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lundi 2 septembre 2024

[McDaniel, Tiffany] Du côté sauvage

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Du côté sauvage
            (On the Savage Side)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (Gallmeister) en 2024

Pages : 720

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arc et Daffy sont jumelles, nées à une minute d’intervalle. Unies par leurs indomptables chevelures rousses, les récits de leur grand-mère et une imagination fertile, les deux sœurs sont inséparables. Ensemble, elles fuient un quotidien sordide en plongeant dans un monde imaginaire. Pourtant, irrémédiablement engluées dans les ténèbres familiales, elles ne peuvent échapper aux fantômes qui les hantent. Devenue adulte, Arc lutte toujours avec ses souvenirs lorsqu’on découvre le corps d’une femme noyée dans la rivière. Bientôt, les cadavres s’accumulent. Alors que ses amies disparaissent autour d’elle, Arc se rend peu à peu à l’évidence : tenir la promesse qu’elle a faite à Daffy de les protéger des puissants remous du "côté sauvage" de l’existence s’avère impossible.

Le nouveau chef-d’œuvre élégiaque de Tiffany McDaniel est une ode à toutes celles qui ont disparu ou perdu un être cher, qui transcende par une plume virtuose et lumineuse.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

L'écriture de Tiffany McDaniel se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

En 2015 à Chillicothe dans l’Ohio, la disparition jamais élucidée de six femmes, toutes des prostituées junkies, dont quatre retrouvées mortes dans un cours d’eau, faisait courir la rumeur d’un tueur en série négligé par la police en raison du piètre statut des victimes. L’une d’elles ayant fréquenté la même école que Tiffany McDaniel, l’auteur leur rend hommage dans un roman entre ombre et lumière, aussi noir que somptueusement onirique.

Tout à leurs rêves d’enfants, les deux petites jumelles Arc et Daffy n’en sont pas moins confrontées à de bien dures réalités. Depuis qu’une overdose a emporté leur père, les « johns », autrement dit les michetons, seuls moyens pour leur mère et leur tante à la dérive de financer leur dépendance à l’héroïne, défilent à la maison, égarant parfois leur convoitise jusqu’aux fillettes. Leur grand-mère leur ayant appris à raccommoder le « côté sauvage » de l’existence comme l’on rentre les bouts de fils au revers d’une couverture au crochet, elles parviennent toutefois, à force de fantaisie et d’imagination, à retourner la vilaine face du monde pour en fantasmer une plus jolie version.

Elles conserveront cette habitude leur vie durant, bien après la mort de « mamie Milkweed », et même quand, désormais de jeunes femmes, la réalité sordide s’avérant de plus en plus difficile à conjurer, elles se seront elles aussi mises à chercher dans la drogue une nouvelle forme d’évasion. Comme leurs amies reines le temps d’un shoot mais bien vite rendues aux inextricables ténèbres de leur milieu d’origine, elles essaieront jusqu’au bout d’oublier la violence, la déchéance et la peur, surtout lorsque la rivière commencera à les voir flotter une par une dans ses eaux, mortes assassinées, sans que cela émeuve grand monde. De toute façon, Arc le sait depuis ses onze ans et son enfance abusée : « à qui pouvez-vous dénoncer les démons quand les démons sont ceux-là mêmes à qui vous allez les dénoncer ? »

D’un réalisme du noir le plus épais pour autant exempt de misérabilisme, ce roman social inspiré d’un sauvage fait divers s’illumine d’une langue tout en poésie, opposant à l’horrible crudité des faits une fantaisie enfantine pleine de fraîcheur, relayée par une sagesse merveilleusement imagée. Celle d’abord d’une grand-mère tâchant de préserver ses petites-filles avec le peu de moyens dont elle dispose, faite sienne ensuite par Arc la narratrice, d’autant plus touchante d’humanité et de dignité qu’elle n’a que cela comme bouclier face au déterminisme social et toutes les catastrophes qu’il lui réserve. Lorsque l’on naît au fond du trou, il est très difficile d’échapper aux pierres que la vie jette.

Après Betty et L’été où tout a fondu, Tiffany McDaniel tire de son Ohio natal une nouvelle tragédie sociale, reflet d’une réalité cruelle qu’elle investit avec plus de flamboyance que jamais. (4/5)
 

 

Citations : 

Ma mère a été une droguée presque toute ma vie, lui dis-je. Autrefois, je croyais qu’un jour elle se réveillerait et n’en serait plus une. J’ai essayé de l’aider de la seule manière que je pouvais imaginer en tant qu’enfant. Je prenais de petits objets. Une cuiller, une pince à linge, une capsule de bouteille. Je les mettais sur le bord de la table et je les poussais, prétendant que c’étaient les choses mauvaises de sa vie et que si elles pouvaient simplement tomber loin d’elle, tout irait mieux et elle cesserait de se détruire. Comme rien ne se passait, j’ai commencé à penser que c’était parce qu’elle ne m’aimait pas assez. Et je me suis mise à la détester. Mais plus je détestais ma mère, plus je me détestais moi-même. Ces choses-là sont liées, tu sais. Et même quand je suis dans une pièce remplie de gens, je suis toujours surprise de me sentir aussi seule, parce que la personne dont j’ai besoin n’est pas là. Une fille sans sa mère est une femme perdue en mer. C’est sa mère qui la sauve. Mais si la mère n’est pas là, la fille sera toujours perdue.


J’appelle la police tous les jours. Ils disent qu’elle est avec un dealer, ou un john, comme si elle méritait d’avoir disparu. Ils réagissent comme si je prenais trop de leur précieux temps. Comme si j’appelais à propos d’une chaussette perdue. Quelque chose qu’on peut remplacer aussi facilement que ça.


Les vies perdues en raison de la dépendance à la drogue ne sont pas toujours celles de ceux qui se droguent. Parfois, vous mourez parce que l’être que vous aimez est l’une de ces personnes dépendantes. 


Quelle que soit l’origine de la dépendance, la fin est généralement la même. Des sirènes qui hurlent dans la rue. Un corps, étendu tout près d’un autre. Des croix blanches au bord des grandes routes.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 

lundi 10 octobre 2022

[McDaniel, Tiffany] L'été où tout a fondu

 



 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'été où tout a fondu
            (The Summer That Melted
            Everything)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2016
                  en français (Gallmeister) en 2022

Pages : 480

 

 


 

 

Présentation de l'éditeur :  

Été 1984 à Breathed, Ohio. Hanté par la lutte entre le bien et le mal, le procureur Autopsy Bliss publie une annonce dans le journal local : il invite le diable à venir lui rendre visite. Le lendemain, son fils Fielding découvre un jeune garçon à la peau noire et aux yeux d’un vert intense planté devant le tribunal, qui se présente comme le diable en personne. Cet enfant à l’âme meurtrie, heureux d’être enfin le bienvenu quelque part, serait-il vraiment l’incarnation du mal ? Dubitatifs, les adultes le croient en fugue d’une des fermes voisines, et le shérif lance son enquête. Se produisent alors d'étranges événements qui affectent tous les habitants de Breathed, tandis qu’une vague de chaleur infernale frappe la petite ville.

Porté par une écriture incandescente, L’été où tout a fondu raconte la quête d’une innocence perdue et vient confirmer le talent exceptionnel d’une romancière à l’imaginaire flamboyant.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

Ebranlé dans sa vision manichéenne du monde depuis qu’il a contribué à une terrible erreur judiciaire, le procureur Autopsy Bliss espère s’éclaircir les idées sur les notions du Bien et du Mal en s’y confrontant personnellement. Alors qu’il vient de publier une annonce invitant le diable à venir le rencontrer, se présente un jeune garçon noir aux yeux verts qui prétend incarner le Mal. Pensant plutôt avoir affaire à un banal fugueur, Bliss l’accueille comme un fils en attendant les résultats de l’enquête lancée par le shérif : une hospitalité que ses voisins ne voient pas tous d’un bon œil, surtout lorsque, concomitamment, leur petite ville de l’Ohio se retrouve affectée, à la fois par une vague de chaleur exceptionnelle, et par une série de faits étranges, propres à échauffer davantage encore les esprits...

C’est le fils cadet de Bliss, Fielding, aujourd’hui un vieil homme marginal et insociable, qui raconte tristement cette année 1984, qui, comme celle de George Orwell, devait aliéner les habitants de Breathed jusqu’à leur faire perdre tout bon sens et les placer, marionnettes manipulées par les ficelles de la peur, sous l’emprise d’un Mal d’autant plus pernicieux qu’il se cachait, sans cornes ni pieds fourchus, sous les apparences de la morale. Cet été-là, celui de ses treize ans, scinde à jamais la vie de Fielding entre un avant plein d’insouciance et un après brisé par la violence des hommes. Alors que peu à peu le drame se noue, menant l’univers familial des Bliss à la désintégration, le garçon prend brutalement la mesure de l’intolérance, du racisme et de l’homophobie, qui, sous couvert d’une foi bigote et de principes étroits, empoisonnent une certaine Amérique attachée à ses convictions bien-pensantes.

Premier roman publié de l’auteur, L’été où tout a fondu a pourtant été écrit plusieurs années après Betty, le livre multi-récompensé qui a fait connaître Tiffany McDaniel. Les deux récits se déroulent dans son Ohio natal, au coeur de la « Bible Belt », ce quart sud-est américain caractérisé par la prédominance d’un protestantisme rigoriste et fondamentaliste. Tandis que Betty y dénonce les conséquences du racisme et du sexisme sur l’existence d’une jeune métisse, cette fois l’auteur en met en évidence les racines profondes. Ici le diable se cache au plus secret des convictions religieuses, sous les traits d’un prédicateur vengeur, Elohim – Dieu dans l’Ancien Testament –, qui, au nom d’une morale chrétienne archi-conservatrice et arriérée, fournit aux peurs de ses concitoyens l’éternel bouc émissaire de la différence.
 
Ce récit initiatique, éblouissant de clairvoyance et d’empathie, qui nous parle avec tant de poésie de tolérance, d’indulgence et de compassion au fil d’une tragédie construite sur un très ancien héritage ancré au plus profond de la culture américaine, révèle, bien plus encore que Betty, une grande voix de la littérature états-unienne. Très grand coup de coeur. (5/5) 

Merci à lecteurs.com et aux éditions Gallmeister pour cette superbe découverte.
 

 

Citations : 

(...) c’était une femme des plus étranges dans sa religiosité, une femme qui utilisait la Bible comme un stéthoscope avec lequel elle écoutait battre le pouls du diable dans le monde qui l’entourait.


C’était ainsi que je le voyais. Une vision d’horreur. Je me trompais. J’avais commis une erreur en imaginant des cornes dès que j’avais entendu le mot diable. Savez-vous qu’il y a, dans le Wisconsin, un lac superbe qui s’appelle le Diable ? Dans le Wyoming, une magnifique intrusion rocheuse porte le même nom. De même, il existe une sorte de mante religieuse absolument prodigieuse connue sous le nom de Fleur du Diable. Il y a aussi une fleur, du genre crocosmia, qu’on appelle communément Lucifer.  
Pourquoi, entendant le mot diable, n’avais-je pensé à rien d’autre qu’à un monstre hideux ? Pourquoi n’avais-je pas vu un lac ? Une fleur poussant au bord de ce lac ? Une mante religieuse en haut d’un rocher ?  
Quelle erreur stupide que de s’attendre uniquement à la Bête immonde, parce que parfois, oui, parfois, c’est au tour de la fleur de porter ce nom.


Quand vous n’avez personne de qui vous soucier, ni personne qui se soucie de vous, essayer d’améliorer vos conditions de vie est une perte de temps.


Quand j’y pense aujourd’hui, ce qui s’impose à mon esprit, c’est tout ce qui faisait qu’il n’était pas le diable à cet instant. Le diable aurait brisé le cou d’un chien, il ne l’aurait pas niché au creux du sien. Le diable aurait eu une bouche comme un coffret plein de couteaux, pas une bouche capable de tenir des marshmallows entre ses dents sans les déformer. Je pense à tous les diables que j’ai connus au cours de ma longue existence. Je sais maintenant que les innocents ont une vie plutôt brève et que les méchants perdurent.


— Tu sais d’où vient le mot enfer ? (Il a croisé les mains sur ses genoux.) Après ma chute, j’ai pas arrêté de me répéter, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Après des siècles passés à répéter ça, j’ai commencé à raccourcir ce refrain. Il ne me laissera pas enfermé. Et peu à peu, ça a fini par donner, pas enfermé. Pas enfermé.  
“Quelque part en route, j’ai perdu le pas et la dernière syllabe, et c’est devenu enfer. Mais, cachée dans ce seul mot, il y a encore toute la phrase, Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. Dieu va me pardonner, Il ne me laissera pas enfermé là. C’est ça, qui est derrière ma porte, vous comprenez ? Un monde sans pardon, et donc sans espoir.


J’avais vu des photographies de Fedelia prises longtemps avant l’infidélité de Scranton. Toute cette beauté et toute cette vie. Quel dommage qu’elle ne se soit pas vaccinée contre la maladie qu’était Scranton. À cause de lui et de la colère à laquelle elle s’accrochait, ses traits s’étaient affaissés jusqu’à l’os, créant des cavités et des ombres. Lui donnant un visage plus fin que son corps où le poids s’était accumulé dans l’abdomen, les hanches et les cuisses. Elle mangeait le réconfort qu’elle ne pouvait trouver ailleurs. Le capitonnage s’empilait sur elle comme une protection contre les rugosités de la vie. Et dans la mesure où elle portait des vêtements trop grands pour elle, elle paraissait encore plus grosse. Cette femme vêtue de sacs informes se maquillait outrageusement, comme pour se déguiser, parce qu’elle refusait de sortir dans le monde le visage à découvert, de peur d’être vue. De peur de se voir elle-même.


Il a montré le revolver.  
— Qu’est-ce que tu veux faire avec ça ? Sal ?  
— Elle est mourante, alors c’est pas comme si on la tuait. C’est ce qu’il faut faire.  
— Non, ai-je crié en me jetant sur le corps agité de soubresauts. Ça va aller. Il faut juste qu’elle vomisse. Ouais, c’est ça, faut qu’elle vomisse le poison.  
Je ne savais pas trop comment faire vomir un chien, alors j’ai commencé à lui pincer la gorge. J’avais la main couverte de salive gluante. Plus bas, je lui ai massé le ventre, la suppliant de vomir.  
— Je t’en prie, Granny. Allez, vomis. S’il te plaît.  
Tout ce qu’elle a fait, c’est lever les yeux vers moi, les mêmes yeux qu’elle avait quand elle mendiait des restes, à table. À cet instant, elle mendiait autre chose.  
— Pourquoi la forcer à souffrir alors que tu peux y mettre fin ?  
Il m’a tendu le revolver.  
— Je ne peux pas la tuer, Sal. C’est Granny. C’est comme une vraie grand-mère.  
— Tu ne vas pas la tuer. La mort est déjà en elle. Tu ne vas pas déclencher quelque chose qui n’a pas encore commencé. Si tu attends que Dieu s’en occupe, Il ne le fera pas. Lui, Il ne fait pas ce genre de truc. En la laissant souffrir, tu prends le risque d’être Dieu.  
“Les gens demandent souvent, pourquoi Dieu permet-Il que la souffrance existe ? Pourquoi permet-Il qu’un enfant soit battu ? Qu’une femme pleure ? Qu’un holocauste soit commis ? Qu’un brave chien meure dans de telles souffrances ? La vérité est toute simple : Il veut voir par Lui-même ce que nous allons faire. Il a planté la chandelle, Il a posté le diable à la mèche et maintenant, Il veut voir si nous l’éteignons en soufflant dessus ou bien si nous la laissons brûler jusqu’au bout. Dieu est le plus grand spectateur de la souffrance qui puisse exister.  
“Tu vas attendre, Fielding ? Tu vas attendre pour voir par toi-même ce qui se passe ? Si tu es assez fort pour contempler la souffrance sans mettre fin à la douleur, alors tu n’as pas ta place parmi les hommes, Fielding. Tu entames une carrière de spectateur. Tu es un dieu en formation.


J’aurais voulu qu’il soit avec une fille. Grand avec une fille ne m’aurait pas fait peur. Nous avions été élevés, non pas religieusement, mais dans la connaissance de la Bible. Je savais que la Bible dit tu ne coucheras pas avec un homme si tu en es un toi-même. Je n’avais pas la sagesse suffisante pour savoir que Dieu est plus grand que la Bible. À treize ans, il me restait encore à comprendre cela, non seulement pour le bien de Grand, mais aussi pour mon propre bien.


Je n’étais pas prêt à perdre l’image rêvée que je me faisais de mon frère, parce que, comme le disait son nom, il était grand. Il était ce que j’avais connu de plus grand. Et pourtant, je ne le connaissais pas du tout. J’avais toujours cru qu’il était le mâle américain type, et là, je découvrais qu’il m’était complètement étranger. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il nous disait sans cesse qu’il était gay, chaque fois qu’il parlait russe. Pas à cause de la langue russe elle-même. Cela aurait pu être n’importe quelle langue, parce que être gay, c’est être ce qui est étranger. Il avait l’impression qu’être gay était quelque chose qui ne parlait pas anglais, et il ne comprenait pas cette langue étrangère. Personne de sa connaissance ne parlait cette langue couramment. Il essayait de la parler, de l’apprendre, de la comprendre, mais être gay, c’était avoir le sentiment de ne pas être chez soi, où tous les garçons enlaçaient des filles, les embrassaient et faisaient l’amour avec elles parce qu’ils en avaient envie.


Vieillir n’a pas été un cadeau. Mes membres et mes articulations, si souples et flexibles autrefois, sont désormais aussi raides que des épaisseurs de carton agrafées ensemble. Avant, j’étais grand, comme tout le monde dans la famille, mais l’arthrose est un démon qui vous courbe en deux, et par là même, vous raccourcit. Le plus terrible, toutefois, c’est la douleur qui vous pénètre et qui colle comme une pâte liquide empoisonnée que l’on verserait sous la peau, où elle s’accumule en formant des ganglions et des nodules qui vous élancent comme le battement de cœur du tonnerre.
Ce sont mes mains qui me font le plus souffrir. Vous voulez savoir de quelle douleur il s’agit ? Suspendez un morceau de bois et donnez des coups de poings dedans du matin au soir. Voyez les tuméfactions sur vos phalanges, comme des pelotes de fil de fer bien serrées. La douleur est la plus intime de nos rencontres. Elle vit à l’intérieur de nous et touche tout ce qui fait ce que nous sommes. Elle s’attaque à vos os, elle règne sur vos muscles, elle capte toutes vos forces et vous ne les revoyez plus jamais. Le grand talent de la douleur réside dans la façon qu’elle a de vous toucher. C’est aussi en cela que consiste sa grande cruauté.


Tout amour conduit au cannibalisme. Je le sais à présent. Tôt ou tard, notre cœur finit, sinon par dévorer l’objet de notre affection, tout au moins par nous dévorer nous-mêmes. Les dents sont le miracle du cœur. Qu’une bouche puisse surgir de cet organe sans gorge et avoir faim de la chair de quelqu’un d’autre, du cœur de quelqu’un d’autre, n’est rien de moins qu’un miracle.  
Tomber amoureux est la plus belle aventure de notre espèce, et lorsque l’amour, commençant à bourgeonner, s’enroule délicieusement autour de notre âme, nous cédons aux crocs du cœur et prions – oui, nous prions – devant l’infini pour que tout amour puisse avoir sa chance, sa propre part de miracle. Pourtant, les miracles semblent ne pas être de mise lorsque les amants sont jeunes, comme s’il y avait, dans leur jeunesse même, une prophétie presque inéluctable.  
Peut-être le malheur des jeunes gens amoureux n’est-il dû qu’à certains fragments de Roméo et Juliette que nous a laissés Shakespeare, à moins que ce ne soit en fait une volonté du destin que jeunesse et amour se consument au contact l’un de l’autre. Que chante le chœur grec, déjà ? Quelque chose comme « Les jeunes amants sont prétextes à tragédie. »


C’était un garçon qu’il y avait chez nous. Simplement, il n’était pas encore prêt à le dire. Et peut-être qu’il avait peur. Je veux dire, c’était le diable qui avait été invité, au début. Alors, peut-être qu’il craignait qu’être le diable ne soit la seule façon pour lui de rester.
Être le diable faisait de lui une cible, mais cela lui donnait aussi un pouvoir qu’il n’avait pas en tant que simple garçon. Les gens le regardaient, ils écoutaient ce qu’il disait. Être le diable faisait de lui quelqu’un d’important. Le rendait visible. Et n’y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement tragique ? Qu’un garçon doive être le diable pour prendre de l’importance ?


La folie. Un violon qui nous accompagne partout lorsqu’elle est dans notre tête, un chaos absurde lorsqu’elle est à l’extérieur de nous. En fin de compte, n’est-ce pas cela, la folie ? La clarté pour celui qui voit à travers elle, l’aberration pour le monde qui en est témoin.


“C’est de 1984 qu’il est question. L’année où, selon George Orwell, on parviendrait à nous convaincre que deux et deux font cinq. Dans son roman, il a démontré que l’esprit humain peut être contrôlé. Dans la réalité, ces gens ont démontré exactement la même chose.  
“Ce que ces malheureux recherchaient désespérément, c’était une lumière. Mais le problème avec la lumière, c’est qu’elle a toujours la même apparence quand on est dans le noir, et on est incapable de dire si l’énergie qui la fait briller est bonne ou mauvaise, parce que cette lumière vous aveugle et vous empêche de voir sa source. Tout ce que vous savez, c’est qu’elle vous sauve des ténèbres. C’est tout ce que savaient les adeptes d’Elohim. Ils étaient plongés dans les ténèbres de leur douleur personnelle, et voilà qu’apparaît cet Elohim, qui brille d’une lumière si vive.  
“Ils ont tendu la main vers cette lumière, et pendant qu’elle détournait leur attention, pendant qu’elle leur procurait un faux réconfort, la sinistre puissance qui l’alimentait accomplissait son œuvre, et avant que l’un ou l’autre d’entre eux ait pu s’en apercevoir, cette lumière ne s’employait plus à les sauver, elle s’employait à les changer. À les contrôler. Cette lumière qui les contrôlait, c’était Grayson Elohim.


Pourquoi as-tu fait ça, Papa ? Pourquoi as-tu invité le diable ?   
Il m’a regardé comme s’il avait oublié qui j’étais. Et de ce fait, je n’ai pas su non plus si c’était bien moi. S’il restait suffisamment de moi pour faire un fils. S’il restait suffisamment de lui pour faire un père. Ou si nous n’étions plus que deux flammes qui n’avaient plus suffisamment d’amour pour être autre chose que de simples souvenirs de la brûlure.


“C’est ça que je voulais faire. Je voulais tester la validité de certaines choses que l’on affirme. Je voulais faire la connaissance du diable et grâce à cette rencontre, je pourrais savoir avec certitude si je l’avais déjà eu en face de moi au tribunal, parmi ces hommes et ces femmes que j’avais fait envoyer en prison. Et si c’était le cas, alors j’aurais fait un peu de bien dans ce monde, finalement. J’aurais eu raison, et peut-être qu’avec toutes les fois où j’aurais eu raison, j’aurais pu compenser cette injustice que j’ai commise en envoyant un homme innocent en prison, et par là même, à la mort.  
“J’avais totalement foi en ce que je faisais. J’étais tellement sûr de ce qui était mal et de ce qui était bien. Mais Sal est arrivé, et la panthère ne mangeait que de la salade, et le diable…, eh bien, il s’est avéré que c’était le seul ange parmi nous. Et je suis perdu. À présent, je suis perdu, Fielding. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ? (D’un geste las, il a levé les bras au ciel.) Je ne sais pas. Je ne sais plus. J’ai perdu toute ma foi.


(…) défendre le diable, ça veut dire défendre ce qu’il peut y avoir de bien dans le mal.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 


 

vendredi 3 décembre 2021

[McDaniel, Tiffany] Betty

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Betty

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traducteur : François HAPPE

Parution : 2020 en anglais (Etats-Unis)
                   et en français

Editeur : Gallmeister

Pages : 720

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.
La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne. Son premier roman, L’Été où tout a fondu, est à paraître aux Éditions Gallmeister.

 

 

Avis :

Sixième de huit enfants, Betty Carpenter grandit dans l’Ohio des années soixante. Elle, qui de tous ses frères et sœurs possède la peau la plus foncée, subit de plein fouet l’ostracisme raciste dont est victime sa famille, depuis l’union de sa mère blanche et de son père Cherokee. Elle ignore pourtant encore que cette première confrontation à la violence n’est que le début d’un long apprentissage, à mesure que d’autres drames familiaux sortiront peu à peu de leur secret. Dans son désarroi et son chagrin, Betty tient debout grâce à l’écriture. Il faut dire qu’avec son incomparable et merveilleuse capacité à tout transformer en histoires, son père lui tend un formidable tremplin…

Tiffany McDaniel s’est inspirée de la vie de sa mère, métisse Cherokee, pour nous livrer cette histoire en clair obscur, d’une singulière poésie. Versant ombre, les coups du sort pleuvent sur cette famille prise dans une de ces inextricables spirales où le malheur sait si bien enfermer ses victimes, de génération en génération. Les épisodes révoltants se succèdent, empilant les préjugés et l’injustice les plus consternants à la méchanceté et à l’immoralité les plus effarantes, dans une narration digne et sobre, dénuée de pathos et de complaisance, qui démultiplie l’impact des violences évoquées. Pourtant, Betty, elle, trouve la force de ne pas succomber à la haine, portée par l’amour d’un père qui illumine littéralement le récit. Rarement pareille figure paternelle aura à ce point transfiguré un roman, chassant à elle seule la noirceur ambiante par la magie et la poésie de son imagination et de ses histoires, opposant à la bêtise son humble et respectueuse connaissance de la nature, et insufflant à sa fille la conscience de sa valeur et de sa puissance.

Quand on songe aujourd’hui à la perte d’identité et d’estime de soi qui, à lire des auteurs comme Louise Erdrich, Tommy Orange, Joy Harjo ou Naomi Fontaine, continue à miner bon nombre des descendants amérindiens, l’on comprend tout le sens de l’héritage de Landon Carpenter à sa fille. A travers Betty, grandie dans le respect d’elle-même malgré le racisme, mais aussi le sexisme qui sévit à part égale dans le roman, c’est la force de refuser l’aliénation, qu’elle conduise au sentiment d’humiliation et à l’auto-destruction, ou à la haine et à la riposte violente, qu’infuse cette splendide histoire d’amour paternel.

De cette tragédie, née de l’imbécile mais brutale suffisance d’hommes blancs convaincus de leur supériorité masculine et raciale, irradie une lumineuse humanité : celle d’un père magnifique, humble mais véritable figure centrale du roman, indéniablement responsable de mon coup de coeur pour ce livre. (5/5)

 

Citations :

Avant le christianisme, les Cherokees étaient fiers de leur société matriarcale et matrilinéaire. Les femmes étaient à la tête de la famille, mais le christianisme a donné aux hommes un rôle prédominant. À la suite de ce bouleversement, les femmes ont été écartées de la terre qu’elles avaient possédée et cultivée. On leur a donné un tablier et on leur a signifié que leur place était à la cuisine. Aux hommes, qui avaient toujours été des chasseurs, on a dit qu’ils devaient maintenant travailler dans les champs. Les Cherokees ont vu leur mode de vie traditionnel éradiqué, de même que la répartition des rôles entre les deux sexes, qui avait permis aux femmes d’occuper une place aussi importante que celle des hommes.
 

— D’où est-ce qu’elle vient ?
 Je n’ai pas hésité à lui répondre moi-même en tendant le doigt vers notre maison :
 — De là, derrière. On emménage.
 Ses boucles d’oreilles en perles se sont agitées quand elle a agrippé le bras de l’homme.
 — Des gens de couleur ? a-t-elle hoqueté. Quand des gens de couleur se sont installés dans le quartier de Maman, elle a dit que même l’eau a commencé à avoir un drôle de goût.
 — Ça ne m’étonne pas. (Il a fait un signe de tête en direction du ballon.) Elle a essayé de le voler.
 — Mais on ne peut plus le reprendre, maintenant. Pas si elle l’a touché, a dit la femme en prenant la petite fille dans ses bras. Les gens de couleur ont toujours une maladie ou une autre. Elle a mis ses microbes dessus.
 — Tu as raison.
 Il a immédiatement lâché le ballon, puis il a sorti son beau mouchoir bien propre pour s’essuyer les mains.
— Ruthis, il ne faut pas jouer avec n’importe qui, ma chérie, a dit la femme en nichant la tête de sa fille au creux de son épaule tandis qu’elle la portait à l’intérieur. Les enfants dégoûtants peuvent te faire attraper des trucs dégoûtants.
 

Pendant l’absence de Maman, Fraya a abandonné le lycée. Papa a été tellement déçu qu’il a peint en noir la dernière marche du porche devant la maison.  
— Parce qu’une marche vient de mourir, a-t-il dit à Fraya.  
— Les marches ne meurent pas, Papa.  
— Elle est morte, Fraya, parce que tu n’as pas franchi cette dernière marche qui te menait vers une vie meilleure.  
— Ce ne sont que des marches d’escalier, Papa. Elles nous permettent d’entrer et sortir de la maison, c’est tout.  
— Tu sais, quand je me suis entendu dire que j’étais bête, j’ai eu le sentiment de l’être vraiment. Tout ça parce que je suis un homme adulte avec une instruction de troisième ordre. Être au bas de l’échelle te remplit d’amertume, Fraya, et je suis bien placé pour le savoir. J’y ai passé toute ma vie et je n’ai pu que contempler le sommet. Et tu sais ce qu’on trouve au sommet?  
— Quoi donc ? a demandé Fraya.  
— Une belle vue sur le monde. Tu pourras le voir tout entier. De là-haut, tu peux décider quelle partie de ce grand et beau monde Dieu a faite spécialement pour toi. Mais si tu abandonnes tes études, Fraya, tu ne pourras jamais y parvenir et avoir une vie meilleure. Tu allais être la première personne de la famille à pouvoir dire que tu avais reçu une éducation. Tu n’étais pas obligée d’abandonner le lycée. Ce n’est pas ce que ta maman voudrait pour toi. Tu peux encore y retourner. Je peux encore repeindre cette marche en blanc. Ressuscite-la. La mort n’est pas nécessairement éternelle pour les marches.


Pendant que je plumais le poulet, Momma se tenait sur la véranda, où elle attendait le retour de Pappy. Elle avait un linge humide et frais à la main, comme tous les jours. Elle lui posait ce foutu linge sur le cou quand il s’asseyait sur la balancelle de la véranda. Après, elle se mettait à genoux en souriant et elle lui enlevait ses chaussures pour lui masser les pieds. Je me souviens, un jour Momma a oublié de sourire. Pappy lui a fait lécher la boue de ses semelles. Je vois encore sa langue s’enfoncer dans toutes les rainures.


Ce serait tellement plus facile si l’on pouvait entreposer toutes les laideurs de notre vie dans notre peau – une peau dont on pourrait ensuite se débarrasser comme le font les serpents. Alors il serait possible d’abandonner toutes ces horreurs desséchées par terre et poursuivre notre route, libéré d’elles. 


Les gens croient que c’est quand ils vous supplient de rester, mais en fait, c’est quand ils vous laissent partir que vous savez qu’ils vous aiment pour de bon.


Pourquoi faut saigner pour gagner le droit d’être une femme ? (Elle a donné des coups de poing sur son matelas.) Et qu’est-ce qui se passe quand on vieillit et que ça s’arrête ? Alors quoi ? On n’est plus une femme à ce moment-là ? C’est pas le sang qui définit ce qu’on est. C’est notre âme.


Ma sœur était tout simplement une de ces filles condamnées par une idéologie et des textes ancestraux selon lesquels le destin d’une femme est d’être bien comme il faut, obéissante et sagement séduisante, mais invisible au besoin. Clouée à la croix du sexe auquel elle appartient, une jeune femme se trouve coincée entre la mère et la côte biblique, dans un espace réduit qui ne lui permet d’être rien d’autre qu’une fille qui vit auprès de ses frères sans pour autant être leur égale. Ces garçons qui, eux, peuvent hurler comme des matous en rut, se vautrer dans la chair sans retenue, sans que jamais on ne les traite de traînée ou de putain comme ma sœur.


Une maison “coup de fusil” est une maison étroite, où les pièces sont en enfilade, chacune donnant dans la suivante par une porte intérieure. Ainsi, si l’on tirait un coup de fusil à travers la porte d’entrée, la balle traverserait toutes ces portes intérieures avant d’atteindre le mur du fond.


— Ce n’est pas facile d’être une femme, P’tite Cherokee. Et surtout, ce n’est pas facile d’être une femme qui passe sa vie à avoir peur de celle qu’elle est vraiment. Tout le monde m’appelle la Vieille Slipperwort. La Vieille. Voilà ce que je suis. La femme qui va au magasin en chaussures plates à semelles en caoutchouc pour acheter des pommes de terre, du lait et du pain. Avec des taches sur ma robe, provenant du petit déjeuner que je prends toute seule. Le dos courbé, mes bas retombant sur mes jambes veinées de bleu et de violet. Des cheveux tout blancs et un visage que plus personne ne voit. Quatre-vingt-dix-sept ans que je suis sur cette terre. Et voilà le résultat : je me retrouve seule dans ma chambre, en train de contempler le reflet d’une femme qui a toujours eu peur d’être elle-même.  
Dans le miroir, ses yeux sont passés de son image à la mienne.  
— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout. 


Les gens auraient pu utiliser toutes sortes de mots pour décrire les mains de mon père. Dures. Tannées. Fendillées et crevassées comme l’écorce d’un arbre. On aurait pu dire que ses mains étaient, par-dessus tout, rugueuses, mais je savais que son contact était doux. Les gens se contentaient de jeter un coup d’œil aux mains de mon père et ils croyaient pouvoir en déduire ce qu’il valait dans ce monde.  
— Je me suis toujours entendu dire que j’étais insignifiant, a-t-il remarqué tandis qu’il commençait à coudre le bouton sur le pantalon. Tu t’entends dire ça suffisamment et tu te mets à le croire.  
Il a fait un nœud avec le fil avant de le couper avec ses dents.  
— Il y a des hommes qui ne valent pas la peine qu’on en parle, a-t-il poursuivi en levant le pantalon pour jauger son travail. Ce sont des bouche-trous. Voilà ce que je suis. Un bouche-trou. Une marche sur laquelle d’autres grimpent pour arriver au sommet. Une goutte de peinture sur le portrait d’un homme plus important. Autrefois, ça me dérangeait. Mais aujourd’hui, je suis trop vieux pour m’en faire à ce sujet.


Un jour, Papa m’a raconté une légende cherokee qui parlait de deux loups. L’un était appelé U-so-nv-i, parce qu’il était mauvais, malhonnête et qu’il avait l’esprit tordu. L’autre s’appelait Uu-yu-go-dv, parce qu’il était sincère, bon et droit.  
— Les deux loups vivent à l’intérieur de chacun de nous, m’avait dit mon père. Ils se battent jusqu’à ce que l’un des deux soit tué.  
Je lui ai demandé lequel des deux loups survit. Il m’a répondu :
— Celui que tu nourris et que tu aimes.


— Tu as enfreint la règle en vigueur dans cette école, tu le sais, n’est-ce pas ?  
Il a fait un geste en direction de mon short.  
— Je ne comprends pas pourquoi il y a une règle, ai-je dit.
— Nous devons veiller à maintenir une séparation entre les sexes.  
— Une séparation ?  
— Les vêtements devraient montrer qu’il y a une différence entre une fille et un garçon. Tu n’es pas d’accord, Betty ?  
— Pourquoi je ne peux pas mettre ce que je veux ?  
— Est-ce que tu sais ce qui arrive quand une fille porte ce qu’elle veut, comme un short ou un pantalon ?  
J’ai secoué la tête.
— Tout le monde a les yeux fixés sur son entrejambe, a-t-il répondu en jetant un coup d’œil rapide au mien.
 — Mon entrejambe ?
 J’ai aussi baissé les yeux vers mon bassin.
 — C’est ça. Un pantalon définit ton… cette zone. Quand une femme est en pantalon, personne ne la voit, elle. On ne voit que son entrejambe. Les femmes qui mettent un pantalon souhaitent cette attention. Elles la recherchent. Savais-tu que dans les endroits où les femmes portent des pantalons, la criminalité est plus importante ? Ces femmes-là se moquent complètement de la famille et du foyer. Elles se moquent complètement d’inculquer un sens moral et de donner le bon exemple.
 — Parce qu’elles mettent un pantalon ? Mais les hommes en portent bien, eux.
 — Les femmes ne peuvent pas se comporter comme les hommes, parce que les hommes et les femmes sont différents. Qu’est-ce que tu dirais si j’enfilais une jupe, là, et que je me mette à me déhancher dans ce bureau comme ta mère ?
 — Ma mère ne se déhanche pas.
 — Ma chère, dès qu’une femme se met à marcher, elle se déhanche. Elle n’y peut rien. C’est la façon dont ses jambes sont faites.


À ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillée pour faire la vaisselle.  
— Je ne serais pas surpris que les oiseaux se comportent de façon bizarre précisément parce que tu portes ce short, Betty.  
Après avoir laissé tomber sa couverture, il s’est assis à son bureau en me disant que porter une jupe préserverait ma pureté.  
— Tes frères en Christ te regarderont avec respect si tu t’habilles comme la Bible dit que les femmes et les filles doivent s’habiller.  
— Mais les garçons n’arrêtent pas de soulever ma jupe. Ils ont vu mes sous-vêtements un million de fois.  
— Je vois. (Il s’est renversé en arrière dans son fauteuil en cuir.) Tu flirtes avec les garçons, alors ?  
— Non.  
— Est-ce que tu mets des vêtements qui incitent tes camarades à avoir des pensées impures ?  
— Je porte juste des vêtements comme tout le monde, ai-je répliqué, les dents serrées.  
— Parce que les vêtements que porte une fille peuvent avoir une influence, tu comprends ? La façon dont tu t’habilles dit certaines choses sur qui tu es. Je connais ces garçons dans mon école. Leurs parents sont mes amis. Ce sont de bons garçons. Ils essaient de garder Dieu dans leur cœur. Tu veux qu’ils restent de bons garçons, n’est-ce pas ?  
— Qu’ils soient bons ou non dépend d’eux.  
— Non, cela dépend de toi. En tant que fille, tu as une grande responsabilité, Betty. Surtout maintenant que tu commences à avoir des hanches et des seins. Comment pouvons-nous, nous les hommes, garder Dieu dans notre cœur, si vous autres, les jolies petites créatures, ne nous aidez pas en vous habillant de façon pudique ? Tu sais ce que signifie le mot “pudique”, Betty ?  
— Je mets des robes et des jupes en coton. Elles ont des petites fleurs et… et… et vous ne me voyez pas baisser le pantalon des garçons dans tous les coins. Ça n’a rien à voir avec les vêtements. Ils soulèveraient ma jupe même si je m’habillais avec un sac de pommes de terre. C’est les garçons que vous devriez punir. Pas moi.
— Est-ce que tu vas à l’église, Betty ? (Il s’est renversé un peu plus en arrière, jusqu’à faire grincer son fauteuil.) Je ne pense pas t’y avoir jamais vue, ni ta famille.  — Notre église, c’est la nature.  — L’église est votre église, petite demoiselle. Tout le reste n’est que blasphème. Est-ce que vous êtes chrétiens, toi et ton peuple ?  
— Mon peuple, c’est les Cherokees, ai-je répliqué en me redressant. Et si on vivait encore aujourd’hui comme vivaient mes ancêtres avant qu’on nous prenne tout, les femmes seraient aux commandes et c’est vous qui devriez m’écouter.  
— Oh, vraiment ?  
— Oui. Et je pourrais porter ce que je voudrais parce que…  
— Parce que quoi ?  
— Parce que pour les Cherokees, l’important n’était pas ce que portaient les femmes. L’important, c’était ce qu’elles faisaient, ce qu’elles disaient et ce qu’elles pensaient.  
— Et tu as vu ce qui s’est passé ? a-t-il répondu en s’esclaffant. Ton peuple a été vaincu parce que les femmes font des chefs faibles. Je suis sûr que si tes Cherokees avaient eu des hommes en charge des choses, tout ce pays serait indien aujourd’hui. Ce sont les femmes en pantalon qui ont perdu les terres de ton peuple.


Nous sommes restés tous les trois à regarder le ciel. Quand Fraya a commencé à projeter le bout de son index vers les étoiles, je lui ai demandé ce qu’elle faisait.  
— Ces lumières, là-haut. (Toc, toc, toc.) On nous dit qu’elles ne sont que réactions nucléaires et énergie, a-t-elle répondu comme une scientifique. Des étoiles, disent les romantiques. Mais ce ne sont pas des étoiles. Les étoiles n’existent pas pour nous. Tout là-haut, il y a un monde pour lequel nous sommes des insectes. Et quelqu’un dans ce monde-là nous a attrapés. Cette planète, où nous disons être chez nous, n’est en fait qu’un grand bocal dans lequel ils nous gardent. Un grand bocal pour nous, mais un tout petit pour eux. Ces éclats lumineux sont en fait les trous d’aération par lesquels nous voyons la lumière de ce monde pour lequel nous sommes trop petits. Avec mon doigt, je fais d’autres trous pour que l’on puisse respirer. Il y a des moments où je me dis que nous allons tous suffoquer. Aide-moi, Betty. Aide-moi à faire un trou assez grand pour que l’on puisse s’y glisser et s’envoler.


J’avais passé l’essentiel de mon adolescence à souhaiter voir un autre reflet de moi. Je pouvais abandonner les doutes qui m’assaillaient et être libre, ou bien demeurer sous le regard de ceux qui nourrissent des préjugés et y rester enchaînée. Nous avons trop d’ennemis dans la vie pour en faire nous-mêmes partie. Aussi, lorsque j’ai eu dix-sept ans, un âge qui vous autorise à allumer la flamme de passions nouvelles, j’ai décidé de refuser l’ambition de la haine.


La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous permettre d’acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloignés de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle.


Je m’étais rendu compte que les secrets que l’on enterre sont des graines qui ne produisent que du mal supplémentaire.


Je comprenais ce besoin d’aller au-delà de la clôture. Aussi belle que puisse être la pâture, c’est la liberté de choisir qui fait la différence entre une existence que l’on vit et une existence que l’on subit.

 

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