement et siffla entre ses dents :            
— Faire une blague sur le gouvernement est devenu un crime. Dorénavant, interdit de blaguer.            
— Tu es sérieux ? demandai-je.            
— C’est eux qui sont sérieux.


Marchant cette fois entre les rangées, il continua d’une voix triste, comme si quelque chose dans son discours ou dans ses élèves le chagrinait :             
— Le fond de toute littérature, c’est l’être humain… Les émotions, les affects, les sentiments humains. Et le produit commun à tous ces sentiments, c’est le désir de possession. Quand vous voulez posséder quelqu’un, vous rendre maître de son cœur et de son âme, c’est l’amour. Quand vous voulez posséder le corps de quelqu’un, c’est le désir, la volupté. Quand vous voulez faire peur aux gens et les contraindre à vous obéir, c’est le pouvoir. Quand c’est l’argent que vous désirez plus que tout, c’est l’avidité. Enfin, quand vous voulez l’immortalité, la vie après la mort, c’est la foi. La littérature, en vérité, se nourrit de ces cinq grandes passions humaines dont l’unique et commune source est le désir de possession, et elle ne traite pas d’autre chose. Tel est le fond.            
Il s’arrêta pour regarder la salle.             
— Comment changerez-vous ce fond-là ? Telle est la question.
 
 
Quand on a de l’argent, on le dépense, quand on n’en a pas, on s’en passe. En ce sens, vouloir vivre richement quand on est sans le sou est aussi stupide que de vivre pauvrement quand on a de l’argent. Le jour où on n’en a plus, alors on se creuse la tête. Pour l’instant j’en ai, j’en profite.             
— N’est-ce pas trop tard de se creuser la tête quand on n’a plus rien ? Le calcul, ça existe.             
Nous étions arrivés devant son immeuble. Elle me regardait avec un sourire moqueur.
— Tu veux que j’aie peur, c’est ça ?             
— Oui.             
— Et pourquoi ?             
— Ça ne fait pas de mal d’avoir un peu peur.             
Elle reprit son sérieux.             
— La peur est toujours mauvaise.             
Puis elle sourit de nouveau :             
— N’aie pas peur, Marc Antoine… Il ne faut avoir peur de rien dans la vie… La vie ne sert à rien d’autre qu’à être vécue. La stupidité, c’est d’économiser sur l’existence, en repoussant les plaisirs au lendemain, comme les avares. Car la vie ne s’économise pas… Si tu ne la dépenses pas, elle le fera d’elle-même, et elle s’épuisera.


La nature ne s’intéresse pas à l’identité de ceux qui naissent, ce qui lui importe c’est la continuité des naissances. La vie commence par hasard, et elle se poursuit dans le hasard.
 
 
— La critique est l’une des branches les plus importantes de la littérature. Vous ne devez jamais oublier qu’elle lui appartient de plein droit, la valeur littéraire d’une critique dépendant alors soit de celle de l’œuvre qu’elle critique, soit du mérite que retire cette œuvre à être critiquée.             
Elle fit une pause, toisa un instant l’assistance, puis reprit :             
— Je ne sais pas s’il y a dans cette classe de futurs écrivains, mais un ou deux critiques en devenir, assurément. Et s’il y a parmi vous des imbéciles qui penseraient qu’être critique est plus facile qu’être écrivain, et choisiraient ainsi la première option par facilité, je leur déconseille tout de suite de se lancer dans la carrière. Car il est plus dur de trouver un bon critique qu’un bon écrivain. (…)
— N’oubliez pas non plus ceci : que la critique n’est pas un snobisme. Ce n’est pas une compétition narcissique à qui aura compris le livre auquel personne n’a rien compris. Ce n’est pas un métier qui consiste à humilier le lecteur. Les critiques du vingtième siècle, en portant systématiquement aux nues des livres qui tombaient des mains de leurs lecteurs, ont ouvert le champ littéraire à l’incompréhension, à l’ennui, au manque de goût, dans des proportions faramineuses… Borges donnait des cours sur le Finnegans Wake de Joyce, qu’il n’avait jamais réussi à finir… Ne donnez pas de cours sur des livres qui vous tombent des mains, n’écrivez jamais d’article sur des œuvres que vous n’avez pas pu lire jusqu’au bout. On reconnaît un bon livre à de nombreux critères, plus ou moins évidents, du reste, mais le premier d’entre eux est tout de même de pouvoir le lire en entier sans s’ennuyer. Si vous n’avez pas réussi à finir le Finnegans Wake, c’est donc que c’est pour vous un mauvais livre… Un autre l’aura lu en entier, et dira que c’est un bon livre. Ce que j’appelle snobisme est précisément cette attitude qui consiste à encenser un livre que personne ne lit, et de faire de cette illisibilité partout attestée une valeur en soi.


Pourquoi enterre-t-on tous les morts au même endroit, pensai-je alors, pourquoi les sépare-t-on aussi radicalement des vivants ? Ils ont tous vécu, pourtant. Le cliché était tellement rebattu qu’il en devenait comique. Quant au hasard, c’était l’alignement de tous ces corps côte à côte. Eux ne savaient pas à côté de qui ils gisaient. Jetés hors du temps qu’ils avaient vécu entourés de ceux qu’ils aimaient, voilà qu’ils se retrouvaient au milieu de milliers de gens qu’ils ne connaissaient pas, et pour un temps autrement plus long. Et leurs cadavres rassemblés donneraient vie aux mêmes arbres, aux mêmes insectes, aux mêmes fleurs. L’espace d’une seconde, j’imaginai tous les morts sortir de leurs tombes et se lever, des milliers de morts qui se regarderaient d’un air étonné, cherchant sans doute à cacher leur nudité, une nudité qui les effraieraient plus que la mort. Être morts ne leur ferait rien. Sans doute que la mort est devenue un cliché qui ne mérite même plus qu’on en parle, tout le monde croit savoir ce que c’est. Et l’on ne voit pas à quel point il est étrange de croire connaître quelque chose que par définition, on ne peut qu’ignorer.
 
 
— Pourquoi je continue avec la revue ?             
— Exactement.             
— Comment je pourrais baisser les bras, maintenant que j’ai découvert ce qu’ils infligent à nos concitoyens, et alors même que je le sais de mieux en mieux ?         
— Mais…             
— Pas de mais. C’est comme ça. Quand tu as vu les choses en face une fois, tu ne peux plus fermer les yeux, c’est fini. Ça explique d’ailleurs pourquoi les gens préfèrent rester aveugles…


J’étais pétrifié. Où que j’aille, la peur désormais surgissait n’importe où. De toute ma vie, je n’avais encore jamais rencontré quelque chose qui méritât de me faire peur. Je ne savais ni avoir peur, ni être courageux, je n’en avais simplement pas l’usage. Mais, plus que la peur, ce qui me troublait, c’était le sentiment d’humiliation qu’elle faisait naître, et bien qu’ignorant de qui et de quoi j’avais peur, je me sentais profondément humilié.


— Le passé de quelqu’un est une chose dangereuse. Tu ne peux rien y changer, et si tu essaies, tu deviens son ennemi mortel, tu veux tuer ce passé. Mais pour pouvoir tuer le passé de quelqu’un, c’est la personne elle-même qu’il faut tuer. Et tu finiras par la tuer, juste pour anéantir son passé.


Le poids de ce que j’avais vu, appris, vécu, pesait parfois si lourd que je me sentais épuisé comme un vieillard. Je n’arrivais à concevoir ni les actes des hommes ni le silence de la société, je ne pouvais plus vraiment comprendre les vivants. Cela me déprimait parfois jusqu’à en tomber malade. Alors j’allais à la bibliothèque lire des romans. Là, le monde changeait d’éclairage, les hommes et les événements devenaient d’une pure transparence, je contemplais le monde hors d’atteinte, sans que personne pût me voir, me toucher, tandis que je pouvais, moi, toucher ces hommes qui étaient dans les romans. Je me sentais puissant, serein, je me sentais guérir. La vie, transitoire, et pour cela semblant artificielle, dans les romans apparaissait dense, continue, authentique. À chaque livre je changeais d’époque, de lieu, et plus important encore, d’identité, et, me défaisant d’un insoutenable sentiment de captivité, j’accédais à une liberté à laquelle personne ne pouvait imposer de frontières.
 
 
Je crois en tout cas qu’après avoir vécu tout ça, j’ai trouvé une réponse à la question de monsieur Kaan sur les clichés et le hasard : naître est un cliché, mourir est un cliché. L’amour est un cliché, la séparation est un cliché, le manque est un cliché, la trahison est un cliché, renier ses sentiments est un cliché, les faiblesses sont un cliché, la peur est un cliché, la pauvreté est un cliché, le temps qui passe est un cliché, l’injustice est un cliché… Et l’ensemble des réalités qui déchirent l’homme tient dans cette somme de clichés. Les gens vivent de clichés, ils souffrent de clichés, ils meurent avec leurs clichés.             
Quant à déterminer l’heure de leur naissance, celle de leur mort, la personne dont ils tomberont amoureux, celle dont ils se sépareront, celle qui leur manquera, le moment où ils auront peur, et s’ils seront pauvres ou non, c’est le hasard. Et lorsqu’un de nos proches est malade, qu’il meurt, ou lorsqu’on nous quitte, enfin lorsque le terrible “hasard” nous tombe dessus, le pouvoir du cliché recule. Tissés de hasards, nos destins nous empêchent de voir que ce qui nous arrive n’est qu’une longue suite de clichés. Et comme se révolter contre les clichés n’a aucun sens, c’est contre le hasard que nous nous révoltons, c’est à force de nous répéter “pourquoi moi”, “pourquoi elle”, “pourquoi maintenant”, que les choses prennent une signification.             
Aussi, bien plutôt que d’essayer de nous extirper de cette réalité vulgaire faite de clichés et de hasard, c’est au contraire plonger dedans qu’il nous faut tenter, toujours plus en profondeur, toujours plus profondément. Là, seulement, la littérature et l’existence pourront se rejoindre et ne faire plus qu’un.


Plus le temps passe, plus je prends de plaisir à écrire. C’est comme si j’avais découvert une sorte d’immense escalier qui court du ciel aux entrailles de la terre. J’essaie de comprendre les mystères de cet escalier. Écrire me donne la sensation de posséder une force capable de réinventer le temps et l’espace, l’impression d’être doué d’une liberté infinie. Pour la première fois de ma vie, j’entrevois l’existence d’un univers dont je pose moi-même les conditions et les règles.            
J’ai aussi noté que l’écriture, en même temps de m’ouvrir en grand les portes de la liberté, ouvre la porte aux dangers venus de l’extérieur, me laissant exposé et vulnérable. Chaque matin à l’aube, je vais en sueur à la fenêtre pour voir s’il y a des voitures de police au pied de chez moi. La peur tremble en moi comme un fil tendu.

 

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