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mercredi 25 mars 2026

Critique de "La fin du voyage" de Arnaldur INDRIDASON | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La fin du voyage" de Arnaldur Indridason

  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La fin du voyage (FerÐalok)

Auteur : Arnaldur INDRIDASON

Traduction : Eric BOURY 

Parution : en islandais en 2024,
                   en français en 2026 (Métailié)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9791022615051  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jonas Hallgrimsson est naturaliste et poète, il étudie à Copenhague, crée une revue de poésie et vit une bohème estudiantine grisante, romantique, entouré d’écrivains comme H.C. Andersen, ils font des balades, chantent en chœur. Il va voir Humboldt à son retour des Amériques. Il est amoureux d’une jeune fille, mais n’ose pas se déclarer.

Il a rencontré pendant les vacances Keli, un jeune garçon, berger et rêveur, né dans une famille très pauvre qui est devenu son ami. Le sort va les frapper impitoyablement tous les deux au même moment : Jonas va se casser la jambe, être hospitalisé et victime de la négligence du chirurgien. Keli va disparaître dans la campagne déserte de l’intérieur du pays. Les délires de fièvre de Jonas sont hantés par l’image de l’ami disparu, et une enquête est lancée par le bailly de la région sur la disparition.
Les méthodes d’enquête sont étonnantes dans cette colonie lointaine et peu peuplée, parmi des paysans miséreux. Les explosions de violence y sont nombreuses.

Le style remarquablement élégant et économe d’Arnaldur Indridason nous tient en haleine. L’histoire offre une perspective nouvelle et puissante sur le poète et la société qui l’a nourri, capturant les contrastes entre la vie urbaine animée à l’étranger et la campagne pauvre du nord de l’Islande. Sur ces deux fils narratifs simples, l’auteur entraîne le lecteur au cœur de la violence et le lecteur est tenu en haleine de façon incomparable. Indridason au sommet de son talent d’écrivain, Le jury du Grand Prix islandais de littérature ne s’y est pas trompé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec 18 millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol rba du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Avis :

Poursuivant le déplacement amorcé avec Le Roi et l’horloger, Arnaldur Indriðason s'écarte une nouvelle fois des codes du polar qui ont fait sa renommée pour investir un roman historique plus ample et méditatif, où la quête de vérité se joue moins dans l’enquête que dans la mémoire. Après avoir sondé les failles d’un horloger islandais confronté à la fragilité d’un roi danois, il se tourne ici vers la figure vulnérable de Jónas Hallgrímsson, poète et héros national dont il explore les ombres et les blessures secrètes. Ce passage de l’intrigue criminelle à la reconstitution sensible d’un passé collectif révèle un écrivain en pleine mue, désireux d'interroger l’identité de son pays à travers des destins emblématiques et une mélancolie qui insuffle désormais à son œuvre une profondeur nouvelle. 

Le récit ressuscite les dernières années de Jónas Hallgrímsson, depuis l’exil au Danemark et l’infection mal soignée qui fait suite à une chute dont il ne se remettra jamais jusqu’aux souvenirs d’une Islande encore rurale, pauvre et sous tutelle danoise. Par un jeu d’allers‑retours entre le chevet du malade, où défilent les savants danois auprès desquels ce poète et naturaliste a longtemps cherché une reconnaissance incertaine, et les épisodes marquants de son passé, Arnaldur Indriðason laisse apparaître un esprit tourmenté, déchiré entre le doute quant à sa place parmi ses pairs et les remords et regrets qui le poursuivent  – les uns liés à la disparition du jeune berger Keli, les autres attachés à Thora, l’ombre d’un amour impossible. Dans ce tissage, l’intime et l’historique se répondent, les drames individuels soulignant les tensions d’un pays en quête de voix et de destin, et l’on comprend peu à peu comment blessures, paysages et pertes ont nourri et sculpté la poésie de Jónas.

Si Arnaldur Indriðason s’éloigne des codes du polar, il n’en renie pas pour autant son goût du mystère. Le roman repose en effet sur deux narrations parallèles : d’un côté, Jónas agonisant, en proie à une torture morale qui le ronge et déforme ses souvenirs ; de l’autre, le récit des faits passés, dont la disparition de Keli constitue le noeud obscur. Les circonstances de cet événement demeurent longtemps opaques, introduisant une tension narrative qui rappelle, en sourdine, l’art du suspense qui a fait la renommée de l’auteur. À mesure que les deux fils se resserrent, la révélation progressive de la vérité vient éclairer la manière dont les dures conditions islandaises, l’ambiance sombre et parfois effrayante du pays, le mépris danois, les pertes et les désillusions – bref, tout un faisceau d’expériences constitutives de l’esprit islandais – ont imprimé leur marque sur la mémoire et la sensibilité de Jónas. L’on pressent alors comment cette longue fermentation intérieure a nourri, presque malgré lui, la force singulièrement mélancolique de son génie poétique.

Cette hybridation entre introspection et suspense confère au roman sa tonalité particulière, entre mélancolie et tension. La narration fait sentir la fragilité sublimée en force d’un homme pris entre écrasement et désir d’émancipation, tout en inscrivant cette trajectoire individuelle dans le paysage plus vaste d’une Islande en train de se chercher une voix, un récit, une identité. À cet égard, la figure de Keli apparaît presque comme un miroir de l’Islande moyenne – celle qui rêve d’éducation et d’élévation mais reste entravée par la dureté du quotidien, la pauvreté et l’usure. Jónas, lui, incarne la possibilité d’un dépassement : un précurseur encore plein de doutes, portant presque timidement le drapeau d’une nation naissante. On pense alors à la manière dont Hallgrímur Helgason, dans la grande saga inaugurée par Soixante kilos de coups de soleil et Soixante kilos de coups durs, raconte lui aussi la condition ancestrale de l’Islande et l’émergence progressive de son identité nationale. En mêlant la sombre fatalité d’une disparition à la naissance d’une œuvre poétique, Arnaldur Indriðason signe un roman qui interroge autant la mémoire que la création, et montre, chez Jónas comme dans son pays, la lente gestation d’une identité et d’une estime de soi.

En s’aventurant sur les terres du récit historique et de la réflexion littéraire, Arnaldur Indriðason confirme, après Le Roi et l’horloger, qu’il n’est pas seulement un maître du polar, mais un écrivain capable d’élargir son registre en explorant des thématiques plus vastes. En interrogeant à travers Jónas Hallgrímsson ce qui fonde une voix, une mémoire et une identité, il révèle une ambition nouvelle, plus ample et plus profonde, qui, au‑delà de la construction d’intrigues, embrasse aussi la question de l’émergence d’un pays resté longtemps sous tutelle coloniale. Là où Hallgrímur Helgason met en scène de manière directe la naissance d’une conscience nationale, Arnaldur Indriðason en propose une approche plus diffuse, centrée sur une Islande rurale, misérable et encore travaillée par ses complexes face à la domination danoise et aux traces qu’elle a laissées. Sensible et immersif, ce roman richement documenté et d’une grande puissance évocatrice confirme, avec cette fusion pleinement réussie entre enquête, mémoire et destin national, l’évolution littéraire désormais très assurée de l’auteur. (4/5)

 

 

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mardi 3 mars 2026

Critique de "Soixante kilos de coups durs" de Hallgrimur Helgason | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Soixante kilos de coups durs de Hallgrimur Helgason



Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de coups durs
            (Sextiu kilo af kjaftshöggum)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2021,
                   en français en
2026 (Gallimard)

Pages : 672

Accès au livre : ISBN 9782072998737  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue. »
En cette année 1906, l’Islande se libère de mille ans de misère et commence à entrer dans le monde moderne. Gestur Eilífsson a dix-huit ans et subvient aux besoins de sa famille adoptive dans sa petite maison près de Segulfjörður. Pendant les six semaines que dure la saison de la pêche au hareng, le fjord et la ville se transforment en véritable eldorado, où des milliers de marins norvégiens ivres envahissent les bars illégaux, dansent sur les quais jusqu’au petit matin, se battent et fréquentent les prostituées de la petite ville, surnommée la Gomorrhe islandaise. Gestur voit là une occasion de gagner de l’argent et de sortir sa famille de l’âge de pierre, de quitter la cabane en tourbe pour une vraie maison en bois — le rêve de tout Islandais. Ce faisant, il perd sa vertu, tombe plusieurs fois amoureux et trace son chemin parsemé de nombreux coups du sort.
Dans Soixante kilos de coups durs, l’auteur décrit ce petit monde islandais qui change avec une verve truculente et un humour mordant, tout en reprenant la veine du roman réaliste. Avec ce deuxième volume consacré à Segulfjörður, Hallgrímur Helgason s’inscrit dans la tradition des grands conteurs d’histoires scandinaves.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrimur Helgason, né en 1959, a d'abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil et en 2021 pour Soixante kilos de coups durs.

 

 

Avis :

Après Soixante kilos de soleil, ce deuxième tome prolonge la vaste saga romanesque dans laquelle Hallgrímur Helgason retrace la métamorphose de l’Islande au début du XXᵉ siècle, au moment où le pays quitte une misère séculaire pour entrer brutalement dans la modernité. Mêlant énergie narrative, humour noir et sens aigu du grotesque, l’auteur reprend le fil du récit là où il l’avait laissé, dans un village de pêcheurs bouleversé par la manne du hareng. Il en tire une fresque vigoureuse, où l’élan des corps, la rudesse des paysages et la violence sociale s’agrègent en forces motrices d’un récit national en pleine gestation.

L’on retrouve Gestur Eilífsson, désormais âgé de dix-huit ans et chargé de faire vivre sa famille adoptive dans une modeste maison de tourbe près de Segulfjörður, double fictionnel de Siglufjörður, ce fjord du nord de l’Islande que la ruée vers le hareng transforme chaque été en un tumulte d’excès et de promesses. À l’orée de la saison 1906, le calme précaire du village est balayé par l’arrivée de milliers de marins norvégiens, dont l’ivresse, les bagarres et les nuits sans fin donnent à la bourgade des allures de capitale provisoire du chaos. Pour Gestur, cette effervescence représente autant une chance qu’un péril : l’occasion de gagner enfin l’argent qui permettrait de sortir sa famille de la misère, mais aussi l’entrée brutale dans un monde où les illusions se paient cher. Entre travaux harassants, rencontres décisives, amours contrariées et coups du sort, le jeune homme avance à tâtons dans un univers où chaque choix semble engager son destin.

Bâti sur une dynamique d’instabilité permanente, où chaque scène semble prête à basculer dans l’excès ou la catastrophe, le roman reflète par sa tension structurelle l’état d’un pays encore fragile, tiraillé entre traditions et bouleversements économiques. En suivant Gestur au plus près de ses hésitations et de ses emballements, l’auteur maintient une proximité presque physique avec les événements, donnant à voir un monde où rien n’est jamais acquis et où les trajectoires individuelles se dessinent au gré de forces qui les dépassent. Cette dramaturgie du déséquilibre insuffle au récit une énergie continue qui lui impulse son rythme. 

Au-delà de l’aventure individuelle de Gestur, Hallgrímur Helgason propose une véritable radiographie des rapports sociaux dans une Islande en pleine mutation. La saison du hareng agit comme un révélateur brutal, qui expose les inégalités, exacerbe les tensions entre locaux et étrangers, et met en lumière les mécanismes d’exploitation qui accompagnent l’essor économique. Sans jamais magnifier ni condamner cette effervescence, l’auteur en montre la complexité, les contradictions et les zones d’ombre. Les personnages secondaires, souvent esquissés en quelques traits vifs, incarnent chacun une facette de cette société en recomposition. Le roman gagne ainsi en densité, offrant un panorama social où le pittoresque n’efface jamais la dureté des conditions de vie.

Mais c’est sans doute dans sa tonalité que le livre affirme le plus nettement son originalité. Fidèle à son goût pour l’humour noir, le grotesque et une truculence parfois débridée, Hallgrímur Helgason mêle à la rudesse des situations une veine satirique qui dynamite toute tentation de pathos. Les excès des marins, les débordements des foules et les silhouettes outrées qui traversent le récit tissent une comédie humaine où le rire n’en souligne que mieux la violence du monde. Cette alliance du burlesque et du tragique contribue à la vitalité du roman et permet à l’auteur de saisir la naissance d’une nation dans toute sa confusion, sa brutalité et son énergie.

En filigrane, Soixante kilos de coups durs participe ainsi à la construction d’une mythologie islandaise moderne. La saison du hareng s’y érige en moment fondateur, presque rituel, où se rejouent les forces appelées à façonner le pays à venir. Les paysages, omniprésents, agissent comme des puissances qui modèlent les corps et les destins. Oscillant entre réalisme cru et souffle épique, le roman semble saisir l’instant précis où une communauté encore rurale commence à se penser comme une nation. Cette dimension symbolique, jamais appuyée, confère au récit une profondeur supplémentaire et prépare le terrain pour le troisième tome annoncé par la fin du volume.

Dans cette ruée vers le hareng où se mêlent beuveries, bagarres et élans de luxure, Hallgrímur Helgason orchestre une humanité haute en couleur qui évoque irrésistiblement les grandes toiles de Brueghel. Comme chez le peintre flamand, le trivial et le sublime, le grotesque et le tragique cohabitent dans un même mouvement, révélant sous le tumulte une vérité plus profonde sur les communautés humaines. La rudesse du cadre, la vigueur charnelle de la langue et la veine satirique qui traverse le récit donnent naissance à une fresque où chaque figure, même la plus outrée, participe à une vision d’ensemble. Saga sociale et morale autant que comédie humaine, Soixante kilos de coups durs déploie ainsi une formidable puissance d’évocation, capable de saisir un pays au moment précis où, sortant de son chaos originel, il commence à se forger une identité et à se reconnaître comme nation. Une lecture incarnée, turbulente et chamarrée, aussi originale et passionnante que celle du premier tome, et qui fait attendre la suite avec une impatience redoublée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous ces sentiments concordaient parfaitement avec la sensation fondatrice qui caractérisait tous les Islandais : « Je ne sais pas combien de temps je resterai ici, nous verrons bien. » Leur relation avec leur pays était plutôt lâche dans la mesure où ils étaient toujours prêts à fuir. Vers un autre fjord, par le prochain navire. Les fêtes de Noël étaient donc pour ces gens aussi douces que douloureuses. C’était l’unique moment de l’année où chacun était à peu près satisfait de son sort et ressentait en même temps le poids d’une exhortation à l’améliorer avant les fêtes suivantes. Ce n’était nullement par hasard que le dicton « Dieu décidera où nous danserons à Noël prochain » occupait la sixième position dans les proverbes préférés de nos compatriotes et exprimait une secrète aspiration à une meilleure vie sous de meilleurs cieux.


Il l’avait vénérée de loin comme une déesse de l’amour, comme la plus belle femme du fjord. Et s’il l’avait convoitée, c’est parce qu’elle le surplombait sur l’échelle de la vie. Inaccessible. En revanche, il ne l’avait jamais aimée, il avait seulement désiré l’aimer et, pire encore : désiré avoir le droit de l’aimer. Ce droit, il l’avait conquis, de manière tout à fait inattendue et sans doute sur un malentendu – ne s’était-elle pas servie de lui comme d’un remède à son chagrin d’amour ? –, et voilà qu’il buvait maintenant ce nectar doux-amer. Il n’y a pas pire que le meilleur lorsqu’il advient.


Le bonheur est une créature étrange, il survit longtemps à la faim qui le fortifie, s’épanouit à la moindre bouchée de pain, mais dès qu’il est repu il se fane et périt. 


La nuit d’août teintée de bleu sombre se para de quelques mouettes blanches qui venaient de prendre leur envol. Leurs cris soulignèrent le silence qui régnait dans l’immense salle qu’était le fjord, puis moururent en surplomb de la langue de terre d’Eyri. On entendait par là-bas des appels et des rires. La nuit était aussi tiède que peuvent l’être les nuits d’Islande, la température atteignait huit degrés.


Même s’il avait toujours des gants de rechange et s’il en portait deux paires, une en peau et une en laine, même s’il les huilait à l’huile de poisson avant chaque sortie en mer, Gestur n’échappait pas aux ampoules. La moitié de sa paume droite n’était plus qu’une blessure qu’Anna avait préservée de l’infection en l’enduisant de vaseline et de saindoux. Les saleuses de harengs que les Norvégiens appelaient ganajenter s’y connaissaient en ampoules et s’échangeaient des conseils pour les soigner. Les rois du hareng se montraient d’ailleurs intraitables en la matière depuis qu’ils avaient perdu des cargaisons entières l’été précédent, lorsqu’une grande partie des femmes n’avait pas été en mesure de travailler suite à l’épisode de la « maladie de peau ». Elles avaient salé des harengs qui s’étaient révélés pleins de krill, car on les avait pêchés en pleine digestion. Leurs sucs gastriques s’étaient mélangés au plancton, formant une bouillie marron assassine qui dégoulinait de leurs entrailles lorsqu’on les vidait, et qui avait continué à ronger les mains des saleuses longtemps après que les harengs étaient morts et mis en tonneaux. Les ampoules se formaient surtout là où la peau est la plus fine, dans le creux de la paume, entre le pouce et l’index et aux jointures des doigts. Si on n’y prenait pas garde, du pus risquait d’y apparaître. Alors les vaisseaux lymphatiques enflaient, l’infection se propageait au bras, puis atteignait ganglions et artères, qui gonflaient. Le médecin Guðmundur avait dû se former dans l’urgence au traitement de ces maux et il faisait tout son possible pour préserver les saleuses d’un empoisonnement du sang.


La saison durait entre six et sept semaines, sur lesquelles se bâtissait le reste de l’année et, désormais, le pays tout entier. Les caisses du trésor public étaient en grande partie alimentées par la manne que représentait la danseuse argentée et fantasque qui faisait scintiller l’océan. Daignerait-elle paraître au bal ? Seule ou accompagnée d’une centaine d’amies ? Ou bien n’était-elle pas d’humeur ? C’est ainsi qu’on parlait de « la belle hareng », parce qu’en islandais le mot síld est de genre féminin, soit les hommes la conquéraient, soit elle les ignorait.
 
 
Telle était donc la situation : c’était le premier été où le hareng brillait par son absence depuis le début de ce conte de fées. Fin juillet, on n’apercevait pas la moindre écaille à la surface des flots. Les étés précédents n’avaient certes pas été excellents, on avait toutefois salé sur la plupart des plateformes. Or, pour la première fois, l’argent de la mer ne se manifesta pas de tout le mois de juillet. Le village abritait une armée équipée jusqu’aux dents de trois mille pêcheurs et saleuses qui se réveillaient chaque jour dans cette bourgade de cinq cents âmes, avec leurs tabliers, leurs foulards et leurs gants, prêts à répondre à l’appel. 
Ici, on dormait sur toutes les surfaces plus ou moins planes : dans les lits et les couchettes, sur les sols et les banquettes, sur des planches et en dessous, sur les rebords des lits, sur les bancs, sur des alignements de chaises, dans les mangeoires, les étables et les granges. Les propriétaires ingénieux pouvaient satisfaire leurs besoins de l’année entière grâce aux revenus des six semaines que durait la saison en transformant leur maison en refuge pour pêcheurs ou leur grange en hôtel, il arrivait qu’on débourse jusqu’à deux couronnes pour une nuit dans une vieille ferme en tourbe. Certains n’hésitaient pas à vendre la paillasse de leur grand-mère, qu’ils installaient dans l’écurie. Gestur n’en arrivait pas à de telles extrémités, mais il avait tout de même l’impression d’avoir vendu, ou d’être en passe de vendre, la mère sourde et muette de sa propre fille. 
Assis dans leurs bureaux, les grossistes en hareng imploraient le Seigneur. Leur unique travail en ces journées oisives consistait à prier. Deux d’entre eux avaient rendu visite au pasteur pour lui demander d’organiser un moment de recueillement à l’église, c’était une question de vie ou de mort, ils étaient étranglés par les investissements qu’ils avaient faits pour l’été. « Entre tes mains, Seigneur, je remets l’avenir de mon activité. » Le pasteur avait fait pression sur le Tout-Puissant. Au bout des jetées, on voyait parfois des hommes lever les yeux vers le ciel, espérant y apercevoir un banc de harengs survolant l’Eyri.


La reine de l’océan n’était qu’une : constituée d’une myriade miroitante qui voyageait sans guide dans les profondeurs marines, aussi belle qu’un rêve capricieux, on eût dit l’histoire de l’humanité résumée en une fulgurance. Depuis des siècles, cette manne s’était frayé un chemin à travers les océans, répandant partout la prospérité sur les côtes. Le hareng avait créé la richesse des pays baignés par l’Atlantique. Le nom que lui avaient donné les nations du Nord, síld, était tiré de celui des lançons, síli. Dans un cas comme dans l’autre, on en parlait au singulier bien que référant à une multitude. En islandais, le mot síld désignant le hareng ressemblait à súld désignant la bruine et sa multitude de gouttelettes : deux vocables aussi brefs l’un que l’autre pour décrire une quantité innombrable. Longtemps, le hareng était resté cantonné à la mer Baltique, il avait fait la richesse des Vikings avant d’arriver aux Pays-Bas, transformant la Hollande en puissance mondiale en même temps que Rubens et Rembrandt. (Amsterdam est construite sur des arêtes de hareng.) Puis il s’était fendu d’un petit tour en Écosse où il avait touché les autochtones de sa baguette magique, en guise de remerciement, ces derniers avaient offert au monde la machine à vapeur. Partout, le hareng apportait croissance et prospérité. Et voilà maintenant que venait le tour de la Norvège et de l’Islande. Pour les deux colonies affligées depuis longtemps par une pauvreté endémique, un avenir meilleur se profilait enfin à l’horizon. La première venait d’obtenir son indépendance, la seconde ne tarderait plus à l’acquérir. À moins que la reine argentée des vagues ne se fût envolée vers l’Amérique ? Les poissons sont les oiseaux de l’océan.


(…)  ici, c’était le moins qu’on puisse dire, les liens familiaux formaient un nœud si complexe qu’il n’y avait pas moyen de discerner qui était parent de qui ni qui possédait quoi. Olgeir le borgne était par exemple le fils de Lási, mais l’appelait pépé, il suivait Gestur tel son père et appelait le chien Papa. Grandvör, la belle-mère de Lási, ne faisait jamais état du lien qui les unissait, et le vieux fermier la traitait pour sa part comme si elle n’était qu’un vieux mât brisé qui, pour une raison imprécise, aurait échoué sur la paillasse au fond de sa ferme, sous une couette. L’angélique Engilfríð n’était parente avec personne et surtout pas avec Gestur, bien qu’il fût le père de sa fille, et elle n’était pas non plus servante ni gouvernante, mais ressemblait plutôt à une invitée passionnée par les livres ayant élu domicile ici avec son enfant. À la tête de la petite maisonnée siégeait l’affable gouvernante et maîtresse de maison Málfríður, qu’aucun lien du sang n’unissait à quiconque même si elle et Gestur partageaient un passé commun en tant que mère et fils dans un autre fjord. Il en allait des gens de la ferme de Strönd comme de naufragés qui se retrouvent par hasard au pied de la même falaise, la seule chose qui les rassemblait, c’était cet abri qui les préservait des tempêtes, des vents et des violentes averses. Ils étaient comme on dit dans le même bateau. C’était là le cœur de la conception islandaise de la famille, une conception qui avait durant un millénaire imprimé à nos compatriotes une propension à la tolérance et à l’absence de préjugés. Ceux qui se tenaient sous le même bouclier devenaient parents de fait. Et le froid piquant fait de tous les hommes des frères. 
 
 
D’autres peuples sont sortis de leur grotte, ils ont navigué jusqu’aux confins du monde et ont marché sur la Lune. Mais aucun de ces grands pas n’était plus important que celui qui a marqué la naissance de la nation islandaise, celui par lequel elle a troqué ses sols en terre battue pour du parquet, ses tombes de tourbe pour des maisons. 
Ces gens qui avaient vécu dans les mêmes conditions depuis la Colonisation, à la fin du IXe siècle, entraient dans une nouvelle ère : ils quittaient une culture pour en adopter une nouvelle, ils laissaient derrière eux l’âge de glace, l’âge de pierre et l’âge de bronze, faisaient l’impasse sur le siècle des Lumières, enjambaient la révolution industrielle et entraient de plain-pied dans un présent subitement éclairé à l’électricité avec sa multitude de lampes à huile et de cuisinières à charbon. 
Ils passèrent directement de l’étable à l’avion à réaction. 
Ils cessèrent d’alimenter leurs feux de combustible issu de l’âge de glace (la tourbe), de dormir au pied de murs datant de l’âge de pierre, de cuisiner avec des ustensiles de l’âge de bronze, de conserver le feu dans des charbons de l’âge de fer, de s’essuyer les fesses avec des mousses et des racines humides, de dormir sur des matelas de tourbe, de se gratter le matin à cause des piqûres d’araignées de linge, de faire sécher les couches des enfants sur le dos des vaches, de ne jamais prendre le moindre bain, de se laver les cheveux à la pisse de vache, de se fabriquer des chaussures en peau de ventre de mouton, de ranger leurs vêtements sous leurs oreillers pendant la nuit, de se servir de vieux sacs de farine en guise de taies d’oreiller, de dormir dans la fumée, de cuisiner dans la fumée, d’utiliser de la crotte de mouton ou de cheval séchée pour alimenter leur feu, de cuisiner en utilisant du crottin, d’isoler leurs fenêtres avec de la bouse de vache, de se réveiller au son des flatulences sur la paillasse voisine, de se tourner vers le mur quand un couple s’étreignait sur la couche d’à côté, de se boucher les oreilles quand le maître de maison forniquait avec sa fille, d’essayer de trouver le sommeil bien qu’une servante soit en train d’accoucher dans le même lit, de se détourner quand quelqu’un mourait sur le grabat voisin, ils cessèrent de sentir le sol glacé sous leurs pieds le matin, de l’enduire de cendre pour le laver et de sécher, de nettoyer leurs couteaux et leurs écuelles en bois dans du bouillon de hangikjöt, de laver leurs sols en terre battue avec du bouillon de poisson, ils cessèrent tout à fait de laver quoi que ce soit au bouillon, de nettoyer leurs vêtements dans la neige fraîche et poudreuse, ils renoncèrent à garder leur pot de chambre sous leur toit et à faire la distinction entre crasse sale et crasse propre. 
Et ils cessèrent d’être leurs propres radiateurs, car il n’y avait pas de chauffage dans les baðstofur, autre que celui produit par leurs occupants eux-mêmes, les fermiers astucieux s’arrangeaient d’ailleurs pour emplir au mieux ces pièces communes : plus on était nombreux, mieux c’était. Certes, il fallait nourrir tous ces gens, mais cela revenait moins cher que de se fournir en combustible. Voilà pourquoi ces véritables machines à tricoter étaient assises au bord de leur lit et s’employaient à maintenir leur température corporelle à trente-sept degrés par leurs battements de cœur. Dix femmes armées d’aiguilles permettaient d’obtenir une chaleur convenable dans une baðstofa de taille moyenne, et elles procuraient un confort idéal si elles avaient un peu de fièvre. 
Les gens renoncèrent également à considérer leur urine comme une richesse, ils renoncèrent à s’uriner sur les mains pour les laver ou à conserver le précieux liquide dans des bassines jusqu’à ce qu’il « rancisse » et permette de laver la laine et les vêtements. Ils renoncèrent aussi à choisir l’usage qu’ils réservaient au suif : le manger ou s’en servir pour produire de la lumière. La question « Est-ce que je préfère vivre dans les ténèbres et rassasié ou la faim au ventre et dans la lumière ? » devint définitivement caduque avec la fin des fermes en tourbe. 
C’est ainsi que la nation islandaise vint au monde : en traversant de longs et étroits passages couverts, parsemée de moisissures et coiffée à l’urine, puant l’humidité et pouilleuse, le visage nettoyé au bouillon et les yeux rougis par la fumée, les poumons emplis de suie et le frimas dans la poitrine, le cœur refroidi d’engelures et l’âme maculée d’odeurs corporelles.
 
 
L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue.


Tels étaient les éternuements de l’Islande, ce pays qui semblait être allergique à lui-même, qui ne supportait ni sa propre chaleur ni ses propres frimas. Il suffisait d’une journée de soleil radieux en été pour qu’il sombre dans une épaisse et tiède brume de mer, qu’arrive un épisode de redoux en hiver pour qu’il ait la diarrhée et qu’une couche de flocons frais tombe sur de la neige gelée pour que les séracs se changent en guillotines capables de décapiter les pièces d’acier les plus solides que l’homme ait fabriquées, les murs les plus épais qu’il ait construits.  

 

 

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dimanche 1 février 2026

[Olafsdottir, Auður Ava] DJ Bambi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : DJ Bambi

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2023,
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791038703933  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Logn est biochimiste, spécialisée dans les cellules, les plus petits éléments du corps humain. Elle a 61 ans, s’est toujours sentie femme mais est née dans un corps d’homme. Longtemps elle a tenté de s’en accommoder, s’est parfois habillée en femme, a parfois couché avec des hommes, a été DJ dans un bar gay. Puis elle s’est mariée avec Sonja, a eu un fils, qui lui-même est devenu adulte. Et soudain c’est devenu intolérable, à se jeter dans l’océan pour ne plus jamais reparaître : elle ne veut pas, quand la mort la rattrapera, que son cercueil se referme sur un corps qui ne lui correspond pas. Divorce, traitement hormonal, et bientôt, elle l’espère, l’opération du bas. À son âge ? Sa famille l’a rejetée, ses sœurs refusent qu’elle porte le prénom de leur grand-mère Guðriður. Son seul soutien est son frère jumeau, Trausti, qui passe la voir tous les jours et l’appelle pour lui souhaiter bonne nuit. Il veille sur elle. Face au désarroi d’avoir perdu un frère, il ne peut prendre le risque de perdre aussi sa sœur.
Avec délicatesse, une pudeur salvatrice et une poésie de chaque instant, DJ Bambi s’attache aux questions d’identité, aux marginalités et au temps qui passe, en une merveilleuse ode au genre féminin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auður Ava Ólafsdóttir est sans conteste la reine des lettres islandaises ! Depuis Rosa candida, le charme inimitable de ses romans tient peut-être à son talent sans pareil pour nous faire explorer les troublantes drôleries de l’inconstance humaine avec une poésie et un humour d’une grâce inégalable. Elle a reçu notamment les plus hautes distinctions nordiques, et le Prix Médicis étranger pour Miss Islande.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.  

 

Avis :

Déjà dans Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir abordait la question LGBT à travers Jón John, homosexuel confronté à l’homophobie dans l’Islande des années 1960. Elle poursuit aujourd’hui cette exploration en donnant la parole à une sexagénaire trans qui cherche à réconcilier son identité avec un monde encore marqué par les préjugés. Après l’exclusion d’hier, c’est désormais la possibilité d’une existence pleinement assumée qu’interroge cette plume emblématique des lettres islandaises en France, entre grâce poétique et audace thématique.

Logn – en islandais « calme », « accalmie » – est le prénom que s’est choisi l’héroïne, comme une seconde peau traduisant son désir profond d’apaisement après une vie de renoncements. Il évoque la mer lorsqu’elle se fait lisse, le silence après la tempête, et incarne une identité intime en quête de sérénité. Ce nom porte en lui la promesse d’un renouveau, comme si la langue pouvait offrir l’espace de vérité et de réconciliation que son corps attend encore. 

Car Logn est une femme née dans un corps d’homme, une discordance originelle qu’elle s’est longtemps efforcée d’effacer en dissimulant ce qu’elle était pour se fondre dans la norme. À l’approche de la vieillesse, plus encore que l’intenable dissimulation, c’est le vertige d’une existence vécue à côté d’elle-même – le constat d’avoir nié son être – qui l’étreint insupportablement. L’attente de l’opération, suspendue à une liste interminable, nourrit une tristesse profonde, traversée de pensées aussi sombres que les eaux grises de la mer où elle songe de plus en plus souvent à disparaître, avec au moins l’espoir de mourir en étant enfin elle-même. 

Auður Ava Ólafsdóttir installe son récit dans une tension feutrée, où la simplicité du quotidien se charge d’une intensité sourde. L’attente de Logn résonne dans ses gestes et ses pensées, en écho à la mer qui reflète son état intérieur. Les eaux grises concentrent mélancolie et incertitude, figurant à la fois la menace d’un engloutissement et l’horizon d’un recommencement. Leur présence diffuse imprègne le récit de sa couleur et de sa tonalité, entre gravité et promesse de renaissance. 

La plus grande part de son désespoir vient d’un poids dont Logn sait qu’il ne s’allégera jamais : le regard et le rejet des autres, qui, jusque dans ses liens familiaux, la crucifient dans une solitude infrangible. Son identité se forge dans la tension entre sa vérité intime et le refus, par ses proches, de la reconnaître. Longtemps, en s’astreignant à vivre comme un homme, elle a intériorisé cette négation de soi ; mais l’ultime espoir d’une libération s’éteint lorsque sa propre famille refuse l’opération qui consacrerait enfin son passage vers une vérité assumée. 

Tissé dans le ressassement des gestes quotidiens et le flottement des pensées, le roman fait de l’apesanteur de l’attente sa texture même : elle révèle l’usure du temps et la fragilité d’une vie qui se consume dans l’impossibilité d’être. La poésie naît de cette retenue, capable de rendre sensible l’expropriation de soi. Livre délicat et nuancé, il opère plus puissamment contre les préjugés que bien des plaidoyers directement argumentés. (4/5)

 

 

Citations :

Quand j’ai débuté mon traitement hormonal, j’ai jugé bon de téléphoner à mon ex-épouse pour l’en informer. (…)
C’est Sonja qui s’est chargée d’annoncer la nouvelle à notre fils. 
— Ton père dit qu’il est une femme, lui a-t-elle dit. (…)
C’est ce même fils que j’ai consolé lorsque son ancienne petite amie l’a quitté, lui qui ne me croyait pas quand je lui disais qu’il retrouverait sa joie de vivre. C’est ce fils avec qui je faisais les cent pas dans notre appartement lorsqu’il était bébé parce qu’il souffrait de coliques, ce fils que j’allais parfois promener en pleine nuit dans son landau. C’est pour lui que j’ai choisi de travailler au laboratoire de l’hôpital, bien que les salaires soient plus bas dans le public que dans le privé, parce que je pouvais rester à la maison quand mon fils était malade sans avoir à rattraper mes heures, il est le fils que j’ai accompagné à la petite école dans la nuit matinale et que j’allais récupérer l’après-midi, celui pour qui je préparais des sandwichs, celui dont je vérifiais qu’il n’oubliait pas ses gants et son bonnet, que j’emmenais chez le coiffeur ou chez le dentiste, celui dont j’organisais les anniversaires, pour les amis duquel j’achetais des cadeaux d’anniversaire que j’emballais, et qui venait s’allonger de mon côté du lit conjugal quand il faisait des cauchemars. 
Désormais, mon fils unique affirme qu’il ne saurait m’appeler maman par égard pour Sonja. J’ai trente-huit ans, c’est trop tard pour t’appeler maman. Je ne le ferais pas par respect pour ma mère, dit-il. 
Le plus simple serait évidemment que je n’existe pas.


Après son départ, j’ai compris qu’elle avait fait cette tarte meringuée parce qu’elle connaît mes faiblesses. Or celui qui connaît les faiblesses d’une personne dispose d’un pouvoir sur elle. Je la soupçonne de vouloir utiliser une phrase en particulier, celle où je dis que le corps de Sonja fait depuis toujours partie des fibres les plus intimes de ma conscience et que j’ai attendu vingt-cinq ans pour le rencontrer. J’ai probablement écrit tout ce passage sous l’influence des poèmes que grand-mère me lisait : je m’y épanche sur plusieurs pages à propos de la fusion de mon corps avec celui de Sonja pour n’en former qu’un seul.


Je m’appelle Logn, comme le jour où la tempête retombe, comme le matin qui suit une puissante dépression, après un ouragan déchaîné, lorsque le monde se brise en mille cristaux, parce que lorsque les bourrasques s’apaisent ne reste que le calme plat.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 6 mars 2024

[Helgason, Hallgrimur] Soixante kilos de soleil

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de soleil
            (Sextiu kilo af solskini)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2018,
                   en français en
2024 (Gallimard)

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Les Islandais avaient beau habiter depuis mille ans un des endroits les plus neigeux du monde, ils continuaient à espérer que cet épais manteau n’était qu’un phénomène passager et n’avaient jamais conçu des outils efficaces pour lutter contre la neige. C’est un exemple criant de l’infatigable optimisme de notre nation. Elle se contente d’affronter une tempête à la fois et imagine toujours que le temps finira par se lever. »

Eilífur Guðmundsson rentre chez lui au fin fond de son fjord pour découvrir sa maison emportée par une avalanche, et son fils Gestur seul survivant du drame. Ainsi commence la vie du garçon, dont l’existence va incarner la naissance d’une nation. Après avoir échoué à émigrer en Amérique, après avoir perdu son père tué lors d’une campagne de pêche au requin, Gestur est recueilli un moment par un riche marchand. Il est ensuite renvoyé à la pauvreté du fjord, pour être attiré à nouveau par le petit port de Fanneyri quand les Norvégiens arrivent avec la pêche au hareng, apportant avec eux l’espoir, la richesse et l’avenir.
Soixante kilos de soleil se déroule dans l’un des pays les plus froids, les plus pauvres et les plus sombres d’Europe à l’aube du XXe siècle, où la vie en hiver n’était qu’une quarantaine sans fin. Par le portrait d’un petit village et d’un individu, Hallgrímur Helgason raconte avec un souffle prodigieux l’histoire d’une nation entière, dans un style où l’humour caustique alterne avec des moments d’une grande poésie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrímur Helgason, né en 1959, a d’abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d’Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil.

 

 

Avis :

De formation artistique et d’abord connu pour ses peintures et ses dessins, Hallgrimur Helgason est devenu une grande voix de la littérature islandaise, à l’ironie caractéristique. Avec ce premier tome d’une trilogie explorant les transformations de l’Islande depuis son émergence d’un quasi Moyen Age au tournant du XXe siècle, il entame une vaste fresque digne des grandes sagas islandaises.

L’Islande ne serait pas devenue la nation d’aujourd’hui sans cette manne providentielle que fut le hareng et ses grands bancs appréciant ses eaux froides. Pourtant, tout entiers tournés vers la pêche au requin, dont, considérant sa chair toxique, ils se contentaient de prélever le foie pour le précieux combustible que son huile fournissait au monde, ses habitants dédaignèrent longtemps ce qu’ils considéraient un « poisson de malheur », lui préférant les sombres et visqueuses soupes de lichens, bien insuffisantes face aux habituelles disettes.

En cette fin de XIXe siècle, la vie en Islande est restée cadenassée à l’âge de pierre. Sans routes et cernée par des eaux tempétueuses prises par l’embâcle une bonne partie de l’année, cette terre inaccessible et enclavée par des reliefs abrupts, torturée par le froid et les intempéries incessantes, plus souvent caressée par l’obscurité que par la lumière du jour, n’est encore qu’un monde « figé depuis mille ans », ne connaissant ni roue, ni argent, ni allumette, où « les tâches saisonnières forment les maillons fixes d’une chaîne immuable », « chaque journée de travail [...] la suite logique de la veille et le prélude au lendemain. »

Lorsque, épuisé, le fermier Eilifur Gudmundsson rentre chez lui avec les trois kilos de farine qui lui a fallu aller quérir à plusieurs jours de marche dans la neige et la tempête pour sauver sa famille de la famine, sa maison de tourbe au toit herbu a disparu, avalée avec ses habitants par l’une de ces avalanches dont la fréquence fait dormir les gens encordés les uns aux autres. Protégée par une poutre, seule la vache a survécu et, avec elle et son lait, le dernier né, Gestur, un petit garçon de deux ans. Ainsi commence le récit d’apprentissage d’un enfant qui connaîtra trois vies au gré des aléas qui continueront à s’enchaîner, et, à travers lui et une myriade de personnages hauts en couleur, aux corps tordus comme des clous et aux trognes avinées, mais héroïquement accrochés aux merveilles d’humanité cachées sous la misère, la crasse et les vieilles croyances, l’épopée picaresque d’un bout de terre oublié, soudain transformé en « Klondyke » lorsque les Norvégiens viennent y pêcher massivement le hareng.

Son ironie caustique fait tout le sel de cette fresque pittoresque et attachante, où les âpres beautés de l’Islande n’ont d’égale que la vaillance de ses habitants, des « crétins » archaïques, impressionnants d’énergie et désarmants de poésie, sautant tardivement du servage moyenâgeux au capitalisme moderne. Captivé tout au long de ses près de six cents pages, l’on referme ce drôle et formidable roman avec une hâte : que la traduction française du deuxième tome déjà paru en islandais soit au plus vite disponible. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Quatre montagnes vertigineuses enserrent ces fjords. Depuis les airs, elles ressemblent à une fourchette à quatre sommets que quelqu’un aurait plantée à la surface de l’océan. Les versants abrupts qui tombent droit dans la mer sont pour la plupart impraticables, surmontés de crêtes et de cols tout aussi infranchissables, ce qui rend le moindre déplacement difficile. Tempêtes de neige, tempêtes maritimes, inondations et avalanches sont ici fréquentes. 
Pourtant, il existe peu d’endroits sur terre qui soient plus délicieux pendant les trois semaines où le soleil va et vient à l’embouchure de ces fjords tel un pendule paradisiaque aussi rougeoyant que le magma en fusion lorsqu’il effleure la surface de l’océan dans son balancement impeccable. Les nuits se peuplent alors d’une lumière intense, la quiétude règne sur les landes et les plaques de neige, et la nature est d’une telle magnificence que le voyageur inaccoutumé risque d’en perdre la raison.
 

Le lendemain de Noël, un vent venu du sud apporta un redoux qui fit surgir du manteau de neige les façades en bois des fermes comme autant de proues de navires remontées de l’abîme. En dehors de la métairie d’Eilífur, aucune ferme du fjord n’avait été détruite, une avalanche s’était toutefois abattue sur la bergerie de Magnús, le paysan d’Innri-Skriða, tuant trente-sept brebis et deux béliers. Cette douceur inattendue avait transformé les quantités de neige que le fjord abritait en une poudre aux grains grossiers qui rendait impraticable tout le périmètre habité, aller nourrir les bêtes était une prouesse : avancer dans cette neige à demi fondue revenait à marcher dans un magma de billes de cristal. (…)
Deux jours plus tard, le vent s’était à nouveau levé dans un froid boréal, transformant la poudre de cristal en une gigantesque étendue de glace aussi accidentée qu’un champ de lave qui recouvrit entièrement le fjord, et changea les dalles de pierre à l’entrée des fermes en véritables patinoires.
 

La ferme de Næsta-Skriða ressemblait à un vieil éboulis retenu par une fine façade en bois, laquelle penchait un peu trop vers l’avant, comme si elle peinait à contenir la quantité de pierres et de terre qui se trouvait derrière elle. Apparemment, la maison risquait à tout moment de glisser d’un seul tenant jusqu’en bas de la pente. 
 

Au bout de plusieurs tentatives, il parvint à enfoncer le crochet dans la gueule de la bête [requin] qu’ils sortirent à moitié de l’eau à l’aide du treuil, le gamin attrapa alors le coutelas, entailla le ventre horizontalement d’abord puis verticalement, par deux fois, faisant ainsi tomber le tablier de peau protégeant le foie qu’il alla chercher à mains nues dans les entrailles. C’était tout ce qu’on prélevait sur cet animal à la chair hautement toxique, le but de ces campagnes de pêche visait principalement à récupérer le foie, cet organe qui permettait aux hommes de fabriquer l’huile qui se transformait ensuite en or et éclairait toutes les rues de Grande-Bretagne et de Danemark.
 

Le matin avait surgi de l’abîme tel un affreux Gris du Groenland. La mer semblait colérique et des nuages laineux, suintants, barraient les montagnes à mi-pente. L’horizon était toutefois « dénué de précipitations » pour reprendre ce qui est sans doute la plus islandaise des expressions, de même que la plus pratique pour celui qui veut prévoir le temps en Islande et essaie de décrire l’éternel provisoire qui le caractérise. L’expression suggère que, en réalité, dix minutes plus tôt, une averse de pluie ou de neige s’est abattue, mais que, en ce moment précis, il y a une éclaircie, même si, d’ici quelques minutes, il y aura à nouveau de la pluie, de la neige ou du grésil, voire tout cela en même temps. Évidemment, aucune expression ne saurait mieux décrire l’optimisme-pessimisme islandais que celle-là : dénué de précipitations. C’est qu’elles ne sont pas si nombreuses, les façons de dire capables d’englober de manière si précise à la fois passé, présent et futur.
 
 
Celui qui n’a rien vécu et celui qui a tout vu ont en commun l’humilité qui ne s’offre à nous qu’aux lisières de la vie. Au milieu du champ de bataille de l’existence, les gens se démènent en tous sens entre joie et douleur, de la gadoue jusqu’aux genoux, ils célèbrent les victoires et les défaites par des larmes de tristesse ou des éclats de rire. 


Le menuisier vérifiait son travail et frappait par habitude les clous qui dormaient profondément dans le bois dont seules dépassaient les têtes plates qui ressemblaient à des étoiles dans la nuit. D’ailleurs, les étoiles étaient peut-être justement des clous comme ceux-là que « l’architecte des cieux » avait utilisés pour fixer la voûte céleste. La vieille Grandvör affirmait pour sa part que les étoiles étaient les « âmes trépassées », quel que soit le sens de ces mots, tandis que d’après Mamanmalla, c’étaient des trous dans le plancher du paradis, car là-haut il faisait toujours tellement clair, y compris en pleine nuit. « Eh bien, elles récurent le sol du Royaume des Cieux », avait-elle dit un jour à Gestur alors qu’ils rentraient à la maison sous un ciel où dansaient les aurores boréales. 


S’écoula ensuite la plus belle nuit que les habitants du fjord passèrent toutefois à dormir, accablés par la fatigue et les soucis. La plus douloureuse des pauvretés est celle qui n’a pas les moyens de s’offrir ce qui est gratuit.


Septembre. Sa pluie glaciale et désagréable. Le fermier Lási est accroupi, les genoux gelés, sur son toit en herbe où il s’efforce de remettre en place la lucarne constituée du placenta séché d’une brebis (qui fuit et projette de l’eau sur les lits, les femmes et les enfants).


Perdre un enfant était terrible. Perdre l’enfant de quelqu’un d’autre était pire. Perdre l’enfant de défunts était pire que tout.


Dans un pays où rien ne poussait en dehors des herbes et des pommes de terre (que seuls les privilégiés avaient appris à cultiver), le petit peuple affamé imitait ses moutons et explorait les montagnes en quête de nourriture. Chaque été, après le sevrage des agneaux, on partait une semaine sur les landes cueillir des lichens d’Islande, ces végétaux grisâtres (que des bouches futures nommeraient algues de montagne ou plantes marines des hautes-terres) avaient assuré la subsistance des petits fermiers pauvres pendant des siècles. On considérait que les meilleurs lichens étaient ceux dotés de larges feuilles, puis venaient ceux à feuilles étroites traversées par une gouttière centrale. Les feuilles noires et effilées étaient considérées comme de piètre qualité et celles qu’on avait baptisées « duvet à chien » n’avaient aucune utilité. On préparait la soupe de lichens d’Islande en la faisant longuement bouillir jusqu’à ce que les feuilles se désagrègent, formant un liquide visqueux et sombre auquel on ajoutait ensuite de l’eau ou (dans les fermes les moins pauvres) du lait. 


Désormais père et fils, Gestur et Lási rentrèrent chez eux le lendemain. Ils n’avaient plus qu’une tête d’écart, le jeune homme ne tarderait pas à rattraper en taille le vieil homme voûté. Bientôt, il devrait lui aussi se courber pour entrer dans le passage couvert menant à la pièce commune, cela équivalait à la communion dans l’Islande d’alors : quand les gamins devenaient adultes, ils devaient apprendre à courber l’échine, franchissant ainsi le premier pas qui finirait par les transformer en vieillards voûtés. La vieille Grandvör n’était pas plus haute debout qu’assise. Presque tous les habitants du fjord ressemblaient à des clous tordus. Sauf le pasteur, le marchand et le médecin qui marchaient le dos droit comme l’homme monté à bord de la goélette en France. 


L’Islande était une nation sans routes, et dont la seule voie de communication était l’océan en perpétuel mouvement. Il arrivait cependant qu’un génie vivant dans un endroit reculé invente la roue (avec la même joie que l’inventeur mésopotamien qui en avait déposé le brevet initial 3 500 ans avant Jésus-Christ) en concevant une « auge roulante » de sa propre initiative, n’ayant jamais entendu le mot « brouette ».


Née à Djúpivogur, sur la côte est, elle avait passé son enfance à Mýrar, puis avait été domestique dans le Dýrafjörður et travaillait maintenant comme gouvernante dans le Segulfjörður. On l’avait débarquée ici un jour où le médecin devait se rendre à Fagureyri, elle avait été contrainte de lui céder sa place sur le vapeur, alors qu’elle était en route vers les fjords de l’Est où l’attendait un emploi. Depuis, trois ans avaient passé.


Cette pratique était l’avortement du temps jadis, les enfants qui n’étaient pas les bienvenus étaient exposés, on les confiait aux soins du Bon Dieu et des éléments, on les précipitait dans une chute d’eau ou dans une crevasse. Comme personne n’avait le courage de les tuer, et comme il n’existait pas de bourreaux d’enfants en activité sur la terre d’Islande, la tâche revenait aux mères dont beaucoup perdaient la raison après avoir jeté leur nouveau-né du haut d’une falaise. C’était pourtant ce qu’on attendait d’elles et les motivations de ces exécutions étaient le plus souvent de nature morale, l’enfant n’avait pas de père, il était né d’un propriétaire terrien et d’une fille de ferme, il était le fruit d’un viol ou d’un moment de folie le temps d’une lumineuse nuit d’été. Mais parfois, le motif était également économique, la pauvreté était telle qu’elle ne tolérait pas l’arrivée d’une bouche supplémentaire. 
Oui, c’était incroyable, Rögnvaldur Sumarsól avait été un de ces enfants. À ses dires, on l’avait abandonné dans la nature. D’une manière ou d’une autre (on se demande comment ?!), il avait été sauvé et, depuis, il avait passé sa vie exposé aux éléments, c’était dehors qu’il avait cheminé, dehors qu’il avait arpenté versants et vallées telle une incarnation, un porte-parole de cette cohorte invisible, de cette partie silencieuse de la nation, peut-être seul survivant parmi les milliers de nouveau-nés qui avaient hurlé au fond des crevasses et des précipices d’Islande, ce pays si cruel avec ses habitants qu’il en réclamait un dixième : un enfant sur dix devait lui être sacrifié.


La saison de l’abattage touchait à sa fin, aussitôt relayée par les mois passés à tricoter. Les pièces communes des fermes se transformaient en ateliers indépendants où toutes les mains s’affairaient dans leur tic-tac quatorze heures par jour tandis que l’hiver hululait sur les toits en tourbe. Seule la femme chargée de la traite et le berger échappaient à ces camps où les doigts étaient réduits aux travaux forcés, juste le temps de traire et de nourrir les bêtes, en dehors de ça, tous les hommes, les femmes et les enfants étaient à la tâche. C’étaient surtout les petites fermes qui assuraient leur subsistance en fabricant gants de mer et chaussettes dites « de vente », c’était le nom que portaient les longues chaussettes d’un beau blanc qui montaient jusqu’à l’entrejambe, très recherchées par les marins, et qu’on posait sur le comptoir du magasin, immaculées et lisses comme des rubans de soie après que les jeunes filles de la maison avaient dormi dessus sept nuits durant. On déposait ces produits à la boutique où l’on prenait en échange des denrées essentielles au foyer. C’était ainsi que se déroulaient les transactions commerciales. Les gens tricotaient pour subvenir à leurs besoins de manière à pouvoir continuer à tricoter. La roue du progrès tournait sur elle-même et n’aidait personne à avancer. 


Ses yeux couleur océan étaient constamment baignés d’eau salée, baignés d’une lueur bleue, celui qui y plongeait voyait la chair à vif de la mer. Elle avait passé son enfance et sa vie dans la lumière éblouissante de l’océan Glacial et si on l’observait avec attention, on distinguait en travers de son iris comme une fine bande de brume : cette femme avait si longtemps vécu sur un rivage du bout du monde que, de même que la soupe se couvre d’une pellicule quand elle reste trop longtemps dans la casserole, ses yeux s’étaient couverts de ce mince trait de brume laissé par l’horizon.


Les chasseurs norvégiens avaient adopté une pratique consistant à traîner leurs prises jusque dans le Segulfjörður où ils les fixaient à des ancres, le fjord était donc devenu un gigantesque réfrigérateur. À la fin août, il pouvait flotter dans le Pollur entre quarante et cinquante baleines, si bien qu’il devenait presque impraticable pour les voiliers. Ah ça oui, ce Segull était décidément un fjord étonnant. Quand il n’était pas plein à ras bord de bancs de poissons minuscules, il débordait d’animaux qui étaient les plus gros de la terre. À la fin de l’été arrivaient les grands navires à vapeur norvégiens qui emmenaient les mastodontes à la station baleinière, sur la rive ouest du fjord. Cette méthode de travail n’était pas du goût de tout le monde. Kristmundur à la blanche chevelure était le porte-parole de ceux qui exigeaient que les Norvégiens s’acquittent d’une taxe pour l’usage de ce réfrigérateur en plein air, c’était à peine si on pouvait désormais accéder à la jetée, en outre, aucun bateau digne du nom ne pouvait plus accoster à Hvammur à cause de cette maudite écurie de baleines.


Réputé dans toute l’Islande, le requin faisandé du cap de Segulnes était une friandise qu’on cultivait comme n’importe quel légume de potager. On enfouissait les morceaux sur le rivage en automne et on les ressortait trois ans plus tard, lorsqu’ils avaient pris la couleur verte des légumes après cette longue fermentation. Rien n’égale ce que la terre a digéré, disaient les anciens en se mettant dans la bouche un morceau, recourant à leur technique bien particulière qui consistait à le goûter d’abord du bout des dents avant de le soumettre à leurs papilles : c’est qu’il fallait prendre son élan pour se confronter à une puanteur si patiemment maturée.


En Islande, le monde du travail était figé depuis mille ans. Les tâches saisonnières formaient les maillons fixes d’une chaîne immuable : agnelage, sevrage, transhumance, fenaison, abattage, semaines passées à tricoter, campagne de pêche hivernale, campagne de printemps… Chaque journée de travail était la suite logique de la veille et le prélude au lendemain. Grâce à leur labeur, les gens avançaient d’un cran sur la chaîne, sans toutefois jamais la quitter pour se retrouver ailleurs. Le progrès était inconnu. On ne trimait jamais pour amasser, mais seulement pour avoir le droit de continuer à s’épuiser à la même besogne. L’avenir n’était porteur d’aucun espoir, d’aucun rêve, d’aucune impatience, il n’était que l’exacte réplique du passé, ce qui cadenassait la vie en Islande.


 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 16 avril 2023

[Indridason, Arnaldur] Le roi et l'horloger

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le roi et l'horloger
            (
Sigurverkið)          

Auteur : Arnaldur INDRIDASON

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2021,
                  en français en
2023 (Métailié)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arnaldur Indridason met tous ses talents d’auteur de roman noir mondialement reconnu, sa maîtrise de l’intrigue, du découpage, du rythme de l’action ainsi que du suspense, au service d’un grand roman historique et d’une œuvre littéraire magnifique sur la paternité et sur les relations des hommes qui ne savent pas se parler.

Au XVIIIe siècle, l’Islande est une colonie danoise, gérée par les représentants de la Couronne qui souvent usent de leur autorité pour s’approprier des biens, en profitant en particulier des lois qui condamnent les adultères à la peine de mort. Le roi Christian VII, considéré comme fou et écarté du pouvoir, traîne sa mélancolie à travers son palais jusqu’au jour où il rencontre un horloger islandais auquel a été confié un travail délicat. Une amitié insolite va naître entre les deux hommes. À travers la terrible histoire du père de l’horloger, le souverain va découvrir la réalité islandaise et se sentir remis en cause par la cruauté qui s’exerce en son nom.

Des ateliers du palais aux intrigues de la cour et aux bas-fonds des bordels de Copenhague, nous accompagnons ces héros dans leur recherche tragique et vitale.

Un grand roman captivant et violent qui émeut le lecteur et le trouble en un crescendo qui va le laisser ébloui et inquiet devant la complexité du monde des sentiments que nous révèle Arnaldur Indridason.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec 18 millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol RBA du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Avis :

Connu pour le succès planétaire de ses romans policiers, Arnaldur Indridason, historien de formation, nous revient avec un roman historique plus que jamais marqué par son thème de prédilection : le passage du temps.

A la fin du XVIIIe siècle, dans les réserves du palais royal de Christiansborg à Copenhague, le vieil horloger Jon Sivertsen travaille à la délicate réparation d’un chef d’oeuvre oublié d'Isaac Habrecht : une réplique, désormais en piteux état, de l'horloge de la cathédrale de Strasbourg. Un soir, guère plus vaillant que les vieux objets abandonnés aux bons soins des souris et de la poussière dans ce coin reculé du château, surgit tel un spectre, échevelé et aviné dans sa robe de chambre, le roi Christian VII que ce que tout le monde nomme sa folie tient enfermé dans ses appartements, loin du pouvoir désormais exercé par sa belle-mère et son beau-frère. Très seul, le monarque « remisé » cherche de la compagnie et prend bientôt l’habitude de ces visites impromptues à l’artisan.

Interrogé par le roi sur ses origines islandaises et sur la vie dans la colonie danoise perdue dans l’océan, si loin au nord, là où entre volcans, tremblements de terre et famines, il paraît que les gens – pauvres diables à l’odeur inhumaine – vivent dans des chaumières enfoncées dans la terre – un calvaire auquel le Danemark, par charité, a même un jour songé à mettre fin en transférant tous les habitants de l'île en métropole –, le vieux Jon surmonte peu à peu sa timidité pour lui confier, au fil de leurs entrevues, l'histoire de ses parents en Islande. Son récit est effectivement terrible, mais pour bien d'autres raisons que l'âpreté de cette terre inhospitalière, l'injuste et tragique sort de ces pauvres gens s'étant en vérité retrouvé scellé par l'application à l'emporte-pièce de lois coloniales en complet décalage avec les moeurs locales.

En évoquant la cruauté de l'administration danoise en Islande, jamais Jon n'aurait imaginé provoquer une telle confusion dans l'esprit déjà perturbé du souverain. Il faut dire que lui aussi ostracisé dans sa famille et dans son royaume pour sa folie supposément à l'origine de ses comportements immoraux et déviants - n'a-t-il pas endossé la paternité des deux enfants nés de l'infidélité de son épouse et, jusqu'à ce que son rival et proche conseiller, le médecin Johann Friedrich Struensee soit exécuté, conservé pour lui son estime et son amitié ? -, Christian VII a toutes les raisons de percevoir de fortes résonances entre son propre destin et celui des Sivertsen...

C’est ainsi que, les souvenirs de l’un libérant la mémoire de l’autre, aux automates cabossés réanimés par la délicate restauration de la complexe horloge, semblent se mêler deux sujets supplémentaires : deux hommes meurtris, parvenus à ce stade de l’existence où la boucle du temps se referme, ne laissant guère à l’avenir que la saveur douce-amère du passé. Une lecture mélancolique et poétique, au charme certain, qu’intrigué par ce roi dont on ignore toujours s’il fut réellement fou ou si ses adversaires usèrent de cet argument pour circonvenir ses réformes éclairées par les Lumières, l’on pourra agréablement prolonger avec l’excellent Le médecin personnel du roi d’Enquist Per Olov. (4/5)

 

 

Citations :  

Il se souvenait avoir entendu parler de ce territoire septentrional éloigné uniquement pour ses volcans, tremblements de terre et famines. Il y avait une dizaine d’années, la moitié de l’île avait été ravagée par des éruptions qui avaient causé une terrible disette, les Islandais avaient donné à cette catastrophe un nom qu’il n’avait jamais réussi à prononcer correctement. Möduhardidi, et qui signifiait Famine de la Brume ou quelque chose comme ça. Il y avait eu tellement de morts que, des années durant, la colonie n’avait pour ainsi dire pas rapporté le moindre revenu. À la Chancellerie, on avait même parlé, par charité, de transférer au Danemark tous les pauvres diables qui survivaient encore péniblement sur l’île, de manière à mettre fin à leur inutile calvaire sur cette terre du bout du monde, perdue dans l’océan, bien loin vers le nord. (…)
Il savait que jamais il ne se rendrait sur cette île éloignée. Il n’avait pas envie de supporter ce froid et cette humidité. On lui avait raconté des histoires incroyables de gens qui vivaient dans des chaumières enfoncées dans la terre, on disait que l’odeur qui émanait des Islandais n’était pas humaine. 
 
 
– Qu’est donc le temps ? (…)
Son maître d’apprentissage lui avait jadis parlé des théories d’Aristote et des interactions entre passé, présent et futur. Selon le philosophe grec, le temps n’avait ni début ni fin, il engendrait des changements et, en l’absence de ces changements ou transformations, il n’existait pas. Saint-Augustin, un des pères de l’Église, affirmait que Dieu avait créé le temps en façonnant le monde et qu’avant la Création le temps n’existait pas. La Genèse explique que le Tout-Puissant a d’abord fait le ciel et la terre et qu’il a poursuivi son œuvre les six jours suivants avant de se reposer le septième. C’est la première mesure temporelle. Mais que représentait une journée au royaume de Dieu ? Était-elle constituée de vingt-quatre malheureuses heures ? Et chacune de ces heures avait-elle une durée de soixante minutes ? Ou peut-être la plus petite fraction de seconde équivalait-elle à mille ans ? Et, par conséquent, une heure à une éternité extraite d’une autre éternité ? Le maître de Jon lui avait dit que le temps n’avait pas de réelle signification avant que l’être humain n’entreprenne de le mesurer, de le diviser en unités et de le cerner par l’usage du calendrier. Ces unités de mesure avaient toujours été des créations humaines et ce, dès le moment où les Chinois avaient mis au point le cadran solaire, mais serait-on un jour capable de définir la nature exacte, l’essence du phénomène ?



– Qu’est donc le temps ? demanda-t-il pour la deuxième fois, les yeux fixés sur l’horloge.  
Jon jugea qu’il était plus sûr de garder le silence.  
– Est-ce autre chose qu’une accumulation de souvenirs ? poursuivit tristement Christian VII en regardant les pièces du chef-d’œuvre éparpillées devant lui. Comme tous ces morceaux qui sont à l’intérieur de cette horloge ? Un passé que nous ne retrouverons jamais ? Maudit temps qui nous projette tous dans l’oubli ! (…)
– Toute chose périt et s’enfuit… (…)
– Y a-t-il des moments où il ne nous échappe pas ? demanda le monarque. Il passe, nous en saisissons quelques fragments épars avant qu’il ne sombre dans le passé puis ne disparaisse avec nous sans épargner rien ni personne. Absolument rien. Tout cela ne sert à rien.



(…) chaque pas que nous faisons en avant en engendre un second qui nous ramène vers le passé…


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