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mercredi 2 septembre 2026

Critique : "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Calamity Club (The Calamity Club)

Auteur : Kathryn STOCKETT

Traduction : Laura SATZ

Parution : en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Robert Laffont) en 2026

Pages : 682

Accès au livre : ISBN 9782221284131  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Si on donne à une fille une bouffée d'air frais et qu'ensuite on la lui reprend, elle se battra comme une lionne pour la récupérer. " Mississipi, 1933.
Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles "inadoptables" de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée "faible d'esprit", est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides qui élaborent un plan audacieux : le "Calamity Club". Mais dans une ville où règne l'hypocrisie, le moindre acte de défi vous expose à tous les dangers... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

 

 

Un mot sur l'auteur :

Kathryn Stockett, romancière américaine née en 1969 à Jackson dans le Mississippi, a suivi des études de lettres avant de travailler dans l’édition à New York. Elle publie en 2009 The Help (La couleur des sentiments), roman qui rencontre un large succès international. L’ouvrage s’appuie sur son observation des relations entre familles blanches et employées domestiques noires dans le Sud des États‑Unis des années 1960, thème qui structure son travail et reflète son intérêt constant pour les dynamiques sociales et raciales de sa région d’origine.

 

 

Avis :

Près de vingt ans après La couleur des sentiments, son célèbre premier roman qui décrivait la condition des employées domestiques noires au service de familles blanches dans le Mississippi des années 1960, Kathryn Stockett revient avec un récit situé cette fois en 1933. Trois femmes issues de milieux précaires s’y trouvent réunies par les contraintes sociales de la Grande Dépression. Alliées par les circonstances dans une tentative désespérée de construire, coûte que coûte, une stratégie de survie, elles n’ont d’autre choix que de défier un ordre social et moral fondé sur la ségrégation et la mise à l’écart des femmes et des pauvres.

Orpheline déclarée, à onze ans, « inadoptable » en raison de ses origines « viciées », Meg doit affronter dans son foyer une maltraitance tenue pour légitime par les principes moraux de l’époque. L’énergique Birdie, que sa famille ruinée a envoyée solliciter un soutien financier auprès de sa sœur et de son mari banquier, tombe de haut en découvrant sous les convenances une réalité autrement complexe. Enfin, Charlie, jeune mère célibataire internée de force pour moeurs « inconvenantes », est prête à tout pour retrouver la fille qu’on lui a enlevée. Le croisement de leurs destins et la solidarité qui se tisse entre elles finissent par donner naissance au Calamity Club, une initiative audacieuse, discrètement improvisée à rebours des conventions, dans une ville où l’ordre établi ne tolère aucun écart.

De la ségrégation des années 1960 à la Grande Dépression de 1933, le déplacement temporel opéré par Kathryn Stockett souligne la continuité d’une structure de domination qui traverse les époques et se reconfigure selon les contextes. Observant les mécanismes d’ostracisation – qu’ils visent la pauvreté, la non‑conformité morale ou sexuelle, ou encore la miscégénation –, le roman montre comment institutions, familles et normes sociales produisent de l’exclusion sous couvert de vertu, révélant un système où morale et protection fonctionnent, parfois très ouvertement, comme des instruments de régulation violente.

Plutôt que des héroïnes exemplaires, Meg, Birdie et Charlie sont des figures de vulnérabilité dont la force naît précisément de leur absence de pouvoir. Le Calamity Club est leur réponse clandestine à un monde qui les contraint à la seule échappatoire qu’elles puissent trouver. Bâtie avec les moyens du bord, fragile et risquée, cette entreprise de fortune donne au roman une tonalité moins spectaculaire que La couleur des sentiments. Ici, aucune dénonciation frontale, mais la mise en lumière d'une forme discrète de résistance.

Cette résistance prend d’ailleurs une dimension plus sombre lorsque le roman aborde, sans les surligner, deux thèmes qui élargissent la cartographie de la domination : l’homosexualité et la stérilisation forcée. Considérée comme une maladie que traitent certaines cliniques, l’homosexualité est, dans ce Mississippi des années 1930, un motif d’effacement pur et simple, l’un de ces comportements jugés déviants qu’il convient de corriger « pour le bien de tous », dans la même logique normative que celle qui frappe la pauvreté ou la « mauvaise réputation ». Pour ces derniers cas, la bien-pensance a institutionnalisé la stérilisation forcée : une procédure froide, justifiée par des discours médicaux et moraux, qui décide de qui mérite une descendance ou de qui doit être soustrait à l’avenir.

Choisissant de ne jamais la dramatiser, Kathryn Stockett intègre la violence au quotidien des personnages, sans presque lui accorder le statut d’événement. Condition de fond plutôt qu’aléa dramatique, elle fait sentir la pesanteur d’une texture sociale enveloppante dont il est quasi impossible de s’extraire. Dans cette perspective, le Calamity Club fait office de plan parallèle. Ce lieu, qui permet à une poignée de femmes de réorganiser leur histoire en dehors des clous imposés, montre comment quelques gestes de solidarité peuvent produire une narration alternative, précaire mais têtue, qui échappe aux assignations de classe, de sexe ou de respectabilité. Véritables points d’inflexion dans le récit, ils illustrent une manière de persister dans un monde qui cherche à les effacer. La construction du roman repose en l’occurrence sur une tension constante entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Les violences les plus manifestes coexistent avec des formes plus diffuses de surveillance morale, de suspicion et de jugement social. Institutionnelles ou familiales, toutes s’alimentent mutuellement en une cohérence sombre entre l’individuel et le collectif, la tonalité générale du livre – grise, retenue, presque étouffée – renforçant encore le propos. 

Si certains personnages frôlent le manichéisme et si la fin du scénario manque globalement de crédibilité, l’on reste pourtant sous le charme de ce vaste roman, documenté et efficace, peut‑être moins subtil que La couleur des sentiments, mais plus romanesque et généreux, porté par des portraits de femmes vifs et attachants. Précision historique, efficacité narrative, pertinence sociale et féministe : la fluidité de l’écriture et la dynamique du récit en font un véritable page‑turner, dont la tenue formelle parvient à absorber les quelques aspérités de construction. Coup de coeur. (5/5) 
 

jeudi 10 avril 2025

[Boulouque, Clémence] Le sentiment des crépuscules

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Le sentiment des crépusculest

Auteur : Clémence BOULOUQUE

Parution : 2024 (Robert Laffont)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Londres, 19 juillet 1938. Stefan Zweig et Salvador Dalí rendent visite à Sigmund Freud, tout juste exfiltré de l’Autriche nazie. Proche de l’analyste, et lui aussi réfugié, Zweig a organisé ce rendez-vous sur l’insistance de son ami peintre, qui idolâtre Freud et trépigne de lui montrer une de ses toiles. Accompagnés de Gala, l’épouse de Dalí, et de son agent, ils sont accueillis par Anna Freud.
Leurs échanges sont ponctués par les extravagances et facéties de Salvador qui mystifient l’assemblée. Puis, à mesure, tous se dévoilent : la rencontre autour de Freud agit comme un révélateur, confrontant chacun à ses démons et à ceux de l’époque.
Mêlant biographie intime de figures d’exception et chronique de la fin d’un monde, Clémence Boulouque saisit ce moment suspendu, unique et méconnu, en un roman drôle et grave.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clémence Boulouque est professeure à l’université Columbia à New York. Romancière, elle a notamment publié Mort d’un silence (Gallimard, 2003) et Un instant de grâce (Flammarion, 2016).

 

Avis :

Le 19 juillet 1938, les trois monstres sacrés Freud, Zweig et Dali se rencontraient à Londres. Se nourrissant de la correspondance entre les deux premiers, des carnets de Zweig et des Mémoires de Dali, Clémence Boulouque redonne chair à ce moment comme si l’on y était, pour un roman crépusculaire.

Freud et Zweig ont tous deux quitté Vienne pour s’exiler à Londres. A quatre-vingt-deux ans, Freud souffre d’un cancer de la bouche et n’a plus qu’un an à vivre. Zweig est plus jeune d’un quart de siècle, mais porte déjà en lui la mort qu’il se donnera quatre ans plus tard. C’est lui qui, pour faire plaisir à un Dali de trente-trois ans déjà célèbre et fantasque, impatient de faire la connaissance du père de cette psychanalyse qui a tant à voir avec son œuvre, s’est démené pour que tous se retrouvent ce jour-là chez Freud, accompagné pour Dali de son épouse Gala et de son agent Edward James, assisté pour le vieil homme de sa fille Anna.

Engagée autour d’un thé, la conversation ne prend pas la tournure escomptée par les convives. Tourmenté par la douleur tout en s’attachant à donner le change, éternellement endeuillé par la mort de sa fille Sophie et préoccupé par son petit chien encore retenu en quarantaine, Freud n’accorde pas au remuant Dali, tout entier à ses crayonnages et à son personnage exubérant, l’attention impressionnée que celui-ci attendait. Déçu, le jeune homme s’irrite de l’embarras de Zweig, lui-même visé dans ses obsessions altruistes par le regard critique d’un Freud mal remis de figurer après Franz-Anton Mesmer et ses théories sur l’hypnose, et Mary Baker Eddy fondatrice de l’église scientiste, dans son recueil d’essais La guérison par l’esprit.

Toujours est-il que tous ont ceci en commun qu’ils ont conscience du crépuscule du monde d’alors, en passe de basculer dans un demain inquiétant. Si les deux plus âgés, étreints par la mélancolie et par l’angoisse, répugnent à en aborder les rivages, Dali se targue avec entrain de s’en faire le prophète, bien décidé à « participer à la crétinisation du monde » puisque, à n'en pas douter, l’avenir sera crétin.

Erudite et documentée, superbement écrite, la narration excelle à faire revivre, dans leurs oppositions d’esprit comme dans les gestes de leur présence physique, ces trois hommes et leur entourage proche, témoins d’une époque décadente. Plus encore que ces personnages d’exception, d’un rendu au final relativement convenu, c’est ce talent à leur redonner chair et vie dans l’atmosphère tendue d’une pré-apocalypse qui, sans rendre le livre tout à fait passionnant, le rend néanmoins remarquable. (3,5/5)

 

Citations :

« Nous voici donc. J’espère que notre visite sied toujours au Professeur. »  
Dalí réprime son énervement, roule des yeux en direction de Gala – pourquoi offrir la moindre ouverture à une annulation de dernière minute ? Ce type est sa propre encre sympathique : il trace sa volonté puis l’efface, il s’emploie à faire sa place auprès des gens puis n’aime rien tant que s’estomper ; voilà pourquoi il consent à se laisser maltraiter, voilà ce qu’il lui dira si jamais Anna a le malheur de profiter de sa politesse pour reporter la visite. « Arrêtez, arrêtez, on méprise les gens comme vous, Zweig, lui hurlera-t-il. Les faibles, les polis… » Alors que lui est un Hun, un taureau, évidemment, un taureau prêt à défoncer la porte si elle devait être refermée sur lui.
 

Freud était Vienne, Freud était la Berggasse et les volutes de fumée dans son appartement, avec ses brocarts de camp ottoman. Ici, le salon est presque chauve, l’accent autrichien du Professeur sonne grêle dans son français lent et soigné, et la maladie qui lui fore le palais en accentue la nasalité. Ce n’est plus le mythe, ce savant qui a cassé le miroir poli dans lequel se regardait l’humanité : ce n’est plus qu’un être aux épaules busquées, frissonnant sans le montrer, dans sa veste épaisse au cœur de juillet, qui rappelle ce manteau de loden accroché à la patère dans l’entrée, semblant vaguement étonné d’être ici, comme tout autour de lui, êtres et objets.
 

[Freud] : Devant les visiteurs se rejoue cette réticence à l’exil. Pourquoi avoir tant attendu ? Par orgueil, sans doute, mais pas celui qu’inspirerait sa propre personne. Orgueil de croire à l’intelligence humaine, même s’il n’arrêtait pas d’en ausculter les soubassements pourris. C’était l’une de ses contradictions : il était un scientifique, un fils du progrès, et sa foi en la raison avait failli le faire renoncer à partir. Contre toute rationalité, il était certain que l’esprit reviendrait à l’Autriche. Et puis il y avait l’orgueil de la vieillesse, qui insinuait en lui la conviction qu’on ne toucherait pas aux aînés, car personne dans la population ne l’accepterait. Ses années, qui le rendaient de plus en plus frêle, seraient au moins ses remparts.
Avoir tant vécu l’incitait à croire que le passé dicterait un futur sensé ; et cette illusion se doublait d’une fierté pour Vienne et d’une tendresse pour ses travers – cette sorte d’amateurisme, cette façon de vivre à la légère, entre opérette et flirt sur la grande roue du Prater, au contraire de cette maladive précision allemande. Ils avaient un terme, Schlamperei, pour décrire la mollesse du sud de l’Allemagne et de l’Autriche : cette incurie serait leur arme secrète, celle qui ferait dérailler les plans et les mécaniques nazis trop méticuleux. Mais c’était compter sans cette rage insoupçonnée, cette haine, cette psychose collective contre les Juifs qui, pourtant, avaient écrit la grandeur viennoise.
 

La plupart des gens n’ont que leurs rêves pour revisiter leurs mondes d’hier et ils les oublient au réveil. Peut-être est-ce aussi bien ainsi. Se souvenir d’un rêve où l’on a brièvement retrouvé ce qui a été perdu est une double peine, et le réveil, un assommoir : les yeux se posent sur tout ce qui vous entoure, réassemblent votre identité, et ces détails s’agrègent pour vous signifier que cette vie inhospitalière est la vôtre, une mort à crédit, et que retomber en titubant dans le sommeil n’y changera rien. [Zweig en exil]
 
 
Gala a consigné des notes sur son enfance, et elle en écrira un jour le livre qu’elle doit à son talent. Pour l’heure, elle bâtit l’oeuvre de Dalí et leur fortune. Elle n’est pas captive de son passé : elle n’est que le présent et l’avenir. Plus jamais ils n’auront faim. Plus jamais elle ne cuisinera avec rien, comme aux débuts de sa vie avec Salvador. Plus jamais elle n’aura de manteaux approximatifs. Elle ne se plaint pas, elle agit et pousse à agir. Elle transforme les humiliations en revanche, impassible.


L’alliage de ce trio est étrange. Gala donne l’impression de juger les deux hommes avec détachement et de leur en vouloir tout à la fois, car leur lien menacerait presque de l’exclure : James semble aimer les hommes, et Dalí, malgré sa dépendance envers Gala, aimer qu’on l’aime.


Zweig aussi s’imaginait être au-dessus de la mêlée. Ils ne s’encombraient pas de politique ou d’appartenances religieuses, ils avaient voulu être simplement dévoués à leur art et à leur science, corps et âme. Maintenant on le leur reprochait, peut-être à raison. Tous deux s’étaient abstraits des combats idéologiques, méprisaient les tribuns, même les libéraux, car même eux étaient souvent pris en flagrant délit de mensonges et de prébendes. Tous deux, face à la meute antisémite, s’étaient convaincus qu’après quelques excès le balancier retrouverait sa tare tandis qu’eux œuvraient à lever le mystère des êtres. Lorsque Freud lui avait dit que, pendant de nombreuses années, il n’était jamais allé voter, Zweig lui était presque tombé dans les bras, en une communion d’abstentionnistes. À présent, le résultat les accablait : ils étaient tous deux des Juifs viennois qui s’étaient pensés Viennois juifs et qui étaient enregistrés ici comme des exilés.
 

Rien n’est sacré. Et cela m’inquiète. Tout ce qu’aura à faire un despote sera de jouer du narcissisme collectif. Il suffira donc que quelqu’un surgisse pour leur dire combien ils sont géniaux, mais menacés par des barbares, alors qu’eux-mêmes sont des hordes venues d’ailleurs, et inévitablement l’Amérique sombrera dans le fascisme. »


C’est là qu’il a compris ce que serait Dalí : une attitude, et des toiles pour la justifier. La ville serait sa retraite d’hiver, son terrain de jeu. Il régalerait les journalistes de ses excès, les préviendrait de ses frasques, et ferait leur travail : les articles s’écriraient tout seuls. Le tout pour une obole : sa gloire. Deux ans après son arrivée, il était en couverture de Time Magazine. Des inconnus l’arrêtaient dans la rue pour lui demander des autographes. Et ce n’était qu’un début. Il avait provoqué sa chance. Il est son propre prophète. Et Gala, sa comptable. 


L’art est la procuration donnée à autrui pour parler de soi. Ainsi, la plupart des êtres laissent à d’autres le soin de les dévoiler à eux-mêmes, de se chercher dans d’obscurs recoins, de se prouver qu’ils sont en vie : Dalí le prouve pour eux en pétaradant d’exister. Alors, bien sûr, il participe à la crétinisation du monde, aime-t-il à penser, mais, puisque sa marche est inévitable, autant en diriger le cours. Comme à Cadaqués, sur son rocher face à la mer, lorsqu’il sortait orchestrer le vent au moment où il devenait violent, juste avant que ne s’abatte l’orage. À New York, il a élu le lieu de son triomphe, à deux pas du Museum of Modern Art : l’hôtel St. Regis, suite 1610. Il ne parlera jamais correctement la langue, mais la fera grésiller comme une noix de beurre tombée dans une poêle sur le feu, et aura la morgue d’offrir des cours de prononciation anglaise aux locuteurs natifs. Il lâchera des mouches achetées par boîtes, inspectées et certifiées par lui proprissimes dans les couloirs marbrés du palace. Il donnera jusqu’à l’épuisement des réceptions avec de la musique trop forte qui transformera toute conversation en performance physique, en cages thoraciques gonflées, en gorges râpées pour faire porter la voix, et en chef-d’œuvre de vacuité. Au cours de ces banquets, il verra des éphèbes tournoyer autour de Gala. Il vendrait son âme et quelques croûtes pour cela : être riche à New York. Mais eux, eux, là, tous deux, dans une Londres amidonnée, se lamentent sur une Vienne où on leur apprenait, jeunes, à être vieux. Alors que, dans son monde à lui, on laissera les vieux être infantiles, on leur permettra de régresser à l’envi. Et plus encore s’ils sont célèbres. Voilà le futur. Voilà son futur. Tandis qu’eux sont enlisés dans le passé, et devisent sur l’avenir. Sans comprendre qu’ils y seront inhumés.


Il n’y a que Dalí pour imaginer que la postérité prend sous votre dictée, qu’il peut l’entortiller à souhait comme il recourbe ses moustaches. Zweig baisse les yeux sur ses mains où des taches brunes sont apparues il y a quelques mois, il les retourne pour scruter ses paumes, et lève le regard sur Freud. Qui écrira son histoire, la leur, peut-être même ce moment, cet après-midi de Londres qu’il a tant réclamé à Freud, parce qu’il y devinait une coda, une dernière mesure que Dalí, obsédé par son Narcisse, rendrait brouillonne et joyeuse, où tous se refléteraient ? C’est ainsi qu’il s’en souviendrait. L’après-midi de Londres.


James sait que se murmurent d’autres choses aussi : que le roi ne serait pas uniquement son parrain, mais son père. Sa mère recevait les rois d’Espagne et du Portugal dans sa demeure du Sussex, et le souverain anglais faisait souvent partie des convives. Les médisances s’en sont repues. Or, c’était sa grand-mère qui avait eu une liaison avec le roi. Ainsi serait née sa mère. C’est en réalité sa fille adultérine qu’Édouard VII venait voir lors de ces garden parties. Le roi est donc son grand-père. Le propre père de James, un chevalier d’industrie, est mort lorsqu’il avait sept ans. Son oncle, peu après. Ils lui ont laissé une fortune immense, et un vide à sa mesure. Tout comme celui que lui inflige cette mère qui n’a pas jugé bon de mourir jeune, mais dont la froideur est pire qu’une pierre tombale. Une femme capable de demander à la nanny de lui confier un de ses enfants pour une visite en ville, en précisant avec un haussement d’épaules : « Peu importe lequel, ce qui compte, c’est qu’il aille bien avec ma robe. » 


À cet instant, son intuition est juste : les convictions de Zweig vacillent. Freud a cherché à rendre l’humanité plus lucide, pas plus heureuse. Il l’a entraînée dans ses noirceurs, mais ne dit pas comment en sortir ; il lui a mis sous les yeux ses illusions, mais ne l’a pas consolée de les lui avoir confisquées. Zweig l’accuserait presque de délit de fuite. Comment peut-on vivre sans foi ou sans chimère ? Cela, Freud ne le montre pas. Or, sans ces réconforts, on ne survit sans doute pas.


 

lundi 20 janvier 2025

[Diaz, Hernan] Trust

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Trust

Auteur : Hernan DIAZ

Traduction : Nicolas RICHARD

Parution :  2022 en anglais (Etats-Unis),
                   2023 en français
                   (Editions de l'Olivier)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« New York enflait de l’optimisme tapageur de ceux qui croient avoir pris de vitesse le futur. »
Wall Street traverse l’une des pires crises de son histoire. Nous sommes dans les années 1930, la Grande Dépression frappe l’Amérique de plein fouet. Un homme, néanmoins, a su faire fortune là où tous se sont effondrés. Héritier d’une famille d’industriels devenu magnat de la finance, il est l’époux aimant d’une fille d’aristocrates. Ils forment un couple que la haute société new-yorkaise rêve de côtoyer, mais préfèrent vivre à l’écart et se consacrer, lui à ses affaires, elle à sa maison et à ses oeuvres de bienfaisance.
Tout semble si parfait chez les heureux du monde… Pourtant, le vernis s’écaille, et le lecteur est pris dans un jeu de piste. Et si cette illustre figure n’était qu’une fiction ? Et si derrière les légendes américaines se cachaient d’autres destinées plus sombres et plus mystérieuses ?

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né à Buenos Aires en 1973, Hernan Diaz est titulaire d’un doctorat de l’Université de New York et a édité une revue universitaire à l’Université de Colombie. Il est l'auteur d'un essai, Borges, between History and Eternity (2012) et deux romans à succès : Au loin (In the Distance, 2017), finaliste du prix Pulitzer et du Pen/Faulkner Award, lauréat du prix Page/America ; Trust (2022), prix Pulitzer de la fiction.

 

 

Avis : 

« L’argent est fiction ». Pas seulement en tant que convention basée sur la confiance, mais aussi parce qu’il donne à ceux qui le détiennent le pouvoir de « tordre la réalité autour [d’eux] ». Dans ce second roman virtuosement construit qui lui a valu le prestigieux prix Pulitzer, l’auteur américano-argentin Hernan Diaz se joue des mirages de l’argent, dénonçant ses mensonges hypnotiques – « Trust » : aie confiance, susurrait le serpent Kaa à Mowgli – et la mystification du Rêve américain.

Nous sommes à Wall Street dans les années 1920, avec pour toile de fond la croissance et l’insouciance des Années folles, leur folie spéculative et, finalement, le krach boursier de 1929. Méprisant l’industrie et le négoce pour leur préférer la finance, la magie des chiffres et la fascination de l’argent, Benjamin Rask investit en bourse l’intégralité de l’immense fortune bâtie dans le tabac par les précédentes générations de sa famille. Son habileté est telle qu’il réussit même à profiter du krach pour s’enrichir encore, laissant son épouse Helen jouer les bonnes fées à travers ses oeuvres de bienfaisance et son mécénat pour la musique. Mais, gravement malade, Helen meurt dans un établissement de soins en Suisse.

Cette histoire, Hernan Diaz va nous la raconter quatre fois, en quatre parties au style très différent présentant chacune la version de quatre personnages. La première prend la forme d’un roman à clés écrit peu après la mort d’Helen et dans la tradition de l’époque par un certain Harold Vanner. L’écrivain a-t-il, à des fins romanesques, pris des libertés avec la réalité ? Toujours est-il que son ouvrage diverge sensiblement de la version présentée ensuite, un manuscrit encore en chantier intitulé « Ma vie » et rédigé à la première personne, non sans froide infatuation, par le grand financier lui-même, de son vrai nom Andrew Bevel. Il faut attendre la troisième partie pour comprendre que cette ébauche de texte a en réalité été écrite sur commande par Ida Bartenza, alors une jeune femme, qui revient de nos jours sur la genèse de cette biographie et sur ses questionnements quant au vrai visage des Bevel. Devenue écrivain à succès, elle mène l’enquête. Sa découverte du journal oublié et quasi illisible de Mildred Bevel nous livre un ultime point de vue, elliptique et frappé au coin de la maladie, mais qui renverse pourtant l’échafaudage du récit en le faisant apparaître sous un prisme totalement nouveau.

Ces quatre narrations à la fiabilité d’évidence discutable laissent entrevoir les processus de mystification à l’oeuvre, non pas seulement dans la constitution des mémoires individuelles, pleines d’approximations et de partis pris, mais aussi à l’échelle de la mémoire collective, celle qui enregistre le sens de l’Histoire. Critique de l’histoire des Etats-Unis, d’une finance déconnectée de la réalité économique, d’un dieu argent qui a trouvé « sa ville sainte » à Manhattan et sa religion dans le Rêve américain, cet ouvrage protéiforme qui multiplie les narrateurs et les points de vue, métamorphosant chaque fois son style, est riche de plus d’un niveau de lecture. C’est aussi un roman féministe, qui restitue aux femmes ce que l’histoire et la littérature leur a volé en ne les représentant longtemps que dans leurs rôles assignés : épouses, secrétaires, victimes, mais surtout pas magnats de la finance. Enfin, l’on pourra encore y voir une formidable réflexion sur la puissance de la fiction : « Rendez-vous compte. Les événements imaginaires de cette fiction ont une présence plus forte dans la réalité que les faits avérés de ma vie », s’exclame un des personnages.

Audacieux dans sa construction sans jamais perdre en limpidité, remarquable dans sa capacité à métamorphoser son style au gré des narrateurs, Trust est un roman aussi riche que passionnant, en tous les cas une formidable invitation à la réflexion et à l’esprit critique - dispositions plus que jamais vitales dans un monde où fiction et virtuel n’ont pas fini de jouer à paraître plus vrais que la réalité. (4/5)

 

 

Citations :

Si on lui avait posé la question, Benjamin aurait sans doute eu du mal à expliquer ce qui l’attirait dans le monde de la finance. Sa complexité, oui, mais aussi le fait qu’il voyait le capital comme un être antiseptiquement vivant. Il bouge, mange, croît, se reproduit, tombe malade et peut mourir. Mais il est propre. Avec le temps, cette idée s’imposa à lui avec davantage de clarté. Plus l’opération était de grande envergure, plus il se tenait à distance de ses détails concrets. Il n’avait nul besoin de toucher un seul billet de banque ni d’entrer en contact avec les choses et les gens impliqués dans sa transaction. Tout ce qu’il avait à faire c’était réfléchir, parler et, peut-être, écrire. Alors la créature vivante se mettait en branle, dessinant de magnifiques schémas en s’acheminant vers des royaumes de plus en plus abstraits, suivant parfois des appétits qui lui étaient propres et que Benjamin n’aurait jamais pu anticiper – et le fait que la créature cherchât à exercer son libre arbitre lui procurait un plaisir supplémentaire.
 

La plupart d’entre nous préfèrent croire que nous sommes les sujets actifs de nos victoires mais seulement les objets passifs de nos défaites. Nous triomphons, mais ce n’est pas vraiment nous qui échouons – nous sommes ruinés par des forces qui nous dépassent.
 

Le futur fait irruption à tout moment, désireux de se réaliser dans la moindre de nos décisions ; il essaie, de toutes ses forces, de devenir le passé. C’est ce qui le distingue de la pure imagination. Le futur se produit. Le Seigneur n’envoie personne en enfer ; les esprits se jettent à terre, selon Swedenborg. Les esprits s’envoient eux-mêmes en enfer, c’est leur propre choix. Et qu’est-ce que le choix sinon une branche de l’avenir se greffant sur la tige du présent ? 
 

On dit que l’éducation d’un enfant commence plusieurs générations avant sa naissance.
 

Tout le monde jouait à la finance avec de l’argent factice. Même les femmes se mirent à boursicoter ! Les journaux à sensation donnaient des « astuces » et des « tuyaux » pour investir, au milieu des patrons de couture, des recettes de cuisine et des potins sur les dernières coqueluches de Hollywood. Le Ladies’ Home Journal publiait des éditoriaux rédigés par des financiers. Veuves et femmes de ménage, garçonnes et mères de famille, toutes « jouaient en Bourse ». Si la plupart des maisons de courtage adhéraient à une politique stricte interdisant la clientèle féminine, des salles de marché pour femmes fleurirent dans tout New York, et dans les plus petites villes les ménagères ayant du « flair » négligeaient leurs tâches domestiques pour suivre le marché chez le courtier du coin et passer leurs ordres par téléphone en fin de journée. Les femmes ne représentaient que 1,5 pour cent des spéculateurs dilettantes au début de la décennie. À la fin, elles approchaient les 40 pour cent. Pouvait-il exister un indicateur plus clair du désastre à venir ? La dégringolade de l’illusion collective jusqu’à l’hystérie n’était plus qu’une question de temps. 
 
 
« Je n’aime pas les marxistes, tu sais ça. Leur État, leur dictature. Leur façon de parler, avec ces briques de sens, réduisant le monde à une explication unique. Comme une religion. Non, je n’aime pas les marxistes. Mais Marx… » À nouveau il avait cette expression, comme si une vision d’une beauté excessive le torturait. « Il avait raison là-dessus. L’argent est une marchandise imaginaire. On ne peut pas manger ou s’habiller avec l’argent, mais il représente toute la nourriture et tous les vêtements du monde. Voilà pourquoi c’est une fiction. Et c’est ce qui en fait la mesure avec laquelle on évalue toutes les autres marchandises. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que l’argent devient la marchandise universelle. Mais n’oublie pas : l’argent est une fiction ; des marchandises sous une forme purement imaginaire, oui ? Et c’est doublement vrai pour le capital financier. Les actions, titres, obligations. Tu crois que le moindre de ces machins que ces bandits de l’autre côté du fleuve achètent et vendent représente la moindre réelle valeur concrète ? Non. Les actions, les titres et toutes ces cochonneries ce ne sont que des revendications d’une valeur future. Donc si l’argent est fiction, le capital financier est la fiction d’une fiction. C’est de ça qu’ils font commerce, tous ces criminels : des fictions. »


– La fiction, inoffensive ? Regarde la religion. La fiction, inoffensive ? Regarde les masses opprimées qui s’accommodent de leur sort parce qu’elles acceptent les mensonges qu’on leur fait avaler. L’histoire elle-même n’est qu’une fiction – une fiction avec une armée. Et la réalité ? La réalité est une fiction avec un budget illimité. Voilà ce que c’est. Et avec quoi la réalité est-elle financée ? Avec une fiction de plus : l’argent. L’argent est au cœur de tout cela. Une illusion qu’on s’accorde tous à soutenir. Unanimement. On peut diverger sur d’autres sujets, comme la religion ou les convictions politiques, mais on s’entend tous sur la fiction de l’argent et le fait que cette abstraction représente des marchandises concrètes. N’importe quelle marchandise. Renseigne-toi. Tout ça c’est dans Marx. L’argent, dit-il, n’est pas une seule chose. C’est, potentiellement, toutes les choses. Et, pour cette raison, il n’est lié à aucune chose.
– Attends. Il faudrait savoir. L’argent est toutes les choses ou aucune ? Parce que si… – Voilà exactement pourquoi l’argent ne dit rien des gens qui le possèdent, me hurlait-il à moitié dessus. Rien. L’argent ne dit rien de son propriétaire. Par opposition au fait d’avoir, je ne sais pas, du talent, ce qui définit une personne. La relation de l’argent à l’individu est complètement accidentelle. 
 
 
– Comme l’argent est toutes les choses (ou qu’il peut être toutes les choses), il arrive quelque chose d’étrange à la personne qui le possède. Comme dit Marx, c’est comme quelqu’un qui découvre, complètement par hasard, la pierre philosophale. Tu connais la pierre philosophale ?
– Oui, je sais ce qu’est la pierre philosophale.
– La pierre philosophale te donne toute la connaissance. La totalité. Toute la connaissance de toutes les sciences. Imagine que quelqu’un tombe comme ça sur cette pierre. Par hasard. Soudain il aurait toute cette connaissance, indépendamment de son individualité. Même si c’est un parfait idiot. La totalité. Toute la connaissance.
– Oui, oui, je comprends.
– Avoir de l’argent te place dans la même position, par rapport à la richesse sociale, que celle dans laquelle la pierre place cette personne par rapport à la connaissance. Tu sais pourquoi ? 
– Ce n’est pas un peu tiré par les cheveux ? Je veux dire, si…
– Je vais te dire pourquoi. Et je cite Marx, là. Parce que l’argent représente l’existence divine des marchandises. Les marchandises réelles, concrètes (ces chaussures, cette miche de pain) sont simplement la manifestation terrestre de l’idée divine (toutes les chaussures possibles, le pain qui n’a pas encore été fait). L’argent est, comme dit Marx, le dieu parmi les marchandises. Et ça », sa paume tournée vers le ciel dessinait un arc englobant le sud de Manhattan, « c’est sa ville sainte. »


Mon père n’avait jamais fait la moindre corvée domestique, sauf lorsqu’il cuisinait ses « plats spéciaux » qui généraient une quantité extraordinaire de travail pour tout son entourage. Sa presse se trouvait au milieu de notre appartement aux pièces en enfilade, et bientôt les frontières entre son travail et notre vie de famille, entre la salle de bains et la cuisine, entre la nourriture et les poubelles, entre le propre et le sale se sont estompées puis ont disparu. C’est à moi qu’incombait la tâche de faire fonctionner notre foyer. Âgée de huit ans et entièrement responsable de la maison. Si je ne faisais pas la lessive, il n’y avait pas de linge propre ; si je négligeais de passer le balai, nos traces de pieds devenaient visibles dans la poussière ; si je laissais les assiettes dans l’évier, elles restaient dans l’évier ; si je sortais sans ranger les outils et fournitures de mon père, des points gluants d’encre contagieuse se multipliaient partout sur les murs, les lits et les habits.
Après la mort de ma mère, ce nouveau rôle, que j’exécutais sans compétence et de manière improvisée, m’a paru naturel. J’étais devenue la femme de la maison. Mon père, l’anarchiste, trouvait tout aussi naturel le fait que le travail infantile soit requis afin de conserver intact le statu quo entre les sexes.


Au cours des épreuves et des entretiens que j’ai passés chez Bevel Investments, j’ai appris une chose que j’ai eu l’occasion de corroborer maintes fois au cours de mon existence : plus on est près d’une source de pouvoir, plus l’ambiance devient calme. L’autorité et l’argent s’entourent de silence, et on peut mesurer l’influence de quelqu’un à l’épaisseur du silence qui l’enveloppe.


Je pense à mon père. Il disait toujours que chaque billet d’un dollar avait été imprimé sur du papier arraché du contrat de vente d’un esclave. Je l’entends encore aujourd’hui. « Elle vient d’où, toute cette richesse ? De l’accumulation primitive. Du vol originel de terres, de moyens de production et de vies humaines. À travers toute l’histoire, l’origine du capital a été l’esclavage. Regarde ce pays et le monde moderne. Sans esclaves, pas de coton ; sans coton, pas d’industrie ; sans industrie, pas de capital financier. Le péché originel, innommable. » 
 
 
Telle était l’étendue de son pouvoir. Sa fortune tordait la réalité autour d’elle.


Tout s’est effondré en 1926. À l’époque, j’ai cru que c’était la fin de notre mariage. Avec le temps, j’ai compris que c’est à ce moment-là qu’il a véritablement commencé. Car j’en suis venue à croire qu’on n’est réellement marié que lorsqu’on respecte davantage ses propres vœux que la personne pour qui ils ont été prononcés.


Le prêtre est venu avec de molles offrandes de réconfort. Dieu est la réponse la plus inintéressante aux questions les plus intéressantes.


 

jeudi 2 janvier 2025

[Pichat, Bérénice] La Petite Bonne

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La Petite Bonne

Auteur : Bérénice PICHAT

Parution : 2024 (Les Avrils)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782383110293  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

Domestique au service des bourgeois, elle est travailleuse, courageuse, dévouée. Mais ce week-end-là, elle redoute de se rendre chez les Daniel. Exceptionnellement, Madame a accepté d’aller prendre l’air à la campagne. Alors la petite bonne devra rester seule avec Monsieur, un ancien pianiste accablé d’amertume, gueule cassée de la bataille de la Somme. Il faudra cohabiter, le laver, le nourrir. Mais Monsieur a un autre projet en tête. Un plan irrévocable, sidérant. Et si elle acceptait ? Et si elle le défiait ? Et s’ils se surprenaient ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Bérénice Pichat est professeure des écoles au Havre. Passionnée d’histoire, elle raconte dans La Petite Bonne les répercussions intimes de la Grande Guerre dans la France des années 1930. Grâce à une alchimie parfaite entre prose et vers libres, elle tisse un huis clos bouleversant entre deux êtres que tout oppose hormis le poids du destin, et où la tension happe dans un crescendo envoûtant.

 

Avis :

Trois personnages, trois voix intérieures, qui, à l’image de la mise en page – fer à gauche pour la petite bonne, fer à droite pour Monsieur ou Madame –, ne se rejoindront jamais, chacune prisonnière de son irrémédiable solitude. Il s’en faudra pourtant de peu, mais en ces années 1930 en région parisienne, il n’est pas jusqu’au sort lui-même qui semble s’allier au strict maintien des convenances sociales. Intercalant dans le récit en prose classique les volutes de vers libres portant chaque voix comme un chant, Bérénice Pichat déroule la superbe et originale partition d’une implacable tragédie.

« Elle » n’a pas de nom, elle est juste la petite bonne qui, laissant à l’aube les rustres violences de son homme et la secrète culpabilité d’un avortement dicté par la misère, partage ses industrieuses journées entre les demeures bourgeoises de ses employeurs. Eux sont les Daniel, un couple de la haute société que le malheur s’est chargé d’ostraciser d’une autre manière. Pianiste recraché par la Grande Guerre à l’état de gueule cassée, défiguré, amputé des jambes et des doigts, Blaise vit terré dans sa chambre, repoussant la compassion avec une rage qui a fini par rendre son caractère aussi monstrueux que le reste. Si son infirmité ne l’en empêchait, il aurait depuis longtemps usé de son revolver pour mettre fin à son calvaire et rendre ainsi sa liberté à Alexandrine, l’épouse dont il ne supporte plus le dévouement et les sacrifices. 

Mais, grande première : mise en confiance par cette nouvelle bonne pour une fois pas le moins du monde effarouchée par l’état de l’estropié, l’épouse se décide enfin à accepter une invitation. Le temps d’une partie de chasse à la campagne, voilà Monsieur, son revolver et la bonne, seuls pour deux jours. Dans l’absolue proximité physique exigée par l’infirmité, le duo de leurs voix intérieures gagne rapidement en intimité, et tandis que l’épouse se débat de son côté entre devoir d’abnégation et culpabilité, se dessinent en transparence, d’une manière poétique et musicale, des portraits psychologiques de la plus grande finesse. Entre le mutilé de guerre, son épouse mutilée sociale, et la bonne mutilée d’enfant, se joue la partition de voix qui, pour être en canon, n’en resteront pas moins à jamais irréconciliables.

D’une créativité formelle impeccablement en accord avec l’ébauche de dialogue qui tente vainement de se mettre en place entre des êtres malgré eux plus proches que les conventions sociales ne sauraient l’admettre, un livre d’une grande beauté et d’une parfaite justesse jusque que dans son dénouement inattendu. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Les vrais héros sont partis
morts depuis longtemps
Fauchés à la sortie des tranchées
Tombés dans le no man’s land
Eux ne gisent pas sur un lit médical
Eux ne croupissent pas dans une villa
Eux n’ont pas besoin d’une bonniche
Qui les torche et les nourrit


on m’a dit
La liberté commence au fond de soi
Mais on ne m’a pas montré
Comment trouver le fond
pour espérer pouvoir remonter
Depuis
j’explore
Sans parvenir
À reprendre mon souffle

 

mercredi 12 avril 2023

[Roux, Laurine] L'autre moitié du monde

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'autre moitié du monde

Auteur : Laurine ROUX

Parution : 2022 (Editions du Sonneur)

Pages : 252

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Orange du livre 2022, Prix des librairies Folie d’Encre 2022, Prix de la librairie Coiffard 2022.

Espagne, années 1930. Des paysans s’éreintent dans les rizières du delta de l’Èbre pour le compte de l’impitoyable Marquise. Parmi eux grandit Toya, gamine ensauvagée qui connaît les parages comme sa poche. Mais le pays gronde, partout la lutte pour l’émancipation sociale fait rage. Jusqu’à gagner ce bout de terre que la Guerre civile s’apprête à faire basculer.
De son écriture habitée par la sensualité de la nature, Laurine Roux nous conte, dans L’Autre Moitié du monde, l’épopée d’une adolescente, d’un pays, d’une époque où l’espoir fou croise les désenchantements les plus féroces. Une histoire d’amour, de haine et de mort.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes.

 

Avis :

Nés de la crise agraire dans un pays resté en marge du développement industriel de l’Europe, grèves et anarchisme secouent l’Espagne depuis longtemps déjà, lorsqu’au début des années trente, l’état d’urgence est décrété, puis le roi forcé à l’exil. Jusqu’ici demeurés à l’écart de l’agitation, les paysans du delta de l’Ebre, au Sud de la Catalogne, continuent encore de subir la férule quasi féodale des Ibáñez, propriétaires omnipotents des rizières. Mais un drame de trop, provoqué par les brutales iniquités de doña Serena, la Marquise, et de son cruel fils Carlos, met le feu aux poudres. Et pendant que la guerre civile finit par s’emparer aussi de ces paisibles lagunes où elle a grandi en sauvageonne, la jeune Toya n’a bientôt plus de cesse que de rejoindre les combattants de la liberté et de venger les siens.

Commencée dans l’innocence au simple rythme des saisons, entre les savoureux fumets dont sa mère emplit les cuisines du château et le bruissement dans la brise saline des épis de riz qui étalent de vastes aplats ocres sous la brûlure d’un soleil ardent, l’enfance de celle que l’on surnomme affectueusement la « pequeña salvaje » se déroule au plus près d’une nature qu’elle absorbe par tous ses pores et dont chaque page du roman exhale les parfums et les couleurs. Avant que l’Histoire et ses soubresauts ne viennent souffler la tempête, c’est donc toute une géographie, qu’en une vivante peinture, la narration se plaît à nous faire ressentir avec la même viscéralité que ses personnages.

Dans ce décor, le temps semble n’avoir aucune prise. Traités comme du bétail par une aristocratie propriétaire de toutes les terres, soutenue par l’Église et proche du pouvoir militaire qui commence à multiplier les tentatives de coup d’État contre la toute jeune République, les paysans vivent quasiment comme les serfs d’autrefois, misérablement exploités et maltraités, sans défense ni droits. Laurine Roux excelle à mettre en scène la morgue et la cruauté des uns, bientôt supplantées par la peur et la violence aveugle, alors qu’harassés et impuissants, les autres subissent en silence, laissant grandir la colère et la haine qu’une étincelle d’espoir, rapportée par l’instituteur et son ami avocat d’une Barcelone en plein affrontement entre nationalistes et républicains, finit par transformer en vague révolutionnaire. Alors, avant qu’une répression sanglante ne s’abatte définitivement sur les insurgés, se déploie le temps compté d’une liberté et d’un espoir de justice sociale, portés par l'anarchisme et par la collectivisation des terres.

Le désenchantement sera à la hauteur du rêve, anéanti par la dictature, les exécutions et l’emprisonnement. Toya, qui aura vu mûrir puis flétrir l’espoir en même temps que l’amour, n’oubliera rien de ses passions et de ses idéaux. Elle en portera éternellement le deuil, sous la forme de ces bouquets d’oeillets sur lesquels s’ouvrent le récit, obstinément déposés au même endroit, en bord de route, en un geste qui la fait passer pour folle.

Un récit magnifique et poignant, où les fantômes de l’Histoire espagnole s’incarnent en quelques personnages forts et inoubliables, au fil d’une narration aux phrases courtes et aiguisées, sans dialogues, dont l’aspect rétrospectif ajoute au sentiment de fatalité tragique. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans le coin, il est rare d’échapper à la malaria. Lorsque les accès sont trop forts, on ne songe pas au dispensaire, à plus de quarante kilomètres de là ; seuls les Ibáñez possèdent une automobile. Alors, on laisse passer les crises. Les paysans sont coriaces, ils serrent les dents. De temps en temps, la Marquise enregistre un décès. Quand il s’agit d’un homme, elle propose à un fils de prendre la relève. S’il n’y a pas de garçon, Madame prie la famille de quitter les lieux. Elle possède la quasi-totalité du delta, l’exploite en fermage. La Marquise a tous les droits.

Des lézardes fissurent le front républicain, ça inquiète le Français. José balaie ça d’un geste : les Européens vont venir à la rescousse, l’aviation française mettra tout le monde d’accord ! Laplaud est moins enthousiaste. C’est une partie de dupes entre l’Est et l’Ouest. Maintenant que l’or de la République espagnole a été transféré à Moscou, que l’Allemagne et l’Italie fascistes se sont engagées du côté de Franco, il y a fort à parier que les autres nations s’en laveront les mains. Même si ça lui crève le cœur de le dire. José ne peut pas y croire. L’Espagne plonge ses bras dans l’utopie jusqu’aux coudes, des régions entières se partagent la terre : le pays se tient au bord de la plus noble liberté. Laplaud sourit. C’est précisément pour cette raison que les États ne bougeront pas. Ce rêve-là, c’est leur cauchemar.

Au loin, l’embouchure du delta frissonne sous la lune. L’eau douce se dilue dans l’eau salée, Luz imagine qu’il en va ainsi lorsque la vie se mêle à la mort. On rejoint quelque chose de plus grand.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 17 mars 2023

[Assouline, Pierre] Le paquebot

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le paquebot

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Février 1932. Jacques-Marie Bauer, libraire spécialisé en ouvrages de bibliophilie, s’embarque à Marseille sur le Georges Philippar, un paquebot flambant neuf en route vers le Japon. Nouant des liens avec les autres passagers — le commandant Pressagny et sa petite-fille, l’assureur Hercule Martin, le pianiste russe Sokolowski, ou encore la séduisante Anaïs Modet-Delacourt —, il demeure mystérieux sur le motif de son voyage. Lorsque entrent en scène des Allemands, des camps ennemis se forment au sein de cette petite société cosmopolite : l’ascension d’Hitler divise l’assemblée. Aux sombres rumeurs du monde fait écho, sur le bateau, une suite d’avaries techniques inquiétantes…
À travers l’histoire épique et dramatique de cette croisière pendant laquelle le grand reporter Albert Londres trouva la mort, c’est le naufrage de l’Europe que Pierre Assouline retrace en un tableau saisissant.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1953 à Casablanca, Pierre Assouline est écrivain, journaliste et chroniqueur de radio. Il est membre de l'Académie Goncourt.

 

 

Avis :

Considéré à son lancement comme un fleuron de la navigation moderne, le paquebot Georges Philippar n’en coula pas moins après un incendie survenu au large d’Eden, alors qu’en mai 1932, il s’en retournait de sa croisière inaugurale à destination du Japon. Quarante-neuf passagers y laissèrent la vie, dont le journaliste Albert Londres. Pierre Assouline nous embarque dans ce tragique voyage, aux côtés d’un personnage fictif, Jacques-Marie Bauer, libraire spécialisé en livres anciens, toutefois très discret sur le véritable motif de son déplacement.

Dès l’embarquement à Marseille, commence une série d’incidents techniques qui font gloser les passagers, chacun ayant clairement à l’esprit la série noire du Titanic, du Lusitania, du Britannic et du Fontainebleau. Mais, de même que l’Europe vogue alors au-devant d’une catastrophe dont on pressent de plus en plus sûrement les inquiétants contours en refusant d’y croire encore, la petite société enfermée dans son huis clos flottant choisit de se rasséréner en n’écoutant que les ronronnantes réassurances du personnel de bord et en se pelotonnant dans le confortable raffinement d’une première classe qu’elle voudrait croire à l’abri de toute menace.

Tuant le temps à « bastinguer » face à la mer, à s’observer les uns les autres et à débattre sans fin dans un entre-soi, certes cosmopolite, mondain et cultivé, mais si replié sur lui-même et ses privilèges qu’il n’a même aucune idée des invisibles deuxième et troisième classes, ne parlons donc pas des réalités du monde, cette élite qui se veut éclairée vit suspendue dans ce faux calme qui précède la tempête, sans savoir comment réagir. Et pendant qu’elle étouffe ses pressentiments dans le déni ou s’enflamme sporadiquement dans de stériles prises de bec, elle s’achemine inexorablement vers un double naufrage annoncé, celui d’un paquebot dont on préfère ignorer les évidentes malfaçons, et celui d’une Europe incapable de se positionner face à la montée d’un nationalisme prêt à la jeter dans la barbarie.
 
Récit historique, Le paquebot est surtout un remarquable roman d’atmosphère, peuplé d’une galerie de portraits magnifiques, et merveilleusement rédigé dans la langue soignée d’un érudit un peu plus lucide que ses congénères parce ses lectures de La Montagne magique de Thomas Mann lui font entrevoir le gouffre qui les guette tous dans leur attente confinée. Il est aussi une puissante métaphore, questionnant nos réactions face à la montée des nationalismes, d’hier comme d’aujourd’hui. (4/5)

 

 

Citations :

Si tout paquebot est une ville flottante, et le nôtre possédait même une cellule, une salle de quarantaine et une cabine capitonnée pour aliénés, son pont-promenade en est le boulevard à ragots. Dans cette microsociété flottante, les reclus que nous étions s’accommodaient de la mise en jugement permanente de chacun par tous. On a beau y être hors du monde, certains s’y croient le centre du monde. À peine risquent-ils une confidence qu’ils redoutent sa diffusion internationale. Il est vrai que les passagers viennent d’un peu partout, mais tout de même. Ce n’est jamais qu’un microcosme qui se donne pour une élite. Ils devraient savoir que tout saignement de nez dans la Méditerranée ne provoque pas nécessairement un effet papillon dans l’océan Indien.
 

La croisière a quelque chose de toxique, mais d’une toxicité douce, molle, apathique. Elle nous plonge dans l’ivresse d’un opium qui ne dit pas son nom, fait de houle et d’embruns, de mondanité et de conversation, de roulis et de tangage, et de cette mise hors du temps qui dispense de regarder sa montre, sinon d’en posséder une.
 

— Alors, c’est vous le sauveur de ma petite-fille, dit-il aussitôt assis. J’espère que sa manière de faire et de parler ne vous a pas trop choqué. Moi, j’adore. Elle est drôle, si libre, pétulante et puis brillante, brillante, brillante, si vous saviez. Elle est elle-même sa propre dot. Son mari devra la mériter.
 

Une silhouette toute de blanc vêtue se rapprocha de nous, celle du commandant Vicq, le « pacha » du paquebot. Il tenait à saluer en personne la présence à bord de son collègue. À la chaleur de leur effusion, on comprenait qu’ils se connaissaient au moins depuis leur service militaire, aussi je me mis en retrait pour les laisser bavarder. Quand Pressagny revint vers moi, je ne pus m’empêcher de m’étonner de la déambulation de Vicq sur le pont-promenade à toute heure, comme s’il n’avait pas mieux à faire ; à quoi mon nouvel ami rétorqua que sa présence y était au contraire indispensable car un commandant de paquebot a ceci de commun avec la Sainte Vierge que, s’il n’apparaît pas de temps en temps, le doute s’installe.
 

Mon père avait un point commun avec Dieu : il était toujours occupé ailleurs ; quant à ma mère elle avait le cœur innombrable. Voilà mes parents : des êtres charmants, dans leur genre. Mais ça ne donne pas envie de rester quelque part.
 

Malgré tout ce que je lis, ou plutôt en dépit de toute cette culture littéraire que l’on me prête parce que je suis, depuis toujours, dans les livres jusqu’au cou, j’éprouve une estime sans mélange pour ces gens qui n’ont jamais rien lu, vraiment rien, pas l’ombre d’une ébauche de littérature, mais qui n’en sont pas moins intelligents, dotés d’un instinct puissant et d’une intuition sans faille, forts d’une belle expérience de la vie, et qui ont très bien réussi leur vie, à défaut de réussir dans la vie selon les canons en vigueur. Combien de fois ai-je eu envie de lancer à la figure de piliers de bibliothèques : « Délivrez-vous ! », ou plutôt : « Dé-livrez-vous, lâchez les bouquins ! », mais je n’ai jamais osé.
 
 
À bord, on se persuade que vivre sur un paquebot, c’est comme vivre dans un grand hôtel, en mieux ; on s’y déleste du poids des choses, on échappe aux pesanteurs qui assombrissent tant les terriens, on met à distance les soucis de propriétaires mais, en plus, on a l’illusion de changer d’hôtel en permanence dans une atmosphère de totale fluidité. Tout paquebot est une ville flottante ; d’ailleurs, Jules Verne en a fait un roman bâti autour du Great Eastern et de sa traversée Liverpool - New York ; je l’avais lu dans ma jeunesse et j’avais savouré son portrait mordant du microcosme ; j’avais eu l’occasion de le relire des années après, ayant acquis dans une vente l’édition Hetzel de 1871 pour le compte d’un collectionneur et, cette fois, une remarque m’avait frappé : les récits de grandes traversées sont le fait de voyageurs de première classe, éventuellement d’ecclésiastiques en seconde, mais rarement de passagers de troisième, émigrants démunis ou soldats du rang. Ils ont d’autres soucis.


Il y a comme ça des gens qui se laissent à peine deviner. Certains, lorsqu’ils parlent, on entend les points ainsi que les virgules et même, chez les plus pontifiants, les points-virgules. Chez cet homme qui avait voué sa vie à l’étude du droit tenu pour une science intangible, à son respect et à son culte, au langage figé des normes, on entendait les notes en bas de page. Tout ce qu’il disait était référencé, documenté afin que nul ne s’avise de le prendre en défaut. 


Une fois passé le mitan de sa vie, on croit que l’on a fait le tour de l’humanité dans tous ses registres, on s’imagine en posséder l’universelle palette jusqu’à ce que surgisse un échantillon inconnu, prototype d’un genre nouveau qui nous prend au débotté, échauffe notre curiosité, et finalement nous rassure sur l’infinie créativité de l’esprit humain. On n’épuise jamais le sort et on ne touche jamais le fond.


Je voulais croire que la diversité des opinions exprimées au fumoir serait moins source de conflit que source de richesse ; n’empêche que nos échanges m’avaient légèrement assombri, au point de me rendre mélancolique. Dans ces moments-là, la présence des morts, les miens surtout, revenait m’envahir et me voiler le regard d’un halo de tristesse. Personne ne m’avait appris à laisser partir les morts qu’on a en soi. C’est pourtant la première chose que l’on devrait enseigner à tout être qui se lance dans le métier de vivre. Mais qui connaît la formule, le truc ?


Même s’il ne faut pas en abuser, la perspective du suicide existe, heureusement ; elle nous conforte dans l’illusion du libre arbitre. Sans cette chimère selon laquelle chacun peut disposer de sa vie comme il l’entend, on sombrerait dans la folie.


Curieusement, alors que la vie que l’on a laissée sur terre obéissait à un rythme international, à bord, où il n’y a que des étrangers, il est absent. La mer dicte son propre rythme. Une autre nationalité s’impose : nous sommes tous des passagers. 
 
 
L’ex-commandant Pressagny semblait taillé dans l’écorce des choses. Un personnage gothique. Son masque endurci reflétait cette forme d’hébétude que l’on prête aux vieux marins. Ayant épuisé le champ des possibles, il n’aspirait plus à la vie éternelle – qui nierait que c’est l’acmé de la sagesse ? Il devenait plus lent que la lenteur, et refusait de se plier à une ambiance qu’il jugeait frénétique. Lentement, il mangeait, parlait, lisait, marchait. Son grand luxe, invisible à l’œil nu. Quand il racontait sa vie de haute volée, il prenait son temps au motif que, le passé, il faut y aller à pied, fût-ce pour évoquer « ses » paquebots et leurs lignes, comme un général de la Grande Armée ses campagnes. Question de tempo. Rien d’égoïste dans son attitude, rien d’indifférent aux autres vies que la sienne. Il ne prenait son temps que pour mieux le donner aux autres. Ne jamais se faire violence pour complaire. Aux autres de s’accorder à son rythme, ou pas, car on ne voyait pas ce qui aurait pu perturber le sien, sinon une catastrophe en mer, et encore…


Mais comment une jeune femme, fût-elle aussi fine que Salomé, aurait pu comprendre les tourments d’un homme qui, avec le temps, se rend compte que l’essentiel n’est pas ce que l’on possède mais ce à quoi l’on renonce ?


Lorsqu’il noie tout au loin, le brouillard témoigne de ce qu’un abîme peut être horizontal, alors l’horizon n’en est que plus effrayant. 


Parfois, quand on serre la main d’un homme, c’est tellement mou, flasque, une poignée d’eau, qu’on se demande s’il y a quelqu’un au bout. Puis, à l’épreuve de la fréquentation, la première impression se vérifie : il n’y a personne. Juste un squelette vibrionnant et bien habillé, mais pas la moindre trace d’une âme.


Le temps était redevenu neuf. Le ciel claquait d’un bleu irréel. La mer se renflait tout autour de l’horizon. On aurait dit qu’elle allait déborder vers le ciel et que notre navire avançait dans une cuve d’outremer pur. J’avais lu quelque chose comme ça dans un volume de poèmes de Cendrars qui m’était passé entre les mains. Ce qu’il ne disait pas, c’est que sur un paquebot où tout est fait, en première classe, pour que l’on ne manque de rien, ce qui manque le plus, c’est la présence d’arbres. Des arbres agitant désespérément leurs bras. Les voir tous les jours, les toucher, les respirer. Je n’aurais pas cru. L’arbre, c’est le territoire de l’enfance et de la liberté, lorsqu’une promenade matinale dans la campagne fleure bon un fumet de houblon mêlé à la rosée. Resterait-on des mois à bord d’un paquebot pour une longue traversée que l’on ne sentirait pas le passage des saisons, faute d’arbres, leurs sentinelles. Le fait est que parfois, en plein milieu de l’océan, il me prend une folle envie de balade dans le bocage et d’errances entre les rivières ombragées et les chemins touffus. En mer il manque quelque chose de cette douceur végétale, de cette vibration de la pierre et des feuilles, de cette densité minérale qui font le bel ordinaire de la vie sur terre. 


Grand et si mince qu’il aurait pu se faufiler entre le mur et l’affiche, il semblait moins porter son costume qu’être porté par lui.
 
 
L’une des dames s’enfonçait dans son raisonnement, fondé sur un malentendu pathétique. Le genre de personne persuadée de dire la vérité parce qu’elle dit ce qu’elle pense. La chose eût été anodine si elle ne relevait pas aussi de la funeste catégorie de ces gens convaincus d’avoir toujours raison ; on a beau leur expliquer qu’à la longue une telle attitude mène au cabinet de l’aliéniste, rien n’y fait. Sur tous sujets relevant de leur incompétence, ils ont raison. Même quand ils mentent effrontément, ils disent la vérité – du moins le prétendent-ils et l’argument coupe court à tout débat tant il désarme la raison et l’esprit critique. Gardons-nous de croire celui qui se présente comme un menteur. Le problème avec l’ignorance, c’est qu’elle soit parfois si bruyante. 


Souvent on fait fausse route à attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer.


Concernant une partie de notre table, ma religion était faite : certaines personnes, plus on les écoute parler, plus on doute que la langue soit vraiment un système de sons porteurs de sens. Sans oublier le détail qui tue. Elle ne se contentait pas de prendre des feuilles de salade à même le saladier une à une avec ses doigts, fins, racés, délicats il est vrai mais tout de même, manière de dire que l’éducation bourgeoise lui était aussi étrangère que le mérite républicain, deux qualités jugées médiocres, nul ne réagissant parce que c’était elle : au lieu d’utiliser un morceau de pain comme tout un chacun, ladite Clotilda sauçait son plat avec ses doigts qu’elle léchait puis suçait bruyamment, comme une aristocrate qui se permet tout car elle a tous les droits, façon de dire merde aux bourgeois, leur éducation, leur savoir vivre. Ce qui fait la force de ces gens, c’est qu’ils s’en fichent. D’où le sentiment de supériorité. Qui ne leur envierait une telle insouciance ? Quel pied de nez adressé à tous ceux qui sont persuadés que, justement, une telle ancienneté dans la noblesse, cela l’oblige – alors que pour elle, manifestement, cela l’autorise. Du genre à abandonner un pourboire à un mousse de sonnerie comme on octroie des grâces. Ils étaient ainsi quelques-uns comme elle, à bord de ce paquebot, à se vivre comme des privilégiés par leur naissance, mais qui avaient fini par l’oublier tant cela leur paraissait à la longue un sort naturel. Cette amnésie les dispensait de toute obligation envers quiconque. (…)
Nous étions quand même entre gens d’en haut, pris dans une ivresse exclusivement préoccupée d’elle-même.


Un tel homme ne devait avoir avec le monde que des rapports de seconde main, des connaissances mais par ouï-dire. Ses propos à courte vue avaient quelque chose d’irresponsable. (…) Seul l’instant présent lui importait, pas l’histoire à venir. Or nul ne devrait être en mesure de faire un pas sans être capable de le justifier devant le tribunal de sa conscience. 


Incrédule, il secoua la tête de droite à gauche puis retourna à son poste d’observation face à la mer. Soudain son corps se mit à trembler de tous ses membres. Les premiers signes d’une détresse respiratoire se manifestaient par le saccadé de son souffle. Un médecin accourut, l’allongea au sol et lui fit une piqûre qui le calma aussitôt. Quelqu’un derrière moi évoqua le syndrome du lac Ladoga. Cette légende rapporte qu’un cavalier poursuivi par une horde de cavaliers qui voulait le lyncher, une fois parvenu aux rives des eaux glacées, n’hésita pas à les franchir pour se réfugier de l’autre côté et échapper à ses poursuivants ; une fois en sécurité, il se retourna, contempla cette glace qui aurait pu mille fois se briser sous les sabots de sa monture ; et c’est seulement après avoir pris conscience du danger que la peur s’abattit sur lui ; alors, pris de frayeur rétrospective, son cœur cessa de battre.            
En regardant autour de moi, je croyais reconnaître sur tant de visages l’effroi de ce cavalier.

 

 

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