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vendredi 31 juillet 2026

Critique : "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rue des boutiques obscures

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : Gallimard (Coll. Blanche 1978, 
                   Folio 1982, Quarto 2013)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782070373581  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. Il a fait ses études à Annecy et à Paris. Il a publié son premier roman, La place de l’étoile, en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des Boutiques Obscures. Il est l’auteur de plus d’une trentaine de romans, récits et recueils de nouvelles, parmi lesquels Dora Bruder, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Souvenirs dormants, ainsi que d’entretiens avec Emmanuel Berl, d’un roman illustré par Jean-Jacques Sempé et du scénario de Lacombe Lucien, en collaboration avec Louis Malle. Patrick Modiano a reçu le Grand Prix national des lettres pour l’ensemble de son oeuvre en 1996, ainsi que le prix Nobel de littérature en 2014.

 

Avis :

1978 couronnait Patrick Modiano du Goncourt avec ce roman qui, sur les pas d’un détective privé amnésique, parcourt Paris pour y retrouver les traces d’un passé perdu.

A tort ou à raison persuadé qu’il le mènera à sa propre identité, effacée dans un accident survenu une quinzaine d’années plus tôt, Guy Roland se lance, en ce milieu des années 1960, sur la piste d’un Grec juif de Salonique vivant à Paris sous un nom d’emprunt, entouré de l’étrange faune rassemblant une mannequin française, un Anglais de Maurice, une danseuse américaine d’origine russe et un ancien jockey britannique. Mais, de témoignages contradictoires en lieux évanescents et patronymes changeants, il n’est pas un indice qui ne finisse par lui glisser entre les doigts. L’histoire qui, se faufilant entre les ombres floues d’autrefois, lui remonte peu à peu depuis la période de l’Occupation, semble se réduire en poussière chaque fois qu’il tente de la saisir.

Pendant que, silhouettes surgies du néant avec chacune un lambeau d’un hier incertain, les personnages et leurs versions se superposent sans jamais rien confirmer, même la temporalité de la narration en vient à se brouiller, les années 1930, l’Occupation, l’après-guerre et les années 1960 coexistant au lieu de s’enchaîner dans une mémoire qui, avec ses trouées sélectives, n’a que faire de la chronologie. Paris apparaît comme un puzzle de lieux hantés, qui ne renvoient plus à une époque précise, mais d’adresses anciennes en noms effacés, à la queue de comète de persistances enchevêtrées et brumeuses. Du passé, cette ville cryptique que Guy Roland parcourt comme un palimpseste ne rétrocède que des particules fugitives, derniers photons d’une lumière ancienne, affaiblie par le temps mais suggérant encore la lisière d’une histoire. 

Entre mémoire lacunaire et opacité historique, l’Occupation, sorte de spectre invisible planant sur le récit, se résume à une zone de brouillage, tissée de disparitions, d’emprunts d’identités et de non-dits dont les répercussions continuent de déformer le présent, et sur laquelle viennent buter, sans réponse possible, les questions du témoignage et de la responsabilité. (4/5)

 

Citations :

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».


Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.


J’avais marché jusqu’à la fenêtre et je regardais, en contrebas, les rails du funiculaire de Montmartre, les jardins du Sacré-Cœur et plus loin, tout Paris, avec ses lumières, ses toits, ses ombres. Dans ce dédale de rues et de boulevards, nous nous étions rencontrés un jour, Denise Coudreuse et moi. Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d’un gigantesque billard électrique, qui se cognent parfois l’une à l’autre. Et de cela, il ne restait rien, pas même la traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 1 juin 2026

Critique : "La mer et son double" de Julia Lepère | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La mer et son double " de Julia Lepère

  

J'ai aimé

 

Titre : La mer et son double

Auteur : Julia LEPERE

Parution : 2026 (Sous-Sol)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782386630378  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au large de ce qui pourrait être les États-Unis, une femme surgit mystérieusement dans un lieu étrange pour en filmer les contours. La ville de P., sorte de cité western où l’errance et la torpeur sont causées par une chaleur redoutable, est peuplée de personnages singuliers : une tenancière de bar, une jeune fille qui joue avec les fantômes, un poète, un sculpteur, un pianiste. La mer suscite la méfiance, les colons gardent farouchement leurs frontières face aux Exilés.
Ailleurs, au milieu de l’océan Atlantique, une naufragée ayant perdu la mémoire se voit repêcher par un cargo trois jours après la disparition tragique d’un des membres de l’équipage, une nuit de tempête.
Ne restera à ces deux femmes qu’à trouver la sortie du labyrinthe, à rassembler les indices et ainsi reconstruire leur identité.
Un magnifique premier roman servi par une écriture incandescente, donnant à penser le langage comme refuge.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge et poète, Julia Lepère a publié trois recueils : Je ressemble à une cérémonie (Éditions du Corridor bleu, 2019), Par elle se blesse (Flammarion, 2022) et Molly Fall (Angle Mort Éditions, 2024). Elle est par ailleurs comédienne et donne régulièrement des performances autour de son œuvre.

 

Avis :

Venue de la poésie et du théâtre, Julia Lepère fait entrer dans ce premier roman un imaginaire qu’elle explore depuis plusieurs années dans ses textes et performances. Alternant entre une ville écrasée de lumière où plane une menace diffuse, et un cargo de nuit où une femme repêchée, amnésique, tente de retrouver son identité, le récit se construit autour de deux mondes qui se reflètent sans jamais se rejoindre tout à fait. Opaques et oniriques, peuplés d’identités fracturées et de figures fantomatiques, ces univers trouvent leur cohérence dans la présence insistante de la mer – symbole de perte et de renaissance, lieu de dissolution et de réinvention – et dans le motif du double, littéraire, mythologique, psychique, qui met en jeu les résonances souterraines reliant ces récits en apparence disjoints.

À travers une narratrice elliptique qui en laisse entrevoir le climat presque post‑apocalyptique, le roman nous plonge dans la ville de P., cité obsédée par la lumière, marquée par une guerre ancienne contre un peuple vouant un culte à la nuit, et désormais sous l’emprise d’un homme sans ombre dont les allées et venues coïncident avec la disparition d’enfants que nul ne semble vouloir rechercher. À cette réalité troublante répond, dans un registre radicalement différent, la vie à bord d’un cargo en route vers les ténèbres antarctiques, bouleversée par le repêchage d’une femme sans identité ni mémoire au terme d’une tempête monstrueuse qui a coûté la vie à un marin – suicide, accident, sacrifice ? La présence de cette survivante aussi vulnérable qu'inquiétante exacerbe les tensions entre les hommes et transforme la traversée en huis clos menaçant.

Fondé sur la disjonction plutôt que sur la continuité, le texte cultive une part d’énigme, l’essentiel semblant se jouer dans ce qui échappe à la logique explicative. Cette écriture plus suggestive que descriptive, héritée autant de la poésie que du théâtre, entretient une inquiétude latente, chaque scène, en apparence autonome, traversée par une force qui la déborde, comme si les récits étaient aimantés par un centre invisible. Le mystère est partout, non pour être résolu, mais pour faire sentir comment les imaginaires se contaminent et les croyances s’insinuent dans les plis du réel.

Julia Lepère joue délibérément sur le trouble, qu’il s’agisse des voix, des perceptions ou des transitions entre ce qui se donne à voir et ce qui demeure sous‑jacent. Maintenu dans l’incertitude, le lecteur est invité à recomposer lui‑même les liens et à éprouver la porosité entre des mondes présentés sans explication. Cette stratégie narrative, qui refuse la transparence et la clôture, produit une expérience de lecture déstabilisante et interroge la manière dont les sociétés élaborent leurs récits fondateurs, comme la façon dont chacun tente de se situer dans un univers où les certitudes se dissolvent. Cette désorientation assumée agit comme le véritable système nerveux du roman, assurant sa tension interne et sa cohésion profonde. 

Impressionnante de maîtrise formelle, de précision d’écriture et de puissance d’évocation, la sophistication de ce premier roman s’accompagne toutefois d’une opacité onirique déroutante, en vérité aussi frustrante que fascinante. Certes prodigue en images d’une grande intensité, cette étrangeté impose un effort constant pour se frayer un chemin dans un récit labyrinthique où les repères se dérobent et où le sens demeure suspendu. L’ensemble exerce un pouvoir d’attraction indéniable, mais tend à se dissoudre en une impression d’évanescence, le propos semblant se perdre dans sa propre brume poétique pour ne laisser qu’une beauté diffuse, aussi fragile qu’insaisissable. (3,5/5)

 

Citations :

Elle avait ainsi appris que les chants de la baleine bleue étaient des appels qu’elle produisait en séquences répétitives, dans une onde puissante qui pouvait s’entendre à des kilomètres de distance (mais le plus souvent à des fréquences si basses qu’elles étaient inaudibles pour l’être humain), qu’elle avait été chassée jusqu’à sa quasi-extinction, notamment pour sa viande et pour son huile dont on se servait pour l’éclairage, au siècle dernier, et que, lorsqu’elle mourait de mort naturelle, sa carcasse coulait jusqu’au fond de l’océan et créait ensuite le phénomène du whale fall, permettant de nourrir une succession d’organismes marins, et ce durant des décennies. 


Ah tu vois, je te parlais de lieux inaccessibles à l’être humain. Nous pourrions aisément compter le requin-baleine. On l’a découvert quasiment en même temps que l’Antarctique, sept ans plus tard, bien que son espèce soit née il y a des millions d’années (les dinosaures venaient tout juste de s’éteindre). Mais ces poissons – car ce sont bien des poissons, les plus gros qui existent – vivent en haute mer, et puis disparaissent pendant des années, sans qu’on puisse trouver leur trace. Il est pratiquement certain qu’ils plongent dans les profondeurs durant tout ce temps, mais pourquoi, on ne sait pas. Peut-être pour s’accoupler, ou donner naissance. Car on ne les a jamais vus faire ni l’un ni l’autre. Il a été prouvé que la vue des requins-baleines s’améliore dans l’obscurité. S’il y a des êtres proches de la nuit, ce sont bien ceux-là. D’ailleurs, les seuls moments où nous pouvons les voir à la surface sont ceux où la lune est invisible.


Le second lui parle de la langue du pays de Jack, où les mots se forment en accolant des suffixes à des racines. Les propositions s’y ajoutent au fur et à mesure, s’agglomèrent les unes aux autres. Des phrases entières comprenant plus d’une dizaine de mots en français ou en anglais peuvent ainsi être construites en un seul verbe. Le groenlandais distingue les catégories noms, verbes et particules. Les particules sont invariables. Il existe une “quatrième personne” qui permet de désigner le sujet à la troisième personne du verbe d’une proposition subordonnée, ou bien le possesseur d’un nom…


Le langage, il ne faut pas le laisser tomber dans l’oubli, pense Anna. Il faut le sculpter jusqu’à ce qu’il ressemble à l’ombre du souvenir. Un double invisible à sauver. Le langage, il faut le faire hurler comme le vent lorsqu’il n’a plus d’obstacle et qu’il s’enroule autour de la terre. Jusqu’à le faire revenir en arrière.


Tout ce qui n’est pas compréhensible nous intéresse. Et le soupçon d’une chose la fait exister déjà, il faut en avoir le cœur net, la disséquer. Tu sais, quand les enfants ont peur d’un monstre sous leur lit, la seule manière de les rassurer c’est de regarder avec eux. La peur, nous allons au-devant d’elle pour qu’elle ne nous mange pas. Et sans même parler de peur, il s’agit d’un goût pour la connaissance, la résolution des mystères. 


On n’y voyait presque pas, à cet endroit de la bibliothèque, et les ombres des livres étaient autant de barreaux qui achevaient de faire de cette communauté d’hommes la plus intime et la plus ancestrale qui soit, perdue au milieu d’une béance, en partance pour une terre inhospitalière. Les têtes se découpaient comme dans un tableau où le noir n’est qu’un moyen pour rehausser la lumière. Les yeux gris se jaugeaient, les joues creuses et les cernes gonflés trouaient la nuit. Parmi ces apparitions, une main parfois prenait l’allure démesurée d’un phare.

 

mardi 12 mai 2026

Critique : "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Au grand jamais " de Jakuta Alikavazovic




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Au grand jamais

Auteur : Jakuta ALIKAVAZOVIC

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782073088260  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. »
La mère de la narratrice a disparu. Cette femme, une poétesse acclamée dans son pays, avait déjà connu l’effacement après son installation en France : peu à peu, l’écriture l’avait quittée. La disparition s’impose dès lors à sa fille, devenue mère à son tour, comme une clé pour résoudre l’« énigme qu’est une personne ». Suivant son instinct — serait-ce plutôt un don ? —, elle collecte les symptômes d’une histoire refoulée, jusqu’à en exhumer le cœur battant.
Tout en échos et replis secrets, Au grand jamais est un grand livre sur les non-dits familiaux, sur ce qui se transmet derrière les silences et sur les histoires qui nous aident à vivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancière née à Paris, Jakuta Alikavazovic est lauréate du prix Goncourt du premier roman, décerné en 2008 pour Corps volatils, et, en 2011, du prix Médicis de l'essai pour Comme un ciel en nous. 

 

 

Avis :

Héritière d’un passé familial marqué par l’ex‑Yougoslavie, Jakuta Alikavazovic interroge, livre après livre, la manière dont les silences, les bribes de mémoire et les transmissions souterraines influent sur une sensibilité et nourrissent une écriture. Sa prose, précise et habitée, explore ce qui se joue dans les non‑dits, entre effacement et persistance. 

Dans cette veine autofictionnelle, elle raconte la mort de sa mère, retrouvée sans vie dès les premières pages, un livre entre les mains. Se confrontant aux vides laissés par la disparue et tentant de comprendre ce qui subsiste, elle fouille les objets, rouvre les souvenirs et convoque les gestes oubliés pour retrouver un lien avec celle qui n’est plus. Le roman, bâti sur une profusion de silences plutôt que sur des certitudes, privilégie l’intuition et la rêverie, faisant de l’écriture un lieu où se rassemblent les fragments d’une histoire familiale. 

Porté par une langue d’une grande justesse, le roman séduit par la finesse avec laquelle il transforme une expérience intime en réflexion sur la transmission, la mémoire et l’exil. Sa forme fragmentaire, fidèle au mouvement du souvenir, fait dialoguer passé et présent, réel et imaginaire, et trouve son ampleur dans ces traces infimes qui permettent de recomposer une présence disparue. Cette sensibilité renforce l’émotion d’une narration libre, nuancée et profondément incarnée.

Mais Au grand jamais est aussi un hymne à la littérature, un livre qui réfléchit à ce qui nourrit l’acte d’écrire et à la manière dont les mots permettent de retenir ce qui s’efface. Le charme du récit tient autant à la virtuosité de sa langue qu’à la présence évanescente de la mère, figure lointaine qui n’en irradie pas moins tout le texte. En faisant de l’écriture un geste de survie, un moyen de rendre perceptible l’invisible, Jakuta Alikavazovic transforme la disparition en matière vive et tisse avec ses phrases un lieu où la mère, pourtant fuyante, retrouve une forme de présence.

Plus que l'intrigue, l'on retiendra de ce livre l’expérience d’une voix qui cherche, avec une patience obstinée, à approcher ce qui échappe et meurt. En sourd une émotion profonde, comme une vibration intérieure éloignée de toute tentation pathétique. Le titre lui‑même éclaire cette démarche en pointant l’irréversible, ce qui ne reviendra plus, mais aussi ce contre quoi l’écriture tente de lutter en maintenant vivante une présence vouée à disparaître. Cette présence est d’autant plus fragile que la mère, avec l’exil, a cessé d’écrire, le déracinement semblant ainsi sceller son propre effacement.
 
À travers cette exploration de l’absence et de la disparition, Jakuta Alikavazovic affirme une conception exigeante de la littérature, espace où se déploie une pensée sensible de la filiation et de la survivance. Loin de se réduire à un récit de deuil, le livre ouvre une réflexion plus vaste sur ce qui nous constitue et sur la manière dont les mots, par leur seule intensité, peuvent retenir quelque chose de la fragilité des êtres. Du grand art et un immense coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon Dieu, m’étais-je dit, comme un coup en pleine poitrine – on dirait l’un de mes livres. Pas un personnage en particulier, non ; mais le principe même de mon écriture, son cœur secret. Le fait, connu de moi seule, que j’ai souvent écrit pour dissimuler dans et entre les lignes ce qui m’est le plus cher et qui, m’étant le plus cher, est aussi, inévitablement, le plus fragile, d’une fragilité vous blesse, parfois même vous abat. Ainsi ai-je abrité dans mes textes, au fil des ans, des lieux qui ont depuis longtemps disparu de ma vie, un cinéma, une cabine téléphonique, un pays tout entier ; une robe en soie safran qui a longtemps été mon bien le plus précieux et qui a, une nuit, comme fondu sur moi ; un regard d’un certain bleu qui, je le craignais, ne se poserait plus jamais sur mon visage ; et sans ce regard et ce bleu sur moi, vivre, me semblait-il, ne valait pas la peine. Ce qu’on appelle la réalité, ce qu’on appelle le réel – et qui n’est peut-être que le temps – m’ont toujours donné raison. Toutes ces choses si précieuses, irremplaçables, ont été effacées, ont été remplacées. Ainsi mon écriture est-elle, mais personne d’autre que moi ne le sait, une archive matérielle, la somme de ce que j’ai aimé, de ce que j’ai désiré et convoité. Et que j’ai perdu, qui m’a été ou qui un jour me sera pris. Mais cela, cette intuition de la perte, et le refus obstiné de cette loi du monde qui est que tout passe, je le cachais à tous, y compris à moi-même. Et voici que ma mère, avec tous ses trésors sur elle, tous ces objets un jour précieux, désormais à divers stades de déliquescence – voici que ma mère affichait, incarnait, ce que je ne voulais pas savoir de moi.


Plus étonnant peut-être, un jour elle m’avait dit, Ne mange jamais dans la rue. Son père lui avait inculqué cela. Son père dont elle avait toujours dit qu’il m’aurait aimée, mais que je n’ai pas connu. Il était déjà un vieil homme. Mort avant ma naissance, bien avant, ma mère avait vingt ans. Ne mange jamais dans la rue. 
Mais pourquoi, avait-elle dit, car certains entêtements de l’enfance sont aussi, sans doute, quasiment universels. 
Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim.
Une phrase qui en dit long sur les attentions d’un homme pour ceux qui n’étaient pas de son milieu, mais sur sa tranquille acceptation, aussi, de cet ordre des choses. Certains ont faim et d’autres non. Une phrase qui en dit long, surtout, sur un pays et une époque, Tu ne sais pas qui te regarde en ayant faim. Partout de grands yeux brillants de fièvre, partout des ventres vides. 


On grandit autant dans un pays, dans un foyer, que dans certaines histoires. Mais ces histoires ne sont pas toutes égales, elles n’ont pas toutes la même résonance, la même valeur. Il y en a une qui prend le dessus. Ce peut être la plus douloureuse. Ce peut être la plus séduisante. Une chose est sûre : ce n’est pas toujours la plus vraie. L’histoire qui prend le dessus est prédatrice. Elle fait le vide autour d’elle, les autres récits ont du mal à lui résister. À lui survivre. Lorsqu’ils le font c’est en cachette, ailleurs que dans les mots, qui sont allés se ranger dans le camp du récit le plus glorieux. Or, qu’est-ce qu’une histoire qui n’a plus droit aux mots ? Comment peut-elle survivre ? 
Comme dans la nature, celles qui sont les plus faibles ne sont pas pour autant celles qui tiennent le moins à leur existence. Et, comme dans la nature, elles se cachent. Elles se camouflent. Parfois elles se font passer pour l’inverse de ce qu’elles sont : des silences, des vides. Parfois, quand elles se déclarent vaincues, elles deviennent réellement des silences, des vides. Les histoires mortes, étouffées, enterrées, ont tellement voulu vivre qu’elles reviennent parfois, comme nous, sous la forme de fantômes. Mais qu’est-ce qu’un fantôme d’histoire ? Une histoire fantôme ? Ce peut être un chagrin qu’on ne s’explique pas, la peur de quelque chose qu’on n’a jamais vu, ou une démangeaison à l’épaule, au mollet, qui rougit, s’enflamme. Ce peut aussi être quelque chose de plus dangereux. Il y a des flammes, par exemple, il y a des incendies entiers qui sont la forme que prend une histoire lorsqu’elle doit se passer des mots.
 
 
C’était une amitié d’enfance, vraie, pleine : une présence pure. Une connivence pure. C’est grâce à Thomas que j’ai su que l’on peut être à la fois soi-même et l’autre ; et, si ce n’est plus un sentiment que je cherche dans la vie (car il est toujours, dans la vie, trop cher payé), c’est encore celui que je recherche lorsque j’écris, celui qui fonde mon rapport même aux textes, aux personnages, à leurs histoires. Là, sur la page, dans et entre les lignes, on peut être à la fois soi-même et l’autre. Et, sur la page comme dans l’enfance, il est possible d’être les deux sans se perdre. Dans toutes les autres situations de l’existence, dans la passion, dans la dévotion, on prend, qu’on l’accepte ou pas, le risque de se diluer, de disparaître. Parfois, c’est même ce que l’on cherche, sans le savoir ou en le sachant au contraire fort bien. Mais dans l’enfance, comme sur la page, être l’autre n’est pas une menace pour celle qu’on est, et j’ai aimé et j’aime ces deux états, ces deux osmoses.


Ce que je ne savais pas, bien sûr, et que lui, le père de ma mère, savait : rien n’est sûr en ce monde, et rien n’est stable, et le mur le plus épais s’écroule, et la vitre la plus solide redevient le sable qu’elle a été, et tout en ce monde peut nous être enlevé d’un souffle, disparaître en une nuit, tout, les corps aimés, les plus grandes bibliothèques, tout ce que l’on croit solide, durable, n’est que vapeur, oui, tout cela n’est qu’une larme qui quitte l’œil et s’évapore avant d’avoir atteint la commissure des lèvres. On peut tout nous prendre mais la dernière chose à céder, la plus difficile à faire ployer, à extirper, c’est ce qu’on a dans la tête et dans le cœur. Et ce à quoi l’on tient, mieux vaut ne le confier ni à un meuble, ni à une machine, et encore moins à une machine d’État. Ce à quoi l’on tient, mieux vaut l’incorporer. Les seuls endroits où certaines choses peuvent survivre sont les têtes et les cœurs. Et c’est par cœur que l’on doit connaître ce qui est utile et ce qui est précieux. Les itinéraires de secours, en cas d’incendie. Son numéro de passeport. Une poignée de numéros de téléphone. Les façons de construire un abri pour échapper à la nuit au-dehors. Et un ou deux poèmes, pour échapper à la nuit au-dedans.


J’aurais dit, donc : Nous sommes pudiques, ou taiseux, mais j’en suis arrivée à la conclusion qu’il est moins question ici d’émotion, de choix personnels, que d’un pli pris politiquement avant ma naissance, avant même l’arrivée en France ; par prudence, par précaution ; qui m’a été transmis comme une façon de vivre, et que j’ai appliqué sans en connaître les raisons. C’est dans ma longue incapacité à dire, à écrire je que s’est le mieux manifestée l’histoire des miens, une histoire que je trahis du simple fait de vouloir la déployer ; une histoire où il est préférable, pour survivre, de ne pas être soi.


De l’excellente éducation que j’ai reçue dans les grands établissements de la République, il ne me reste que des bribes, comme des traînées de nuages, des rêves que l’on m’aurait racontés – cette éducation à laquelle mes parents ont tant tenu, à laquelle j’ai tant tenu moi-même, car nous le savons bien, nous, la deuxième génération : l’excellence est un camouflage, un rêve pas tant d’exploit que de sécurité, de protection. L’excellence est le prix à payer pour avoir accès à ce qui, pour certains, relève de la plus grande banalité – le droit d’être tel que l’on est, et de vivre tranquillement, tel que l’on est, où l’on se trouve ; de vivre tranquillement, tout tranquillement, sans avoir soudain, ici, ou là, le cœur qui se met à battre de façon sauvage – l’excellence, dans ces rêves souvent déçus qui sont les nôtres et qu’il est parfois cruel de mettre en mots, n’est pas le contraire de la nullité, ni de la médiocrité, mais le contraire de la peur). 


Ma connaissance de la géopolitique européenne, dans les années 1960 et 1970, est superficielle. Un mince vernis de culture historique, une mince couche de glace qui menace à tout moment de céder sous mon pas. Ce ne sont pas des choses qu’on enseigne à l’école. Et puis, avec ce fond de honte et de rejet envers une origine que je ne reconnais pas aisément comme mienne, j’ai ignoré, évité les contacts et les échanges avec ce monde-là. Celui des émigrés. Celui des immigrants. Et de ceux restés, ou rentrés, au pays. Cette honte, j’en ai honte. Ainsi je vis sous le coup d’une honte au carré, qui est le propre, me semble-t-il parfois, des enfants d’immigrés. Nous avons honte, et comme nous sommes fiers, comme nous aimons nos parents, nous avons honte d’avoir honte.  


 

mercredi 6 mai 2026

Critique : "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Un été sans fin" de Joseph d'Anvers


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un été sans fin

Auteur : Joseph d'ANVERS

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782743670016  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Quand Paul Sinner se réveille dans un hôtel sur l’île paradisiaque de Perasma, en Grèce, il ne se souvient de rien. Un accident de voiture l’a rendu amnésique. Au fil d’un été qui semble ne jamais finir, il tente de rassembler les fragments de sa vie passée. Mais l’île et ses habitants cachent bien plus de secrets qu’il ne l’imagine. Persuadé qu’il peut abandonner ce qu’il a été pour devenir un autre, Paul Sinner découvre peu à peu que certaines vies ne se réécrivent pas sans conséquences. Dans ce roman à suspense, aussi sensuel que troublant, Joseph d’Anvers met en scène un homme pris au piège de sa propre disparition.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chanteur, compositeur, parolier, scénariste, Joseph d’Anvers est un artiste aux multiples vies. Il a publié plusieurs ouvrages marquants, dont Juste une balle perdue et Un garçon ordinaire. Un été sans fin est son quatrième roman.

 

Avis :

Auteur venu de la musique, Joseph d’Anvers signe un quatrième roman mystérieux centré sur un homme amnésique échoué sur une île grecque. Dans une atmosphère étrange et hypnotique, comme suspendue dans le temps, il déploie une métaphore du flottement identitaire où le décor, opaque et étouffant sous ses allures paradisiaques, se fait peu à peu le miroir des failles du protagoniste. La quête de soi qui s’y dessine se développe sous une tension diffuse, dans une progression implacable vers une vérité encore voilée.

Un homme sans nom ni passé se réveille dans une chambre d’hôtel, incapable de comprendre ce qui l’a conduit jusqu’à cette île où tout semble accueillant et hostile en même temps. Autour de lui, chacun se montre serviable, presque trop, l’invitant à se reposer sans jamais lui fournir la moindre explication. Il se résigne alors à profiter de ces étranges vacances, dans l’attente que quelque chose se débloque. Peu à peu, des fragments de souvenirs remontent, des images furtives qui troublent la surface tranquille de ses journées. Les attitudes bienveillantes laissent parfois place à des gestes décalés, à des silences trop longs, et quelques phénomènes difficiles à interpréter renforcent l’impression que l’île, au-delà d’entretenir le flou autour de son identité, resserre imperceptiblement son emprise sur lui.

Le roman joue sur une tension constante entre l’apparente douceur du décor et l’inquiétude qui s’immisce dans chaque scène. Prisme à travers lequel tout se déforme, l’amnésie colore les gestes les plus anodins d’une teinte suspecte, les dialogues s’enrobent d’ambiguïté, et l’île finit par prendre des allures d’organisme vivant, presque malveillant. La sensualité qui, dans les corps, la lumière et la chaleur omniprésente, traverse le récit contribue elle aussi à cette distorsion, brouillant la frontière entre attirance et inquiétude. Dans ce flottement s'installe une atmosphère pétrie d’incertitude, où la vérité, toujours proche, semble se dérober au moment même où l’on croit la saisir. L’indice de l’île voisine de Léthé, glissé au mitan du livre, oriente subtilement la lecture sans la refermer : l’intérêt réside moins dans ce que l’on devine que dans la manière dont l’auteur fait vibrer cette piste, instillant un malaise persistant.

Si certaines directions se devinent assez tôt pour laisser le rebondissement en retrait, l’on n’en prend pas moins plaisir à cette lecture qui s’ancre dans la dérive intérieure et dans l’exploration d’une mémoire vacillante, d’une identité fragmentée et de la tentation de se réinventer. L’atmosphère, le trouble et la lente montée d’une conscience en reconstruction l’emportent ainsi sur les attentes de suspense classique, préférant baigner le lecteur dans la brume nébuleuse de perceptions altérées où plane une menace latente. (4/5)

 

mercredi 11 mars 2026

Critique de "Aller à La Havane" de Leonardo Padura | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Aller à La Havane" de Leonardo Padura


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Aller à La Havane (Ir a La Habana)

Auteur : Leonardo PADURA

Traduction : René SOLIS

Parution : en espagnol (Cuba) en 2024,
                  en français en 2026 (Métailié)

Pages : 368 

Accès au livre : ISBN 9791022615020  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«La Havane est une ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme. Une âme à fleur de peau. »
Dans l’histoire de la littérature, certains écrivains sont indissociables d’une ville, de son contexte, de son passé, de ses odeurs, de toutes ses contradictions. Le lien entre le Cubain Leonardo Padura et La Havane, ville mythique traversée par des rêves et des révoltes tout autant que par la décadence et les illusions perdues, a toujours été d’une profonde intimité.
Mélange de chronique réaliste et de roman addictif, ce grand livre transforme les habitants de La Havane en personnages aux aventures incroyables, souvent terribles, parfois très drôles. On y découvre une ville malmenée par son passé révolutionnaire et ses fantômes illustres, toujours au bord de la destruction, mais toujours rescapée de l’Histoire ou du climat.
Aller à La Havane est une grande histoire d’amour entre un écrivain et sa ville. Leonardo Padura, ce formidable conteur, nous fait ressentir comment la réalité de La Havane défie toutes les fictions. Sous sa plume, La Havane est un roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma, il a obtenu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Princesse des Asturies 2015. Il est l’auteur, entre autres, de L’Homme qui aimait les chiens, Hérétiques et Poussière dans le vent. Il fait partie des grands noms de la littérature mondiale

 

Avis :

Leonardo Padura est aujourd’hui l’un des écrivains cubains les plus reconnus, célébré pour la précision de son regard sur la société de l’île et pour sa manière d’entrelacer enquête, mémoire et critique sociale. Journaliste de formation, il a développé une oeuvre faisant du roman noir un instrument d’exploration du réel et mettant au jour les contradictions d’une Cuba déchirée entre héritage révolutionnaire, désillusions collectives et stratégies de survie. C’est dans cette dynamique qu’il publie Aller à La Havane, un ouvrage où la capitale cubaine s’incarne en présence souveraine, presque charnelle. Ses rues, ses voix, ses failles et ses persistances y dessinent un portrait à la fois intime et politique, offrant une traversée à coeur ouvert de ce territoire urbain.

Le récit prend la forme d’une déambulation, où l’auteur mêle souvenirs personnels, scènes du quotidien et réflexions sur l’histoire récente du pays. Le livre progresse au rythme des rues parcourues et des rencontres esquissées, élaborant une cartographie sensible et contrastée de la capitale, entre beauté persistante de façades coloniales pourtant décrépites, énergie des quartiers populaires malgré la pénurie et mémoire révolutionnaire cohabitant avec les désillusions contemporaines. Chaque étape saisit un geste, une voix, une atmosphère, et montre comment la ville se réinvente dans l’ombre de ses ruines. Ce récit, à la fois documentaire et intime, fait émerger une Havane vivante, complexe, où l’histoire collective se lit dans les détails du présent. Cette immersion repose en partie sur une précision topographique foisonnante : la profusion de noms de rues, de quartiers ou de repères havanais a de quoi dérouter le lecteur qui ne connaît pas la ville, mais elle contribue aussi à l’ancrage concret et à la force d’évocation du livre.

Au‑delà de la description d’un lieu, Leonardo Padura construit un véritable dispositif de lecture du réel, où les extraits tirés de ses propres romans jouent un rôle déterminant. Insérés au fil du texte, ces fragments littéraires – qu’ils proviennent des enquêtes de Mario Conde, de réflexions désabusées ou de descriptions emblématiques – servent de points d’ancrage éclairant la continuité entre l’oeuvre romanesque et la réalité havanaise. Ils révèlent combien sa fiction n’est jamais un simple détour narratif, mais un outil critique permettant de saisir ce que le discours documentaire peine parfois à dire : la lassitude d’un peuple, la dignité des gestes ordinaires et la violence sourde des renoncements. En convoquant ses propres pages, l’auteur met en évidence la persistance de motifs centraux – ruine, mémoire, attente – et montre que la littérature, intimement liée au monde, en constitue l’un des modes d’accès les plus lucides. Cette articulation entre récit personnel, observation du présent et résonance romanesque forme l'ossature du livre, où La Havane, bien plus qu’un décor, apparaît comme une matrice narrative innervant toute son oeuvre. 

Aller à La Havane déploie ainsi une écriture où se tissent mémoire intime, regard social et résonance romanesque, conférant à la capitale une densité sans pareille dans le paysage littéraire contemporain. En faisant dialoguer ses propres textes avec le présent de la ville, Leonardo Padura construit un lieu où se superposent temporalités, traces du quotidien et imaginaires persistants. La Havane s’y révèle dans toute son ambiguïté : éprouvée mais vibrante, traversée de contradictions, de fidélités et de survivances. L’ouvrage met en lumière la force d’un regard capable de saisir le réel dans ses tensions comme dans ses élans, et de transformer l’espace urbain en véritable territoire littéraire. Un livre dense, lucide et empreint d’une mélancolie tenace, sensible à cette « étrangéité » dont parle l’auteur, signe d’une ville qui se défait. (4/5)

 

 

Citations : 

Les crises n’altèrent pas seulement les structures d’une société. Elles affectent aussi sa santé. Et la société cubaine d’aujourd’hui est malade du laisser-aller, des pertes de valeurs, de manque de respect pour l’autre et d’absence croissante de civisme. Et les excès que génère cette insuffisance ne cessent d’augmenter et je dirais que, malheureusement, ils sont presque impossibles à arrêter.


Le miracle cubain c’est que de nombreux Cubains vivent de miracles. Ou des “bouées” ou donations que leur font leurs proches depuis l’extérieur. C’est pour cela qu’à Cuba on dit qu’il est important d’avoir de la FE : de la famille à l’étranger.


C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à “aller à La Havane”. Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’“étrangéité”. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.


La Havane réelle, journalistique, et La Havane de fiction, romanesque, sont une seule et même ville, et son image et sa fixation dans la mémoire et dans les textes témoignent de la recherche obsessionnelle qui a été la mienne bien avant que j’écrive mon premier article ou ma première nouvelle et qui me poursuit aujourd’hui encore comme ce qu’elle est : une nécessité, une obsession. Un reflet de mon sentiment d’appartenance et une chronique de ce que le passage du temps a provoqué dans l’image physique et l’esprit humain de la ville à laquelle j’appartiens corps et âme.


Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être si étrangère et par moments si hostile, si défigurée et l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville.
 
 
 

lundi 23 février 2026

Critique de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna



J'ai aimé 

 

Titre : Lundi, c’est loin 
            (Evenings and Weekends) 

Auteur : Oisin McKENNA

Traduction : Olivier DEPARIS

Parution :  en anglais (Irlande) en 2024,
                   en français en
2026 (L'Olivier)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782823623093  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 2019. La ville est en effervescence : une baleine est coincée dans la Tamise, devenant en quelques heures le sujet de conversation de tout le pays, puis du monde entier. Cette présence fascinante agit tel un révélateur dans la vie de Maggie, Ed, Phil, Rosaleen et les autres. Chacun se trouve à un moment charnière, où il doit prendre en main son destin ou s’en remettre à lui.

Maggie, trente ans, est enceinte de son compagnon, Ed, mais elle craint de renoncer à sa liberté. Phil n’aime pas son boulot et ne vit que pour les week-ends, leur promesse d’oubli et de fête. Rosaleen, sa mère, doit affronter la maladie et ne sait comment lui en parler. Lundi, c’est loin suit ces personnages attachants le temps d’un été caniculaire.

Rien n’arrête l’énergie de la ville, la pulsation de Londres, qui se nourrit des cœurs brisés, des âmes perdues et de l’espoir qui s’entête. Dans ce premier roman addictif comme une série, Oisín McKenna prend le pouls de notre époque. 

 

Un mot sur l'auteur : 

Oisín McKenna est un écrivain et dramaturge irlandais installé à Londres. Issu de la scène artistique indépendante, il s’est d’abord fait connaître par ses performances et ses pièces mêlant poésie, politique et observation sociale. Lundi, c’est loin est son premier roman.

 

 

Avis :

Premier roman d’un auteur jusqu’ici surtout remarqué pour sa poésie et ses performances scéniques, Lundi, c’est loin marque l’entrée d’Oisín McKenna dans la fiction longue. Son regard acéré sur le quotidien s’y déploie autour de ses thèmes de prédilection : la vie urbaine contemporaine, les identités queer et la fragilité émotionnelle d’une génération prise dans les tensions du capitalisme tardif.

Dans un Londres écrasé de chaleur, l’échouage à la fois dérisoire et symbolique d’une baleine dans la Tamise accapare l’actualité. Autour de ce motif s’entrecroisent des trajectoires elles aussi désorientées : Maggie et Ed, chassés de la ville par la pression immobilière, voient leur couple vaciller sous le poids d’une grossesse inattendue et de l’homosexualité qu’Ed refoule ; Phil, leur ami d’enfance, vit pleinement ses désirs gays mais se heurte à un amour impossible ; Rosaleen, sa mère, rongée par un cancer qu’elle n’ose annoncer, s’enfonce dans les réflexes de culpabilité hérités de son éducation catholique irlandaise. Tous dérivent vers un point de rupture que la présence incongrue de la baleine cristallise.

Orchestrant ces existences parallèles sans jamais forcer leur convergence, le roman avance par glissements, résonances et micro‑décalages, comme si chaque personnage évoluait dans une chambre d’écho intime où vibrent les mêmes angoisses : la peur de l’avenir, l’épuisement du présent et l’incapacité à dire ce qui blesse. La baleine échouée, motif presque trop évident, relève paradoxalement d’une vraie finesse narrative : un point de diffraction qui révèle la vulnérabilité commune de vies prises dans un continuum de tensions sociales, économiques et affectives. Oisín McKenna capte ces vibrations minuscules, ces gestes retenus et ces pensées qui n’osent pas se formuler, dans une attention au presque rien où se loge la force émotionnelle du roman.

Plus largement, Lundi, c’est loin s’inscrit dans une littérature contemporaine qui interroge la possibilité même de se projeter dans un monde saturé d’incertitudes. Sans se soucier d’offrir des solutions ni de redresser ses personnages, le roman les accompagne dans leur fragilité et leur difficulté à répondre aux exigences de la société. La prose d’Oisín McKenna, précise et empathique, refuse le spectaculaire pour saisir l’ordinaire comme lieu de résistance. Il montre comment les existences les plus banales – les plus « moyennes », pour reprendre le qualificatif attribué à Basildon par The Economist, cette ville nouvelle d’après‑guerre où Phil, Ed et Maggie ont grandi – sont traversées par des forces qui les dépassent, mais aussi par des élans de lucidité et de tendresse qui empêchent le naufrage.
 
Le roman met surtout en lumière la pression insidieuse qui pèse sur les personnes queer, prises entre normes sociales et aspiration à être pleinement elles‑mêmes. À travers Rosaleen, héritière d’une culture catholique irlandaise où la culpabilité structure les comportements, l’auteur montre comment ces injonctions se transmettent et façonnent les vies. Ed en incarne la dimension la plus intime, marquée par une honte intériorisée. Phil affronte une violence plus directe, qui l’empêche de vivre librement depuis l’agression qu’il a subie. Deux trajectoires différentes, mais révélatrices d’un même système de contraintes et de blessures. 

Sans être autobiographique, Lundi, c’est loin puise clairement dans l’expérience sensible d’Oisín McKenna – son rapport à l’Irlande, à la culture catholique et à la vie queer londonienne – pour composer une fiction qui sonne juste. On pourra lui reprocher une symbolique parfois appuyée, quelques longueurs inhérentes à son écriture impressionniste et une tonalité uniformément sombre, mais ce premier roman se distingue surtout par la finesse avec laquelle il met à nu les mécanismes de honte, de violence et de transmission, et par la manière dont il transforme l’ordinaire en lieu de résistance. C’est une entrée en fiction d’une grande maîtrise, qui laisse entrevoir un écrivain déjà pleinement conscient de ses forces, et un roman dérangeant, parfois oppressant, mais surtout lucide, sensible et profondément engagé. (3,5/5)

 

 

Citation :

Elle connaissait l’Église : elle savait que, selon ses représentants, les filles qui faisaient la roue étaient un danger pour les Irlandais, de même que les culottes, de même que les préservatifs (illégaux jusqu’aux années 1980). On ne pouvait pas laisser les Irlandais prononcer le mot « préservatif », comprendre qu’un préservatif se mettait sur un pénis, ni même entendre le mot « pénis » marmonné accessoirement par un médecin (ne parlons pas du mot « vagin »). On ne pouvait pas leur autoriser l’homosexualité (illégale jusqu’aux années 1990) ni même l’hétérosexualité, si la définition qu’on en avait incluait l’expérience du plaisir avec le corps d’un autre, ou avec le sien. Les Irlandais devaient se méfier des corps. Ils devaient les ignorer ou tout bonnement faire comme s’ils n’existaient pas. Quant à la bisexualité, c’était alors une chose inconnue, mais si elle avait été connue, on n’aurait certainement pas pu la tolérer chez les Irlandais, elle non plus. Point crucial : les Irlandais devaient se méfier de la grossesse, ne pouvaient prétendre à accoucher ou à grandir sans risque, et, surtout, il leur était interdit de recourir à l’avortement (illégal jusqu’à cette année).


 

dimanche 1 février 2026

[Olafsdottir, Auður Ava] DJ Bambi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : DJ Bambi

Auteur : Auður Ava OLAFSDOTTIR

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2023,
                  en français (Zulma) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791038703933  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Logn est biochimiste, spécialisée dans les cellules, les plus petits éléments du corps humain. Elle a 61 ans, s’est toujours sentie femme mais est née dans un corps d’homme. Longtemps elle a tenté de s’en accommoder, s’est parfois habillée en femme, a parfois couché avec des hommes, a été DJ dans un bar gay. Puis elle s’est mariée avec Sonja, a eu un fils, qui lui-même est devenu adulte. Et soudain c’est devenu intolérable, à se jeter dans l’océan pour ne plus jamais reparaître : elle ne veut pas, quand la mort la rattrapera, que son cercueil se referme sur un corps qui ne lui correspond pas. Divorce, traitement hormonal, et bientôt, elle l’espère, l’opération du bas. À son âge ? Sa famille l’a rejetée, ses sœurs refusent qu’elle porte le prénom de leur grand-mère Guðriður. Son seul soutien est son frère jumeau, Trausti, qui passe la voir tous les jours et l’appelle pour lui souhaiter bonne nuit. Il veille sur elle. Face au désarroi d’avoir perdu un frère, il ne peut prendre le risque de perdre aussi sa sœur.
Avec délicatesse, une pudeur salvatrice et une poésie de chaque instant, DJ Bambi s’attache aux questions d’identité, aux marginalités et au temps qui passe, en une merveilleuse ode au genre féminin.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Auður Ava Ólafsdóttir est sans conteste la reine des lettres islandaises ! Depuis Rosa candida, le charme inimitable de ses romans tient peut-être à son talent sans pareil pour nous faire explorer les troublantes drôleries de l’inconstance humaine avec une poésie et un humour d’une grâce inégalable. Elle a reçu notamment les plus hautes distinctions nordiques, et le Prix Médicis étranger pour Miss Islande.

« Révélée au public français grâce à Rosa candida, l’Islandaise Auður Ava Ólafsdóttir possède l’art de dire les choses compliquées avec des mots simples. Celui aussi de suggérer l’émerveillement devant le miracle quotidien de l’existence. » – Elena Balzamo, Le Monde des Livres.  

 

Avis :

Déjà dans Miss Islande, Auður Ava Ólafsdóttir abordait la question LGBT à travers Jón John, homosexuel confronté à l’homophobie dans l’Islande des années 1960. Elle poursuit aujourd’hui cette exploration en donnant la parole à une sexagénaire trans qui cherche à réconcilier son identité avec un monde encore marqué par les préjugés. Après l’exclusion d’hier, c’est désormais la possibilité d’une existence pleinement assumée qu’interroge cette plume emblématique des lettres islandaises en France, entre grâce poétique et audace thématique.

Logn – en islandais « calme », « accalmie » – est le prénom que s’est choisi l’héroïne, comme une seconde peau traduisant son désir profond d’apaisement après une vie de renoncements. Il évoque la mer lorsqu’elle se fait lisse, le silence après la tempête, et incarne une identité intime en quête de sérénité. Ce nom porte en lui la promesse d’un renouveau, comme si la langue pouvait offrir l’espace de vérité et de réconciliation que son corps attend encore. 

Car Logn est une femme née dans un corps d’homme, une discordance originelle qu’elle s’est longtemps efforcée d’effacer en dissimulant ce qu’elle était pour se fondre dans la norme. À l’approche de la vieillesse, plus encore que l’intenable dissimulation, c’est le vertige d’une existence vécue à côté d’elle-même – le constat d’avoir nié son être – qui l’étreint insupportablement. L’attente de l’opération, suspendue à une liste interminable, nourrit une tristesse profonde, traversée de pensées aussi sombres que les eaux grises de la mer où elle songe de plus en plus souvent à disparaître, avec au moins l’espoir de mourir en étant enfin elle-même. 

Auður Ava Ólafsdóttir installe son récit dans une tension feutrée, où la simplicité du quotidien se charge d’une intensité sourde. L’attente de Logn résonne dans ses gestes et ses pensées, en écho à la mer qui reflète son état intérieur. Les eaux grises concentrent mélancolie et incertitude, figurant à la fois la menace d’un engloutissement et l’horizon d’un recommencement. Leur présence diffuse imprègne le récit de sa couleur et de sa tonalité, entre gravité et promesse de renaissance. 

La plus grande part de son désespoir vient d’un poids dont Logn sait qu’il ne s’allégera jamais : le regard et le rejet des autres, qui, jusque dans ses liens familiaux, la crucifient dans une solitude infrangible. Son identité se forge dans la tension entre sa vérité intime et le refus, par ses proches, de la reconnaître. Longtemps, en s’astreignant à vivre comme un homme, elle a intériorisé cette négation de soi ; mais l’ultime espoir d’une libération s’éteint lorsque sa propre famille refuse l’opération qui consacrerait enfin son passage vers une vérité assumée. 

Tissé dans le ressassement des gestes quotidiens et le flottement des pensées, le roman fait de l’apesanteur de l’attente sa texture même : elle révèle l’usure du temps et la fragilité d’une vie qui se consume dans l’impossibilité d’être. La poésie naît de cette retenue, capable de rendre sensible l’expropriation de soi. Livre délicat et nuancé, il opère plus puissamment contre les préjugés que bien des plaidoyers directement argumentés. (4/5)

 

 

Citations :

Quand j’ai débuté mon traitement hormonal, j’ai jugé bon de téléphoner à mon ex-épouse pour l’en informer. (…)
C’est Sonja qui s’est chargée d’annoncer la nouvelle à notre fils. 
— Ton père dit qu’il est une femme, lui a-t-elle dit. (…)
C’est ce même fils que j’ai consolé lorsque son ancienne petite amie l’a quitté, lui qui ne me croyait pas quand je lui disais qu’il retrouverait sa joie de vivre. C’est ce fils avec qui je faisais les cent pas dans notre appartement lorsqu’il était bébé parce qu’il souffrait de coliques, ce fils que j’allais parfois promener en pleine nuit dans son landau. C’est pour lui que j’ai choisi de travailler au laboratoire de l’hôpital, bien que les salaires soient plus bas dans le public que dans le privé, parce que je pouvais rester à la maison quand mon fils était malade sans avoir à rattraper mes heures, il est le fils que j’ai accompagné à la petite école dans la nuit matinale et que j’allais récupérer l’après-midi, celui pour qui je préparais des sandwichs, celui dont je vérifiais qu’il n’oubliait pas ses gants et son bonnet, que j’emmenais chez le coiffeur ou chez le dentiste, celui dont j’organisais les anniversaires, pour les amis duquel j’achetais des cadeaux d’anniversaire que j’emballais, et qui venait s’allonger de mon côté du lit conjugal quand il faisait des cauchemars. 
Désormais, mon fils unique affirme qu’il ne saurait m’appeler maman par égard pour Sonja. J’ai trente-huit ans, c’est trop tard pour t’appeler maman. Je ne le ferais pas par respect pour ma mère, dit-il. 
Le plus simple serait évidemment que je n’existe pas.


Après son départ, j’ai compris qu’elle avait fait cette tarte meringuée parce qu’elle connaît mes faiblesses. Or celui qui connaît les faiblesses d’une personne dispose d’un pouvoir sur elle. Je la soupçonne de vouloir utiliser une phrase en particulier, celle où je dis que le corps de Sonja fait depuis toujours partie des fibres les plus intimes de ma conscience et que j’ai attendu vingt-cinq ans pour le rencontrer. J’ai probablement écrit tout ce passage sous l’influence des poèmes que grand-mère me lisait : je m’y épanche sur plusieurs pages à propos de la fusion de mon corps avec celui de Sonja pour n’en former qu’un seul.


Je m’appelle Logn, comme le jour où la tempête retombe, comme le matin qui suit une puissante dépression, après un ouragan déchaîné, lorsque le monde se brise en mille cristaux, parce que lorsque les bourrasques s’apaisent ne reste que le calme plat.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 18 janvier 2026

[Muñoz Molina, Antonio] Je ne te verrai pas mourir

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Je ne te verrai pas mourir
            (No te veré morir)

Auteur : Antonio MUÑOZ MOLINA

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution : en espagnol en 2023,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 240 

Accès au livre : ISBN 9782021583106  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

La passion de Gabriel et Adriana semblait devoir durer toujours. Mais dans les années 1960, les stigmates de la guerre civile pèsent encore sur le destin des jeunes gens. Après cinquante ans sans un mot échangé, elle dans l'Espagne de la dictature, lui connaissant une carrière brillante aux États-Unis, ils se retrouvent au soir de leur vie pour une ultime rencontre.

Avec délicatesse, Antonio Muñoz Molina interroge les choix et les motivations profondes qui déterminent une vie entière et une identité. Comment, porté par le temps qui passe, par certaines lâchetés et complaisances, il est facile de s’égarer loin de celui qu’on pensait devenir. Pourtant, si une seconde chance nous était donnée, aurions-nous le courage de l’embrasser ?

Une prose magnifique, sensuelle, une musicalité qui transcrit avec justesse la puissance de la nostalgie et ses dangers. Les sentiments les plus intimes d'un homme et la dignité d’une femme. Certaines des plus belles pages jamais écrites par ce fin conteur de l’âme humaine.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Úbeda, Espagne, en 1956, Antonio Muñoz Molina est l'un des plus grands écrivains de langue espagnole. Il est membre de la Real Academia Española et son œuvre romanesque a reçu de nombreux prix littéraires dont le Prix national de littérature en Espagne, le prix Principe de Asturias pour l'ensemble de son œuvre et le prix Femina étranger. En 2020, Un promeneur solitaire dans la foule a obtenu le prix Médicis étranger.

 

Avis :

A l’aube de leur vie adulte, dans une Espagne encore écrasée par la dictature et marquée par les séquelles de la guerre, Gabriel et Adriana ont vécu la fulgurance d’une passion amoureuse, brusquement interrompue par le départ du jeune homme pour les États‑Unis. Un demi‑siècle a passé, et Gabriel, absorbé par une carrière brillante, n’a laissé à cette histoire qu’un recoin discret mais obstiné de sa mémoire. Au seuil de la vieillesse, alors qu’il prend soudain la mesure de ce qui n’est jamais advenu, un élan irrépressible le pousse à rechercher Adriana, restée en Espagne, comme si ce geste tardif pouvait enfin dissiper l’ombre tenace de leur passé.

Le roman s’impose d’abord par sa manière de faire du temps un personnage à part entière. Chez Antonio Muñoz Molina, le passé est toujours une force agissante, qui façonne, ronge ou éclaire. Laissant ici de côté les grandes fresques historiques pour privilégier une écriture de la vibration intérieure, resserrée sur un noyau intime, presque secret, l'auteur se concentre sur la peinture des gestes, des silences et des souvenirs, autant de révélateurs de ce qui subsiste malgré les années.

Au‑delà de la délicatesse de son thème, le roman se distingue aussi par sa construction stylistique. La première partie, entièrement narrée par Gabriel, se déploie en une seule phrase ininterrompue, un long souffle qui épouse la texture même de la mémoire. Ce choix formel traduit l’état intérieur du narrateur, sa manière de laisser affluer les souvenirs sans hiérarchie, comme si le passé, une fois convoqué, refusait de se laisser morceler. Cette phrase‑monde, ample et sinueuse, donne au lecteur l’impression d’entrer directement dans la conscience de Gabriel, dans un flux où le temps se superpose, se brouille et se réinvente. Ce procédé renforce l’impression d’intimité et de vertige temporel qui traverse tout le roman. Il crée un contraste saisissant avec les parties suivantes, plus découpées et aérées, donnant l’impression que le récit retrouve peu à peu son souffle après cette immersion dans la mémoire. La syntaxe se fait ainsi outil narratif et vecteur d’émotion, contribuant à rendre sensible ce que le roman explore en profondeur : la persistance du passé, la fragilité des souvenirs et la manière dont un amour ancien peut envahir tout l’espace intérieur dès qu’on le laisse revenir. 

La vérité du roman tient à cette tension entre la lucidité et la nostalgie. Loin du cliché du héros romantique, Gabriel se retourne sur sa vie avec une honnêteté parfois douloureuse, conscient de ce qu’il a laissé filer. Adriana, quant à elle, n’est pas l’objet figé d’un souvenir idéalisé, mais revient avec son opacité, ses zones d’ombre et sa propre histoire. Le roman évite ainsi l’écueil de la reconstitution sentimentale pour interroger quelque chose de plus profond : que reste‑t‑il d’un amour quand il n’a pas eu le temps de se déployer ? Et que fait‑on de ce reste ?

D’une sobriété presque musicale, l’écriture accompagne cette exploration avec délicatesse, progressant par touches, réminiscences et glissements subtils entre les époques. Le texte, tout en retenue, laisse les émotions affleurer sans jamais les forcer, dans une tonalité mélancolique qui sert d’écrin à une réflexion sur la mémoire et sur la manière dont elle nous habite, nous trompe parfois, mais nous structure toujours.

De tout cela émerge une dimension profondément humaine. Ici, pas de seconde chance triomphante, mais la fragilité de retrouvailles tardives, dans leur vérité sensible. Le passé ne se répare pas : il faut l’affronter, le reconnaître et, peut‑être, l’apaiser. Chacun y retrouvera l’écho d’un rendez‑vous manqué, d’un souvenir tenace, d’un “et si” qui continue de vibrer longtemps après que la vie a suivi son cours.

Un roman introspectif, élégiaque et magistralement maîtrisé, traversé d’une nostalgie profonde mais légère et lumineuse, pour une lecture suspendue hors du temps, entre tristesse et beauté. (4/5)

 

 

Citations : 

… le temps ne guérit rien. Le temps tue. Le temps aggrave et détruit. Je l’ai appris au fil de ces années…

L’oubli a une texture aussi variable et hasardeuse que la mémoire. Celui qui part oublie bien plus facilement que celui qui reste, il disparaît du monde où s’ancrait la mémoire.