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lundi 23 février 2026

Critique de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Lundi, c'est loin" de Oisin McKenna



J'ai aimé 

 

Titre : Lundi, c’est loin 
            (Evenings and Weekends) 

Auteur : Oisin McKENNA

Traduction : Olivier DEPARIS

Parution :  en anglais (Irlande) en 2024,
                   en français en
2026 (L'Olivier)

Pages : 320

Accès au livre : ISBN 9782823623093  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Londres, 2019. La ville est en effervescence : une baleine est coincée dans la Tamise, devenant en quelques heures le sujet de conversation de tout le pays, puis du monde entier. Cette présence fascinante agit tel un révélateur dans la vie de Maggie, Ed, Phil, Rosaleen et les autres. Chacun se trouve à un moment charnière, où il doit prendre en main son destin ou s’en remettre à lui.

Maggie, trente ans, est enceinte de son compagnon, Ed, mais elle craint de renoncer à sa liberté. Phil n’aime pas son boulot et ne vit que pour les week-ends, leur promesse d’oubli et de fête. Rosaleen, sa mère, doit affronter la maladie et ne sait comment lui en parler. Lundi, c’est loin suit ces personnages attachants le temps d’un été caniculaire.

Rien n’arrête l’énergie de la ville, la pulsation de Londres, qui se nourrit des cœurs brisés, des âmes perdues et de l’espoir qui s’entête. Dans ce premier roman addictif comme une série, Oisín McKenna prend le pouls de notre époque. 

 

Un mot sur l'auteur : 

Oisín McKenna est un écrivain et dramaturge irlandais installé à Londres. Issu de la scène artistique indépendante, il s’est d’abord fait connaître par ses performances et ses pièces mêlant poésie, politique et observation sociale. Lundi, c’est loin est son premier roman.

 

 

Avis :

Premier roman d’un auteur jusqu’ici surtout remarqué pour sa poésie et ses performances scéniques, Lundi, c’est loin marque l’entrée d’Oisín McKenna dans la fiction longue. Son regard acéré sur le quotidien s’y déploie autour de ses thèmes de prédilection : la vie urbaine contemporaine, les identités queer et la fragilité émotionnelle d’une génération prise dans les tensions du capitalisme tardif.

Dans un Londres écrasé de chaleur, l’échouage à la fois dérisoire et symbolique d’une baleine dans la Tamise accapare l’actualité. Autour de ce motif s’entrecroisent des trajectoires elles aussi désorientées : Maggie et Ed, chassés de la ville par la pression immobilière, voient leur couple vaciller sous le poids d’une grossesse inattendue et de l’homosexualité qu’Ed refoule ; Phil, leur ami d’enfance, vit pleinement ses désirs gays mais se heurte à un amour impossible ; Rosaleen, sa mère, rongée par un cancer qu’elle n’ose annoncer, s’enfonce dans les réflexes de culpabilité hérités de son éducation catholique irlandaise. Tous dérivent vers un point de rupture que la présence incongrue de la baleine cristallise.

Orchestrant ces existences parallèles sans jamais forcer leur convergence, le roman avance par glissements, résonances et micro‑décalages, comme si chaque personnage évoluait dans une chambre d’écho intime où vibrent les mêmes angoisses : la peur de l’avenir, l’épuisement du présent et l’incapacité à dire ce qui blesse. La baleine échouée, motif presque trop évident, relève paradoxalement d’une vraie finesse narrative : un point de diffraction qui révèle la vulnérabilité commune de vies prises dans un continuum de tensions sociales, économiques et affectives. Oisín McKenna capte ces vibrations minuscules, ces gestes retenus et ces pensées qui n’osent pas se formuler, dans une attention au presque rien où se loge la force émotionnelle du roman.

Plus largement, Lundi, c’est loin s’inscrit dans une littérature contemporaine qui interroge la possibilité même de se projeter dans un monde saturé d’incertitudes. Sans se soucier d’offrir des solutions ni de redresser ses personnages, le roman les accompagne dans leur fragilité et leur difficulté à répondre aux exigences de la société. La prose d’Oisín McKenna, précise et empathique, refuse le spectaculaire pour saisir l’ordinaire comme lieu de résistance. Il montre comment les existences les plus banales – les plus « moyennes », pour reprendre le qualificatif attribué à Basildon par The Economist, cette ville nouvelle d’après‑guerre où Phil, Ed et Maggie ont grandi – sont traversées par des forces qui les dépassent, mais aussi par des élans de lucidité et de tendresse qui empêchent le naufrage.
 
Le roman met surtout en lumière la pression insidieuse qui pèse sur les personnes queer, prises entre normes sociales et aspiration à être pleinement elles‑mêmes. À travers Rosaleen, héritière d’une culture catholique irlandaise où la culpabilité structure les comportements, l’auteur montre comment ces injonctions se transmettent et façonnent les vies. Ed en incarne la dimension la plus intime, marquée par une honte intériorisée. Phil affronte une violence plus directe, qui l’empêche de vivre librement depuis l’agression qu’il a subie. Deux trajectoires différentes, mais révélatrices d’un même système de contraintes et de blessures. 

Sans être autobiographique, Lundi, c’est loin puise clairement dans l’expérience sensible d’Oisín McKenna – son rapport à l’Irlande, à la culture catholique et à la vie queer londonienne – pour composer une fiction qui sonne juste. On pourra lui reprocher une symbolique parfois appuyée, quelques longueurs inhérentes à son écriture impressionniste et une tonalité uniformément sombre, mais ce premier roman se distingue surtout par la finesse avec laquelle il met à nu les mécanismes de honte, de violence et de transmission, et par la manière dont il transforme l’ordinaire en lieu de résistance. C’est une entrée en fiction d’une grande maîtrise, qui laisse entrevoir un écrivain déjà pleinement conscient de ses forces, et un roman dérangeant, parfois oppressant, mais surtout lucide, sensible et profondément engagé. (3,5/5)

 

 

Citation :

Elle connaissait l’Église : elle savait que, selon ses représentants, les filles qui faisaient la roue étaient un danger pour les Irlandais, de même que les culottes, de même que les préservatifs (illégaux jusqu’aux années 1980). On ne pouvait pas laisser les Irlandais prononcer le mot « préservatif », comprendre qu’un préservatif se mettait sur un pénis, ni même entendre le mot « pénis » marmonné accessoirement par un médecin (ne parlons pas du mot « vagin »). On ne pouvait pas leur autoriser l’homosexualité (illégale jusqu’aux années 1990) ni même l’hétérosexualité, si la définition qu’on en avait incluait l’expérience du plaisir avec le corps d’un autre, ou avec le sien. Les Irlandais devaient se méfier des corps. Ils devaient les ignorer ou tout bonnement faire comme s’ils n’existaient pas. Quant à la bisexualité, c’était alors une chose inconnue, mais si elle avait été connue, on n’aurait certainement pas pu la tolérer chez les Irlandais, elle non plus. Point crucial : les Irlandais devaient se méfier de la grossesse, ne pouvaient prétendre à accoucher ou à grandir sans risque, et, surtout, il leur était interdit de recourir à l’avortement (illégal jusqu’à cette année).


 

lundi 12 janvier 2026

[Jourde, Pierre] La marchande d'oublies

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La marchande d'oublies            

Auteur : Pierre JOURDE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 656

Accès au livre : ISBN 9782073085108  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Cette histoire se déroule à la fin du XIXᵉ siècle, dans le cirque, les foires, les baraques aux monstres. Une famille de clowns-acrobates, les Helquin, quatre frères et leur sœur Thalia, donne des spectacles macabres et inquiétants. Le benjamin, le plus doué et le plus violent, perd la raison et disparaît. Tandis que Charles, un médecin aliéniste, tombe sous le charme de la jeune soeur, et s’enfuit avec elle.
Ce roman se fonde sur l’engouement de l’époque pour la noirceur des spectacles des clowns anglais, mais aussi sur le développement de la psychiatrie dans les années 1850-1880. Pierre Jourde joue avec le lecteur tel un équilibriste devant son public et offre un roman spectaculaire, stupéfiant d’ampleur et de virtuosité.
Mais pourquoi « la marchande d’oublies » ?
Le texte donne la réponse.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pierre Jourde est romancier et critique littéraire. Aux Éditions Gallimard, il est notamment l’auteur du Maréchal absolu, de La première pierre (prix Jean Giono 2013), du Voyage du canapé-lit et de Croire en Dieu, pourquoi ? (Tract no 41).

 

 

Avis :

Pamphlétaire et critique littéraire redouté autant que romancier sensible, Pierre Jourde est l’auteur d’une œuvre érudite, libre et souvent dérangeante. Dans une fin de XIXᵉ siècle fascinée par les monstres de fêtes foraines et par les premiers tâtonnements de la psychiatrie, La Marchande d’oublies fait surgir une quête d’amour absolu au cœur d’un récit monumental, sombre et traversé de visions fantasmatiques.

À la manière des véritables Hanlon-Lees, troupe d’acrobates et de clowns anglais du XIXᵉ siècle mondialement célèbres pour leurs numéros spectaculaires mêlant cascades, pantomime et illusions scéniques, les Helquin attirent autant qu’ils inquiètent les foules par la fulgurance de leurs prouesses et la cruauté de leurs mises en scène. Leur cohésion vacille lorsque le plus jeune frère, prodige aussi brillant qu’instable, sombre dans la folie et disparaît, laissant derrière lui une légende sulfureuse et spectrale. Au même moment, Charles, jeune médecin fasciné par les mystères de l’esprit, rencontre Thalia, unique présence féminine de la troupe, dont la beauté fragile et l’opacité le bouleversent. De ces trajectoires qui se croisent et se déchirent émerge une fresque foisonnante, associant prodiges et effroi, où l’amour se heurte à l’abîme et où chacun avance avec sa propre part d’ombre, plus vaste que le monde qui l’entoure.

Au travers de cette intrigue à la frontière de tous les étranges, le texte déploie une réflexion profonde sur les zones liminaires où l’humain vacille : celles du corps mis à l’épreuve, de l’esprit qui se fissure et du regard qui transforme l’autre en prodige ou en monstre. Cette attention portée aux seuils conduit naturellement le roman à interroger la manière dont une époque en quête de savoir fabrique ses propres figures d’effroi, qu’il s’agisse d’acrobates défiant les lois du réel ou de malades psychiques que la science naissante tente d’arracher à l’incompréhensible. Dans ce monde où les certitudes se brouillent, la relation troublée entre Charles et Thalia fait émerger une tension plus intime : celle qui oppose le désir de comprendre à l’impossibilité de saisir l’autre, l’aspiration à l’amour absolu au vertige de la perte. La légende entourant la disparition du jeune Helquin prolonge cette fragilité des liens : véritable foyer d’ombres, elle aimante les personnages et révèle leurs failles, leurs obsessions et leurs illusions. 

L’ensemble compose une architecture tentaculaire, elle‑même aussi séduisante que déconcertante, où le merveilleux inquiétant, la quête de vérité et la fragilité des identités se répondent pour dessiner une réflexion puissante sur ce qui, en chacun, échappe à la raison. Car derrière les visions et les prodiges, le roman ne cesse de revenir à la matière même de l’existence, à la chair éprouvée, aux pulsions qui débordent et à la violence tapie dans les gestes ordinaires. Cette plongée dans le réel le plus cru, dans ce qu’il a de brutal et d’incarné, ouvre paradoxalement la voie à une forme de transfiguration, comme si l’excès du sensible permettait d’entrevoir une dimension plus haute, presque spirituelle. En sondant ainsi les zones les plus obscures du corps et de l’esprit, surgit une vérité qui ne relève ni de la science ni du mythe, mais d’un entre‑deux incandescent où l’humain se révèle dans toute sa complexité.

À cette profondeur thématique répond une manière d’écrire tout aussi saisissante, l’ampleur de la phrase, la densité des images et la précision presque charnelle des descriptions construisant un climat littéraire sans équivalent. La prose somptueuse, à la fois lyrique et acérée, fait coexister la beauté la plus lumineuse et l’horreur la plus brute, comme si la langue elle‑même oscillait entre extase et vertige. L’image du clown inquiétant, du corps dévoyé ou criminel, revient ainsi comme un motif obsédant, révélant la part d’ombre tapie au cœur du spectaculaire. Cette écriture exigeante, qui mêle poésie et violence, étrangeté perverse et monstruosité émouvante, expose, blesse et transfigure sans souci de rassurer. En travaillant la matière du monde avec une intensité presque physique, Pierre Jourde parvient à faire surgir une beauté paradoxale, née du heurt entre le grotesque et le sublime, qui confère au roman son atmosphère unique, à la fois hypnotique et profondément dérangeante. 

Au terme de cette traversée, La Marchande d’oublies s’impose comme un roman majeur, ambitieux et singulier, dont la noirceur omniprésente dérange autant qu'elle éblouit. Entre folie, monstruosité et cruauté, Pierre Jourde compose une plongée fascinante dans un XIXᵉ siècle finissant hanté par le cirque, les prodiges et les dérives de l'esprit, et donne naissance à une œuvre puissamment originale et baroque. Par son atmosphère hypnotique, sa maîtrise stylistique et sa capacité à faire affleurer, sous le spectaculaire, les zones les plus secrètes de l’humain, ce roman déroutant et troublant propose une lecture exigeante, impressionnante et marquante. (4/5)

 

 

Citations :

La solitude, a-t-il ajouté, n’existe pas en soi. Nous avons besoin d’un regard extérieur pour bien sentir notre solitude. Il faut que nous soyons parmi les autres, comme les autres, des êtres banals, pour que ce que nous vivons, nous puissions chaque jour le sentir comme ce qui n’appartient qu’à nous. Ce n’est que parmi eux que nous pourrons avoir pleine conscience de notre différence, et en jouir. Lorsque tu rentreras, le soir, d’une promenade sur le mail comme en font tous les bourgeois de province à six heures, ou de quelque emplette chez une modiste, leurs regards, leurs questions seront encore sur toi, comme de la pluie sur ta robe, et ce que nous ferons alors entre les murs impénétrables de la maison nous en paraîtra plus intense. Parce que notre présence ici, dans cette ville, fait naître l’idée que nous avons un secret, notre intimité se met à exister. Il n’y a pas d’intimité sur une île déserte.


Puis je me retrouve seul, dans la foire presque désertée, les spectateurs se sont égaillés, il fait nuit, un orage a éclaté, les clients ont fui. J’ai laissé derrière moi le pandémonium des Helquin, comme un rêve agité. Le corridor noir est dans mon dos, j’hésite à me lancer entre les flaques, sous les dernières gouttes pesantes qu’exsude l’obscurité. J’entends une voix derrière moi. 
— Monsieur ? 
La voix paraissait sortir de deux narines presque aussi larges et obscures que le corridor. Autour de ces narines s’organisait une forme qui, à l’examen, se révélait humaine, malgré le nez de chimpanzé, le sourire plus ou moins denté, qui reliait deux oreilles de chauve-souris, l’œil fixe et la taille de lémurien. La créature aurait pu incarner Quasimodo ou Triboulet, elle était trop littéraire pour paraître vraie. La réalité ce soir-là se disposait comme un spectacle, ou comme un de ces romans remplis de monstres que produisaient les auteurs à la mode.


Sur le mail, le vent faisait rouler des centaines de feuilles de platanes et de tilleuls qui émergeaient des longs plis des ombres pour venir jouer dans la lumière chaude. Une, parfois, se collait contre sa redingote, comme une petite paume tremblante, et puis se laissait tomber, hésitait, fuyait, reprise par la frénésie de toutes ces mains qu’agitait une foule d’invisibles marionnettistes. 


Oui, en effet, la voix, pensais-je, est au sens ce que la lumière est aux choses. On voit ce qui apparaît, on écoute ce qui se formule, mais tout cela se disperse, leur importance est illusoire. La voix et la lumière ne peuvent exister seules, sans ce qu’elles disent et montrent, dans ce monde, mais seules elles détiennent ce qui importe, une sorte d’émotion pure, le bouleversement de la présence, qui me pénétrait parfois entre veille et sommeil.


Ce qu’elle m’avait fait découvrir, et que le récit oublié de la Revue des Deux Mondes me permettait de saisir des années après, car la fascination refuse de prendre conscience de ses propres causes, de peur de se dissiper, et une fois qu’elle a pris fin le retour dans le monde ordinaire nous la fait paraître incompréhensible, de sorte que c’est le seul détour de la littérature, avais-je compris à ce moment, qui permet à la fois de la saisir et d’en perpétuer le charme, c’est cet étrange pouvoir que semblent détenir certains chanteurs de ne plus être que l’instrument de leur voix, semblables à des sortes de médiums par lesquels tentent de se glisser dans notre monde les fantômes des douleurs perdues, des mondes évanouis, des sentiments inéprouvés, qui continuaient secrètement à survivre, bien au-dessous du seuil où nous pourrions les percevoir, et auxquels certaines vibrations parviennent seules à confusément redonner corps et présence.


J’ai suggéré à Charles que c’était peut-être là la définition de l’amour : la création d’une fiction qui attribue à l’attachement à un autre celui qu’on éprouve envers soi. C’est une ruse : l’amour ne sauve rien, comme on voudrait nous le faire croire, il perpétue le malheur des hommes, la souffrance, dans son geste éternellement recommencé.
 
 
L’amour est ce qui reste quand on a éliminé tout ce qui y ressemble, mais n’en est pas.


Mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi. Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ses qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste. On n’aime donc jamais personne mais seulement des qualités. 


 

lundi 29 décembre 2025

[Hollinghurst, Alan] Nos soirées

 



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Nos soirées (Our Evenings)

Auteur : Alan HOLLINGHURST

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Albin Maichel)

Pages : 624

Accès au livre : ISBN 9782226499349  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Dave Win, enfant métis de la classe ouvrière, a treize ans lorsqu’il est invité pour la première fois au domaine des Hadlow, les mécènes qui ont financé sa bourse d’études dans la prestigieuse Bampton School. Le week-end qui se présente, avec ses défis et ses rencontres surprenantes, va lui ouvrir les portes d’un monde nouveau et l’exposer à la violence du fils Hadlow, Giles.

Tandis que le récit, embrassant un demi-siècle, s’achemine vers le présent, les valeurs et les existences respectives de Dave et de Giles divergent radicalement jusqu’à entrer en collision : l’un, devenu un acteur de théâtre talentueux, est toujours prêt à s’élever contre les conventions et la discrimination ; l’autre, puissant politicien de droite, cherche à imposer une vision de l’Angleterre profondément réactionnaire.

Sous la plume de l’un des plus brillants romanciers anglais contemporains, lauréat du Booker Prize, Nos soirées est une peinture remarquable de l’Angleterre, des années 1960 au Brexit. Une histoire de classe et de racisme, d’art et de sexualité, d’amour et de violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Considéré comme l’un des plus grands romanciers anglais contemporains, Alan Hollinghurst est l’auteur, entre autres, de La Piscine-bibliothèque (Bourgois, 1991, nouvelle traduction Albin Michel, 2015), de La Ligne de beauté (Fayard, 2005), Man Booker Prize, et finaliste du National Book Critics Circle Award, et de L’Enfant de l’étranger (Albin Michel, 2013), prix du Meilleur Livre Etranger. Lui ont aussi été décernés : le Somerset Maugham Award, le E.M. Forster Award de l’Académie américaine des Arts et de Lettres ainsi que le prix littéraire commémoratif James Tait Black.

 

Avis :

Alan Hollinghurst, figure essentielle des lettres britanniques, s’est imposé par une prose d’une grande finesse et un sens aigu des nuances psychologiques. Romancier de la mémoire et des désirs discrets, il explore depuis toujours les zones feutrées des relations humaines et le temps qui les façonne. Son dernier roman illustre une fois encore la minutie d’une plume préférant les touches délicates aux effets spectaculaires.

Tout commence aux treize ans de Dave, le narrateur, lorsqu’il passe un week‑end dans la propriété du grand‑père de Giles Hadlow, un camarade de la prestigieuse Bampton School qu’il a pu intégrer grâce à une bourse offerte par cette riche famille de mécènes. Pour cet adolescent métis issu d’un milieu modeste, cette immersion dans l’élite britannique tient de la révélation : il y découvre un univers de privilèges, de codes implicites et de relations feutrées, à mille lieues de son quotidien. Des années 1960 jusqu’au Brexit, tandis que Giles, porté par l’assurance de son milieu, embrassera une carrière politique défendant une conception ultra‑conservatrice de l’Angleterre, Dave choisira quant à lui l’accomplissement de son identité homosexuelle et de ses valeurs humanistes à travers le théâtre, observant ce microcosme sans jamais vraiment en faire partie.

Alan Hollinghurst fait de cette position de retrait le ressort du roman : un regard discret mais aigu, attentif aux infimes variations des expressions et aux silences lourds de sous‑entendus révélant les rapports de force invisibles. Conscient d’être un invité de passage dans un monde qui n’a jamais été pensé pour lui, Dave observe sans juger, enregistrant les gestes et les non‑dits d’un milieu corseté dans ses usages, persuadé de sa propre permanence. À travers cette distance sociale, affective et identitaire, l’écrivain compose une fresque d’une ampleur remarquable : les Hadlow et leur entourage apparaissent dans toute leur complexité, témoins d’un pays qui se transforme sans qu’ils en mesurent toujours la portée. Le contraste entre leur assurance et la lucidité silencieuse de Dave crée une tension mélancolique qui irrigue le récit et permet de déployer sur un demi‑siècle un portrait saisissant de l’Angleterre contemporaine, traversée par les fractures sociales, les préjugés raciaux, les élans créatifs, les désirs contrariés et les crispations identitaires annonçant les glissements idéologiques et les bouleversements à venir.

La force du roman tient aussi à l’art d’écriture d’Alan Hollinghurst, à cette phrase ample et sinueuse où les émotions affleurent par touches et où les révélations se glissent dans les interstices. L’auteur excelle à faire sentir le passage du temps sans jamais le souligner, en modulant subtilement le rythme et en laissant les années se superposer comme des couches de peinture translucide. Sa prose, d’une élégance presque musicale, rend sensibles les mouvements intérieurs des personnages autant que les transformations du pays : une écriture qui conjugue précision et retenue, ironie légère et mélancolie diffuse, donnant à l'ouvrage une profondeur où l’intime et le politique se répondent harmonieusement.

Il faut enfin souligner la place essentielle de l’homosexualité dans le roman, comme l’un des fils souterrains qui structurent l’existence de Dave et éclairent sa manière d’être au monde. Alan Hollinghurst montre comment le désir façonne les trajectoires, les amitiés, les fidélités et les renoncements, comment il se glisse dans les regards, les malentendus et les occasions manquées. L’éveil amoureux du narrateur, ses premières attirances, ses élans contrariés ou tus, sont décrits avec une délicatesse qui dit la difficulté de se construire dans une société où l’hétérosexualité demeure la norme tacite. Cette dimension intime, indissociable du contexte social, révèle les tensions entre désir et respectabilité, entre liberté et contrainte, entre ce que l’on montre et ce que l’on tait. En suivant Dave dans son parcours d’artiste, l'auteur fait de la création un espace d’émancipation, un lieu où l’identité peut se déployer sans masque et où l’amour entre hommes cesse d’être une ombre pour s'affirmer comme une force vive, parfois douloureuse mais toujours fondatrice.

Si l’intrigue peu resserrée peut déconcerter par sa lenteur assumée et par sa distance émotionnelle, l'on demeure durablement impressionné par l’ampleur et la subtilité de ce livre qui avance à pas feutrés pour mieux offrir, à qui accepte son rythme, une profondeur tout en nuances. Riche d’un demi‑siècle d’histoire intime et collective, il éclaire les transformations du présent avec une mélancolie lucide et vibrante. Gros coup de cœur pour ce livre monumental de plus de six cents pages. (5/5)

 

samedi 13 décembre 2025

[Delerm, Philippe] Le suicide exalté de Dickens

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le suicide exalté de Dickens

Auteur : Philippe DELERM

Parution : 2025 (Seuil)

Pages : 132 

Accès au livre : ISBN 9782021468328  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une flambée d’humanité. Voici ce qu’aura été la vie de Charles Dickens, avant qu’il ne meure d’épuisement, à cinquante-huit ans. C’est un pan peu connu de la vie d’un des plus grands écrivains que Philippe Delerm nous donne à découvrir dans ce récit court et captivant. Dickens a consumé les dix dernières années de sa vie dans des tournées de lectures publiques, à la façon d’une rock star littéraire du XIXe siècle. Écosse, Angleterre, États-Unis : il se donnait corps, voix et âme pour incarner les personnages de ses plus grands romans (Olivier Twist, De grandes espérances, Pickwick…). Personnages qu’il disait préférer à ses propres enfants… Il aura fait de la littérature une œuvre vivante. Sitôt refermé ce livre, on ne rêve plus que de replonger dans l’œuvre de celui qui a inventé le roman moderne, le grand Charles Dickens.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1950, Philippe Delerm a consacré sa vie à la littérature. Professeur de français de nombreuses années, auteur de plus de cinquante livres salués par la critique et le prix des libraires en 1997, il est aussi un lecteur intime de nombreux écrivains, dont Marcel Proust ou Charles Dickens.

 

 

Avis :

Philippe Delerm dévoile une facette méconnue de Charles Dickens dans ce court roman qui voit l’écrivain, exalté jusqu’à la démesure, consumer ses dernières années en tournées de lectures publiques. Acteur de ses propres textes, il incarne ses personnages avec une énergie théâtrale qui fascine les foules, mais dans une dépense de soi si absolue qu'elle le mène à l’épuisement fatal. 

On connaissait Philippe Delerm pour sa célébration des plaisirs minuscules, un thème prolongé en réflexion sur le bonheur dans Sundborn, consacré au peintre impressionniste Carl Larsson et à sa sublimation artistique des instants fugaces. Cette fois, en lieu et place de la légèreté de l’éphémère, l'auteur déploie une dramaturgie de l’excès. Il explore la face sombre de la création, où l’art se fait sacrifice, et choisit chez Dickens le contrepoint à ses œuvres précédentes : l’ivresse tragique de l’absolu, révélant une continuité secrète entre émerveillement et démesure. Il interroge ainsi la condition de l’artiste, partagé entre la célébration de la vie et le vertige de l’anéantissement. 

Le récit se lit comme une mise en abyme de la création littéraire : Dickens, en se donnant tout entier à ses personnages, devient lui-même figure romanesque, emportée par la force de son propre imaginaire. Au-delà de l'anecdote biographique, Philippe Delerm capte l’intensité d’un moment et restitue la vibration d’une existence qui s'épuise dans l’acte artistique. Limpide et musicale, l’écriture oscille entre ferveur et fragilité.

Dans cette image de l’art poussé à son point de rupture, Dickens se fait miroir d’une condition plus vaste : celle de tout créateur qui, en donnant sa voix et son corps à son œuvre, risque de s’y perdre. En refermant cette parabole sur la fragilité et la grandeur de l’acte créateur, l’on garde l’impression d’avoir approché l’art dans sa forme la plus ardente, au seuil de la folie. Philippe Delerm offre un texte grave et lumineux, qui interroge la place de l’artiste dans le monde et rappelle que la création, dans son excès comme dans sa délicatesse, est toujours une manière de vivre au bord de l’absolu.

S’il séduit par la force de son intuition poétique et par sa manière de transformer une anecdote biographique en réflexion sur la condition de l’artiste, c’est néanmoins sur une impression prégnante de frustration que s’achève cette lecture ramassée, guidée par un regard volontairement partiel qui choisit – de façon un peu forcée, comme l’illustre son titre à l’accroche excessive ? – ce qui sert son propos. Aimant décidément à saisir au vol les éclats de vie comme des taches de lumière réfractées au travers d’un vitrail coloré, Philippe Delerm magnifie l'instantané, mais au prix d’une certaine légèreté. Entre sobriété formelle et intensité poétique, un livre que l’on aurait aimé oser l’épaisseur sans renoncer à la grâce. (3,5/5)

 

Citations :

Dans les salles où se font ses lectures, on rit à en perdre le souffle, on sanglote, toute pudeur abolie. C’est beaucoup plus que de la sympathie. On enlève toutes les bornes. On aime d’amour le Dickens qui se donne. Il a déjà tout livré de lui en écrivant ses livres. Mais sur scène, il devient ses propres personnages, et le public les devient à son tour. Cela ressemble à de l’idolâtrie, et c’est bien davantage : la légende se répand du nord de l’Écosse à toute l’Angleterre. Les spectateurs savent ce qu’ils viennent chercher, mais à chaque fois semblent stupéfaits de ce qu’ils trouvent. Une flambée d’humanité. Et Dickens est heureux. Et Dickens se consume.


En 1861, il écrira à Forster : « Les grandes foules que je vois chaque jour paraissent m’aimer comme on aime un ami personnel ! » 


Toutes ces foules frémissant dans les spectacles. Tous ces banquets où l’auteur Charles Dickens fut célébré. Et en regard, cette mélancolie persistante : par ses parents, sa femme, ses enfants, et même sa maîtresse, Dickens n’a pas su se faire aimer comme il s’est fait aimer par ses romans.

 

vendredi 5 décembre 2025

[Shafak, Elif] Les fleuves du ciel

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les fleuves du ciel
            (There are Rivers in the Sky)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Flammarion)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782080459879  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Londres, 1840. Arthur, un garçon à la mémoire prodigieuse né sur les rives de la Tamise, est engagé comme apprenti dans une imprimerie. Bientôt, son monde s’ouvre bien au-delà des taudis de la capitale anglaise, vers un autre fleuve, le Tigre, et une ancienne cité de Mésopotamie qui abrite les fragments d’un poème oublié.
Turquie, 2014. Chassées de leur village au bord du Tigre, Naryn, une petite fille yézidie, et sa grand-mère entreprennent un long voyage, traversant des terres en guerre dans l’espoir d’atteindre la vallée sacrée de leur peuple, en Irak, pour que Naryn y soit baptisée.
Londres, 2018. Zaleekhah, hydrologue fascinée par la mémoire de l’eau, emménage dans une péniche pour échapper à la faillite de son mariage. C’est alors qu’un curieux livre qui la ramène à ses origines vient chambouler son existence.
Avec ce roman éblouissant, une traversée des siècles et des cultures suivant trois destinées entrelacées par le cours imprévisible de l’eau, Elif Shafak s’impose comme l’une des plus grandes conteuses de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

De La bâtarde d’Istanbul, qui sonde les blessures de l’histoire turco‑arménienne, à L’île aux arbres disparus, qui évoque les violences inter‑ethniques entre Chypriotes grecs et turcs,  Elif Shafak n’a cessé d’explorer les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission. Elle choisit cette fois l’eau comme fil conducteur, élément vital qui relie personnages, civilisations et récits dans une vaste composition traversant les époques et menant à une méditation sur la condition humaine.

Détournant l’idée controversée de la « mémoire de l’eau », selon laquelle le liquide conserverait la trace des substances rencontrées même après leur disparition matérielle, Elif Shafak en fait une métaphore poétique : l’eau devient archive invisible, dépositaire des histoires et des civilisations qu’elle a traversées. Trois existences s’y inscrivent : un archéologue anglais du XIXᵉ siècle en quête d’un poème mésopotamien oublié, une enfant du Proche‑Orient entraînée dans l’exil au début du XXIᵉ siècle, et une hydrologue contemporaine confrontée aux menaces pesant sur cette ressource vitale. 

A lui seul, le titre condense cette vision. Drainant mémoires et récits à mesure que les pluies alimentent rivières, fleuves puis mers, l’eau relie cosmique et terrestre, origine et disparition. Les histoires humaines, comme les fleuves, naissent d’un ciel commun et s’écoulent vers des destins multiples. A partir de cette image, la romancière turque met en lumière la manière dont l’Occident – oublieux du berceau civilisationnel que fut la Mésopotamie – a longtemps toisé l’Orient. Elle évoque aussi les tragédies contemporaines, tel le génocide des Yézidis, qui souligne la fragilité des peuples et la violence des effacements. L’eau apparaît alors comme miroir de la vie et de la mort des civilisations : elle emporte les ruines mais conserve les traces.

Enfin, Les fleuves du ciel célèbre la puissance des récits. Car si les civilisations s’effondrent et si les peuples sont déplacés, les histoires survivent, franchissent les frontières et ressurgissent là où on les croyait disparues. Elif Shafak compose ainsi une fresque polyphonique où l’eau n’est pas seulement motif, mais force agissante qui éclaire la condition humaine et rappelle que la mémoire, même menacée, poursuit son oeuvre. 

Conteuse habile et enchanteresse, Elif Shafak métamorphose une réflexion politique et historique en une œuvre d’une grande intensité poétique, où, comme l’eau, le temps coule, nous dépasse et nous emporte, mêlant dans une mémoire universelle les vies et les civilisations, et, puisque tout s’achève dans le même terreau, nous administrant une grande leçon d’humilité et de tolérance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est avec de telles pensées à l’esprit qu’Assurbanipal entre dans la bibliothèque. Une enfilade de pièces où les murs sont couverts du sol au plafond d’étagères sur lesquelles des milliers de tablettes d’argile sont disposées en ordre parfait, classées par sujet. Elles ont été collectées dans des contrées proches ou lointaines. Sauvées pour certaines de la négligence ; d’autres achetées à leur propriétaire pour une bouchée de pain ; mais la plupart ont été prises de force. Elles contiennent toutes sortes d’informations, qu’il s’agisse d’accords commerciaux ou de recettes médicinales, de contrats juridiques ou de cartes célestes… car le roi sait que pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés.


Bientôt, le crépuscule peint l’horizon en orange vif, jusqu’à ce que le brouillard revienne en force et efface toutes les couleurs de son morne pinceau. Un allumeur de réverbère passe en sifflotant. Il tient à la main une longue perche avec une mèche allumée. Une par une, les lampes à gaz le long de la rue prennent vie, projetant une lueur vaillante dans l’obscurité qui s’épaissit. Demain matin, le même homme réapparaîtra pour les éteindre une à une. Un pendule oscille constamment entre le jour et la nuit. La lumière et l’ombre. Le bien et le mal. Peut-être en va-t-il de même pour le passé et le présent – ils ne sont pas entièrement distincts. Ils saignent l’un dans l’autre.


Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité.


Une larme tombe sur le dos de sa main. Fluide lacrymal, agencement complexe de cristaux de sel invisibles à l’œil nu. Cette goutte, l’eau de son propre corps, qui contient une trace de son ADN, était jadis un flocon de neige ou un jet de buée, peut-être ici ou à des milliers de kilomètres, changé maintes fois de liquide à solide à vapeur et inversement, tout en gardant son essence moléculaire. Elle est restée cachée sous une terre emplie de fossiles pendant des dizaines sinon des milliers d’années, a grimpé vers les cieux, est revenue sur terre en brume, brouillard, mousson ou tempête de grêle, déplacée et relogée à perpétuité. L’eau est l’immigrant par excellence, prisonnière en transit, incapable à jamais de se fixer.


Les mots sont comme des oiseaux, dit Mr Bradbury. Quand on publie des livres, on libère des oiseaux en cage. Ils peuvent aller où bon leur semble. Ils peuvent survoler les murs les plus hauts, franchir de longues distances, s’installer aussi bien dans un manoir que dans une ferme ou une chaumière d’ouvrier. On ne sait jamais qui ces mots atteindront, quels cœurs succomberont à leurs doux chants.


Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine votre volonté, peu à peu.


Oncle dit souvent que si certains peuvent faire le choix d’une vie simple et discrète, ceux qui viennent de régions perturbées ou d’origines difficiles n’ont pas ce luxe. Car toute personne déplacée comprend que l’incertitude n’est pas tangentielle à l’existence humaine mais qu’elle en est l’essence même. Comme on ne peut jamais être certain de ce qu’apportera le lendemain, impossible de se fier à Dame Fortune – déesse du destin et de la chance – même quand elle semble pour une fois vous accorder ses faveurs. Il faut toujours être prêt à une crise, une calamité, ou un soudain exode. Être un étranger, c’est d’abord une affaire de survie, et personne ne peut survivre s’il est sans ambition ; personne ne progresse en temporisant. Les immigrants ne meurent pas de fatigue existentielle ou d’ennui nihiliste ; ils meurent de travailler trop dur.
 
 
Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère, a émigré avec ses enfants en Allemagne, où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’asseyaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans s’être lavés auparavant.


Grandma dit qu’on devrait toujours se montrer bon envers chaque créature vivante, si petite soit-elle ou apparemment insignifiante, car on ne peut jamais savoir sous quelle forme vous-même ou un être cher allez renaître. 
« Hier j’étais un fleuve. Demain, je reviendrai peut-être sous la forme d’une goutte de pluie. »


Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul véritable souverain, c’est l’eau. 


Les divisions entre classes sont en vérité des frontières sur une carte géographique. Quand vous naissez dans un milieu riche et privilégié, vous héritez d’un plan qui trace les chemins ouverts devant vous, signale les raccourcis et les détours capables de vous conduire à destination, vous informe des vallées luxuriantes où vous pouvez prendre du repos, des terrains instables à éviter. Si vous entrez dans le monde sans cette carte, vous êtes privé de guide sûr. Vous vous égarez plus facilement, vous tentez de traverser ce que vous avez pris pour des vergers et des jardins, et découvrez que ce sont des marais et des tourbières.
 


Tandis qu’elle ferme les yeux, attendant de sombrer dans un sommeil drogué, elle entend au loin un léger clapotis. Elles sont toutes là. Les rivières perdues du temps, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leur absence, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elles sont ici et partout, érodant les structures solides sur lesquelles nous avons construit nos carrières, mariages, renommées et relations, roulant toujours plus vers l’avant – avec ou sans nous. Zaleekhah sait qu’elle n’est peut-être pas l’une des leurs, mais elle sera toujours attirée par les gens entraînés vers quelque chose de plus grand et meilleur qu’eux, une passion qui dure la vie entière, même si elle finit par les dévorer.


Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter des antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie.


Les empires savent se donner l’illusion qu’étant supérieurs aux autres, ils vivront à jamais. Une certitude partagée que demain le soleil se lèvera, que la terre restera fertile, que les eaux ne se tariront jamais. Un mirage réconfortant qui donne à croire que même si nous mourons tous, les bâtiments que nous érigeons, les poèmes que nous composons, les civilisations que nous créons vont survivre.


Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? Il y a toujours un autre aspect des choses, un aspect oublié. L’eau était le plus grand atout de la ville et son trait distinctif, pourtant elle est aussi ce qui l’a sapée pour finir. Les larges quantités de sel charrié par les torrents et les marées ont ruiné le sol. Fleuves créateurs, fleuves destructeurs. Parfois votre force principale devient votre pire faiblesse. 
 
 
Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée ici que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens Mésopotamiens.


Il lui vient à l’esprit ce soir-là qu’il y a une similitude entre l’amitié et la foi. Elles sont construites l’une et l’autre sur la fragilité de la confiance.


Je doute que les thérapeutes envoient leurs patients au British Museum, mais quand vous êtes près d’un objet si impossiblement âgé, ça remet les choses en perspective. Ce qui vous trouble à l’instant présent est infime dans le cours du temps. Je pense que chacun devrait traîner un peu en compagnie d’un lamassu de temps à autre.Zaleekhah étudie le panneau. 


« Il était donc cruel, Assurbanipal ? 
— Il compte parmi les plus féroces des rois assyriens. Sa destruction de l’Élam est considérée par nombre de chercheurs comme un génocide. 
— Je m’attendais à mieux de la part d’un homme connu pour avoir fait construire une bibliothèque magnifique. 
— Vous êtes loin d’être la seule à faire cette supposition. Qui vient à point nous rappeler qu’un individu peut être cultivé, policé, généreux, mondain, et quand même commettre des actes d’une cruauté stupéfiante. »


Écrire, c’est se libérer des contraintes de l’espace et du temps. Si la parole orale est une ruse des dieux, la parole écrite est le triomphe des humains. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

  


 

vendredi 7 novembre 2025

[Coe, Jonathan) Les preuves de mon innocence

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les preuves de mon innocence 
            (The Proof of my Innocence)

Auteur : Jonathan COE

Traduction : Marguerite CAPPELLE

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en
2025 (Gallimard)

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782073101976  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

L’arrivée de Liz Truss au 10, Downing Street.
Des ultraconservateurs réunis dans un vieux manoir.
Une société secrète d’étudiants en plein Cambridge.
Plusieurs morts mystérieuses.
Des jeunes femmes en quête de vérité.
Et une vieille inspectrice bien trop gourmande…

Voici quelques ingrédients du nouveau roman virtuose de Jonathan Coe, le plus brillant et charming des auteurs britanniques, qui se joue ici des codes du polar pour mieux dénoncer montée des extrêmes et désinformation.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jonathan Coe est né en 1961 à Birmingham. Il est l’un des auteurs majeurs de la littérature britannique contemporaine. On lui doit notamment Testament à l’anglaise (1995), prix du Meilleur Livre étranger 1996, La Maison du sommeil (1998), prix Médicis étranger 1998, Bienvenue au club (2003), Numéro 11 (2016), Le cœur de l’Angleterre (2019), prix du Livre européen 2019, Le royaume désuni (2022)...

 

 

Avis :

Désormais bien connu pour ses observations romanesques de l’Angleterre contemporaine, Jonathan Coe poursuit dans cette veine sous une forme nouvelle mêlant le pastiche littéraire à la satire politique et sociale. Sur fond de bouleversements récents – l’arrivée de Liz Truss au pouvoir et la disparition d’Elizabeth II –, il tisse une intrigue chorale alternant présent et années 1980, qui interroge l’héritage du néolibéralisme, la fabrication des récits politiques et la manière dont les individus tentent de se situer dans une mémoire collective en tension.

Les trajectoires de plusieurs personnages s’y croisent autour d’un manoir, cadre d’un séminaire organisé par un cercle conservateur, où ressurgissent les tensions idéologiques des années Thatcher. La découverte d’un cadavre interrompt les débats et déclenche une enquête menée par une inspectrice en fin de carrière, épaulée par deux jeunes femmes proches de la victime. Blogueur politique engagé et farouchement anti-conservateur, l'homme assassiné menait lui-même des investigations sur les jeux d’influence impliquant certains membres des cercles intellectuels de Cambridge. L’affaire met au jour les liens entre sphère privée et luttes idéologiques, dans une société britannique où les démons du thatchérisme trouvent un écho dans le trumpisme contemporain. 

Cette matière romanesque alimente une construction narrative à la fois ludique et rigoureuse, qui mobilise les codes du whodunit – enquête, fausses pistes, révélations progressives – pour les détourner au profit d’un dispositif critique. L’enquête constitue un levier d'exploration des récits concurrents, des silences familiaux et des fractures générationnelles, dans un monde où la vérité se négocie autant qu’elle se découvre. Le manoir, lieu clos et symbolique, cristallise ces tensions, révélant les lignes de faille entre mémoire intime et idéologie dominante, entre héritages refoulés et récits recomposés.

Le roman conjugue ainsi les ressorts du divertissement narratif avec une réflexion aiguë sur les dérives du pouvoir et les mécanismes de l’oubli. Dans ce jeu de miroirs entre passé et présent, fiction et politique, il sollicite une prise de conscience. Toute enquête – policière ou historique – engage des questions de point de vue et de pouvoir, et le roman s’impose comme un espace critique où s’élabore une lecture lucide des tensions qui traversent la société britannique contemporaine.

Si l'on se perd avec plaisir dans ce récit ironique aux allures de labyrinthe qui emboîte ses multiples niveaux – dialogues, documents, souvenirs – dans une mécanique aussi inventive que maîtrisée, on peut aussi regretter que, dans sa finesse de traitement, le propos politique semble y perdre en mordant, le parallèle entre les années Thatcher et l’ère Trump ne restant jamais qu’esquissé. L'ensemble amuse, intrigue et séduit, mais laisse poindre une réserve : celle d’un regard acéré qui, malgré sa justesse, semble s’arrêter au seuil de la confrontation, pour une oeuvre au final presque plus mélancolique que caustique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Dans ce monde, les gens les plus dangereux sont ceux qui savent exactement ce qu’ils veulent, et qui sont bien décidés à l’obtenir.


J’ai tendance à penser que l’un des marqueurs les plus puissants de cet individualisme nouveau, c’est le téléphone portable : cet objet improbable, à l’origine désopilante brique en plastique munie d’une antenne radio, et aujourd’hui omniprésent, indispensable, pièce maîtresse et pierre angulaire de nos existences. Vous souvenez-vous de son lancement auprès du grand public, au Royaume-Uni ? C’était à l’occasion du nouvel an 1985. Vous rappelez-vous qui était chargé de présenter cette innovation ? Ernie Wise, bien sûr. Eric Morecambe était mort l’année précédente, laissant Ernie seul et endeuillé : ce parfait microcosme de société grâce auquel son partenaire et lui avaient diverti la nation des années durant s’était brisé pour toujours. Il était tout seul, désormais : quoi de mieux pour symboliser ce nouvel individualisme, qui en fin de compte (on se demande bien pourquoi personne n’y a pensé, à l’époque) n’est jamais qu’une autre façon de désigner la solitude.
Bref, ne laissez personne vous dire que les années quatre-vingt ont commencé le jour où les années soixante-dix ont pris fin. Les années quatre-vingt ont commencé le 1er janvier 1985, quand Ernie Wise a passé le premier appel avec un téléphone mobile au Royaume-Uni.


Les domaines d’expertise de Christopher étaient divers et variés : il s’intéressait entre autres à la guerre de Cent Ans, au gouvernement de Robert Walpole et à la dictature d’António de Oliveira Salazar au Portugal. Mais son sujet de prédilection était l’essor des idées conservatrices en Amérique et au Royaume-Uni, depuis la période de la « relation spéciale » entre Reagan et Thatcher. Christopher ne faisait pas mystère de ses opinions, mais comme il aimait le souligner malicieusement : « j’ai des amis très proches qui sont conservateurs ». Il témoignait d’un généreux respect envers les fondements intellectuels du conservatisme, mais s’inquiétait de la mainmise croissante des extrêmes sur ce mouvement, de part et d’autre de l’Atlantique. 


… oh oui, il débordait de colère, Peter. Tout comme Howard. Des hommes calmes, discrets, et puis en une fraction de seconde ils pouvaient se mettre à brailler, à s’énerver. Toujours à s’emporter, ces deux-là. Des hommes en colère. (…) Ah, ces hommes en colère. Je ne sais pas ce qui les énerve à ce point, parce qu’ils n’en font globalement qu’à leur tête, la plupart du temps. Et pourtant, on dirait qu’ils sont partout dans nos vies, ces hommes en colère…


On en revient toujours à ça, en général. L’argent. Les gens n’arrêtent pas de parler de valeurs, de nos jours, et de guerres culturelles, mais d’après mon expérience, on s’entre-tue rarement pour des histoires de valeurs ou de culture. On s’entre-tue pour l’argent. Les humains sont des créatures primitives, en réalité.


Est-ce que ce serait tout le temps comme ça, désormais ? Chacun dans sa réalité, incapable de se mettre d’accord pour savoir si la pandémie a vraiment eu lieu ou si c’était un canular, si le changement climatique existe ou pas, si la Terre est plate ou plutôt ronde. À quoi bon écrire un livre, dans un monde pareil ?


Mais vous voyez, tel est le pouvoir de l’écrit. Grâce à lui, rien ne s’oublie jamais. Rien ne se perd. La littérature interrompt le cours du temps. C’est la seule raison de s’y adonner, au bout du compte. 


Comment survivent les écrivains ? Je ne parle pas de leurs moyens de subsistance, je parle de la façon dont leurs livres leur survivent, après leur disparition. Ils s’en tirent rarement sans aide. Les livres survivent parce que des gens tombent dessus ou sont aiguillés vers eux. Des lecteurs les lisent. Des enthousiastes font du prosélytisme. Des critiques font du débat. Des enseignants font des cours. 
L’objectif avait toujours été que mes livres me survivent. En les écrivant, j’avais accompli la première étape de ce projet. Il était peut-être temps, désormais, de me lancer dans la phase suivante ?


 

vendredi 10 octobre 2025

[Howard, Elizabeth Jane] A petit feu

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A petit feu (Something in Disguise)

Auteur : Elizabeth Jane HOWARD

Traduction : Cécile ARNAUD

Parution : en anglais en 1969,
                  en français (La Table Ronde)
                  en 2025

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Adjugé, vendu ! » C’est en ces termes qu’Alice, la fille du colonel Herbert Browne-Lacey, songe à son avenir le jour où Leslie Mount lui passe la bague au doigt. Si cet engagement précipité a le mérite de l’éloigner de l’autorité paternelle, Alice comprend, trop tard, que l’homme qui partagera désormais sa vie n’est pas si différent de son père.
C’est seulement une fois Alice partie que May, sa belle-mère, commence à prendre au sérieux les mises en garde de ses propres enfants, Oliver et Elizabeth, contre le colonel qu’elle a épousé en secondes noces et avec qui elle se retrouve désormais en tête à tête dans un austère manoir en rase campagne.
Car Elizabeth, malgré ses remords à l’idée d’abandonner sa mère, a elle aussi mis les voiles, pour suivre son frère qui mène une vie de bohème dans le Swinging London. Après des débuts mal assurés en tant que cuisinière à domicile, elle rencontre le grand amour. Voyages luxueux et villas en bord de mer, cette idylle a tout du rêve…

À ce portrait mordant d’une famille anglaise des années soixante, Elizabeth Jane Howard confère une tension palpable et explore, à travers le destin de ces trois femmes, le caractère incertain des relations amoureuses.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1923, Elizabeth Jane Howard est l’auteur de quinze romans. Les Cazalet ChroniclesThe Light Years, Marking Time, Confusion et Casting Off – sont devenus des classiques modernes au Royaume-Uni et ont été adaptés en série pour la BBC et pour BBC Radio 4. Elle a également écrit son autobiographie, Slipstream. Elle est morte en janvier 2014, après la parution du 5e volume des Cazalet Chronicles, All Change.

 

 

Avis :

Après La saga des Cazalet et La longue vue, les Éditions de la Table Ronde poursuivent la traduction en français de l’œuvre d’Elizabeth Jane Howard (1923-2014), déjà consacrée comme classique outre-Manche. Ce cinquième roman épingle avec une ironie mordante la société anglaise des années soixante, à une époque où, malgré les avancées permises par la Seconde Guerre mondiale, les femmes aspirent à plus d’indépendance tandis que les hommes s’accrochent à leurs privilèges patriarcaux.

Ingénues ou plus aguerries, les femmes partagent ici un même désenchantement face au mariage et aux illusions qu’elles y avaient projetées. Ainsi May, veuve trop confiante, choisit de se remarier en fermant les yeux sur les signaux d’alerte émanant de son futur époux, le colonel Herbert Browne-Lacey, et se retrouve bientôt prisonnière d’une maison gigantesque, prétentieuse et sinistre, que ce dernier, désargenté, lui a fait acheter pour n’y vivre qu’à deux. L’atmosphère y est raide et lugubre, révélant peu à peu les desseins sombres et inavouables du mari, autoritaire et toxique, y compris dans son rôle de père. Sa fille Alice, pressée de fuir cette emprise, se jette à son tour dans le mariage, croyant y trouver refuge. Elle y découvre un nouveau joug, entre devoir conjugal, maternité et mainmise d’une belle-famille aussi oppressante que son père. 

Complètent ce tableau familial les deux enfants adultes de May, Oliver et Elizabeth, installés ensemble à Londres. Diplômé d’Oxford mais peu enclin à une vie laborieuse, Oliver alterne petits boulots et parasitisme en attendant d’épouser une riche héritière. Son affection pour sa sœur ne l’empêche pas de profiter de ses talents domestiques. Issue de l’école des arts ménagers, Elizabeth subvient à leurs besoins en proposant ses services de cuisinière à une clientèle aisée friande de dîners privés. Moderne et indépendante, échappera-t-elle aux affres du mariage et de la vie de couple ordinaire ? Rien n’est moins sûr, car un coup de foudre avec un homme plus âgé et fortuné l’affranchit des conventions tout en l’exposant à d’autres formes de souffrance.

Si ces femmes échouent dans leurs aspirations, c’est qu’elles continuent de faire confiance aux hommes, découvrant trop tard leur erreur. Car en ces années 1960, rares sont ceux qui acceptent de remettre en question leur confort dans la répartition des rôles au sein du couple et de la famille. Fine observatrice, Elizabeth Jane Howard excelle à peindre les psychologies et leurs interactions. En quelques portraits et situations, elle compose un tableau vivant et crédible de son époque et du milieu qui fut le sien. Son style élégant s’accompagne d’un humour ravageur, so british dans sa noirceur et sa dérision feutrée, pour un texte d’une étonnante modernité dans ses visées féministes. (4/5)

 

 

Citations :

Oliver, qui ne se lassait jamais d’insulter la bâtisse, avait dit un jour qu’elle serait parfaite pour un producteur américain désireux de tourner un film de série B sur le thème de la maison hantée. Poutres, créneaux, fenêtres plombées, portes cloutées, affreuses et inutiles cheminées semblant tricotées au point de riz, brique couleur de foie, improbables morceaux de crépi (du vomi de dinosaure, dixit Oliver) : l’ensemble en faisait un véritable monument. 


Elle songea à Alice, coincée dans la maison construite par Leslie, enceinte, et, malgré le mariage, encore plus seule qu’avant ; elle songea à sa mère, qui perdait obstinément son temps à effectuer des tâches ingrates et inutiles pour un raseur ; et elle songea à Oliver, qui gâchait son intelligence brillante et sa jeunesse par manque d’opportunités, de volonté ou autre… Elle ne voulait pas penser à Oliver ; en fait, de manière égoïste, elle ne voulait penser à aucun d’eux. Ensemble ils concouraient à faire de la vie une corde de funambule ; si l’on évoluait dessus sans regarder en bas, tout paraissait facile, mais si on avait le malheur de baisser les yeux…


Le pire, dans le mariage – du moins dans les premières années –, c’était que plus rien n’allait de soi, il fallait en permanence prendre l’autre en considération, faire preuve d’indulgence ou de fermeté, sans parler de la nécessité de modifier son comportement social – puisque ça, c’était censé aller de soi. Et qu’est-ce qu’on obtenait en échange ? La cuisine, quoique pas mauvaise, n’était pas au niveau de celle de sa mère. De la compagnie, mais tout bien considéré, il n’était pas sûr que les femmes soient tellement douées pour cet aspect de la vie. Jamais il n’aurait épousé une fille vulgaire comme Phyllis Bryson par exemple, qui s’esclaffait avec les hommes au pub – non merci, très peu pour lui. Il y avait le côté sexuel de la relation, mais ça non plus, ce n’était pas si simple. Il s’était peu à peu rendu compte qu’Alice n’était pas très portée sur la chose – certes, il n’aurait pas forcément vu d’un bon œil qu’elle le soit ; tout bien considéré, une femme sexuellement ardente ne pouvait en aucun cas être aussi ce que, faute d’un autre mot, il qualifiait de convenable. Il ne désirait donc pas qu’Alice soit différente dans le noir de ce qu’elle était, non, mais étant un homme normal, il aspirait parfois à un peu de changement. Il supposait que, quand elle aurait un ou deux enfants, tout s’arrangerait et deviendrait plus normal. Tout le monde en passait par là.


Jennifer a été privée de sa mère très jeune. Et même avant, elle était privée de mère maternante, si tu vois ce que je veux dire. Les égocentriques invétérés du genre de Daphne font des enfants comme on se met au tir à l’arc ou au clavecin : ils s’aperçoivent vite que cela nécessite un gros effort pour un résultat aléatoire. Jennifer n’a jamais été une enfant facile. Quand Daphne et moi avons fini par divorcer, elle était assez grande pour comprendre ce qui se passait, mais pas encore assez pour considérer la situation autrement qu’en termes de gain et de perte pour elle. Elle avait perdu une mère ; elle m’avait gagné, moi, d’une certaine manière. Depuis lors, je suis plus ou moins otage de sa sécurité. Les enfants sont assez doués pour ça.

 

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